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Notes de lectures

Lydie Bodiou et Véronique Mehl (éd.), Rouge sang. Crimes et sentiments en Grèce et à Rome

Paris, Les Belles Lettres, coll. « Signets », 2015, XXIV-319 p.
Adeline Grand-Clément
p. 369-370
Référence(s) :

Lydie Bodiou et Véronique Mehl (éd.), Rouge sang. Crimes et sentiments en Grèce et à Rome, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Signets », 2015, XXIV-319 p. - ISBN 978-2-251-03024-1 (br.)

Texte intégral

1Ce petit volume au format de poche est le 24e de la collection « Signets » des Belles Lettres, destinée à rassembler des extraits d’auteurs grecs et romains autour de thèmes précis – ici le sang. Il s’agit d’un thème qui a largement intéressé les anthropologues, mais devient aussi un objet d’histoire, comme en témoigne la parution toute récente d’un ouvrage collectif dirigé par les mêmes auteures : Lydie Bodiou et Véronique Mehl (dir.), L’Antiquité écarlate. Le sang des Anciens, Rennes, PUR, 2017. Le livre commence d’ailleurs par un entretien avec Françoise Héritier, anthropologue de la parenté, du corps et des rapports entre les sexes. Celle-ci évoque en particulier les recherches qu’elle a menées sur les Samo d’Afrique, autour des réseaux familiaux et de l’inceste, et qui ont inspiré nombre d’historiens. Françoise Héritier expose également son intérêt pour l’Antiquité et mentionne les liens qu’elle a eus avec des hellénistes comme Nicole Loraux et Jean-Pierre Vernant.

2Destinés à un grand public, les volumes de la collection « Signets » ne comportent pas les textes en langue originale, mais les traductions déjà publiées dans la C.U.F. On trouvera toutefois dans Rouge sang deux traductions nouvelles, l’une d’un extrait du roman d’Achille Tatius, l’autre d’un passage de Clément d’Alexandrie. Les extraits choisis ont été regroupés autour de quatre sections, elles-mêmes subdivisées en plusieurs thèmes. « Voir rouge » propose un florilège de textes évoquant les différents contextes dans lequel le sang fait irruption hors des corps et s’offre au regard des hommes : du quotidien le plus banal au champ de bataille, ou sur la scène tragique, les blessures ne manquent pas. Dans « Le sang fait corps », L.B. et V.M. ont rassemblé des témoignages relatifs au fluide vital, perçu cette fois-ci lorsqu’il circule à l’intérieur des individus (et des animaux vertébrés). Le lecteur se familiarise alors avec les schèmes interprétatifs des mécanismes de la physiologie humaine, diffusés principalement par le discours médical. Le sang y occupe une place de choix, lui qui « donne au corps sa couleur », selon Aristote, et rend visibles les émotions. La section « Communauté de sang » met en lumière la fonction profondément sociale du liquide, qui a le pouvoir de créer des liens puissants entre les membres d’un groupe (familial, civique, ethnique). Cela explique par exemple la manipulation dont il peut faire l’objet dans certains rituels magiques. Enfin, avec « Les grands sanguinaires », L.B. et V.M. ont choisi d’évoquer quelques figures emblématiques – divines, héroïques ou historiques – qui aiment à se repaître du sang ou à le voir couler en abondance : Arès, les sombres Érinyes, Héraclès furieux, Médée, Clytemnestre, ou encore Néron. Mais la section ne se limite pas aux serial killers ; il peut s’agir de personnages victimes d’un accès temporaire de colère ou de folie : ainsi Ajax, Héraclès et Alexandre le Grand, lorsqu’il tue Kleitos. On constate donc que les vrais sanguinaires sont finalement peu nombreux ; même les dieux grecs et romains ne sont pas « assoiffés de sang », comme pourront le penser certains auteurs chrétiens – et en dépit de ce que laisse entendre le satiriste Lucien, toujours prompt à faire rire son lecteur en forçant le trait.

3Plusieurs thèmes reviennent et s’entrecroisent au fil de la lecture du volume : le rapport particulier des femmes au sang (les auteurs masculins étant partagés sur la question de l’impureté des menstrues féminines) ; la fonction classificatoire du sang (qui permet de construire des hiérarchies, des typologies entre les individus) ; le rapport ente le vin et le sang, entre le sang, la chaleur et la colère ; le pouvoir contractuel du sang ; la violence du meurtre et de la guerre. On perçoit aussi en filigrane la place cardinale du sacrifice sanglant dans les religions polythéistes : Ovide rappelle que sacrifier revient à « teindre les autels d’un sang votif » (Héroïdes, p. 14). Le volume recèle en outre quelques passages savoureux : on y apprend par exemple que le vin apporté par Dionysos est le « sang du raisin » (Achille Tatius, Leucippé et Clitophon, p. 147), tandis que le sang des hommes est le vin d’Arès (Eschyle, Les Sept contre Thèbes, p. 246). Aristote affirme d’ailleurs que « le sang est naturellement de saveur douce, s’il est sain » (Histoire des animaux, p. 46). On apprend même à reconnaître les criminels et les empoisonneurs aux gouttelettes rouge sang ou pâles qui sont visibles dans leurs iris noirs (Traité de physiognomonie d’un auteur latin anonyme, p. 100). Certes, les extraits cités mériteraient davantage de recontextualisation, mais le format de la collection ne le permettait pas. La sélection (une cinquantaine d’auteurs différents, d’Homère à Augustin) offre l’intérêt de mettre en avant certains auteurs peu connus comme Dracontius, poète chrétien de Carthage, ou encore Darès le phrygien. Fruit d’un choix nécessairement partial, le bouquet de citations reflète les orientations anthropologiques des recherches de L.B. et de V. M. Les œuvres du domaine médical et les pièces de théâtre – les tragédies, plus exactement – se taillent notamment une part de lion. On trouvera donc peu de récits de batailles, par des historiens grecs et romains : le volume nous invite plutôt à plonger avec délice dans l’océan des représentations antiques du sang.

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Pour citer cet article

Référence papier

Adeline Grand-Clément, « Lydie Bodiou et Véronique Mehl (éd.), Rouge sang. Crimes et sentiments en Grèce et à Rome »Pallas, 105 | 2017, 369-370.

Référence électronique

Adeline Grand-Clément, « Lydie Bodiou et Véronique Mehl (éd.), Rouge sang. Crimes et sentiments en Grèce et à Rome »Pallas [En ligne], 105 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/8741 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.8741

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Auteur

Adeline Grand-Clément

Université Toulouse Jean Jaurès - PLH-ERASME

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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