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Comptes rendus

Anne Gabrièle Wersinger, La Sphère et l'Intervalle : le schème de l’Harmonie dans la pensée des anciens Grecs d’Homère à Platon

Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2008 (Horos), 30 €, ISBN 2-84137-230-0
Séline Gülgönen
p. 209-211
Référence(s) :

Anne Gabrièle Wersinger, La Sphère et l'Intervalle: le schème de l'Harmonie dans la pensée des anciens Grecs d'Homère à Platon, Grenoble, Éditions Jérôme Millon, 2008 (Horos), ISBN 2-84137-230-0

Texte intégral

1Dans cet ouvrage, couronné par le prix de l’Académie Française François Millepierres, Anne Gabrièle Wersinger explore l'histoire de la notion d’harmonie dans la pensée grecque archaïque. Le terme d’« harmonie » possède alors une large extension sémantique : elle est l’harmonie des corps, mais aussi du monde et du langage. Cette notion est indissociable d’autres termes, comme l’« un » et le « multiple » ou l’« infini ». L’auteur aborde l’« harmonie » et les termes afférents par leur « schème » de pensée, le schème étant défini comme étant « l’ensemble des images qui, dans une langue donnée, structure la réflexion et l’expérience » (p. 335), cet ensemble d’images se retrouvant dans différents domaines et con­textes. La thèse de l’ouvrage est que dans les textes archaïques, le schème de l’harmonie est d’abord celui de la sphère, pourvu de diverses qualités, qui se modifient petit à petit ; et qu’il devient progressivement celui de l’intervalle, qui à son tour subit différentes transformations. Pour mener à bien son enquête, l’auteur examine un corpus qui va d’Homère à Platon en s’appuyant sur des analyses philologiques, littéraires, historiques et anthropologiques.

2L’ouvrage se compose de deux parties correspondant aux deux schèmes de l’harmonie, la sphère et l’intervalle, chacune d’entre elles comprenant des cha­pitres consacrés à un ou plusieurs auteurs. La première partie, intitulée « La sphère : de l’harmonie infinie à la limite », a pour objet la pensée d’Homère, d’Empédocle, d’Héraclite et de Parménide. A.G. Wersinger montre que chez Homère, le schème de l’harmonie est un cercle conçu comme une « circon­férence raboutée ». Le terme « rabouté » suppose une dualité, dont l’harmonie assemble et relie les deux extrémités : elle ne fait pas encore intervenir l’Un. L’infini est alors assimilé à ce qui, dans le cercle de l’harmonie, est la « communi­cation ininterrompue » entre le début et la fin, devenus indiscernables. Ce schème se retrouve dans ses traits principaux chez Empédocle, chez Héraclite et chez Parménide, mais ces penseurs lui font subir des modifications. En parti­culier, le cercle comme « circonférence raboutée » cède peu à peu le pas à un cercle envisagé non plus pour sa circonférence mais pour son centre ; cette harmonie, elle, suppose l’unité. Tout au long de ce développement, le schème de l’harmonie est ainsi progressivement pourvu de qualités qui préparent le passage à une conception de l’harmonie dont le schème est l’intervalle.

3La deuxième partie de l’ouvrage, intitulée « L’intervalle : de l’Un comme effet de l’harmonie à l’Un commensurable », a pour objet la pensée d’Anaxi­mandre, des pythagoriciens primitifs (tels qu’ils sont, notamment, décrits chez Platon et Aristote), de Philolaos et d’Archytas, d’Anaxagore. A.G. Wersinger défend l’hypothèse que l’harmonie et l’infini participent d’un schème inter­vallique, l’intervalle étant envisagé comme ce qui rend déterminés des contraires a priori indéterminés (une note plus grave et une note plus aiguë), en particulier parce qu’il produit un intermédiaire, un milieu. Dès lors, l’infini se sépare de l’harmonie : il est « le plus ou moins », ce qui par essence ne relève ni de l’Un ni de l’harmonie.

4La Sphère et l’Intervalle, remarquable par l’ampleur, la densité et la minutie de ses analyses, riche de ses nombreuses références aux interprétations anciennes et modernes, est novateur par de nombreux aspects, méthodologiques, historiques et philosophiques.

5Le projet de se défaire de l’attitude courante qui consiste à interpréter la pen­sée grecque en fonction de la démarche philosophique, c’est-à-dire à faire de la philosophie un point d’origine, conduit l’auteur à mettre en garde (notamment dans l’Introduction) contre les interprétations qui réduisent la pensée précédant ce qu’elle appelle l’« Ontologie » à n’être précisément qu’un « avant ». Elle leur oppose une vision selon laquelle l’Ontologie ne constituerait qu’un type de ré­ponse à une interrogation plus large sur le monde : construite d’après une pen­sée du kosmos, l’Ontologie prendrait elle-même racine dans la problématique de l’harmonie, puisque kosmos désigne alors l’arrangement, ou l’ordre. Ainsi, si chez Homère l’harmonie est pensée avec la dualité et sans l’Un, en revanche pour Parménide, le schème de l’harmonie et de l’infini porte en lui les jalons de ce qui deviendra l’« Ontologie », car il possède une unité dont un des traits est l’indivi­sibilité. L’harmonie n’est plus ce qui attache deux entités distinctes, elle est un « “liant” universel ». Dès lors, revenir à la notion d’harmonie consiste bien à penser les germes de ce qui deviendra la philosophie.

6Pour cela, A.G. Wersinger a recours avant tout à des analyses philologiques dont les apports sont notables. De manière générale, elles conduisent à décon­struire ou à nuancer de nombreuses traductions communément acceptées, em­preintes d’anachronismes. Par exemple, l’auteur tire tout son parti du fait que la traduction usuelle du terme kosmos par « monde » est chez Parménide et Homère impropre ; kosmos désigne en réalité l’ « arrangement ».

7Du point de vue de la compréhension des textes archaïques, l’auteur adopte une position allant à l’encontre de deux positions dominantes. La première con­siste à lire les sources anciennes grâce auxquelles nous sont parvenues les pen­sées dites « pré-socratiques », notamment Platon et Aristote, comme des témoi­gnages à prendre comme tels. Cette position a donné lieu à des objections définitives, mais qui conduisent généralement à adopter une position contraire, sceptique, concluant à l’impossibilité d’accéder à ces pensées. Tournant le dos à l’une comme à l’autre, A.G. Wersinger affirme la possibilité d’une autre voie, qui conserve un regard critique face à la transmission tout en évitant le scepticisme. Elle prend soin de rappeler la manière dont la pensée de chaque auteur nous est parvenue, l’histoire de sa réception et les principaux débats les concernant. Ses analyses philologiques et stylistiques lui permettent de proposer un grand nom­bre d’hypothèses nouvelles, comme, par exemple, la détermination de diffé­rentes périodes et divers mouvements au sein de ce qui est appelé « le pythagori­cisme » (p. 203-206 en particulier). Ce faisant, loin de congédier les témoignages de Platon et d’Aristote, elle définit les positions implicites de ces auteurs par rapport aux pensées archaïques, et montre d’autre part que l’on peut trouver chez Platon des fragments de doctrines de Philolaos.

8Ce travail, qui permet de dégager la pensée archaïque dans toute sa complexité et sa diversité, conclut à une certaine unité chez les auteurs archa­ïques, qui les différencie des auteurs postérieurs. Cette unité tient en particulier à l’indistinction initiale de futures « disciplines », la géométrie, la géographie, l’har­monique, l’astronomie, etc. Le lecteur prend ainsi conscience d’une cohérence et de liens inattendus entre des domaines qui auraient pu paraître hétérogènes et hermétiques les uns aux autres. Ainsi, le premier chapitre, consacré à Homère, relie l’anatomie à la manière de concevoir les mélodies (p. 45-60). C’est bien la notion d’harmonie qui permet de penser les rapports entre ces deux domaines, parce qu’ils envisagent des parties articulées (mais, chez Homère, il n’y a pas d’unité à proprement parler).

9L’indistinction archaïque entre les « disciplines » étaye la définition donnée du schématisme. Les schèmes prennent leur point d’ancrage dans de multiples techniques, en particulier celles de la musique, de la physiologie, de la météoro­logie, de la cosmologie, de l’anatomie, de la physiologie, de la rhétorique, tech­niques qui conduisent l’auteur à mener de nombreuses analyses anthropo­logiques. Plus précisément, les objets techniques (la roue, le navire, l’heptacorde musical) sont, d’Homère à Platon, l’occasion de l’élaboration de notions comme l’infini, le multiple, l’un, et des qualités attachées à l’harmonie. Ces notions restent, d’un bout à l’autre de cette histoire, étroitement liées aux objets tech­niques. Ainsi, la pensée grecque, qui deviendra à un moment « philosophie » et se constituera en « ontologie », apparaît d’abord être une pensée des techniques.

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Pour citer cet article

Référence papier

Séline Gülgönen, « Anne Gabrièle Wersinger, La Sphère et l'Intervalle : le schème de l’Harmonie dans la pensée des anciens Grecs d’Homère à Platon »Philosophie antique, 9 | 2009, 209-211.

Référence électronique

Séline Gülgönen, « Anne Gabrièle Wersinger, La Sphère et l'Intervalle : le schème de l’Harmonie dans la pensée des anciens Grecs d’Homère à Platon »Philosophie antique [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 25 juillet 2019, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/2785 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.2785

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