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Matières premières

Le jardin du présent intensément

The Garden of the Intensely Present
Nicolas Fiévé, Florence Mercier, Frank Salama et Manuel Tardits

Résumés

Le Jardin du présent intensément est une œuvre originale et temporaire réalisée dans le cadre de la 27e édition du Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire qui s’est tenue de mai à octobre 2018. Cet article raconte la genèse et la réalisation de ce jardin dont les auteurs ont pour point commun d’être liés au Japon par leurs professions ou leurs intérêts réciproques. La forme suivie par l’article emprunte sa construction littéraire à la nouvelle Dans le fourré de l’écrivain japonais Akutagawa Ryūnosuke. Plusieurs protagonistes racontent le même fait divers, chacun selon son point de vue. Ainsi, un accident que l’on pourrait décrire de manière objective apparaît au final comme le nœud d’interprétations différentes. De même à Chaumont, chacun des quatre auteurs du jardin parle de la manière dont il ou elle a suivi et compris son élaboration et sa mise en œuvre. Ces différentes voix font ainsi ressortir, en une vision kaléidoscopique, la manière d’appréhender la relation au Japon et à la France dans le cadre du jardin et de l’architecture. À la fin de cet article, Françoise Ged, responsable de l’Observatoire de l’architecture de la Chine contemporaine à la Cité de l’architecture et du patrimoine, fine connaisseuse du Japon et de la Chine, joint sa voix de visiteuse et de témoin « objectif » du résultat.

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Texte intégral

L’effet Rashōmon

1Le Jardin du présent intensément est une œuvre originale et temporaire réalisée dans le cadre de la 27e édition du Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire qui s’est tenue de mai à octobre 2018. Chaque année un concours est ouvert aux architectes-paysagistes, aux professionnels de l’aménagement ou du jardin et aux étudiants des écoles qui enseignent ces disciplines. Les lauréats, au nombre de vingt, se voient offrir pour une durée de six mois une parcelle d’environ 200 m2 dans le domaine du château pour y réaliser leur projet. Le thème du concours diffère chaque fois ; celui de 2018 s’intitulait « Jardins de la pensée ». Composé de professionnels, le jury était dirigé cette année-là par l’écrivain Jean Echenoz.

2Les quatre auteurs de ce jardin ont pour point commun d’être liés au Japon par leurs professions et leurs intérêts réciproques. Florence Mercier est architecte-paysagiste et connaît bien les jardins de l’Asie de l’Est, ayant travaillé de nombreuses fois en Chine sur des projets de jardins. Nicolas Fiévé est architecte et historien de l’architecture et des jardins japonais des xive-xviie siècle. Frank Salama et Manuel Tardits sont architectes praticiens, le second exerçant sa profession au Japon. Quatre auteurs donc pour ce jardin et autant pour en raconter la genèse et l’élaboration, selon une construction littéraire empruntée à Rashōmon, le film du cinéaste Kurosawa Akira (1910-1998), qui s’inspirait de deux nouvelles, Dans le fourré et Rashōmon, de l’écrivain Akutagawa Ryūnosuke (1892-1927). La première relatait un même crime raconté par plusieurs protagonistes. Ce fait divers ainsi rapporté de manière objective apparaissait finalement comme le nœud d’interprétations différentes. De même, à propos de Chaumont-sur-Loire, chacun des auteurs raconte sa version du jardin ; il en ressort une vision kaléidoscopique de la manière d’appréhender la relation entre Japon et France dans le cadre du jardin et de l’architecture.

Figure 1. En entrant dans le jardin

Figure 1. En entrant dans le jardin

Source : auteurs, mai 2018.

Figure 2. Les pas du passage

Figure 2. Les pas du passage

Source : auteurs, mai 2018.

Le jardin selon Manuel

Utilitas et venustas

3Enfant, mes parents me traînaient plus souvent dans les musées et les églises qu’aux parcs et aux jardins. Ma vision était utilitaire : j’y jouais. Plus tard, en première année d’architecture, j’ai visité les jardins Albert Kahn qui se trouvaient près de chez moi. L’exotisme de la partie japonaise m’avait frappé, mais c’est à Kyoto, vers l’âge de 25 ans, que j’ai vraiment commencé à regarder les jardins : ceux des villas impériales Katsura et Shūgakuin. Précisons que je les appréciais d’abord dans le rapport qu’ils entretenaient avec l’architecture et si leur esthétique me touchait j’en ignorais la syntaxe. Aujourd’hui, mes références, ordinaires ou savantes, sont celles qui m’entourent, japonaises donc, architecture et paysage font bon ménage et le beau accompagne l’utile.

Postmodernité

4Quand j’ai intégré l’université de Tokyo au milieu des années 1980, les cours d’histoire passaient rapidement sur l’étude du patrimoine auquel appartenaient la construction en bois et les jardins. Architecture contemporaine et tradition locale constituaient, depuis un siècle, deux réalités parallèles ! Il m’a fallu quelques années pour dépasser ce clivage, pourtant je n’avais pas oublié que mon premier travail, durant mes études en France, consistait à effectuer des relevés de vieilles fermes pour la collection d’ethnographie du musée national des Arts et Traditions populaires. De là date aussi mon admiration pour les maisons en bois de Shinohara Kazuo (1925-2006) qui s’inspirait des minka (terme générique qui désigne l’habitat populaire traditionnel réalisé en bois) : regarder le passé n’empêchait nullement la contemporanéité la plus radicale. À cette même époque, au-delà des effets historicistes caricaturaux du post-modernisme, on s’inspirait aussi avec intelligence. Et le pavillon de thé, depuis ses débuts au xve siècle, qu’est-ce sinon une longue suite d’œuvres dont les maîtres successifs interprètent et réinterprètent les créations de leurs prédécesseurs, autrement dit, qu’est-ce sinon une subtile suite de citations ?

Charpenterie

5Durant les années 2010, Mikan, l’agence que j’ai fondée en 1995 avec trois associés japonais (Kamo Kiwako, Sogabe Masashi et Takeuchi Masayoshi), a re-commencé à construire en bois comme nombre d’architectes. Cet intérêt partagé – empathie avec la tradition encore vivante de la charpenterie locale, pensées postmodernes qui se tournent vers l’histoire, préoccupations écologiques – s’ajoute aux avantages offerts par un cadre constructif local cohérent ; le système modulaire développé par les charpentiers japonais est un outil parfait pour maîtriser les espaces et leurs proportions. Quel cadeau fait à la rigueur que de pouvoir utiliser des poutres et des poteaux dont on connaît les essences, les mesures et les espacements ! Quelle liberté quand on maîtrise sa grammaire et qu’on en joue, quitte comme Shinohara à lui tordre le cou !

Installations

6Mikan est souvent intervenu avec des installations destinées à redonner de l’attractivité à des régions rurales frappées par l’exode des jeunes et l’effondrement démographique de l’archipel. Récemment, le pavillon de thé m’a servi de point de départ pour répondre à de telles demandes : archétype architectural toujours renaissant, il permet d’infinies variations ; abri temporaire, léger, modulaire, il est rapide à concevoir ; exercice complet, il permet de dessiner mais aussi de participer à l’acte de construire ; souvent précédé d’un jardin, il unit les disciplines. Le Pavillon de la sardine, réalisé avec mes étudiants et des volontaires dont Frank et situé dans l’île d’Ibuki (Ibukijima) dans la mer Intérieure à l’été 2016, m’a permis de mettre ces préceptes en application : un pavillon dans un jardin (Tardits, 2021). Chaumont-sur-Loire sera l’occasion d’une nouvelle variation sur le même thème.

Chaumont

7Tout s’est vite enchaîné. À la fin de l’été 2017, un article du journal Le Monde vante le festival ; le souvenir encore vif d’Ibukijima à l’esprit, je décide sur le champ de participer au concours de 2018. Des différences notables existent pourtant entre les deux projets : dans une île japonaise, pavillon en bois et jardin sec n’ont rien d’outré, mais, dans le contexte exotique du Val de Loire, des interlocuteurs et un jury français ne pourront manquer d’interpréter autrement de telles références, qui me sont pourtant les plus familières. Autre difficulté, le site est loin de mes bases et son sujet est le jardin : il faut une équipe aux compétences élargies qui puisse se structurer autour d’une sensibilité commune. C’est par le Japon que nous nous sommes connus, c’est lui qui nous réunira : Frank, Florence et Nicolas sont tous partants !

Conception

8Le thème du concours 2018 « Jardins de la pensée » est non seulement littéraire et le président de son jury écrivain, mais les pavillons portent toujours un nom. Il me revient alors à l’esprit une formule lumineuse de Dōgen (1200-1253), le moine fondateur de l’école Zen Sōtō, « le présent intensément », formule que Frank m’a rapportée à l’été 2017 après une retraite dans un monastère près de la mer du Japon. En septembre nous envoyons une présentation en trois pages ; les idées principales sont déjà là, sous forme de croquis et d’un texte sommaire : deux zones séparées par un « miroir » en bois – une allusion assez transparente à Alice. La première en gravier ponctuée de dalles en pierre est un « passage » fermé par une palissade de bois clair. Celle-ci fait corps avec le « pavillon de l’éveil », formé d’un simple auvent, tourné vers un foisonnement de fleurs colorées qui constitue la seconde. Passer d’un univers à l’autre par une porte basse et étroite, une nijiri-guchi, typique de l’univers du thé, nécessite un effort. En octobre, notre proposition ayant été retenue, le contenu doit être précisé : sur le plan, la proportion entre les zones est fixée, le mur est dimensionné et rythmé par des poteaux placés tous les 1,8 mètre, soit six shaku ou pied japonais, l’espacement le plus fréquent dans les constructions en bois avec neuf et douze shaku ; la terrasse n’apparaît que du côté contemplatif, celle pour s’asseoir afin de se déchausser pour passer la porte viendra plus tard. Si l’ensemble du jardin est vite esquissé, sa partie plantée va évoluer. Un étagement, formé de gros bosquets d’azalées et d’arbres à cépées en fond de parcelle, ferme la perspective et cerne la vue. Mais le premier plan, d’abord constitué d’un nuage de fleurs, va se transformer en une zone lumineuse, d’essence plus indéfinie, sertie dans un cadre, comme un tableau de Mark Rothko (1903-1970). La rétrécir et lui arrondir les angles va la transformer en un « étang » que nous couvrirons d’un bleu « intense ». Si les Français le nomment bleu Klein, il est pour moi le pigment lapis-lazuli utilisé dans la peinture waga japonaise. Floralie d’abord, puis tableau, paysage enfin dans notre esprit.

Chantier

9Il s’est tenu de mars à mai, suite d’efforts physiques collectifs et de minutie. Trois moments se détachent pour moi, parmi tous les souvenirs de notre collaboration. Si l’artificialité de l’étang bleu est facile à repérer, le terrain tout entier, couvert de gravats de béton concassé, est un détournement subtil passé plus inaperçu : mais que de peine pour repérer et se débarrasser des carreaux de faïence et des fils électriques ! Les pierres, trouvées dans la resserre du parc – autre recyclage – m’ont démontré par leurs poids, leurs formes et leurs dimensions une des raisons pour laquelle la disposition des pas lithiques revêt un tel enjeu dans l’élaboration des jardins japonais. Pour finir, Frank m’avait mis en garde contre l’éventuelle défiance du charpentier vis-à-vis des architectes, chose impensable au Japon. M. de Camproger, après un début de relation laborieux, s’est révélé scrupuleux, pour peu qu’on lui démontre avec respect les raisons de nos choix et de nos attentes : j’en veux, pour preuves parmi d’autres, les moments de connivence passés à discuter de la jambe de force de l’auvent et à couper en catimini un bambou dans le domaine du château pour en faire la gouttière du même auvent.

Terrasse

10Début mai, nous goûtons le calme printanier du jardin. Plusieurs visiteurs, assis à nos côtés, partagent cet instant présent. Frank leur demande leur opinion, avant de leur donner quelques explications et de nous présenter. Tiraillé entre l’intérêt et la gêne, je me tairais plus volontiers.

Figure 3. Première esquisse

Figure 3. Première esquisse

Source : auteurs, septembre 2017.

Figure 4. Adaptation à la parcelle

Figure 4. Adaptation à la parcelle

Source : auteurs, mi-octobre 2017.

Figure 5. Relation pavillon-jardin

Figure 5. Relation pavillon-jardin

Source : auteurs, mi-octobre 2017.

Figure 6. Rothko et les plantations

Figure 6. Rothko et les plantations

Source : auteurs, mi-octobre 2017.

Le jardin selon Florence

Gardening – No gardening ?

11La création d’un jardin naît toujours de la rencontre et d’une histoire entre un propriétaire, des usagers, un site et un concepteur. Celle du Jardin du présent intensément s’inscrit dans le contexte du festival des jardins dans le site exceptionnel du domaine de Chaumont-sur-Loire.

Une rencontre

12Celle de quatre concepteurs et amis, architectes, paysagiste et chercheur, entretenant des liens forts avec le Japon, qui décident sous l’égide de Manuel d’associer leur fantaisie et leur goût pour les jardins en entrecroisant leurs compétences dans un jeu d’allers-retours et de rebondissements, se départant à l’occasion de leurs spécialités respectives.

Un concept

13Le Jardin du présent intensément s’inscrit dans le thème du festival « Jardins de la pensée » qui convoque la dimension philosophique du jardin et fait émerger pour nous l’idée du jardin japonais.

Un site

14Le magnifique domaine de Chaumont-sur-Loire, avec son château, son parc arboré et ses grandes pelouses en balcon sur la Loire, accueille les parcelles du festival. La douceur et la lumière dorée de l’atmosphère enveloppent les forêts, les arbres majestueux et les grands massifs fleuris.

Une parcelle de 200 m2 s’offre à nous, entourée de haies de charmille de 2 mètres de haut. C’est une équation bien complexe que d’installer un jardin dans une petite parcelle se présentant comme une boîte au sein d’un si grand parc ! Néanmoins son plan en forme de feuille, dont les limites sont courbes, semble offrir de nombreuses ressources et des dispositifs spatiaux à explorer…

À la fois œuvre contemporaine et jardin zen

15La situation et le contexte du site et de son ouverture aux visiteurs nous amènent peu à peu à considérer ce jardin à la fois comme une inspiration du jardin zen mais aussi comme une œuvre contemporaine qui se nourrit d’autres références susceptibles d’évoquer un jardin d’initiation et de contemplation.

Dans le jardin zen du Ryōan-ji par exemple, à la suite des effets de seuil et de passage, des dispositifs de rupture d’échelle se succèdent. Ils immergent le promeneur dans la scène du gravier qui évoque la mer, et des pierres qui symbolisent les îles, l’amenant à un état méditatif.

Dans notre jardin, nous nous amusons à jouer de dispositifs de ruptures et de paradoxes pour plonger les visiteurs dans une expérience perceptive. Tout d’abord dans la façon d’entrer par le positionnement du grand mur en bois qui génère un effet de rupture-transition soudaine. Ensuite dans le décalage entre la figure traditionnelle du jardin zen et celle d’un tableau moderne coloré inspiré de Rothko dans lequel il est immergé.

Nous souhaitons amener ainsi le promeneur à vivre une expérience sensible qui le fait sortir de ses attendus ou habitudes, et l’immerge ainsi soudainement dans la scène qui s’offre à lui.

Le projet en œuvre : stratégie du détournement, se saisir d’une contrainte comme opportunité

16Le dispositif spatial ainsi campé, nous avions pour idée de composer le cœur immersif du jardin d’un tapis de fleurs qui absorberait, une fois le mur passé, le visiteur dans une vibration colorée. Cette idée nous interroge très vite au regard de la profusion de massifs fleuris de plantes vivaces de très grande qualité qui bordent les allées du domaine et bénéficient de l’avantage de la maturité des années, alors que notre petite plantation n’aura que le temps d’une saison pour pointer son nez. Le contraste ne manquerait pas malheureusement d’être saisissant mais ne servirait pas à l’immersion du visiteur.

Nous vient alors l’idée d’inverser le processus en revenant au jardin sec, pour imaginer une étendue de gravier au cœur de notre jardin qui jouera ainsi du contraste avec les allées fleuries du domaine. Poussant le paradoxe, nous choisissons pour ce gravier un béton concassé, matériau de récupération ainsi anobli dans ses nouvelles fonctions, inscrivant résolument le jardin dans les enjeux contemporains environnementaux. Les « îles des Immortels » (une référence fréquente à des îles mythiques dans les jardins japonais, représentées par un relief au milieu d’un étang) quant à elles deviennent par contraste des buissons d’azalées rouge orangé et mauves, ponctuant le tapis de gravier de sculptures en forme de grosses boules de couleur.

Reste le fond de scène à composer. Érables du Japon et cerisiers à fleurs s’imposent, intensifient l’espace, créent une profondeur dans le jardin, et en estompent les contours. Par des jeux de résonance avec les frondaisons des arbres des forêts voisines en arrière-plan, ils les font entrer dans la scène mettant ainsi en relation le parc et le cœur de la parcelle.

La fabrication du jardin : un jeu entre hasard et nécessité

17Quelques moments de la fabrication du jardin illustrent de possibles choix et bifurcations qui naissent du travail in situ avec les matériaux et le site, poussant toujours le processus créatif du projet.

Dans un premier temps, moment crucial du chantier, les terrassements devaient fonder le socle du jardin. Face à la parcelle, dans la position qu’occuperait le futur visiteur, un subterfuge nous est venu à l’esprit : celui de faire venir la scène jusqu’à l’observateur qui sera assis sur la petite estrade de bois, en relevant légèrement le plan incliné de la parcelle dans son extrémité opposée, rapprochant ainsi de ce dernier la vue de l’étendue du jardin.

La superbe palissade en bois brûlé est ensuite construite par les architectes de l’équipe. Vient alors le moment de diffuser cette poudre de pigment bleu qui va teinter l’étendue des gravillons évoquant ainsi la mer. Au regard de la scène végétale déjà installée, les compères décident alors de jouer avec les formes des azalées et des érables pour dessiner un grand cercle bleu qui intensifie et complète le tableau.

Enfin le temps des finitions est arrivé. Les grandes dalles qui mènent à la petite porte surélevée émergent au-dessus des gravillons. Se pose alors la question d’inviter nos promeneurs à se déchausser pour passer l’ouverture, protocole indispensable à l’initiation de ces derniers mais si peu habituel pour des Européens. C’est alors que Manuel, arrivant du Japon, apporte dans sa valise des chaussures que nous nous empressons de coller avec de la super glue sur l’une des dalles de l’entrée afin d’inciter le promeneur à déposer les siennes. Ce dispositif allusif ne manquera pas par la suite d’intriguer les promeneurs, participant aussi à l’étrangeté du jardin.

Une expérience sensible des visiteurs – Les temps du jardin

18Le temps de l’inauguration est arrivé et nous observons avec une attention inquiète et émue la façon dont les visiteurs vont se saisir de ce jardin dans lequel nous avons passé tant de moments et qui d’un coup ne nous appartient plus.

Une famille arrive et, intriguée, hésite à marcher sur le gravillon, empruntant précautionneusement les dalles. Devant les chaussures disposées au sol, les enfants déposent les leurs et se précipitent en chaussettes pour découvrir ce qui se cache dans l’embrasure de la fenêtre, tandis que les parents s’assoient sur le rebord et s’inclinent pour apercevoir la scène.

Figure 7. La porte nijiri-guchi

Figure 7. La porte nijiri-guchi

Source : auteurs, mai 2018.

Figure 8. Paysage : étang, pins, boules d’azalées, arbres en cépées

Figure 8. Paysage : étang, pins, boules d’azalées, arbres en cépées

Source : auteurs, mai 2018.

Le jardin selon Frank

19Avant d’aborder plus précisément l’histoire du Jardin du présent intensément, je tiens à raconter la genèse de son nom et la troublante expérience qui a précédé sa réalisation.

Le réveil du bouddha

20À Paris, un matin du mois d’octobre 2016, je me lève soudainement en me disant que je dois être initié à la méditation dans un temple bouddhique situé dans la montagne japonaise.

Après une vingtaine de voyages au Japon, il semble que je sois prêt.

Je me mis en quête de ce temple auprès de mes amis japonais. Ils m’en proposèrent plusieurs mais aucun ne me convenait. À la fin du mois de juillet 2017, je n’avais toujours pas trouvé le temple. Je rencontrai alors une amie japonaise qui me demanda si j’avais trouvé mon bonheur parmi les trois temples qu’elle m’avait proposés dans son mail. « Trois ? » m’étonnai-je, « Je n’en ai vu que deux ». Effectivement, tout en bas du mail, il y avait un lien vers un petit temple situé dans la région de Fukui. Dès que je vis l’image, je savais que c’était là que je devais aller.

Le chemin analogue

21Depuis Fukui, je pris un petit train, composé d’une seule voiture, qui sillonnait la montagne dans la province d’Echizen. Je descendis en pleine campagne à un arrêt composé uniquement d’une plateforme en béton. Au bout d’un moment un taxi se présenta et m’emmena encore un peu plus haut.

Les yeux ouverts

22Je me retrouvai, dans le temple Hōkyō-ji, datant du xiiie siècle, seul avec trois moines de l’école zen Sōtō. Ils m’initièrent pendant une semaine au zazen. Cela consistait en quatre méditations quotidiennes avec une première séance dans le shōdō (pavillon cultuel principal des temples bouddhiques), le matin de 4 h à 6 h, suivie d’une prière dans le temple et de différentes tâches comme cuisiner, entretenir le jardin, nettoyer le temple, tout cela entrecoupé par d’autres méditations…

Ce petit temple était composé de trois bâtiments (hébergement, temple, shōdō pour la méditation). Je dormais dans une petite pièce de quatre tatamis et demi située entre le temple et la partie habitation, trait d’union suspendu au-dessus d’un petit cours d’eau alimenté par un torrent, que l’on pouvait observer et entendre depuis la petite écritoire disposée face à ma fenêtre. C’était ma place.

Loin

23Isolés du monde, sans vibrations venant de l’extérieur (réseaux, ondes...), le soir nous laissons le reste de nos repas aux ours qui vivent dans les alentours. Les conditions sont là pour s’immerger dans le silence et regarder, les yeux inclinés à 45°, sans penser à rien, les veines des parois en bois qui nous font face lors des méditations.

Figure 9. Méditation

Figure 9. Méditation

Source : auteurs, juillet 2017.

Guides

24Pendant ce séjour, les moines me parlèrent de Dōgen, le moine qui après un séjour de quelques années en Chine au xiiie siècle, mit au point les grands principes du zazen. Ils évoquèrent également Taisen Deshimaru qui avait été envoyé en France à la fin des années 1960 pour diffuser les principes de l’école Zen Sōtō.

La voie

25Lors de mon séjour, le plus vieux des moines, peu bavard, ne me dit quasiment que deux choses : le troisième jour il me félicita d’avoir bien épluché les pommes de terre et le cinquième il me dit que le temple, que j’avais consciencieusement astiqué, était propre. Je compris alors qu’un des objets de la médiation n’était pas la relaxation mais bien de mettre un maximum de qualité dans ses actes.

Le dernier jour, juste avant mon départ, lors de la cérémonie du matin, ils me demandèrent de chanter seul la prière en m’accompagnant au son des cloches et du tambour, ce que je pus faire grâce à un livre en phonétique hiragana. Devenu furtivement moine, avais-je une mission ?

Électricité

26Le soir même, à la veille de mon retour en France, je me retrouvai à Tokyo, en plein Shinjuku, dans un monde soudainement illuminé et peuplé de créatures excentriques. Je dînai avec Manuel, lui racontai mon expérience et lui parlai des textes de Dōgen sur le thème du présent intensément.

Éveil

27Le lendemain, j’atterris à Paris vers 8 h du matin. À 12 h j’étais dans une librairie pour chercher un livre. En errant dans les rayons, je fus attiré de loin par une couverture avec un homme au crâne rasé. Je m’approchai, pris le livre, il racontait l’histoire de Taisen Deshimaru, je l’ouvris au hasard et découvris le passage suivant :

« Dōgen séjourne un temps dans un petit temple au pied du pic Yamashi dans la province d’Echizen, l’Ermitage se situe un peu à l’écart du temple d’Eihei-ji en cours de construction. Dans ce lieu il rédige les règles monastiques et pratique intensément l’investigation philosophique […] ainsi que de nombreux poèmes : “Assis en zazen tard dans la nuit, avant que ne vienne le sommeil, je me dis qu’on ne peut vraiment étudier la Voie que dans les montagnes. La chanson du torrent m’emplit les oreilles. Sur mes yeux vient se poser la lune. À quoi d’autre appliquer mon esprit ?” » (Blain, 2011, p. 20).

À la lecture de ces lignes, je me liquéfiai silencieusement, aurais-je dormi dans la chambre de Dōgen ?

Annonce

28Quelques semaines plus tard, Manuel m’informe du concours lancé par le festival de Chaumont-sur-Loire dont le thème est : « Jardins de la pensée ». Il propose que le projet que nous pourrions développer s’appelle : Le Jardin du présent intensément. Nous nous embarquons à quatre, chacun va avoir son temps et va pouvoir mettre quelques grains dans le sablier.

Échanges et ajustements

29Lors de la présentation orale du concours, le jury est sceptique sur le principe d’enlever ses chaussures pour passer d’un monde à l’autre, cela ne s’est jamais fait auparavant dans le festival (environ 500 000 visiteurs par an en moyenne). J’insiste, car je pense que cet intervalle obligera les visiteurs à prendre le temps de contempler le jardin. Il est surtout question d’apprécier un instant.

Régénérations 1 – Assemblages et récupérations

30Florence prend en charge les choix des végétaux et des deux sols complémentaires : béton concassé (gravats) et basalte blanc.

À la suite de la livraison des gravats, nous devons, avec Manuel et quelques stagiaires, retirer de ceux-ci les fils électriques et les morceaux de carrelage, séparer le bon grain de l’ivraie, récupérer le tout-venant de la démolition de quelques salles de bains : le grand recyclage commence.

À Chaumont-sur-Loire, nous avons accès aux matériaux récupérés des jardins des années précédentes. Nous piochons donc avec Manuel et Nicolas dans le stock des pierres, ce dernier nous conseille sur les manières de les positionner.

Penser en faisant

31Avec Florence, nous sommes tous les deux sur place le jour de la livraison des végétaux. L’agencement se fait au gré d’une expérience in situ en fonction de l’histoire que peut nous raconter chaque plante ou chaque rocher et des relations que nous pouvons créer entre eux, depuis plusieurs points de vue. Je tiens en particulier à ce qu’un couple de petits pins accueille les visiteurs comme dans un décor de théâtre nō.

Accidents et rencontres

32Au moment de peindre le sol en bleu autour des plantes, ce qui était au départ un étang carré se transforme subitement en ellipse à la suite d’une suggestion que je fais à Manuel qui accepte immédiatement. La nappe peut alors prendre plusieurs échelles, elle devient un étang, un lac avec îles, une galaxie, les plantes se transforment en des planètes multicolores… Chacun pourra interpréter librement, en particulier les enfants, qui verront là des mondes inattendus. Cette perception d’échelles multiples étant permise par le fait que l’on ne peut pas marcher dans le jardin, le pratiquer le confronterait à l’échelle humaine. La mise à distance permet à l’observateur d’imaginer différents cosmos.

L’inauguration aura lieu en mai 2018.

Régénérations 2 – Substitutions

33Pendant les six mois de durée de vie du jardin, je retourne avec des volontaires pour remettre une touche de bleu par-ci, par-là. Je pense au côté méditatif du ratissage et de l’entretien du jardin pour les moines zen.

Au cours de l’été, particulièrement chaud, certains arbres ne survivent pas, je pioche alors dans la réserve du château des billes en verre que je substitue aux deux petits pins qui se sont éteints. Des petits cônes de billes diffracteront les rayons du soleil pour accueillir les visiteurs. J’en prends aussi que je donne parfois aux enfants pour qu’ils puissent les lancer dans le jardin, il appartient maintenant à tout le monde.

Le jardin est démonté en novembre 2018.

Régénérations 3 – Réemploi

34L’année suivante nous retournons avec Manuel voir le nouveau festival et nous remarquons que certains des matériaux utilisés par les nouveaux arrivants proviennent de notre jardin : il a retrouvé le temps présent.

Une grande partie des 500 000 visiteurs ont enlevé leurs chaussures et pris un peu de temps pour regarder autour d’eux, apprécier l’instant présent et peut-être se poser quelques questions…

La parole de Dōgen a fait son chemin, mission accomplie.

Figure 10. L’étang entr’aperçu à travers la nijiri-guchi

Figure 10. L’étang entr’aperçu à travers la nijiri-guchi

Source : auteurs, mai 2018.

Figure 11. Zazen et azalées

Figure 11. Zazen et azalées

Source : auteurs, mai 2018.

Le jardin selon Nicolas

35Kyoto, automne 2017. Je suis à ma table de travail, au milieu des collines surplombant le lieu-dit de Katsura, non loin du jardin éponyme, l’un des plus célèbres de l’archipel, vestige unique et parfaitement conservé d’une villa d’été qu’avait imaginée un prince impérial au début du xviie siècle. Le jour décline, la journée s’achève, j’ouvre la boîte mail – cet outil maudit qui fait de tout ermitage un hub interplanétaire. En cette belle soirée déjà baignée de la mélancolie du crépuscule du soir, arrive un message lumineux de Manuel Tardits me demandant si je serais partant pour concevoir à quatre mains un jardin éphémère à Chaumont-sur-Loire ?

36Florence, Manuel et Frank… un jardin, le Japon, la France… je sors de mon bureau en plein songe. Un jardin ? Quel jardin ? Un jardin japonais en France ? Non, la question est mal posée ! On ne peut pas réaliser un jardin japonais en France ; les jardins ne se transposent pas. Copier un jardin, peut-être (mais quel intérêt ?), imiter, sans doute, du moins quelques-uns des éléments qui le composent (plantes, tracés, dispositifs, compositions, techniques horticoles), s’inspirer d’un jardin, certainement, mais il n’est pas de transposition possible d’un jardin japonais vers la France. Le jardin est un morceau de territoire, il est ancré dans une terre dont il procède, il fait partie d’un milieu duquel on ne peut l’abstraire. Le jardin, comme l’architecture et la maison à laquelle il est le plus souvent lié, est un artefact historiquement et géographiquement déterminé. Il dépend d’un milieu, c’est-à-dire d’une géographie, d’une économie, d’une sociologie, d’une fonctionnalité, d’une époque. En reproduire les formes externes dans un autre lieu ne m’intéresse pas.

37Alors, comment donc imaginer un jardin japonais en France ? Quel en serait l’intérêt ? Plongé dans mes réflexions en redescendant des collines de Katsura, je pense au climat si singulier de l’archipel dans la région de Kyoto, un climat marqué par la mousson, sec et ensoleillé l’hiver, humide et chaud l’été, qui a rendu possible un milieu composé d’une terre acide, riche accumulation de matière organique, où vivent une faune et une flore d’une exceptionnelle richesse. Transposer un climat japonais à Chaumont-sur-Loire ? L’entreprise semble perdue d’avance… Aucun doute, on ne peut concevoir un jardin japonais en France…

38Dans les jours qui suivent, les échanges avec Frank, Manuel et Florence éclairent mes doutes et changent la perspective. L’œuvre visée n’est pas un jardin japonais, mais un « jardin de la pensée » ! La question, par bonheur soudain renouvelée, se précise : en quoi les jardins de l’archipel seraient-ils propices à la pensée ? Et cet « en quoi » – qu’il reste à saisir – serait-il transposable dans un jardin du Val de Loire, au pied d’un château Renaissance, sur une parcelle de 200 m2 et que viendront parcourir quelques centaines ou milliers de visiteurs, adultes et enfants ?

39Un jardin de la pensée. Que m’évoquent sur ce thème les jardins du Japon, certes souvent propices à la méditation ? Tranquillité et recueillement… immobilité et temps long… détente du corps et position assise, ou accroupie… un sujet non pas « dans » le jardin, mais plutôt « en vis-à-vis » du jardin… Ainsi se dessine l’image d’un espace qui permettrait la position assise de repos favorable à la contemplation et, voire, à la pensée : un simple plancher, même sommaire, car l’on ne s’assoit pas détendu à même la terre, en particulier lorsqu’il pleut. La pluie, les intempéries, le soleil ! L’idée même de repos implique un temps long, qui incite au recueillement ; le soleil brûlant d’un mois d’août, la pluie fine de septembre peuvent aider à ce recueillement, mais seulement si l’on en est bien protégé. Un auvent au-dessus du plancher s’impose.

40L’espace abrité d’un plancher protégé par un auvent prend forme très tôt dans le projet, évoquant ainsi l’engawa, coursive du pourtour d’une maison japonaise. Cela suffit-il à la mise en œuvre d’un jardin de méditation ? Certes non. Autrement dit, pourquoi un jardin de banlieue parisienne ne me plonge pas dans un état contemplatif, alors que celui de ma maison de Kyoto permet le recueillement, le silence et l’éveil des sens ? Le plancher protégé de l’auvent d’où je contemple le jardin, s’il apparaît comme un préalable au jardin de méditation, n’est pas tout. Il appelle deux autres éléments : l’enclos et le paysage. Ce que je contemple dans le jardin de Kyoto, et qui me place dans cet état méditatif, c’est le « paysage », un paysage singulier, un monde en soit, un monde en petit, et qui, pour se manifester, a besoin d’être en retrait du monde. La seconde clé du dispositif est ainsi l’isolement du jardin, car le paysage doit se soustraire au quotidien. L’espace sera donc clos (on retrouve ici le sens originel du mot « jardin », dont la racine est gard ou garth, « l’enclos »), sans vue sur l’extérieur, ce que permet une parcelle ceinte de grands arbres. Du côté de l’accès des visiteurs, la palissade qui réunit le plancher et l’auvent isoleront visuellement le jardin intérieur du reste du parc.

41En milieu urbain (ou dans le parc très fréquenté de Chaumont-sur-Loire), l’abri et le paysage clos sont les deux éléments nécessaires à la mise en relation de l’humain avec la nature. Le jardin, si grand ou petit soit-il, représente toujours au Japon un paysage, et ce paysage miniature est aménagé à partir de deux éléments – les monts (vallons, collines, montagnes) et les eaux (ruisseaux, rivières, torrents, lacs, mers). Dans un jardin clos, dont les murs permettent d’échapper à la réalité de la vie quotidienne, les monts et eaux – pour peu que l’on s’assoie un moment à les regarder – évoquent alors les images d’une nature grandiose et sauvage. De ce point de vue, le jardin du Japon, qui est un artefact, un produit de la main de l’homme, est de tout temps demeuré un lieu de contact entre l’humain et un monde sauvage, celui des montagnes boisées, des mers et des lacs. Le jardin de méditation est une évocation de paysages réels ou imaginaires, terrestres ou paradisiaques. À Chaumont-sur-Loire, l’économie de moyens oriente vers un paysage minimaliste : graviers et gravats de récupération pour symboliser l’eau, quelques bosquets pour les monts, que l’on place afin de les mettre en tension et faire vivre ainsi un paysage naturel, lui-même propice au cheminement d’une pensée.

42Printemps 2018, plus d’une année s’est écoulée, les premiers visiteurs arrivent au Jardin du présent intensément. Ils entrent dans la parcelle, font l’effort de passer la petite porte et pénètrent sur le plancher… ils s’assoient… restent… regardent… paraissent rassénérés… nous aussi !

Figure 12. État méditatif

Figure 12. État méditatif

Source : auteurs, mai 2018.

Le jour de l’inauguration vu par Françoise Ged

43Le jour de l’inauguration est là, l’occasion trop belle de profiter des floraisons et des senteurs du printemps, de retrouver l’esprit de ces lieux magiques des jardins de Chaumont-sur-Loire habités par un souffle, une énergie insufflée par Chantal Colleu-Dumont, directrice du domaine de Chaumont-sur-Loire, et ses équipes. La curiosité pour le travail de la bande des quatre amis du Japon m’a poussée à venir, malgré des vertèbres en mauvaise disposition. Est-il né d’une conversation du printemps ou de l’automne, peu importe, la clarté de la lumière nimbe la nature de couleurs translucides d’une douceur et d’une vitalité rayonnantes, plongeant les esprits les plus tendus dans une disposition engendrant la rêverie, le vagabondage de la pensée. Le nom du jardin, du « présent intensément » me touche particulièrement, faisant écho aux philosophies des jardins chinois, portés par les lettrés pétris de culture taoïste, emprunts de bouddhisme chan (que l’on appelle zen au Japon).

44Au cœur de l’après-midi, la lumière est encore crue, dans ces abords entre graviers blancs et pan de bois brulé, fermant la vue, la concentrant vers deux ouvertures, celle de l’accès des promeneurs, et celle qui donne à voir. J’hésite, arriverai-je à franchir le passage, à me glisser sous l’auvent par la porte de la hauteur d’un enfant ? Les amis m’encouragent, je passe le cap et m’installe, de l’autre côté du mur, de l’autre côté du miroir d’Alice allant au pays des merveilles.

45La mise en scène des vues est là, surprenante, avec ses graviers concassés aux tonalités vives, les îles vibrantes de couleur des buissons d’azalées en fleur, l’horizon légèrement rehaussé. Je m’installe, à l’ombre bienfaisante de l’auvent, longé par un bambou pour guider les eaux de pluie vers les buissons proches.

46En fait, je ne verrai que ce jardin-ci, je regarde le paysage créé, j’observe les visiteurs, qui passent plus ou moins vite, regardant rapidement chacun des jardins créés pour le festival. La porte surbaissée est un bon gardien, elle limite l’accès à ceux qui désirent vraiment s’y poser, s’y faufiler. Les regards, les attitudes affichent une curiosité certaine, l’interrogation, parfois le désarroi. D’aucuns s’installent, comme dans les jardins japonais, inspirent, s’imbibent du site. Et voilà des enfants qui surgissent, jouent et, automatiquement, baissent d’un ton le registre de leur voix. Ils sont piégés, immédiatement réceptifs au lieu et à ce que celui-ci dégage. Pour eux ce jardin est une évidence, dévolu à la méditation, au calme qu’ils ne veulent pas troubler par leurs cris et leurs jeux. Ils sont des professionnels n’est-ce pas, habitués au quotidien à se couler dans l’instant présent.

Figure 13. L’instant présent

Figure 13. L’instant présent

Source : auteurs, mai 2018.

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Bibliographie

Akutagawa, R., 2003, Rashômon et autres contes (1965), traduit du japonais par Mori, A., Paris, Gallimard, coll. « Folio ».

Blain, D., 2011, Sensei. Taisen Deshimaru, maître zen, Paris, Albin Michel, p. 20.

Tardits, M., « Le Pavillon de la sardine, un cas de recyclage insulaire », Les Cahiers de la recherche architecturale urbaine et paysagère, no 11, 2021, URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/craup/7149 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/craup.7149

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Table des illustrations

Titre Figure 1. En entrant dans le jardin
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Titre Figure 2. Les pas du passage
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Fichier image/jpeg, 122k
Titre Figure 3. Première esquisse
Crédits Source : auteurs, septembre 2017.
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Fichier image/jpeg, 195k
Titre Figure 4. Adaptation à la parcelle
Crédits Source : auteurs, mi-octobre 2017.
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Fichier image/jpeg, 235k
Titre Figure 5. Relation pavillon-jardin
Crédits Source : auteurs, mi-octobre 2017.
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Fichier image/jpeg, 292k
Titre Figure 6. Rothko et les plantations
Crédits Source : auteurs, mi-octobre 2017.
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Fichier image/jpeg, 548k
Titre Figure 7. La porte nijiri-guchi
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Titre Figure 8. Paysage : étang, pins, boules d’azalées, arbres en cépées
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Fichier image/jpeg, 326k
Titre Figure 9. Méditation
Crédits Source : auteurs, juillet 2017.
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Titre Figure 10. L’étang entr’aperçu à travers la nijiri-guchi
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Titre Figure 11. Zazen et azalées
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Titre Figure 12. État méditatif
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Titre Figure 13. L’instant présent
Crédits Source : auteurs, mai 2018.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Fiévé, Florence Mercier, Frank Salama et Manuel Tardits, « Le jardin du présent intensément »Projets de paysage [En ligne], 29 | 2023, mis en ligne le 29 décembre 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paysage/32723 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paysage.32723

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Auteurs

Nicolas Fiévé

Nicolas Fiévé est architecte, historien de l’architecture et des jardins du Japon médiéval, et directeur de l’École française d’Extrême-Orient.
nicolas.fieve[at]efeo[dot]net

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Florence Mercier

Florence Mercier est paysagiste, fondatrice de l’agence Florence Mercier paysagiste.
florence.mercier[at]fmpaysage[dot]fr
www.fmpaysage.fr

Frank Salama

Frank Salama est architecte, fondateur de l’agence Frank Salama Atelier d’architecture, enseignant à l’École spéciale d’architecture (ESA) et à l’École Nationale Supérieure d’Architecture et de Paysage de Lille (ENSAPL)
f.salama[at]wanadoo[dot]fr
www.frank-salama.fr

Manuel Tardits

Manuel Tardits est architecte fondateur de l’agence franco-japonaise Mikan, enseignant à l’université Meiji.
kinkan[at]mikan[dot]co.jp
www.mikan.co.jp

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