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Comptes rendus

Ivan Jordović, Taming Politics. Plato and the Democratic Roots of Tyrannical Man

Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2019 (Studies in Ancient Monarchies, 5), 236 p., ISBN : print 978-3-515-12457-7 ; eBook 978-3-515-12458-4
Silvio Marino
p. 278-281
Référence(s) :

Ivan Jordović, Taming Politics. Plato and the Democratic Roots of Tyrannical Man, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 2019 (Studies in Ancient Monarchies, 5), 236 p., ISBN : print 978-3-515-12457-7 ; eBook 978-3-515-12458-4.

Texte intégral

1De nombreuses publications analysent par différents biais l’idéologie de la démocratie et la déconstruisent, tout en relevant les liens qui existent entre la pensée démocratique et la pensée aristocratique (voire oligarchique ou tyrannique). L’ouvrage de Luciano Canfora de 2004 (La democrazia. Storia di un’ideologia), qui retrace l’histoire de l’idéologie démocratique et a soulevé de nombreuses polémiques, a notamment montré qu'il s'agit là d'un terrain glissant. Dans son introduction, Ivan Jordović évoque ainsi le problème que la démocratie ancienne pose, pour le monde contemporain, et expose son objectif : reconstruire le trait d’union qui existe entre la démocratie, entendue comme « liberté de faire ce qui plaît », et l’apparition de l’homme tyrannique au sein même de l’idéologie démocratique dans l’œuvre de Platon. À partir de cet axe de recherche, l’analyse est menée sur deux dialogues de Platon : le Gorgias et la République.

2Cet ouvrage vise ainsi à montrer que Platon avait une « claire perception du développement de l’idéologie démocratique athénienne » et qu’il puise à la théorie politique démocratique non seulement pour la critiquer, mais aussi pour proposer sa propre théorie politique (p. 18). Platon s’approprierait ainsi l’idéologie démocratique pour en inverser les concepts et pour montrer que la liberté absolue, proposée par la démocratie, se transforme en oppression, non seulement pour les autres Grecs, mais aussi pour les Athéniens eux-mêmes (p. 19), avant de déboucher sur une véritable tyrannie.

3L’analyse se distingue par son effort pour lier le discours politique platonicien dans le Gorgias et la République à l’histoire d’Athènes en pleine débâcle de la guerre du Péloponnèse. Cet effort met en évidence les fortes relations que les textes de Platon ont avec les œuvres d’autres auteurs : tout d’abord Thucydide, mais aussi Aristophane, Xénophon et Hérodote. Le but de cette méthode d’analyse est de situer Platon et son œuvre dans leur contexte historique et intellectuel.

4Le livre se structure autour d’une préface et de six chapitres, dont le premier fait fonction d’introduction, le cinquième étant occupé par la bibliographie et le sixième par l’index (des loci et général).

5Le premier chapitre est consacré au Gorgias et à ses personnages. L’auteur voit, dans la séquence Gorgias – Polos – Calliclès, l'enchaînement des corruptions et des dégradations que l’on retrouve également dans la République au sujet des types de constitution et des types humains correspondants (p. 22).

6La première section du chapitre analyse le personnage de Gorgias, personnage que l’auteur met en relation avec la génération de Périclès. L’argumentation et la reconstruction menées autour de ce personnage, à l'aide de références à l’œuvre de Thucydide, conduisent l’auteur à identifier le personnage de Gorgias à la figure de Périclès (p. 27).

7Le lien entre Gorgias et Périclès est mis en évidence par la relation étroite instaurée entre liberté et pouvoir (ἐλευθερία / ἀρχή) : la liberté du peuple et le pouvoir-empire qu’Athènes exerçait sur ses alliés. En effet, la figure de Gorgias déplace la liberté du niveau collectif au niveau individuel : le rhéteur, qui possède la liberté de parler et d’agir politiquement, dispose par conséquent du pouvoir de déterminer les lois et les décisions que la polis choisit. Jordović souligne le lien entre l’ἀρχή du rhéteur et l’ἀρχή d’Athènes, tout en montrant, par l’analyse de Thucydide, que cette ἀρχή, ce pouvoir-empire, est exercé comme une tyrannie ; d’où une liaison dangereuse entre le pouvoir du rhéteur et l’exercice tyrannique de ce pouvoir. Jordović exploite la possibilité d’attribuer le terme tyrannos – celui qui exerce une ἀρχή – à un individu ou à une communauté entière comme la polis athénienne, pour établir le rapport qui lie Gorgias, Périclès et l’Athènes tyrannos.

8Selon l’interprétation de Jordović, Platon aurait voulu indiquer que la graine semée par Gorgias a germé et poussé pour s'épanouir dans la figure de Calliclès. Platon suivrait Thucydide dans le chemin qui mène de Périclès à Cléon et aux démagogues, avec toutefois une approche différente des événements.

9La section sur Polos identifie dans cette figure la génération qui succède à celle de Périclès. Jordović analyse le concept de « liberté de faire ce qui plaît », qui, avec Gorgias, est lié à l’idéologie démocratique, mais qui se rapproche avec Polos des pulsions tyranniques qui seront propres à Calliclès. En s’appuyant sur Archélaos, Jordović montre de manière très convaincante le rapport étroit entre idéologie de la liberté démocratique et volonté arbitraire du tyran. L’auteur a certes raison dans sa présentation du cas du procès contre les stratèges des Arginuses, car c’est un exemple frappant de la manière dont la démocratie se fait tyrannie du demos. Mais l’exemple de ce procès (qui n’est pas cité dans le Gorgias), ainsi que la mention d’Archélaos conduisent également Jordović à introduire un autre concept, encore plus délicat : celui de la loi du plus fort.

10Le rapprochement entre Polos et la génération qui suit celle de Périclès peut être plausible, même s’il n’est pas aisé de le soutenir avec précision. Jordović offre sur ce point une lecture significative et très convaincante de ce qui conduit l’homme démocratique aux pulsions tyranniques.

11La troisième section présente la figure de Calliclès, et l’auteur identifie Calliclès avec la génération d’Alcibiade. Par conséquent, l’argumentation tourne autour du manque de pudeur de Calliclès et de son mauvais eros. Calliclès et Alcibiade sont comparés pour leur effronterie et pour leurs amours : l’amour de Calliclès pour le demos et Dèmos, fils de Pyrilampe, d’un côté ; celui d’Alcibiade pour la cité, de l’autre. À travers le Phèdre et le Banquet, Jordović montre dans quelle mesure l’amour de Calliclès est le mauvais eros dont parlent ces deux dialogues. La référence à cette passion introduit déjà l’analyse que la République propose autour de la tyrannie et du tyran. En effet, tout au long du livre, Jordović établit une relation très étroite entre la « liberté de faire ce qui plaît » et la « liberté à travers le pouvoir ».

12L’analyse se poursuit au double niveau de l’individu et de la polis, et Jordović accepte visiblement la perspective de la République pour établir à quelle phase de la dégénérescence des cités et des caractères chacun des trois interlocuteurs du Gorgias appartient. La comparaison se fait très précise autour de l’association entre la pleonexia d’Athènes et celle du personnage de Calliclès. Le pleon ekhein de Calliclès se reflète dans l’expansionnisme d’Athènes inauguré par Périclès qui en célèbre aussi la polypragmosyne, l’activité politique des citoyens et d’Athènes en guerre. Et sur ce même plan, Jordović a le mérite de montrer le contraste qui existe entre la polypragmosyne de Calliclès et l’apragmosyne de Socrate par rapport à la vie politique contemporaine : tout comme Calliclès, Périclès (p. 115-116, Thuc. II, 40) considère comme inutile l’homme qui ne s’intéresse pas aux affaires publiques.

13Le troisième chapitre est consacré à la République et à ses relations et ses renvois au Gorgias. La première section montre la proximité entre Thrasymaque et non seulement Calliclès - comme on peut l'imaginer - mais aussi Polos. L’analyse approfondit les relations conceptuelles qui existent entre la République et l’œuvre de Thucydide en confrontant la cité d’Athènes glorifiée par Périclès dans l’épitaphe, et la cité dont l’injustice est totale proposée dans la République (351b) : la cité qui essaye de soumettre d’autres cités est destinée à la ruine, mais Jordović, à juste titre, distingue le point de vue de Thucydide de celui de Platon (p. 151).

14Jordović aborde aussi à ce stade une autre question, déjà discutée dans l’introduction, celle du speculum tyrannorum (Mirror of Tyrants), le miroir des tyrans que l’auteur propose comme genre littéraire. Jordović affirme que « Platon fut le premier à utiliser une image positive du chef autocratique (idéalisé) comme projection de ses propres opinions et principes », et qu’Isocrate et Xénophon le suivent dans ce chemin (p. 163). L’auteur questionne également le genre littéraire du Politique : tout en reprenant les considérations sur les caractères humains à propos du Gorgias et de la République, il nie l’appartenance du Politique à ce genre.

15La dernière section du troisième chapitre traite de la délicate question de l’usage des théories anciennes pour comprendre la réalité politique de nos jours, notamment le phénomène du populisme (p. 141). Jordović pointe avec raison des caractéristiques communes entre démocratie ancienne et populisme : la polarisation des positions politiques, l’exercice du pouvoir par la peur, la fragmentation de la société, l’emploi du mensonge. Une autre caractéristique commune est la théorie des élites, qui a une longue tradition parmi les théories politiques modernes allant de celles élaborées par Gaetano Mosca à la fin du XIXe siècle en Italie - qui parlait de la « classe politica » en tant que groupe de gouvernants opposé au groupe des gouvernés - jusqu’à nos jours, ce qui mériterait de plus amples développements mais sortirait toutefois de notre propos.

16Cet ouvrage situe les positions politiques des personnages des dialogues de Platon dans le contexte historique du Ve siècle av. J.-C. Parfois, le discours de Jordović touche des points qui ne se limitent pas aux deux dialogues en question, le Gorgias et la République, et que l’on peut retrouver dans l’ensemble de la production platonicienne et chez les autres auteurs mentionnés, ce qui peut donner l’impression que la démarche de l’auteur frise la surinterprétation. Néanmoins, l’ouvrage a la capacité de mettre les dialogues de Platon à l’épreuve de l’histoire, ce qui donne à la démarche une grande valeur heuristique. Son mérite consiste également à montrer que la position même de la démocratie, avec sa connexion entre liberté et pouvoir, détermine l’apparition de l’homme tyrannique et la perte totale de liberté.

17Pour conclure, cet ouvrage de grande valeur nous offre une interprétation solide et parfois enthousiaste, bien documentée et corroborée par une grande quantité de citations.

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Pour citer cet article

Référence papier

Silvio Marino, « Ivan Jordović, Taming Politics. Plato and the Democratic Roots of Tyrannical Man »Philosophie antique, 21 | 2021, 278-281.

Référence électronique

Silvio Marino, « Ivan Jordović, Taming Politics. Plato and the Democratic Roots of Tyrannical Man »Philosophie antique [En ligne], 21 | 2021, mis en ligne le 21 janvier 2021, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/4117 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.4117

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Auteur

Silvio Marino

Cátedra UNESCO Archai - Universidade de Brasília

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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