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Comptes rendus

Lucia Cecchet, Poverty in Athenian Public Discourse : From the Eve of the Peloponnesian War to the Rise of Macedonia

Étienne Helmer
p. 211-213
Référence(s) :

Lucia Cecchet, Poverty in Athenian Public Discourse : From the Eve of the Peloponnesian War to the Rise of Macedonia, Franz Steiner Verlag, Stuttgart, 2015 (Historia Einzelschriften, 239), 284 p., ISBN : 978-3-515-11160-7.

Texte intégral

1Depuis une dizaine d’années, plusieurs études ont renouvelé l’approche de la pauvreté dans l’Antiquité, comme celles d’E. Galbois et S. Rougier-Blanc (éd.), La Pauvreté en Grèce ancienne : formes, représentations, enjeux (Bordeaux, Ausonius, 2014), ou de M. Atkins et R. Osborne (éd.), Poverty in the Roman World (Cambridge UP, 2006). Mais quelle représentation la cité dans son ensemble se faisait-elle de ce phénomène ? Dans Poverty in Athenian Public Discourse, Lucia Cecchet se penche sur l’imaginaire commun de la pauvreté dans les diverses formes du discours public à Athènes, entre 430 et 330 environ : poésie dramatique, plaidoiries, discours politiques. Le propos de l’auteure n’est pas de mesurer l’écart éventuel entre, d’un côté, des données historiques chiffrées ou objectives sur la pauvreté, par ailleurs très difficiles à obtenir, et, de l’autre, ces divers discours. Son objet est de montrer que l’importance du thème de la pauvreté dans les discours publics de cette époque révèle la structure sociale, économique et politique de la cité, ainsi que les tensions idéologiques qui la traversent.

2Pour ce faire, Lucia Cecchet part de deux hypothèses. Tout d’abord, la façon qu’a une société de définir la pauvreté dépend du groupe de référence qui fournit les paramètres et les critères définissant pauvreté et richesse. À Athènes, ce groupe de référence est la classe aisée, dont les membres n’ont pas besoin de travailler pour vivre : ce ne sont pas des penetai. Ensuite, ce groupe ne fournit pas seulement un terme de référence permettant de mesurer ou de situer relativement richesse et pauvreté dans un contexte social donné : il contribue activement à la formation et à la circulation d’un discours public sur la pauvreté, d’un répertoire de topoi donnant lieu à des croyances communes sur le sujet, partagées autant par les riches que par les pauvres. S’y combinent parfois des idées contradictoires – par exemple, les uns voient dans la pauvreté une école du mal tandis que d’autres, comme Lysias dans Sur l’invalide et Aristophane dans le Ploutos, en font une école de modération et de responsabilité ­– idées que l’étude des genres littéraires permet de saisir dans la grande variété de leurs nuances, de leurs significations et de leurs enjeux politiques. Deux grandes notions communes traversent ce répertoire et ces croyances, bien qu’elles s’articulent de façon chaque fois neuve dans le discours où elles apparaissent. D’une part, on observe une opposition récurrente entre une « bonne » pauvreté et une « mauvaise », ce que l’auteure nomme une pauvreté « active » et une pauvreté « passive ». D’origine aristocratique, cette distinction entre le penetes d’un côté, qui ne renvoie pas à une condition économique homogène mais à la nécessité de travailler pour subvenir à ses besoins, et le ptochos, mendiant obligé de quémander pour survivre et en qui la plupart ne perçoivent qu’un parasite, signale un partage moral fort qui semble avoir perduré jusqu’à aujourd’hui. D’autre part, un trait commun de toutes les formes de pauvreté est l’isolement social de ceux qui la subissent, leur faible capacité d’intégrer les différents échelons qui composent la communauté civique dans son ensemble.

3L’ouvrage comprend cinq chapitres. Le premier porte sur la perception et la représentation de la destitution d’Ulysse en mendiant dans l’Odyssée, que les personnages de cette épopée conçoivent soit comme le résultat d’une infortune – ce qui attire sur Ulysse une certaine pitié – soit comme la conséquence d’une faute individuelle, comme la paresse – ce qui lui vaut critiques et violences. La figure du mendiant et celle du pauvre en général reçoivent là, et pour longtemps, leurs traits archétypaux. Le deuxième chapitre est consacré à Euripide et, dans une moindre mesure, à Aristophane et ses Acharniens. L’auteure y montre que la position d’outsider et de paria que les mendiants – souvent des puissants déchus – occupent dans les pièces de ces dramaturges permet à ces derniers soit de formuler un ton plus haut, à propos de la cité, des vérités admises de tous, soit de remettre en question des idées communes en proposant un point de vue neuf sur la société. Le troisième chapitre, plus historique et méthodologique, s’interroge sur la réalité non de la pauvreté mais de son caractère problématique en tant qu’objet de débat dans l’Athènes du ive siècle En effet, que la Guerre du Péloponnèse ait eu un impact sur les conditions de vie des Athéniens est certain, mais cela veut-il dire pour autant que la pauvreté était très répandue ? Selon Lucia Cecchet, les pertes démographiques causées par le conflit n’ont pas été forcément synonymes d’appauvrissement. Et qu’Athènes, dès lors privée du tribut versé jadis par ses alliés, doive utiliser des revenus domestiques et rationaliser des budgets – ce que propose à sa façon Xénophon dans les Poroi – n’implique pas non plus un appauvrissement général. Façon de montrer que le discours public évoquant la pauvreté ne doit pas être pris comme le reflet d’une réalité historique précise mais comme une construction idéologique à laquelle toute la cité contribue et dans laquelle elle se reconnaît. Cette reconnaissance œuvre en partie grâce à un dispositif émotionnel ou affectif dont les discours politiques, étudiés dans le quatrième chapitre, offrent d’excellentes illustrations. Par exemple, pour dénoncer des politiques ou des généraux incompétents qui ont abusé des biens publics, Lysias et Démosthène recourent au schéma de « l’ascension de la pauvreté à la richesse », avec comme pendant l’appauvrissement du dêmos, dans le contexte de la Guerre de Corinthe et de la Guerre Sociale qui eurent lieu respectivement au début et au milieu du ive siècle. Cette évocation de l’appauvrissement, le chapitre antérieur l’a montré, ne traduit sans doute pas une réalité historique, mais se nourrit du sentiment de frustration partagé par une grande partie des Athéniens lors de ces conflits. Le cinquième chapitre exploite les plaidoiries ou les accusations dans les procès privés, pour montrer que les orateurs mobilisent un large registre émotionnel lié à la pauvreté, de la pitié à la colère en passant par l’indignation, en usant aussi parfois de gestes ou d’accessoires liés à l’image archétypale de la pauvreté forgée dès Homère. Dans sa conclusion, particulièrement pertinente, Lucia Cecchet se demande pourquoi un tel discours sur la pauvreté s’est développé à Athènes. Aux raisons contextuelles – la guerre du Péloponnèse a mis sous les yeux des citoyens des captifs destitués, ce qui a dû susciter des débats – s’ajoutent des raisons structurelles : les leaders politiques de l’époque n’étant plus issus des seules couches aristocratiques, ils n’hésitent pas à débattre avec le dêmos, faisant ainsi de la pauvreté un objet de discussion publique. Enfin, des motifs historiques plus profonds ont sans doute joué : avec Solon, l’Assemblée et les tribunaux furent ouverts aux plus pauvres. Toutes ces raisons, conclut l’auteure, aboutissent à faire de la pauvreté active une condition légitime du citoyen. Les penetai ne sont donc pas seulement intégrés en pratique dans la cité démocratique, ils le sont aussi dans l’image qu’elle se donne d’elle-même.

4On pourrait regretter que Luccia Cecchet ne fasse pas référence aux philosophes de l’époque qu’elle étudie, car ces thèmes sont très présents chez eux – notamment Platon (qui fait toutefois de timides apparitions), Aristote et, en un sens, Xénophon. Leurs réflexions, livrées dans des cours prononcés dans leurs écoles ou lisibles dans leurs écrits, relèvent elles aussi du discours public et contribuent à le façonner, d’une façon sans doute différente des poètes et des orateurs. Mais cette remarque n’entame en rien la valeur de l’ouvrage, la pertinence de ses analyses textuelles de détail, et l’image complexe qu’il renvoie de l’Athènes de cette époque.

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Pour citer cet article

Référence papier

Étienne Helmer, « Lucia Cecchet, Poverty in Athenian Public Discourse : From the Eve of the Peloponnesian War to the Rise of Macedonia »Philosophie antique, 17 | 2017, 211-213.

Référence électronique

Étienne Helmer, « Lucia Cecchet, Poverty in Athenian Public Discourse : From the Eve of the Peloponnesian War to the Rise of Macedonia »Philosophie antique [En ligne], 17 | 2017, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/305 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.305

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Auteur

Étienne Helmer

Université de Porto Rico (États-Unis), Département de philosophie

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