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Paysages et jardins japonais hors du Japon

Introduction au numéro thématique
Hiromi Matsugi, Sylvie Brosseau et Catherine Grout

Texte intégral

1Ce dossier thématique intitulé « Paysages et jardins japonais hors du Japon » se propose, grâce aux textes publiés, d’ouvrir quelques pistes, pour explorer ce qui est appelé communément jardin japonais en France et en Belgique. Il fait suite aux deux journées d’études portant sur ce thème, organisées par Japarchi (réseau scientifique thématique de chercheurs francophones sur l’architecture, la ville et le paysage japonais) et l’International Research Center for Japanese Studies (Nichibunken) en 2021 et en 2022.

2Tout d’abord il nous semble important d’indiquer que nous souhaitons considérer ces jardins comme un objet d’études en soi et singulier, d’une part, en les distinguant des jardins japonais au Japon et, d’autre part, en les examinant en tant que phénomène représentatif d’une époque qui tend à se globaliser, et dans laquelle s’accélère la circulation des images, des idées, des personnes et des choses. La définition et la portée des cultures dites nationales dépassent leurs frontières. Ces cultures nationales génèrent et peuvent même devenir des stéréotypes puissants, tout en s’hybridant à la rencontre avec les cultures d’autres régions. D’où l’intérêt d’étudier dans leur ensemble, et non plus seulement ponctuellement de façon monographique, les jardins japonais en dehors du Japon, car ils reflètent une manière d’aborder une production ou une création nourries de références croisées ainsi qu’un certain état socioculturel de la relation entre soi et l’altérité.

  • 1 Selon Matsugi (2011), la France possède une soixantaine de jardins existants et une dizaine d’autre (...)

3Ce numéro correspond aussi à ce qui peut apparaître comme un manque en France. Malgré sa popularité auprès du public et le nombre important d’exemples créés notamment en France1 et en Europe, le jardin japonais comme phénomène international a été peu traité en France. Dans les pays comme le Japon et les États-Unis, les chercheurs s’intéressent à celui-ci depuis les années 1990 et reconnaissent des valeurs propres à ces créations, comme témoins d’une histoire entre le Japon et le pays de réception, tout en relativisant l’image nationale des jardins dans l’archipel (Matsugi, 2020). Les recherches francophones, en particulier celles sur le japonisme, ont plutôt exclu les jardins de leur champ d’étude, comme c’est encore le cas de l’ouvrage fouillé et remarqué de Sophie Basch (Basch, 2023). Cette absence interroge, car à l’époque les jardins japonais ont été assez nombreux, leurs propriétaires étaient fiers de les faire visiter et d’y organiser des réceptions ou des fêtes. Ils ont certainement participé au courant du japonisme et même à sa diffusion.

4S’il a ainsi été rarement objet d’attention scientifique en France, nous constatons néanmoins un regain d’intérêt depuis quelques années. La publication en 2018 d’un ouvrage collectif, Le Japonisme architectural en France, 1550-1930, dirigé par Jean-Sébastien Cluzel, présente quelques exemples de jardins historiques (Midori no sato d’Hugues Krafft aux Loges-en-Josas et le jardin d’Albert Kahn à Boulogne-Billancourt), même si l’importance du jardin semble dériver de façon indirecte. Celui-ci demeure périphérique à l’architecture (celle des fabriques) qui reste prééminente dans cet ouvrage. Publié la même année, l’article de Léa Saint-Raymond met en lumière, quant à lui, un produit horticole particulier, le bonsaï (arbre nain japonais), toutefois l’étude s’arrête à sa diffusion en tant qu’objet d’art et plante décorative pour l’intérieur (Saint-Raymond, 2018). Par ailleurs, au Japon, Suzuki Junji a enquêté sur le parcours de Hata Wasuke (1865-1928), un jardinier japonais arrivé en France à la fin du xixe siècle pour aménager un espace d’exposition des plantes japonaises dans le cadre de l’Exposition universelle de 1889, qui créa par la suite des jardins chez quelques amateurs japonisants de l’époque, tels que Robert de Montesquiou ou Hugues Krafft. Son ouvrage posthume récemment publié au Japon (Suzuki, 2023) mériterait d’être connu en France, car il explore pleinement, pour la première fois, le japonisme dans l’horticulture française au tournant du siècle.

5L’intérêt croissant pour les jardins japonais hors du Japon s’est traduit aussi par la création en 2022 de l’Association européenne des jardins japonais, à l’initiative du parc oriental de Maulévrier (Maine-et-Loire), qui cherche à fédérer à l’échelle européenne professionnels et institutions, publiques ou privées, en charge de jardins japonais, avec en ligne de mire, entre autres, les enjeux du développement local via le tourisme. Consciente de l’importance de l’entretien et de la restauration, l’association travaille actuellement au lancement de différentes missions telles que la formation des jardiniers et leurs échanges avec des confrères au Japon (Mizuma, 2023).

Présentation des textes du numéro

6Afin d’approfondir la connaissance des jardins japonais en dehors du Japon, dans l’appel à contributions nous avons posé une question générale : que peut être un « jardin japonais » (c’est-à-dire renvoyant à des références japonaises, qui concernent à la fois le jardin et le paysage japonais) à l’étranger ? Quels sont ses spécificités, décalages, apports, inventions et ambiguïtés ? L’ambition était de s’intéresser à la circulation et à la transmission des idées, des personnes et des matériaux, ainsi qu’à leur enracinement dans un lieu et à leurs relations à un paysage. Les articles apportent des pistes comme nous allons le voir en lien avec différentes intentions, époques et milieux.

7Le premier article du « Dossier thématique » porte sur une forme d’hybridation oubliée entre le jardin japonais et le jardin alpin, dit jardin alpino-japonais, à la fois rêve botanique et exotique, apparue au début du xxe siècle. Son auteur, Romain Billon, propose des hypothèses au sujet de sa disparition. Il nous permet de partager quelques-unes de ses archives rassemblées au fil d’années de recherche, ainsi que son point de vue de jardinier, aussi bien au jardin du musée départemental Albert-Khan que dans le jardin alpin du Muséum d’histoire naturelle.

8Le texte suivant, rédigé par Ursula Wieser Benedetti, spécialiste des jardins et des paysages, sort de l’oubli un exemple de jardin alpino-japonais, Les Roches Fleuries, créé de 1910 à 1932 en Belgique, aujourd’hui en grande partie disparu mais référence importante à son époque. Elle présente en détail le projet et les intentions de son concepteur, Ernest Van den Broeck, expert dans divers domaines des sciences naturelles, qui fait converger plusieurs sources d’inspiration, dont des éléments de la botanique et de l’art du jardin japonais, menant à une réflexion sur une conception paysagère ayant valeur de manifeste.

9Nous revenons au jardin Albert-Kahn avec l’article suivant, rédigé par Hiromi Matsugi, historienne de l’art. Elle nous présente deux interventions japonaises ayant eu lieu dans ce jardin entre 1965 et 1990, à travers des archives et des entretiens. Son étude permet de saisir l’historicité du jardin japonais hors du Japon. Loin de rester immuable, celui-ci est une œuvre paysagère changeant dans le temps, et reste sensible à son contexte en évolution. Éloigné du foyer de la tradition, il peut devenir un lieu opportun pour tester des idées nouvelles, tout en jouant et conservant un rôle de vitrine culturelle important.

10L’article suivant décrit d’abord le processus original de création d’un jardin japonais inauguré en 2021 dans le parc public Saint-Mitre à Aix-en-Provence. Les auteurs, Benoît Romeyer et Jean-Noël Consalès, enseignants-chercheurs en aménagement urbain et en géographie, proposent leur réflexion sur la diffusion actuelle du jardin japonais en tant que modèle qui témoigne des logiques de circulation dans le champ de l’aménagement. Ils interrogent les formes que prennent les variations territoriales, posant l’hypothèse d’hybridations potentielles de ce type de jardin à travers l’exemple du contexte méditerranéen étudié.

11Ce « Dossier thématique » est prolongé par trois textes dans la rubrique « Matières premières ». Le premier texte raconte à quatre voix la conception et la réalisation d’un jardin éphémère créé dans le cadre du Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire en 2018. Nicolas Fiévé, historien de l’architecture japonaise, Florence Mercier, paysagiste, Frank Salama et Manuel Tardits, tous deux architectes praticiens, ont pour point commun d’être liés au Japon, de par leurs activités professionnelles et leurs intérêts personnels.

12Les auteurs du texte suivant, Manon Paul-Traversaz, Serge Krivobok, et Michel Sève, chercheurs en pharmacie, présentent la création récente (2022) d’un jardin japonais au sein du jardin botanique des facultés de médecine et de pharmacie de l’université Grenoble Alpes. Ce jardin associe une partie rassemblant des plantes médicinales utilisées par la pharmacopée traditionnelle japonaise, avec une autre partie ornementale et d’agrément.

13Le dernier texte, rédigé par Yoko Mizuma, historienne des jardins, aborde la question importante de l’entretien des jardins japonais hors du Japon, notamment à travers les techniques de taille. Comment sont-elles acquises, comprises par les jardiniers français ? Comment sont-elles évaluées par les jardiniers japonais lors de visites et stages de formation ?

Remarques de synthèse

14Venant d’auteurs et d’autrices de divers horizons professionnels et disciplines variées (aménagement urbain, architecture, botanique, géographie, histoire de l’art, jardinage, paysage, pharmacie), l’ensemble des contributions permet non seulement d’aborder l’histoire et la morphologie de plusieurs types de jardins, historiques ou récents, mais aussi de traiter cette question de « jardins japonais hors du Japon » avec des points de vue différents. Les analyses vont du détail matériel particulier à la considération spatiale de certains jardins avec leur environnement paysager, voire historique, et croisent les approches permettant de comprendre chaque jardin en profondeur. Cela nous permet de remarquer quelques éléments qui ressortent.

15- Pendant près de 150 ans, depuis la fin du xixe siècle jusqu’à aujourd’hui, les jardins japonais persistent et perdurent tout en connaissant plusieurs phases et transformations : le jardin japonais en France (voire en Belgique et sans doute en Europe) est un phénomène régulièrement réactivé par des questions d’entretien et de restauration, et qui est aussi renouvelé avec la création de nouveaux sites. Cette inscription plus persistante dans la durée est une caractéristique probablement propre au jardin, en comparaison avec l’attrait pour des objets de collection plus conventionnels du japonisme, tels que les estampes ou les porcelaines. Les jardins s’inscrivent ainsi dans une autre temporalité avec une forme de prégnance jusqu’au présent (qui est aussi le présent du vivant) qui les distingue par rapport aux autres arts. Cela implique de tenir compte de l’évolution et de la transformation de chaque création, ainsi que de la disparition, voire de la reconstruction le cas échéant du jardin, dépassant ainsi largement le cadre du japonisme historique.

16- Les rapports géographiques s’avèrent plus complexes que simplement binaires entre le Japon et le pays de réception : des références à des régions telles que les Alpes, la Méditerranée, le nord de l’archipel japonais montrent que le phénomène du jardin japonais ne peut se réduire à un rapport simpliste entre deux nations, ni entre deux capitales censées représenter la culture nationale. Comme on peut le lire dans les contributions, le choix des références géographiques élargies est souvent délibéré et stratégique et il doit être considéré au même titre que les références venant du Japon. Loin du collage, ce choix renouvelle l’approche selon une déterritorialisation (vis-à-vis du Japon) et une reterritorialisation (le jardin in situ) rendant plus actif le processus de création d’un jardin et ce qui le constitue. Par ailleurs, divers éléments renvoient au paysage plutôt par les allusions internes au jardin comme à Aix-en-Provence avec l’évocation du site célèbre de la montagne Sainte-Victoire, ou comme dans le jardin des Roches Fleuries en Belgique qui dialogue avec les collines brabançonnes environnantes. Cette diversité de lieux et de motivations présente une grande richesse avec des écarts, inventions, interprétations vis-à-vis des références japonaises les plus diffusées, tout en apportant un renouvellement formel qui témoigne de la perpétuation des échanges culturels, également en évolution.

17- La graine qui fertilise l’imaginaire paysager : beaucoup de jardins japonais hors du Japon ont à leur origine une dimension imaginaire forte suscitée par une ou des images déjà connues à travers une médiatisation qu’il est intéressant de rechercher (tel ouvrage, telle visite, tel souvenir). Toutefois, ces lieux se déploient dans un espace réel à travers leur construction, leurs usages et leur entretien, créant ainsi un lieu concret évoquant, d’une manière ou d’une autre, un ailleurs. Certains s’implantent de façon éphémère lors d’un événement, laissant des souvenirs et des images susceptibles d’engager à leur tour des apports fertiles, alors que d’autres s’enracinent dans un site et entretiennent un lien durable entre ici et ailleurs.

18Les éditrices remercient toutes les personnes qui ont transmis une proposition d’article, les auteurs et autrices des textes rassemblés, ainsi que les relecteurs et relectrices qui ont contribué à l’élaboration du numéro. Que la patience de chacun et chacune soit gratifiée par le résultat obtenu.

19Les noms japonais sont donnés comme il est de coutume de le faire au Japon : le nom de famille est suivi du prénom, sauf pour quelques personnes connues en Occident par leur prénom suivi de leur nom.

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Bibliographie

Basch, S., 2023, Le Japonisme, un art français, Dijon, Les Presses du réel.

Cluzel, J.-S. (dir.), 2018, Le Japonisme architectural en France, 1550-1930, Dijon, éditions Faton.

Jeannel, B., 1995, Jardins japonais en France : art et poésie du paysage, Paris, Nathan.

Matsugi, H., 2020, « Le jardin japonais comme champ des enjeux internationaux : tendances récentes de la recherche », Perspective, no 1, p. 257-266, 2020, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/perspective/18948; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/perspective.18948

Matsugi, H., 2011, « Jardin japonais en France : exotisme, adaptation, invention », Projets de paysage, no 6, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paysage/17560; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paysage.17560

Mizuma, Y., 2023, « European-Japanese Garden Association (EuroJGA) and the situation of Japanese gardens in Europe » [texte en japonais], Journal of the Japanese Institute of Landscape Architecture, 87(2), URL : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.5632/jila.87.134

Saint-Raymond, L., 2018, « Monstres végétaux, plantes décoratives ou œuvres d’art ? Les arbres nains japonais à Paris (1873-1914) », Arts Asiatiques, t. 73, p. 81-96.

Suzuki, J., 2023, Engei no japonisumu 園芸のジャポニスム, Tokyo, Heibonsha.

Suzuki, M. et al. 2007, « Japanese Gardens outside of Japan : Research Report », Tokyo, Japanese Institute of Landscape Architecture. Certains articles sont consultables en ligne, URL : https://www.jila-zouen.org/journal/overseasjgardens.

Tagsold, C., 2017, Spaces in Translation : Japanese Gardens and the West, Philadelphia, University of Pennsylvania Press.

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Notes

1 Selon Matsugi (2011), la France possède une soixantaine de jardins existants et une dizaine d’autres ont disparu. Ces chiffres doivent être mis à jour et pourraient être supérieurs aujourd’hui. Vingt-neuf jardins japonais en France sont présentés par Bernard Jeannel qui fournit des plans et des détails historiques pour les plus célèbres d’entre eux (Jeannel, 1995).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hiromi Matsugi, Sylvie Brosseau et Catherine Grout, « Paysages et jardins japonais hors du Japon »Projets de paysage [En ligne], 29 | 2023, mis en ligne le 29 décembre 2023, consulté le 11 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paysage/33106 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paysage.33106

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Auteurs

Hiromi Matsugi

Hiromi Matsugi est historienne de l’art et enseignante-chercheuse à Ehime University.

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Sylvie Brosseau

Sylvie Brosseau est architecte DPLG, professeure à l’université Waseda à Tokyo, coresponsable du réseau scientifique thématique Japarchi.
s.brosseau[at]waseda[dot]jp

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Catherine Grout

Catherine Grout est professeure en esthétique, HDR, École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille, Laboratoire Conception Territoire Histoire Matérialité (Lacth) et coresponsable du réseau scientifique thématique Japarchi.
c-grout[at]lille.archi[dot]fr

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