Navigation – Plan du site

AccueilNuméros11Philosophe‑roi chez poète-empereur

Philosophe‑roi chez poète-empereur

La réception de Platon dans le Cercle de Stefan George
Michail Maiatsky
p. 73-125

Résumés

Au début du XXe siècle, l’Allemagne voit émerger un lieu de savoir nouveau, étrange, alternatif sinon hostile à l’Université, le « George-Kreis », association créatrice et intellectuelle rassemblée autour du poète Stefan George (1868‑1933). Dès la fin des années 1900, Platon apparaît comme le modèle politique et éducatif du Cercle et, partant, du vaste « mouvement spirituel » dont George est considéré comme le guide. Entre 1910 et 1933, les « georgéens » consacrent à Platon une demi-douzaine de livres, de nombreux articles, comptes-rendus et traductions (dont certains font encore aujourd’hui l’objet de rééditions). L’article commence par retracer l’évolution de la « platonolâtrie » georgéenne (en s’appuyant, entre autres, sur des matériaux d’archive), puis en décèle les principes herméneutiques. Ceux-ci, forgés surtout contre les lectures de P. Natorp et U. von Wilamowitz-Moellendorff, revendiquaient une interprétation volontairement anachronique sans craindre une « fusion des horizons » auto‑justificative : c’est parce qu’ils fréquentaient S. George, l’héritier le plus fidèle et intempestif de l’esprit platonicien, que les georgéens se croyaient plus aptes que les philologues académiques à rendre cet esprit dans leurs travaux. En conclusion, l’article analyse l’impact du Cercle sur les acteurs contemporains et postérieurs des études platoniciennes universitaires.

Haut de page

Texte intégral

Les recherches que résume le présent article ont abouti grâce à la disponibilité et à la bienveillance du personnel de la Stefan‑George-Stiftung (à la directrice de laquelle Dr. Ute Oelmann je suis particulièrement redevable), du Deutsches Literaturarchiv in Marbach (DLA) et des archives de l’Université de Bâle, ainsi que grâce au soutien financier du FNRS (subside no 101512‑100631).

Réception versus histoire de la philosophie

1L’étude de la réception (alias de l’histoire des interprétations) est de fait une provocation à l’égard de l’histoire de la philosophie : sans renoncer à l’idée d’un certain « progrès » dans l’interprétation ou dans la compréhension de l’œuvre, elle ne récuse aucune lecture et s’intéresse, à la limite, davantage aux lectures notoirement « fausses » (tendancieuses, biaisées, exagérées, abusives, grotesques) qu’à celles qui visent la seule et unique exégèse – prétendument – « correcte ». L’étude des méthodes et des interprétations met à nu, notamment, un paradoxe de la transmission. À force de fréquenter « professionnellement » un penseur classique, les lecteurs savants (en l’occurrence les historiens de la philosophie) finissent par réclamer le titre de lecteur idéal (et détenteur de la seule lecture juste) et, en vertu de cela, celui de destinataire de l’œuvre. C’est pour eux que les philosophes auraient écrit, c’est à eux qu’ils se seraient adressés. C’est sur leur sagacité qu’auraient compté les philosophes anciens. Or c’est là une thèse bien trop forte, et il lui arrive d’être explicitement contestée.

2Au moins, dans l’Allemagne d’il y a un siècle, à l’époque du formidable essor de la « bourgeoisie culturelle » (Bildungsbürgertum), l’idée que le droit de lire les anciens n’incomberait qu’aux universitaires, car eux seuls en seraient vraiment capables, aurait paru plus que problématique. Et c’est sous le jour de ce refus de voir les grands penseurs du passé accaparés par les chaires et leurs détenteurs attitrés qu’on peut tenter de comprendre une lecture de Platon qui se développa en marge de l’université et que l’université, bien contre son gré, ne put pas ne pas remarquer.

L’empire de George

3Il s’agit de la lecture de Platon dans le Cercle du poète allemand Stefan George. Dans l’Allemagne du premier tiers du XXe siècle, cette communauté intellectuelle et artistique fit de Platon l’un de ses héros, lui voua un véritable culte et, loin de se limiter à la lecture, silencieuse ou à haute voix, des traductions produites par les traducteurs académiques, se lança dans la traduction des dialogues et même dans la production de textes, articles et livres consacrés à Platon. Cette activité reçut de la part du milieu académique un accueil très mitigé, et fut, quelques décennies plus tard, oubliée, pour ne pas dire refoulée. Ce rejet n’en fut pas moins relatif, puisque la « platonologie » universitaire, tout en étant réticente, voire hostile au platonisme du Cercle de George, lui emprunta, en se gardant de l’avouer, plus d’un motif et plus d’un concept.

  • 1 Il est peu connu du public français, bien qu’un des ouvrages de référence qui lui furent consacrés (...)
  • 2 Le nom se prononçait, dans son Bingen natal, comme Georges français, voire de façon assourdie, comm (...)
  • 3 Sans être unique, à cette époque, même si l’on se limite à l’Allemagne (cf. Faber & Holste 2000), l (...)
  • 4 Parmi les premières ruptures, il y eut celle (pas vraiment élucidée jusqu’à présent) avec Rudolf Bo (...)
  • 5 Cf. le récent ouvrage de Raulff 2009.
  • 6 Les sélectionnés devaient accepter les nouvelles lois esthétiques et ontologiques, en commençant pa (...)
  • 7 L’idée était de « contredire à chaque ligne le Zeitgeist », comme le préconisera encore en 1924 la (...)
  • 8 Le rôle de Nietzsche dans l’idéologie du Cercle fut magistral : Gundolf & Hildebrandt 1923, sans pa (...)
  • 9 L’idée du « Dritter Humanismus » fut lancée par E. Spranger en 1921 (cf. Spranger 1922) et soutenue (...)

4Mais d’abord quelques mots, forcément beaucoup trop brefs, sur cette étrange communauté et son leader1. Né en 1868 dans la famille aisée d’un vigneron rhénan, Étienne George2, doué pour les langues au point d’en inventer une nouvelle, secrète, dénommée Lingua Romana (le jeune Étienne traduit dans cette langue le début de l’Odyssée), fait ses premiers pas en poésie, tombe rapidement (mais provisoirement) dans le mutisme, désespéré par l’état apoétique du langage de son temps, part à la recherche de nouveaux moyens d’expression, part surtout, dans le sens direct et spatial du terme. Son bonheur, il croit l’avoir trouvé chez les symbolistes et post‑symbolistes français, à côté des poètes hollandais, italiens, belges, anglais, espagnols… Toutefois, après la publication de quelques premiers recueils, il éprouve le sentiment d’avoir épuisé cette voie. L’œuvre ne peut que dépasser, déborder l’effort individuel et isolé. Le métier de poète doit se comprendre comme poïesis, il doit féconder et engendrer sa postérité. Si la vie privée d’Étienne George ne connut qu’une seule liaison sentimentale avec une femme, liaison qui n’aboutit jamais, sa vraie famille sera désormais large et éparpillée, aura de la peine à dessiner ses frontières et ses marges – quelque part entre le noyau étroit des plus proches frères d’armes et un très vaste lectorat. Une certaine auto‑mystification propre au groupe poussa ses membres à le caractériser de manière apophatique : ni club, ni secte, ni école, ni loge, ni église, ni parti, etc. La formule même « Cercle de George », George-Kreis (ou Georgekreis ou Georgischer Kreis), ne fut utilisée par les georgéens eux-mêmes que tardivement. Derrière ce refus de la prédication, force est de reconnaître le caractère inclassable de cette communauté inédite3. Dispersée entre plusieurs villes, reproduite, mais aussi diluée dans des cercles formés autour de tel ou tel membre, privée de programme écrit, de statuts, de liste de participants, sans parler d’une cotisation quelconque, cette association était pourtant loin d’être libre ni vague. Tenue par une rigueur certaine, ses statuts non écrits n’en étaient pas moins incontournables. La participation au Cercle – et la proximité du Maître-Meister – connaissait des degrés, et l’exclusion était souvent irrévocable4. Le Cercle connut au moins trois générations de membres et, à plus d’un titre, survécut à la mort du maître5. En octobre 1892 paraît le premier fruit de la volonté communautaire de George : le premier volume des Feuilles d’Art (Blätter für die Kunst), magazine poétique international prônant un « art spirituel ». Ce magazine était déjà un moyen de sélectionner le public6 et de le mobiliser pour une mission culturelle majeure. L’apparition, dix-huit ans plus tard, du second organe périodique georgéen, critique et théorique celui-ci, la revue Annales du Mouvement Spirituel (Jahrbuch für die Geistige Bewegung ; dorénavant Jahrbuch), sera déjà liée au nom et à l’image de Platon. La critique de la société et de la culture, but principal du Cercle7, y acquiert des accents de plus en plus éducatifs. Il s’agit de plus en plus de former ce « peloton culturel » des sauveteurs (sinon sauveurs) de la nation dont rêvait déjà Nietzsche8. Platon s’inscrivait dans ce programme au moins par deux biais. D’une part, l’antiquité s’imposait comme une alternative naturelle aux vicissitudes de l’époque moderne – alternative tout sauf originale (mais ce n’est visiblement pas l’originalité que cherchait George), puisque léguée par les génies nationaux, héros du « deuxième » humanisme, Goethe, Schiller, Winckelmann, et soutenue par tout un courant contemporain et concurrent du Cercle de George, dit « troisième humanisme »9… D’autre part, Platon semblait se prêter facilement au rôle de totem de cette inspiration éducative aux ambitions politiques. Autant son Académie que la structure de ses dialogues suggéraient un souci majeur de préparation des novices au service de la vérité et de la Cité (ce qui, dans un régime guidé par des philosophes-rois, revenait au même).

5Contre la démocratisation de la culture et les nouvelles sciences humaines positivistes qui s’interdisaient de trier les objets en importants et négligeables, le Cercle de George revenait sans façon à l’idée du génie. Dans la droite ligne de Nietzsche, il renouait avec l’hétérogénéité et la hiérarchie. Non seulement les médiocres ou moyennement doués devaient être éduqués dans un esprit de vénération envers les génies, vivants et morts ; mais l’allégeance-servitude (Dienst) était aussi conçue comme l’attitude qu’un génie devait adopter à l’égard d’autres génies du passé et, le cas échéant, du présent.

  • 10 Starke 1959, p. 7-9, compte vingt-six ouvrages du Cercle consacrés à Platon. Même si ce chiffre ne (...)
  • 11 Cf. p.ex. Hildebrandt 1965, p. 60 : « se noue une conversation tempérée, informelle, une allégresse (...)

6Platon figurait déjà certes, depuis des années, dans le Panthéon du Cercle, aux côtés de Dante, Shakespeare, Goethe, Nietzsche et Hölderlin, mais vers 1910 il fut promu pour incarner plus et mieux que les autres aussi bien l’idéologème que l’organigramme du Cercle10. Désormais, les discussions des membres et leurs entretiens avec le maître (relatés dans les journaux intimes, lettres et mémoires) furent stylisés en dialogues socratiques11, et la volonté politico-éducative du Cercle se servit, pour son articulation, des philosophèmes platoniciens.

Un quart de siècle de « platonolâtrie » georgéenne

  • 12 C’est après avoir terminé cet article que nous avons pris connaissance de Kim 2010 dont un chapitre (...)

7Comment Platon arrive-t-il dans le Cercle12 ? Dans quelle mesure sa convocation était-elle opportune et nécessaire pour le Cercle de George, et quelles conséquences eut‑elle pour la réception de Platon en dehors du Cercle ?

  • 13 Faber & Schlesier 1986, Aurnhammer & Pittrof 2002.
  • 14 Il réunissait, au tournant du siècle, à côté de George (qui le quitta au cours de l’hiver 1903-1904 (...)
  • 15 Marwitz 1946, Varthalitis 2000.
  • 16 E. Landmann 1971. Aussi bien elle que E. Salin soulignent l’excellente connaissance qu’avait George (...)
  • 17 Salin 1954, p. 275.
  • 18 Kurt Riezler, Albrecht von Blumenthal, Alexandre von Stauffenberg, Woldemar von Uxkull, Ludwig Curt (...)
  • 19 « … ein strahl von Hellas auf uns fiel », Blätter für die Kunst, 4 (1897), p. 4. Il s’agit d’un tex (...)

8Son avènement se produisit peu avant 1910. Rien ou presque ne l’annonçait. Il faut en chercher les signes précurseurs non dans quelques extraits de Platon que S. George aurait lus au gymnase, mais dans l’atmosphère d’engouement général pour l’antiquité si caractéristique de l’époque13. Déjà l’éphémère « cénacle » des « cosmistes » munichois (Kosmische Runde)14 était uni par la quête – notamment sur les traces de l’historien du droit ancien J.J. Bachofen – d’une antiquité ensevelie et faussée par des images tardives, une antiquité aussi païenne que panérotique. L’antiquité gréco-romaine (mais pas tellement Platon) était par ailleurs déjà très présente dans la poésie de George lui‑même15 dont les liens particuliers avec la Grèce ancienne étaient déjà devenus l’objet d’une mythologie interne au Cercle16. La passion pour l’antiquité était quasiment obligatoire pour tous les « coreligionnaires ». Le mythe, ici aussi, dépassait la réalité : le jeune Edgar Salin (dont il sera encore question), une fois admis dans l’entourage immédiat de George, ne put cacher sa déception face au niveau modeste de connaissance du grec dont faisaient preuve les membres du Cercle17 (hormis les hellénisants savants18 qui y côtoyaient des médiévistes et autres historiens, ainsi que des économistes, des historiens de l’art et de nombreux Literaturwissenschaftler). « L’Allemagne secrète », comme s’auto-désignait souvent le Cercle de George, aurait été touchée par « un rayon de l’Hellade »19, ce qui assurait un lien intrinsèque entre le monde grec et le « troisième humanisme » censé renouer avec lui.

  • 20 Hildebrandt 1910. Il n’est pas à exclure que ce texte, rédigé déjà en 1908, ait été la raison ultim (...)
  • 21 Kurt Hildebrandt (1881-1966) provenait d’une famille de pasteurs (et était donc, dans le Cercle, un (...)
  • 22 Goldsmith 1985a, Goldsmith1985b.
  • 23 Ce qui rappelle un des sobriquets par lesquels Nietzsche nommait son adversaire (dans des lettres à (...)

9Tout commence explicitement par le premier numéro de 1910 du Jahrbuch, et précisément par un article important20, intitulé « Hellas und Wilamowitz », dû à Kurt Hildebrandt21. L’article s’en prend violemment et caustiquement à Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff, pontife de la philologie classique, un des fondateurs des sciences de l’antiquité (Altertumswissenschaften) modernes, notamment à ses traductions des tragiques grecs, à son interprétation du tragique et de l’antiquité classique en général, et remet en cause sa manière de vulgariser le savoir sur l’antiquité. Wilamowitz prône en effet un rapprochement de l’antiquité avec le lecteur moderne, et affiche son but de montrer les Grecs comme « de simples hommes, comme toi et moi ». L’article de Hildebrandt lui reproche de traduire les passions héroïques en émotions bourgeoises, et les situations existentielles en petits psychodrames quasiment psychanalytiques. La cible de la critique n’avait pas été choisie au hasard. Wilamowitz, nommé professeur ordinaire à Berlin, avait été invité dans le salon littéraire que fréquentait depuis quelques années déjà Stefan George. L’amour pour l’antiquité n’était certes pas une raison suffisante pour que les deux hommes se lient d’amitié : le grand savant et l’étudiant en rupture de ban se livrèrent de vrais combats, directement ou par personnes interposées. Wilamowitz, qui ne se considérait pas comme étranger aux Muses (il s’amusait notamment à traduire des poètes allemands en grec et en latin), finit par parodier George, à deux ou trois reprises et de manière assez hargneuse (ces parodies ont été conservées22 : en dehors de leur méchanceté, elles ne recèlent guère de qualités poétiques ni beaucoup d’humour23…). Mais plus que cet incident anecdotique, c’est l’ancienne affaire de La Naissance de la tragédie de Nietzsche qui détermina sans doute le choix de la cible. L’attaque contre Wilamowitz servit de vengeance symbolique de Nietzsche, et surtout, accentua et accéléra l’entrée en force sur la scène d’un jeune inconnu (Hildebrandt), démarche légitimée entre autres par le fait que le différend avec Nietzsche avait conféré jadis à Wilamowitz, alors jeune assistant inconnu, une célébrité scandaleuse. Ce nouveau conflit qui faisait écho à l’ancien ne se réduisait pas à une joute individuelle : Wilamowitz était un haut dignitaire de la science, Hildebrandt avait derrière lui tout le « Mouvement spirituel » (Geistige Bewegung) dont le Jahrbuch était l’organe théorique et critique.

  • 24 Hildebrandt 1910, p. 110-111.

10Les quelques mots qui concernent Platon dans cet article annoncent tous les ouvrages platonologiques du Cercle à venir. Selon Hildebrandt, Wilamowitz ne voit en lui qu’un savant ; le Platon prêtre, poète et éducateur lui est resté étranger24. Wilamowitz s’attire les remarques les plus sarcastiques lorsqu’il exprime ses regrets quant au style de Platon, qualifié quasiment d’« inexistant » car constamment changeant, et quant à la forme dialogique de ses œuvres, qui révélerait une immaturité qui l’aurait empêché d’exprimer ses idées philosophiques sous une forme affirmative (reproche ô combien fréquent).

  • 25 Friedemann 1914. H. Friedemann (1888-1914) ne faisait pas partie des proches de George. Il enseigna (...)
  • 26 Natorp 1903. Cf. pour le contexte général Lembeck 1994, Laks 2003.
  • 27 Cette démarche – consistant à déceler dans les dialogues la structure argumentative (puis éventuell (...)

11Ce texte fut suivi par d’autres, entièrement consacrés à Platon. En 1914 parut le premier livre platonisant du Cercle, Platon. Seine Gestalt, de Heinrich Friedemann25. Étudiant chez Hermann Cohen, Friedemann était doctorant de Paul Natorp, éminent néokantien (comme le précédent) et auteur d’un livre important : La Doctrine platonicienne des idées26. Les néokantiens avaient renoué avec Platon en tant que penseur à part entière, en le dé‑et re‑contextualisant. D’ancien, il devait devenir moderne, voire contemporain. L’attitude de Natorp à l’égard de Platon visait à le sauver de la négligence dans laquelle l’avait tenu Kant et, à cette fin, il convenait de relire sa théorie des idées comme une promesse de la méthode scientifique et critique à venir. Il fallait comprendre les idées comme des hypothèses permettant de structurer la connaissance27.

  • 28 Friedrich Gundolf (Gundelfinger) (1880-1931), fut (avant leur rupture), parmi les disciples de la d (...)

12La rencontre avec la poésie (puis avec les membres) du Cercle de George (Gundolf, Wolters28) fit dérailler la carrière universitaire de Friedemann avant que la guerre n’interrompe sa vie. À la différence de son professeur, il proposait de replacer Platon dans l’antiquité, d’accentuer la distance qui séparait de lui les lecteurs contemporains, et de le remettre sur un piédestal, comme modèle éternel et inaccessible. En guise de thèse de doctorat, Friedemann produisit un texte qu’il ne serait pas exagéré de qualifier de poème en prose. Son style enflammé et ampoulé contredit tellement les habitudes de lecture modernes qu’il rend aujourd’hui sa lecture difficile, presque éprouvante. La correspondance des membres du Cercle montre que l’accès à ce livre ne fut guère plus facile à l’époque, même pour les frères d’armes de l’auteur. L’exemple du Maître, George, qui, à l’en croire, avait lu le livre en une nuit et en avait été bouleversé, ne réussit pas à encourager d’autres georgéens. Cependant, tel un signe d’allégeance et d’alliance, la référence à l’ouvrage de Friedemann devint obligatoire pour tous les ouvrages ultérieurs du Cercle consacrés à Platon.

  • 29 Le terme Gestalt, si important pour la pensée allemande, ne se laisse pas réduire à l’acception, pl (...)

13Ce livre, publié dans la série georgéenne Blätter für die Kunst par la maison d’édition Bondi, constitua un événement important dans l’histoire et l’évolution du Cercle. Il cristallisa l’image de l’antiquité (avec son apogée athénien classique) qu’était censée incarner l’alternative georgéenne à la modernité. Le livre consacra un genre biographique spécifique au Cercle. Dans le grand homme, il convenait avant tout de chercher « eine Gestalt »29 définitive et holiste qu’aucun savoir factuel ne saurait ébranler. Cette conception mettait en avant l’éternel (ou plutôt le « présent perpétuel », Allgegenwart), le surhumain, le génial, au détriment de l’historique. Le livre de Friedemann marqua une importante évolution dans l’idéologie du Cercle. Elle passa de l’esthétisme à une certaine pensée politique, de la liberté d’expression créatrice à la discipline et à l’ascèse qui visaient la suppression du personnel au nom de l’absolu. L’avènement de Platon, annoncé par les articles de Hildebrandt, puis le livre de Friedemann, constituèrent bel et bien un tournant radical à l’intérieur du Cercle, quand bien même il ne fut pas remarqué par tous ses membres.

  • 30 Wilamowitz-Moellendorff 1919.
  • 31 Hildebrandt 1921.
  • 32 Andreae 1923, p. IX.

14Il est intéressant de constater que dans les lettres et les comptes rendus commandités par George, le livre de Friedemann fut salué comme mettant en avant le Platon « homme vivant », « homme en chair et en os », négligé par les néokantiens. Or cette interprétation paraît aujourd’hui totalement incongrue, car s’il est bien quelque chose qui ne s’y trouve pas, c’est cette dimension de Platon en tant qu’être vivant. La parution quelques années plus tard d’une grande monographie du même Wilamowitz30 introduisit des correctifs à cette lecture. Les georgéens (par la plume de Hildebrandt qui saisit l’occasion pour poursuivre ses diatribes31) revendiquèrent dès lors pour Friedemann un « Platon héroïque », en cédant à Wilamowitz le « Platon homme vivant » qui devint du coup « Platon simple individu », « Platon petit-bourgeois », « Platon en pyjama », etc. Désormais les georgéens changèrent de cap, et interprétèrent le fait que Platon n’apparaissait pas en personne dans ses dialogues comme une consigne adressée à ses interprètes futurs de ne pas s’intéresser à sa personnalité32.

  • 33 Wolters 1930, p. 431.
  • 34 Leisegang 1929, p. 44.
  • 35 Seekamp, Ockenden & Keilson-Lauritz 1972, p. 259. On trouve cette remarque dans une lettre de W. Ja (...)
  • 36 Natorp 1921, p. 509-512.

15Peu lu, mais symboliquement important à l’intérieur du Cercle, le livre de Friedemann ne parvint aucunement à opérer la percée escomptée (ce qui n’empêcha pas F. Wolters, inspirateur sinon co-auteur du livre, de prétendre quinze ans plus tard que celui-ci aurait scindé l’histoire de la compréhension de Platon en « un avant et un après Friedemann »33). Malgré un battage forcené, le livre resta largement ignoré. L’énorme provocation que visait sa publication n’eut pas lieu. Les rares réactions extérieures ne furent pas même négatives, mais moqueuses : H. Leisegang ironisa sur l’auteur pour lequel les savoirs au sujet d’un ancien pouvaient tout au plus nous rapprocher, nous autres simples chercheurs, de sa compréhension ; pour obtenir celle-ci, la condition sine qua non était d’établir une communauté d’esprit avec lui, laquelle devait être largement garantie à Friedemann grâce à la fréquentation d’un certain poète contemporain34. W. Jaeger émit un doute semblable : que pouvait-on obtenir de bon en essayant de dessiner Platon à partir d’un autre original, en l’occurrence à partir de Stefan George35 ? P. Natorp revint au livre de son ex‑doctorant (qu’il avait estimé, par un éloge quelque peu douteux, comme « non totalement dépourvu de valeur »), dans l’annexe « métacritique » à la deuxième édition de sa Doctrine platonicienne des idées36. Tout en rendant hommage, sans rancune, au jeune homme doué, victime avec des milliers d’autres du carnage de la guerre, Natorp indiquait que Friedemann appartenait à ce courant contemporain qui avait tendance à dissoudre le religieux dans l’humain, en frôlant l’anthropocentrisme. Aussi insistait-il au-delà de toute mesure sur le caractère incarné (Leib) du divin. De plus, il exaltait le religieux en « cultuel » (kultisch), et transformait le programme des « philosophes sur le trône » en un culte de « Platon sur le trône », ce qui était selon lui une aberration. Natorp ne faisait pour sa part aucune allusion à George.

  • 37 Dans le Cercle, on disait « Geist-Buch » ou « geistiges Buch ».

16Les années suivantes posèrent un problème intrinsèque à l’attitude « gestaltiste », à savoir : pouvait-il y avoir plusieurs ultimes vues d’ensemble ? En d’autres termes : un autre livre « gestaltique »37 sur Platon était-il nécessaire et possible ? George conspuait la fabrique à textes universitaire, et son programme éditorial ne visait pas des études de détail, mais exclusivement des ouvrages monumentaux. La conception gestaltiste cherchait à établir une totalité définitive, une image accomplie, immobile. Comment dès lors réconcilier ce caractère définitif avec la possibilité de perpétuer la tradition en multipliant les essais de synthèse ? Le problème ne s’était jamais posé auparavant : à chacun des autres héros du panthéon georgéen (Shakespeare, Hölderlin, Goethe, César, Napoléon), avait été consacré un et un seul ouvrage « gestaltique ». Platon fut, en fait, le seul « saint » pour lequel la première synthèse, tout en ayant été approuvée, connut une suite ; en vingt ans, au moins trois sommes virent le jour : après celle de Friedemann, vinrent celles de Singer et de Hildebrandt (auxquelles on peut ajouter, dans une certaine mesure, celle de Friedländer).

  • 38 Edgar Salin (1892-1974). Ayant reçu une excellente éducation classique, Salin avait étudié les scie (...)
  • 39 Salin 1921.
  • 40 George aurait dit que ce qui lui déplaisait le plus dans le titre Platon und die griechische Utopie (...)
  • 41 Il fut notamment question des notes de bas de page, pratiquement éradiquées dans les ouvrages georg (...)
  • 42 Salin 1954, p. 45-46.

17Mais tout d’abord, en 1921, un membre intime du Cercle, E. Salin38, livra son Platon et l’utopie grecque39. D’après les souvenirs de Salin (qui, tout comme les souvenirs d’autres georgéens, ne sont pas à prendre pour argent comptant, tant les objectifs hagiographiques étaient sciemment assumés par le Cercle), George l’avait personnellement encouragé dans cette voie. Mais il en aurait désapprouvé la perspective comparée40 : à côté de Platon y étaient en effet présentés d’autres auteurs (Aristote, Zénon, Xénophon, Théopompe, Hécatée, Évhémère, Iambule, Cicéron), ce qui aurait au total donné un ouvrage trop érudit pour être « monumental » dans le sens nietzschéen et georgéen du terme. Quoi qu’il en soit, Salin lut son manuscrit à haute voix, chapitre après chapitre, à George, et tint compte de ses remarques, tant stylistiques41 que de fond. Une fois achevée la partie platonicienne du livre (env. 160 pages), George aurait déclaré, après avoir écouté quelques paragraphes sur Aristote, que « cela ne l’intéressait pas »42.

18Salin poursuivait dans cet ouvrage la politisation de Platon entreprise déjà par Friedemann. Il y critiquait la thèse répandue d’un « communisme platonicien » (R. Pöhlmann) qui ne tenait pas compte de la place de la « domination », du « pouvoir » (Herrschaft). L’autre erreur était de prendre les castes de la République pour des classes dans le sens moderne du terme : les classes veulent changer leur statut, cherchent à améliorer leur sort, tandis que les castes sont figées une fois pour toutes. Salin qualifiait la cité de Platon de « geistiges Reich », empire spirituel, en recourant à la même formule par laquelle les georgéens désignaient leur propre alliance (à côté de synonymes comme « Staat », « kleine Schar », « [geistige] Bewegung », c’est‑à‑dire, respectivement, État, petite cohorte, mouvement [spirituel]). La République était une utopie, un programme complètement détaché de ce monde-ci ; pour qu’elle voie le jour, une seconde naissance était nécessaire. D’où le besoin d’un autre programme, exotérique cette fois, déployé dans d’autres dialogues et surtout dans les Lois qui étaient une matérialisation, mais aussi une négation de la République. Autant celle‑ci était à la fois divine et naturelle (physei), autant celles-là étaient terrestres et conventionnelles. Si la République était une théocratie, les Lois correspondaient à une nomocratie. La première érigeait un idéal (basé sur une Sparte idéalisée), les secondes décrivaient Athènes, la première régnait dans le temps, les secondes dans l’espace. À l’empire (de la République) s’est substitué l’État (des Lois). D’une manière peu triviale, Salin proclamait que la République avait atteint le sommet de la liberté. Il va sans dire que l’auteur entendait la liberté de façon peu habituelle, à savoir comme un enracinement dans un Tout sphérique (et non comme une indépendance des parties de ce Tout, propre aux structures non sphériques, plates, démocratiques). Puisque le mythe et le culte étaient au centre de la cité, la rigueur de certaines lois y trouvait son explication : le moindre vol relevait du sacrilège contre le dieu protecteur de la ville.

  • 43 Immisch 1922.

19Parmi les quelques comptes rendus du livre (dans l’ensemble, positifs), on s’arrêtera sur une critique détaillée due à Otto Immisch43, philologue classique et cofondateur (avec Otto Crusius) de la célèbre série L’Héritage des anciens (Das Erbe der Alten). Immisch reproche d’emblée à l’auteur son style georgéen, monotone et fatigant. Il moque toute l’approche de la scienza nuova (c’est ainsi que les georgéens baptisaient leur entreprise de vénération savante), héritée de Nietzsche : il s’agit de contempler, de reproduire, de revivre (Schau, Nachgestalten, Nacherleben) plutôt que de s’atteler au travail prosaïque de la connaissance scientifique. Tout en reconnaissant à Salin une intuition certaine, celle-ci ne peut remplacer la connaissance de la littérature secondaire, négligée par l’auteur qui croit – Immisch ne cache pas son ironie – que la « Gestalt » de Platon a été pour la première fois « vue et rendue visible » par son camarade du Cercle, Friedemann, en 1914. Tout agréable et flatteur que puisse être pour un antiquisant le philhellénisme de Salin et d’autres georgéens, qui vise à renouveler l’idéal de l’antiquité, forgé par le classicisme et balayé par l’historicisme du XIXe siècle, il ne reste qu’un idéal, donc un mirage, un leurre, un mythe. Salin isole Platon et l’utilise comme critère pour juger d’autres auteurs, ce qui fausse la perspective. Toutefois, Immisch salue son attitude respectueuse à l’égard de Platon, trop souvent victime du sans‑gêne des universitaires avec leur irrévérencieux crayon rouge. En fin de compte, pour lui, les livres issus du Cercle de George sont une réaction à « l’analytisme froid » pratiqué par la science universitaire qui dissèque Platon en thèmes et problèmes isolés.

  • 44 Je ne me sens pas compétent pour m’aventurer dans l’analyse des théories économiques de Salin sous (...)
  • 45 Il traduisit régulièrement et publia des traductions des dialogues (de 1942 à 1952 ; sa traduction (...)

20E. Salin consacra sa carrière scientifique postérieure aux questions d’économie politique44. Il fut aussi durant de longues années, recteur de l’université de Bâle. Toutefois, il n’abandonna pas définitivement les questions platoniciennes45, ni les thèmes georgéens.

  • 46 Singer 1927. K. Singer (1886-1962), économiste comme Salin (et comme lui économiste de l’ancienne é (...)
  • 47 Comme il l’écrit à son ami Martin Buber le 5.02.1916, cf. Buber 1972, p. 417.

21Le livre de Salin n’était pas complètement « gestaltiste », puisque, comme on l’a vu, il situait Platon au sein d’une série d’autres penseurs de l’utopie. Il n’avait donc pas l’ambition de prendre la suite du chant extatique de Friedemann. C’est au contraire cet objectif que visait l’ouvrage de Kurt Singer Platon, le fondateur46 de 1927. Ce livre combine habilement une étude (ou plutôt une lecture révérencieuse) de l’œuvre de Platon et… un message adressé à George, avec une sorte de demande d’entrée dans le Cercle. Sans que cette entrée lui fût accordée (il était lié tout de même avec nombre de ses membres), son livre fut sans hésitation identifié par les critiques externes, puis internes, comme un livre georgéen. Ami de longue date de E.R. Curtius, proche des georgéens, il était entré en contact avec le Cercle par l’intermédiaire de F. Gundolf (dont il avait recensé le Shakespeare en 1912). En 1916, il voyait en Stefan George le croisement de tous les courants spirituels contemporains, l’incarnation la plus parfaite du divin47.

  • 48 Singer 1920.
  • 49 Singer 1920, p. 3.

22Déjà en 1920 Singer avait publié une conférence intitulée Platon et la grécité48 où il promettait un ouvrage synthétique sur Platon. Ce premier texte révélait déjà des accents georgéens dans sa caractérisation de Platon comme « substance vive et éternelle, foyer et flamme d’une force divine, dont les effets dans l’espace et le temps sont le symbole de son essence »49. Singer faisait de la capacité de comprendre Platon le critère ultime pour juger une époque – et le XIXe siècle avait signé son propre verdict en faisant preuve sur ce point d’une incapacité fatale. Depuis Goethe et Winckelmann, mais encore plus clairement à partir de Friedemann, on commençait à reconnaître en Platon un frère d’armes dans le combat actuel, celui du Mouvement Spirituel.

  • 50 Lettre du 16.03.1926 (St. George-Archiv).
  • 51 Lettre du 29.05.1927. On ne dispose pas vraiment d’éléments pour comprendre à quoi précisément tena (...)
  • 52 Howald 1930 annonce que du Cercle de George émane « un livre très important, peut-être le meilleur (...)

23Cet amalgame trouve son apothéose dans son Platon, le fondateur. Singer en envoie le manuscrit à S. George avec un mot où il exprime l’espoir que cette réalisation de la promesse donnée dans Platon et la grécité soit utile à l’État (alias le Cercle) ; le livre tente de « présenter l’unité des œuvres et des destins de Platon dans l’évolution de sa Gestalt »50. L’espoir était sans doute aussi que le Maître accepte l’ouvrage dans sa série et le publie sous son sceau. Nous ne savons si George répondit par un refus ou par un silence, mais un an plus tard Singer lui adressa le livre, paru chez un autre éditeur, avec une lettre dans laquelle il s’avouait « en proie aux doutes, puisque le manuscrit semblait ne pas avoir reçu le sceau de l’approbation complète du Maître »51. Pour leur part, les recenseurs, sans connaître cette cuisine interne, assimilèrent immédiatement le livre de Singer à la nébuleuse georgéenne52.

  • 53 Au moins un critique de l’époque (Schoemann 1929) analysa cet aspect avec une grande clarté.

24En digne successeur de Friedemann, Singer livre là un ouvrage déclaratif, au ton solennel. La connaissance préalable de Platon n’est pas requise et risque même d’avoir un effet destructeur sur le lecteur : celui-ci pourrait se demander dans quels dialogues l’auteur puise cette intonation hymnique et hautaine qu’il trouve propice à la présentation de la philosophie de Platon. Par ailleurs, le livre pousse à l’extrême un trait propre à toute la production du Cercle qui tient à une sorte d’interaction herméneutique usant de la poésie de George comme d’une clef interprétative de Platon, et utilisant Platon comme prétexte pour interpréter le message de l’œuvre de George53. Le perspectivisme et les anachronismes de toutes sortes sont ici les bienvenus, et la démocratie athénienne est fustigée dans les mêmes termes que, dans la presse de l’époque, la démocratie de Weimar. Une caractéristique marquante du livre de Singer est la fréquence élevée – tout comme dans la poésie de George – du mot « sang » (Blut), avec un glissement sémantique notable : ce qui servait chez le poète à se démarquer d’un christianisme par trop éthéré, vise chez le platonisant à désigner métaphoriquement la provenance spirituelle, mais vire trop souvent à un eugénisme tout à fait littéral.

  • 54 Singer 1931.
  • 55 Singer 1931, p. 10-11.
  • 56 Singer 1931, p. 17.
  • 57 Singer 1931, p. 28.
  • 58 Singer 1931, p. 30.
  • 59 Singer 1931, p. 35-36. L’histoire, on peut bien dire que Singer fut rattrapé par elle, et sa vie mé (...)

25Quatre ans plus tard Singer publie un autre petit livre (38 pages) : Platon et la décision européenne54, dédié à un des idéologues du Cercle, F. Wolters, mort peu de temps auparavant. Platon y est affirmé dans son rôle de source et de sens de l’histoire, de gardien de la vérité mythique originelle, alors que d’autres auteurs, par une grave méprise, le présentent comme un scientifique. Heureusement, parmi les contemporains, certains entrevoient la vraie valeur de Platon : Singer évoque Heidegger et (moins trivialement) Whitehead55. Il prévient contre un jugement de Platon du point de vue moderne, celui des masses qui, dans leur tyrannie, conspuent tout pouvoir. Ce n’est pas un hasard si Platon en tant que leader (Führer) est bien compris en Allemagne, lieu d’une « révolution permanente » de l’esprit56. Polémiquant avec Paul Valéry quant au diagnostic de la crise de la modernité, l’auteur met en question le noyau de la culture européenne que l’auteur français réduit à l’État romain, la religion chrétienne et la science grecque. Et Platon alors ? Il ne deviendrait, au maximum, qu’un témoin qui assisterait aux découvertes mathématiques d’un Euclide57 ! Or, selon Singer, ce n’est pas pour rien que Platon est resté une base inébranlable après la crise des mondes romain, chrétien et scientifique (Römertum, Christentum und Forschertum)58. Platon a forgé sa force à une époque de crise, préfiguration de la crise actuelle, d’où son rôle de sauveur. Lorsque s’épuisera sa force (comme celle des autres Urbilder mythiques : Moïse, Alexandre, Dante, César, Shakespeare, Goethe), notre histoire aussi prendra fin59.

  • 60 Hildebrandt 1912. Cette première promeut le Cercle dans le domaine de la traduction des dialogues e (...)
  • 61 Surtout Hildebrandt 1920a et 1920b.
  • 62 Dans la polémique, George n’adopta pas une position claire, tout comme d’ailleurs par rapport à la (...)
  • 63 Notamment Hildebrandt 1921 sur Wilamowitz-Moellendorff 1919.
  • 64 Hildebrandt 1930-1931.
  • 65 Dans son éloge, Hildebrandt ne recule pas devant des énormités : il présuppose chez chaque platonis (...)
  • 66 Hildebrandt 1930-1931, p. 196. On croit rêver : il s’agit d’un livre consacré à George (comme d’ail (...)

26La funeste année 1933 fut marquée par la parution de l’opus magnum de K. Hildebrandt. Depuis son entrée fracassante avec son article anti‑wilamowitzien, il s’était peu à peu bâti la réputation d’être le principal platonisant du Cercle. Depuis 1910, en effet, ce médecin de formation et de métier était devenu très actif sur le front « humaniste ». En 1912 il publie dans la prestigieuse « Philosophische Bibliothek » chez Meiner sa traduction du Banquet60, avec une préface exaltant l’éros. À partir de 1920, il fait valoir ses compétences – plutôt rares dans le Cercle – dans le domaine des sciences naturelles et enchaîne des ouvrages de diverse envergure consacrés à la question raciale dans ses rapports avec l’État et l’idée normative qui le sous-tend61. Dans le raz‑de‑marée de cette littérature qui inonde l’Allemagne à cette époque, les ouvrages de Hildebrandt se distinguent uniquement par l’association de deux références : Platon et Stefan George. Leur composante naturaliste, associée à une indéniable connotation antisémite, divisa aussitôt le Cercle (ou plutôt en révéla les tensions souterraines déjà existantes), dans la mesure où celui‑ci comprenait un grand nombre (sinon une majorité) de Juifs62. Par ailleurs, Hildebrandt publie des comptes rendus d’ouvrages sur Platon63 dans des magazines grand public, comme des recensions dans des revues philosophiques. Notamment, l’article publié dans Blätter für Deutsche Philosophie64 traitait de « la nouvelle littérature consacrée à Platon » (dont celle issue de sa plume) et partait du poncif de la rivalité entre philologie et philosophie, mais le modifiait. L’auteur s’inscrit en faux contre l’avis de W. Jaeger selon lequel la compréhension des œuvres des auteurs anciens serait l’affaire des philologues, et affirme que la méthode ne suffit pas ; pour atteindre la vérité, il faut aussi un homme, une personnalité. Cet homme, on le sait, c’est Stefan George : c’est lui qui a fait renaître auprès de la jeunesse allemande l’atmosphère d’amour, d’enthousiasme et de vénération pour l’antiquité, atmosphère qui a rendu possible la nouvelle image de Platon incarnée par les noms de Friedemann (son importance est enflée comme jamais65), Singer, Salin, Reinhardt, Andreae et Hildebrandt lui-même. George est une clef pour comprendre Platon, et le livre George de F. Gundolf donnerait, à en croire Hildebrandt, plus d’indications sur la Gestalt platonicienne que la plupart des études détaillées consacrées à Platon lui‑même66. Si la recension de Hildebrandt liquide tout bonnement Wilamowitz, non sans mépris, sa critique des travaux de Jaeger et de Stenzel est plus respectueuse ; il ne s’agit pas d’ennemis, mais de concurrents qui, parce qu’ils ont des idéaux similaires, sont susceptibles de lui piller ses idées.

  • 67 Friedemann 1914, [2]1931.

27Lorsque paraît cette recension, Hildebrandt pense à son propre ouvrage d’envergure sur Platon. Il faut croire que, malgré les éloges qu’il décerne à ses prédécesseurs, leurs efforts n’avaient pas encore abouti. Plus que quiconque dans le Cercle, Hildebrandt se savait destiné à écrire vraiment le livre « ultime », définitif, sur Platon et y avait été encouragé par George. Que ce soit justement de Hildebrandt qu’on ait attendu l’évangile du platonisme georgéen était souligné par le fait que c’était lui que George avait chargé (vers le mois de mars 1931) d’écrire une postface à la réédition (à l’identique) du livre de Friedemann67, livre ainsi consacré dans le rôle d’« ancien testament », qui maintenant devait ouvrir une nouvelle série d’ouvrages du Cercle.

  • 68 Hildebrandt 1933, p. 395.

28Le manuscrit du livre de Hildebrandt fut d’abord lu, chapitre après chapitre, à haute voix, à George, dès le mois de mai 1932, puis (après le départ de celui-ci, en novembre, à Minusio, au Tessin, pour y passer l’hiver) il lui fut envoyé, au fur et à mesure de l’achèvement des chapitres. Jusqu’en mars ou avril 1933 (donc bien au-delà de la nomination de Hitler comme Reichskanzler le 30 janvier) se poursuivit l’échange des corrections et remarques, et le livre sortit le 9 mai 1933. Un différend se fit jour notamment au sujet des allusions à la situation politique attique de l’époque (et, du coup, à celle de l’Allemagne à l’heure présente). C’est sans doute la « politique de l’apolitique » qui suggéra d’introduire l’indication selon laquelle le manuscrit avait été achevé en octobre 193268.

  • 69 En fait, le livre de Friedemann avait ouvert la série dont le livre de Hildebrandt fut l’avant-dern (...)

29Le livre de Hildebrandt, publié sous l’emblème des Blätter für die Kunst, comme celui de Friedemann69, porte sur sa couverture un seul mot : Platon. La page de titre donne un sous-titre : Le combat de l’esprit pour le pouvoir (clairement en rupture avec l’esthétisant sous-titre de Friedemann : Seine Gestalt). Trois parties et vingt-trois chapitres relient les épisodes de la vie de Platon et les aspects de sa pensée avec les dialogues. Les notes sont aussi peu nombreuses – 2,5 pages en tout, mais le ton est beaucoup plus posé que chez Friedemann ou Singer et, tout en étant subjectif et tendancieux, le livre est fouillé et tient clairement compte aussi bien de Wilamowitz que de C. Ritter. En même temps, il est complètement pénétré par l’esprit de Stefan George.

  • 70 Gadamer 1935, p. 6.

30Ce tour de force fut remarqué par de nombreux contemporains. Pour H.-G. Gadamer, ce livre faisait partie des lectures qui mettaient le politique au centre de la philosophie de Platon, lectures confirmées par la réhabilitation de la VIIe Lettre. Peu à peu se cristallisait – et ce aussi bien sous l’inspiration de George qu’au sein de l’université – une interprétation plus attentive à la volonté politique et éducative chez Platon. L’ouvrage montrait l’œuvre de Platon dans une unité dense entre destin et réalité historique. « Jamais l’œuvre de Platon n’a été vue de façon aussi immédiatement politique que dans l’exposé (achevé en 1932) de Hildebrandt »70. L’auteur cherchait à établir le sens de chaque œuvre de Platon en tant que document de son combat pour le pouvoir.

  • 71 Stenzel 1932.

31Plus critique fut la réaction de l’autre représentant des études platoniciennes établies, Julius Stenzel71. Sur un ton caustique mais courtois, il indiqua que tout holisme, toute subsomption de Platon sous un grand leitmotiv (qu’il soit « politique » ou « scientifique ») modernisait et faussait ce qu’était « Platon lui-même ». Tout en indiquant certaines imprécisions du livre, Stenzel jugeait la position de Hildebrandt trop fuyante et indéterminée pour donner lieu à un véritable débat de fond.

  • 72 Hildebrandt 1936.

32Hildebrandt demanda son adhésion au parti national-socialiste en avril 1933, quelques jours avant la sortie du livre. Dès lors il mit ouvertement ses compétences « platonologiques » au service du nouveau régime. En 1936, il traduisit et préfaça « les discours patriotiques » prononcés par les personnages des dialogues platoniciens72. Dans sa préface, il soumettait le visage et l’origine de Socrate à son analyse de spécialiste ès questions raciales et, malgré de fâcheuses traces d’influence orientale, se prononçait pour sa reconnaissance parmi les « nôtres ».

33Pour le Cercle, l’année 1933 s’avéra doublement fatidique. Hitler accéda au pouvoir en janvier, George mourut en décembre, en Suisse (« en exil », mentent ceux qui lui veulent du bien). Le Cercle se scinda dès lors en une partie anti‑nazie (dont la plupart des platonisants), composée en majorité de Juifs, persécutés par le régime, à quelques exceptions près : une aristocrate aryenne, Renate von Scheliha, de l’entourage de Hildebrandt, s’insurgea contre lui et le nouveau régime, tandis que Kurt Singer peina à cacher (notamment, à lui-même) le fait qu’il se serait rangé du côté des nazis, n’eût été sa judéité… Hildebrandt salua le nouveau régime en s’évertuant à reconnaître en lui « l’empire spirituel » (Geistiges Reich) que George avait appelé de ses vœux.

Platonisants « mineurs »

34Après avoir fait le tour des quatre figures majeures du Cercle de George (K. Hildebrandt, H. Friedemann, E. Salin, K. Singer), il nous reste à évoquer, ne serait-ce que brièvement, encore un certain nombre de personnages.

  • 73 Andreae 1913. L’article avait été pensé d’abord pour et non sur le premier ou, « si l’auteur traîne (...)
  • 74 Lettre du 12.08.1913 (DLA). On ne sait pas si l’éditeur y répondit et, si oui, comment précisément. (...)

35Proche de Hildebrandt et antiquisant amateur comme lui, Wilhelm Andreae (1888-1962), économiste et sociologue, fréquenta le Cercle dès 1907. En 1913, il avait publié un article73 directement commandé par George, sur les volumes déjà parus du Jahrbuch (la pratique de commander des recensions en interne était très répandue dans le Cercle). La particularité de cet article était de récrire le programme du Jahrbuch en termes platoniciens (comme un combat contre la « bigarrure » (poikilia) sophistique, etc.). Par la suite, Andreae consacra quelques articles savants aux études platoniciennes (l’authenticité de la VIIe Lettre, les écrits « politiques » de Platon). Son projet de traduction intégrale des œuvres de Platon adressé à la maison d’édition Cotta à Stuttgart74 n’ayant pas eu de suite, il dut se contenter de la traduction de la République et des Lettres (1923‑1927, rééditées en 1954‑1956). Dans ses travaux d’économie politique, il soutint (tout comme Singer ou Salin) le rôle fondamental de l’État dans la régulation de la vie économique, en insistant fortement sur l’importance de la renaissance des corporations professionnelles.

  • 75 Boehringer 1935a, 1935b.

36Un des intimes du poète, Robert Boehringer (1884-1974), économiste, entrepreneur, écrivain, haut fonctionnaire de la Croix-Rouge, fut proche de Stefan George à partir de 1905 et jusqu’à sa mort, avant de gérer son héritage littéraire, puis de fonder la Stefan-George-Stiftung. Passionné d’archéologie, il entreprit une recherche sur l’iconographie statuaire de Platon75 (ainsi que d’Homère).

  • 76 Martha Rohde-Liegle, que je remercie d’avoir mis à ma disposition les trois textes platoniciens de (...)
  • 77 Snell 1954, p. 290 sq. ; Löwe 2004, p. 519 ; Raulff 2009, p. 464-465.

37Là où Boehringer était amateur, Josef Liegle (1893-1945) était professionnel : archéologue, numismate, traducteur du grec et du latin, il fréquenta le Cercle de George dès 1913. Ses contacts avec le Maître n’ayant pas vraiment abouti, Liegle devint en revanche un ami proche de Salin et fréquenta bien d’autres georgéens. Il soutint une thèse sur « les formes de la vie chez Platon ». D’autres textes sur Platon restèrent à l’état de manuscrit (leur publication est maintenant prévue grâce à l’engagement de sa fille76). Ces textes – sur la typologie platonicienne des hommes, sur le mythe du Politique – incarnent une alternative non réalisée par le platonisme georgéen : tout en portant l’empreinte certaine du Cercle, ils sont dépourvus du ton déclaratif et solennel de la plupart de ceux de ses coreligionnaires, et auraient pu être acceptés par l’université. Homme de modestie et de rigueur, Liegle fut souvent très critique à l’égard des études et des traductions platonisantes produites dans le Cercle (cette critique, dont témoignent des lettres adressées à Salin, est probablement restée inconnue des intéressés). Liegle fut précepteur et professeur de grec et de latin auprès de Georg Picht (1913‑1982) qui, après avoir étudié la philologie classique et la philosophie (chez Heidegger), fonda, en 1949, en collaboration avec Bruno Snell, un « Platon-Archiv » à Birklehof (Hinterzarten, Bade‑Würtemberg), censé établir une concordance et un glossaire platoniciens77 (le projet n’aboutit pas).

  • 78 Reinhardt 1927, traduit en français en 2007.
  • 79 Reinhardt 1960, p. 409 (postface de C. Becker) : « Si, à cause de la question de la “forme interne” (...)

38Encore moins réductible que Liegle au seul idiome georgéen, Karl Reinhardt (1886-1958), le célèbre philologue classique, doctorant de Wilamowitz (à l’égard duquel il émettait une critique semblable à celle en cours dans le Cercle), auteur d’études très appréciées sur Homère, Parménide, le stoïcien Posidonius, sur la tragédie grecque, ainsi que sur l’histoire de sa discipline, fut, à un moment donné, proche du Cercle (il était par ailleurs parent de Hildebrandt). Son livre sur les mythes platoniciens78 est son seul livre ostensiblement georgéen (bien que certains critiques trouvent des motifs semblables également dans ses autres travaux79).

  • 80 Landsberg 1923.

39Élève de Husserl et de Scheler, Paul Ludwig Landsberg (1901-1944) évolua de la phénoménologie vers le personnalisme (il fut collaborateur de Mounier) via l’anthropologie, et est connu en France notamment pour ses travaux sur la mort. Il publia, en 1923, comme premier volume de la série « Schriften zur Philosophie und Soziologie » dirigée par Scheler (avec une préface de ce dernier) un livre80 qui visait une analyse sociologique de l’Académie platonicienne et qui était complètement et explicitement georgéen, aussi bien par son style que par son message et ses références.

  • 81 Berlinoise, elle avait soutenu une thèse à Zurich, l’Allemagne de l’époque n’offrant pas de possibi (...)
  • 82 Elle réussit même à devenir sa confidente, et son journal (Landmann 1963) est une source importante (...)
  • 83 E. Landmann 1923.
  • 84 M. Landmann 1941.

40Cette tendance à une lecture phénoménologique de Platon rapproche Landsberg d’Edith Landmann (1877‑1951) ainsi que de son fils Michael. E. Landmann, philosophe81, avait connu (avec son mari) George en 1908 et s’en rapprocha à partir de 191382. Son livre La Transcendance de la connaissance83 est sans doute le livre le plus « métaphysique » paru sous l’emblème des Blätter für die Kunst (alias du Cercle de George). Jusqu’à la fin de sa vie elle travailla sur la conceptualisation d’une éthique georgéenne en la reliant à l’antiquité classique. Ses enfants eux aussi connurent personnellement S. George. Son fils aîné, Georg Peter, philologue classique, traduisit de nombreux textes anciens (mais pas de Platon), tandis que son fils cadet, Michael (1913‑1984), philosophe, étudia l’éthique et la psychologie anciennes, et considérait notamment la méthode de Socrate comme une ancêtre de la phénoménologie84.

  • 85 Von Scheliha 1934.

41Amie d’Edith Landmann, Renata von Scheliha (1901‑1967), philologue classique, fréquentait l’entourage de Hildebrandt (avant de rompre avec lui pour des raisons politiques), et son livre sur Dion85 est une sorte d’annexe au livre de Hildebrandt de 1933. Dans ses autres textes, cette ennemie jurée du nazisme défendit pour sa part, toujours en se basant sur l’antiquité grecque, les valeurs du courage civique et de l’amitié.

  • 86 Calder 1980.
  • 87 Friedländer 1928.
  • 88 Stenzel 1932, p. 409-410 : « La conception de Platon par Fr[iedländer], pourtant liée à Wilamowitz, (...)

42Enfin, Paul Friedländer (1882-1968) est un cas à part. Un des élèves les plus prometteurs de Wilamowitz, il fut saisi par la force poétique de George et par l’atmosphère stimulante de son Cercle au point d’adresser en juillet 1921 à son directeur de thèse une lettre de rupture dans laquelle il évoque, à part George, l’impact de Nietzsche, Wölfflin et Burckhardt (tous noms susceptibles d’agacer le destinataire)86. Pour autant, il ne quitta jamais l’université, travaillant à partir de 1920 comme professeur ordinaire à Marbourg, puis dès 1932 à Halle, où il fut suspendu de ses fonctions en 1935. Il assumait le fait d’être considéré comme « wilamowitzéen » dans le Cercle et comme « georgéen » par ses collègues de la faculté. Son Platon87 fut conçu comme une alternative à la somme, du même nom, publiée en 1919 par Wilamowitz (à qui l’ouvrage est pourtant dédié). Le livre fut identifié par les critiques comme une production issue du Cercle de George88. Son émigration, puis la traduction en anglais et la réécriture de son livre l’affranchirent des excès du style georgéen. Son cabinet de travail, dans son exil américain, était orné de deux portraits, l’un de Wilamowitz, l’autre de George.

Lecture georgéenne de Platon

43Tentons à présent de formuler les traits communs des textes platonisants georgéens, par-delà les différences entre leurs auteurs, personnalités fortes et irréductibles à ces similitudes, comme d’ailleurs à un « élément georgéen ».

  • 89 Tout à la fin des années 1890, George commence à traduire la Divine Comédie, puis dès 1905 il incit (...)
  • 90 Matuschek 2002.

44Dans son ensemble, le Cercle opta pour une lecture de Platon intempestive, en prenant le contre-pied des interprétations les plus influentes de l’époque (chrétienne, néokantienne, positiviste) et en revenant à certaines approches romantiques et médiévales89, sans oublier la Renaissance (Ficin, l’Académie de Florence) avec son culte du Banquet90. Certains traits formels sautent aux yeux. Il s’agit de l’absence ou du nombre très restreint de renvois textuels à Platon et à la littérature secondaire, comme si l’idée consistait non pas à mener vers Platon, mais à en donner une présentation qui remplace la connaissance directe des œuvres. Les références à la littérature secondaire sont elles aussi réduites (les évocations d’autres membres du Cercle mises à part) à quelques noms dont Natorp, Wilamowitz (les deux presque toujours négativement), ainsi que Stenzel et Jaeger, dans un esprit de rivalité et de concurrence.

45On est également frappé par l’usage de termes tantôt carrément absents du corpus platonicien, tantôt présents mais avec une fréquence bien moindre : Ruhe (le calme), Fuge (l’ornière) chez Friedemann, Rausch (l’ivresse exaltée), Kraft (la force), Blut (le sang) chez Singer, Geist (l’esprit), Gestalt, Mythos, Eros, etc. chez tous les georgéens. Le style de la plupart des ouvrages issus du Cercle, tout en contribuant à leur retentissement certain, les a rendus difficiles d’accès. Au juste, les critiques contemporains (y compris certains membres ou proches du Cercle, dans leur correspondance) évoquent les dérives d’un style pénible et gênant (et, partant, sans doute nuisible à la cause du Cercle) : syntaxe lourde, tournures pathétiques et ampoulées, ton hymnique, lexique restreint et répétitif.

46Ces traits ne doivent pas être considérés comme des effets superficiels d’écriture. Ils sont en cohérence parfaite avec le rejet de toute indulgence pour le goût supposé du public, de toute tentation de plaire ou de venir en aide au lecteur. Comme les géants auxquels ils étaient consacrés, les « Geist-Bücher » devaient comporter un brin de génie et donc une énigme. L’épreuve de la lecture servait, dans la logique élitiste du Cercle, à trier le lectorat, à écarter les rustres, les non-initiés, fermés à toute initiation, à élire les proches.

  • 91 Hildebrandt 1912, p. 110.
  • 92 Singer 1920, p. 21-22.

47La vérité de la lecture devait être inspirée par un contact privilégié avec le penseur lui-même, au-delà de toute médiation. D’où – tout à fait dans l’esprit d’un certain anti-intellectualisme, très à la mode dans l’Allemagne du premier tiers du XXe siècle – cette guerre déclarée à la science universitaire : celle-ci s’arrêtait aux textes, tandis que le lecteur sensible (p. ex. sensibilisé par sa participation au « mouvement spirituel » georgéen) était censé être capable d’accéder à la grande Gestalt directement : « Je ne veux pas ajouter une nouvelle interprétation aux interprétations déjà existantes, mais j’aimerais aider ceux qui cherchent Platon lui-même91. » Le Cercle cultivait un lien fort entre la connaissance et la personnalité du « connaissant ». En accord avec ce principe, la valeur des thèses émises à propos d’un grand personnage était donc proportionnelle à la congénialité humaine avec ce penseur. Il convenait d’étudier un génie non comme fin en soi, mais pour en tirer une leçon pour sa propre vie, pour la vie d’aujourd’hui. L’absence de système chez Platon, sa terminologie hésitante et sa condamnation de l’écriture, par exemple, servaient d’appui bienvenu à la thèse de l’importance cruciale du kairos chez Platon : en authentique Hellène, Platon refusait les vérités inébranlables autonomes, chacune d’elles étant liée à une personne, un lieu et un temps particuliers92.

  • 93 Raulff 2009, p. 121, parle d’une focalisation perspectiviste sur la figure de George (perspektivist (...)
  • 94 On peut même « pour les comparer, mettre Stefan George à la place de Platon (setzen wir im Vergleic (...)

48Un aspect du platonisme georgéen doit être particulièrement retenu, à savoir la fonction auto-herméneutique93 que les georgéens réalisaient par ce moyen. En Platon et son Académie, les georgéens et George lui-même trouvèrent une articulation adéquate de leur propre « combat » dans la culture et dans l’histoire. La compréhension de Platon y joue donc un rôle secondaire, subordonné à la compréhension de l’œuvre de George, de la démarche georgéenne vis‑à‑vis de la culture. Le Cercle est constamment stylisé en cercle socratique et, encore plus, en Académie platonicienne. George figure souvent dans les textes, soit explicitement soit sous une forme chiffrée ; il est systématiquement appelé Meister, à l’égal de Platon94, et leurs élèves respectifs Jungen ou Jünglinge. Cette stylisation faisait partie de l’analogie anachronique permanente qui, par exemple, attribuait à Platon la même nostalgie anti‑moderniste qu’éprouvaient les georgéens eux-mêmes, ou rapprochait la guerre du Péloponnèse de la paix de Versailles.

  • 95 Hildebrandt 1933, p. 18.

49On croit parfois avoir affaire à une confusion des noms. On apprend, par exemple, que Platon « répudie la poésie de son temps, parce qu’elle reste sourde à sa mission suprême : le renouvellement de l’État par l’esprit »95. On attribue ainsi à Platon une formule parfaitement georgéenne. Platon se voit convoqué à seule fin de justifier l’existence même du Cercle de George :

  • 96 Hildebrandt 1933, p. 105.

Platon ne cherche pas un cercle isolé d’amis – il veut en quelques années rassembler une escorte de disciples qui doit renouveler l’État. À quarante ans, le Grec est au sommet de ses forces et recrute un jeune de vingt ans comme fils spirituel et futur remplaçant (Socrate et Alcibiade, Platon et Dion). Les jeunes recrutés, dans la joie de l’illumination, en éveillent d’autres, souvent à peine plus jeunes, et forment ainsi des couples constituant le Bataillon Sacré96.

  • 97 Allusion (comportant volontiers des nuances homosexuelles) au hieros lochos, formé entièrement de 1 (...)
  • 98 « Ich bin freund und führer dir und ferge », dans Der Teppich des Lebens de 1899 (Gesamtausgabe, V, (...)
  • 99 Hildebrandt 1933, p. 139.

50Cette dernière expression, « heilige Schar »97, était une sorte d’auto-appellation du Cercle, tout comme la « kleine Schar », désignation de la cohorte d’amis, célébrée par un poème de George98, très cité à l’époque. Il était par trop logique que les georgéens finissent par voir dans leur Cercle la réalisation du projet platonicien : « On ne peut renouveler l’État qu’avec des gens transfigurés. C’est pour cela que Platon ne compte pas en mois et en années, mais en décennies – puisqu’il ignorait que son projet demanderait des siècles et des millénaires pour se réaliser99. » Autrement dit, le rêve platonicien avait été réalisé par le Mouvement spirituel guidé par George.

  • 100 Friedemann 1914, p. 73.
  • 101 Singer 1927, p. 13-14.

51Un des motifs centraux de l’interprétation georgéenne est sans doute celui de la totalité, de l’organicité. La pensée de Platon est présentée comme se développant non pas de façon logique, mais vivante. Platon sauve par conséquent l’homme moderne du danger mortel de la division100. Pour Platon, gérer l’État et gérer l’esprit constitue une seule et même chose. Le nomos est en même temps l’ordre étatique et la norme d’une bonne vie. Pour Platon, État et esprit, bien et beau, richesse et piété sont inséparables101.

  • 102 Friedemann 1914, p. 28.
  • 103 Singer 1927, p. 226.
  • 104 Hildebrandt 1933, p. 5.

52En accord avec la critique de la modernité, le Cercle (sans en avoir l’exclusivité, loin de là) attribue à Platon une hostilité farouche à la démocratie. L’opposition à Protagoras, par exemple, est comprise ici comme résistance « à la prostitution de la mesure humaine », puisque autrement n’importe qui pourrait s’auto‑proclamer mesure, or c’est l’apanage du seul « grand homme », du « maître », seul capable d’établir la norme censée mener au divin102. Platon mise sur les grands hommes et est lui‑même un grand homme et conscient d’en être un. Ses successeurs ne sont pas des créateurs, mais des organisateurs, non pas des voyants (Seher), mais des penseurs103. Il est même à douter qu’aucun autre philosophe ait vu le jour depuis Platon104.

  • 105 Friedemann 1914, p. 14.
  • 106 Friedemann 1914, p. 26-27, en s’appuyant sans doute sur République 526e.
  • 107 Friedemann 1914, p. 33.
  • 108 Friedemann 1914, p. 65.

53La grandeur, la génialité de Platon se mesure, pour les georgéens, non à ses qualités philosophiques, mais au contraire au fait qu’il ne soit pas réductible à celles-ci. Platon n’est pas fondateur de la science ou d’une science, mais de quelque chose d’autre. Par conséquent, la science n’est pas en mesure d’accéder à ce qui fait de Platon – Platon. Seul un autre grand homme, un créateur, un poète (lire : Stefan George) en est capable, tel est le message (souvent beaucoup trop explicite) des georgéens. L’enjeu est donc de prouver (ou, à défaut, de rabâcher avec insistance) que la science rationnelle n’est pas congéniale à Socrate et Platon. La caractéristique de Socrate en tant que « rationaliste grec » lui est étrangère et humiliante105. C’est pourquoi les georgéens cherchent à diminuer l’importance des mathématiques pour Platon : celui-ci leur réserverait une place seulement dans l’antichambre (Vorhof) de la science véritable106. En outre, Platon est désigné comme le guide le plus sûr dans la mission délicate qui consiste à tracer les limites, les frontières de la raison107. Il sauve la vie en la protégeant contre le mouvement mortifère d’ordonnancement et de rationalisation108.

  • 109 Friedemann 1914, p. 64.
  • 110 J’ajouterai encore que, autant les georgéens soulignaient l’irrationnel, autant ils refusaient le d (...)

54Le problème des rapports entre la philosophie de Platon et celle de Socrate se posait quand même, et les georgéens le résolurent en considérant la progression de Socrate à Platon comme une ascension de l’intellect vers le culte : de l’épuration conceptuelle on passe aux idées comme hypothèses dynamiques, puis aux idées en tant qu’images-Gestalte du culte109. C’est ainsi que trouve sa justification le culte « platonolâtre » du Cercle : le culte est une étape supérieure à l’étude, à la recherche rationnelle110.

  • 111 Il faut évoquer ici l’intérêt prononcé pour la sculpture (Plastik), caractéristique de George et de (...)
  • 112 « [Der] Griechische Gedanke … DER LEIB SEI DER GOTT » (un mini-essai intitulé « Le miracle hellène (...)
  • 113 Gundolf 1920, p. 39-40 : « die Vergottung des Leibes und die Verleibung des Gottes. […] ». Gundolf (...)
  • 114 « L’homme saisi comme il était dans la vision divine restait indécomposable et rond : esprit parole (...)

55Un autre élément important de la lecture georgéenne de Platon consiste dans sa mise en relief de la chair (Leib) en tant qu’esprit incarné111. Platon aurait mieux que quiconque exprimé la pensée grecque : la chair est Dieu112. Ce qui valait pour Platon, vaudrait aujourd’hui pour George, continuateur de « la déification de la chair et de l’incarnation de Dieu »113. La chair focalisait la nostalgie de l’unité-simplicité-syncrétisme114, propre au Cercle, ainsi que la résistance à la désagrégation de l’homme, à son déclin. En cela, les georgéens n’étaient pas tellement originaux, ils brassaient plutôt des motifs très répandus depuis la fin du siècle et jusque sous la République de Weimar.

  • 115 Friedemann 1914, p. 81.
  • 116 Hildebrandt 1933, p. 98.
  • 117 Au moins depuis le texte programmatique de Wolters 1911, ce motif est décliné de nombreuses manière (...)
  • 118 Friedemann 1914, p. 8.
  • 119 Friedemann 1914, p. 112.

56Cette lecture « charnelle » marquait une opposition entre le Platon chrétien et le Platon (néo)païen : la vertu que prônait l’âme platonicienne restait l’action (Leistung), et non la pureté, comme ce sera le cas pour l’âme chrétienne115, l’affirmation créatrice et la puissance, et non l’immatérialité et la négation116. Еn amalgamant George et Platon, on stylisait Platon en critique de la modernité : la chair devait sauver l’âme grecque d’une purification-sublimation-raréfaction excessive, voire de la désagrégation pernicieuse (die tödliche Spaltung) qu’elle avait subie déjà dans l’orphisme – et, en parallèle, c’est l’ensemble maléfique des Lumières, du rationalisme, du socialisme, du protestantisme et de la démocratie qui était par là directement visé. Enfin, l’accent mis sur l’incarnation de l’âme, sur sa présence « gestaltique » détermine un autre motif interprétatif, à savoir la prédominance de la vision supra-physiologique (Schau) sur la connaissance dialectique, et carrément aux dépens de celle‑ci117. De nouveau, ici, un élément de l’idéologie du Cercle retrouvait et recoupait un motif de prédilection dans la lecture de Platon. Le prophète de la vision divine (der Künder göttlicher Schau)118 qu’était aussi bien Platon que George ne se contente pas de la contemplation de la chair, mais réunit par sa puissance éducative et poétique la chair de la communauté, le corps de l’Académie, puis de l’État119.

  • 120 P. ex. Singer 1927, p. 32 ; Hildebrandt 1933, p. 30, 33.
  • 121 Cf. Losemann 1977, Canfora 1995.

57Le Cercle de George ne détient pas l’exclusivité d’une lecture mettant en avant le Platon politique. Mais il en donne une interprétation résolument démocratophobe en le rendant obsédé par les problèmes raciaux et la question des origines120. La critique de la démocratie péricléenne prend, de façon assez explicite, les couleurs de la critique de la République de Weimar, notamment telle qu’elle était exercée par les historiens allemands de l’antiquité121.

  • 122 « Bien qu’il voulût être le fondateur du royaume, ce n’est que sa mort qui a élevé le novice annonc (...)
  • 123 Singer 1927, p. 13. Cf. la formule « concurrente », peut-être même plus catégorique, dans la Paidei (...)
  • 124 Hildebrandt 1933, p. 25.

58Le motif d’un « empire spirituel » apparaît très tôt, vers 1895, dans l’œuvre de George, pour constituer la métaphore et le programme de son Cercle. Cet empire devait être soudé non par la loi et la rationalité, mais toujours par la chair et le culte. D’où découle par exemple que Socrate, malgré toute sa volonté, n’ait pas pu fonder un royaume ; en revanche, sa mort l’a érigé en figure de culte, et par là même, a rendu possible la création du royaume122. Or c’est la construction du royaume (et non la contemplation stérile de quelques idées) qui est la véritable finalité du philosophe. Dans ce royaume, la direction de l’État doit être inséparable, indistincte, de « la gestion de l’esprit » (politique culturelle ? travail stratégique conceptuel ?), unité propre à la norme antique et brisée seulement par les Modernes123. En jetant un pont entre le projet politique et le souci pédagogique, le couple maître-disciple se profile comme étant la cellule du royaume : le royaume spirituel commence par la suprématie assumée d’un homme et par le patronage et l’éducation qu’il offre à un élève124.

  • 125 « L’échec de sa volonté politique, le barrage que lui fit son milieu, ont tellement endigué et chas (...)

59La question des rapports du philosophe (et/ou du poète) avec la politique occupe dans le Cercle une place toute particulière. Les mémoires d’un historien proche du Cercle, Kurt Breysig, conservent la trace de longues considérations de George, en 1916, selon lesquelles le poète est parfaitement à même de s’occuper de politique – justement parce qu’il a fréquenté le sommet du Mont Blanc spirituel. Il n’est pas étonnant qu’un des leitmotive de la lecture politique de Platon par le Cercle de George soit la thèse selon laquelle Platon avait été contraint de ne s’occuper que de l’Académie, tandis que ses capacités et ses objectifs – sans parler de sa volonté – allaient plutôt dans le sens de la construction d’un royaume véritable, à la fois terrestre et spirituel125.

  • 126 C’est l’angle sous lequel Groppe 1997 a analysé l’idéologie et la pratique du Cercle.
  • 127 Parmi les « concurrents » les plus proches (et, du coup, les plus hostiles à l’égard des georgéens) (...)
  • 128 « Dessiner les types, les images normatives, les formes de la vie appartient, depuis, au style du p (...)
  • 129 Cf. Ajavon 2001, p. 7, qui examine l’eugénisme de Platon « comme un impensé majeur de l’histoire de (...)

60Il nous est difficile aujourd’hui d’évaluer le rôle énorme joué par la pédagogie dans les idées politiques allemandes durant le premier tiers du XXe siècle, nazisme compris. L’État (y compris l’État nazi) se comprenait comme établissement pédagogique (Erziehungsstaat)126. Comme nombre de mouvements contemporains, le Cercle de George éleva l’éducation au rang de véritable obsession127. Du coup, Platon était engagé dans une mise en abyme. Il était d’une part érigé en figure de culte (le culte étant la base de toute éducation), et d’autre part sa philosophie était lue comme une philosophie de la formation des individus ou, plus précisément, de l’élite, du noyau de l’État futur. Platon était donc à la fois héros, objet d’un culte, mais également théoricien de celui‑ci, modèle pour l’éducation et en même temps éducateur lui-même, le premier à avoir amalgamé le travail conceptuel concernant l’arete et l’effort pédagogique, le premier donc à charger la philosophie de la mission de déterminer la vie dans ses formes128. Hildebrandt tout particulièrement, mais aussi Singer, considéraient l’éducation platonicienne comme une prolongation de son eugénisme129. Le fait que Hildebrandt ait été médecin ne fut pas sans laisser des traces sur le destin interne de l’exégèse georgéenne de Platon, ce qui gêna bon nombre de membres du Cercle, dont la plupart des platonisants.

  • 130 Le débat sur la question de la nature homoérotique du Cercle de George – en raison de sa (relative) (...)
  • 131 Même aujourd’hui elle reste une question épineuse. On lit chez une platonisante contemporaine de re (...)
  • 132 Hildebrandt 1912, p. 38.
  • 133 Il est amusant que Hildebrandt ait été parmi ceux qui déniaient toute existence, au sein du Cercle, (...)
  • 134 Friedemann 1914, p. 50.
  • 135 Friedemann 1914, p. 63.
  • 136 « L’attitude philosophique signifie chez Platon moins l’esprit savant de la recherche que la pulsio (...)
  • 137 Cf. la manière curieuse, mais cohérente, qu’a Hildebrandt de traduire Symp. 209e5-210a1 sur les mys (...)

61Mais qui dit éducation platonicienne, dit surtout Éros130. Or la lecture « érotique » de Platon n’allait pas de soi à l’époque131. Le premier souci des georgéens était de combattre la réduction de l’éros platonicien à l’amour du savoir132, sans le ramener évidemment à l’amour sexuel (ou même sexué)133. Il s’agissait d’en faire la force fondamentale de l’ontologie humaine, plutôt qu’une affaire privée de l’individu bourgeois134. Non seulement l’éros était considéré comme le chemin qui mène vers l’idée en tant que finalité, mais l’idée elle-même était traitée comme « le sommet ardemment désiré du culte de l’éros » (erstrebte höhe des eroskultes)135. En fin de compte, la philosophie équivalait à une pulsion de créativité étatique équivalente à la pulsion érotique136. L’éros platonicien lu par George s’affranchissait de l’individuel et s’alignait sur l’intérêt suprême de l’État. Sans nier le caractère « gnoséophile » de l’amour platonicien, les georgéens le forçaient dans le sens d’une aspiration à connaître ce qu’il faut désirer, ce qui revenait pour eux à ce que l’individu désire ce que l’État souhaite137.

  • 138 Selon E.R. Curtius 1950, p. 153, Stefan George lui aurait dit, le 16.04.1911 : « D’aucuns croient q (...)
  • 139 Friedemann 1914, p. 134.

62La même surdétermination par l’État concerne également l’art. Le Cercle s’opposait vigoureusement à l’autonomie de l’art, à l’art pour l’art et autres idées décadentes courantes à l’époque. Il est intéressant de noter que dès 1911 George se réfère, dans une conversation, à la thèse platonicienne de l’unité entre l’ordre de l’État et celui de l’art138. Le problème des poètes chassés de la cité ne fut jamais épineux pour les platonisants du Cercle. La cité devient un Gesamtkunstwerk à condition que la poésie, comme tous les arts, serve la cause politique ; sinon cela ne donnera qu’« un bouquet de branches isolées et déjà mortes »139.

  • 140 Singer 1927, p. 231-232 ; Hildebrandt 1933, p. 28-29.

63L’idiome herméneutique dans lequel sont exprimés les textes en question semble si particulièrement, pour ainsi dire, auto‑focalisé, qu’on peut se demander dans quelle mesure les georgéens prirent position dans les débats « platonologiques » de leur temps. Par principe, ils essayaient de les éviter. Ils en parlent rarement, et jamais en détail ni de façon argumentée, mais on peut facilement reconstruire certaines de leurs options. Entre le Platon « unitarien » et le Platon « développementaliste », ils optèrent pour le premier, conformément à leur idée gestaltique. Quant au problème de la doctrine non écrite de Platon, les voix se divisèrent. Singer était plutôt dubitatif, tandis que Hildebrandt y était enclin140, ne serait-ce que par son intérêt pour tout ce qui était secret, mystérieux, initiatique, quand bien même sa rivalité à l’égard de l’ésotériste avéré qu’était J. Stenzel l’empêcha probablement de l’avouer.

  • 141 Suivant en cela un certain dialogisme de la poésie de George : cf. Wertheimer 1978.

64La forme dialogique de l’œuvre de Platon présente un problème intéressant. D’une part, cette forme, au même titre que le contenu, faisait l’objet d’un culte (notamment chez Friedländer 1928). Les georgéens se moquaient de ces lecteurs universitaires qui, comme Wilamowitz, regrettaient que Platon ne se soit jamais exprimé de manière plus affirmative. Enfin, dans le Cercle se pratiquait et se cultivait un certain art du dialogue141. D’autre part, tout comme cet art se réduisait souvent à l’écoute (et à la consignation par écrit, dans les journaux intimes, puis dans les mémoires) des « dits » (Sprüche) du Maître, dans les ouvrages platonisants du Cercle l’élément dialogique fut souvent sacrifié à un ton péremptoire et incitatif systématiquement imputé à Platon. Tout en exaltant le dialogue, les georgéens attribuaient à Platon, sans gêne aucune, une doctrine explicite, bien déterminée et aisément exprimable.

65Il n’est pas étonnant que les georgéens aient réservé un grand rôle au mythe, qu’il s’agisse des paraboles anagogiques contées par Socrate ou d’autres personnages, ou des « méta‑mythes », comme ceux du philosophe-roi ou du Bien. Cette mise en avant du mythe était, d’ailleurs, aussi audacieuse à l’époque du règne néokantien qu’elle est triviale aujourd’hui, y compris dans le domaine anglo‑saxon, après des décennies d’un analytisme crispé.

  • 142 Faber & Schlesier 1986.
  • 143 Pour une analyse nuancée des rapports de S. George avec le catholicisme et le christianisme en géné (...)

66Les georgéens avaient beau contester l’interprétation trop chrétienne de Platon : tout en faisant partie du retour au paganisme caractéristique de l’Allemagne du début du XXe siècle142, l’attitude georgéenne à l’égard de Platon est extrêmement chrétienne, voire cléricale143. L’œuvre de Platon était lue comme écriture sainte, la critique et l’analyse du texte étant abandonnées aux philologues. D’où le fait que pour les georgéens, le texte platonicien ne contient jamais de problèmes ou de contraintes d’ordre logique ou philologique. Les passages, voire les dialogues entiers qui recèlent des difficultés et qui retiennent par conséquent l’attention particulière des exégètes, n’étaient tout simplement pas convoqués.

67D’ailleurs, comme pour certains penseurs religieux, pour lesquels le but en soi n’est pas une bonne compréhension des Écritures, mais la vie en Dieu, les georgéens tenaient la connaissance, la compréhension de Platon pour secondaire. Leurs finalités premières étaient pratiques, et non pas savantes. S’ils voulaient ériger Platon en modèle, c’était pour appliquer sa philosophie à la vie politique et sociale de leur temps, et pour critiquer la communauté universitaire qui traitait Platon comme appartenant au passé.

Impact georgéen sur les études platoniciennes ?

68Qu’en est-il de l’interaction ou même de l’interdépendance entre l’interprétation savante de Platon et celle pratiquée dans le Cercle ? La seconde s’est construite en opposition à la première, et donc en est, dans ce sens, entièrement tributaire. Mais peut-on raisonnablement chercher un impact inverse ? À l’issue de leur confrontation, la seconde semble bien être passée à la trappe (et qui le trouverait étonnant ou, encore moins, regrettable ?).

  • 144 Il va de soi que cet oubli ne concerne pas les germanistes, spécialistes de l’œuvre et du Cercle de (...)
  • 145 Tigerstedt 1977, p. 32, 49-50, 126.
  • 146 La même chose peut être constatée au sujet de W. Jaeger. Il choisit d’émigrer avec sa femme non ary (...)
  • 147 P. ex. J. Schumpeter qui était ami de Salin.
  • 148 Bien qu’il y indique : « Le vocabulaire georgéen par endroits est adapté au sentiment stylistique a (...)

69Patientons pourtant un peu avant de tirer cette conclusion, car le bilan général risque, peut-être, de recéler quelques surprises. Certes, à l’heure actuelle, cet atelier inédit de production, assez prolifique, de textes sur Platon, et sans doute alternatif à l’université (par son type de production, le caractère de son contrôle interne, son mode d’argumentation, etc.), a pratiquement été oublié des platonisants144. Seul P. Friedländer reste une référence (parfois dans un sens critique, bien sûr145). Cela s’explique par son émigration aux États‑Unis146, pendant (et suite à) laquelle il entreprit des traductions-rééditions de son Platon de 1928, en le débarrassant de ses excès georgéens. E. Salin et K. Singer ont été lus jadis, beaucoup plus par leurs collègues économistes ou spécialistes d’autres sciences sociales147 que par les platonisants. Même K. Hildebrandt qui (après son évincement, en 1945, pour ses fidèles services au régime déchu) récidiva en 1959 avec une deuxième édition de son Platon de 1933, comportant étonnamment peu de changements148, a été jeté aux oubliettes.

70Et néanmoins, il serait erroné d’en déduire un oubli total. Pour évaluer l’impact de cette production, il faut en outre tenir compte du fait qu’une bonne partie des sciences de l’antiquité du début du siècle, tous pays et courants confondus, a été touchée par ce même oubli. Le cas des Altertumswissenschaften allemandes est évidemment encore aggravé par leur allégeance à un régime odieux (on utilise les termes « Selbstgleichschaltung », ou « Selbstfaschisierung »), qui a largement contribué au déplacement vers le monde anglophone du pôle des études classiques dans la seconde moitié du XXe siècle.

  • 149 (1901-1985), éminent penseur politique. Cf. Voegelin 1957, p. 6, 10, 14, 50, 139 où il évoque Hilde (...)
  • 150 (1881-1973), grand théoricien et praticien du droit.
  • 151 (1900-2002). Gadamer n’a plus vraiment besoin d’être présenté. Sur ses travaux sur Platon cf. Renau (...)
  • 152 Gadamer 1933, Gadamer 1935. C’est seulement dans les années 1960 qu’il adopta une position critique (...)
  • 153 Gadamer 1985, p. 41.

71Revenons au Cercle et à son éventuel impact. Salin et Hildebrandt continuèrent à traduire les dialogues bien après la guerre et leurs traductions continuèrent à paraître (particulièrement pour le second) pratiquement jusqu’à nos jours. Sans parler de P. Friedländer, constamment cité, d’autres textes trouvèrent toujours quelques lecteurs bienveillants. Parmi eux, il faut évoquer Eric Voegelin149 et Hans Kelsen150, mais surtout H.‑G. Gadamer151, auteur de recensions très favorables sur les travaux « platonologiques » de Hildebrandt152. Gadamer compta P. Friedländer parmi ses maîtres, fréquenta certains membres du Cercle, et si celui-ci suscitait parfois chez lui une irritation, il exerça aussi souvent sur lui une certaine fascination : « Quelque chose d’“extra ecclesiam nulla salus” émanait de son intérieur, et avec toute la retenue critique à l’égard d’une telle ésotérique, on était contraint de se demander s’il n’y avait pas du vrai là‑dedans – qui nous aurait à tous échappé153. »

  • 154 « Grâce au Cercle de Stefan George, la recherche a pu accéder aux éléments mythiques et religieux d (...)
  • 155 Nebel 1948, Nebel 1969.
  • 156 Kuhn 1934.
  • 157 Weinstock 1934, 1936.

72Quelques études platoniciennes universitaires ou para‑universitaires portent l’empreinte distincte, et parfois explicite, de l’impact georgéen, notamment ceux de Gerhard Krüger154 et Gerhard Nebel155. La différence, si importante aux yeux des protagonistes, entre la mouvance georgéenne et celle du « troisième humanisme » jaegerien ne l’était plus pour la génération suivante : les humanistes H. Kuhn156 et H. Weinstock157 ont fait publier leurs travaux platonisants dans la maison d’édition d’inspiration georgéenne Die Runde.

  • 158 L’auteur est alors un jeune phénoménologue, ex-étudiant de Heidegger.
  • 159 Le plus intéressant est celui de K. von Fritz 1931. En reprochant à F. J. Brecht d’être à la fois c (...)
  • 160 C’est la partie consacrée à la littérature en langue allemande qui nous intéresse ici : Manasse 195 (...)
  • 161 Manasse 1957, p. 5.

73L’impact georgéen a été thématisé dans, au moins, deux travaux de synthèse. Le premier lui est même entièrement consacré : il s’agit du livre de Franz Josef Brecht Platon und der George-Kreis158 paru déjà en 1929 (et qui n’avait donc pu tenir compte de l’ouvrage de Hildebrandt de 1933, sans parler des publications postérieures) qui fut, à son tour, remarqué par de nombreux comptes rendus (pas moins de 20)159. L’autre ouvrage fut publié après la guerre. Il s’agit d’un vaste panorama, en trois volumes, des travaux récents sur Platon dont l’auteur est Ernst Moritz Manasse160. Selon lui, après Nietzche et les néokantiens, « l’engouement pour Platon dans le Cercle de George fut d’une très grande importance. […] Quelle que soit la part du vrai et du faux dans ce qu’ils ont vu, il est certain que l’impact de George a fait de Platon en Allemagne un compagnon déterminant des décisions contemporaines161. »

74Les rapports qu’entretient l’interprétation georgéenne avec certaines autres lectures contemporaines, notamment celles de W. Jaeger et de J. Stenzel, présentent pour les études de la réception un cas d’école très instructif. Élèves de Wilamowitz, ces deux savants ont développé une approche de Platon qui n’était pas aussi distincte de celle des georgéens qu’ils l’eussent souhaité (les uns comme les autres). Ils eurent beau s’envoyer des piques, les critiques extérieurs finirent par les assimiler. Leur proximité ne leur resta d’ailleurs pas cachée. Un épisode amusant est raconté dans une lettre de F. Wolters (professeur ordinaire d’histoire à Kiel à partir de 1923) à Stefan George, à propos du barrage fait, sous la houlette de Wilamowitz, à Hildebrandt lorsque celui-ci brigua un poste à l’Université de Berlin (et cela malgré un vote positif : 17 contre 9) :

  • 162 Lettre de F. Wolters à S. George du 14.02.1927 ; Philipp 1998, p. 218-219.

Pour illustrer la chose, il est utile de savoir que cet hiver, Jaeger, dans son séminaire sur Platon [Platokolleg], pour la première fois a complètement changé, et présente Platon soudainement comme un grand penseur et créateur de l’État, éducateur de la jeunesse à partir de l’éros divin, etc., c’est-à-dire qu’il plagie Friedemann et Hildebrandt sans les nommer – Nietzsche a aussi été évoqué une seule fois et dans une proposition subordonnée, pour mieux le piller. Ici, le professeur Stenzel, second [scil. après W. Jaeger] pilier de Wilamowitz, a fait la même chose dans une conférence en janvier : au lieu du Platon scientifique, d’un coup, on a eu affaire au grand éducateur à la cause de l’État ! Je l’ai accosté après la conférence et je lui ai dit seulement : « Ce n’est pas trop tôt ! ». À sa question étonnée « pourquoi ? », je lui ai dit que lui et Jäger [sic] enseignaient au sujet de Platon ce que nous avions enseigné depuis des décennies, sur quoi il a bredouillé : ouais, lui et Jaeger sont parvenus maintenant de manière indépendante à cet avis. Je l’ai regardé et lui ai dit : « Alors nous sommes en train de gagner ! », à quoi a suivi sa réponse, à peine audible : « on dirait ». Mais cela ne le laissa pas en paix, et dimanche il est venu chez moi et a essayé de me persuader qu’il y avait quand même une différence entre notre conception de Platon et celle des philologues. Je le lui ai accordé volontiers : tandis que les philologues croient pouvoir sauver le monde encore une fois à l’aide de la dialectique de Platon, nous trouvons, après deux millénaires, ce moyen épuisé et avons un meilleur slogan et un meilleur attrait pour la jeunesse. Il s’est alors éclipsé. – Maintenant, ils aimeraient tirer un profit exclusif de ces idées volées, puisqu’il n’y a que des philologues qui sauraient parler de Platon et en juger – ainsi dit Jaeger. Le temps est venu, Maître, de rééditer Friedemann, et de démasquer ceux-là dans une brève préface162.

75Le mouvement ambivalent de rapprochement et de distanciation que révèle cette anecdote est tout à fait caractéristique de la volonté de défier l’institution universitaire, tout en cherchant à en être reconnu. Cette démarche n’est pas privée d’une certaine cohérence : le Mouvement Spirituel tentait de transformer l’université en établissement d’éducation et pas seulement d’enseignement, de la faire évoluer dans le sens de l’Académie platonicienne (ou dans celui qu’ils lui attribuaient).

  • 163 Wichmann 1966.
  • 164 Avec, pour sous-titre, « Une étude de la structure idéologique du mouvement de libération national- (...)
  • 165 Bannes 1935, p. 106-107. Le chapitre « Hitlers Kampf und Platons Staat : eine Studie über den ideol (...)

76Enfin, sans surprise, le platonisme georgéen constitua une référence dans les travaux sur Platon sous le national-socialisme (ainsi que chez les sympathisants plus ou moins néo‑nazis bien après la fin du régime163). Là aussi régna la concurrence : un certain J. Bannes, auteur d’un ouvrage au titre programmatique « Le combat de Hitler et l’État de Platon »164, fut très agacé qu’on tienne désormais un certain George-Kreis pour incontournable dans l’approche de Platon : lui-même avouait croire pouvoir passer outre les publications de Friedemann ou de Hildebrandt et se limiter « presque exclusivement » aux textes de Platon165.

  • 166 Un domaine qui n’est guère moins vaste et moins important à étudier serait les rapports entre la le (...)
  • 167 Kim 2010, p. 177-185, 230-287, montre dans l’approche heideggérienne une synthèse de Natorp et de H (...)

77Un domaine important, qui reste à explorer, consisterait à examiner les inspirations éventuelles du platonisme georgéen chez Heidegger, notamment dans ses lectures de Platon166. On se contentera ici de quelques indications concises. Certaines bases idéologiques communes à George et à Heidegger (comme le conservatisme ou la méfiance vis‑à‑vis de la modernité ou la conviction que les anciens étaient des penseurs supérieurs aux modernes) n’excluaient pas des divergences. Heidegger misait sur les présocratiques, tandis que George (après un bref épisode « païen », au sein du groupuscule des cosmistes munichois qui cherchait à renouer avec les couches les plus archaïques de l’histoire et du mythe) intronisa Platon au-dessus des autres divinités de son Cercle. En outre, l’envergure et l’originalité incontestables de la pensée de Heidegger ne permettent pas de parler d’une quelconque influence directe du Cercle de George – ou d’ailleurs de qui que ce soit, bien qu’il ne faille pas perdre de vue que cette originalité fut, en partie, soigneusement conçue et mise en scène par Heidegger lui-même qui préférait penser l’être et quelques penseurs de l’être, sans s’abaisser à historiciser sa propre manière de le (et les) penser167.

  • 168 Stenzel 1956, p. 79 ; Stenzel [1926] 1956, p. 155-156 ; Maiatsky 2005, p. 16-36.
  • 169 On peut dire sans exagération que, en dehors de l’Allemagne, ces études, notamment celle du poème D (...)
  • 170 Friedländer 31964, p. 242.
  • 171 Heidegger 1969, p. 77.
  • 172 Heidegger 1947, p. 25.

78Aussi singulier que soit donc l’idiome heideggérien, les indices de ses affinités avec celui du Cercle de George sont multiples. Heidegger a sans doute tenu compte de toute l’ambivalence de l’apologie georgéenne de Nietzsche, notamment dans son rapport à Platon. Aussi bien le Cercle que Heidegger sont paradoxalement revenus à Platon via l’anti-platonisme de Nietzsche. Ensuite, le dépassement phénoménologique du néokantisme réalisé par Heidegger fut concordant avec la critique georgéenne des néokantiens et avec le retour à l’intuition qu’elle leur opposait. Celui-ci s’articulait par l’exaltation pléthorique de la « Schau », dans de nombreux textes du Cercle, platonisants ou non, qui a sans doute trouvé un écho dans ce que d’aucuns appellent « le tournant scopique » effectué par Heidegger (dès le milieu des années 1920 et dont témoigne clairement son opus magnum de 1927, Sein und Zeit, qui influença également d’autres interprètes168). Plus tard, toute la poétologie de Heidegger fut à plusieurs égards redevable à Stefan George et à son Cercle : Heidegger lut Hölderlin à travers le georgéen Norbert von Hellingrath ; par Max Kommerell, qui, avant de devenir son collègue à la faculté, avait été un intime de George, Heidegger fit connaissance de sa poésie, à laquelle il consacra des études, petites de taille, mais primordiales pour la mise en forme de sa propre poétique169. La discussion, célèbre depuis, autour de la traduction et de l’interprétation d’aletheia s’est engagée avec P. Friedländer, son proche collègue de faculté à Marbourg (nommé en 1920, Heidegger en 1923) qui, dans la deuxième édition de son Platon, s’opposa à la lecture de Heidegger, pour reconnaître par la suite partiellement son bon droit dans la troisième170, tout en contraignant Heidegger à céder sur ses positions171. On peut aussi voir dans l’interprétation heideggérienne de l’aletheia une tension certaine avec le concept de paideia : celle-ci est une condition de la conversion-retournement à la vérité, qui d’autre part n’est pas cachée-voilée. La paideia est donc un chemin qui passe par la (re)connaissance d’un prétendu voilement de l’Être172. C’est, somme toute, une même tension qui régit l’attitude des georgéens vis-à-vis de la science.

79Comme on l’a déjà évoqué, G. Krüger, par exemple, qui, dans son étude platonicienne reconnut par un hommage vibrant sa dette à l’égard des georgéens, était doctorant chez Heidegger.

  • 173 Weigand 1971, p. 95 : « Und ist Platon-Bild Heideggers und das seiner Schule unabhängig vom Platon- (...)

80Tout fait donc penser que la question de savoir si « l’image de Platon chez Heidegger et dans son école est pensable indépendamment de l’image de Platon dans le Cercle de George »173 doit trouver une réponse négative. Elle mérite à tout le moins d’être prise au sérieux et étudiée plus en profondeur.

En guise de conclusion

  • 174 D’habitude, on ne fait pas remonter cette expression au-delà de Derrida 1992, p. 13. Mais elle est (...)

81Il serait enfantin voire méthodologiquement vicieux de tenter de comparer le Platon georgéen avec le Platon « en tant que tel », « lui‑même ». Mais il est permis de comparer la violence interprétative174 georgéenne avec celle d’autres lectures, tant contemporaines que postérieures. Le Cercle de George nous donne un bel exemple de ce qu’on appelle surinterprétation ou overinterpretation. Les traits sont forcés, le contenu de l’œuvre platonicienne schématisé, appauvri. De plus, les procédures scientifiques de vérification, communication et discussion sont bafouées. L’oubli dont ces ouvrages sont devenus l’objet est‑il donc mérité ? Oui, si l’on veut être à tout prix et au premier degré « scientifique », et si l’on croit que celui qui se veut scientifique est par là même exempt de « misreadings » de diverses sortes. Non, si l’on se rend compte que le travail interprétatif le plus académique ne peut être lui non plus complètement exempt des pires dérives. Car la première chose qu’il convient de constater, c’est que l’interprétation georgéenne constitua aussi une réaction. Les lectures néokantienne et positiviste qui constituèrent ses cibles principales avaient fait preuve d’une violence interprétative qui, bien que fructueuse, rendit légitime leur critique. Les georgéens répondirent à la violence par la violence, et la leur révéla, dans l’œuvre de Platon, ce que d’autres violences avaient caché.

  • 175 Cf. « Konkurrenz im wissenschaftlichen Feld », Kolk 1998, passim ; cf. König & Lämmert 1999.
  • 176 Wundt 1914, Wilamowitz 1919, Jaeger 1928. Cf. Canfora 1987, Orozco 1994.

82Nous avons déjà évoqué la pertinence du concept de « concurrence » (plus que d’opposition) pour caractériser les rapports entre la lecture universitaire de Platon et celle du Cercle de George175. Les traits communs sont moins visibles et moins spectaculaires que les divergences, mais néanmoins substantiels. Aussi bien Wilamowitz que Hildebrandt et d’autres platonisants du Cercle se considéraient comme platoniciens (Platoniker) (et seulement suite et grâce à cela connaisseurs de Platon), bravant ainsi l’esprit de détachement scientifique hérité du XIXe siècle. Les deux camps (et conséquemment leurs lectures respectives de Platon) étaient anti-démocratiques, anti‑modernistes, réactionnaires et anti-bourgeois. En effet, on peut résumer la démarche platonisante du Cercle de George comme une réaction à la Modernité, une réaction déguisée en protestation contre l’appropriation de Platon par le positivisme universitaire. L’intérêt pour Platon revêtait ici un caractère ouvertement perspectiviste (dans le sens de Nietzsche), donc subordonné à d’autres impératifs. Déjà en cela, on peut dire qu’il était contraire à l’attention désintéressée que porte (ou doit porter) une science à son objet. La réalité se distingue évidemment d’une telle image d’Épinal. Les propos anachroniques et perspectivistes étaient monnaie courante dans les travaux des platonisants de divers crus176.

  • 177 Ce n’est pas ici le lieu de revenir au dicton, souvent commenté, que Salin dut entendre du Maître : (...)

83C’est aussi pour une autre raison que l’opposition à la science établie s’avère factice. Le Cercle n’était pas si hostile à la science qu’il voulait le faire croire177 : pratiquement tous les platonisants du Cercle étaient liés aux universités et, sans doute, non contre leur volonté. D’ailleurs, une partie des articles et des comptes rendus écrits par les georgéens parut dans des revues scientifiques. D’un autre côté, la science universitaire ne fut pas unanimement antagoniste à la cause georgéenne, loin de là. Il serait donc erroné de considérer « l’université » et « le Cercle de George » comme deux mondes étanches et hostiles.

  • 178 P. ex., dans une lettre de 1963, Hildebrandt demandait à R. Boehringer qu’il introduise des modific (...)

84Inversement, l’unanimité des georgéens (qui auraient été tous soudés contre la scientifisation de Platon) était elle-même un idéologème du Cercle, car S. George ne tolérait (ou plutôt ne voulait faire apparaître) aucune polémique interne. En réalité, la fidélité constamment soulignée à l’élan novateur de Friedemann, ou la manière de se citer ou de se renvoyer mutuellement la balle constituaient une façade, et l’année 1933 (marquée à la fois par l’arrivée de Hitler au pouvoir et la mort de S. George) mit fin à une unité depuis longtemps lézardée. La correspondance de l’après-guerre entre les auteurs de mémoires (et de chroniques plus ou moins hagiographiques), parmi lesquels certains platonisants, révéla des désaccords majeurs178, notamment sur l’eugénisme ou sur le caractère utopique ou non de la République. Mais en étudiant la question des rapports entre les platonisants du Cercle de George et le monde universitaire, il faut veiller à ne pas homogénéiser non plus celui-ci et sa réception du platonisme georgéen.

  • 179 Cf. les travaux de F. González, G. Press, V. Tejera.
  • 180 Cf. notamment, parmi tant d’autres, les travaux de L. Brisson.
  • 181 Cette thèse a été commentée et assumée aussi à gauche, chez Castoriadis ou Badiou.
  • 182 Cf. les études de L. Brisson, K. Dover, C. Osborne, D. Halperin, J. Winkler.
  • 183 La littérature sur ces sujets est, à l’heure actuelle, immense et à peine quantifiable.

85Il y a encore un phénomène assez étonnant qui empêche de parler d’un oubli complet des travaux platonisants des georgéens. Outre le style et autres distinctions soigneusement recherchées, les thèses avancées dans ces travaux ne nous semblent plus aujourd’hui si provocatrices. Certaines d’entre elles vont de soi pour la plupart des lecteurs actuels de Platon : cela vaut (évidemment, avec toutes sortes de déplacements et de modifications) autant pour l’importance du dialogue179 que pour la place accordée aux mythes180, autant pour la prépondérance du politique181 que pour le rôle de l’éros182, et pour la portée éducative de la philosophie platonicienne. On peut même dire que le dialogisme, le mythe, le politique et l’éros se présentent, ces dernières décennies, comme autant de chantiers très dynamiques, sinon de vecteurs d’un véritable renouveau dans les études platoniciennes183. D’autres éléments de l’interprétation georgéenne, comme l’approche « unitarienne » (vs. développementaliste) de l’œuvre ou la perspective « intuitiviste » (vs. dialectique ou discursive) sur l’épistémologie platonicienne, sont tout à fait défendables et partagés par certains chercheurs (tout en étant contestés par d’autres, dans le cadre de la polémique savante). Il serait évidemment naïf et ridicule de prétendre que ces idées ont été empruntées par les platonisants universitaires au Cercle de George. Mais il est possible qu’une diffusion, en quelque sorte, capillaire ait bien eu lieu (l’impact de P. Friedländer a dû jouer un rôle majeur). La première génération des chercheurs de l’après-guerre (en Allemagne) connaissait encore la provenance de ces idées, sans vouloir en citer la source, les suivantes l’ignorèrent en toute bonne foi, surtout avec la magistrale translatio du centre de gravité des études platoniciennes vers l’aire anglo‑saxonne.

86On pourrait aussi supposer que la domination des paradigmes précédents (positiviste, néokantien, spiritualiste…) de l’interprétation de Platon était si grande que, pour faire entendre – puis, éventuellement accepter – ces thèses, il fallait une place extra‑territoriale (par rapport à l’université), un mode collectif d’énonciation, une instrumentalisation ouverte de Platon et une intonation bien distincte et fort provocatrice : ce sont sans doute ces facteurs (plutôt que le contenu même de l’interprétation) qui furent les plus gênants pour l’institution universitaire.

87Les enjeux perspectivistes et auto-herméneutiques de cette interprétation exigeaient qu’elle fût non seulement inventée et proposée, mais aussi, pour ainsi dire, « testée », pratiquée, exercée à l’intérieur du Cercle. Et on peut dire qu’elle le fut : le dialogue fut, à sa manière, constamment pratiqué, ou en tous cas mis en scène dans les conversations du Maître avec ses disciples, de même qu’entre les disciples ; l’éros, qu’il soit homo‑ou supra‑sexuel, ne fut sans doute pas seulement déclaré, mais aussi exercé de diverses manières ; toutes les activités du Cercle furent subordonnées à la politique « impériale » que menait le leader (dans ce sens la thèse du « tout politique » fut bien mise en pratique) ; lequel orchestrait un culte autour du mythe considéré comme une vérité suprême, que lui-même incarnait ; enfin, il n’y a pas lieu de mettre en doute les velléités pédagogiques de George. Le Cercle interprétait donc Platon à travers sa propre pratique. La question se pose, bien sûr, de savoir si l’on peut accorder à une telle herméneutique pratique et efficiente ne serait-ce qu’une ombre de légitimité scientifique. Sans doute non. Mais peut-on dire que les interprètes universitaires étaient indépendants de leur propre pratique lorsqu’ils voyaient (et pour une bonne partie, continuent à voir) en Platon une préfiguration du scholar moderne ?

88En évoquant cette page (partiellement et sélectivement) oubliée de la réception platonicienne, on ne vise ici aucunement à réparer une quelconque « injustice historique », ni bien sûr à appeler à un quelconque « retour aux georgéens ». L’oubli est une forme, normale et fréquente, d’appropriation philosophique ou culturelle en général. Il possède ses mobiles et ses raisons, ses mécanismes, sa nécessité, aussi bien que sa part de contingence. Cet oubli fait finalement partie de la chose elle‑même et doit donc être étudié et compris avec elle. Tout enraciné dans l’histoire qu’il est, cet oubli ne nous donne aucune excuse pour ignorer ce chapitre, pour le moins singulier, de la réception de Platon au XXe siècle.

Haut de page

Bibliographie

Ajavon, FR.-X. 2001 : L’eugénisme de Platon, Paris, 2001 (Ouverture philosophique).

Andreae, W. 1913 : « Platons Poikilia und das Jahrbuch für die geistige Bewegung », Magdeburgische Zeitung, Wissenschaftliche Wochenbeilage, 1913, Nr. 33-35.

Andreae, W. 1923 : Platos Staatsschriften : griechisch und deutsch. 1, Briefe, Text durchgesehen und neu übersetzt, erläutert und eingeleitet von Andreae, W., Iéna, 1923 (Die Herdflamme, 5).

Appelhans, J. 2002 : Martin Heideggers ungeschriebene Poetologie, Tübingen, 2002 (Studien zur deutschen Literatur, 163).

Aurnhammer, A. & TH. Pittrof (éd.) 2002 : Mehr Dionysos als Apoll : antiklassizistische Antike-Rezeption um 1900, Francfort-sur-le-Main, 2002 (Das Abendland. Neue Folge, 30).

Bannes, J. 1935 : Platon : die Philosophie des heroischen Vorbildes, Berlin, 1935.

Bertram, E. 1918 : Nietzsche : Versuch einer Mythologie, Berlin, 1918. [71929 ; traduit de l'allemand sur la septième édition par R. Pitrou : Nietzsche : essai de mythologie, Paris, 1932.]

Boehringer, R. 1935a : Das Antlitz des Genius : Platon, Breslau, 1935.

Boehringer, R. 1935b : Platon : Bildnisse und Nachweise, Breslau, 1935.

Borchardt, R. 1905 : Das Gespräch ueber Formen und Platons Lysis deutsch, Leipzig, 1905.

Braungart, W. 1997 : Ästhetischer Katholizismus : Stefan Georges Rituale der Literatur,Tübingen, 1997 (Communicatio, 15).

Brecht, F. J. 1929 : Platon und der George-Kreis, Leipzig, 1929 (Das Erbe der Alten. 2. Reihe, 17).

Buber, M. 1972 : Briefwechsel aus sieben Jahrzehnten, 1. 1897-1918, Heidelberg, 1972.

Calder, W.M. III 1980 : « The Credo of a New Generation : Paul Friedländer to Ulrich von Wilamowitz-Moellendorff », Antike und Abendland, 26 (1980), p. 90-102.

Canfora, L. 1987 : « Platon im Staatsdenken der Weimarer Republik », dans H. Funke (éd.), Utopie und Tradition : Platons Lehre vom Staat in der Moderne, Würzburg, 1987, p. 133-147.

Canfora, L. 1995 : Politische Philologie : Altertumswissenschaften und moderne Staatsideologien, Stuttgart, 1995 [traduction abrégée, par V. Breidecker, U. Hausmann & B. Hufer, de : Le Vie del clacissismo, Rome-Bari, 1989 (Laterza. Biblioteca di cultura moderna, 971)].

Curtius, E. R. 1950, « Stefan George im Gespräch », dans Id., Kritische Essays zur europäischen Literatur, Berne, 1950, p. 138-157.

David, C. 1952 : Stefan George : son œuvre poétique, Lyon, 1952 (Bibliothèque de la Société des études germaniques, 9). [Trad. all. : Stefan George : sein dichterisches Werk, Munich, 1967 (Literatur als Kunst).]

Derrida, J. 1992: « Force of Law: the ‘Mystical Foundation of Authority’« , dans D. Cornell, M. Rosenfeld & D. G. Carlson (éd.), Deconstruction and the Possibility of Justice, New York, 1992, p. 3-67. [= Force de loi : le « fondement mystique de l’autorité », Paris, 1994 (La philosophie en effet).]

Dihle, A. 1989 : « Bundesrepublik Deutschland : die griechische Philologie », dans La filologia greca e latina nel secolo XX : atti del Congresso internazionale, Roma, Consiglio Nazionale delle Ricerche, 17-21 settembre 1984, 2 vol. , Pise, 1989 (Bibloteca di studi antichi, 56), vol. 2, p. 1019-1042.

Faber, R. & Ch. Holste (éd.) 2000 : Kreise, Gruppen, Bünde : zur Soziologie moderner Intellektuellenassoziation, Würzburg, 2000.

Faber, R. & R. Schlesier (éd.) 1986 : Die Restauration der Götter : antike Religion und Neo-Paganismus, Würzburg, 1986.

Frede, D. 1995 : « Die wundersame Wandelbarkeit der antiken Philosophie in der Gegenwart », dans E.-R. Schwinge (éd.), Die Wissenschaften vom Altertum am Ende des 2. Jahrtausends n. Chr. : 6 Vorträge gehalten auf der Tagung der Mommsen-Gesellschaft 1995 in Marburg, Stuttgart, 1995, p. 9-40.

Fricker, Chr. (éd.) 2009 : Friedrich Gundolf, Friedrich Wolters : ein Briefwechsel aus dem Kreis um Stefan George, Cologne, 2009.

Friedemann, H. 1914 : Platon : seine Gestalt, Berlin, 1914 (Blätter für die Kunst, 10) ; 21931, Berlin, mit einem Nachwort von K. Hildebrandt.

Friedländer, P. 1928-1930 : Platon, 2 vol. 1, Eidos, Paideia, Dialogos. 2, Die platonischen Schriften, Berlin, 1928-1930. [Deuxième éd. en 3 vol. 1, Seinswarheit und Lebenswirklichkeit. 2, Die platonischen Schriften, erste Periode. 3, Die platonischen Schriften, zweite und dritte Periode, Berlin, 1954-1960 ; troisième éd. « revue et augmentée », Berlin, 1960-1964.]

Fritz, K. von 1931 : Compte rendu de F. J. Brecht 1929, Gnomon, 1931, p. 356-363.

Frommel, W. 1932 : Der dritte Humanismus, Berlin, 1932 [sous le pseudonyme de Lothar Helbing].

Gadamer, H.-G. 1933 : « Die neue Platoforschung », Logos, 22 (1933), p. 63-79.

Gadamer, H.-G. 1935 : recension de Hildebrandt 1933, Deutsche Literaturzeitung, 3. Folge, 6.1 (1935), p. 4-13.

Gadamer, H.-G. 1964 : « Plato und die Vorsokratiker », dans F. Wiedmann (éd.), Epimeleia : die Sorge der Philosophie um den Menschen. Festschrift für Helmut Kuhn zu seinem 65. Geburtstag, Munich, 1964, p. 127-142. Repris dans H.-G. Gadamer, Gesammelte Werke. 6, Griechische Philosophie. 2, Tübingen, 1985, p. 58-70. [Trad. fr. par D. Ipperciel dans H.-G. Gadamer, Interroger les Grecs : Études sur les présocratiques, Platon et Aristote, sous la direction de F. Renaud, Montréal, 2006 (Noesis).]

Gadamer, H.-G. 1985 : « Stefan George (1868-1933) », dans H. J. Zimmermann (éd.)., Die Wirkung Stefan Georges auf die Wissenschaft : ein Symposium, Heidelberg, 1985 (Supplemente zu den Sitzungsberichten der Heidelberger Akademie der Wissenschaften, Philosophisch-historische Klasse, 1984, vol. 4), p. 39-49. [Repris dans H.-G. Gadamer, Gesammelte Werke. 9. Ästhetik und Poetik. 2. Hermeneutik im Vollzug, Tübingen, 1993, p. 258-270.]

Goldsmith, U.K. 1985: « Wilamowitz and the Georgekreis : new documents », dans W.M. Calder III, H. Flashar & T. Lindken (éd.), Wilamowitz nach 50 Jahren, Darmstadt, 1985, p. 583-612.

Goldsmith, U.K. 1985b : « Wilamowitz as Parodist of Stefan George », Monatshefte, 77.1 (1985), p. 79-87.

Groppe, C. 1997 : Die Macht der Bildung : das deutsche Bürgertum und der George-Kreis 1890-1933, Cologne, 1997 (Bochumer Schriften zur Bildungsforschung, 3).

Gundolf, F. 1911 : « Wesen und Erziehung », Jahrbuch für die geistige Bewegung, 2 (1911), p. 10-35.

Gundolf, F. 1920 : George, Berlin, 1920.

Gundolf, E. & K. Hildebrandt 1923 : Nietzsche als Richter unserer Zeit, Breslau, 1923.

Heidegger, M. 1947 : Platons Lehre von der Wahrheit, mit einem Brief über den « Humanismus », Berne, 1947 (Sammlung, Überlieferung und Auftrag. Reihe : Probleme und Hinweise. Bd. 5). [Trad. fr. d’A. Préau dans M. Heidegger, Questions II, sous le titre : « La doctrine de Platon sur la vérité », Paris, 1968 (Classiques de la philosophie), p. 117-163.]

Heidegger, M. 1969 : « Das Ende der Philosophie und die Aufgabe des Denkens », dans Id., Zur Sache des Denkens, Tübingen, 1969, p. 61-80. [Trad. fr. par J. Beaufret & F. Fédier dans Kierkegaard vivant : colloque organisé par l’UNESCO, Paris, 21-23 avril 1964, Paris, 1966, p. 165 sqq., reprise dans M. Heidegger, Questions IV, Paris, 1976 (Classiques de la philosophie), p. 107-139.]

Hermann, F.-W. von 1999 : Die zarte, aber helle Differenz : Heidegger und Stefan George, Francfort-sur-le-Main, 1999.

Hildebrandt, K. 1910 : « Hellas und Wilamowitz : zum Ethos der Tragödie », Jahrbuch für die geistige Bewegung, 1 (1910), p. 64-117.

Hildebrandt, K. 1912 : Platons Gastmahl, neu übertragen und eingeleitet von Hildebrandt, K., Leipzig, 31912 (Die philosophische Bibliothek, 81).

Hildebrandt, K. 1920: Norm und Entartung des Menschen, Dresde, 1920.

Hildebrandt, K. 1920: Norm und Verfall des Staates, Dresde, 1920.

Hildebrandt, K. 1921 : « Besprechung von Platon von U. von Wilamowitz-Moellendorff », Preußische Jahrbücher, 186 (1921), p. 268-270.

Hildebrandt, K. 1930-1931 : « Das neue Platon-Bild : Bemerkungen zur neueren Literatur », Blätter für deutsche Philosophie, 4.2 (1930-1931), p. 180-192.

Hildebrandt, K. 1933 : Platon : Der Kampf des Geistes um die Macht, Berlin, 1933.

Hildebrandt, K. 1936 : Platons vaterländische Reden : Apologie, Kriton, Menexenos, übertragen und eingeleitet von Hildebrandt, K., Leipzig, 1936.

Hildebrandt, K. 1960 : Das Werk Stefan Georges, Hamburg, 1960.

Hildebrandt, K. 1965 : Erinnerungen an Stefan George und seinen Kreis, Bonn, 1965.

Howald, E. 1930 : Recension de l’ouvrage de K. Singer 1927, Neue Zürcher Zeitung, 16.02.1930.

Immisch, O. 1922 : Recension de Salin 1921, Viertel Jahresschrift für Sozialund Wirtschaftsgeschichte, 16 (1922), p. 451-456.

Jaeger, W. 1928 : « Platons Stellung im Aufbau der griechischen Bildung », Die Antike, 4 (1928), p. 1-13, 85-98, 161-176.

Jaeger, W. 1934-1947 : Paideia : die Formung des griechischen Menschen, 3 vol. , Berlin, 1934, 1944, 1947.

Karlauf, Th. 2007 : Stefan George : die Entdeckung des Charisma. Biographie, Munich, 32007.

Keilson-Lauritz, M. 1987 : Von der Liebe die Freundschaft heisst : zur Homoerotik im Werk Stefan Georges, Berlin, 1987 (Homosexualität und Literatur, 2).

Kim, A. 2010 : Plato in Germany. Kant – Natorp – Heidegger, Sankt Augustin, 2010 (International Plato Studies, 27).

Kolk, R. 1998 : Literarische Gruppenbildung : am Beispiel des George-Kreises 1890-1945, Tübingen, 1998 (Communicatio, 17).

König, Ch. & E. Lämmert (éd.), 1999 : Konkurrenten in der Fakultät. Kultur, Wissen und Universität um 1900, Francfort-sur-le-Main, 1999.

Krüger, G. 1939 : Einsicht und Leidenschaft : das Wesen des platonischen Denkens, Francfort-sur-le-Main, 1939, 21948, 61992.

Kuhn, H. 1934 : Sokrates : ein Versuch über den Ursprung der Metaphysik, Berlin, 1934.

Laks, A. 2003 : « Platon entre Cohen et Natorp. : aspects de l'interprétation néokantienne des idées platoniciennes », Historia philosophica, 1, 2003, p. 15-42 [Trad. angl. : « Plato between Cohen and Natorp », postface à P. Natorp, Plato’s Theory of Ideas, trad. V. Politis et J. Connolly, Sankt Augustin, 2004 (Academia), p. 453-483.]

Landmann, E. 1923 : Die Transzendenz des Erkennens, Berlin, 1923.

Landmann, E. 1963 : Gespräche mit Stefan George, Düsseldorf-Munich, 1963.

Landmann, E. 1971 : Stefan George und die Griechen : Idee einer neuen Ethik, Amsterdam, 21971.

Landmann, M. 1941 : « Socrates as a Precursor of Phenomenology », Philosophy and Phenomenological Research, 2.1 (sept. 1941), p. 15-42. (trad. angl. par W. Frankena ; = chap. 1, « Sokratische und phänomenologische Methode », de Erkenntnis und Erlebnis : phänomenologische Studien, Berlin, 1951).

Landsberg, P. L. 1923 : Wesen und Bedeutung der platonischen Akademie : eine erkenntnissoziologische Untersuchung, Bonn, 1923 (Schriften zur Philosophie und Soziologie, 1).

Leisegang, H. 1929 : Die Platondeutung der Gegenwart, Karlsruhe, 1929 (Wissen und Wirken, 59).

Lembeck, K.-H. 1994 : Platon in Marburg : Platon-Rezeption und Philosophiegeschichts-philosophie bei Cohen und Natorp, Würzburg, 1994 (Studien und Materialien zum Neukantianismus, 3).

Liegle, J. 1923 : Untersuchungen zu den Platonischen Lebensformen, Dissertation, Heidelberg (Dactylogr., 76 p.).

Liegle, J. 2007 : Litterae Augustae : Augusteische Dichtungen und Texte des Princeps in deutscher Übersetzung, éd. par A. Kerkhecker et al., Bâle, 2007.

Losemann, V. 1977 : Nationalsozialismus und Antike : Studien zur Entwicklung des Faches Alte Geschichte 1933-1945, Hambourg, 1977 (Historische Perspektiven, 7).

Löwe, Th. 2004 : « Georg Picht : vom Birklehof zur Bildungsoffensive », Neue Sammlung, 44.4 (2004), p. 517-528.

Maiatsky, M. 2005 : Platon penseur du visuel, Paris, 2005 (Commentaires philosophiques).

Manasse, E. M. 1957 : Bücher über Platon.1. Werke in deutscher Sprache, Tübingen, 1957 (= Philosophische Rundschau, 5 [1957], Beiheft 1).

Marwitz, H. 1946 : « Stefan George und die Antike », Würzburger Jahrbücher für die Altertumswissenschaft, 1 (1946), p. 226-257.

Matuschek, S. (éd.) 2002 : Wo das philosophische Gespräch ganz in Dichtung übergeht : Platons Symposion und seine Wirkung in der Renaissance, Romantik und Moderne, Heidelberg, 2002 (Jenaer germanistische Forschungen : neue Folge, 13).

Natorp, P. 1921 : Platons Ideenlehre : eine Einführung in den Idealismus, Leipzig, 21921 (11903).

Nebel, G. 1948 : Griechischer Ursprung, 1. Band, Wuppertal, 1948.

Nebel, G. 1969 : Sokrates, Stuttgart, 1969.

Orozco, T. 1994 : « Die Platon-Rezeption in Deutschland um 1933 », dans I. Korotin (éd.), Die besten Geister der Nation : Philosophie und Nationalsozialismus, Vienne, 1994, p. 141-185.

Orozco, T. 1995 : Platonische Gewalt : Gadamers politische Hermeneutik der NS-Zeit, Hambourg-Berlin, 1995 (Ideologische Mächte im deutschen Faschismus, 7).

Philipp, M. 1998 : Stefan George, Friedrich Wolters : Briefwechsel, 1904-1930, Amsterdam, 1998 (Castrum peregrini, 233-235).

Press, G.A. 1996 : « The State of the Question in the Study of Plato », The Southern Journal of Philosophy, 34.4 (1996), p. 507-532.

Raschel, H. 1984 : Das Nietzsche-Bild im George-Kreis : ein Beitrag zur Geschichte der deutschen Mythologeme, Berlin-New York, 1984 (Monographien und Texte zur Nietzsche-Forschung, 12).

Ratti, F. 2010 : « Der Begriff der Gestalt in Friedrich Gundolfs wissenschaftlichen Darstellungen », dans M. Brambilla & M. Pirro (éd.), Wege des essayistischen Schreibens im deutschsprachigen Raum (1900-1920), Amsterdam, 2010 (Amsterdamer Beiträge zur neueren Germanistik, 74), p. 245-260.

Raulff, U. 2009 : Kreis ohne Meister : Stefan George Nachleben, Munich, 2009.

Reinhardt, K. 1927 : Platons Mythen, Bonn, 1927. [Trad. fr. : Les mythes de Platon, traduction et présentation d’A.-S. Reineke, Paris, 2007 (Bibliothèque de philosophie, 50).]

Reinhardt, K. 1960 : Vermächtnis der Antike : gesammelte Essays zur Philosophie und Geschichtsschreibung, hg. von Carl Becker, Göttingen, 1960.

Renaud, F. 1997 : « Gadamer, lecteur de Platon », Études phénoménologiques, 13e année, n° 26 (1997), p. 33-57.

Renaud, F. 1999 : Die Resokratisierung Platons : Die platonische Hermeneutik Hans-Georg Gadamers, Sankt Augustin, 1999 (International Plato Studies, 10).

Salin, E. 1921 : Platon und die griechische Utopie, Munich, 1921.

Salin, E. 1954 : Um Stefan George : Erinnerung und Zeugnis, Munich, 21954 (première édition : Godeberg, 1948).

Salin, E. 1957 : « Platon Dion Aristoteles », dans E. Boeringer & W. Hoffmann (éd.), Robert Boehringer : eine Freundesgabe (mit handschr. Widmung vom Verfasser), Tübingen, 1957, p. 525-542.

Schefold, B. 1992 : « Nationalökonomie als Geisteswissenschaft : Edgar Salins Konzept einer Anschaulichen Theorie », List-Forum für Wirtschaftsund Finanzpolitik, 18.4 (1992), p. 303-324.

Schefold, B. 2004 : « Edgar Salins Deutung der Civitas Dei », dans B. Schlieben, O. Schneider & K. Schulmeyer (éd.), Geschichtsbilder im George-Kreis : Wege zur Wissenschaft, Göttingen, 2004, p. 209-247.

Scheliha, R. von 1934 : Dion : die platonische Staatsgründung in Sizilien, Leipzig, 1934 (Das Erbe der Alten. 2. Reihe, Heft 25).

Schlieben, B., Schneider, O. & Schulmeyer, K. (éd.) 2004 : Geschichtsbilder im George-Kreis : Wege zur Wissenschaft, Göttingen, 2004.

Schoemann, J. B. 1929 : « Stefan George verdeutlicht durch Kurt Singers Platon », Philosophisches Jahrbuch der Görres Gesellschaft, 42.3 (1929), p. 323-341.

Schönhärl, K. 2009 : Wissen und Visionen : Theorie und Politik der Ökonomen im Stefan George-Kreis, Berlin, 2009 (Wissenskultur und gesellschaftlicher Wandel, 35).

Schönhärl, K. 2010 : « “Wie eine Blume die erfroren ist” : Edith Landmann als Jüngerin Stefan Georges », dans B. Pieger & B. Schefold (éd.), Stefan George : Dichtung – Ethos – Staat : Denkbilder für ein geheimes europäisches Deutschland, Berlin, 2010 (Verlag für Berlin-Brandenburg), p. 207-242.

Seekamp, H.-J., R. C. Ockenden & M. Keilson-Lauritz 1972 : Stefan George, Leben und Werk : eine Zeittafel, Amsterdam, 1972.

Singer, K. 1920 : Platon und das Griechentum : ein Vortrag, Heidelberg, 1920.

Singer, K. 1927 : Platon, der Gründer, Munich, 1927.

Singer, K. 1931 : Platon und die europäische Entscheidung, Hamburg, 1931.

Snell, B. 1954 : « Ernüchterte Altertumswissenschaft », dans J. Moras & H. Paeschke (éd.), Deutscher Geist zwischen gestern und morgen : Bilanz der kulturellen Entwicklung seit 1945, Stuttgart, 1954, p. 289–297.

Sommer, Ch. 2010 : « Métapolitique de l’Université : le programme platonicien de Heidegger », Les Études philosophiques, 2010, n° 2, p. 255-275.

Spranger, E. 1922 : Der gegenwärtige Stand der Geisteswissenschaften und die Schule, Leipzig, 1922, 21925.

Starke, E. 1959 : Das Plato-Bild des George-Kreises, Cologne, 1959 (Köln, Phil. F., Diss.).

Stenzel, J. 1932 : recension de Friedländer 1928-1930 et de Singer 1931, Gnomon, 8.8 (Aug. 1932), p. 401-417.

Stenzel, J. 1926 : « Der Begriff der Erleuchtung bei Platon », Die Antike, 2 (1926), p. 235-257 (= Stenzel 1956, p. 151-170).

Stenzel, J. 1956 : Kleine Schriften zur griechischen Philosophie, Darmstadt, 1956.

Strauss, L. & E. Voegelin 2004 : Faith and Political Philosophy : the Correspondence between Leo Strauss and Eric Voegelin, 1934-1964, transl. and ed. by P. Emberley & B. Cooper, Columbia (Mo.), 2004 (Eric Voegelin Institute Series in Political Philosophy). [ = Glaube und Wissen : der Briefwechsel zwischen Eric Voegelin und Leo Strauss von 1934 bis 1964, unter Mitwirkung von E. Patard hg. von P.J. Opitz, Munich, 2010 (Periagoge. Texte)].

Tigerstedt E. N. 1977 : Interpreting Plato, Stockholm, 1977 (Stockholm Studies in History of Literature, 17).

Trawny, P. 2000 : « George dichtet Nietzsche : Überlegungen zur Nietzsche-Rezeption Stefan Georges und seines Kreises », George-Jahrbuch, 3 (2000), p. 34-68.

Varthalitis, G. 2000 : Die Antike und die Jahrhundertwende : Stefan Georges Rezeption der Antike, vorgelegt von Varthalitis, G., Diss., Heidelberg, 2000.

Voegelin, E. 1957 : Order and history. 3. Plato and Aristotle, Bâton Rouge (La.), 1957.

Weber, F. 1989 : Die Bedeutung Nietzsches für Stefan George und seinen Kreis, Frankfort‑sur-le-Main, 1989 (Europäische Hochschulschriften. Reihe 1. Deutsche Sprache und Literatur, 1140).

Weigand, K. 1971 : « Von Nietzsche zu Platon : Wandlungen in der politischen Ethik des George-Kreises », dans E. Heftrich, P.G. Klussmann & H. J. Schrimpf (éd.), Stefan George Kolloquium, Cologne, 1971, p. 67-99.

Weinstock, H. 1934 : Polis : der griechische Beitrag zu einer deutschen Bildung heute an Thukydides erläutert, Berlin, 1934.

Weinstock, H. 1936 : Platonische Rechenschaft : Platons 7. Brief übersetzt und ausgelegt, Berlin, 1936.

Wertheimer, J. 1978 : Dialogisches Sprechen im Werk Stefan Georges : Formen und Wandlungen, Munich, 1978 (Münchner germanistische Beiträge, 25).

Wichmann, O. 1966 : Platon : Ideelle Gesamtdarstellung und Studienwerk, Darmstadt, 1966.

Wilamowitz-Moellendorf, U. von 1919 : Platon. I. Leben und Werke ; II. Beilagen und Textkritik, Berlin, 1919.

Wolters, Fr. 1909 : Herrschaft und Dienst, Berlin, 1909.

Wolters, Fr.1911 : Wandel und Glaube, Berlin, 1911.

Wolters, Fr. 1930 : Stefan George und die Blätter für die Kunst : deutsche Geistesgeschichte seit 1890, Berlin, 1930 (Werke aus dem Kreis der Blätter für die Kunst. Geschichtliche Reihe).

Wundt, M. 1914 : Platons Leben und Werk, Iéna, 1914.

Haut de page

Notes

1 Il est peu connu du public français, bien qu’un des ouvrages de référence qui lui furent consacrés soit issu de la plume du germaniste français C. David (David 1952, traduit en allemand en 1967).

2 Le nom se prononçait, dans son Bingen natal, comme Georges français, voire de façon assourdie, comme ‘Chorche’.

3 Sans être unique, à cette époque, même si l’on se limite à l’Allemagne (cf. Faber & Holste 2000), le Cercle de George est hors pair quant à son ampleur et à son impact. Pour une preuve paradoxale, voir la tentative bien-pensante, entreprise par R. Kolk, d’étudier la dynamique de l’association littéraire à partir de l’exemple (am Beispiel) du Cercle de George (cf. le sous-titre de Kolk 1998). L’idée de l’auteur était de présenter le caractère exceptionnel du Cercle comme un de ses mythes internes, mais son étude ne fait que démontrer son irréductible singularité.

4 Parmi les premières ruptures, il y eut celle (pas vraiment élucidée jusqu’à présent) avec Rudolf Borchardt (1877‑1945), helléniste, traducteur et écrivain, un de ces individus, nombreux et caractéristiques de cette époque, qui érigèrent leur intérêt pour le monde antique en sacerdoce. Il exerça un impact indubitable sur les platonisants du Cercle, et si on ne le compte pas parmi eux, cela est dû exclusivement au hasard d’une divergence idiosyncrasique avec George. Cf. Borchardt 1905.

5 Cf. le récent ouvrage de Raulff 2009.

6 Les sélectionnés devaient accepter les nouvelles lois esthétiques et ontologiques, en commençant par la réforme de l’orthographe imposée par George : les substantifs perdaient leurs majuscules traditionnelles en faveur des noms propres, substantifs ou non. On écrivait, p. ex., « die Platonische lehre ».

7 L’idée était de « contredire à chaque ligne le Zeitgeist », comme le préconisera encore en 1924 la feuille publicitaire de Hirt, deuxième maison d’édition georgéenne après Bondi.

8 Le rôle de Nietzsche dans l’idéologie du Cercle fut magistral : Gundolf & Hildebrandt 1923, sans parler du Nietzsche : essai d’une mythologie (Bertram 1918), très lu à l’époque. Toutefois, selon le jugement sévère de George, il avait manqué à Nietzsche une verve pédagogique suffisante. Cf. « l’éros de Nietzsche n’était pas assez fort pour emmener ses amis sur des sentiers raides », Hildebrandt dans Gundolf & Hildebrandt 1923, p. 95. Cf. Raschel 1984, Weber 1989, Trawny 2000.

9 L’idée du « Dritter Humanismus » fut lancée par E. Spranger en 1921 (cf. Spranger 1922) et soutenue par W. Frommel, proche du Cercle de George (cf. Frommel 1932, écrit dès 1928). Elle consistait, entre autres, dans l’impératif de rétablir, par-dessus la modernité, les liens avec l’antiquité. W. Jaeger en fut le représentant le plus renommé.

10 Starke 1959, p. 7-9, compte vingt-six ouvrages du Cercle consacrés à Platon. Même si ce chiffre ne peut plus être pris comme tel (la liste est incomplète, et la logique de sélection n’est pas irréprochable), il est précieux dans un sens relatif : le nombre (calculé, faut-il croire, selon les mêmes critères) de textes consacrés aux autres « saints » du Cercle est de loin inférieur : respectivement deux pour César, Frédéric II ou Dante, trois pour Napoléon, quatre pour Shakespeare, six pour Goethe et sept pour Hölderlin.

11 Cf. p.ex. Hildebrandt 1965, p. 60 : « se noue une conversation tempérée, informelle, une allégresse spirituelle (eine gedämpfte, ungezwungene Unterhaltung, eine geistige Heiterkeit). » De nombreux témoignages relatent toutefois des scènes de gêne, de tension, évoquent une atmosphère renfermée.

12 C’est après avoir terminé cet article que nous avons pris connaissance de Kim 2010 dont un chapitre (p. 186-229) est consacré à « the archaist reception of Plato », c’est-à-dire à celle des georgéens. Sans être nécessairement d’accord avec toutes les conclusions de l’auteur, nous nous réjouissons de l’apparition de l’étude (qui faisait défaut) qui est une vaste fresque dessinant le « Platon allemand ».

13 Faber & Schlesier 1986, Aurnhammer & Pittrof 2002.

14 Il réunissait, au tournant du siècle, à côté de George (qui le quitta au cours de l’hiver 1903-1904), des personnages hauts en couleur comme le psychologue et graphologue Ludwig Klages, l’antiquisant passionné et éternel étudiant Alfred Schuler, le poète Karl Wolfskehl ou encore l’écrivain féministe Franziska zu Rewentlow.

15 Marwitz 1946, Varthalitis 2000.

16 E. Landmann 1971. Aussi bien elle que E. Salin soulignent l’excellente connaissance qu’avait George des dialogues platoniciens. Il est toutefois fort probable que, jusqu’au « tournant platonicien » survenu dans le Cercle dès le début des années 1910, celui-ci ne connaissait bien que le Banquet et peut-être le Phèdre, et que sa « découverte » des autres dialogues eut lieu ultérieurement.

17 Salin 1954, p. 275.

18 Kurt Riezler, Albrecht von Blumenthal, Alexandre von Stauffenberg, Woldemar von Uxkull, Ludwig Curtius, Walter Otto.

19 « … ein strahl von Hellas auf uns fiel », Blätter für die Kunst, 4 (1897), p. 4. Il s’agit d’un texte programmatique, non signé, de George.

20 Hildebrandt 1910. Il n’est pas à exclure que ce texte, rédigé déjà en 1908, ait été la raison ultime de la création même du Jahrbuch (cf. Weber 1989, p. 179 sq.).

21 Kurt Hildebrandt (1881-1966) provenait d’une famille de pasteurs (et était donc, dans le Cercle, un des rares protestants parmi de nombreux catholiques et juifs, convertis ou non). Docteur en médecine et en philosophie, il dirigea des établissements psychiatriques avant d’entamer, à partir de 1928, une carrière de professeur de philosophie à l’université, fortement entravée par son ancienne animosité envers Wilamowitz : pour obtenir le poste de professeur honoraire à Berlin, il lui fallut l’intervention du ministre de la culture C. H. Becker (qui patronnait George et ses proches). Le nouveau régime ayant libéré quelques places (en l’occurrence, à Kiel, celles de Richard Kroner et Julius Stenzel, l’un Juif, l’autre marié à une Juive), il obtint, en 1934, un poste de professeur ordinaire à Kiel qu’il fut contraint de quitter en 1945 (il reprendra l’enseignement en 1950 et travaillera jusqu’en 1963). Dans le Cercle de George, il joua un rôle important (il faillit devenir co-rédacteur du Jahrbuch), tout en étant « mal aimé » (il fut tenu à l’écart du noyau dur par d’autres membres, probablement avec le consentement du Maître) : on en verra plus bas quelques-unes des raisons. Sa somme sur George (Hildebrandt 1960) a mauvaise presse chez les spécialistes de littérature allemande.

22 Goldsmith 1985a, Goldsmith1985b.

23 Ce qui rappelle un des sobriquets par lesquels Nietzsche nommait son adversaire (dans des lettres à ses amis, pas publiquement) : Wilam ohne Witz (Wilam sans humour).

24 Hildebrandt 1910, p. 110-111.

25 Friedemann 1914. H. Friedemann (1888-1914) ne faisait pas partie des proches de George. Il enseigna l’allemand à l’Université de Dijon, se maria très tôt (ce qui pour le Männerbund autour de George était bien la marque d’« un pauvre type »). Il n’était en effet pas riche, et certains membres du Cercle durent l’aider financièrement. Il reçut l’exemplaire de son Platon dans les tranchées du front de l’Est dont il ne revint pas. George lui consacra un poème post mortem.

26 Natorp 1903. Cf. pour le contexte général Lembeck 1994, Laks 2003.

27 Cette démarche – consistant à déceler dans les dialogues la structure argumentative (puis éventuellement à réduire à celle-ci leur contenu) – n’est d’ailleurs pas étrangère à la lecture de Platon qui fut pratiquée dans les études platoniciennes anglo-saxonnes de l’après-guerre, sous le nom d’approche « dogmatique » ou « doctrinale ». Cf. Press 1996, p. 507-509.

28 Friedrich Gundolf (Gundelfinger) (1880-1931), fut (avant leur rupture), parmi les disciples de la deuxième génération, le préféré de George. Il fut professeur ordinaire de germanistique à Heidelberg à partir de 1920. Friedrich Wolters (1876-1927), idéologue du Cercle, historien, était issu de l’école de Kurt Breysig (et d’une association fondée par celui-ci, au tournant du siècle, près de Berlin, dite « Niederschönhausener Kreis » (puis, dès 1907, « Lichterfelder Kreis »), commune d’étudiants et d’étudiantes qui cohabitaient en alternant loisirs, travail sérieux, lectures de leurs propres poèmes comme de ceux des grands poètes, mises en scène d’œuvres dramatiques classiques – notamment du Banquet – ou de leur cru et conversations avec des enseignants qui rendaient visite à leurs étudiants. K. Hildebrandt et W. Andreae, dont il sera encore question, en furent des membres actifs avant de devenir proches de George. C’est par K. Breysig que S. George lui-même (puis un véritable culte de George) fut introduit dans la commune.

29 Le terme Gestalt, si important pour la pensée allemande, ne se laisse pas réduire à l’acception, plus connue, de Gestaltpsychologie. Appartenant au langage courant (forme, silhouette, image, création de l’imagination, mais aussi personnage, individu, dérivé du verbe gestalten, former, imaginer), le lexème, dès ses premières utilisations dans un sens technique philosophique (Wolff, Kant, Goethe, Hegel) soulignait le sens de l’unité (et, chez certains, de la beauté), notamment de l’unité entre le constant et le mouvant, entre la forme et la matière, émanant de la chose elle-même. La renaissance de ce terme au début du XXe siècle (Cassirer, Jünger, Heidegger, mais aussi Musil, Th. Mann), est due en grande partie à la théorisation de Wolters 1909, p. 44-46 et surtout Wolters 1911. Le livre de Friedemann constitua, dès son titre, la première réalisation du programme « gestaltique » de Wolters qui d’ailleurs participa plus qu’activement à la rédaction du texte. L’autre important théoricien de la Gestalt fut Gundolf (cf. Gundolf 1911, ainsi que Ratti 2010).

30 Wilamowitz-Moellendorff 1919.

31 Hildebrandt 1921.

32 Andreae 1923, p. IX.

33 Wolters 1930, p. 431.

34 Leisegang 1929, p. 44.

35 Seekamp, Ockenden & Keilson-Lauritz 1972, p. 259. On trouve cette remarque dans une lettre de W. Jaeger adressée à E. Landmann. Celle-ci en parla à George lui-même en décembre 1915. George s’étonna : et comment donc connaître Platon si ce n’est à partir d’une certaine réalité présente ? Si, comme le pense Jaeger, il ne fallait pas parler des choses essentielles, alors l’antiquité risquait de rester un temple clos.

36 Natorp 1921, p. 509-512.

37 Dans le Cercle, on disait « Geist-Buch » ou « geistiges Buch ».

38 Edgar Salin (1892-1974). Ayant reçu une excellente éducation classique, Salin avait étudié les sciences politiques, l’histoire de l’art et de la littérature, notamment auprès de M. et A. Weber. Il fut professeur dès 1924. Il entra dans le Cercle dès 1913 par l’intermédiaire de Gundolf et en sortit après la rupture de celui-ci avec George, vers 1921, tout en restant fidèle, toute sa vie durant, à la poésie et aux idéaux georgéens.

39 Salin 1921.

40 George aurait dit que ce qui lui déplaisait le plus dans le titre Platon und die griechische Utopie était la conjonction und.

41 Il fut notamment question des notes de bas de page, pratiquement éradiquées dans les ouvrages georgéens, en tant que marques d’allégeance au protocole universitaire. Salin se targuait d’avoir été le premier à introduire un grand nombre de notes sans lesquelles son ouvrage aurait trop ressemblé à un roman. George aurait donné finalement son accord (lettre de Salin à H.-G. Gadamer du 5.09.1973 (Archiv Uni-Basel).

42 Salin 1954, p. 45-46.

43 Immisch 1922.

44 Je ne me sens pas compétent pour m’aventurer dans l’analyse des théories économiques de Salin sous l’angle de son platonisme. On peut toutefois avancer que sa défense de l’« Anschaulichkeit » et, donc, de la théorie qualitative (opposée aux tenants du quantitatif), ainsi que son combat anti-libéral (Ordo-Liberalismus) laissent supposer une unité certaine avec sa lecture de Platon. Cf. Schefold 1992, 2004 et surtout Schönhärl 2009.

45 Il traduisit régulièrement et publia des traductions des dialogues (de 1942 à 1952 ; sa traduction du Phèdre fut publiée en 1963 avec des commentaires de J. Bollack). En 1952, il fit une conférence aux États-Unis intitulée « Plato, Defender or Oppressor of Democracy ? ». Un de ses articles (Salin 1957) fut l’objet d’une discussion épistolaire avec son collègue platonisant et georgéen P. Friedländer (qui notamment lui reprochait de justifier la dictature et, par là, de fournir des arguments à Popper & Co.).

46 Singer 1927. K. Singer (1886-1962), économiste comme Salin (et comme lui économiste de l’ancienne école, donc très cultivé). À partir de 1924, et donc au moment de la parution de son ouvrage sur Platon, il était professeur extraordinaire d’économie à l’Université de Hambourg.

47 Comme il l’écrit à son ami Martin Buber le 5.02.1916, cf. Buber 1972, p. 417.

48 Singer 1920.

49 Singer 1920, p. 3.

50 Lettre du 16.03.1926 (St. George-Archiv).

51 Lettre du 29.05.1927. On ne dispose pas vraiment d’éléments pour comprendre à quoi précisément tenait ce manque d’approbation : l’ombrage porté éventuellement au futur opus magnum de Hildebrandt, alors en préparation ? certains accents peu appréciés ? les parallèles tracés de façon trop directe et trop démonstrative entre Platon et George ? Le célèbre médiéviste E. Kantorowicz, proche du Cercle, assura pour sa part à Singer que l’intérêt limité qu’avait suscité son manuscrit auprès de George s’expliquait par le fait que le poète « craignait l’apparition de nouveaux Geist-Bücher en général – et non par une aversion à l’égard de votre livre » (lettre du 30.05.27 ; Seekamp, Ockenden & Keilson-Lauritz 1972, p. 349). Dans un manuscrit non publié et non daté, Singer relate ses discussions avec George qui contestait la nécessité d’autres ouvrages sur Platon, en affirmant que le principal avait été écrit par Friedemann, et que le reste était fort bien dit dans les dialogues. À la limite, il se disait résigné à ce qu’un livre s’ajoute à celui de Friedemann comme un anneau annuel à un arbre, à condition toutefois que son auteur fût à la hauteur de Platon, sans quoi il ne fallait pas s’atteler à la tâche. Il disait aussi que le livre de Singer venait à un mauvais moment. À titre anecdotique, Singer évoque dans le même manuscrit que George tenait à la translittération latine « Plato », qui ne fut suivie par aucun des novices (Singer I, 104-105, St. George-Archiv).

52 Howald 1930 annonce que du Cercle de George émane « un livre très important, peut-être le meilleur qui soit : celui de Kurt Singer ».

53 Au moins un critique de l’époque (Schoemann 1929) analysa cet aspect avec une grande clarté.

54 Singer 1931.

55 Singer 1931, p. 10-11.

56 Singer 1931, p. 17.

57 Singer 1931, p. 28.

58 Singer 1931, p. 30.

59 Singer 1931, p. 35-36. L’histoire, on peut bien dire que Singer fut rattrapé par elle, et sa vie mérite qu’on en dise quelques mots. En 1931, il eut le privilège d’être invité à un poste de professeur ordinaire d’économie politique et de sociologie à l’Université impériale de Tokyo. La décision de l’université de Hambourg de le priver du droit d’enseigner (venia legendi) et donc de lui couper le chemin du retour en raison de sa judéité, fut pour lui d’autant plus blessante et incompréhensible qu’il n’avait pas vraiment de différences de principe avec le mouvement (qu’il jugeait, tout de même, « plébéien ») arrivé au pouvoir pendant son absence. Lorsque le Japon, en allié fidèle de l’Allemagne, adopta la même politique raciale, Singer se vit refuser la prolongation de son contrat. Bien que fasciste par ses positions politiques, Singer devint dès lors une bête traquée. Sa correspondance avec les georgéens (E. Salin, E. Landmann, K. Wolfskehl) montre un homme perdu : il ne comprend pas ce qui se passe en Allemagne (l’espoir que le troisième Reich soit une réalisation du Reich spirituel (geistiges) de George s’est rapidement dissipé), il ne comprend pas ce qu’il doit faire de son judaïsme auquel il a été si brutalement renvoyé, enfin il ne comprend pas vers quel pays fuir. Vers l’Angleterre (où il connaît bien J.M. Keynes dont il a traduit des articles) ? La Palestine (il correspond à ce sujet avec son ami Buber) ? Les États-Unis ? L’Italie ? (pourquoi pas ? il comptait y faire valoir son article « pionnier » sur le sens économique du fascisme italien !) Finalement, après un séjour de trois mois en Chine, il partit en Australie pour y rejoindre un autre georgéen, Heinz Brasch. Dans ce pays, qui lui resta étranger, il travailla et écrivit (notamment une étude consacrée à l’idée de conflit et une autre, à la culture japonaise) jusqu’en 1957, date à laquelle il obtint de l’université de Hambourg une retraite de professeur émérite. Il revint alors en Europe, mais ne resta pas en Allemagne (sa sœur avait disparu, probablement dans les camps), et s’installa à Athènes jusqu’à sa mort, en 1962. Il fut enterré au cimetière israélite et selon le rite israélite.

60 Hildebrandt 1912. Cette première promeut le Cercle dans le domaine de la traduction des dialogues et annonce le début d’une longue et incessante activité, tant de la part de Hildebrandt (dont les traductions des dialogues, en co-rédaction, continuent de paraître pratiquement jusqu’à nos jours ; cf. sous sa co-rédaction Sämtliche Dialoge, toujours chez Meiner, jusqu’en 1988, mais des dialogues isolés sont encore réédités) que d’autres membres du Cercle (notamment W. Andreae, J. Liegle et E. Salin).

61 Surtout Hildebrandt 1920a et 1920b.

62 Dans la polémique, George n’adopta pas une position claire, tout comme d’ailleurs par rapport à la prise du pouvoir par les nazis.

63 Notamment Hildebrandt 1921 sur Wilamowitz-Moellendorff 1919.

64 Hildebrandt 1930-1931.

65 Dans son éloge, Hildebrandt ne recule pas devant des énormités : il présuppose chez chaque platonisant la connaissance de l’ouvrage de Friedemann ; et le seul remède au style trop dense de celui-ci serait de le lire à plusieurs reprises. Il affirme que Natorp aurait consacré à Friedemann pratiquement toute l’annexe de la deuxième édition de sa Doctrine platonicienne des Idées et s’y avouerait convaincu par Friedemann qui aurait compris Platon plus profondément que les néokantiens. Inutile de dire que tout cela relevait du bluff pur.

66 Hildebrandt 1930-1931, p. 196. On croit rêver : il s’agit d’un livre consacré à George (comme d’ailleurs l’indique le titre), et pas du tout à Platon. Cet avis extravagant pousse à l’extrême le perspectivisme nietzschéen.

67 Friedemann 1914, [2]1931.

68 Hildebrandt 1933, p. 395.

69 En fait, le livre de Friedemann avait ouvert la série dont le livre de Hildebrandt fut l’avant-dernier : après le commentaire détaillé de la poésie de George (Marwitz 1934), les héritiers décidèrent de ne plus estampiller les livres publiés avec l’emblème des Blätter (alias du Maître lui-même).

70 Gadamer 1935, p. 6.

71 Stenzel 1932.

72 Hildebrandt 1936.

73 Andreae 1913. L’article avait été pensé d’abord pour et non sur le premier ou, « si l’auteur traîne », pour le second volume du Jahrbuch ; v. Fricker 2009, p. 43.

74 Lettre du 12.08.1913 (DLA). On ne sait pas si l’éditeur y répondit et, si oui, comment précisément. Il est possible aussi que la guerre ait empêché le projet d’aboutir : Andreae s’engagea au front comme volontaire et fut blessé.

75 Boehringer 1935a, 1935b.

76 Martha Rohde-Liegle, que je remercie d’avoir mis à ma disposition les trois textes platoniciens de son père. Pour l’instant, n’est publié que le premier volume de ses travaux, consacré aux traductions latines : Liegle 2007.

77 Snell 1954, p. 290 sq. ; Löwe 2004, p. 519 ; Raulff 2009, p. 464-465.

78 Reinhardt 1927, traduit en français en 2007.

79 Reinhardt 1960, p. 409 (postface de C. Becker) : « Si, à cause de la question de la “forme interne”, son Poseidonios a déjà été comparé aux livres “gestaltiques” du Cercle de George, alors maintenant [scil. dans Mythes platoniciens] Reinhardt semblait être tombé complètement dans le ton et l’attitude des œuvres représentatives de ce cercle et avoir sacrifié la rigueur scientifique à la semi-poésie. Cette critique manque le principal », etc.

80 Landsberg 1923.

81 Berlinoise, elle avait soutenu une thèse à Zurich, l’Allemagne de l’époque n’offrant pas de possibilité de promotion scientifique aux femmes.

82 Elle réussit même à devenir sa confidente, et son journal (Landmann 1963) est une source importante pour l’accès aux « agrapha dogmata » de George. Moins connu est le fait qu’elle fut, pendant de longues années, désespérément amoureuse de George, tout en souffrant de la misogynie latente de son Cercle ; cf. Schönhärl 2010.

83 E. Landmann 1923.

84 M. Landmann 1941.

85 Von Scheliha 1934.

86 Calder 1980.

87 Friedländer 1928.

88 Stenzel 1932, p. 409-410 : « La conception de Platon par Fr[iedländer], pourtant liée à Wilamowitz, se trouve, cela mis à part, sous l’influence de l’image platonicienne de Stefan George. Là, on s’affranchit du concret historique et on simplifie terriblement l’image de Platon. […] Fr[iedländer] reprend la conception de base, à savoir la primauté de la personne par rapport à l’œuvre, mais il aimerait dépasser la séparation peu antique et aphilosophique de l’homme du monde de son action par l’interprétation des dialogues dans leur contenu le plus personnel. »

89 Tout à la fin des années 1890, George commence à traduire la Divine Comédie, puis dès 1905 il incite F. Gundolf à étudier Dante. L’intérêt pour le Moyen Âge allemand et européen était, dans le Cercle, fort et multiple. De nombreux médiévistes étaient proches du Cercle. Cf. Schlieben et alii 2004.

90 Matuschek 2002.

91 Hildebrandt 1912, p. 110.

92 Singer 1920, p. 21-22.

93 Raulff 2009, p. 121, parle d’une focalisation perspectiviste sur la figure de George (perspektivistische Ausrichtung auf die Figur Stefan Georges). Le héros de tel ou tel Geist-Buch devient une incarnation ou persona du poète.

94 On peut même « pour les comparer, mettre Stefan George à la place de Platon (setzen wir im Vergleich an Platos Stelle Stefan George) » (Gundolf & Hildebrandt 1923, p. 100).

95 Hildebrandt 1933, p. 18.

96 Hildebrandt 1933, p. 105.

97 Allusion (comportant volontiers des nuances homosexuelles) au hieros lochos, formé entièrement de 150 couples d’amants à Thèbes, au IVe siècle av. J.-C., selon la légende relatée par Plutarque.

98 « Ich bin freund und führer dir und ferge », dans Der Teppich des Lebens de 1899 (Gesamtausgabe, V, 18).

99 Hildebrandt 1933, p. 139.

100 Friedemann 1914, p. 73.

101 Singer 1927, p. 13-14.

102 Friedemann 1914, p. 28.

103 Singer 1927, p. 226.

104 Hildebrandt 1933, p. 5.

105 Friedemann 1914, p. 14.

106 Friedemann 1914, p. 26-27, en s’appuyant sans doute sur République 526e.

107 Friedemann 1914, p. 33.

108 Friedemann 1914, p. 65.

109 Friedemann 1914, p. 64.

110 J’ajouterai encore que, autant les georgéens soulignaient l’irrationnel, autant ils refusaient le droit de cité à l’inconscient que Wilamowitz était capable d’interpréter comme force divine ou même comme une découverte de… Platon ! Cf. Wilamowitz-Moellendorff 1919, I, p. 454 sq.

111 Il faut évoquer ici l’intérêt prononcé pour la sculpture (Plastik), caractéristique de George et de son Cercle dès le début des années 1910.

112 « [Der] Griechische Gedanke … DER LEIB SEI DER GOTT » (un mini-essai intitulé « Le miracle hellène (Das hellenische Wunder) » dans le vol. IX (1910) des Blätter appartient sans doute à George ; ici p. 2). C’est la reprise d’un vers du poème de S. George « Templer » (1907) : « Den Leib vergottet und den Gott verleibt » (Gesamtausgabe, Bd. VI-VII, p. 53).

113 Gundolf 1920, p. 39-40 : « die Vergottung des Leibes und die Verleibung des Gottes. […] ». Gundolf voit dans cette expression « la formule la plus simple et la plus ample de toute la vie antique », dont – et surtout (« aussi et surtout elle [auch und gerade sie !] » – la doctrine platonicienne des idées. Gundolf précise qu’il ne faut évidemment pas substituer à la chair notre compréhension scientifique de l’appareil physiologique du corps, mais une entité métaphysique, comme il ne faut pas voir dans la déification (Vergottung) seulement un sentiment, un vécu, une adoration (Vergötterung), mais « un acte de culte et une vision mythique (einen kultischen Akt und eine mythische Schau) ».

114 « L’homme saisi comme il était dans la vision divine restait indécomposable et rond : esprit parole et sens Un et indivisible la chair parfaite dans une ordonnance cosmique » (« Noch war der mensch in göttlicher schau befangen unzerlegbar und rund : geist wort tat und sinne alles Ein ungeteileter in kosmischem gefüge vollkommener leib… »), Friedemann 1914, p. 18. Les signes de ponctuation, telle une menace de briser l’unité, étaient utilisés par les georgéens avec parcimonie.

115 Friedemann 1914, p. 81.

116 Hildebrandt 1933, p. 98.

117 Au moins depuis le texte programmatique de Wolters 1911, ce motif est décliné de nombreuses manières, et le mot Schau fait partie des termes les plus fréquemment utilisés par les georgéens, p. ex. au sujet de « rendre compte » (Rechenschaft geben, logon didonai) : « Mais compte de quoi, puisque l’eidos révélé dans la vision suprême contient déjà toute la validité ? » (Friedemann 1914, p. 23.)

118 Friedemann 1914, p. 8.

119 Friedemann 1914, p. 112.

120 P. ex. Singer 1927, p. 32 ; Hildebrandt 1933, p. 30, 33.

121 Cf. Losemann 1977, Canfora 1995.

122 « Bien qu’il voulût être le fondateur du royaume, ce n’est que sa mort qui a élevé le novice annonciateur en dirigeant et l’a sacré en fondateur du culte. Et il n’y a pas de royaume tant qu’il n’y a pas de culte : ce qui avant était espoir et attitude, devient être et chair… » (Friedemann 1914, p. 112-113.)

123 Singer 1927, p. 13. Cf. la formule « concurrente », peut-être même plus catégorique, dans la Paideia de W. Jaeger : « Mais notre mouvement spirituel vers l’État nous a ouvert les yeux sur le fait qu’un esprit étranger à l’État n’était pas plus connu des Hellènes de la meilleure époque qu’un État étranger à l’esprit. » (Jaeger 1934-1947, vol. 1, p. 16). L’esprit de concurrence est facilement détectable dans la formule « unsere geistige Bewegung zum Staate hin » qui utilise l’auto-appellation des georgéens, mais la laisse interpréter au sens le plus large d’un mouvement de tous les Allemands vers un (vrai) État.

124 Hildebrandt 1933, p. 25.

125 « L’échec de sa volonté politique, le barrage que lui fit son milieu, ont tellement endigué et chassé dans une sphère intérieure ses forces créatrices que par une progression spirituelle il devint l’ancêtre des générations spirituelles. » (Hildebrandt 1933, p. 6.)

126 C’est l’angle sous lequel Groppe 1997 a analysé l’idéologie et la pratique du Cercle.

127 Parmi les « concurrents » les plus proches (et, du coup, les plus hostiles à l’égard des georgéens), il faut surtout évoquer W. Jaeger avec son impressionnante Paideia (dont la réception fut bien plus heureuse, puisque son auteur émigra aux États-Unis).

128 « Dessiner les types, les images normatives, les formes de la vie appartient, depuis, au style du philosophème. » (Liegle 1923, p. 44.)

129 Cf. Ajavon 2001, p. 7, qui examine l’eugénisme de Platon « comme un impensé majeur de l’histoire de la philosophie ancienne ».

130 Le débat sur la question de la nature homoérotique du Cercle de George – en raison de sa (relative) misogynie, de son culte de Maximine (coqueluche surdouée de George, et du coup de tout le Cercle, très tôt disparu), de sa structure « binaire » (les membres étaient en principe regroupés en couples) – a déjà une longue tradition : de Keilson-Lauritz 1949 à Karlauf 2007, p. 365-395.

131 Même aujourd’hui elle reste une question épineuse. On lit chez une platonisante contemporaine de renom, D. Frede : « La quête d’une image du monde qui répondrait aussi aux aspirations individuelles au bonheur a pour effet que, tout d’un coup (plötzlich) de tout nouveaux thèmes font apparition. Ainsi, les philosophes abordent maintenant (jetzt) des questions au sujet desquelles avant ils ne se prononçaient pas d’habitude, p. ex. sur la question de l’amour [renvoi en note à T. Irwin & M. Nussbaum (éd.), Virtue, Love, and Form : Essays in Memory of Gregory Vlastos, Edmonton, 1993]. Avant, c’était un des sujets à côté desquels passaient autant que possible les sobres connaisseurs de Platon (Platonkenner) : le Banquet, jusque-là, les philosophes l’abandonnaient volontiers aux littéraires. » (D. Frede 1995, p. 38-39.) Il est remarquable que le fait d’ignorer l’éros platonicien pouvait être tout à fait compatible avec le statut de connaisseur de Platon.

132 Hildebrandt 1912, p. 38.

133 Il est amusant que Hildebrandt ait été parmi ceux qui déniaient toute existence, au sein du Cercle, à l’amour charnel homoérotique (codé dans leur correspondance sous le nom de « douceries », Süsslichkeiten) et prônaient un éros exclusivement spirituel (ce qui pourtant entrait en choc direct avec l’idée de la chair-Leib). Il parle de « l’idée de l’amour supra-sexuel (Idee der über-geschlechtlichen Liebe) » née chez Platon et mûrie chez Dante, Shakespeare et George ; cf. Hildebrandt 1912, p. 39. Dans son livre consacré à la dégénérescence (très contesté même au sein du Cercle), Hildebrandt évoque deux types asexués de l’éros, spartiate (militaire) et athénien (spirituel) : « Comment peut-on confondre ces formes avec l’homosexualité dont on fait aujourd’hui grand bruit, c’est incompréhensible. Celle-ci provient au contraire de cercles masculins efféminés [sic ! aus weibischen Männerkreisen], elle nuit à l’élément masculin (militaire ou spirituel), elle a des tendances sexuelles, non érotiques. Cette horreur moderne s’expose aux soupçons de dégénérescence et va droit au déclin. » (Hildebrandt 1920a, p. 199.)

134 Friedemann 1914, p. 50.

135 Friedemann 1914, p. 63.

136 « L’attitude philosophique signifie chez Platon moins l’esprit savant de la recherche que la pulsion vers une formation spirituelle de l’État. Établir simplement et irrévocablement une identité entre cette pulsion et une pulsion érotique, était un acte digne du génie attique. » (Hildebrandt 1920а, p. 277 n. 20.)

137 Cf. la manière curieuse, mais cohérente, qu’a Hildebrandt de traduire Symp. 209e5-210a1 sur les mystères relatifs à Éros : tu peux, Socrate, t’initier, peut-être, « in den Geheimdienst der Liebe », litt. aux services secrets d’Amour (Hildebrandt 1912, p. 90), à comparer avec la traduction de Schleiermacher : « aux secrets d’amour (in den Geheimnissen der Liebe) ». La connaissance de l’objet auquel un homme/citoyen doit porter son amour appartient aux arcanes de l’État.

138 Selon E.R. Curtius 1950, p. 153, Stefan George lui aurait dit, le 16.04.1911 : « D’aucuns croient que mes premiers livres ne contiennent que ce qui relève de l’art (nur Künstlerisches), et non l’aspiration vers un nouvel être humain (nicht der Wille zum neuen Menschlichen). C’est complètement faux ! Algabal [scil. son cycle de poèmes de 1892] est un livre révolutionnaire. Écoutez ce propos de Platon : Les ordres des muses ne changent qu’avec ceux de l’État. »

139 Friedemann 1914, p. 134.

140 Singer 1927, p. 231-232 ; Hildebrandt 1933, p. 28-29.

141 Suivant en cela un certain dialogisme de la poésie de George : cf. Wertheimer 1978.

142 Faber & Schlesier 1986.

143 Pour une analyse nuancée des rapports de S. George avec le catholicisme et le christianisme en général, cf. Braungart 1997.

144 Il va de soi que cet oubli ne concerne pas les germanistes, spécialistes de l’œuvre et du Cercle de Stefan George, pas plus que les plus âgés des antiquisants, notamment en Allemagne. Et encore, lorsque ceux-ci en parlent, c’est souvent par de vagues allusions, car nomina sunt odiosa. Cf. Dihle 1989, p. 1025-1026 : « Parmi les opposants de Wilamowitz, beaucoup prenaient son indépendance spirituelle, son insouciance par rapport au jugement du milieu, pour une avidité de pouvoir, car ils étaient eux-mêmes habitués au nid douillet d’un cercle fermé où les novices jurent sur les paroles du Maître. » Voir aussi p. 1028.

145 Tigerstedt 1977, p. 32, 49-50, 126.

146 La même chose peut être constatée au sujet de W. Jaeger. Il choisit d’émigrer avec sa femme non aryenne, au grand dam du régime qui lui avait conservé des conditions plus que favorables : il resta membre de l’Académie prussienne des sciences, et le second volume de sa Paideia sortit en 1944, bien après son départ.

147 P. ex. J. Schumpeter qui était ami de Salin.

148 Bien qu’il y indique : « Le vocabulaire georgéen par endroits est adapté au sentiment stylistique actuel », les modifications ont touché, en fait, surtout les pages eugéniques. Les changements introduits n’ont pas toujours été faits dans le sens auquel on pourrait s’attendre : ainsi, il remplace la caractéristique de Platon comme « der Idealist » par « der große Führer des ‘Idealismus’« , ou « minderwertige » (inférieurs) par « entartete » (dégénérés).

149 (1901-1985), éminent penseur politique. Cf. Voegelin 1957, p. 6, 10, 14, 50, 139 où il évoque Hildebrandt, Friedländer, Scheliha…

150 (1881-1973), grand théoricien et praticien du droit.

151 (1900-2002). Gadamer n’a plus vraiment besoin d’être présenté. Sur ses travaux sur Platon cf. Renaud 1997, 1999 ; de façon beaucoup plus combattive, Orozco 1995.

152 Gadamer 1933, Gadamer 1935. C’est seulement dans les années 1960 qu’il adopta une position critique par rapport à la « sur-politisation » de Platon : Gadamer 1964. Dans sa correspondance, p. ex. avec E. Salin, il est aussi très caustique à l’égard de Hildebrandt.

153 Gadamer 1985, p. 41.

154 « Grâce au Cercle de Stefan George, la recherche a pu accéder aux éléments mythiques et religieux de Platon, particulièrement indispensables à sa compréhension. Puisqu’on a trouvé que, chez Platon, la religiosité mythique, voire “cultuelle”, était liée à des prétentions au pouvoir politique, on a vu en lui le “fondateur” d’un “empire spirituel”. Dans ce contexte, l’éros, lui aussi, a été mis en exergue comme quelque chose de fondamental, comme un pouvoir mythique. » (Krüger 1939, p. XIII.)

155 Nebel 1948, Nebel 1969.

156 Kuhn 1934.

157 Weinstock 1934, 1936.

158 L’auteur est alors un jeune phénoménologue, ex-étudiant de Heidegger.

159 Le plus intéressant est celui de K. von Fritz 1931. En reprochant à F. J. Brecht d’être à la fois critique et complaisant, il… avoue sa propre incapacité de résister à une certaine sympathie que suscite en lui le platonisme georgéen.

160 C’est la partie consacrée à la littérature en langue allemande qui nous intéresse ici : Manasse 1957. L’auteur passe en revue 13 livres parus depuis 1945, parmi lesquels un georgéen (Friedländer 1954) et un autre élaboré sous l’impact de George (Krüger 1948) sont des rééditions mises à jour, respectivement de 1928 et 1939.

161 Manasse 1957, p. 5.

162 Lettre de F. Wolters à S. George du 14.02.1927 ; Philipp 1998, p. 218-219.

163 Wichmann 1966.

164 Avec, pour sous-titre, « Une étude de la structure idéologique du mouvement de libération national-socialiste » (Bannes 1933). L’ouvrage a été inclus, deux ans plus tard, dans un livre plus ample, Bannes 1935.

165 Bannes 1935, p. 106-107. Le chapitre « Hitlers Kampf und Platons Staat : eine Studie über den ideologischen Aufbau der nationalsozialistischen Freiheitsbewegung » a été publié séparément en 1933, chez le même éditeur.

166 Un domaine qui n’est guère moins vaste et moins important à étudier serait les rapports entre la lecture georgéenne et celle d’un autre élève de Heidegger, Leo Strauss. Cf. « Vous avez raison : [Stefan] George comprenait mieux Platon que Wilamowitz, Jaeger et toute la clique. Mais cela n’était-il pas dû au fait qu’il ne pensait pas dans les termes bibliques ou biblico-sécularisés ? » [je traduis de la traduction anglaise], Strauss &Voegelin 2004, p. 90.

167 Kim 2010, p. 177-185, 230-287, montre dans l’approche heideggérienne une synthèse de Natorp et de Husserl, pas si étrangère – par ses idées plus que par son style – au platonisme georgéen. Bien plus tranchant est, dans son tout récent article, Sommer 2010, p. 256, n. 1 : « La lecture heideggérienne de Platon, rappelons-le pour en indiquer le “milieu” historique, s’inscrit parfaitement dans le “tournant politique” des études platoniciennes en Allemagne depuis 1919, dans la tradition de Wilamowitz et du George-Kreis, vaste complexe que Heidegger absorbe et résume. » Ici (mais aussi dans les quelques modestes remarques que je vais faire plus loin), Heidegger, qui a su profiter, surtout en France, de longues années d’une lecture « internaliste », presque immatérielle, quasiment séraphique, se voit brutalement renvoyé à un « contexte » par lequel il fut conditionné, comme n’importe quel mortel. Il est à espérer que nous ne passerons pas d’un extrême à l’autre, en faisant d’un grand penseur le pantin d’un contexte ambiant. À part cela, le « tournant politique » est bien plus propre aux georgéens qu’à Wilamowitz. Celui-ci, la plus haute autorité des sciences de l’antiquité de l’époque, devint, après la publication de son Platon de 1919, la référence platonicienne incontournable en Allemagne, dont tout interprète de Platon devait tenir compte. Notons enfin que l’approche heideggérienne ne se réduit pas à une lecture politique (à moins d’assumer un certain « tournant politique » dans les études heideggériennes elles-mêmes).

168 Stenzel 1956, p. 79 ; Stenzel [1926] 1956, p. 155-156 ; Maiatsky 2005, p. 16-36.

169 On peut dire sans exagération que, en dehors de l’Allemagne, ces études, notamment celle du poème Das Wort, sont devenues plus célèbres parmi les philosophes et au-delà, que les poèmes eux-mêmes. Sur l’importance de George pour la poétologie heideggérienne, cf. Hermann 1999, Appelhans 2002.

170 Friedländer 31964, p. 242.

171 Heidegger 1969, p. 77.

172 Heidegger 1947, p. 25.

173 Weigand 1971, p. 95 : « Und ist Platon-Bild Heideggers und das seiner Schule unabhängig vom Platon-Bild des George-Kreises denkbar ? »

174 D’habitude, on ne fait pas remonter cette expression au-delà de Derrida 1992, p. 13. Mais elle est une traduction (et un déplacement) des expressions allemandes Auslegungs-ou Bedeutungsgewalt, qui signifient le pouvoir d’interprétation qu’exercent p. ex. les instances juridiques sur les lois ou l’Église sur les textes sacrés.

175 Cf. « Konkurrenz im wissenschaftlichen Feld », Kolk 1998, passim ; cf. König & Lämmert 1999.

176 Wundt 1914, Wilamowitz 1919, Jaeger 1928. Cf. Canfora 1987, Orozco 1994.

177 Ce n’est pas ici le lieu de revenir au dicton, souvent commenté, que Salin dut entendre du Maître : « Nul chemin ne mène de moi vers la science » (Salin 1954, p. 249). À moins de le relativiser par nombre de précautions, ce dicton n’apparaît aujourd’hui que comme frôlant le mensonge, le bluff ou, au mieux, la coquetterie.

178 P. ex., dans une lettre de 1963, Hildebrandt demandait à R. Boehringer qu’il introduise des modifications dans la deuxième édition de ses mémoires : notamment que, dans la liste des platonisants du Cercle, il omette Salin et Liegle, et le mette lui-même en première position.

179 Cf. les travaux de F. González, G. Press, V. Tejera.

180 Cf. notamment, parmi tant d’autres, les travaux de L. Brisson.

181 Cette thèse a été commentée et assumée aussi à gauche, chez Castoriadis ou Badiou.

182 Cf. les études de L. Brisson, K. Dover, C. Osborne, D. Halperin, J. Winkler.

183 La littérature sur ces sujets est, à l’heure actuelle, immense et à peine quantifiable.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Michail Maiatsky, « Philosophe‑roi chez poète-empereur »Philosophie antique, 11 | 2011, 73-125.

Référence électronique

Michail Maiatsky, « Philosophe‑roi chez poète-empereur »Philosophie antique [En ligne], 11 | 2011, mis en ligne le 01 novembre 2018, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/philosant/1068 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/philosant.1068

Haut de page

Auteur

Michail Maiatsky

École des Hautes Études en Sciences Économiques (Moscou) / Université de Lausanne

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search