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Notes de lectures

Annick Fenet, Les dieux olympiens et la mer. Espaces et pratiques cultuelles

École française de Rome, 2016, XVI + 709 p.
Antoine Hermary
p. 351-354
Référence(s) :

Annick Fenet, Les dieux olympiens et la mer. Espaces et pratiques cultuelles, École française de Rome, 2016, XVI + 709 p. (dont une préface de Madeleine Jost, p. XI-XIV), 15 cartes et 79 fig. en noir et blanc dans le texte (Collection de l’École française de Rome, 509) - ISBN 978-2-7283-1065-4.

Texte intégral

  • 1 Sans vouloir développer ce point, je signale quelques-unes de ces erreurs : p. 28, le nom du poète (...)

1Ce livre est issu de la thèse de doctorat soutenue en 1998 à l’université de Paris X-Nanterre par Annick Fenet qui, au cours des années qui ont suivi, n’a pas perdu de vue, malgré d’autres engagements scientifiques, son projet de publication. Deux études consacrées à des questions régionales, ainsi qu’une synthèse sur les cultes et les rites associés aux voyages en mer, publiée en 2011 dans le ThesCRA, avaient déjà fait connaître l’intérêt des travaux de l’auteur, et l’historique de la recherche présenté dans l’introduction montre combien était nécessaire cette nouvelle étude exhaustive, un demi-siècle après l’ouvrage de référence de Dietrich Wachsmuth. Le livre est divisé en deux parties : 1) « Les divinités olympiennes et la mer », qui regroupe les quatre premiers chapitres (p. 15-242), 2) « Pratiques cultuelles marines » (chapitres V et VI, p. 243-507) ; elles sont suivies d’une conclusion, de cartes, d’une riche série d’annexes, d’une abondante bibliographie et d’un précieux index. Avant d’entrer dans plus de détails, il faut toutefois regretter la présence, tout au long de l’ouvrage, de fautes ou d’erreurs qu’une relecture plus attentive aurait dû permettre de corriger1.

  • 2 Signalons la publication récente de l’ouvrage de M. Eckert, Die Aphrodite der Seefahrer und ihre He (...)

2L’auteur a fait le choix de laisser de côté une série de divinités marines secondaires – qu’elle appelle « folkloriques » – pour consacrer son étude aux « dieux Olympiens », et la richesse de la documentation rassemblée montre que ce choix est légitime. Il laisse cependant de côté Isis qui, tout en étant d’origine égyptienne, joue un rôle important, à partir de l’époque hellénistique, dans les cultes relatifs à la navigation en Méditerranée, ainsi que les Dioscures qui comptent, depuis l’époque archaïque, parmi les principaux protecteurs des marins : j’en dirai un mot à la fin de ce compte rendu. Le rôle joué par dix divinités olympiennes (plus Koré/Perséphone, associée à sa mère Déméter) est examiné successivement dans les quatre premiers chapitres, selon des fonctions qui se dégagent de l’analyse des sources écrites et des documents archéologiques : Athéna et Héra, liées aux premières navigations légendaires – principalement le voyage des Argonautes – sont « À la conquête de la mer », Zeus, Aphrodite et Déméter/Koré président à « La maîtrise des éléments », Apollon et Poséidon à « La domination de la mer », tandis que « Les frontières de la mer, ou la mer domestiquée » reviennent à Artémis, Dionysos et Hermès. Ce classement, qui s’inspire d’une étude d’Albin Lesky, a été choisi dans la mesure où il rend compte de « la nature du rapport à la mer » de ces divinités et parce qu’il respecte en même temps « une certaine chronologie cultuelle ». Il permet effectivement de distinguer ce qui se rapporte au pouvoir universel du dieu de ce qui se rattache plus précisément à sa nature et à des fonctions liées directement à la navigation. Ainsi, Athéna et Héra sont des divinités marines dans la mesure où elles sont les principales déesses d’un certain nombre de grandes puissances navales, Athènes en premier lieu, mais aussi, pour Héra, Samos, Corinthe (dans le sanctuaire de Pérachora) et plusieurs cités de Grande Grèce. Il en va différemment pour Zeus, maître des vents et des orages, dont tout marin doit s’assurer la protection : il est donc, un peu partout dans le monde grec, le dieu sauveur (Sôter) par excellence, mais aussi Ourios, celui qui dispense les vents favorables ; on notera aussi les attestations de Zeus Kasios, en référence à un culte associé au mont Kasios en Syrie et à un site du Sinaï. L’autre divinité primordiale n’est pas Poséidon, mais Aphrodite, née de l’écume de la mer et poussée vers Chypre par un doux Zéphyr : elle est dite Marine (Pontia), Salvatrice (Sôteira ou Sôzousa) et protectrice d’une bonne navigation (Euploia)2. Un témoignage intéressant sur ce rôle salvateur d’Aphrodite a été transmis par Athénée (XV, 675f-676c), d’après Polycharme de Naucratis, à propos du voyage d’un navire entre Paphos et Naucratis : dans la tempête, les passagers se réfugient près d’une image de la déesse, qui calme les éléments et répand du myrte sur le bateau ; mais l’événement est situé au cours de la 23e Olympiade (689-686), c’est-à-dire avant l’installation des Grecs dans le delta égyptien. L’association étroite d’Aphrodite à Isis dans l’Égypte ptolémaïque – en particulier par le biais du culte rendu aux reines lagides – explique que la déesse égyptienne soit devenue elle aussi une importante protectrice de la navigation, sous l’épithète d’Isis Pelagia, « Marine ». La découverte, sur le site de Nymphaion au nord de la mer Noire, d’un impressionnant dessin mural représentant le navire de guerre « Isis » a confirmé ce rôle prépondérant. À côté de ces deux divinités majeures, Déméter et Koré font pâle figure à la fin du chapitre sur la « maîtrise des éléments » : leur intervention lors de la navigation de Timoléon vers la Sicile, en 340 av. J.-C., est anecdotique et s’explique avant tout par l’importance dans la grande île du culte des deux déesses.

3Dans le chapitre sur « la domination de la mer » sont analysés les documents concernant Apollon et Poséidon. L’importance du premier tient à son rôle dans la colonisation et, surtout, au rayonnement panhellénique de son sanctuaire de Delphes et à la situation centrale de celui de Délos à l’époque hellénistique. Bien qu’il soit désigné dans l’Hymne homérique qui lui est consacré comme le « sauveur des navires », Poséidon reste nettement en retrait par rapport à son frère Zeus et il est marqué par son caractère négatif hérité de l’Odyssée. La documentation figurée d’époque archaïque et classique n’est cependant pas négligeable et, pour l’époque hellénistique, il aurait été intéressant de donner des indications plus détaillées sur le sanctuaire du dieu à Ténos (partagé avec son épouse Amphitrite) et sur le choix du nom « Poseidoniastes » par les armateurs et entrepositaires de Beyrouth – donc d’origine phénicienne – installés à Délos. Un des points importants de l’ouvrage est la mise en valeur du rôle marin d’Artémis, en particulier en tant que gardienne des ports. On pourrait y ajouter le témoignage de figurines en terre cuite de Syracuse, inédites pour la plupart, qui montrent la déesse portant un petit bateau. Il est toutefois plus difficile de dire pour Aphrodite si, quand l’épithète de Sôteira est appliquée à la déesse, elle se rapporte à des fonctions maritimes.

4Dans la deuxième partie sont rassemblés et commentés les éléments décoratifs qui évoquent la « présence des dieux sur le bateau », à la poupe ou à la proue – même si la « figure de proue » proprement dite n’existe pas dans la Grèce antique –, puis les noms théophores des navires, en fait minoritaires par rapport à l’ensemble des noms connus (voir aussi l’annexe, p. 607-609) ; enfin, un développement sur les ancres, complété par un catalogue détaillé en annexe (p. 563-605), constitue un des principaux points forts du livre. Comme il est normal, l’auteur distingue les ancres fonctionnelles dont le jas, quand il est en plomb, porte dans un certain nombre de cas (le chiffre de 10 % est avancé) un ou plusieurs noms et/ou un décor figuré, et les ancres votives en pierre. Les noms divins inscrits sur les ancres en plomb sont le plus souvent au nominatif, plus rarement au génitif (voir le tableau de la p. 321) : celui de Zeus est le plus fréquent, parfois accompagné d’une épiclèse ou d’un autre nom divin, comme sur un exemplaire trouvé au cap Palos, au sud de l’Espagne, qui porte les noms de Zeus Kasios Sôzôn et Aphrodite Sôzousa. Toutefois, cette ancre paraît dater du début de l’époque impériale, comme d’autres dont l’inscription latine associe deux divinités, dont, encore une fois, Vénus et Jupiter. Un nom simple ou une épithète (six attestations de Sôteira) inscrit sur une ancre peut éventuellement reprendre simplement celui du bateau. On constate, d’autre part, que les astragales représentent environ 70 % des décors présents sur les jas, soit environ 80 attestations. Ce choix largement majoritaire peut surprendre, car il ne s’agit pas d’un symbole divin proprement dit, même si, dans le jeu des osselets, l’association de quatre faces différentes correspond au coup le plus chanceux, dit « de Vénus ». Le rôle des astragales dans les pratiques oraculaires – aux témoignages bien connus, ajouter les astragales figurés en relief sur le soubassement du temple d’Apollon à Claros – pourrait expliquer le recours à ce type de décor ; de façon plus générale, le voyage en mer a des affinités avec les jeux de hasard et ces objets à valeur prophylactique rappellent qu’en s’aventurant sur les flots on s’en remet nécessairement à la Bonne Fortune. Le chapitre sur les ex-voto déposés dans les sanctuaires rassemble et commente utilement la documentation disponible, qu’il s’agisse de l’offrande de bateaux réels ou de certains de leurs éléments, de sculptures en forme de proue de navire, de modèles réduits, ou encore de représentations de bateaux en contexte cultuel. Les ancres votives en pierre bénéficient d’un traitement particulièrement détaillé, et l’on apprend (p. 477) que la rencontre de Dinu Adamesteanu à Métaponte et la discussion sur le dossier des ancres trouvées sur le site a joué un rôle important dans l’orientation de la thèse d’A. Fenet. L’ancre inscrite trouvée à Gravisca, propriété de l’Apollon d’Égine, a été souvent commentée, mais, curieusement, le nom de Sostratos est suivi du verbe ἐποίσε qui n’exprime pas « l’acte d’offrande », comme l’écrit l’auteur (p. 470), mais qui est normalement la marque de fabrication de l’artisan ; M. Guarducci propose de traduire « a fait faire », mais l’expression reste étonnante. Parmi les offrandes moins connues, noter les ancres trouvées à Ras el Soda, en Égypte, associées à un lot très abondant de figurines en terre cuite qui restent à étudier.

5Cette étude approfondie, qui fera désormais référence, peut être complétée en quelques mots par le rôle joué par les Dioscures, Castor et Pollux, qui ne sont pas pris en compte ici. Dans le principal Hymne homérique qui leur est consacré, leur fonction de sauveurs des navires dans la tempête est présentée en détail : appelés à l’aide, ils apparaissent dans le ciel, se posent à l’extrémité de la poupe et apaisent les flots ; on leur sacrifie des agneaux blancs. Ce rôle est déjà attesté à la fin du viie siècle dans un fragment d’Alcée, puis repris par Euripide dans la deuxième moitié du ve siècle (à la fin d’Oreste, leur sœur Hélène leur est associée pour protéger les navigateurs), époque à laquelle les jumeaux sont figurés chevauchant au-dessus de la mer sur plusieurs vases attiques. On ne s’étonne donc pas qu’ils soient figurés sur deux documents majeurs d’époque hellénistique commentés par A. Fenet : sur le navire de Nymphaion, un des Dioscures est figuré à la proue, sous la forme d’une tête coiffée d’un pilos, flanquée d’une protomé de cheval, tandis que sur l’éperon en bronze trouvé à Athlit, au large d’Israël, c’est un pilos lauré surmonté d’une étoile qui évoque la protection que les flottes de guerre royales (ici probablement ptolémaïques) attendaient des jumeaux divins.

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Notes

1 Sans vouloir développer ce point, je signale quelques-unes de ces erreurs : p. 28, le nom du poète Bacchylide apparaît deux fois, mais il est écrit d’abord « Bachhylide » ; de même p. 49 pour Sorrente (écrit cinq lignes plus haut « Sorente »), et p. 264 n. 72 pour Lucien Basch, écrit « Bach » sur la même ligne ; p. 69, c’est la British School à Athènes, sous la direction d’H. Payne, qui a fouillé le site de Pérachora (écrit p. 428 « Péracora »), pas « l’École américaine » ; p. 104 n. 78, lire Deucalion au lieu de « Décalion », et p. 144 « dans la ville de Démétrias » au lieu de « dans la ville Démétriade » ; p. 169 n. 108, « apollinien » au lieu d’« apollonien » ; p. 296 et 297, à propos des styles de la céramique chypriote, il s’agit des techniques dites « White Painted IV » et « Bichrome IV », non du « peintre Blanc IV » et du « Peintre Bichrome IV » ; p. 394, le monoptère de Delphes mesurait bien sûr 4,29 x 5,57 m, non « 429 m sur 557 » ; enfin, dans la bibliographie (p. 659), le titre du livre de Wachsmuth a été mal transcrit : les caractères grecs ne sont pas sortis et il faut lire ensuite Sakralhandlungen.

2 Signalons la publication récente de l’ouvrage de M. Eckert, Die Aphrodite der Seefahrer und ihre Heiligtümer am Mittelmeer. Archäologische Untersuchungen zu interkulturellen Kontaktzonen am Mittelmeer in der späten Bronzezeit und frühen Eisenzeit (Berlin, 2016). Comme l’indique le titre, cette étude a une visée nettement plus ambitieuse que le simple culte marin d’Aphrodite, elle est fondée sur une accumulation de documents parfois éloignés du sujet.

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Pour citer cet article

Référence papier

Antoine Hermary, « Annick Fenet, Les dieux olympiens et la mer. Espaces et pratiques cultuelles »Pallas, 105 | 2017, 351-354.

Référence électronique

Antoine Hermary, « Annick Fenet, Les dieux olympiens et la mer. Espaces et pratiques cultuelles »Pallas [En ligne], 105 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/8673 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.8673

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Auteur

Antoine Hermary

Aix-Marseille Université / Centre Camille Jullian

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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