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Comptes rendus

Mauro Bonazzi, Stefan Schorn (éd.), Bios Philosophos : Philosophy in Ancient Greek Biography

Dominic O’Meara
p. 205-208
Référence(s) :

Mauro Bonazzi, Stefan Schorn (éd.), Bios Philosophos : Philosophy in Ancient Greek Biography, Turnhout, Brepols, 2016 (Philosophie hellénistique et romaine, 4), 313 p., ISBN : 978-2-503-56546-0.

Texte intégral

1Ce volume est consacré aux biographies de philosophes rédigées pendant l’Antiquité, depuis l’époque des élèves de Platon et d’Aristote jusqu’aux dernières écoles de philosophie de l’Antiquité. Le volume commence par deux études consacrées aux travaux biographiques réalisés dans les écoles de Platon et d’Aristote, travaux dont nous n’avons plus que des extraits et des comptes rendus auxquels manque le contexte original nous permettant de mieux en évaluer la portée. Nous sommes ainsi réduits à de difficiles tentatives de reconstruction, partant de témoignages fragmentaires et parfois énigmatiques. La première étude, « Pythagore chez Dicéarque : anecdotes biographiques et critique de la philosophie contemplative », par Thomas Bénatouïl, examine le rapport entre les récits biographiques portant sur Pythagore qui remontent à l’œuvre (perdue) de Dicéarque, élève d’Aristote, et les conceptions philosophiques de Dicéarque. Selon Bénatouïl, Pythagore représentait une conception de la philosophie et de l’âme que rejetait Dicéarque : les récits biographiques (notamment celui concernant la réincarnation de l’âme de Pythagore) constitueraient ainsi, pour Dicéarque, un contre-modèle (p. 23) de la philosophie. Tout comme la réincarnation de l’âme et l’idéal contemplatif de la vie philosophique, la rhétorique pratiquée par Pythagore est rejetée par Dicéarque, qui s’y oppose en adoptant un discours non mystificateur, celui d’un historien rigoureux. La pratique d’une biographie « historique », chez Dicéarque, ne signifie donc pas une séparation entre la biographie et les opinions philosophiques de Dicéarque, mais correspond au rejet des positions représentées par la figure de Pythagore. En cela, l’image négative de Pythagore, chez Dicéarque, s’oppose à celle, positive, de Pythagore chez l’élève de Platon, Héraclide du Pont.

2La deuxième étude, « Empedocles Democraticus : Hellenistic Biography at the Intersection of Philosophy and Politics », par Phillip Horky, analyse les rapports entre les différentes couches constituées par les sources, directes et indirectes (notamment Aristote et Timée de Tauromenium), d’un témoignage chez Diogène Laërce (VIII, 63) concernant la position politique d’Empédocle. Chez Diogène Laërce, Empédocle apparaît comme un homme demotikos a man of the people » dans la traduction de Horky). Différentes explications en sont données dans le passage où Aristote et Timée sont cités. Selon Horky, Aristote aurait perçu Empédocle comme un anarchiste apolitique (p. 44), tirant cette conclusion d’une exégèse du fragment 112 DK d’Empédocle. (Ce serait déjà un exemple de la « méthode de Chamailéon », qui consiste à générer des éléments biographiques à partir d’une lecture des textes du sujet de la biographie.) Timée de Tauromenium, par contre, en réaction à Aristote, aurait présenté Empédocle comme un défenseur de la démocratie, « a sort of Demosthenic philosopher » (p. 59).

3Tout comme la littérature biographique générée par les écoles de Platon et d’Aristote, la production biographique des écoles épicuriennes est en grande partie perdue, ce qui nécessite encore une fois des tentatives de reconstruction. L’étude proposée par Dino De Sanctis, « La biographia del ΚΗΠΟΣ e il profilo esemplare del saggio epicureo », est consacrée essentiellement à l’analyse des fragments biographiques provenant de la bibliothèque d’Herculanum. De Sanctis distingue des approches biographiques différentes dans les écoles épicuriennes, une approche « etico-paradigmatica » (p. 72) et une approche documentaire, anecdotique, archiviste, comparable aux biographies péripatéticiennes (p. 73-74), qui cherche à préserver la mémoire de l’école (p. 83). De Sanctis étudie les fragments qui concernent en particulier Batis, sœur de Métrodore, et une Vie de Philonidès que l’on attribue à Philodème. Dans les deux cas, De Sanctis montre que les sujets biographiques font preuve de vertus et de styles de vie exemplaires, des exemples d’imitatio Epicuri (p. 91), Épicure lui-même donnant, à travers sa vie et ses écrits, un exemplum vitae à ses disciples et à l’humanité, un modèle du bonheur que peut offrir la philosophie.

4Avec les Vies parallèles de Plutarque, nous arrivons enfin à un corpus biographique substantiel, mais qui n’inclut justement pas de biographies de philosophes, seulement des vies d’hommes politiques et de militaires. Dans « Plutarch’s Unphilosophical Lives : Philosophical, after All ? », Jan Opsomer pose la question du pourquoi d’une telle absence de vies de philosophes dans les Vies parallèles. Il indique que Plutarque avait rédigé tout de même une Vie de Cratès. Il rappelle la dimension moralisatrice des Vies parallèles, les vies exemplifiant des vertus (mais aussi des défauts de caractère) pouvant motiver le lecteur. Ce serait l’absence d’actions chez les philosophes, en dehors de leur activité scolaire, qui éclairerait en partie l’absence de biographies de philosophes chez Plutarque (p. 114). Opsomer esquisse quelques aspects de la présence de la philosophie dans les Vies, mais la question qu’il pose reste en partie ouverte.

5Dans son étude « The Spectacle of a Life : Biography as Philosophy in Lucian », Karin Schlapbach introduit trois textes de Lucien, Nigrinus, Demonax et Peregrinus, pour y examiner les rapports établis entre la vie, les discours et les intentions (bios, logoi, gnômai) des philosophes (ou pseudo-philosophes) qui y sont représentés. Elle indique la part occupée par le récit des vies et les discours des philosophes dans ces textes, notant que les discours sont les actions des personnages, mais que ni les discours, ni les actions, ni les intentions qui les sous-tendent ne sont dépourvus d’ambiguïté. Le problème herméneutique de l’indétermination des lectures possibles de la vie et des discours du philosophe, chez le lecteur de ces textes, est ainsi posé (p. 150-151). Lucien montre par là un intérêt (tout platonicien) pour la problématique de l’expression langagière (orale et écrite) de la philosophie et de sa réception et interprétation par ceux auxquels s’adresse le philosophe.

6Stefan Schorn, « Biographie und Fürstenspiegel : Politische Paränese in Philostrats Vita Apollonii » examine la présence, dans l’œuvre de Philostrate, de passages relevant du genre des « miroirs de prince », dans le contexte de rencontres (romancées) entre Apollonius de Tyane et trois rois orientaux, Vardanes, Phraotes, et un roi indien (qui n’est pas nommé). Dans le cas de Vardanes, il s’agit d’un roi non-philosophe incapable de recevoir l’instruction philosophique que peut proposer Apollonius, mais qui se laisser guider par des conseillers philosophiques, alors que Phraotes, d’une nature plus philosophique, peut recevoir une telle instruction sans devenir pour autant un « philosophe-roi », et que le roi indien, par contre, manque totalement de réceptivité à cet égard. Il s’agit ainsi d’exemples de trois types différents de rencontres entre le philosophe et le pouvoir, qui s’articulent selon des modalités différentes. Schorn fait remarquer des jeux d’intertextualité intéressants dans le texte de Philostrate, notamment avec Xénophon (p. 176 ss.) et Isocrate (p. 181).

7Avec la contribution de Irmgard Männlein-Robert, « Zwischen Polemik und Hagiographie : Iamblichs De vita Pythagorica im Vergleich mit Porphyrios’ Vita Plotini », nous abordons la riche littérature biographique qui s’est développée dans les écoles néoplatoniciennes de l’Antiquité tardive. Il s’agit ici d’une comparaison des deux textes de Porphyre et de Jamblique, interprétés comme manifestes hagiographiques, protreptiques et programmatiques – notons qu’il me semble qu’il faudrait plutôt éviter de parler d’« hagiographie » dans ce cadre, car ce terme pourrait laisser place à des rapprochements superficiels avec la littérature chrétienne des vies des saints. Je crois aussi que le concept de « holy man » devrait être employé avec précaution. Ces manifestes opposent de manière polémique la figure de Plotin, chez Porphyre, à celle de Pythagore, chez Jamblique. Il est difficile de savoir qui répond à qui, Porphyre à Jamblique, ou Jamblique à Porphyre. (Männlein-Robert m’attribue (p. 204-205) une position à ce sujet plus tranchée qu’elle ne l’est ; je suis revenu à la question dans « L’expérience de l’union de l’âme avec l’Intellect chez Plotin » (dans L’essere del pensiero. Saggi sulla filosofia di Plotino, éd. D. Taormina, Naples, Bibliopolis, 2010, p. 50-52.) Männlein-Robert examine cette polémique à l’exemple des manières dont sont traitées la naissance et la mort : chez Porphyre, la naissance de Plotin est inconnue, alors que sa mort est mise en exergue dans la Vita Plotini, de manière à montrer comment le philosophe se libère du corps pour rejoindre une vie supérieure ; chez Jamblique, par contre, la naissance de Pythagore est richement documentée, alors que sa mort n’apparaît qu’à peine, car c’est plutôt l’immortalité et la transmigration de l’âme qui est en jeu.

8Le genre littéraire qui, dans l’Antiquité, correspond le mieux à la biographie est celui de l’éloge (enkomion), un genre qui prévoit un discours ou un texte comportant des sections portant sur la naissance, l’éducation, les vertus et les actions du sujet de l’éloge. Il n’est donc pas étonnant que, dans les écoles néoplatoniciennes, des biographies de philosophes soient structurées selon la conception néoplatonicienne de la hiérarchie des vertus. L’exemple le plus évident en est la Vita Procli de Marinus, mais on peut observer cela aussi dans la Vita Isidori de Damascius. Mathias Becker montre, dans « Depicting the Character of Philosophers : Traces of the Neoplatonic Scale of Virtues in Eunapius’ Collective Biography », que l’on peut trouver, dans les Vies de philosophes et de sophistes d’Eunape de Sardes, les échelons de la hiérarchie néoplatonicienne des vertus. Becker fait remarquer qu’Eunape privilégie les vertus politiques et théurgiques dans ses récits biographiques, les vertus purificatrices et théoriques étant moins mises en évidence (p. 245 et 248) ; que les récits exemplifient des réalisations différenciées des vertus ; que le maître d’Eunape, Chrysanthe, représente le philosophe accompli et paradigmatique (p. 251) ; et qu’ Eunape vise à fournir à ses lecteurs des modèles à suivre, des « icônes » dont la contemplation et l’assimilation peuvent transformer la vie.

9Franco Trabbattoni, rappelant dans « Il filosofo platonico secondo Damascio » que le mot grec βιογραφία apparaît uniquement dans la Vita Isidori (p. 261), revoit les problèmes entourant le titre et l’intention de l’œuvre, indique l’importance que donne Damascius à son héritage alexandrin, se concentrant sur le portrait d’Isidore que fait Damascius pour suggérer que ce n’est pas l’individu Isidore qui compte, mais la figure qu’il représente de ce qu’est, en général, le philosophe idéal platonicien qui garde son rapport privilégié avec la réalité divine.

10Le volume se termine avec la contribution de Mario Regali, « ΚΑΘΑΡΣΙΣ e protrettica nel ΒΙΟΣ dei Prolegomena alla filosofia di Platone », qui propose une analyse détaillée de la biographie de Platon qui ouvre les Prolégomènes (d’un anonyme) servant à introduire les étudiants d’Alexandrie au vie siècle à la lecture de Platon (un point développé par Anne Motta, Anonimo Prolegomeni alla filosofia di Platone, Rome, Armando, 2014.) Regali cherche à faire ressortir la spécificité de cette biographie par rapport aux biographies précédentes, celles d’Apulée, de Diogène de Laërce et surtout celle qu’Oympiodore avait placé au début de son commentaire sur l’Alcibiade I. La spécificité serait essentiellement l’accent mis, dans un objectif protreptique, sur la vie de purification exemplifiée par Platon (p. 277-278, p. 281), qui incite l’étudiant à dépasser la vie corporelle et à se joindre à la vie transcendante. Regali ne semble pas connaître un travail semblable fait par Nicolas D’Andrès, Damian Caluori et al., « UneVie de Platon du vie siècle (Olympiodore) », Freiburger Zeitschrift für Philosophie und Theologie 57 (2010), p. 432-476.

11Nous pouvons constater, grâce à ce volume, que les biographies de philosophes rédigées par des philosophes dans l’Antiquité expriment les positions philosophiques et intentions pédagogiques de ces derniers. Les biographies font donc partie intégrante de l’œuvre philosophique de ces auteurs. Leurs conceptions éthiques, en particulier, prennent corps, en quelque sorte, dans ces biographies, qui sont par conséquent de riches sources pour notre connaissance de l’éthique et de la philosophie politique de l’Antiquité. Ce volume, d’un excellent niveau scientifique, donne à voir un éventail très large des possibilités à cet égard.

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Pour citer cet article

Référence papier

Dominic O’Meara, « Mauro Bonazzi, Stefan Schorn (éd.), Bios Philosophos : Philosophy in Ancient Greek Biography »Philosophie antique, 17 | 2017, 205-208.

Référence électronique

Dominic O’Meara, « Mauro Bonazzi, Stefan Schorn (éd.), Bios Philosophos : Philosophy in Ancient Greek Biography »Philosophie antique [En ligne], 17 | 2017, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/295 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.295

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Auteur

Dominic O’Meara

Université de Fribourg (Suisse)

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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