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Comptes rendus

Jordi Pià Comella, Une piété de la raison. Philosophie et religion dans le stoïcisme impérial. Des Lettres à Lucillius de Sénèque aux Pensées de Marc Aurèle

Sandrine Alexandre
p. 217-220
Bibliographical reference

Jordi Pià Comella, Une piété de la raison. Philosophie et religion dans le stoïcisme impérial. Des Lettres à Lucillius de Sénèque aux Pensées de Marc Aurèle, Turnhout, Brepols Publishers, 2014, 564 p., ISBN : 978-2-503-55435-8.

Full text

1Contrairement à ce que pourraient laisser croire certains usages du stoïcisme à des fins exclusivement thérapeutiques ou encore l’abondance des travaux récents sur l’éthique et la politique stoïcienne, la piété (eusebeia / pietas) est aussi indéniablement un élément central de la pensée stoïcienne. Comprise comme l’adéquation de la volonté humaine avec la volonté divine, elle semble sinon en conflit du moins sans grand rapport avec la religion traditionnelle et ses rites. Une « piété de la raison », pour reprendre le titre de l’ouvrage, semble au premier abord en contradiction radicale avec des pratiques divinatoires ou des prières de sollicitation qui concourent à la superstition. L’ouvrage de J. Pià Comella tend en revanche à nous montrer que les choses – en l’occurrence la rationalité stoïcienne – sont loin d’être aussi simples (grief adressé à M. Daraki), et que la diversité réelle des perspectives adoptées par les stoïciens sur la piété a trop souvent été négligée (grief adressé à D. Babut), notamment l’originalité et l’importance du stoïcisme romain (grief adressé à D. Babut et K. Algra). Sans doute faute d’avoir pris en compte la spécificité du contexte romain en général et impérial en particulier. C’est donc à la réévaluation d’une thématique apparemment sans histoires à laquelle se livre J. Pià Comella pour nous faire sentir, à travers l’examen minutieux de la manière dont chacun des stoïciens problématise le rapport de la philosophie (en l’occurrence la théologie rationnelle des stoïciens, et plus généralement les dogmes éthiques) avec la religion (naturelle ou traditionnelle et rituelle), la tension qui caractérise le traitement proposé par les différents stoïciens d’un côté et, de l’autre l’importance et la spécificité du traitement romain. Enfin, et ce serait un autre aspect à retenir de l’ouvrage, l’A. se propose de relire les références religieuses et spirituelles par delà les études consacrées à l’ascèse morale – notamment les travaux de P. Hadot et de M. Foucault – afin d’en dégager, dans certains cas, la dimension proprement religieuse, en insistant également sur le rôle de certaines formes littéraires – l’hymne, l’allégorie ou une certaine rhétorique – dans l’expression stoïcienne du divin.

2L’ouvrage se compose de six chapitres, consacrés respectivement au stoïcisme hellénistique (de Zénon à Posidonius en passant par l’Hymne à Zeus de Cléanthe), aux Lettres à Lucilius de Sénèque, à l’Abrégé de Cornutus, aux Satires de Perse, aux Entretiens d’Épictète et, enfin, aux Pensées de Marc Aurèle. C’est chaque fois une manière particulière de formuler la question de la piété, de problématiser le rapport entre la rationalité stoïcienne et la religion traditionnelle qui est mise au jour ou, pour le dire en des termes romains, entre la théologie rationnelle d’un côté et, de l’autre, des formes naturelles ou civiles de théologie. L’A. insiste sur la cohérence de la critique radicale que mène Zénon dans la République avec les principes théologiques et éthiques du système stoïcien, en précisant néanmoins que la dénonciation des images anthropomorphes et des rites ne contredit pas une forme de socialité civique fondée sur de telles pratiques puisque le renoncement aux rites ne concerne que la cité des sages. A l’inverse, la tentative de légitimation des pratiques divinatoires traditionnelles opérée par Posidonius conduit à une réévaluation et à une modification du sens de cette pratique afin qu’elle demeure cohérente avec la doctrine stoïcienne du destin aussi bien qu’avec l’indifférence qu’ils attribuent aux événements – une acception de la divination que l’on retrouvera chez Epictète. Le projet moral au cœur des Lettres à Lucilius conduit Sénèque à aborder la religion dans cette perspective bien particulière et, par suite, à subordonner la pratique religieuse proprement dite à ce projet, et les rites à la théologie rationnelle en précisant que, contrairement aux Questions Naturelles, les Lettres négligent la dimension cosmique de la piété au profit d’un rapport du sujet avec sa propre âme. Réciproquement, la piété toute intellectuelle qui se fait jour ne se coupe pas du contexte romain dans lequel elle s’inscrit et des valeurs sociales et morales qui se jouent dans la religion romaine. Enfin, Sénèque accorde une place centrale au progressant et c’est lui qui, grâce à ses efforts, est appelé à « vivre comme un dieu » et à conquérir ici et maintenant une forme d’immortalité. L’étude des mythes que propose Cornutus tranche radicalement avec la critique ou l’indifférence des autres stoïciens à cet égard. Contre A. A. Long et D. Dawson, JPC défend l’idée que l’Abrégé propose une véritable entreprise allégorique, bien que différente en effet de celle du pseudo-Héraclite. L’A. s’attache alors à montrer en quoi l’interprétation des mythes telle qu’elle est menée par Cornutus – qui ne s’intéresse pas à l’histoire mais à telle image ou à tel épisode précis – n’est pourtant pas contraire avec la rationalité du Portique, mais tente plutôt d’articuler la théologie stoïcienne et la religion traditionnelle, « la raison et l’opinion commune » (p. 264). Il n’en demeure pas moins que la pratique allégorique, dans la mesure où « elle s’accompagne de concessions ponctuelles à la théologie traditionnelle (…) ne semble pas résoudre le problème du débordement des pratiques orientales à l’époque néronienne » (p. 263) et plus généralement de la superstition. C’est en quelque sorte son successeur et admirateur – le poète latin Perse, auteur des Satires et d’un projet littéraire explicitement au service d’un progrès moral d’obédience stoïcienne – qui répond à une telle question en prenant position explicitement contre les superstitions au profit d’une rationalisation de la religion. Mais JPC insiste aussi sur la complexité de la position du poète : si la critique de la religion traditionnelle est radicale, elle se fait « au nom du mos maiorum » et la piété intérieure de Perse s’exprime, au moins en partie dans les termes de la religion romaine. Comme celle d’un Sénèque ou d’un Perse, la piété revendiquée par Épictète se caractérise par sa dimension intellectuelle, par opposition à une piété rituelle, mais aussi et surtout par sa dimension universaliste, indépendamment d’une attention explicite au mos maiorum, d’autant plus que la religion à laquelle il fait référence n’est pas tant la religion romaine qu’une forme panhéllénique de religion. C’est sans doute la dimension cosmique de sa piété qui distingue Epictète de ses prédécesseurs romains et le rattache au cosmopolitisme des stoïciens Grecs, et des Cyniques qui jouent un rôle très important pour lui. La position de Marc Aurèle est pour sa part caractérisée par une tension entre la piété rationnelle, dont l’A. souligne par ailleurs la dimension cosmique, dont témoigne la majeure partie des Pensées d’une part et, d’autre part le goût pour le surnaturel qui se manifeste dans la Correspondance, le soin pris au culte impérial et une forme plus traditionnelle de piété, associée au mos maiorum, qui apparaît au premier livre des Pensées. Réciproquement, c’est un fort sentiment religieux, indépendamment des pratiques religieuses, qui se fait jour dans les Pensées et qui conduit l’empereur-philosophe à se poser en imitateur et en continuateur de l’œuvre divine, plutôt qu’en serviteur comme c’est, selon lui, le cas d’Epictète.

3À travers cette analyse aussi minutieuse qu’informée – et passionnante –, c’est d’abord une tension qui se fait jour entre deux tendances – rejet ou légitimation – à l’égard de la religion traditionnelle, ses mythes et ses pratiques. Même si l’analyse interne montre que les choses sont nuancées et complexes, il est néanmoins possible de distinguer une tendance à la critique radicale ou une indifférence à l’égard des pratiques traditionnelles (Zénon, Perse, Épictète, les Pensées) et une tendance à la justification ou à la légitimation de pratiques traditionnelles (Posidonius, Cornutus, Marc Aurèle dans sa Correspondance). Et l’A. se propose de rattacher cette tension – entre critique et légitimation ou justification de la religion traditionnelle – à l’ambiguïté inhérente au système stoïcien en matière de théologie. Les stoïciens considèrent en effet qu’il existe une perception naïve et naturelle du divin que la théologie rationnelle aurait pour charge d’expliquer, ce qui implique dans une certaine mesure aussi son dépassement dans une sorte de rationalisation. Concrètement cependant, que l’on ait affaire à une propension critique ou justificatrice, la confrontation entre les dogmes du Portique et les pratiques et attentes traditionnelles donne lieu à des effets en retour qui conduisent aussi bien l’adaptation ou à la modification du sens accordé à une pratique traditionnelle (la divination est considérée comme une manière de savoir ce que le sort nous assigne et donc de collaborer à notre destin) qu’à l’assouplissement de tel ou tel dogme, dans le sens des attentes du public (la notion de providence chez Épictète se formule dans les termes convenus auxquels son auditoire est habitué).

4L’élément central de la démonstration menée par JPC réside cependant dans la spécificité qu’il accorde au stoïcisme romain et dans la forme particulière de piété qui s’y fait jour. Les stoïciens romains vivent et pensent en effet dans un contexte particulier qui se caractérise pour JPC par deux aspects essentiels : la spécificité de la religion romaine associée au mos maiorum et l’émergence, avec Néron, d’un culte impérial impliquant la divinisation d’un homme eu égard à sa fonction politique ; par ailleurs la place croissante accordée à l’individu qui se traduit d’ailleurs, chez les stoïciens, par une attention toute particulière au progressant. Trois aspects d’une version impériale de la piété stoïcienne peuvent être retenus. Hormis pour les penseurs non romains – notamment Epictète –, le mos maiorum compte et joue un rôle non négligeable dans la manière dont les stoïciens romains problématisent la piété. Dans un contexte de culte impérial, certains aspects de la piété stoïcienne ne sont pas sans assumer un rôle critique d’un point de vue politique – un aspect qui nous a semblé particulièrement original dans la réflexion menée par JPC. La divinisation de l’homme appelé à « vivre comme les dieux » ici et maintenant concerne le sage, des figures morales traditionnelles (Cornutus) ou le progressant (Sénèque) mais pas le Prince – hormis peut-être chez Marc Aurèle où le culte de son daimon/genius s’accompagne d’une réflexion sur la qualité et la vertu du Prince. De même, l’A. souligne l’importance d’une forme de libertas inhérente à la piété chez Cornutus aussi bien que chez Perse. Enfin, il faudrait souligner non seulement l’importance mais surtout le sens de la référence au daimôn chez les penseurs romains, à la charnière entre une réflexion sur le progrès moral et la divinisation.

5Enfin, s’il ne nie pas du tout le rôle stratégique que peut jouer la religion, chez Sénèque ou chez Marc Aurèle où elle fonctionne comme une sorte de « raccourci » dans l’ascèse morale, l’A. montre aussi qu’on ne saurait subordonner systématiquement la référence à la religion à la question morale. Et c’est une autre thèse forte défendue dans l’ouvrage. Qu’il s’agisse de Cléanthe, de Cornutus, d’Épictète ou de Marc Aurèle, il existerait, selon JPC, une dimension proprement religieuse – jusqu’alors négligée dans les études sur le stoïcisme – qui implique que l’on s’intéresse cette fois au genre des œuvres et au style et à la rhétorique mis en œuvre. Et l’A. d’ajouter que c’est là pour les stoïciens une manière d’exprimer quelque chose du divin que ne permet pas le seul discours rationnel.

6L’ouvrage de JPC s’avère donc une étude précieuse pour sa richesse et sa précision qui constitue un apport majeur pour les études stoïciennes contemporaines. Le seul regret que l’on pourrait avoir serait l’absence de contextualisation ou de situation de l’enquête dans notre propre actualité. Mais, comme JPC le dit à propos de Cornutus, ce silence a peut-être déjà en lui-même une valeur critique.

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Bibliographical reference

Sandrine Alexandre, Jordi Pià Comella, Une piété de la raison. Philosophie et religion dans le stoïcisme impérial. Des Lettres à Lucillius de Sénèque aux Pensées de Marc AurèlePhilosophie antique, 17 | 2017, 217-220.

Electronic reference

Sandrine Alexandre, Jordi Pià Comella, Une piété de la raison. Philosophie et religion dans le stoïcisme impérial. Des Lettres à Lucillius de Sénèque aux Pensées de Marc AurèlePhilosophie antique [Online], 17 | 2017, Online since 01 November 2018, connection on 21 June 2024. URL: http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/310; DOI: https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.310

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Sandrine Alexandre

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