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Notes de lectures

Clément Chillet, De l’Étrurie à Rome. Mécène et la fondation de l’Empire

BEFAR 376, École française de Rome, Rome, 2016, 609 p.
François Ripoll
p. 366-368
Référence(s) :

Clément Chillet, De l’Étrurie à Rome. Mécène et la fondation de l’Empire, BEFAR 376, École française de Rome, Rome, 2016, 609 p. - ISBN 978-2-7283-1202-3.

Texte intégral

1Issu d’une thèse de Doctorat soutenue en 2012 à l’Université de Lyon, ce monumental ouvrage est le deuxième en deux ans à être entièrement consacré à la figure de Mécène, après la biographie de Ph. Le Doze, Mécène. Ombres et flamboyances, publiée aux Belles Lettres en 2014. Une coïncidence remarquable si l’on considère que la dernière biographie de Mécène, celle de R. Avalone, remontait à 1962, et le très empathique « essai de biographie spirituelle » de J.-M. André (qui n’est pas une biographie au sens historiographique du terme) à 1967. Cependant cette « coïncidence » n’est pas vraiment fortuite : les études sur la période triumvirale et les débuts du Principat sont actuellement en plein essor, dans le sillage notamment des travaux de Fr. Hurlet et de M.-Cl. Ferries, comme en témoignent des publications récentes d’actes de colloques. Cette période un peu obscure et confuse des années 43-27 av. J.-C. est de mieux en mieux connue, et le livre de Cl. Chillet apporte une contribution très importante à cet ensemble. Œuvre d’un historien à orientation moins « littéraire » que Ph. Le Doze, et a fortiori que J.-M. André (ce qui n’est dans mon esprit ni un reproche ni un compliment), l’ouvrage ne fait aucunement double emploi avec ses prédécesseurs. En effet, il ne s’attache pas tant à saisir le personnage dans son entier, comme le faisait Le Doze, qu’à éclairer plus spécifiquement son rôle dans la consolidation de la position d’Octave en Italie dans le cadre du Triumvirat. Il porte ainsi le projecteur de façon plus concentrée sur des thèmes tels que la stratégie familiale de Mécène, ses relations avec les milieux pompéiens, ou son rôle dans la perception des impôts, que les biographies précédentes d’abordaient pas de façon aussi approfondie. Il réévalue aussi, par comparaison avec l’ouvrage de Le Doze, le thème de l’identité étrusque de Mécène, en le replaçant dans la stratégie de constitution d’une unité de I’Italie autour de César le Jeune. La question des relations de Mécène avec les milieux littéraires, si elle n’est pas aussi centrale que dans les ouvrages antérieurs (étant par ailleurs mieux étudiée), n’est pas pour autant négligée, et l’auteur apporte des arguments supplémentaires en faveur de la position désormais majoritaire, qui relativise l’image (à la fois vieillotte et anachronique) du « Ministre de la Propagande ».

2L’ouvrage est articulé en trois parties. La première est centrée sur l’identité de Mécène en liaison avec sa stratégie politique, la deuxième sur son action politique directe, et la troisième sur son action indirecte, comme homme de réseaux (notamment sur le plan culturel).

3La première sous-partie (peut-être la plus neuve et la plus stimulante), est consacrée à la question de la revendication identitaire étrusque de Mécène. L’auteur y analyse avec beaucoup de finesse l’articulation des deux branches de l’ascendance de l’Arétin : les Maecenates, intégrés de longue date à la cité romaine, mais d’origine moins prestigieuse, et côté maternel, les Cilnii, de vieille souche royale étrusque, et représentant l’ancrage dans le terroir originel ; la suite de l’analyse montre comment Mécène a parfaitement joué de la complémentarité des deux dans son parcours politique ; la revendication d’un lien avec Servius Tullius est aussi suggérée de façon prudente et hypothétique (comme beaucoup d’éléments de ce chapitre). L’auteur s’attache ensuite à la question de l’« étrusquité » de Mécène lui-même, en mettant notamment l’accent sur l’ambivalence de l’image royale (dans la lignée des travaux de P.-M. Martin) et la façon dont Mécène a su en activer subtilement les résonances positives tout en en désamorçant l’aspect sulfureux. Il montre aussi comment l’affichage assumé d’une identité étrusque s’inscrit dans la stratégie d’union des composantes de l’Italie dans le cadre de ce qu’on pourrait appeler une « romanité plurielle » ; le parallèle avec le traitement de l’Etrurie chez Virgile confirme cette logique. Le choix de rester chevalier est ensuite analysé dans son articulation précisément avec la revendication d’origine royale étrusque, pour faire ressortir la cohérence de l’ensemble, en confirmant et en affinant les suggestions de J. Heurgon. L’auteur se reporte ensuite, en aval, à l’image de Mécène chez Sénèque, et notamment à la question de son habillement, pour apporter un aperçu complémentaire sur la stratégie d’auto-construction identitaire de l’Arétin (et sur l’incompréhension de l’auteur néronien dans un contexte historico-culturel qui n’avait plus rien à voir avec celui d’origine).

4Tout aussi capital est l’apport de Cl. Chillet dans le début de sa deuxième partie, où il démonte les façons dont l’action politique directe de Mécène a contribué à rallier l’Italie à Octavien dans la perspective de la coniuratio de 32. L’implantation en Cisalpine, le cas des recrutements de 44, les levées fiscales, et surtout, la façon dont Mécène s’est efforcé d’exempter « son » Étrurie de confiscations et d’implantations coloniales afin de consolider son adhésion à Octavien sont successivement examinés. La sous-partie suivante décortique le rôle probable de Mécène dans les accords des années 40-39 (le mariage avec Scribonia, les accords de Brindes, et la paix de Misène), où les liens de Mécène avec les milieux pompéiens ont dû être un précieux atout à côté de ses talents diplomatiques. On voit ensuite par quels canaux Mécène a pu contribuer financièrement à la cause d’Octavien ; là encore, même si les indices sont parfois ténus (la tesselle nummulaire), Cl. Chillet sait les « faire parler », et le résultat, quoiqu’hypothétique, est assez convaincant. Le soutien à la politique économique d’Octave après 30 est examiné à travers la question des domaines d’Égypte, et le thème du prétendu « retour à la terre », lié à l’interprétation délicate des Géorgiques, est l’objet d’une approche prudente et nuancée. La dernière sous-partie de cette deuxième partie est consacrée à l’action de Mécène en faveur du maintien de l’ordre à Rome, notamment lors des absences d’Octavien en 36 et en 31-30 (conjuration du fils de Lépide). Là encore, sa bonne connaissance des réseaux pompéiens a dû servir efficacement l’action de l’Arétin. L’auteur étudie ensuite de façon précise et détaillée la nature légale des missions de Mécène.

5C’est enfin au « conseiller de l’ombre » et à l’homme de réseaux que s’intéresse la dernière partie. Son rôle de conseiller privé du Prince tout d’abord (en particulier pour la question dynastique), ce qui permet de se projeter au-delà de la fin du Triumvirat. Après d’autres (J.-M. Roddaz et Ph. Le Doze notamment), Cl. Chillet tord le cou à la légende de la disgrâce de Mécène en 23, et relativise le prétendu antagonisme entre Mécène et Agrippa ; de fait, l’action des deux hommes semble avoir été bien plutôt complémentaire dans un certain nombre de domaines. L’effacement apparent de Mécène est replacé dans le cadre de cette restitutio reipublicae qui a fait récemment l’objet d’une publication collective tout à fait éclairante. Quant à la fameuse controverse de Dion Cassius, l’auteur la traite avec précaution et un scepticisme assez justifié semble-t-il quant à son authenticité. Cl. Chillet se penche ensuite sur la « Maison » de Mécène, pour scruter notamment les enjeux de son mariage avec Térentia, réinterprété dans la perspective d’une stratégie de ralliement de l’ancienne nobilitas républicaine. Suit un petit essai de prosopographie sur les affranchis de Mécène. On aborde enfin la question du prétendu « cercle de Mécène », sur lequel Cl. Chillet confirme par de nouveaux indices l’image « assouplie » qu’en ont donné, à la suite de P. White, un certain nombre de chercheurs comme D. Voisin ou Ph. Le Doze, dont il corrobore ou nuance le propos : c’est le terme de « réseau » qui semble bien devoir s’imposer désormais en lieu et place du « cercle » fermé. L’étude fine et nuancée des liens de sociabilité qui se dégage de ce chapitre contribue à enterrer un peu plus profond (si besoin était encore) l’image du « Goebbels augustéen », mais surtout, à affiner notre perception de ce que l’on entend plus généralement par « propagande augustéenne » (même si l’on peut conserver ce mot par commodité de langage), et qui ressemble de plus en plus à une communauté de préoccupations élaborée dans un réseau de sociabilité avant d’être formalisée par une orchestration politique intervenant bien souvent a posteriori.

6L’ouvrage est riche d’une série de tableaux annexes et d’indices (sources, lieux, personnages) et d’une ample bibliographie de trente-six pages qui contribuent à en faire un monument aere perennius. On relève toutefois un certain nombre de coquilles, presque inévitables au demeurant dans un ouvrage d’une telle ampleur : par exemple, p. 211 l. 26-27 (supprimer « pour lui éviter ») ; p. 287 l. 29 (rétablir : « qui fuirent auprès de Sextus Pompée ») ; p. 370 l. 9 (rétablir « parce que ») ; p. 419 l. 20 (remplacer « assez bien étudiés » par « trop bien étudiés pour qu’on y revienne… » ou par « assez bien étudiés pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y revenir »). Il y a en outre ici et là quelques marques de pluriel omises ou ajoutées à mauvais escient, et « résonance » est (presque) toujours orthographié avec deux « n » (une faute courante il est vrai).

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Pour citer cet article

Référence papier

François Ripoll, « Clément Chillet, De l’Étrurie à Rome. Mécène et la fondation de l’Empire »Pallas, 105 | 2017, 366-368.

Référence électronique

François Ripoll, « Clément Chillet, De l’Étrurie à Rome. Mécène et la fondation de l’Empire »Pallas [En ligne], 105 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/8730 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.8730

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Auteur

François Ripoll

Université Toulouse Jean Jaurès – PLH-CRATA

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