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Comptes rendus

Richard Sorabji (éd.), Philoponus and the Rejection of Aristotelian Science

Joëlle Delattre Biencourt
p. 251-254
Référence(s) :

Richard Sorabji (éd.), Philoponus and the Rejection of Aristotelian Science, Second Edition published as Bulletin of the Institute of Classical Studies, Supplement 103, University of London, 2010, XII + 306 p. ISBN 978-1-905670-18-5.

Texte intégral

1Ce volume est la réédition, entièrement revue et complétée, d’une publication de 1987 qui réunissait en douze chapitres les contributions de dix savants chercheurs, chargés chacun d’une des multiples facettes du grand auteur grec chrétien du VIe siècle apr. J.‑C., Jean Philopon. L’influence que cet auteur a exercée sur la philosophie et la science modernes n’est plus à démontrer : il est notre source la plus ancienne pour la transmission de manières d’interpréter les idées d’Aristote ; et Galilée, dans ses premiers écrits, s’y réfère plus souvent qu’à Platon. Thomas Kühn ne considère-t-il pas, d’ailleurs, la « théorie de l’impetus », qu’il est le premier à avoir formulée, comme une véritable révolution scientifique ?

2Quatre des chapitres (2, 3, 4, et 6) correspondent à des conférences qui ont été données sur Philopon en 1983, deux autres (5 et 12) à des interventions qui ont eu lieu ensuite au séminaire d’histoire de la science ancienne de l’ICS de l’Université de Londres, tandis que les autres chapitres, excepté le chapitre 9, ont été spécialement rédigés pour ce volume.

3La seconde édition, dédiée à trois des contributeurs aujourd’hui disparus, H. Chadwick, D. Furley et C. Schmidt, fait le point sur les dernières recherches concernant Jean Philopon. La nouvelle introduction de R. Sorabji donne, dans une première partie, les informations les plus détaillées sur les fouilles entreprises par les archéologues polonais G. Majcherek, W. Kolataj et leurs émules, et sur la mise au jour, dans un excellent état de conservation, des salles de cours de l’école d’Alexandrie, richement restaurées au VIe s., dans lesquelles Philopon a enseigné. Des documents photographiques illustrent le propos qui cherche à montrer une filiation dans l’architecture chrétienne (la cathédrale de Torcello en particulier) ; le lecteur est renvoyé alors aux représentations picturales de la page de garde – une fresque de Masolino da Panicale (du début du XVe s.) représentant « sainte Catherine en train de réfuter les philosophes alexandrins » – et de la couverture du volume – une représentation par Sodoma (première moitié du XVIe s.) de saint Benoît, contemporain de Philopon, en train de sortir sur la pointe des pieds pour échapper à l’influence d’un professeur païen. Selon l’auteur, en effet, l’originalité de l’école d’Alexandrie aurait résulté justement de la tolérance et de la prodigalité d’autorités chrétiennes qui imposaient comme seule condition aux enseignants païens de ne pas exercer de prosélytisme à l’égard des étudiants chrétiens (p. 8).

4C’est l’occasion de rappeler que Philopon a été l’un des quatre brillants élèves d’Ammonius, avec Simplicius, Asclépius et Olympiodore. Il enseignait officiellement la grammaire, mais semble avoir touché à des domaines bien plus variés, comme l’arithmétique et l’astronomie, la médecine et surtout la philosophie d’Aristote. La méthodologie originale de Philopon, commentateur chrétien d’Aristote, se caractériserait précisément par la séparation nette entre l’exégèse et la critique, et du même coup, par une plus grande liberté de critique. Une telle liberté ne se trouve pas chez son rival païen Simplicius qui cherche d’abord et surtout à mettre d’accord entre eux les deux grands philosophes classiques grecs, objectif très contraignant.

5Vingt volumes sur vingt-huit de la traduction anglaise des œuvres de Philopon ont été publiés depuis 1987, et plus de cent quarante nouvelles publications ont été répertoriées pour compléter la première bibliographie. R. Sorabji en entreprend une revue minutieuse, dans la seconde partie de sa nouvelle introduction. Il évoque en particulier les travaux d’A. Hasnawi et ceux de M. Rashed sur la version arabe de textes qu’il convient d’attribuer à Philopon, et aussi concernant l’influence qu’il a pu exercer sur Al‑Kindi au milieu du IXe s. ; la thèse de la « soudaine volte-face » chrétienne de Philopon en 529, au moment de la publication du Contre Proclus, sur l’éternité du monde, telle que K. Verrycken l’a défendue dans les années 90, est longuement présentée et discutée, à la lumière des travaux les plus récents. Mais on appréciera aussi de ce point de vue le chapitre que C. Wildberg a consacré à l’étude des fragments cosmologiques du Contra Aristotelem, au moment même où il en préparait l’édition et la traduction.

6De fait, les récentes recherches permettent aussi d’apporter quelques retouches à la conception de la matière première telle qu’elle avait été développée par R. Sorabji dans le chapitre 1 de la première édition, à savoir une pure extension tridimensionnelle ; elles impliquent par ailleurs un approfondissement de la compréhension des mouvements célestes par Philopon, qui semble s’être inspiré directement d’Hipparque et de Ptolémée, pour se passer des sphères contrariantes d’Aristote, et avoir limité à neuf le nombre des sphères en rotation homocentrique. Il pourrait d’ailleurs aussi avoir été influencé par les écrits d’Adraste le péripatéticien, transmis par Théon de Smyrne (p. 22‑23). Quant à l’interprétation par Philopon du commencement du monde, c’est justement en s’alliant à Platon qu’il s’oppose à Aristote : il considère, contre Porphyre et Proclus, que l’explication créationniste du Timée doit être prise vraiment à la lettre. L. Judson étudie cela dans le chapitre 10, avec beaucoup de précision et de rigueur, tandis que, dans le chapitre 9 qui reprend une leçon inaugurale donnée par R. Sorabji en 1982 au King’s College de Londres, sont présentés deux des arguments « les plus spectaculaires » de Philopon (p. 213 sqq.) contre l’éternité du monde païen. Si la contradiction trouvée par Philopon au cœur du paganisme entre le concept d’infini et la négation du commencement est restée inaperçue pendant 850 ans, pour n’être redécouverte qu’au XIVe s., cela place néanmoins le philosophe grec, selon R. Sorabji, à un point d’inflexion de l’histoire de la philosophie (p. 220), à la fois comme héritier original du néoplatonisme tardif et comme précurseur génial de la pensée chrétienne moderne.

7Sur l’engagement de Philopon dans les débats et controverses théologiques de son temps, toutes les précisions sont données grâce à la contribution de H. Chadwick qui met en lumière, d’une part, la compétence du logicien néoplatonicien et, d’autre part, la complexité de prises de positions extrêmes, qui tiennent parfois à un seul petit mot sur lequel les traducteurs n’ont pas réussi à s’accorder et que les conciles officiels ne sont pas parvenus davantage à réconcilier. Cela permet justement à C. Wildberg de conclure que l’argumentation rationnelle du théologien Philopon se déploie pour soutenir sa position « monophysite », tandis qu’il refuse âprement le cadre intellectuel naïf de ses adversaires chrétiens (p. 250).

8L’importance de la redécouverte des travaux philosophiques de Philopon en Occident au XVIe s. est démontrée de manière passionnante par C. Schmidt. Les philosophes latins, dès qu’ils ont pu disposer de traductions dans leur langue, y trouvent une réserve d’armes toutes prêtes pour interroger les fondements déjà affaiblis de la physique aristotélicienne. Même si l’influence de Philopon est parfois difficile à démêler de celle de Simplicius, elle s’avère indéniable, en tout cas, jusqu’à l’émergence dans la science du XVIIe s. des concepts fondamentaux d’espace isotrope et d’espace vide présent dans la nature (p. 257). Ce n’est pourtant pas faute, de la part de Simplicius, d’avoir polémiqué avec violence et jusqu’à l’invective contre la double impiété de Philopon dont, selon lui, les « yeux de l’âme » étaient aveuglés par la passion et l’insolence. P. Hoffmann montre à quel point la transcendance des cieux païens, réaffirmée par Simplicius, était incompatible et sans commune mesure avec le monde créé du philosophe chrétien.

9La traduction par D. Furley de ce qu’il a intitulé « corollaire sur le lieu » et « corollaire sur le vide » avant leur publication définitive en 1991 occupe une place centrale (dans le chapitre 6) au cœur du volume. Elle constitue en même temps comme un avant-poste annonciateur des premiers tomes de la traduction anglaise des dix‑sept volumes des Commentaria in Aristotelem Graeca (CAG), publiés à Berlin entre 1882 et 1909. Autour d’elle dans le volume prennent place d’un côté les deux chapitres traitant de la dynamique préclassique (quoique, M. Wolff l’explique clairement, les présupposés de la théorie de l’impetus chez Philopon ne soient pas tant l’expérience et l’observation, qu’une certaine idée de l’être humain et une exigence plus psychologique et éthique : permettre l’action spontanée sur la nature corporelle ainsi que le libre choix) et du relais arabe (surtout, selon F. Zimmermann, Avicenne, Ghazali, Avempace) dans la transmission de la théorie de l’impetus. De l’autre côté, l’étude de la conception de l’espace par D. Sedley dont la connaissance des textes épicuriens est ici précieuse (la notion de « force du vide », décrite à partir des dispositifs de la clepsydre et du siphon, comme chez Héron d’Alexandrie, n’est pas à identifier, selon lui, avec la fuite d’un état non naturel, mais vise plutôt à accentuer une « capacité de mouvoir quelque chose » dans une direction contre nature, p. 191) précède l’étude de la conscience de soi chez Philopon, par W. Bernard, ou plus exactement de la partie attentive (prosektikon) de l’âme rationnelle qui traverse toutes ses autres activités cognitives et vitales (p. 197). Cette contribution comporte un « ajout à la seconde édition », concernant la dette contractée par W. Bernard à l’égard du texte non publié de son maître, Arbogast Schmitt. Elle permet aussi d’appréhender une autre caractéristique de la démarche du commentateur d’Aristote, qui consiste à partir d’une erreur apparemment décelée dans la pensée qu’il commente, pour progressivement aboutir à montrer en quoi la solution qu’il propose s’avère tout compte fait la même. Ce faisant, c’est encore suivre l’exemple d’Aristote, qui procède ainsi justement dans l’Éthique à Nicomaque (VII, 2‑3) avec la pensée paradoxale de Socrate que le mal est toujours commis par ignorance.

10On ne peut que recommander la lecture approfondie de ce très utile ouvrage de référence sur « Jean Philopon et le rejet de la science aristotélicienne » qui, malgré l’âge indéniable de sa première édition (près d’un quart de siècle), conserve, grâce aux mises à jour signalées, toute sa pertinence et se trouve, en même temps, promouvoir et accompagner, comme un excellent guide, les nombreux volumes de la traduction anglaise des Commentaires de Jean Philopon déjà publiés ou encore à paraître.

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Pour citer cet article

Référence papier

Joëlle Delattre Biencourt, « Richard Sorabji (éd.), Philoponus and the Rejection of Aristotelian Science »Philosophie antique, 11 | 2011, 251-254.

Référence électronique

Joëlle Delattre Biencourt, « Richard Sorabji (éd.), Philoponus and the Rejection of Aristotelian Science »Philosophie antique [En ligne], 11 | 2011, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/1215 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.1215

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