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Matières premières

Question de la taille des arbres dans des jardins japonais de France : rencontres et réflexions entre jardiniers français et japonais

Tree Pruning in Japanese Gardens in France: Encounters and Reflections between French and Japanese Gardeners
Yoko Mizuma

Résumés

De nos jours, la curiosité en France serait toujours présente à l’égard de l’art des jardins du Japon. L’art de la taille est une des questions particulièrement importantes, puisqu’il concerne le travail quotidien des jardiniers en matière d’entretien des végétaux. Par ailleurs, il affecte l’organisation spatiale du jardin, tout comme il concerne les paysagistes concepteurs. Pour les jardins japonais en France, où le contexte historique du développement des techniques de taille et les conditions climatiques diffèrent de ceux du Japon, la taille est un des enjeux essentiels qui touchent à la forme du jardin. Cette contribution vise à présenter quelques caractéristiques des jardins japonais en France, en mettant l’accent sur la technique de taille et sur son apport.

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Texte intégral

  • 1 Site officiel d’EuroJGA : https://europeanjapanesegardenassociation.org/

1Depuis quelques années, les jardins japonais suscitent un intérêt renouvelé et croissant en France. Par exemple, dans le parc oriental de Maulévrier, des colloques et ateliers ont été organisés, un réseau de jardins japonais au niveau européen a été créé (EuroJGA1) en 2022 à l’initiative de plusieurs personnes françaises, des travaux de restauration ont été engagés, par exemple dans le jardin japonais du parc Edmond de Rothschild à Boulogne-Billancourt, où des études scientifiques ont été effectuées ces dernières années avant la réalisation de ces travaux. La partie japonisante du jardin du domaine du château de Trévarez dans le Finistère en Bretagne a aussi fait l’objet de recherches scientifiques pour mettre en lumière son histoire particulière. Parallèlement, pour le jardin japonais du musée départemental Albert-Kahn (département des Hauts-de-Seine), le jardin japonais du parc de Suzon (commune de Dijon), le jardin Ichikawa (commune d’Issy-les-Moulineaux), les municipalités ont commencé à prendre des mesures pour améliorer les méthodes d’entretien et la compétence des jardiniers. Des formations ont été mises en place conjointement par le centre de formation pour adultes CFPPA-UFA-Terre d’horizon de Romans-sur-Isère et l’Association française du jardin japonais (AFJJ), à la demande des collectivités locales.

2Cette tendance, vue sous un angle différent, renvoie à des questions auxquelles sont confrontés des jardins japonais en France aujourd’hui. En effet, la majorité de ces jardins a été construite soit sous l’influence du japonisme entre le xixe et le début du xxe siècle, soit à partir des années 1980 à la faveur d’échanges diplomatiques franco-japonais (Matsugi, 2011). Pour les premiers, il s’agirait de considérer leur valeur historique et d’améliorer la formation des jeunes jardiniers. C’est le cas du jardin du domaine de Trévarez et du jardin Albert-Kahn. Pour d’autres jardins plus récents, il serait parfois souhaitable de les réaménager, de revoir le système d’entretien et de gestion, et surtout de repenser la meilleure façon de les valoriser à l’avenir pour le grand public, comme c’est le cas du parc Suzon à Dijon et du jardin Ichikawa à Issy-les-Moulineaux.

  • 2 Par exemple, lors du symposium international « Les jardins japonais en Europe » organisé le 24 mars (...)

3La plupart de ces jardins japonais ou japonisants sont aussi confrontés à la question de l’authenticité et de l’identité. Les « décalages » entre ces jardins en France et ceux au Japon servent de critères à certains spécialistes puristes pour s’interroger sur la légitimité des premiers. Parfois, ils sont jugés comme « de mauvaises interprétations » par rapport aux jardins du Japon. Or, cette évaluation, fondée sur la notion ambiguë d’authenticité des jardins, n’est pas justifiée et doit être questionnée, car elle entrave la grande potentialité des jardins japonais en France qui ont des spécificités que n’ont pas les jardins japonais du Japon. Certains travaux scientifiques abordent ces questions2, mais il est souhaitable qu’il y ait davantage de recherches dans l’avenir, notamment des études qui touchent aux pratiques du terrain, avec des témoignages de jardiniers et de paysagistes japonais et français, car il en existe très peu.

  • 3 Les entretiens avec Erik Borja en octobre 2022, Jean-Pierre Chavassieux (ex-directeur du parc orien (...)

4La taille est un des enjeux techniques qui concerne cette question de l’authenticité. En France, une méthode de « taille en nuage » est connue en tant que technique d’inspiration japonaise. Elle est de plus en plus pratiquée dans les jardins japonais (ou japonisants) et dans les jardins privés en France. Selon les témoignages que j’ai recueillis auprès de trois professionnels historiques3, le terme au sujet de cette taille, qui consiste à élaguer à la cisaille les feuilles en forme de « nuage », est probablement apparu durant les années 1980 en France, où trois jardins étaient en cours de construction ou de reconstruction : le parc oriental de Maulévrier, le jardin zen d’Erik Borja (privé) et le jardin Albert-Kahn. À l’époque, les jardiniers en chef de ces trois jardins ont cherché une technique de taille en se renseignant par divers moyens : avec des photos publiées dans des livres, par des visites de jardins au Japon, et par des échanges avec des jardiniers paysagistes japonais en France et au Japon. Ainsi, chaque jardinier a essayé de faire évoluer sa technique. Ces trois jardins, étant devenus parmi les jardins japonais les plus connus en France, semblent avoir exercé une influence non négligeable sur la taille dite en nuage. Mais l’histoire du développement de cette technique et de sa forme spécifique n’a pas été étudiée jusqu’à présent.

5L’intention de cet article est d’éclairer ce qu’est cette taille en nuage, afin de trouver quelques éléments clés. Pour cela, je m’appuie sur des analyses in situ, réalisées à l’occasion d’échanges franco-japonais entre 2019 et 2022, dans le cadre du projet de création et de promotion d’un réseau des jardins japonais au niveau européen, lancé par Jean-Pierre Chavassieux, ex-président du parc oriental de Maulévrier. Ces derniers ont eu lieu dans trois jardins en France : le jardin japonais de l’île de Versailles (Nantes), le parc oriental de Maulévrier (Maine-et-Loire) et le jardin Albert-Kahn (Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine). Neuf experts japonais ont été invités, parmi ceux-là trois ont apporté une contribution considérable à mon travail. Le premier, Fujii Eijirō, docteur en agriculture, professeur émérite de l’université de Chiba, est spécialiste de plusieurs domaines liés au paysage, notamment l’écologie, la biologie des arbres et l’art des jardins. Le second, Ishii Masashi, paysagiste, docteur en science du paysage, diplômé de l’université de Chiba, travaille dans l’agence d’aménagement paysager Agora Landscaping, et enseigne dans plusieurs universités. Ses recherches concernent la taille des arbres et les techniques de gestion des arbres urbains. Enfin Yoshioka Kento, paysagiste, jardinier et arboriste, diplômé de l’université de Chiba, est spécialisé dans l’élagage des grands arbres. Depuis 2019, ce dernier s’est engagé activement dans les échanges franco-japonais dans le domaine du paysage. Il dirige l’agence d’aménagement de jardins Yoshioka-Ryokuchi. À partir de ces rencontres, j’ai ensuite examiné toutes les remarques faites par les participants français et japonais à la lumière des réflexions développées dans ma thèse sur l’organisation spatiale des jardins (Mizuma, 2017).

Expériences à Nantes et à Maulévrier

Des jardiniers français en plein doute

6En 2022, ont été organisés trois ateliers franco-japonais, au sein du même projet, dans les trois jardins cités précédemment. Pour chaque atelier, j’ai échangé et travaillé avec les jardiniers de ces jardins, dont certains étaient attachés au service des Espaces verts et environnement (SEVE) de la ville de Nantes ou faisaient partie de l’Association du parc oriental de Maulévrier. L’échange avec l’équipe de grimpeurs-élagueurs à Nantes s’est déroulé, quant à lui, en dehors du jardin japonais.

7Si chaque équipe française avait plusieurs raisons de faire appel aux experts japonais, celles-ci se sont révélées assez proches : ayant des doutes sur leurs façons de faire, les jardiniers français souhaitaient observer de visu le savoir-faire japonais et montrer aux Japonais leur travail pour avoir leurs commentaires en retour. Finalement, lors des ateliers organisés pour traiter de ces aspects, deux méthodes de taille ont été discutées : la taille en nuage, pratiquée par les jardiniers français des trois jardins, ainsi que la taille en forme libre d’inspiration japonaise qui fut conçue par Claude Le Maut, arboriste basé en Bretagne4, et qui est exercée par l’équipe de grimpeurs-élagueurs nantais sur une dizaine de pins depuis quelques années.

Interprétation d’une technique de taille japonaise en France

8Dans les trois jardins japonais, nous avons observé la taille dite « taille en nuage ». Il s’agit d’une technique de taille à la cisaille pour donner aux feuillages une forme ovale (figure 1).

Figure 1. La taille dite « en nuage » pratiquée dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et dans le jardin japonais de l’île de Versailles à Nantes (droite)

Figure 1. La taille dite « en nuage » pratiquée dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et dans le jardin japonais de l’île de Versailles à Nantes (droite)

Source : Yoko Mizuma.

9Le parc oriental de Maulévrier est l’un des jardins représentatifs de cette technique. Selon le témoignage des jardiniers de Maulévrier lors des ateliers, ceux-ci ont conçu cette technique dans les années 1980 en consultant des livres sur les jardins japonais. Ils ont ensuite affiné leur regard sur les végétaux pendant un voyage organisé au Japon. Dans le parc de Maulévrier, les arbres à feuilles persistantes (par exemple les ifs) plantés en bordure de l’étang sont soigneusement élagués et entretenus. Depuis, ce parc joue un rôle de référence en France pour la taille, à tel point que, d’après les témoignages entendus lors des ateliers en mai-juin 2022, certains jardiniers de Nantes et de Boulogne-Billancourt se sont référés à la technique de taille pratiquée à Maulévrier.

10De son côté, l’équipe japonaise a remarqué que la taille en nuage ressemblait à la taille karikomi (刈り込み) « taille à la cisaille ». Karikomi est une méthode de taille couramment pratiquée au Japon. L’objectif est à la fois de réduire le volume des arbres et arbustes en élaguant des branches par l’extérieur avec une cisaille, et de leur donner certaines formes. Cette méthode de taille est généralement utilisée sur les arbres à feuilles persistantes, les arbres de grande ou moyenne hauteur, et les arbustes. En fonction de la forme et du volume, elle est parfois appelée ko-garikomi « petite taille à cisaille » ou ō-garikomi « grande taille à cisaille ». Il existe également quatre formes plus arrondies et subtiles : tama-mono (玉もの) « taille arrondie », tama-zukuri(玉づくり) « façonner des sphères », tama-chirashi (玉ちらし) « sphères dispersées », et dan-zukuri(段づくり) « façon en étages » (figures 2, 3 et 4).

Figure 2. Exemple de tama-mono « taille arrondie » dans le jardin japonais du musée d’Art Adachi, à Yasugi au Japon

Figure 2. Exemple de tama-mono « taille arrondie » dans le jardin japonais du musée d’Art Adachi, à Yasugi au Japon

Source : Yoko Mizuma.

Figure 3. Exemple de tama-zukuri « façonner des sphères » (au pied de l’arbre à droite), et de tama-chirashi « sphères dispersées » (arbre au centre) au Japon

Figure 3. Exemple de tama-zukuri « façonner des sphères » (au pied de l’arbre à droite), et de tama-chirashi « sphères dispersées » (arbre au centre) au Japon

Source : Ishii Masashi.

Figure 4. Exemple de dan-zukuri « façon en étages » au Japon

Figure 4. Exemple de dan-zukuri « façon en étages » au Japon

Source : Ishii Masashi.

  • 5 Ce rapport, « 日仏技術者交流、知られざるフランスの造園・ランドスケープを学び現地の技術者と交流歴史・人・文化の深淵に迫る (Découvrir le paysagisme en Fra (...)

11Comme le désignent les appellations, la première concerne la taille en forme sphérique ou demi-sphérique d’un arbre ou d’un groupe d’arbres entiers, la deuxième et la troisième consistent en une taille formant des boules sur les branches principales, ou à l’extrémité des branches, et la quatrième désigne une taille en forme étagée, donnant plus de lien et de continuité horizontale entre les couches de feuillage. Théoriquement, l’art topiaire en France et la taille japonaise, dénommée karikomi, suivent les mêmes principes car il s’agit d’une taille à la cisaille. Le grand avantage de ces deux techniques est qu’elles donnent à un arbre la forme régulière souhaitée et que le temps nécessaire peut être considérablement réduit par rapport aux tailles faites avec un sécateur. Les participants japonais ont trouvé que la taille en nuage, pratiquée dans le parc oriental de Maulévrier, était, à première vue, assez similaire à la taille karikomi, notamment tama-zukuri, tama-chirashi, ou dan-zukuri. Cependant, ils ont remarqué cinq différences (Ishii et Yoshioka, 2022)5 (figure 5).

Figure 5. L’if (Taxus baccata) taillé en nuage dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et un sujet taillé en dan-zukuri au Japon

Figure 5. L’if (Taxus baccata) taillé en nuage dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et un sujet taillé en dan-zukuri au Japon

Source : Ishii Masashi.

12La première différence concerne l’angle des branches. À Maulévrier, dans la plupart des cas, les « nuages » sont orientés en diagonale vers le haut, plutôt qu’à l’horizontale. Au Japon, pour la taille dan-zukuri, notamment, les branches sont toujours horizontales ou légèrement inclinées. La deuxième différence est la position des rameaux feuillus. À Maulévrier, les « nuages » sont formés à l’extrémité des branches, plutôt que près du tronc principal (au Japon, le feuillage reste toujours près du tronc). La troisième est la densité de feuillage. Au Japon, les jardiniers effectuent un éclaircissement sur les arbres taillés. Ce processus, appelé waru (割る) « diviser, couper », est important pour conserver les arbres sains : il favorise la pénétration de la lumière dans le feuillage, ce qui prévient la mort des branches intérieures provoquée par le manque de lumière et facilite les ramifications des jeunes pousses. Les jardiniers, même pour la taille à la cisaille karikomi, ajoutent systématiquement une dernière touche avec une taille d’éclaircie. À Maulévrier, cette pratique d’éclaircie waru est beaucoup moins courante, ce qui fait que chaque « nuage » garde une forte densité de petits rameaux, beaucoup plus importante que dans les jardins au Japon. La quatrième différence porte sur la régularité au niveau de la disposition des feuilles. Au Japon, la forme d’un arbre est soulignée par le tronc principal. Il prend une certaine silhouette, par exemple une figure toute droite, en courbe, en forme suspendue, etc. Les feuilles sont disposées de manière équilibrée par rapport à la forme du tronc, avec une certaine régularité dans l’ensemble de l’arbre. À Maulévrier, cette régularité est beaucoup moins présente. Enfin, au Japon, les jardiniers éliminent les branches qui se croisent ou se touchent, comme nous l’avons vu plus haut. À Maulévrier, les jardiniers conservent ces branches croisées et les entretiennent soigneusement.

La technique de taille d’éclaircie pratiquée au Japon et en France

13Depuis quelques années, en France, une tendance consiste à remplacer la taille architecturée par une taille en forme libre. Le principe est de maîtriser la vigueur et le volume des arbres en réduisant le nombre de branches, tout en leur conservant une forme naturelle. C’est l’une des raisons pour laquelle l’équipe des élagueurs du service des Espaces verts de la ville de Nantes met en œuvre une taille d’éclaircie d’inspiration japonaise à titre expérimental sur une dizaine de pins depuis quelques années (figure 6).

Figure 6 : Les pins concernés par la taille d’éclaircie à Nantes

Figure 6 : Les pins concernés par la taille d’éclaircie à Nantes

Source : Yoko Mizuma.

14Au Japon, il existe une technique de taille d’éclaircie, appelée sukashi (透かし) « taille en transparence ». Elle répond à plusieurs objectifs : réduire le nombre de branches et de feuilles afin de diminuer le volume de l’arbre et d’offrir une meilleure pénétration de la lumière et de l’air dans le houppier, faire ressortir la beauté de la forme individuelle de chaque arbre ainsi que la profondeur de l’espace grâce à la vue qui transparaît à travers ces arbres éclaircis (figure 7).

Figure 7. Deux Pins (Pinus densiflora) taillés en sukashi (gauche), et les autres sujets non taillés (droite) dans le jardin national Kyoto Gyoen

Figure 7. Deux Pins (Pinus densiflora) taillés en sukashi (gauche), et les autres sujets non taillés (droite) dans le jardin national Kyoto Gyoen

Source : Fujii Eijirō.

  • 6 Cette taille existe depuis longtemps, mentionnée dans certains traités de jardins, par exemple dans (...)

15Le rôle de la taille sukashi ne se limite pas à un aspect esthétique : il est aussi sanitaire. L’éclaircissement du feuillage permet la prévention des maladies et favorise la vivacité des arbres, ainsi que la protection contre le déracinement en cas de prise au vent fort (typhon, tempête, etc.). Compte tenu du climat japonais, chaud et humide en été, sukashi est l’un des savoir-faire incontournables pour faire vivre les arbres dans les meilleures conditions6. À l’égard de la taille pratiquée par l’équipe nantaise, l’équipe japonaise a trouvé cette technique très proche de la taille sukashi. Cependant, en y regardant de plus près, ils ont constaté trois différences (Ishii et Yoshioka, 2022).

16La première est le point de départ : l’équipe nantaise a tendance à commencer à tailler du bas vers le haut. L’avantage de cette méthode est de faciliter la détermination de la forme d’un arbre dans son intégralité. Au Japon, ce processus est tout à fait inverse : les jardiniers commencent à tailler du haut vers le bas. L’intérêt de cette méthode est d’harmoniser la transparence du feuillage : d’après les participants japonais à l’atelier, il est plus pratique de commencer à éclaircir des branches et des feuilles depuis le sommet de la canopée, car ainsi la première partie taillée constituera une sorte de critère au niveau de la densité du feuillage et de la structure des branches. Une fois que la référence est fixée, les jardiniers continuent à tailler vers le bas, en accordant la composition du feuillage dans la partie basse avec celle au-dessus tout en nettoyant les branches et feuilles tombées sur les feuillages.

17La deuxième différence concerne la sélection des branches à tailler. L’équipe nantaise a tendance à choisir les branches de la façon suivante : quand l’une d’entre elles se ramifie en trois parties, ils suppriment d’abord celle du milieu à ras, ce qui produit une forme en Y. Ce processus permet de procéder à la taille de manière méthodique et systématique et de réduire les branches de façon régulière. Au Japon, les jardiniers sélectionnent et éliminent les branches qui risquent de se concurrencer dans le temps et d’endommager l’équilibre physique et biologique de l’arbre (par exemple les branches gourmandes qui poussent verticalement, celles qui se développent parallèlement ou qui se croisent, etc.). Cette manière nécessite d’imaginer la croissance d’un arbre sur une durée de cinq, dix, ou vingt ans, et, par conséquent, l’approche se révèle moins systématique. En parallèle, le fait d’enlever les branches qui ne sont pas favorables à la croissance de l’arbre permet de réduire son volume de manière conséquente et d’arriver à réaliser un bon équilibre dans la disposition des branches.

18La troisième différence porte sur la façon de percevoir la forme d’un arbre. En discutant avec l’équipe nantaise, les participants japonais ont remarqué que leurs pairs nantais avaient tendance à voir l’ensemble des branches comme une masse verte. Ils supposent que lors de la taille, les Français imaginent, consciemment ou inconsciemment, une forme finale à donner à un arbre comme « en nuage » ou « en plateau », et qu’ils essaient de le façonner dans ce sens. Au Japon, ce n’est pas que les jardiniers ne pensent jamais à la forme finale de l’arbre, mais cette dernière n’est pas la première chose à considérer lors de la taille. Ils observent les relations entre les branches davantage qu’ils ne projettent la forme finale de la masse verte. Ils se disent : « Si je taille cette branche, à quoi ressemblera-t-elle dans trois ou cinq ans ? » (etc.) ; en s’interrogeant ainsi, ils sélectionnent les branches à éliminer pour qu’il y ait des espaces suffisants entre elles et que la forme de l’arbre reste la plus naturelle et aussi la plus harmonieuse possible, du point de vue du paysage, dans le jardin.

Rôles des arbres dans l’organisation spatiale d’un jardin au Japon

Questions suscitées

19Ces deux ateliers nous ont permis de comparer les similitudes et les différences dans les techniques de taille entre la France et le Japon. À la suite de ces expériences vécues, une question s’est imposée : à quoi sont liées ces particularités ? Pour répondre à cette question, les participants japonais et moi-même avons pris en compte les quatre points suivants : le climat, le coût, le contexte historique du développement des techniques de taille et la spatialité du jardin.

20Concernant le premier point, le climat, la différence au niveau de l’humidité entre la France et le Japon est importante. Les précipitations moyennes annuelles diffèrent plus que du simple au double (732 mm en France contre 1,712 mm au Japon)7, et la fréquence de temps chaud (c’est-à-dire lorsque le point de rosée est supérieur à 18 °C) est 20 fois supérieure à Tokyo par rapport à Paris8. Comme vu précédemment, il est important, au Japon, de réduire la densité du feuillage par la taille, même pour les plantes taillées à la cisaille, afin d’aérer entre les branches et les rameaux et de prévenir les maladies provoquées par l’humidité et la chaleur. Cette différence climatique influence naturellement les méthodes d’entretien des arbres, notamment la taille.

21Le second point est la question du coût. En France les jardiniers et élagueurs sont capables d’effectuer la taille d’éclaircie de la même manière que les Japonais, en observant bien les plantes, les ramifications et réitérations au niveau des houppiers des arbres, tout en prenant en compte la croissance de l’arbre, sa forme présente et future, le développement de son potentiel individuel. Le problème qui se pose aujourd’hui pour la taille d’éclaircie est qu’elle nécessite plus de temps par rapport à la taille à la cisaille. Par ailleurs, une expérience significative et une bonne formation sont indispensables pour acquérir une réelle compétence. Par conséquent, cela rend le coût très élevé et les jardiniers-élagueurs pratiquent de moins en moins cette technique pour des motifs de rentabilité. Les Japonais ne sont pas, eux non plus, épargnés par cette question du coût. Lorsque le coût de la main-d’œuvre est réduit, les jardiniers japonais sont contraints d’utiliser la taille à la cisaille karikomi, plus souvent que la taille en transparence sukashi, mentionnée précédemment. D’ailleurs, cette tendance est un problème à long terme, car elle risque de faire disparaître les savoir-faire.

22Le troisième point relève, me semble-t-il, du contexte historique. Dans l’art des jardins français, celui de la taille architecturale s’est développé au fil de l’histoire. Comme le montrent les jardins du château de Versailles, il existe une variété de techniques de taille de formes géométriques, tant pour les topiaires que pour l’alignement des arbres en rideau. Pour effectuer cette opération, la taille à la cisaille est une des techniques essentielles à maîtriser. Les jardiniers japonais ont ressenti, lors de leurs échanges avec les jardiniers-élagueurs français, que les Français pouvaient avoir, même inconsciemment, un certain sens esthétique lors de la taille. En se référant à la taille en nuage du parc oriental de Maulévrier et aux méthodes de taille à Nantes, l’équipe japonaise constate que la culture de la taille y est plus centrée sur l’esthétique qu’au Japon où elle est plutôt axée sur l’agencement des branches.

23Par rapport au quatrième point, la spatialité du jardin, il s’agit du rôle joué par les arbres dans l’organisation spatiale. Selon les participants japonais, dans les jardins japonais, il est fondamental de faire la distinction entre la taille karikomi et la taille sukashi, puisque cela donne un impact significatif sur l’organisation spatiale d’un jardin, notamment sur la mise en profondeur et la mise en harmonie dans un espace.

L’importance de la profondeur

24Comment donner une sensation de profondeur à un espace donné, c’est un sujet primordial dans la conception des jardins. Pour les concepteurs japonais, il existe toujours le défi de créer une sensation de profondeur et une scène paysagère dans un espace de petite dimension. Dans les jardins du Japon, la profondeur est mise en scène par des cadrages successifs. Les arbres sont l’un des éléments principaux pour les composer. Le volume de chaque arbre est proportionnel à la fonction de l’ordre des plans : par exemple, un arbre qui constitue le premier plan est entretenu en faisant en sorte qu’il soit plus petit que celui du cadre suivant, et plus le plan est éloigné, plus les arbres encadrant sont maintenus hauts et volumineux. Pour les arbres des plans intermédiaires, la transparence du feuillage est importante, car elle permet la vue sur l’arrière-plan et donne une sensation de profondeur dans l’espace (figure 8).

Figure 8. Le feuillage des pins taillés en transparence, à Kyoto

Figure 8. Le feuillage des pins taillés en transparence, à Kyoto

Source : Yoko Mizuma.

25Les jardiniers japonais varient leurs méthodes de taille en fonction du rôle de chaque arbre. La taille sukashi est employée pour les arbres des premiers plans ou ceux intermédiaires, afin de laisser entrevoir des vues à travers les branches. Les cadrages sont alignés dans diverses directions, pas nécessairement sur un axe. L’espacement entre les cadrages n’est pas uniforme, certaines parties étant larges et d’autres étroites. Par conséquent, même les petits travaux de taille peuvent modifier la proportion des éléments constitutifs de ces cadrages, ce qui provoque un impact important sur la spatialité du jardin. C’est une des raisons pour laquelle les jardiniers japonais ont l’habitude d’apporter plus d’attention aux espacements entre les branches que les experts français. Les arbres qui constituent l’arrière-plan sont soit laissés en libre évolution et entretenus de manière légère, soit taillés à la cisaille, karikomi, pour qu’ils soient perçus comme une masse de verdure à l’arrière-plan. Par exemple, ō-karikomi est une technique souvent utilisée pour créer des massifs de verdure évoquant des paysages montagneux.

26Les arbres permettent également de créer une certaine harmonie dans un jardin. Ils contribuent à structurer un espace et au processus de création du jardin. Au Japon, comme en France, les bâtiments (tels une résidence, un pavillon, etc.) peuvent être le point de vue principal. Cependant, la pièce maîtresse au moment de la création du jardin est le plus souvent constituée des arbres et des pierres. Ces deux éléments principaux forment un ensemble central qui joue le rôle d’une sorte de « cœur » du jardin.

Conclusion

27À partir des réflexions précédentes, nous définissons trois points clés qui pourront nous aider à éclaircir la question du caractère des jardins japonais en France du point de vue de la taille.

28Premièrement la densité du feuillage : pour les différentes techniques de taille, y compris celle dite en nuage, la densité des rameaux est plus importante en France qu’au Japon. Le profil du feuillage reste net et lisse. La méthode française favorise l’expression artistique et figurative donnée aux plantations.

29Le deuxième point est la manière d’aborder l’opération de la taille : l’intention est-elle de donner une forme globale à un arbre, ou bien de favoriser les relations entre les branches ? Cet aspect est lié à la sensibilité de chaque personne mais il nous semble important de le préciser ici car il a un impact significatif sur les pratiques de taille.

30Le troisième point qui concerne la composition spatiale du jardin interroge la manière dont la profondeur est mise en œuvre dans un jardin et quels sont les rôles joués par les arbres, avec quel type de taille ? Comment le dessin du jardin se développe-il ?

31Comme indiqué dans l’introduction, depuis la création de l’EuroJGA en 2022, le nombre de demandes de renseignements émanant de propriétaires de jardins japonais en France augmente. Certains de ces jardins sont patrimoniaux, construits entre le xixe siècle et le début du xxe siècle. Afin de répondre au mieux à ces demandes, tant pour les questions techniques que pour le projet de restauration, il sera extrêmement important de définir la technique de taille qui sera appropriée et adaptée à chaque jardin. Nous continuons à poursuivre cette étude et à approfondir notre réflexion.

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Bibliographie

Ishii, M. et Yoshioka, K., 2022, « 日仏技術者交流、知られざるフランスの造園・ランドスケープを学び現地の技術者と交流歴史・人・文化の深淵に迫る (Découvrir le paysagisme en France méconnu au Japon, explorer les profondeurs de l’histoire, des hommes et de la culture à travers des échanges avec des professionnels locaux) », Fondation du Japon.

Matsugi, H., 2011, « Jardin japonais en France : exotisme, adaptation, invention », Projets de paysage, no 6, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paysage/17560 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paysage.17560

Mizuma, Y., 2017, « Le parc public au Japon : une forme paysagère hybride – Les apports de l’école française de paysage », thèse de doctorat ABIES, mise en ligne le 23 février 2021, URL : https://www.theses.fr/2017IAVF0019

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Notes

1 Site officiel d’EuroJGA : https://europeanjapanesegardenassociation.org/

2 Par exemple, lors du symposium international « Les jardins japonais en Europe » organisé le 24 mars 2022 au parc oriental de Maulévrier (avec les soutiens du Centre de rercherche sur les civilisations de l’Asie orientale – CRCAO – et de la Fondation du Japon), ces questions ont été abordées.

3 Les entretiens avec Erik Borja en octobre 2022, Jean-Pierre Chavassieux (ex-directeur du parc oriental de Maulévrier) et Joseph Grimaldi (ex-jardinier en chef du jardin zen d’Erik Borja) en mai 2023.

4 https://www.ouest-france.fr/bretagne/perros-guirec-22700/perros-guirec-claude-le-maut-tailleur-d-arbres-partage-son-experience-6efb0a58-4a36-11ed-a2ae-f574b2178b13

5 Ce rapport, « 日仏技術者交流、知られざるフランスの造園・ランドスケープを学び現地の技術者と交流歴史・人・文化の深淵に迫る (Découvrir le paysagisme en France méconnus au Japon, explorer les profondeurs de l’histoire, des hommes et de la culture à travers des échanges avec des professionnels locaux) », a été rédigé pour la Fondation du Japon, dans le cadre du projet d’échange culturel franco-japonais, association Ichizo-kai (全国1級造園施工管理技士の会, Association nationale des ingénieurs de première classe en architecture du paysage et en gestion de la construction), p. 8-9.

6 Cette taille existe depuis longtemps, mentionnée dans certains traités de jardins, par exemple dans Tsukiyama Niwazukuri-den築山庭造伝 (« Construction des jardins avec montagnes artificielles »), publié en 1829 par Akisato Ritō.

7 Ces informations ont été compilées par DonnéesMondiales.com (https://www.donneesmondiales.com/comparaison-climatique.php ?r1 =france&r2 =japon )

8 Ces informations ont été compilées par DonnéesMondiales.com https://fr.weatherspark.com/compare/y/47913~143809/Comparaison-de-la-m %C3 %A9t %C3 %A9o-moyenne- %C3 %A0-Paris-et-Tokyo-

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Table des illustrations

Titre Figure 1. La taille dite « en nuage » pratiquée dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et dans le jardin japonais de l’île de Versailles à Nantes (droite)
Crédits Source : Yoko Mizuma.
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Titre Figure 2. Exemple de tama-mono « taille arrondie » dans le jardin japonais du musée d’Art Adachi, à Yasugi au Japon
Crédits Source : Yoko Mizuma.
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Titre Figure 3. Exemple de tama-zukuri « façonner des sphères » (au pied de l’arbre à droite), et de tama-chirashi « sphères dispersées » (arbre au centre) au Japon
Crédits Source : Ishii Masashi.
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Titre Figure 4. Exemple de dan-zukuri « façon en étages » au Japon
Crédits Source : Ishii Masashi.
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Titre Figure 5. L’if (Taxus baccata) taillé en nuage dans le parc oriental de Maulévrier (gauche) et un sujet taillé en dan-zukuri au Japon
Crédits Source : Ishii Masashi.
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Titre Figure 6 : Les pins concernés par la taille d’éclaircie à Nantes
Crédits Source : Yoko Mizuma.
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Titre Figure 7. Deux Pins (Pinus densiflora) taillés en sukashi (gauche), et les autres sujets non taillés (droite) dans le jardin national Kyoto Gyoen
Crédits Source : Fujii Eijirō.
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Titre Figure 8. Le feuillage des pins taillés en transparence, à Kyoto
Crédits Source : Yoko Mizuma.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Yoko Mizuma, « Question de la taille des arbres dans des jardins japonais de France : rencontres et réflexions entre jardiniers français et japonais »Projets de paysage [En ligne], 29 | 2023, mis en ligne le 29 décembre 2023, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paysage/32993 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paysage.32993

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Auteur

Yoko Mizuma

Yoko Mizuma est diplômée en sylviculture de l’université de Ryūkyū à Okinawa au Japon (2001), en paysage à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles (2010) et docteure en science du paysage. Ses travaux portent sur le paysage à l’échelle du jardin, de l’espace urbain et du territoire, et mettent en lumière le croisement des différentes cultures, notamment franco-japonaise, et l’interdisciplinarité. Depuis 2021, elle est ingénieure d’étude auprès du Labex Futurs urbains.
yoko.mizuma[at]enpc.fr

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