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Néoplatonisme

De la transmission à la sympathie :
Plotin et la désaffection du milieu perceptif
(Enn. IV, 5 [29])

Valérie Cordonier
p. 35-69

Résumés

Dans son Traité 29, « Sur la vision », Plotin aborde à ce propos une difficulté consistant à savoir quelle part y joue le « milieu » séparant l’objet senti de l’organe. Cette question occupe les quatre premiers chapitres du traité : afin d’y préciser le rôle du milieu dans la perception visuelle, Plotin en admet provi­soirement la nécessité, dressant au premier chapitre la liste des possibilités théo­riques envisageables à partir de cette hypothèse de travail. Afin de mieux voir les étapes et les enjeux de cette argumentation dense, elliptique et à peine effleurée par les études sur la question, je l’analyse ici à la lumière de textes antérieurs por­tant sur les modalités de la sensation comme telle et sur le problème, plus géné­ral, de la transmission d’une affection à travers un milieu donné. Ces questions, abordées avant Plotin dans des cadres divers et à partir de problématiques va­riant d’un auteur à l’autre (Platon, Aristote et ses successeurs dans le Lycée, Chrysippe de Soles, Plutarque de Chéronée, Pline l’Ancien, Galien de Pergame), ont été retravaillées par Alexandre d’Aphrodise à propos d’un thème précis, pour donner lieu à un modèle original de transmission dont j’aimerais montrer qu’il est d’un apport décisif dans le Traité 29, puisqu’il donne à Plotin l’instru­ment indispensable pour, en l’approfondissant afin de mieux le dépasser, élabo­rer par là sa propre théorie de la vision, solidaire d’un processus de désaffection du milieu perceptif amorcé avant lui.

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Texte intégral

Cet article a été écrit en marge d’un projet subventionné par le Fonds National Suisse pour la recherche (FNS, réf. PBSK1-111766/1) consacré durant un an et principa­lement aux théories du corps et du mélange dans l’antiquité tardive et chez Plotin : je remercie les promoteurs de cette institution pour ce soutien ponctuel mais généreux. Merci surtout aux collègues et amis qui m’ont fait le plaisir de lire ou/et de discuter ce texte : Riccardo Chiaradonna, Eyjólfur K. Emilsson, Philippe Geinoz, Jean-Baptiste Gourinat, Jocelyn Groisard, Dominic O’Meara, Marwan Rashed et Stéphane Toulouse, à qui ce texte est dédié.

  • 1  Plotin, Enn. IV, 3-5 = traités 27-29 dans l’ordre chronologique. Une traduction commentée de ces t (...)
  • 2  Le Traité 29 est rarement étudié ou ne l’est que très ponctuellement et, lorsqu’il l’est, le premi (...)

1Au cours de la quatrième Ennéade sur les Difficultés relatives à l’âme1, Plotin aborde à propos de la perception sensible une difficulté, consis­tant à savoir quelle y est la part du « milieu » qui sépare l’objet senti de l’organe percevant. Cette question, posée en régime aristotélicien à propos des sens opérant à distance comme l’odorat, l’ouïe ou la vue, est examinée par Plotin à partir de ce dernier sens, étudié dans les quatre premiers chapitres du Traité 29 : afin d’y préciser le rôle du milieu dans la perception visuelle, il en admet d’abord hypothétiquement la nécessité, dressant alors un inventaire des possibilités théoriques envisageables à partir de cette hypothèse de travail. S’il est traditionnel de voir dans cet éventail de solutions rejetées une à une par Plotin la trace d’une source doxographique ainsi placée à la base de son propre traitement de la perception visuelle, je vais plutôt montrer dans celui-ci la prégnance d’un débat qui, plus implicite, éclaire pourtant bien mieux la structure argu­mentative de cette enquête en même temps que la genèse et la portée de la solution plotinienne expliquant la vision par une pure sympathie2.

1. Le problème du médium perceptif et l’objet du traité

  • 3  La notion de μεταξύ remonte à Aristote, De anima, 419a20, 421b9, 423a1-b26, 424b29, 434b28, 435b16 (...)
  • 4  Cette question est posée par Plotin, Enn. IV, 4 [28], 23, 43-49. Le texte que je retiens pour ce p (...)
  • 5  Si Bréhier 1927, p. 57, soutient le contraire, c’est faute de repérer dans ce premier chapitre une (...)
  • 6  C’est ainsi que Plotin formule rétrospectivement l’objet de la discussion au ch. 3, l. 26-27 ; ch. (...)
  • 7  Noter la profusion de marques linguistiques suggérant une indétermination quant à la nature de ce (...)

2La question abordée par Plotin au début du Traité 29 est celle qu’il avait formulée incidemment au cours du précédent, aussitôt abandonnée et remise à plus tard : elle consiste à savoir s’il est possible de concevoir une sensation qui, sans qu’il y ait affection du milieu3, s’opère par la seule présence de l’organe à l’objet4. Évidemment, la discussion ne porte pas sur l’existence même du milieu5 –comment nier la réalité d’un tel corps, occupant l’intervalle spatial entre l’objet et le sens de la vue ? – mais sur sa prétendue nécessité pour que s’opère la sensation, et plus précisément sur le rôle que joue, dans la vision, l’affection (πάθος) censée altérer ce corps intermédiaire6. En demandant s’il est, théoriquement, « possible de voir en l’absence de tout milieu » (l. 1-2), Plotin propose une expérience de pensée visant à clarifier la nature du rapport causal entre objet perçu et sujet, en précisant le mode sur lequel l’affection se communique de l’un à l’autre. Une fois reconnu que la sensation s’opère toujours par l’in­termédiaire de notre corps et des organes (l. 3-4 ; l. 10-11) et donc par un « contact » de l’âme avec les réalités sensibles (l. 3-17)7, il lui faut préciser à la fois la nature de ce contact et sa contribution effective à la sensa­tion : s’agit-il d’une continuité physique, due à un corps contigu à l’or­gane et à l’objet ? Ce corps contigu est-il forcément affecté de la même façon que l’organe ? La vision peut-elle avoir lieu indépendamment d’une affection du milieu, ou s’agit-il au contraire d’une condition essentielle à la vision, qui serait absolument nécessaire à la transmission fidèle de l’es­pèce visuelle d’un terme à l’autre du processus ? Et dans l’affirmative, ce transfert de la qualité sensible s’opère-t-il par une translation de proche en proche via le milieu conducteur, ou bien sur un autre mode, peut-être moins matériel ? Bref,

  • 8  Tandis que Armstrong 1984, Bréhier 1927, Brisson 2005 et Harder, Beutler & Theiler 1962 structuren (...)

doit-il nécessairement y avoir un certain corps intermédiaire entre l’œil et la couleur, ou le corps intermédiaire peut-il par accident frapper [l’œil], sans contribuer en rien à la vision chez ceux qui voient ? (l. 16-198.)

  • 9  Ce mode d’investigation, courant dans les écoles de l’époque (voir Sharples 1992, p. 2-5) caractér (...)

3La préférence de Plotin pour la seconde hypothèse se laisse d’emblée percevoir, mais son refus d’accorder au médium un rôle essentiel dans la vision ne s’affirmera qu’au terme d’un débat très dense, progressant jusqu’à la fin du chapitre sur le mode d’un dialogue fictif où s’entrelacent questions, réponses, nouvelles objections et contre-objections (l. 17-40)9. La particularité de ce développement tient d’abord à la stratégie qui l’o­riente : pour établir la possibilité d’une transmission indépendante d’un rôle vecteur exercé par le milieu, Plotin explore d’abord l’idée opposée, reconnaissant à l’intermédiaire une part déterminante dans la sensation. C’est en explorant les conséquences de cette hypothèse qu’il pourra démontrer, ensuite, non pas l’absurdité des théories de son temps – il ne s’agit pas d’une démonstration per absurdum –, mais l’inanité effective du rôle qu’elles prétendent accorder au milieu : les vingt dernières lignes du premier chapitre procéderont, pas à pas, à une évacuation définitive du médium. Plutôt, donc, que de refuser l’idée d’une perception par trans­mission, Plotin commence par reconnaître le rôle du milieu, qu’il faudra préciser à partir des cas de figure possibles qui se présentent dans cette hypothèse.

  • 10  Je conserve, avec H.-S.1 et H.-S.2, le premier οὐ de la ligne 22 supprimé par W. Theiler comme une (...)

4Le débat s’ouvre par une estimation des propriétés structurelles du milieu et de leurs incidences possibles sur la vision : si les milieux terreux, qui lui font obstacle, semblent suggérer que l’intermédiaire est inutile (l. 19-20), les milieux translucides au contraire, faits d’eau et d’air, sem­blent plutôt collaborer à la vision, à moins qu’on ne les tienne pour sim­plement « non empêchants » (οὐ κωλυτικά, 20-22)10. Mais ce dernier ca­ractère suffit-il à faire du milieu un adjuvant essentiel et nécessaire de la vision ? Bien sûr que non, sauf à admettre que l’affection se transmette par lui sur un mode séquentiel, comme semble l’attester le fait qu’une personne placée juste entre mon œil et l’objet m’empêche de le voir : cette expérience ne force-t-elle pas à admettre que l’air interposé entre l’œil et l’objet contient en chacun de ses segments une affection visuelle qui serait ainsi transmise de proche en proche ? Et dès lors, ce milieu intermédiaire n’est-il pas une condition essentielle de la perception (l. 23-27) ? À cette concession provisoire mais sérieuse faite à l’indispensabilité du milieu pour la perception, Plotin oppose une distinction ultérieure :

  • 11  L’incise ὁ ὀφθαλμός (l. 28-29) a été supprimée par Bréhier 1927. Comme je ne vois aucune raison ph (...)

Il n’est peut-être pas nécessaire que l’intermédiaire pâtisse (πάσχειν), du moment que ce qui est disposé à pâtir – l’œil – pâtit (εἰ τὸ πεφυκὸς πάσχειν... πάσχει). Ou bien, à supposer qu’il [scil. l’intermédiaire] pâtisse, peut-être le fait-il autrement (ἄλλο πάσχει) ? En effet, le roseau placé comme intermédiaire entre la torpille et la main ne pâtit pas de la même affection que la main (οὐδ᾿... ὃ πάσχει ἡ χείρ) : or dans ce cas-là il est clair que, si le roseau et le fil n’étaient pas là comme intermédiaires, la main ne pâtirait pas (οὐκ ἂν πάσχοι ἡ χείρ). (27-3211.)

  • 12  Je considère que la première conjonction ἤ (l. 27) introduit une nouvelle hypothèse qui occupe en (...)

5Le défenseur de cette alternative, élaboration raffinée de l’hypothèse précédente, accorde bien au milieu intermédiaire entre agent et patient le rôle de condition sine qua non de la perception : sans milieu intermédiaire, les couleurs ne parviendraient pas jusqu’à l’œil. Mais contrairement au protagoniste antérieur, celui-ci refuse d’associer forcément un tel rôle à une « affection » du milieu. Que ce dernier soit nécessaire à la perception – principe rappelé à la fin de l’extrait – n’implique pas, en effet, qu’il subisse nécessairement la même affection que celle qui est reçue par l’œil : l’intermédiaire entre ce dernier et l’objet peut fonctionner comme le simple transmetteur d’un stimulus sensoriel qu’il ne subit pas mais qu’il communique à un « patient » apte à le subir. Quant à l’éventualité, rappe­lée incidemment, que ce milieu soit affecté d’une autre façon ou par autre chose (ἄλλο πάσχει, l. 29), elle nuance cette thèse sans en modifier le résultat, l’essentiel étant ici que le vecteur de la transmission ne subisse pas l’affection sur le même mode que son destinataire12. Cette hypothèse d’un milieu nécessaire à la perception mais indifférent à son contenu même se trouve illustrée par le poisson torpille, un animal de la famille des raies connu déjà par les anciens pour engourdir la main des pêcheurs remontant les filets. Indispensable à l’argumentation de Plotin, cette tor­pille électrisante lui servira, de fait, à désamorcer l’intermédiaire, pour dégager la sensation des conditions matérielles l’accompagnant habituel­lement et introduire sa propre idée d’une perception par sympathie. Aussi la trajectoire de ce singulier animal chez les devanciers de Plotin pourra-t-elle éclairer non seulement les sources convoquées dans le Traité 29, mais aussi la portée et les enjeux de cette argumentation.

2. La torpille et le problème de la transmission : de Platon aux stoïciens

  • 13  Platon, Ménon, 80a, c. Telle est la source postulée par Harder, Beutler & Theiler 1962, p. 548 ; A (...)

6La puissance du poisson torpille invoqué au début du Traité 29 n’a pas été soupçonnée par les commentateurs de Plotin qui, jusque dans les travaux récents, rapportent unanimement cette « image » réputée difficile à un passage du Ménon où Platon l’utilise pour qualifier les effets de la maïeutique socratique13. Plotin connaît sans doute « son Platon » par cœur, mais on voit assez mal ce que vient faire ici une référence à la dialectique de Socrate. En réalité, ce poisson n’est pas rare dans les textes de l’antiquité traitant de perception ou abordant, plus généralement, le problème de la transmission d’une qualité dans un milieu donné. Il appa­raît notamment chez Calcidius, dans la section du Commentaire du Timée consacrée aux théories stoïciennes de la vision :

  • 14  Calcidius, In Tim. § 237 = Waszink & Klibansky 1962, p. 250 = SVF III, 863. Si j’avais initialemen (...)

Ils pensent en outre que l’esprit (mens) perçoit (sentire) comme s’il était frappé (pepulerit) d’un souffle transmettant à partir d’une synthèse des espèces visibles aux parties plus internes de l’esprit ce qu’il a lui-même subi […]. Son affection (passio) est comparable à celle que subissent ceux qui sont engourdis au contact du poisson marin (qui marini piscis contagione torpent), le venin s’insinuant à travers le filet, la canne et les mains jusqu’à pénétrer le sens interne (intimum sensum)14.

  • 15  Calcidius, In Tim. § 237 = Waszink & Klibansky 1962, p. 249. Voir Cherniss 1933, p. 154-161 ; Arno (...)
  • 16  Diogène Laërce, VII, 157-158 (SVF II, 867, 872) et Aëtius, Plac. IV, 15, 3 (SVF II, 866) font égal (...)
  • 17  C’est le cas chez Diogène Laërce, VII, 157, qui parle de cannes d’aveugle, et chez Épictète, Manue (...)

7Pour les stoïciens ici discutés, la vision se produit par la mise sous tension (intentio) d’un souffle formant une figure cônique dont la base épouserait la surface de l’objet et le sommet coïnciderait avec la pupille15. Moyennant une traduction complexe des « percussions » exercées par l’objet sur l’air ambiant en « informations » digestes pour l’esprit, ce souffle en tension est censé informer (denuntiat) le spectateur de la taille, de la couleur et de la forme des choses vues. Les traits communs que présente ce texte avec les témoignages de Diogène Laërce et d’Aëtius à propos de la théorie de la vision chez Chrysippe permettent de recon­naître celui-ci derrière la description, pourtant anonyme, de Calcidius16. Et le fait que ce dernier soit le seul à rapporter l’exemple du poisson torpille n’implique pas forcément l’inauthenticité du motif : il pourrait relever chez les stoïciens du même type d’image que la métaphore des « bâtons » par laquelle plusieurs fragments illustrent le mode sur lequel l’impression visuelle est transmise jusqu’à l’œil17. Ces bâtons remplissent dans la vision une fonction analogue à celle de la canne à pêche ou des filets dont parle Calcidius : dans les deux cas, il s’agit d’assurer par un contact physique la transmission de l’impact initial vers une faculté vi­suelle venant comme s’exorbiter pour tâter les formes de l’air mis sous tension, et capter ainsi une instance fidèle de l’impression visuelle. Ce modèle de vision sera, comme tel, en point de mire dans la suite du Traité 29 où Plotin reprend plusieurs arguments traditionnellement adressés à l’image stoïcienne des bâtons (cf. ch. 4, l. 39). Mais dans ce premier chapitre, le poisson électrique fait l’objet d’un traitement plus nuancé et complexe, Plotin ne s’opposant pas de front à ce modèle, mais plutôt se l’appropriant, pour l’analyser en détail et en tirer le meilleur parti.

  • 18  Pour les stoïciens, il est envisageable qu’une humeur traverse un trident, tout comme le feu peut (...)

8C’est que, malgré sa probable accointance avec le stoïcisme, la torpille est, en comparaison des bâtons de Chrysippe, porteuse d’une charge bien différente, et elle met en jeu dans le Traité 29 plus qu’une cible stoïcienne. Si l’on compare en effet la façon dont Plotin et Calcidius présentent et traitent cet exemple, plusieurs différences importantes apparaissent, qui rendent peu probable l’hypothèse d’une cible stoïcienne. Tout d’abord, rien dans le texte plotinien n’évoque l’intervention d’un souffle, facteur pourtant essentiel dans l’explication stoïcienne de la vision. D’autre part, dans cette dernière perspective, le poisson de Calcidius vient affecter sa proie au moyen d’un venin ou d’une humeur (virus), et ces deux notions sont traitées comme des substances physiques capables de traverser (pene­trare) l’ensemble des corps intermédiaires – filet de pêche ou harpon – pour aller contaminer la main du pêcheur, par un contact ininterrompu sans lequel aucune affection ne semble être possible sous le Portique ; or le Traité 29 ne parle pas d’une humeur venimeuse, le poisson opérant ici par d’autres voies que par cette pénétration admise par les stoïciens. Enfin, Plotin précise surtout que le roseau ne pâtit nullement, malgré l’affection qu’il véhicule : si cette idée d’une neutralité du médium n’est peut-être pas incompatible avec le modèle stoïcien de la vision, il reste que les sources conservées à ce propos n’évoquent jamais cette question, l’essentiel étant pour les stoïciens d’établir une contiguïté entre l’objet et l’organe afin d’assurer le transfert d’une propriété pénétrant de fait cha­que partie du corps intermédiaire18.

  • 19  Au cours du chapitre 4 en effet, le modèle stoïcien de la vision sera critiqué (l. 38-46) après ce (...)
  • 20  Le terme de diaphane utilisé au début du traité (ch. 1, l. 3) signale bien un contexte imprégné pa (...)
  • 21  Les mœurs de cet animal sont décrites par Aristote, Hist. Anim. IX, 37, 620b19-28 ; l’espèce n’est (...)
  • 22  Lorsqu’il analyse l’action de la torpille, Théophraste se concentre sur la structure physique du c (...)
  • 23  Achevée vers 77 (cf. ci-dessous note 26), l’œuvre mentionne plusieurs fois le poisson, notamment e (...)

9Le poisson du Traité 29 n’est donc pas – ou du moins pas seule­ment – celui du Portique, puisqu’il incarne un type de transmission se passant de souffle, et qu’à son propos Plotin explicite davantage que les stoïciens la réaction de l’intermédiaire à l’affection véhiculée : en venant appuyer l’hypothèse d’un milieu soit absolument impassible, soit indif­férent au moins à l’affection transmise vers la main, le filet des pêcheurs illustre le cas d’un intermédiaire neutre, suggérant que le processus en jeu est autre chose qu’un transport. Certes, les stoïciens semblent avoir été les pre­miers à utiliser la torpille pour traiter de la vision et, d’autre part, leur théorie de la sensation est sans doute la cible de plusieurs arguments développés ultérieurement dans le Traité 2919. Mais, dans le premier cha­pitre, la théorie stoïcienne de la vision n’est encore qu’indirectement tou­chée. L’hypothèse d’un médium neutre envisagée par Plotin par le biais de la torpille est une version plus élaborée de la théorie du milieu per­ceptif, qu’on est dès lors tenté de rechercher dans une tradition aristo­télicienne où se trouve le véritable milieu naturel du poisson électrique puisqu’Aristote est le premier à en avoir parlé. Mais ses textes et ceux de ses héritiers directs – eux aussi sans doute visés par Plotin dans la suite du traité20 – s’avèrent décevants de ce point de vue. Si l’on doit en effet au fondateur de la biologie à la fois l’invention du milieu perceptif dans le De anima et les premières descriptions raisonnées du poisson élec­trique, ces deux innovations relèvent d’enquêtes l’une à l’autre impermé­ables : tandis que les réflexions du De anima et du De sensu sur le médium prennent la forme de balbutiements épars, le singulier poisson étudié dans l’Histoire des animaux21 n’a encore aucune idée de l’éclairage qu’il pourrait apporter à la théorie de la perception. Et s’il fascine encore, et toujours plus, les successeurs d’Aristote comme Théophraste ou Straton, c’est toujours dans le cadre d’analyses où la paralysie qu’il cause est cen­sée se transmettre par le biais d’intermédiaires affectés, le filet du pê­cheur exactement au même degré que ses mains22. Ce dernier trait, ainsi rattaché à la description biologique de l’animal dès les débuts du Lycée, est encore un topos aux premiers siècles de notre ère, puisqu’à chaque apparition du poisson dans les textes d’alors, son action est décrite comme la transmission d’une puissance engourdissante véhiculée sé­quentiellement par l’indispensable entremise d’un élément vecteur subis­sant lui aussi l’affection. Telle est l’interprétation de Pline dans son Histoire naturelle23, et c’est aussi, à la même époque, celle de Plutarque au chapitre 27 du traité sur l’Intelligence des animaux :

  • 24  Plutarque, De sollertia animalium, 27, 978B-C (Cherniss & Helmbold 1957, p. 432).

Tu connais sans doute la puissance du poisson torpille, qui fige non seulement ceux qui le touchent, mais qui, même à travers le filet, com­munique aux mains de ceux qui le remontent un engourdissement pro­fond. Certains qui en ont eu souvent l’expérience, rapportent que s’il s’échoue encore vivant et qu’on lui verse de l’eau depuis le haut, on res­sent l’affection qui remonte jusqu’à la main (τοῦ πάθους ἀνατρέχοντος ἐπὶ τὴν χεῖρα) et qui émousse le sens du toucher, comme si cela se pro­duisait par l’intermédiaire de l’eau qui se serait transformée et aurait subi préalablement cette affection24.

  • 25  Cf. Pline, Hist. Nat. IX, 42 [143] (König & Winkler 1979, p. 104) : Quo magis miror quosdam existi (...)
  • 26  Cherniss 1957 situe la rédaction de ce traité vers 70, tandis que l’Histoire naturelle de Pline es (...)

10Bien entendu, la façon dont Plutarque analyse la stratégie du poisson torpille est tout orientée par son projet de déceler chez les bêtes une forme d’intelligence25 : son intérêt pour le milieu transmetteur de la décharge étant donc relatif, il n’a cure du sort des filets ou de la canne à pêche. Néanmoins, sa description de ce qui se produit lorsqu’on verse de l’eau sur l’animal dit bien que le milieu est touché par l’affection, et que cela est nécessaire à la transmission de la vertu paralysante : la puissance (δύναμις) décrite par Plutarque est la même que celle invoquée par Pline (vis) pour expliquer l’action du poisson ; son apparente action à distance est analysable comme un déplacement de l’affection jusqu’à la main (τοῦ πάθους ἀνατρέχοντος) à travers un milieu aqueux modifié, parce que lui aussi affecté (τοῦ ὕδατος τρεπομένου καὶ προπεπονθότος). Ni la rapi­dité du processus, ni la modalisation dont Plutarque entoure l’inter­prétation du phénomène (ὡς ἔοικε) ne remettent en cause le caractère local de cette translation : à l’instar de Pline, des successeurs d’Aristote au Lycée et des stoïciens eux-mêmes26, Plutarque comprend l’action du poisson comme un transfert local d’une puissance qui, permanente et identique tout au long du processus, se déplace du corps de l’animal jus­qu’à la main du pêcheur en passant par un filet de pêche qu’elle affecte en le pénétrant tout comme elle le fait pour engourdir la main. Ainsi, le caractère matériel et localisé de cette transmission ne fait ici aucun doute et tranche encore beaucoup avec le traitement que Plotin réserve au pois­son dans le Traité 29.

3. Vers une neutralisation du médium : la physio-pathologie galénique

  • 27  La rédaction du traité remonterait au premier séjour de Galien à Rome (162-166).

11Si Pline et Plutarque ont emprunté la torpille à la zoologie propre à l’Histoire des animaux pour l’intégrer à de nouvelles réflexions, l’analyse qu’ils donnent de son pouvoir électrique se situe néanmoins dans le prolongement du modèle élaboré au Lycée par les successeurs d’Aristote. Leur conception séquentielle et locale de la paralysie transmise aux mains des pêcheurs ne sera mise en question qu’à l’occasion des analyses physio-pathologiques de Galien, qui fait subir au poisson torpille une étonnante mutation, propre à bouleverser son destin : de son statut de curiosité biologique montrant la possibilité d’une intelligence animale ou manifestant la force de la nature, le poisson est alors promu au rang d’un paradigme conceptuel puissant, par lequel le médecin illustrera un cas spécifique de changement, bien distinct du transport local. Le poisson torpille apparaît en effet, tout d’abord, dans une œuvre où Galien analyse les fonctions de la respiration (De usu respirationis)27 et, entre autres, jus­tifie contre d’autres médecins le rôle essentiel de l’air dans l’entretien de la vie :

  • 28  Galien, De l’usage de la respiration, 8 (Furley & Wilkie 1984, p. 115-116 ; Kühn, vol. IV, p. 497- (...)

Pourriez-vous m’expliquer, d’abord, la cause pour laquelle nous sommes engourdis en touchant l’animal marin appelé torpille ? Si vous êtes inca­pables de dire quoi que ce soit, peut-être nous permettrez-vous de dire au moins que la puissance engourdissante de l’animal est si forte à l’égard de ceux qui le touchent, qu’elle remonte (ἀνατρέχειν) même à travers le trident fixé en lui. Alors, admettrez-vous donc qu’il existe certaines qua­lités ou puissances (τινας ποιότητας καὶ δυνάμεις), dont une telle peut entraîner le sommeil, une autre refroidir l’homme, une autre encore cau­ser la putréfaction ou transmettre d’autres effets nocifs, tout en refusant par ailleurs qu’il y ait dans l’air un quelconque pouvoir de ce genre28 ?

  • 29  Dans la physique de Galien, la conjonction des modèles hippocratique et aristo­télicien donne lieu (...)
  • 30  Pour les circonstances de la rédaction de ce traité, écrit par Galien probablement entre 177 et sa (...)
  • 31  Galien, De locis affectis, VI, 5 (Kühn, vol. VIII, p. 421, 6-422, 12 ; trad. Daremberg 1994, p. 25 (...)
  • 32  Galien, ibid. : « Ainsi, à la suite d’une morsure de quelque araignée venimeuse, on voit tout le c (...)

12Si la description ici proposée a bien des traits communs avec l’analyse de Plutarque et de Pline, Galien innove en premier lieu par son insistance sur le rôle des qualités dans l’action du poisson : son modèle qualitatif du changement, issu tant des théories hippocratiques que d’une certaine thé­orie péripatéticienne de l’altération, induit chez lui une identification ex­plicite du pouvoir paralysant avec sa qualité, facteur véritable et unique du changement en jeu ici. On sait d’ailleurs que Galien refuse de traiter les qualités comme des corps et, même s’il n’entre que rarement dans les débats théoriques, il privilégie une acception « formelle » et immatérielle de la poiotes29. Peut-être est-ce la raison pour laquelle il ne précise pas ici quels effets subissent le trident ou l’eau versée sur le poisson. Car s’il est question, dans ce cas comme chez Plutarque, d’un transfert de l’affection (ἀνατρέχειν), le schème qualitatif à l’œuvre ici est apparemment venu supplanter l’idée d’une altération progressive de l’intermédiaire. Ainsi, la transmission supposée avoir lieu au contact du poisson est certes tou­jours tributaire d’un contact, mais elle n’est plus forcément synonyme d’une affection séquentielle du milieu conducteur. Ce détail pourrait être anodin, s’il ne se laissait constater aussi dans un autre texte de Galien. Il s’agit d’un traité tardif, Sur la localisation des infirmités30, où la torpille est convoquée dans un contexte assez nouveau pour elle : celui de l’analyse de l’hystérie. Une fois décrits les terribles maux dont souffrent les pauvres femmes gênées par un sperme incapable de s’évacuer ou par des règles trop peu abondantes, le médecin envisage une objection qu’on pourrait faire à son explication : est-il bien raisonnable d’imputer des symptômes si violents à des causes aussi minimes que l’infime quantité d’humeur localisée dans une partie très restreinte du corps féminin31 ? Pour lever l’objection, il prend appui sur d’autres exemples bien connus d’effets manifestement disproportionnés par rapport à la cause qui les produit. C’est le cas dans la contamination entraînée par la morsure ou la piqûre d’insectes venimeux32, et aussi dans ce que fait le stupéfiant pois­son :

  • 33  Galien, ibid. La torpille avait déjà fait une furtive apparition en De locis affectis, II, 2, p. 7 (...)

Quelques médecins pensent que le simple contact de certaines sub­stances peut, par la seule puissance de leur qualité, altérer les corps tou­chés. Une telle nature se rencontre chez les torpilles de mer ; elles ont une si forte puissance que l’altération est transmise à la main du pêcheur à travers son trident, de sorte que cette main se trouve sur-le-champ engourdie. Ce sont là des preuves qui témoignent suffisamment qu’une petite quantité de substance peut produire de grandes altérations par le seul contact33.

  • 34  Pour la magnétite, voir Platon, Timée, 80c. Pour le magnétisme, voir la synthèse de Radl 1988 ; Ha (...)
  • 35  Si les savants du xviiie siècle avaient constaté des parentés entre électricité et magnétisme, cel (...)

13En contraste avec l’explication des morsures de scorpions, notons que Galien ne parle ici ni d’humeur, ni de souffle. On se demande alors si ces facteurs, invoqués juste avant pour expliquer les effets des venins, interviennent ou non dans la paralysie causée par la torpille : le poisson comme le poison doit-il sa vertu narcotique à l’intrusion du πνεῦμα ou d’un venin ? Il me semble que non, car dans la suite du texte, le médecin invoque après le poisson la puissance de la pierre magnétique s’attachant plusieurs morceaux de fer sucessivement aimantés à son contact ; or ni là ni ailleurs, Galien ne fait jamais intervenir un souffle pour expliquer l’at­traction du fer par l’aimant34. Et ce rapprochement entre la torpille et l’aimant, bien loin d’anticiper les lois modernes de l’électrostatique35, sug­gérerait au moins la complexité du statut reconnu par Galien au poisson électrique, et sa différence par rapport à la contamination provoquée par l’intrusion d’un venin dans le corps. La position même de cet animal dans le texte, entre les scorpions venimeux et les aimants, montre bien l’ambiguïté d’un modèle de changement situé quelque part à mi-chemin entre deux sortes d’altération, dont la première – la contamination par le venin – est clairement imputée à la pénétration d’un souffle dans le corps affecté (et donc tributaire, quant à son mode d’action, d’un transport de matière et d’un contact direct entre agent et patient), tandis que la seconde – l’attraction par l’aimant – relève d’un type d’altération davan­tage affranchi des conditionnements propres au transport local.

  • 36  Kupreeva 2004 s’en tient aux typologies explicites des sortes de mouvement chez Galien et Alexandr (...)
  • 37  Voir Siegel 1973, p. 244 ; Siegel 1968, p. 149-150, 177 et 318.
  • 38  Sur le rapport de Galien à la philosophie, voir Donini 1980 et 1992 ; Barnes & Jouanna 2002. Sur l (...)

14La paralysie causée par la torpille marine n’est donc, pour Galien, tributaire ni d’un transfert de matière entre un corps et l’autre, ni d’une communication pneumatique sur le mode stoïcien : ce type d’altération suppose certes une transmission opérée par contact entre corps, mais qui n’implique ni déplacement de particules, ni communication par un influx ondulatoire. Au sein de la catégorie de l’altération, la paralysie induite dans la main du pêcheur par le poisson électrique est donc un change­ment sui generis dont Galien n’élucide pas les modalités exactes, mais qu’il refuse en tous les cas de soumettre à la nécessité d’une translation maté­rielle36. Enfin et surtout, il est significatif que Galien, contrairement à Plutarque et à ses devanciers, n’évoque jamais l’affection du filet pour expliquer ce qui passe dans la main des pêcheurs : laissant en suspens le statut de ce transmetteur, il neutralise, ou du moins il occulte, son rôle dans le transfert de l’affection. La charge électrique étant traitée comme la communication instantanée d’une propriété entre un corps et un autre, elle n’occupe aucun espace37 et n’est pas due à l’affection du milieu. Pour le philosophe-médecin38, les propriétés de l’intermédiaire ont une part très minime, voire nulle, dans l’électrocution causée par le poisson : celle-ci se fait bel et bien par contact, mais s’opère comme « par-delà » le véhi­cule physique, la charge passant d’un point à l’autre instantanément sans occuper jamais aucun lieu. Aussi implicite soit-elle – elle prend la forme d’une absence et non pas d’une négation explicite – cette neutralisation du milieu est un premier pas, décisif, vers l’idée plotinienne d’un transfert « immédiat » de l’affection.

4. La désaffection du médium : la cosmologie d’Alexandre d’Aphrodise

  • 39  Les parallèles doctrinaux entre Alexandre et Galien sont incontestables : déjà remarqués par Thoma (...)
  • 40  Le refus de composer les astres d’un élément igné est formulé dès De caelo, II, 7, 289a13-19 et 28 (...)
  • 41  L’idée d’une production de chaleur par frottement des projectiles dans l’air est mentionnée en De (...)
  • 42  La principale difficulté du modèle touche, pour Aristote, à la formation des nua­ges : voir Météor (...)
  • 43  Alexandre, In Meteor. I, 3, 341a9 sq. = 18, 13-15 Hayduck. Je comprends καί (l. 14) au sens de « a (...)

15Quelques années après la mort de Galien, l’ébauche de désaffection du milieu constatée dans sa physiologie trouve chez Alexandre un déve­loppement explicite en même temps qu’une application nouvelle. Quels que soient la part et le mode de l’« influence » du médecin sur l’Exégète, les analyses que ce dernier propose de la transmission d’une affection dans un milieu donné relèvent d’une approche du texte aristotélicien très similaire à celle de Galien et, sur certains points, au moins indirectement tributaire d’elle39. C’est le cas pour les analyses développées par l’Exégète pour résoudre une difficulté que pose la théorie aristotélicienne du ciel. Pour Aristote, ni les astres ni les sphères concentriques sur lesquelles ils sont fixés ne sont composés de feu : contrairement à ses prédécesseurs, il estime que le corps des astres et celui des sphères porteuses est fait d’un cinquième élément, caractérisé par une parfaite inaltérabilité40. Pour expliquer la chaleur issue du soleil, Aristote l’attribue donc non pas à la nature même des astres, mais à la friction causée par la rotation des sphères : celles-ci produisent chaleur et lumière comme les projectiles lancés en l’air s’enflamment à une certaine vitesse.41 Or aux difficultés reconnues par Aristote dans cette théorie, Alexandre en ajoute une, tou­chant au mode exact de cette transmission : comment le mouvement du soleil est-il capable de causer une chaleur dans notre zone sublunaire alors même que ce corps ne la touche pas et qu’il en est séparé par des sphères par nature inaltérables42 ? C’est en ces termes que l’Exégète introduit dans son Commentaire sur les Météorologiques une difficulté traitée dans une mise au point théorique rompant le fil du commentaire : rien n’empêche, dit-il, que même parmi les corps passibles du monde sublu­naire, certains servent d’intermédiaires pour transmettre à d’autres corps une affection qu’ils ne subissent pas eux-mêmes43. Car

  • 44  Alexandre, In Meteor. I, 3, 341a9 sq. = 18, 16-24 Hayduck. Cf. n. 45.

n’importe quel patient n’est pas susceptible de pâtir sous l’action de n’im­porte quel agent, mais ce sont des choses différentes qui sont capables de pâtir sous l’action de choses différentes. Ainsi par exemple, ce qui sous l’effet de la chaleur issue du soleil se trouve enflammé par l’intermédiaire de vases en verre remplis d’eau froide, pâtit lui-même puisqu’il s’en­flamme, et pâtit bel et bien par l’intermédiaire de ceux-ci puisque, si le vase est tenu éloigné, cela ne sera plus enflammé. Mais ce n’est pas pour autant que l’eau dans le vase pâtit ni qu’elle s’échauffe elle aussi ; ou si elle pâtit, du moins ne le fait-elle pas au point de s’enflammer. Les pê­cheurs à la seine disent qu’ils se rendent compte que, lorsqu’ils ont attrapé dans leurs filets une torpille, alors leurs mains par lesquelles ils tirent les filets se trouvent engourdies, sans pourtant que les filets aient antérieurement subi eux aussi cette affection sous l’action du poisson (οὐ δήπου καὶ τῶν καλωδίων τοῦτο τὸ πάθος ὑπὸ τῆς νάρκης προ­πασχόντων)44.

  • 45  La séquence τῶν ναρκῶν αὐτῶν τὰς χεῖρας (l. 22-23) ne trouve aucune fonction syntaxique acceptable (...)
  • 46  Galien n’y parlait pas de παραμυθία, mais introduisait sa démonstration par des termes qu’on retro (...)
  • 47  Le verbe παραμυθεῖσθαι et le substantif παραμυθία ont toujours cette valeur chez Alexandre. Les ra (...)
  • 48  À Alexandre, on peut objecter que les exemples tirés du monde sublunaire ne sont pas forcément des (...)
  • 49  Alexandre, In Meteor. I, 3 = 18, 23-24 Hayduck : οὐ δήπου καὶ τῶν καλωδίων προπασχόντων ; ce derni (...)
  • 50  Voir Aristote, Phys. VII, 1-2, 242b32-243a10 ; Phys. VIII, 10, 266b27 sq. ; De gen. et corr. I, 9, (...)

16Tel qu’il est édité, ce passage présente une difficulté aux lignes 22-2345, qui, heureusement, ne remet pas en cause le sens général de la phrase. Dans les termes d’Alexandre, ce passage propose, pour expliquer l’échauffement de notre planète, une persuasion (l. 13 : παραμυθία) : le mot désigne chez lui un type particulier de raisonnement, fondé sur une analogie posée entre deux réalités, l’une simple et concrète, l’autre plus complexe et abstraite, qu’il s’agit d’éclairer par comparaison avec la pre­mière. Cette démarche, analogue à celle de Galien dans le passage du De locis affectis analysé plus haut46, vise moins à démontrer la vérité d’une idée qu’à manifester sa vraisemblance, par une analyse orientée de phéno­mènes évidents, mais qui lui sont comparables47. L’exemple des pêcheurs paralysés par la torpille marine intervient donc ici pour rendre vrai­semblable l’idée – sous-jacente à la théorie aristotélicienne du ciel mais jamais expressément thématisée – qu’un corps puisse être affecté par un autre via un intermédiaire neutre48. Quant au détail de l’analyse consacrée par Alexandre au poisson torpille, il suffit de le comparer avec les textes précédents pour en voir l’originalité. Si Plutarque supposait que l’eau ver­sée d’en haut sur le poisson doit avoir préalablement subi l’affection, la fin de cet extrait le nie expressément : en précisant que l’affection se transmet « sans pourtant que les filets aient antérieurement subi eux aussi cette affection »49, Alexandre affirme la possibilité d’une impassibilité des intermédiaires par rapport à l’affection qu’ils véhiculent. Cette précision marque un progrès par rapport au traitement du poisson électrique par Galien, qui laissait flotter les filets des pêcheurs dans un état plutôt flou de neutralité implicite. Il ne s’agit certes pas, pour l’Exégète, de nier l’im­portance du contact dans l’action : celui-ci reste indispensable à la trans­mission d’une affection, tout comme il l’est pour n’importe quelle action physique50. Mais de façon plus tranchée que son devancier médecin, Alexandre dissocie, au plan conceptuel, la nécessité d’un contact, du rôle prétendument vecteur exercé par le milieu : s’il n’y a certes jamais de transmission sans contact entre les corps, ce dernier n’implique pas la permanence d’une affection semblable à tous les maillons de la chaîne causale. En d’autres termes, même si l’altération s’opère par un corps-à-corps établi entre agent et patient par le truchement de milieux contigus, ceux-ci peuvent bien demeurer intacts. Ainsi ce qui était, chez le médecin, une amorce de dématérialisation du médium devient chez l’Exégète une distinction notionnelle consciente, explicite et argumentée.

  • 51  Simplicius, In De caelo, 284a2 = 373, 4-6 Heiberg : λύουσι λέγοντες μὴ τὸ τυχὸν ὑπὸ τοῦ τυχόντος π (...)
  • 52  Simplicius, In De caelo, 284a2 = 373, 9-13 Heiberg ; In De caelo, 289a19-35 = 440, 21-28 Heiberg : (...)

17En réalité, le Commentaire sur les Météorologiques d’Alexandre n’a pas été le seul lieu d’application de ce nouveau paradigme. C’est en des termes similaires que Simplicius, au cours de son commentaire du deuxième livre du De caelo, renvoie nommément aux réflexions de l’Exégète, dans deux passages présentés comme des citations littérales et convoquant la torpille. L’un des extraits dresse d’ailleurs un parallèle entre l’impassibilité de certains corps à l’égard de certaines affections, et l’indifférence de cer­tains sens par rapport aux sensibles « propres » à un autre organe : tout comme l’ouïe est incapable de voir du rouge et la vue d’entendre un ré dièse, la sphère lunaire ne s’échauffe pas sous l’action du soleil51. Cette analogie, qui peut remonter elle aussi à Alexandre, montre en tout cas les liens qui unissaient dans l’antiquité les réflexions cosmologiques et les théories de la vision : elles sont sous-tendues par le même problème con­sistant à penser les modalités spécifiques de l’altération. D’autre part, il faut noter que le poisson torpille, qui apparaît dans le prolongement de cette analogie, ainsi que dans une seconde citation d’Alexandre plus loin dans le même commentaire, s’y trouve analysé dans les deux cas par le biais des mêmes nuances que celles entre lesquelles balançait le début du Traité 29 de Plotin (1, 27-29 ; cf. ci-dessus n. 11) : soit le corps séparant l’agent du patient n’est pas du tout affecté, soit il est affecté, sans pour autant l’être de la même façon que le dernier corps52.

  • 53  Voir le texte, toujours rappelé, de Porphyre, Vie de Plotin, 13.
  • 54  Bref, soit A l’agent causal, transmettant à C une altération x via B ; posons que C subisse l’affe (...)
  • 55  Plotin, Enn. IV, 5 [29], 4, 25-28 : « En effet, nous ressentons la chaleur d’un foyer en même temp (...)

18Ces précisions de Simplicius font écho à des distinctions qui, dans le commentaire d’Alexandre sur le De caelo, maintenant perdu, ont dû frap­per Plotin : ce sont elles qui, au début du Traité 29, sont mises au compte de l’interlocuteur anonyme articulant dans les mêmes termes les rôles envisageables du médium dans la perception53. Pour Alexandre comme pour le protagoniste à l’œuvre au début du traité plotinien, le rôle du médium dans la transmission de l’affection peut et doit être envisagé indépendamment de sa passibilité à l’égard de l’altération qu’il contribue à propager54. Ainsi exempté de la nécessité de pâtir sur le même mode que le dernier terme de l’altération, le médium est désinvesti de sa fonc­tion prétendument centrale dans ce processus, qu’il s’agisse d’ailleurs de la vision ou du réchauffement induit par une source calorique. Car, pour le dire comme Plotin, « nous sommes réchauffés à travers l’air, mais non pas grâce à lui »55. Rien d’étonnant, dès lors, si cette dernière distinction, essentielle à la conception plotinienne de la sensation, est suscitée par un problème très proche du contexte où la torpille avait évolué chez Alexandre : le problème du mode de transmission de la chaleur à travers l’air, discret mais récurrent dans le Traité 29.

5. La vision selon Plotin : de la désensibilisation du médium à la dématérialisation du stoïcisme

  • 56  Pour cela, voir Cordonier 2008, p. 353-378.

19Le problème du mode de diffusion de la chaleur prend dans le Traité 29 un tour laissant bien voir l’impact de la cosmologie d’Alexandre sur l’analyse plotinienne de la perception : Plotin estime que la chaleur se propage instantanément dans l’air, sans échauffement de celui-ci ; tout comme l’influx provoqué dans la main du pêcheur par la raie électrique, la chaleur se transmet à travers des intermédiaires qu’elle n’affecte pas, de même que l’impression visuelle atteint la pupille sans colorer le milieu traversé. Mais dès lors se pose pour Plotin un autre problème : comment expliquer, ou bien plutôt fonder, la plus ou moins grande perméabilité et la réactivité diverse des milieux à l’égard d’une seule et même affection ? Si Alexandre en rend compte, pour sa part, via une idée de changement opéré par la contrariété entre des qualités opposées dans un même genre et jouant sur un substrat56, Plotin cherche une autre explication. D’où ce beau glissement opéré à la fin du premier chapitre :

Ou peut-être que cela même pourrait être contesté. En effet, même lorsqu’un pêcheur prend la torpille dans un filet (καὶ γάρ, εἰ ἐντὸς δικτύου γένοιτο), il ressent, dit-on, l’engourdissement. Ainsi, la discus­sion risque fort d’aller dans le sens de ce qu’on appelle les « sympathies ». (32-34.)

  • 57  Je rejoins Clark 1942, p. 369 et Graeser 1972, p. 77, pour penser que Plotin nie ici qu’un milieu (...)
  • 58  Cf. Enn. VI, 6 [34], 3, 34 et surtout Enn. IV, 3 [27], 9, 38-40 ; Sleeman & Pollet 1980, p. 260 et (...)

20Au début de l’extrait, « cela » renvoie bien sûr à la conclusion atteinte par l’argument précédent, à savoir la nécessité d’un objet vecteur pour que la vision se produise – celle d’un filet pour que la main s’engourdisse (cf. ci-dessus note 11)57. Plus difficile à comprendre est la suite du passage, où le sujet du verbe γένοιτο n’est pas explicité : je prends l’option d’y lire la désignation elliptique de ce dont il est question depuis la ligne 29, à savoir la capture du poisson (ma traduction a donc extra­polé l’idée qu’un pêcheur « prend la torpille »). Le filet (δικτύον, l. 33) pourrait en outre introduire, par rapport aux deux instruments de pêche mentionnés juste avant – roseau et fil (κάλαμος... θρίξ, l. 31-32) – l’exemple d’un milieu aux yeux de Plotin plus subtil et donc aussi struc­turellement moins apte à remplir son prétendu rôle de vecteur : si κάλα­μος et θρίξ trouvent ici leur unique occurrence dans les Ennéades, le terme δικτύον y apparaît à deux autres reprises, et notamment dans un passage laissant penser que pour Plotin, ce « filet » est très fin et souple58. L’est-il donc trop pour, une fois attrapée la torpille, opposer au choc qu’elle cause assez de résistance pour transmettre cet impact aux mains du pêcheur qui le tiennent ? Cette lecture ne me semble en tout cas pas ex­clue, surtout si l’on relit ce passage, marquant la fin de la réflexion autour du milieu, en parallèle avec celui qui ouvrait cette même réflexion, et où Plotin évaluait aussi les différents types de milieux en termes de plus ou moins grande subtilité (cf. l. 19-22, ci-dessus note 10).

  • 59  S. Toulouse propose une autre lecture : Plotin rapporterait peut-être là l’expé­rience d’un pêcheu (...)

21Dans ma lecture, donc, la finesse extrême du filet de pêche en ferait un milieu tellement subtil qu’il ne pourrait pas assurer ce rôle de vecteur par hypothèse et au départ assigné au milieu : et voilà justement pour­quoi, à ce stade où la constitution de l’intermédiaire devient presque im­matérielle, le débat virera du côté d’une « sympathie » se passant de tout milieu, l’exemple du filet ayant montré que l’affection peut être transmise sans le concours de ce dernier59. Telle est, en tous les cas, la conclusion qu’atteint ici Plotin, à cet endroit du texte où la notion de sympathie vient prendre le relais de l’intermédiaire. Voici résumées les étapes ayant jusqu’ici préparé ce basculement : (i) Plotin avait d’abord admis que le milieu, parfois, puisse apporter quelque chose à la vision ; (ii) pour préci­ser cet apport, il a introduit l’exemple de la torpille, interprété à la lu­mière de ce qu’en a dit Alexandre à propos de la causalité céleste ; (iii) du coup, la torpille représente, pour lui comme pour Alexandre, un cas où l’affection véhiculée d’un corps à l’autre n’affecte pas celui qui les sépare ; (iv) Plotin en déduit donc que le corps intermédiaire n’apporte rien à la vision, et que celle-ci peut, par conséquent, s’en passer, pour s’opérer par pure sympathie. Toute la suite du Traité 29 consistera à élucider les modalités de cette nouvelle notion.

  • 60  Selon Gurtler 1988, le Traité 29 ne nie pas la nécessité d’un milieu pour la vision mais distingue (...)
  • 61  Certes, cette partie du traité ne fait qu’indiquer la ligne générale de l’argumen­tation plotinien (...)
  • 62  Selon moi, cette même distinction vaut donc tant pour la passibilité du médium que pour son existe (...)

22Il faut voir que la sympathie introduite ici n’est pas le survêtement endossé par une théorie plotinienne accordant encore – comme on a pu le dire – sa place à un médium tenu pour une condition nécessaire, mais simplement non suffisante de la vision60. Plusieurs indices tracent en effet une autre perspective, consistant pour Plotin à distinguer non pas deux types de conditions nécessaires, mais deux points de vue sur la vision, irréductibles, par où s’opposent les déterminations essentielles de la vue avec ses circonstances actuelles : si ces dernières ont poussé tous ses devanciers à croire le milieu indispensable à la vision, il s’agit pour lui de dégager les caractéristiques essentielles d’une perception qui, envisageable sans la coopération d’un intermédiaire, se base en dernier ressort sur la seule affinité unissant objet et sujet percevant. Ainsi, la « communauté d’affection » entre sensible et sentant, dont était affirmée la nécessité au début du Traité 29 (ὁμοπαθίας τινός, l. 12), se trouve ici enfin précisée : dans un sens qui rend superflue toute influence du milieu (l. 35-40)61. Si celui-ci paraît nécessaire « ici-bas », il ne l’est donc qu’en tant qu’il repré­sente le vecteur actuel d’une sympathie qui pourrait idéalement s’en pas­ser : de facto condition habituelle de notre perception, l’intermédiaire n’est de jure pas essentiel pour que s’instaure entre objet et sujet cette com­munauté d’affection qui, de fait, se règle uniquement sur la disposition de l’un à l’égard de l’autre. Bref, alors que, pour expliquer la transmission d’un pathos en milieu supralunaire, Alexandre nie la nécessité que le mé­dium pâtisse, à propos de la sensation elle-même Plotin va jusqu’à nier la nécessité qu’il existe62.

  • 63  L’impact de Platon, Timée, 45c2-d2, est généralement invoqué à partir du chapitre 2 du Traité 29. (...)
  • 64  Pour Chrysippe, la vision se fait par une altération subtile de la structure du corps situé dans l (...)
  • 65  L’analyse des cibles visées par Plotin au début du Traité 29 ne peut être ici faite en détail. Dis (...)

23La sympathie qu’envisage la fin du chapitre et que développeront les deux suivants est donc bien davantage qu’une façon pour Plotin de rendre le vocabulaire par lequel le Timée définissait les conditions de la vision, opérée par combinaison de la lumière extérieure avec celle qui se propage à partir de l’œil : un tel modèle aussi avait à être purifié, débar­rassé du moins des interprétations trompeuses qu’on avait plaquées sur lui63. C’est que la théorie du Timée expliquant la vision en termes de « transmission » d’un mouvement de l’objet vers la pupille (45d2) avait suscité auprès des lecteurs stoïciens une théorie matérialiste de la percep­tion qui s’avérait inacceptable pour Plotin64. Tournant le dos à ces lec­tures, la sympathie thématisée dans le Traité 29 n’implique pas la trans­mission d’un mouvement (κίνησις) communiqué par l’objet jusqu’à l’œil ; elle suppose certes une continuité spatiale assurée grâce au milieu, mais celui-ci n’est ni l’opérateur, ni même le vecteur du changement en ques­tion. À ces lectures déviantes autant qu’aux théories issues du Lycée et ramenant la vue à la communication d’une affection via un milieu65, il oppose une explication résolument immatérielle du processus en jeu.

  • 66  Blumenthal 1996, p. 133, soulignait déjà que la sympathie plotinienne est la « ver­sion dématérial (...)
  • 67  Sur ce point, je rejoins les précisions de Gurtler 1988, p. 123-124 : la nécessité du milieu se tr (...)

24C’est dans cette perspective que Plotin active, pour traduire sa vision, un schème stoïcien de sympathie d’abord développé, comme la torpille d’Alexandre, en contexte cosmologique. La vision plotinienne, fondée sur la ressemblance formelle (l. 36 : ὁμοιότητα) entre un objet et un sujet se répondant comme les entités d’un univers stoïcien idéalisé, est donc un processus incorporel, rendu par une sympathie stoïcienne aussi dématé­rialisée que vient de l’être l’intermédiaire66. L’apparente nécessité d’un milieu transmetteur entre l’objet et l’âme est dès lors subordonnée à celle de la sympathie : l’essentiel de la perception tient à l’affinité unissant à distance l’âme aux objets sentis67. Sans celle-ci, l’idée platonicienne d’une vision par διάδοσις déboucherait forcément sur celle d’un monde uni­forme où tout serait affecté par tout, sans hiérarchisation aucune. C’est là le piètre résultat envisagé dans la seconde partie du chapitre 2 où Plotin, une fois revenu sur les propriétés adjuvantes ou empêchantes du milieu (l. 15-26), doit faire face à un retour inopiné de ce dernier, l’univers sym­pathique qu’il vient de dessiner paraissant lui donner un rôle crucial dans la mesure où la sympathie ne peut se concevoir qu’au sein d’un même organisme et donc entre des éléments mis en contiguïté (l. 26-33). À ce retour en force du milieu, est opposée une nouvelle distinction :

  • 68  Ce passage ne présente aucune difficulté philologique, mais son sens reste difficile à saisir. Ave (...)

Ne faudrait-il pas dire plutôt que la continuité de l’intermédiaire (τὴν συνέχειαν καὶ τὸ μεταξύ) est requise parce que l’animal doit être con­tinu, mais qu’il y a affection de ce continu par accident <seulement> –sans quoi nous dirons que tout est affecté par tout (ἢ πᾶν ὑπὸ παντὸς φήσομεν πάσχειν). Or, puisque telle chose est affectée par telle autre et une autre par une autre d’une manière différente, on ne semble avoir nul­lement besoin d’un intermédiaire. (28-3368.)

25Tout en débarrassant l’univers plotinien de ce milieu menaçant d’en­combrer la notion de sympathie, ce texte indique aussi pourquoi ce mi­lieu reste nécessaire pro statu ipso. Comme on l’a vu, son rôle n’est pas de transmettre des particules, des effluves, un souffle ni des qualités d’un point à l’autre de l’espace ; c’est même encore aller trop loin que d’en faire le support physique minimal d’une communauté d’affection : par définition sympathique, celle-ci doit pouvoir s’en passer, comme le rappelle d’ailleurs la fin de l’extrait. Et c’est bien pour y insister que Plotin précise aussi que le milieu est affecté « par accident », à titre de véhicule con­tingent d’une sympathie qui s’établit bien sans lui. Or justement, dans le cas contraire – ἤ, l. 30 –, c’est-à-dire dans l’hypothèse où le milieu serait affecté essentiellement, il fait valoir, incidemment, qu’il n’y aurait aucune raison que telle chose pâtisse plus que telle autre, puisqu’alors tout serait – directement ou indirectement – en contact avec tout ! Ainsi, au sein de l’univers continu postulé par les stoïciens à partir du Timée, comme aussi dans un monde aristotélicien où l’action se fait grâce au contact entre les corps, l’hypothèse d’une sensation communiquée par transfert via un continuum donnerait lieu à une panesthésie rendant impensable l’existence même de sens propres et d’un tri sensoriel. Or Plotin reconnaît bien, par expérience (εἰ δέ, l. 31) l’existence de sens différents et, donc, d’une sélectivité des affections. Dès lors, le milieu serait là (ou plutôt ici) pour diffracter, pour projeter et exprimer dans le sensible des rapports qui, autrement, ne seraient pas saisissables : quoique inutile, donc, pour qu’ait lieu la perception, il serait par contre requis pour que celle-ci puisse s’expliquer.

6. Cosmologie et vision : les cibles et les sources du traité

  • 69  On sait grâce au témoignage d’Aëtius que pour Straton de Lampsaque, l’air séparant l’objet vu de l (...)
  • 70  Ces distinctions valent aussi pour Plotin, Enn. IV, 7 [2], 7 ; Enn. IV, 2 [21], 2 ; Enn. IV, 6 [41 (...)

26Une fois désaffecté le médium, le début du Traité 29 procède à son évacuation puisque, d’abord neutralisé, il est enfin vidé de sa substance, au point de n’être plus que le vecteur accessoire d’une sympathie pouvant, comme telle, se passer de son concours. Un aspect remarquable de ce mouvement tient à la complexité du travail opéré par Plotin sur ses sources. Sans refuser d’emblée l’idée d’un influx transféré jusqu’à l’œil, il la prend au sérieux et, dans ce cadre, retravaille la torpille stoïcienne à la lumière de son importation par Alexandre dans les sphères célestes. L’explication par laquelle ce dernier rend compte de la transmission de la causalité solaire à travers des milieux impassibles donne à Plotin le moyen d’expliquer en termes non matérialistes la théorie platonicienne de la vue, et apporte, du même coup, l’indispensable contrepoids aux théories de la sensation alors disponibles. Sont ainsi déclassées d’un seul et même geste plusieurs théories de la vision qui, parce qu’elles traitent la perception comme la trans­mission d’une affection vers le sens ou l’organe, donnent toutes un rôle central au milieu : d’abord le modèle de Straton de Lampsaque, affirmant qu’il y a transfert d’une affection de nature corpusculaire véhiculée d’un point à un autre via un intermédiaire subissant cette affection sur le même mode que l’œil69 ; ensuite le modèle stoïcien, admettant la trans­mission d’une affection depuis l’objet jusqu’à l’œil via un processus pneu­matique supposant de la part de l’esprit une certaine interprétation de l’information parvenue au centre perceptif ; enfin, la théorie d’Alexandre dans son Commentaire sur le De sensu, où l’objet transmis à la perception n’est pas non plus l’affection même, mais une information à son propos, traduite par des intermédiaires jusqu’à l’esprit capable de la traiter70. Pour remédier au défaut commun de ces théories, Plotin reprend l’idée de transmission développée par Alexandre en cosmologie : ce type particulier de transmission, où l’affection véhiculée n’affecte pas le milieu vecteur, donne au platonicien le moyen d’une explication inédite de la vue.

  • 71  Voir l’Introduction de Louis 1982, p. viii.

27Fondée sur la nécessité d’une ressemblance formelle et sympathique entre objet et sujet, la vision plotinienne tourne ostensiblement le dos au concept aristotélicien de changement comme alternance de propriétés opposées au sein d’un même genre et jouant sur un substrat matériel per­manent. En adoptant un schème issu de la cosmologie de l’Exégète, le Traité 29 situe d’entrée de jeu son propos à un niveau supérieur d’analyse, celui des sphères célestes qui, dans le monde ancien, marquent les fron­tières du divin : tel est, d’emblée, l’horizon de l’analyse plotinienne du processus sensitif, alimentée à la cosmologie d’Alexandre au moins autant, voire davantage, qu’aux textes platoniciens. On saisit mieux alors comment, chez Plotin, la transmission de la chaleur solaire éclaire le problème de la vision : les théories anciennes de la vision sont toujours tributaires de la façon dont on se représente la nature et le mode d’opéra­tion de la lumière, ici-bas comme entre les sphères. La chose est vraie pour Aristote qui, dans les Météorologiques (341a12-17) renvoie à une étude expresse sur la diffusion lumineuse et la production calorique censée prendre place dans un traité Sur la sensation : le philosophe n’a pas tenu sa promesse – aucun passage remplissant ce programme ne se lit dans le De sensu71 – mais sa leçon a été retenue par Plotin, qui consacre deux cha­pitres de son traité Sur la vue au problème de la lumière (ch. 6-7). Enfin, l’ancrage cosmologique de la théorie plotinienne de la sensation ne fait plus aucun doute dès qu’on envisage la curieuse expérience de pensée proposée au troisième chapitre :

  • 72  Le type de réflexion qui se lit dans l’extrait cité ici n’est ni un appendice ni une dérive passag (...)

Il faut alors aborder la question suivante : s’il y avait un autre monde, un autre vivant qui n’apporterait rien au nôtre, et s’il y avait un œil (ὄψις) placé « sur le dos du monde », est-ce que, à partir d’une distance pro­portionnée, il pourrait voir (ἐθεάσατο) cet autre univers ? (21-2572.)

28Le « dos du monde » désignant ici l’enveloppe extérieure de l’univers sensible peut bien renvoyer par sa littéralité au passage du Phèdre où Platon décrit le sort des âmes immortelles (247b7-c1), mais la question même ici posée n’en pointe pas moins vers une problématique héritée de la cosmologie péripatéticienne, dont les contours se lisent, comme je l’ai montré, chez Alexandre et Simplicius. C’est donc dans les théories de l’Exégète sur la diffusion de la chaleur céleste, non dans ses réflexions sur la vision, que Plotin trouve une alternative aux modèles courants de son temps, qui ramènent tous la vision à une translation. De sa part, un tel usage de la cosmologie est conséquent avec l’idée que la perception, active, est déjà connaissance et se situe donc elle-même au-delà du sen­sible, mais il s’accorde aussi avec la conviction que les réalités sensibles ne peuvent être saisies qu’une fois rapportées à l’intelligible. Bref, l’an­crage céleste du Traité 29 répond à l’anthropologie dualiste de Plotin autant qu’à sa physique qui, en somme, n’est rien d’autre que le degré inférieur d’une métaphysique entendue comme vision des réalités les plus élevées.

Conclusion

29Pour dresser, au début du Traité 29, l’inventaire des types d’apport que peut fournir le milieu à la vue, Plotin active une série d’opinions disponibles sur le marché conceptuel de son temps : le développement plus polémique des chapitres suivants n’a donc de sens que précédé par cette réflexion à la fois théorique et doxographique, qui met de l’ordre dans des présupposés communs à plusieurs théories de la sensation. La solution plotinienne apparaît, quant à elle, comme un prolongement direct de la notion d’altération développée par Alexandre pour expliquer la diffusion de la chaleur à travers les sphères célestes. Les parallélismes que j’ai mis en évidence entre cette notion chez Alexandre et une pos­sibilité nouvelle envisagée par Plotin pour la perception sensible, sont l’exemple ponctuel d’un phénomène assez fréquent dans l’ensemble des Ennéades. Si la présence de l’Exégète dans les discussions de Plotin n’a plus rien de surprenant, l’analyse ici proposée la montre active dans des lieux insoupçonnés et manifeste un aspect de cette influence qui me paraît avoir été sous-estimé : on sait bien qu’Alexandre apporte à Plotin un formulaire de critique des thèses stoïciennes – et c’est le cas aussi pour la vision, dès le chapitre 2 du Traité 29 ; il est plus neuf de souligner qu’au-delà de cette critique ou plutôt avant elle ou en-deçà, le second auteur doit au premier plusieurs principes ou distinctions qu’il lui suffit d’approfondir et de décaler quelque peu pour aboutir à des formulations nouvelles cadrant entièrement avec son « platonisme ». En matière de perception visuelle, Alexandre donne ainsi à Plotin une idée de trans­mission qui – du fait d’avoir été préalablement débarrassée par Galien de sa charge matérialiste – lui permet d’épuiser la fonction supposée essen­tielle du médium et, presque simultanément, de dépasser cette idée au profit d’une théorie de la vision récupérant dans une sympathie dématéria­lisée la meilleure part du stoïcisme.

30Le modèle de diadosis développé par l’Exégète pour rendre compte de la transmission de la chaleur solaire via des sphères indifférentes à son échauffement était pour Plotin la porte d’entrée rêvée vers un modèle de perception immatérielle qui est exploité dans l’ensemble du Traité 29, et qui ne jette rien de moins que les bases de ce qu’on appellera, à propos du néoplatonisme tardif et médiéval, « l’axiome de la réception », à savoir cette idée d’un impact causal modulable suivant la réceptivité, variable, des relais qu’il mobilise pour s’exercer et des termes auxquels il s’ap­plique en dernière instance : omne quod recipitur, ad modum recipientis recipitur. Dans le processus de désaffection du milieu perceptif où prend sa source ce principe, le poisson torpille est un catalyseur puissant, nous rensei­gnant à la fois sur les sources et sur les cibles de Plotin : si l’on devait à Aristote la première description raisonnée de cet animal autant que l’idée d’un milieu nécessaire à la transmission d’un pathos, il aura fallu attendre l’Exégète pour que ces deux inventions soient, après un passage décisif par la théorie stoïcienne de la vue puis par la physiologie galénique, mises au contact l’une de l’autre au profit d’un paradigme conceptuel fécond : passé dans la cosmologie d’Alexandre, le poisson électrique s’est doté d’une charge conceptuelle nouvelle qui, réinvestie par Plotin dans ses réflexions sur la vision, lui a permis de dépasser en un seul et même geste stoïcisme et aristotélisme. C’est ainsi que les distorsions imposées par le Traité 29 à la notion de milieu perceptif s’avèrent indissociables des mouvements du poisson électrique dans la tradition antérieure ; celui-ci montre que les sources de Plotin sont multiples et font l’objet d’une éla­boration : de celle-ci provient la thèse plotinienne, irréductible et neuve, mais impensable autrement qu’en référence aux idées qu’elle reprend, corrige et dépasse. Voilà pourquoi, peut-être, Plotin critique ou dénonce bien moins qu’il ne débat et discute : sa stratégie ressemble un peu à celle que Plutarque prêtait à la torpille qui, « forte d’une conscience innée de ce pouvoir, ne prend jamais le risque d’attaquer de front : elle nage, en rond, autour de ses victimes ». Ces phénomènes passeront toujours inaperçus tant qu’on voudra saisir le rapport d’un auteur à ses sources en fonction du binôme exclusif « accord/désaccord ». Le travail intellectuel – au moins celui d’un penseur d’envergure – se réduit rarement à accep­ter ou refuser les positions d’autrui : il est plutôt une élaboration subtile à partir de propositions d’interlocuteurs mises en regard au profit d’une solution certes neuve, mais jamais saisissable indépendamment des sour­ces qui lui ont donné matière à se former. Car sur le plan de l’histoire des idées, les intermédiaires ne sont jamais tout à fait neutres.

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Notes

1  Plotin, Enn. IV, 3-5 = traités 27-29 dans l’ordre chronologique. Une traduction commentée de ces textes est attendue, en préparation par S. Toulouse pour la collection « Les Écrits de Plotin » (Paris, Éditions du Cerf).

2  Le Traité 29 est rarement étudié ou ne l’est que très ponctuellement et, lorsqu’il l’est, le premier chapitre est pratiquement passé sous silence (Blumenthal 1971 ; Emilsson 1988, p. 37-44 ; Gurtler 1988, p. 116-118 ; Benz 1990, p. 199-203 ; Pigler 2005 ; Zamora 2000, p. 375-377). Même la question des « cibles » visées aux chapitres 2-4 n’est pas réglée. Dans le sillage d’Henry et Schwyzer qui renvoient aux arguments anti-stoïciens d’Alexandre (Mantissa), il est tentant d’invoquer le stoïcisme comme cible de Plotin (Graeser 1972, p. 46-47 ; Armstrong 1984, p. 283), mais plusieurs traits de la critique plo­tinienne ne cadrent pas vraiment avec les témoignages stoïciens tandis que, d’autre part, l’hypothèse d’une critique d’Alexandre par Plotin paraît compromise par certains détails de sa théorie de la vision dans le De anima (Emilsson 1988, p. 37-41). Je montrerai ici (i) qu’Alexandre est, dans le Traité 29, bien autre chose qu’un adversaire de Plotin, et (ii) que cela éclaire la position du stoïcisme dans le traité.

3  La notion de μεταξύ remonte à Aristote, De anima, 419a20, 421b9, 423a1-b26, 424b29, 434b28, 435b16, 440a18, 447a9. Alexandre, In De sensu, 6, 168, 16-22, en fait un usage élargi, qu’il resterait à étudier dans le détail.

4  Cette question est posée par Plotin, Enn. IV, 4 [28], 23, 43-49. Le texte que je retiens pour ce passage est celui de H.-S.1 et H.-S.2, adopté par Armstrong 1984. Les deux interventions de Kleist reprises par Bréhier 1927 brouillent plutôt un texte qui, selon moi, pose simplement deux hypothèses exclusives l’une de l’autre : soit il faut (δεῖ, l. 43) que l’objet senti touche (συνάπτειν) l’organe, soit (ἤ, ibid.) il est possible de sentir par la seule présence « en puissance » de l’organe (l. 46-47) et cela, même lorsque l’objet est – comme pour la vue – placé à distance. À mon sens, le verbe συνάπτειν désigne le seul contact immédiat, et d’autre part la tournure διὰ τινὸς μεταξύ (l. 43-44) doit être soigneusement distinguée de la contruction διὰ + accusatif (« grâce à »). Contrairement aux traducteurs français (Bréhier 1927 : « grâce au milieu interposé » ; Brisson 2005 : « grâce à un inter­médiaire »), il vaut donc mieux traduire, avec Armstrong 1984, p. 201, « through a space between », cette distinction sémantique étant expressément thématisée par Plotin, Enn. IV, 5 [29], 4, 27-28 : « Nous sommes donc réchauffés à travers l’air mais non pas grâce à lui » (voir ci-dessous note 55). Sauf autre mention, le texte plotinien sera cité dans ma traduction et sur la base de H.-S.2 (editio minor).

5  Si Bréhier 1927, p. 57, soutient le contraire, c’est faute de repérer dans ce premier chapitre une alternative importante à l’argumentation, adoptée et approfondie par Plotin : l’éventualité où, le milieu collaborant à la vision, il n’est pourtant pas affecté sur le même mode que l’œil. Contrairement donc à ce que dit Bréhier, Plotin ne met pas en question l’existence du milieu et n’établit pas de lien nécessaire entre l’idée d’une contribution du milieu et la nécessité que celui-ci subisse l’affection : le pivot de sa démonstration est pré­cisément l’hypothèse d’un milieu transmettant une affection sans la subir.

6  C’est ainsi que Plotin formule rétrospectivement l’objet de la discussion au ch. 3, l. 26-27 ; ch. 4, l. 5-6 ; ch. 5, l. 1-2.

7  Noter la profusion de marques linguistiques suggérant une indétermination quant à la nature de ce contact entre l’âme et les choses : δεῖ πως τὴν συναφῆ γενομένην (l. 7-8) ; εἰς ἕν πως πρὸς αὐτὰ τὰ αἰσθητὰ ἰέναι, ὁμοπαθείας τινὸς... γινομένης (l. 11-13) ; δεῖ συναφήν τινα... ἁφῇ τινι (l. 13-15) ; εἰ δεῖ τι μεταξὺ εἶναι σῶμα (l. 17). L’objectif des quatre premiers chapitres consiste justement à préciser les modalités de ce contact de l’âme avec les sensibles.

8  Tandis que Armstrong 1984, Bréhier 1927, Brisson 2005 et Harder, Beutler & Theiler 1962 structurent la phrase comme si le ἤ de la ligne 17 (traduit ici par « ou ») introduisait une nouvelle assertion, il me semble plus exact de rattacher celle-ci à l’éven­tualité invoquée juste avant (« Doit-il nécessairement y avoir… »), de façon à induire une alternative plus articulée : soit l’intermédiaire est nécessaire à la vision, soit il ne lui ap­porte rien – même s’il lui arrive de frapper l’organe par accident (c.-à-d. sans rien appor­ter d’essentiel à la vue elle-même). Νύττοι... ἄν (l. 18) a valeur de potentiel : il se peut que le milieu intermédiaire frappe l’œil, mais c’est par accident, au sens où cette affection n’est pas la cause de la vision. Pour le même usage de l’expression « par accident », voir encore ci-dessous, note 68.

9  Ce mode d’investigation, courant dans les écoles de l’époque (voir Sharples 1992, p. 2-5) caractérise chez Plotin le style de nombreuses pages consacrées, surtout dans la deuxième Ennéade, à des questions touchant au monde sensible (cf. II, 2 [14], 1-2 ; II, 4 [12], 9-11 ; II, 5 [25], 2-3 ; et surtout les très brefs II, 6 [17] « Sur la qualité et la forme » et II, 7 [37] « Sur le mélange total »).

10  Je conserve, avec H.-S.1 et H.-S.2, le premier οὐ de la ligne 22 supprimé par W. Theiler comme une dittographie (Harder, Beutler & Theiler 1962, p. 361 et 547), cor­rection superflue dès qu’on voit la nuance concessive de l’expression οὐ κωλυτικά l. 22 (cf. p. ex. Brisson 2005, p. 194 : « Si ce ne sont pas des auxiliaires, du moins ne sont-ce pas des obstacles. ») Sans corriger non plus le texte, Armstrong 1984, p. 283, traduit : « Otherwise, if they cannot be a help, they cannot be a hindrance. » Le sens du grec n’est, malgré tout, pas extrêmement limpide.

11  L’incise ὁ ὀφθαλμός (l. 28-29) a été supprimée par Bréhier 1927. Comme je ne vois aucune raison philologique ni doctrinale de supprimer ce terme (il arrive à Plotin d’être explicite !), je m’en tiens au texte de H.-S.1 et H.-S.2.

12  Je considère que la première conjonction ἤ (l. 27) introduit une nouvelle hypothèse qui occupe en tant que telle les lignes 27-32. Cette hypothèse d’une neutralité du médium se décline en deux variantes : soit (ἤ, l. 27) l’intermédiaire n’est pas du tout affecté, soit (ἤ, l. 29) il est peut-être affecté, mais sur un autre mode que le récepteur ultime de l’affection qu’il véhicule. Le ἤ de la ligne 32 introduit en revanche une hypo­thèse neuve, radicalement distincte de ces deux variantes.

13  Platon, Ménon, 80a, c. Telle est la source postulée par Harder, Beutler & Theiler 1962, p. 548 ; Armstrong 1984, p. 283 ; Benz 1990, n. 2 p. 202 ; Brisson 2005, p. 275 n. 13 ; en citant toutefois, en plus, le Commentaire du Timée de Calcidius (cf. ci-dessous, note 14), L. Brisson est le seul auteur à mentionner une autre source que Platon.

14  Calcidius, In Tim. § 237 = Waszink & Klibansky 1962, p. 250 = SVF III, 863. Si j’avais initialement traduit intimum sensum par « centre de la perception », J.-B. Gourinat m’a éclairée sur ce détail de traduction où apparaît l’importance de ce sens interne stoï­cien sans lequel la sensation ne peut avoir lieu : je le remercie d’avoir discuté avec moi quelques fragments stoïciens sur la vision.

15  Calcidius, In Tim. § 237 = Waszink & Klibansky 1962, p. 249. Voir Cherniss 1933, p. 154-161 ; Arnold 1911, p. 130-131 ; Sambursky 1959, p. 22-29 et Gourinat 1996, p. 43-48. Ce cône externe à l’œil étant le seul attesté par les fragments et témoignages sur les stoïciens, rien n’indique que ceux-ci aient appliqué dans leur théorie visuelle le modèle euclidien d’un double cône (où le cône interne explique la projection d’une seule image à partir d’une vision binoculaire).

16  Diogène Laërce, VII, 157-158 (SVF II, 867, 872) et Aëtius, Plac. IV, 15, 3 (SVF II, 866) font également référence à un pneuma qui serait « frappé » ; quant au terme intentio de Calcidius – qu’on lit aussi dans le témoignage d’Aulu-Gelle, Nuits Attiques, V, 16, 2 (SVF II, 871) –, il rend vraisemblablement une forme du verbe ἐντεινέσθαι qu’on lit chez les deux auteurs. Pour les divergences qu’on peut trouver dans les témoignages sur la théorie stoïcienne de la vision, voir Hahm 1978, p. 65-69 et 85-88, qui considère, pour sa part, que Chrysippe n’est pas visé par Calcidius.

17  C’est le cas chez Diogène Laërce, VII, 157, qui parle de cannes d’aveugle, et chez Épictète, Manuel, II, 23, 3. Le même modèle est critiqué par Galien, De placitis Hippoc. et Plat. VII, 5 [41] (p. 460, 27-33 De Lacy) sous une forme anonyme, avant d’être prêté aux stoïciens, ibid. VII, 7 [20] (p. 474, 8-13 De Lacy) ; voir les notes de De Lacy 1978-1984, p. 679, ainsi que Siegel 1970, p. 39 sq. Le motif des bâtons se retrouve chez Alexandre, Mantissa, 131, 24 ; 133, 32 ; 130, 17 ( = SVF II, 867). L’ensemble de ce dossier mériterait vraiment une étude approfondie ; en l’attendant, voir la mise au point ancienne mais remarquable de Cherniss 1933 (qui analyse dans le détail, et contre la lecture « pan­posidonienne » de Reinhardt 1926, les textes du De placitis sur la vision).

18  Pour les stoïciens, il est envisageable qu’une humeur traverse un trident, tout comme le feu peut traverser le fer ou l’eau pénétrer une éponge. Dans leur physique où l’activité corporelle est tributaire d’un contact direct entre agent et patient, le mélange est la condition fondamentale de toute causalité corporelle.

19  Au cours du chapitre 4 en effet, le modèle stoïcien de la vision sera critiqué (l. 38-46) après celui de Galien, De placitis (l. 10-38). Si la thèse de Reinhardt 1926, p. 188-192, qui fait de Posidonius la cible de Plotin dans ce chapitre, n’est plus admissible en tant que telle, celle d’une visée anti-stoïcienne est toujours défendue et peut-être défendable : voir Harder 1962, p. 550-551 ; Igal 1985, p. 461 n. 23 ; Gurtler 1988, p. 125-126. Je suis bien d’accord avec J.-B. Gourinat pour penser qu’« on ne peut pas imaginer un seul instant que Plotin reprenne cette même comparaison [i. e. la torpille] sans avoir son Chrysippe en tête » (courrier du 06.01.2007), mais j’aimerais montrer que la critique du stoïcisme n’est ici qu’un aspect de l’argumentation de Plotin, une cible envisagée par le biais d’autres intermédiaires, plus importants pour sa propre élaboration.

20  Le terme de diaphane utilisé au début du traité (ch. 1, l. 3) signale bien un contexte imprégné par l’analyse aristotélicienne de la sensation, mais les positions discutées dans le traité représentent une élaboration particulière de présupposés aristotéliciens. Benz 1990, p. 200, reprend pourtant sans précision l’hypothèse traditionnelle voulant que Plotin critique ici Aristote.

21  Les mœurs de cet animal sont décrites par Aristote, Hist. Anim. IX, 37, 620b19-28 ; l’espèce n’est pas en voie de disparaition : un spécimen a été retrouvé (565b25) avec dix-huit embryons dans son ventre !

22  Lorsqu’il analyse l’action de la torpille, Théophraste se concentre sur la structure physique du corps conducteur (voir Athénée, VII = fr. 178 Wimmer ; Halleux 1974, p. 126-127). Quant à Straton, il peut être visé par certains arguments des chapitres 2-4 (cf. ci-dessous, note 69), mais il ne saurait être une cible du premier chapitre car, au vu de la citation transmise dans le premier livre des Pneumatiques d’Héron d’Alexandrie (Argoud & Guillaumin 1997, p. 38), Straton analyse l’action du poisson en termes de translation de particules dans le vide, et donc aussi comme un cas de transport local. Je n’entre pas ici dans les débats divisant les commentateurs quant à la délimitation exacte du fragment de Straton dans le prologue de Héron (voir Diels 1893, Wehrli 1950, Gottschalk 1965, Flashar 1967, Gatzemeier 1970) : j’en touche un mot en Cordonier (à paraître).

23  Achevée vers 77 (cf. ci-dessous note 26), l’œuvre mentionne plusieurs fois le poisson, notamment en Hist. Nat. XXXII, 2 [7] (König, Hopp & Glöckner 1995, p. 18) : Quid ? Non et sine hoc exemplo per se satis esset ex eodem mari torpedo ? Etiam procul et e longinquo, vel si hasta virgave attingatur, quamvis prae validos lacertos torpescere, quamlibet ad cursum veloces alligari pedes ? Quod si necesse habemus fateri hoc exemplo esse vim aliquam, quae odore tantum et quadam aura corporis sui adficiat membra, quid non de remediorum omnium momentis sperandum est ?

24  Plutarque, De sollertia animalium, 27, 978B-C (Cherniss & Helmbold 1957, p. 432).

25  Cf. Pline, Hist. Nat. IX, 42 [143] (König & Winkler 1979, p. 104) : Quo magis miror quosdam existimasse aquatilibus nullum inesse sensum. Novit torpedo vim suam ipsa non torpens, (…).

26  Cherniss 1957 situe la rédaction de ce traité vers 70, tandis que l’Histoire naturelle de Pline est réputée avoir été terminée en 77 (voir König & Winkler 1973, p. 331). Mais cette coïncidence de dates ne permet pas d’établir une influence dans un sens ou dans l’autre, d’autant moins que les analogies thématiques peuvent s’expliquer par l’impact d’une biologie aristotélicienne devenue topique.

27  La rédaction du traité remonterait au premier séjour de Galien à Rome (162-166).

28  Galien, De l’usage de la respiration, 8 (Furley & Wilkie 1984, p. 115-116 ; Kühn, vol. IV, p. 497-498). Dans sa note 46, p. 255, D. Furley renvoie à la description de la torpille chez Pline, mais le texte de Plutarque analysé plus haut me paraît plus pertinent.

29  Dans la physique de Galien, la conjonction des modèles hippocratique et aristo­télicien donne lieu à une théorie nouvelle où la « forme » des corps – y compris celle des corps premiers que sont les éléments – est constituée par un tempérament de qualités in­tervenant dans une matière première conçue sur le mode classique – stoïco-platonicien – c’est-à-dire comme une pure potentialité, non qualifiée et dépourvue de toute forme. Voir Moraux 1981, p. 89-92 ; Tassinari 1997 ; Cordonier 2007, p. 81-88.

30  Pour les circonstances de la rédaction de ce traité, écrit par Galien probablement entre 177 et sa mort, voir Garcia Ballester & Andrés Aparicio 1997, Introducción, p. 69-74.

31  Galien, De locis affectis, VI, 5 (Kühn, vol. VIII, p. 421, 6-422, 12 ; trad. Daremberg 1994, p. 256 : « Ceux qui regardent comme invraisemblable, quand il survient dans tout le corps des symptômes considérables, d’en accuser une petite quantité d’humeur contenue dans une partie, me paraissent trop perdre de vue ce qu’on observe chaque jour. »).

32  Galien, ibid. : « Ainsi, à la suite d’une morsure de quelque araignée venimeuse, on voit tout le corps devenir malade bien qu’une petite quantité de venin ait pénétré par une très petite ouverture. L’effet produit par le scorpion est encore plus étonnant, car les symptômes les plus violents se déclarent sur-le-champ (ἐπιφέρουσι σφοδρότατα) ; ce­pendant ce qu’il lance quand il pique est ou très peu de chose, ou même n’est rien du tout, l’aiguillon ne paraissant pas percé. Toutefois il est nécessaire de supposer que ce n’est pas pour avoir été piqué simplement comme par une aiguille que le corps semble aussitôt (εὐθέως) frappé par la grêle et qu’on tombe en lipothymie, mais il est plus raisonnable d’admettre que ces accidents sont causés par l’introduction d’un certain souffle ou d’une certaine humeur ténue. »

33  Galien, ibid. La torpille avait déjà fait une furtive apparition en De locis affectis, II, 2, p. 72, l. 17-19 Kühn. Quant à l’idée de rapprocher l’action du poisson de la vertu de cer­tains médicaments, elle se lisait déjà chez Pline, Hist. Nat. XXXII, 2 [7] (König, Hopp & Glöckner 1995, p. 18) : Quod si necesse habemus fateri hoc exemplo esse vim aliquam, quae odore tantum et quadam aura corporis sui adficiat membra, quid non de remediorum omnium momentis sperandum est ?

34  Pour la magnétite, voir Platon, Timée, 80c. Pour le magnétisme, voir la synthèse de Radl 1988 ; Halleux 1974, p. 66-70.

35  Si les savants du xviiie siècle avaient constaté des parentés entre électricité et magnétisme, celles-ci n’ont été expérimentalement vérifiées qu’au début du siècle suivant par le physicien danois Hans Christian Oersted (1819-1820), grâce à un dispositif qui fit d’emblée grand bruit dans le monde scientifique, trouvant écho en 1820 auprès de l’Aca­démie des Sciences où travaillait André-Marie Ampère (pour une présentation des expé­riences en question, voir Rival 1996, p. 68-71).

36  Kupreeva 2004 s’en tient aux typologies explicites des sortes de mouvement chez Galien et Alexandre, et n’a pas noté l’ambiguïté du modèle. Son étude est excellente mais, de mon point de vue, les typologies deviennent encore plus intéressantes au moment où leur application « concrète » vient les faire craqueler.

37  Voir Siegel 1973, p. 244 ; Siegel 1968, p. 149-150, 177 et 318.

38  Sur le rapport de Galien à la philosophie, voir Donini 1980 et 1992 ; Barnes & Jouanna 2002. Sur les thèmes majeurs de son platonisme, De Lacy 1972. L’étude de Manuli 1992 étant factuelle, il manque encore une analyse de l’impact de la physique stoï­cienne sur la pensée de Galien ; voir toutefois Moraux 1976, p. 138-143 et Cordonier 2007, p. 88-96.

39  Les parallèles doctrinaux entre Alexandre et Galien sont incontestables : déjà remarqués par Thomas d’Aquin à propos de leurs théories sur l’âme (Summa contra Gentiles, II, 63), ils ont été remis au goût du jour presque en même temps par Donini 1971 et Moraux 1978 (qui revendique la première place, p. 319 n. 76) ; Moraux 1981, p. 92 ; Donini 1974, p. 150-153, critiqué par Todd 1977, p. 127 sq. ainsi que Tieleman 1996, passim et p. 272 – critiqué par Accattino 2003, p. 173 n. 12 ; il faut savoir que Donini 1996, p. 150, a, depuis, révisé ses vues initiales (Donini 1974, p. 148-153) à propos d’une opposition d’Alexandre à la notion galénique de « cure chimique ». Certes, l’Alexandre grec ne contient qu’une citation de Galien (In Topic. 549.24), et il est clair que, du côté de la tradition arabe, bien des anecdotes véhiculées à propos des relations personnelles tendues entre les deux hommes (voir Temkin 1973, p. 60-74) relèvent de la légende (voir Fazzo 2002) ; mais cela ne remet pas en cause l’existence de liens intellec­tuels (cf. Cordonier 2007, p. 79-81). Thillet 2002, xxxvi sq., n’exclut pas même une ren­contre entre les deux hommes (p. xlv), possible à condition de repousser, comme le fait Nutton 1984, la mort de Galien après 210.

40  Le refus de composer les astres d’un élément igné est formulé dès De caelo, II, 7, 289a13-19 et 289a34-35, puis rappelé en Météor. I, 3, 339b37-38. Je remercie J. Groisard d’avoir lu et discuté avec moi certains passages des Météorologiques, dont il vient d’achever une remarquable traduction (Groisard 2008) ; il m’a en outre convaincue que (pace Mo­raux 1965, p. cii) Météor. I, 3 n’implique pas un espace entre les sphères.

41  L’idée d’une production de chaleur par frottement des projectiles dans l’air est mentionnée en De caelo, II, 7, 289a19-34 ainsi qu’en Météor. I, 3, 341a17-20. Le cas des projectiles est en outre étudié en Phys. IV, 8, 215a 12-19 et Phys. VIII, 10, 266b27-267a2.

42  La principale difficulté du modèle touche, pour Aristote, à la formation des nua­ges : voir Météor. I, 3, 340b20-341a13. Même la question d’Alexandre est en fait évoquée (340a19-32), mais sans qu’Aristote y apporte de réponse. Alors que j’avais achevé cette étude, M. Rashed m’a signalé Rescigno 2000 qui, de fait et forcément, contient une bonne partie des textes du dossier ; nos perspectives restent, toutefois, différentes : édi­teur de Simplicius, Rescigno fait une Quellenforschung, alors que j’ai essayé, pour ma part, de comprendre le texte plotinien.

43  Alexandre, In Meteor. I, 3, 341a9 sq. = 18, 13-15 Hayduck. Je comprends καί (l. 14) au sens de « aussi » : cela marque la portée de l’argument donné ici, Alexandre faisant valoir cette possibilité « même » dans le monde sublunaire, autrement dit a fortiori pour le monde supralunaire.

44  Alexandre, In Meteor. I, 3, 341a9 sq. = 18, 16-24 Hayduck. Cf. n. 45.

45  La séquence τῶν ναρκῶν αὐτῶν τὰς χεῖρας (l. 22-23) ne trouve aucune fonction syntaxique acceptable, et l’éditeur ne donne pas d’alternative. Suivant la suggestion que m’a faite M. Rashed (que reflète ma traduction), on peut corriger le texte en τότε ναρ­κῶσας αὐτῶν τὰς χεῖρας, leçon qui aurait été corrompue en deux temps. Le premier accident aurait transformé τότε en τῶν : il est aisé à imaginer à cause de la confusion fréquente entre deux lunaires en scriptio continua. De ce premier accident aurait découlé l’autre, la phrase corrompue supposant un génitif pluriel au lieu de l’accusatif originel. Je remercie vivement M. Rashed pour cette solution.

46  Galien n’y parlait pas de παραμυθία, mais introduisait sa démonstration par des termes qu’on retrouvera chez Alexandre : ἀπίθανοι εἶναι (éd. Kühn, vol. VIII, p. 421, l. 2), θαυμασίωτερον (p. 421, l. 8). Voir aussi ci-dessus n. 31.

47  Le verbe παραμυθεῖσθαι et le substantif παραμυθία ont toujours cette valeur chez Alexandre. Les raisonnements qu’il présente ainsi sont criblés d’expressions mar­quant l’évidence du phénomène, son caractère naturel, attendu, logique (εὐλόγως). Des exemples typiques du genre sont De anima, 2, 9-11, 23 ; In De sensu, 132, 17-133, 27. Sur la portée générale qu’a ce type d’argument dans la philosophie naturelle d’Alexandre et pour son idée de « nature », voir Cordonier 2008, p. 370-378. Quant au modèle de trans­mission qu’on vient de voir et à l’intérêt qu’il a chez Alexandre pour sa théorie de la pro­vidence, voir les suggestions de Rashed 2007, p. 202-209, qui, de fait, rejoignent l’usage que fera le jeune Thomas d’Aquin du poisson électrique.

48  À Alexandre, on peut objecter que les exemples tirés du monde sublunaire ne sont pas forcément des modèles idéaux pour se représenter la mécanique des sphères. Or, pour lui, c’est précisément le décalage entre les deux niveaux considérés qui fait la force de cet argument fonctionnant sur le mode de l’a fortiori : voir ci-dessus n. 43.

49  Alexandre, In Meteor. I, 3 = 18, 23-24 Hayduck : οὐ δήπου καὶ τῶν καλωδίων προπασχόντων ; ce dernier verbe se lit chez Plutarque (ci-dessus n. 24), et chez Plotin à deux reprises seulement : Enn. IV, 4 [28], 35, 51 et IV, 5 [29], 2, 50.

50  Voir Aristote, Phys. VII, 1-2, 242b32-243a10 ; Phys. VIII, 10, 266b27 sq. ; De gen. et corr. I, 9, 327a1, et surtout De gen. et corr. I, 6, 322b17-25 : « Les choses entre lesquelles il y a action et affection doivent nécessairement avoir une seule et même nature pour sub­strat. […]. En effet, il n’est rien qui puisse agir et être affecté au sens propre à quoi le contact mutuel serait impossible, et il n’est pas possible qu’avant d’entrer en contact de quelque manière des choses se soient mélangées. » (Trad. Rashed 2005.) Cette nécessité du contact (qui sera au centre de la physique stoïcienne) explique aussi l’importance que prend la notion d’intermédiaire dans la théorie aristotélicienne de la sensation (cf. Aris­tote, De anima, 419a20).

51  Simplicius, In De caelo, 284a2 = 373, 4-6 Heiberg : λύουσι λέγοντες μὴ τὸ τυχὸν ὑπὸ τοῦ τυχόντος πάσχειν ἀλλὰ τὸ πεφυκός. Τοιγαροῦν οὔτε ἀκοή χρωμάτων οὔτε ὀφθαλμοὶ ψόφων ἀντιλαμβάνονται. L’analogie boite un peu d’ailleurs, à moins qu’on n’estime que le sens de l’ouïe fonctionne, à l’instar de la sphère lunaire, comme un transmetteur des sensibles captés par la vue… Le nom d’Alexandre n’apparaît pas dans ce texte, mais quelques lignes plus bas (440, 23). Comme l’a vu Mueller 2004, p. 130 n. 30, la solution discutée ici par Simplicius cadre parfaitement avec celle du commentaire d’Alexandre sur les Météorologiques.

52  Simplicius, In De caelo, 284a2 = 373, 9-13 Heiberg ; In De caelo, 289a19-35 = 440, 21-28 Heiberg : διὰ μέσων τῶν δικτύων μὴ ναρκώντων. Pour cette alternative chez Plotin, voir ci-dessus note 12.

53  Voir le texte, toujours rappelé, de Porphyre, Vie de Plotin, 13.

54  Bref, soit A l’agent causal, transmettant à C une altération x via B ; posons que C subisse l’affection x à la seule condition qu’il y ait transmission de x par l’intermédiaire de B : dans ces conditions, le cas où B subirait une altération autre que x revient au même que s’il n’était pas du tout altéré : dans les deux cas, l’intermédiaire ne joue aucun rôle dans la communication de l’altération, sa fonction se limitant à fournir, par le contact instauré entre les termes, un soubassement tactile minimal qui rend possible cette transmission. En résumé, le fait qu’un contact soit nécessaire à l’altération, et que ce contact soit de facto assuré par un milieu intermédiaire, n’implique pas qu’il soit l’opérateur du changement.

55  Plotin, Enn. IV, 5 [29], 4, 25-28 : « En effet, nous ressentons la chaleur d’un foyer en même temps que l’air intermédiaire, et nous n’attendons pas que l’air soit réchauffé pour sentir la chaleur. Notre corps, qui est solide, est même échauffé plus vite que l’air ; c’est donc à travers l’air, mais non grâce à lui que nous sommes échauffés. » (Trad. Bréhier 1927 ; voir ci-dessus note 4). Contrairement à ce que dit Theiler dans Harder, Beutler & Theiler 1962, p. 551, il n’y a pas divergence de fond entre 4, 25-28 et 2, 53-55 : dans le second passage est envisagée l’éventualité, d’ailleurs apparente (δοκεῖ, 2, 55) d’un réchauffement préalable de l’air comme l’une des conséquences, erronées, de l’hypothèse aberrante d’une transmission de proche en proche par un milieu affecté ; dans le premier passage, Plotin développe en revanche son interprétation du phénomène.

56  Pour cela, voir Cordonier 2008, p. 353-378.

57  Je rejoins Clark 1942, p. 369 et Graeser 1972, p. 77, pour penser que Plotin nie ici qu’un milieu soit nécessaire pour que la torpille produise son effet.

58  Cf. Enn. VI, 6 [34], 3, 34 et surtout Enn. IV, 3 [27], 9, 38-40 ; Sleeman & Pollet 1980, p. 260 et p. 506. Dans la seconde occurrence, le filet jeté dans la mer illustre le rapport de l’univers animé à l’âme qu’il ne parvient pas à retenir mais dont il reste tout entier imprégné.

59  S. Toulouse propose une autre lecture : Plotin rapporterait peut-être là l’expé­rience d’un pêcheur ayant ressenti l’engourdissement non pas dans ses mains (en tirant le filet), mais dans une autre partie du corps (mise en contact avec de l’eau électrocutée par le poisson, non avec le filet). Cette lecture me paraît valable aussi. J’y vois pourtant l’in­convénient qu’elle suppose que Plotin ignorait que l’eau est aussi conductrice ; or comme on l’a vu plus haut note 24, les anciens (ou en tout cas Plutarque) connaissaient la conductivité de l’eau.

60  Selon Gurtler 1988, le Traité 29 ne nie pas la nécessité d’un milieu pour la vision mais distinguerait une condition nécessaire et suffisante de la vision (la sympathie) et une condition qui lui est nécessaire seulement (le médium). Or, plusieurs affirmations de Plo­tin semblent contredire cette lecture et me donner raison, sur ce point, autant qu’à Clark 1942, p. 363-365, Armstrong 1984, p. 30 et Igal 1985, p. 305 et 453. Que l’idée de Plotin soit « plus nuancée » (Gurtler 1988, p. 117) ne fait aucun doute, mais cette nuance ne tient pas à la distinction entre conditions simplement nécessaires ou aussi suffisantes ; elle repose plutôt, selon moi, sur la distinction entre les conditions actuelles de la perception, et ses facteurs essentiels (voir ch. 2, 7-8 ; 3, 16-20).

61  Certes, cette partie du traité ne fait qu’indiquer la ligne générale de l’argumen­tation plotinienne, sans proposer encore de solution finale (Gurtler 1988, p. 117-119), mais pourtant l’idée que le milieu n’apporte rien à la vision se retrouve dans la suite du traité. Noter la profusion de formes du verbe δεῖν dans toute la première partie du traité (1, 4, 7, 13, l16 ; 2 , 3, 11, 28, 32, 33, 57, 58, 59 ; 3, 29 ; de façon encore plus marquante, 4, 3, 6, 7, 14, 18, 21, 30, 31, 36, 39, 46) : il s’agit bien d’une nécessité (cf. ἀνάγκη, 1, 27 ; 2, 49 ; ἐξ ἀνάγκης, 2, 6-7), d’une condition sine qua non de la vision (μὴ... οὐκ ἔσται ὁρᾶν, 3, 15-16). C’est cette nécessité-là que refuse Plotin dans les quatre premiers chapitres.

62  Selon moi, cette même distinction vaut donc tant pour la passibilité du médium que pour son existence même, en tant que vecteur d’un contact physique minimal. Ainsi, au νῦν du ch. 8, 3 (τὸ συμπάθες νῦν διὰ τὴν ζῴου ἕνος φύσιν), je donne le même sens de stratification ontologique qu’au νῦν du ch. 2, 6, que Sleeman et Pollet 1980, p. 715, traduisent comme « as things are now » ou « here below ». Ce double niveau d’explica­tion joue également un rôle décisif dans la critique adressée par Plotin à la physique aristotélicienne : voir Chiaradonna 2002, p. 308-309.

63  L’impact de Platon, Timée, 45c2-d2, est généralement invoqué à partir du chapitre 2 du Traité 29. Il s’agit en fait d’une source qui imprègne tout le traité, dès le premier chapitre. Car le passage ne contient pas seulement l’idée d’une parenté entre la lumière issue de l’œil et celle des objets extérieurs, mais aussi un lexique tactile (Timée, 45c6 : συνέπεσεν ; 45d1 : ἐφάπτηται), et surtout le programme développé au ch. 1, l. 12 et l. 36, ainsi que dans tout le Traité 29 : ὁμοιοπαθὲς δὴ δι᾿ ὁμοιότητα πᾶν γενόμενον (Timée 45c7) !

64  Pour Chrysippe, la vision se fait par une altération subtile de la structure du corps situé dans l’intervalle entre l’œil et la vision (voir ci-dessus note 16). Quant à Posidonius, Sextus Empiricus nous apprend qu’il s’était justement occupé de la section du Timée citée ici : voir Edelstein & Kidd 1972-1999, I (1972), p. 92 ( = fr. 85) et II (1988), p. 337-343. Sur ce dossier aussi, il reste des choses peut-être intéressantes à approfondir.

65  L’analyse des cibles visées par Plotin au début du Traité 29 ne peut être ici faite en détail. Disons pourtant que les réticences de certains auteurs (notamment Emilsson 1988, p. 37 et p. 157 n. 12-13) à y compter Alexandre ne se fondent apparemment que sur les textes du De anima/Mantissa, alors que plusieurs passages du Commentaire sur le De sensu –où la vision est traitée comme la transmission d’une information via un milieu – suf­firaient peut-être à fournir l’un des points de mire du début du Traité 29 (avec Straton : voir ci-dessous, note 69).

66  Blumenthal 1996, p. 133, soulignait déjà que la sympathie plotinienne est la « ver­sion dématérialisée d’une théorie originellement matérialiste » de la sensation (dont j’ajoute qu’un bon exemple se lit chez Cléomède, Théorie élémentaire, I, 1, 4 = SVF II, 546, où la sympathie fonde aussi la possibilité des sensations !).

67  Sur ce point, je rejoins les précisions de Gurtler 1988, p. 123-124 : la nécessité du milieu se trouve subordonnée à celle de la sympathie, dont il est le support principal. (Ailleurs, Gurtler est moins clair, cf. ci-dessus notes 60-61.) C’est la sympathie seule qui constitue l’indispensable Dazwischen rendant sujet et objet capables d’interagir ; et c’est comme support seulement actuel de celle-ci que le milieu est nécessaire (Matter 1964, p. 72-73). Voir aussi IV, 5, 1, 35, 3, 15 ; IV, 4, 32, 17. Pour la sympathie plotinienne, voir Graeser 1972, p. 68-71 ; Emilsson 1988, p. 48 ; Zamora 2000, p. 375-377.

68  Ce passage ne présente aucune difficulté philologique, mais son sens reste difficile à saisir. Avec la plupart des traducteurs, je lis le ἢ de la l. 28 comme introduisant une précision qui marque le début de la solution plotinienne. Et si je lis l’expression τὴν συνέχειαν καὶ τὸ μεταξύ (l. 29) comme un hendiadys, c’est parce que la fonction du médium me semble être précisément celle d’assurer cette continuité, qui n’existe pas autrement qu’en lui. Avec Harder, Beutler & Theiler 1962, Bréhier 1927 et Armstrong 1984 (et contrairement à Brisson 2005), je considère enfin que la conjonction (εἰ δέ, l. 31) introduit une subordonnée réelle qui marque une conséquence découlant iné­vitablement de l’idée d’un milieu affecté essentiellement. Quant à l’optatif de la principale (οὐκ ἂν δέοιτο, l. 32), il a valeur de potentiel, pour introduire la thèse plotinienne d’une perception qui, parce qu’opérée par sympathie, se passe du milieu – même si elle ne s’en passe pas in statu ipso.

69  On sait grâce au témoignage d’Aëtius que pour Straton de Lampsaque, l’air séparant l’objet vu de l’œil se colore lui-même sous l’effet de la couleur : voir Diels 1879, p. 403, l. 26-29. Ainsi, certains arguments de Plotin se comprennent mieux contre Straton que contre le stoïcisme (cf. Emilsson 1988, p. 37-40 et notes 13-16).

70  Ces distinctions valent aussi pour Plotin, Enn. IV, 7 [2], 7 ; Enn. IV, 2 [21], 2 ; Enn. IV, 6 [41], passim. En général, on n’a pas assez souligné la variété des modèles de transmission discutés par Plotin. Si les termes de diadosis ou de paradosis connotent une transmission de proche en proche à partir de l’objet jusqu’au centre perceptif, celle-ci adopte des modalités très diverses.

71  Voir l’Introduction de Louis 1982, p. viii.

72  Le type de réflexion qui se lit dans l’extrait cité ici n’est ni un appendice ni une dérive passagère, puisque c’est par une réflexion cosmologique du même style que s’achève, au chapitre 8, le Traité 29.

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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Cordonier, « De la transmission à la sympathie :
Plotin et la désaffection du milieu perceptif
(Enn. IV, 5 [29]) »
Philosophie antique, 9 | 2009, 35-69.

Référence électronique

Valérie Cordonier, « De la transmission à la sympathie :
Plotin et la désaffection du milieu perceptif
(Enn. IV, 5 [29]) »
Philosophie antique [En ligne], 9 | 2009, mis en ligne le 25 juillet 2019, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/2562 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.2562

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