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Oppida et « civilisation des oppida » cent ans après Joseph Déchelette

Contribution d’un diagnostic archéologique à la connaissance de l’oppidum des Nitiobroges à Agen (Lot-et-Garonne)

Contribution of an archaeological diagnosis to the knowledge of the oppidum of the Nitiobroges in Agen (Lot-et-Garonne)
Frédéric Prodeo
p. 211-223

Résumés

Faisant suite à un projet d’urbanisme de l’agglomération d’Agen, un diagnostic archéologique réalisé par l’Inrap sur l’oppidum des Nitiobroges à « L’Ermitage » apporte des informations complémentaires sur sa structuration interne et sur l’architecture du rempart. Les tranchées confirment que le rempart est de type « talus massif ». Elles montrent qu’il est précédé par une voirie-esplanade interne d’une trentaine de mètres de large qui le longe parallèlement sur au moins 200 m jusqu’à un accès septentrional ouvrant sur le plateau de Foulayronnes. L’habitat est concentré sur le sommet de la colline, relié à l’entrée par une voirie secondaire. Le versant livre des fossés de parcellaire indiquant des zones agraires à l’intérieur de l’enceinte. Le mobilier métallique, notamment les monnaies, ainsi que les amphores et la céramique commune indiquent une période d’occupation centrée sur le premier siècle avant notre ère.

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Note de la rédaction

Avec la collaboration de X. Bardot, L. Benquet, F. Sellami et V. Geneviève (INRAP)

Texte intégral

Introduction

Historique succinct

  • 1 Dechelette, 1903.

1Reconnu depuis le début du xxe s.1, l’oppidum des Nitiobroges est implanté sur un promontoire du plateau tertiaire dominant la rive droite de la Garonne (fig. 1). Au Pliocène, l’enfoncement de deux vallons l’a mis en exergue, en réservant un interfluve dénommé « isthme de Tibet », qui est le seul accès facilité depuis le nord, alors que le pourtour est souligné par des falaises calcaires abruptes, délimitant une superficie d’environ 50 ha.

Fig. 1. Modélisation en 3d de la plaine de la Garonne à Agen en direction du sud-est.

Fig. 1. Modélisation en 3d de la plaine de la Garonne à Agen en direction du sud-est.

Localisation des sondages sur l’oppidum des Nitiobroges, sur un promontoire du plateau tertiaire à « L’Ermitage ». L’enfoncement de deux vallons principaux au Pliocène a individualisé l’isthme de Tibet, dessinant le seul accès facilité depuis le sud.

  • 2 Boudet, 1996.

2Dans les années 1990, le regain d’intérêt pour ce site se concrétise par les travaux dirigés par R. Boudet2. Des sondages ponctuels répartis sur le plateau de « L’Ermitage » visaient une meilleure connaissance de l’état de conservation, de la chronologie et de la structuration des occupations. Au point culminant, au centre du plateau, un décapage réalisé sur environ 3000 m² a montré la coexistence de structures gauloises, antiques et médiévales. Quelques inhumations et des fours de potiers se rattachent à l’âge du Fer, de même qu’un bâtiment sur poteaux interprété comme un possible sanctuaire.

  • 3 Ibid., p. 82 à 89 : dépôt 4.
  • 4 Ibid., p. 72 et 75.
  • 5 Ibid., p. 64 à 70.

3A quelques mètres de celui-ci, la structure 41 est un exemple des puits qui contribuèrent à la renommée du site, qui en compterait une centaine selon les estimations. D’une profondeur supérieure à 8 m, le fond est cuvelé par des planches de chêne et son remplissage est rythmé par plusieurs niveaux de « dépôts ». Le fond livre deux seaux à appliques zoomorphes en bronze3. Un peu plus haut dans le remplissage, le dépôt 2 contient un casque en fer et une œnochoé en bronze4. Le remplissage supérieur recèle de nombreuses amphores Dressel I, qui rassemblent une quantité de marques consulaires peintes en rouge unique en Gaule à ce jour5.

  • 6 Fouet, 1958.
  • 7 Verdin, 2004 ; Verdin, Vidal, 2004 ; Bardot, Verdin, 2007.

4Initialement considérées comme des « puits funéraires », en particulier à la suite de découvertes similaires à Vieille-Toulouse6, la littérature récente limite l’interprétation de ces structures à leur fonction première de captage de l’eau7. Pourtant, l’opulence des rejets (dépôts ?) ne lasse pas de surprendre, et si la fonction primaire était probablement domestique, il demeure tentant de voir des gestes votifs dans les étapes de comblement.

  • 8 Fichtl, 2005, p. 47.

5Encore nettement visible dans la topographie sous la forme d’une éminence de près de 4 m à proximité de l’isthme de Tibet, le rempart a été sondé par R. Boudet pour en observer l’architecture et en établir la chronologie. Une tranchée profonde réalisée depuis son point le plus haut en direction de l’extérieur de l’enceinte a montré qu’il était entièrement constitué d’un remblai d’argile, amoncelé en deux phases de construction. L’absence de poutrages internes et de fiches en fer indique qu’il ne correspond pas à l’architecture habituelle des « murus gallicus », mais plutôt à un « talus massif »8.

  • 9 Verdin, 2004.
  • 10 Id., 2013.

6Ces travaux ont brutalement été interrompus par le décès de R. Boudet, quelques semaines seulement après la dernière campagne de terrain. Dans le cadre d’un PCR dirigé par F. Verdin, les données et le mobilier font l’objet de nouvelles études depuis les années 20009. Parmi les éléments remarquables, une série de balles de fronde en plomb, dont certaines sont marquées au nom de Marcus Agrippa sont sans doute les témoins d’une bataille dirigée par ce stratège romain pour mater un foyer de la résistance gauloise, en 37 avant J.-C.10.

Le diagnostic archéologique

  • 11 Une partie des terrains qui composent l’oppidum appartient à la communauté d’agglomération d’Agen, (...)

7Sollicité par la communauté d’agglomération d’Agen, un diagnostic archéologique réalisé par l’Inrap a permis de renouer avec les recherches de terrain sur l’oppidum11.

8Les parcelles étudiées s’étendent sur quatre entités géomorphologiques (fig. 2 : sommet, versant, talweg, rempart). Le sommet du plateau est formé de replats découpés par des terrasses étagées intégrées au parcellaire actuel. La mise en place de cette structuration et sa datation étaient l’un des axes de la problématique développée par R. Boudet. En dépit de quelques sondages spécifiques pour y répondre, la question est demeurée en suspens, mais les dernières investigations apportent un nouvel éclairage.

Fig. 2. Plan général de la zone sondée et interprétation des structures.

Fig. 2. Plan général de la zone sondée et interprétation des structures.

Les zones d’habitat dense se concentrent au sommet du plateau. Le versant révèle des petits fossés de parcellaire qui désignent des zones agricoles connexes. Encore nettement visible dans la topographie par une éminence de près de 4 m, le rempart s’interrompt sur un accès à l’oppidum, ouvrant sur une voirie-esplanade de près de 40 m de large, qui le longe sur toute la surface sondée.

9Au nord, le versant dessine une pente douce et régulière jusqu’à un large talweg parallèle à l’éminence topographique du rempart, en retrait de l’escarpement des falaises calcaires.

10La surface du projet a été étudiée au moyen de 37 tranchées totalisant 2300 m², soit 4,1 % des 5,6 ha de l’emprise (fig. 2). Une cinquantaine de coupes stratigraphiques rend compte du contexte sédimentaire et précise les conditions de conservation. Les quelques 150 structures identifiées donnent un aperçu de l’organisation du site et de la densité de l’occupation selon les contextes traversés. Le mobilier est abondant et diversifié. L’utilisation systématique d’un détecteur de métaux pendant la durée de l’opération a permis de rassembler près de 500 objets, qui contribuent à la connaissance de la chronologie et des activités représentées.

1. Les enregistrements sédimentaires

11Les observations stratigraphiques permettent de décrire le substrat des occupations archéologiques et de caractériser la formation des enregistrements sédimentaires qui leur sont associés.

1.1. Le substrat

12Le plateau tertiaire en rive gauche de la Garonne est constitué des molasses de l’Agenais, épaisse accumulation calcaire formée au détriment de l’érosion des Pyrénées au Miocène. Sa cuesta est découpée par l’incision de vallons qui ont isolé une série d’éperons comme celui de « L’Ermitage ».

13Vers le sommet, les sondages ont montré que le calcaire affleure de manière très ponctuelle directement sous l’horizon arable. Sur le versant, il est recouvert de gravier cryoclastique, issu de son érosion et de son colluvionnement au Pliocène, qui va en s’épaississant en direction du pied de pente (fig. 3, US 1000 et 1001).

Fig. 3. Coupe de la tranchée 5 montrant la levée d’argile formant le rempart au bord de l’escarpement et la voirie-esplanade aménagée de moellons calcaire au pied de celui-ci.

Fig. 3. Coupe de la tranchée 5 montrant la levée d’argile formant le rempart au bord de l’escarpement et la voirie-esplanade aménagée de moellons calcaire au pied de celui-ci.

Elle forme un bassin comblé de colluvions agricoles contenant des indices de fréquentation antiques, mérovingiens et modernes.

14Sur toute la surface sondée, les formations calcaires sont masquées par des argiles orangées pléistocènes, dont l’épaisseur croît en direction du pied de pente. Formées par décarbonatation et répandues sur le versant par colluvionnement, elles ont livré quelques produits de débitage lithique du Paléolithique moyen, qui démontrent l’existence d’un potentiel archéologique pour ces périodes anciennes, avec une faible remobilisation des indices archéologiques.

1.2. Une formation hydromorphe en pied de pente

15Dans tous les sondages profonds réalisés au nord de l’emprise, correspondant au rebord de la falaise calcaire qui circonscrit le promontoire, la base de la séquence recèle une couche argileuse hydromorphe, de couleur gris-brun, avec des débris végétaux décomposés, qui va s’épaississant jusqu’à la limite septentrionale de la zone sondée (fig. 3, US 14).

16Elle démontre l’existence d’une rétention d’eau pérenne qu’il est difficile d’expliquer dans ce contexte topographique sans envisager la présence d’une construction particulière sur le rebord de falaise. Il n’a pas été possible de l’observer formellement, mais elle devait former une  « retenue » pour les eaux de ruissellement du versant. La datation de cet aménagement n’est pas possible en l’état mais il s’agit de la plus ancienne manifestation d’une occupation protohistorique sur le plateau. La rareté du mobilier associé à cet horizon contredit l’hypothèse d’un habitat dense. Au contraire, elle traduirait plutôt une colonisation à des fins agricoles, précédant peut-être directement le développement de l’oppidum. Elle pourrait aussi se rapporter au Bronze final dont quelques indices ont été relevés par R. Boudet dans une position similaire, sous les couches du rempart gaulois. Ces derniers n’ont pas été perçus dans le cadre des sondages.

1.3. Installation du rempart et fonctionnement de l’oppidum

17Dans la tranchée 5 (fig. 3) les argiles organiques de l’US 14 sont scellées par un aménagement de moellons calcaires calibrés disposés sur une faible épaisseur. Ils semblent composer un radier destiné à conforter le sol instable à cet endroit, et s’inscrivent alors dans le cadre des travaux préparatoires pour l’édification du rempart. Dans les tranchées où il a pu être observé, le rempart repose directement sur le radier de moellons calcaire (fig. 2, Tr 5) ou sur les argiles pleistocènes (Tr 24).

18Le talus est formé de remblais d’argile lenticulaires, qui n’ont pas été homogénéisés par les bioturbations. Ceci traduit une formation rapide par des apports successifs de tombereaux (fig. 3, US 6a et 6b). D’après le contexte géologique local, le seul endroit d’où peut provenir cette argile est le sommet du plateau. En effet, elle ne peut pas être issue du fossé externe, où le socle rocheux était directement affleurant. Le creusement du fossé a seulement consisté à accentuer les dépressions à la tête des vallons entourant le promontoire, et n’a pu servir que de carrière de pierres. La construction du talus s’est donc effectuée au détriment des reliefs internes de l’enceinte, qui ont été aplanis. Ce déblai suffit à expliquer l’existence des terrasses planes et étagées qui scandent encore le parcellaire actuel en contre-haut du versant.

19Bien que les formations argileuses du rempart apparaissent très semblables sur toute son épaisseur, il existe cependant, comme l’avait observé R. Boudet, une légère différence de nature entre la base et le sommet, ce qui peut renvoyer à deux phases de construction faiblement espacées dans le temps. La structure lenticulaire est plus prégnante à la base, alors que la moitié supérieure est plus homogène, avec des mottes de sédiment humifère intercalaires. Aucune trace de poutrage et aucune fiche de fer ne permettent de supposer l’existence d’un cloisonnement interne à la manière d’un murus gallicus, et il faut admettre que le rempart de « L’Ermitage » est un « talus massif » (Fichtl, 2005, p. 47). Ceci n’exclut pas la possibilité d’aménagements particuliers de la partie supérieure, mais aucune trace n’est conservée du fait de l’érosion.

20Peu de temps après l’édification du talus, un empierrement a été disposé contre sa face intérieure, sur une largeur d’une trentaine de mètres. Suivi sur près de 200 m en limite septentrionale de l’emprise sondée, il se compose d’une couche de graviers surmontée d’un parement de blocs de calcaire, sur une épaisseur totale d’une trentaine de centimètres (fig 3, US 5 ; fig. 4). Cet aménagement de sol tapisse le fond du talweg lisible dans la topographie superficielle. Il s’interprète comme une aire de circulation associée à une esplanade (cf. infra).

Fig. 4. Vue générale de la tranchée 24 en direction du nord, montrant la levée d’argile du rempart à l’arrière plan et la voirie-esplanade qui le précède.

Fig. 4. Vue générale de la tranchée 24 en direction du nord, montrant la levée d’argile du rempart à l’arrière plan et la voirie-esplanade qui le précède.

21Sur le versant, la couche d’occupation contemporaine du fonctionnement du rempart et de la voirie-esplanade est absente, totalement érodée par le colluvionnement. Sur le sommet du plateau, elle est très mal conservée et partiellement remaniée sous l’horizon arable. Elle se limite à une vingtaine de centimètres reposant sur les argiles pléistocènes et contient un abondant mobilier détritique. Des structures en creux s’ouvrent dans ce niveau et entaillent les argiles sous-jacentes.

1.4. Les faciès d’abandon et de reprise agricole

22Uniquement observable dans le berceau formé par l’axe de la voirie-esplanade, une couche de colluvions brun-noir organiques provient de l’érosion du versant et se développe sur près de 2 m d’épaisseur (fig. 3, US 3a, 3c et 3c). A différentes hauteurs, elle contient des passées plus foncées, charbonneuses et caillouteuses, qui indiquent des périodes de plus forte anthropisation. Le matériel collecté dans ces horizons est attribuable à la période mérovingienne, au Moyen Âge tardif et à l’époque moderne.

23Le sommet de la séquence, remanié par les labours contemporains, est scellé par des colluvions brunes dépourvues de mobilier, qui coïncident avec l’érosion agraire récente.

2. L’occupation de l’oppidum

2.1. Le sommet du plateau

24Les quantités de vestiges accessibles dans les labours et les sondages indiquent que les zones d’habitat les plus denses se concentrent au sommet du plateau. Un décapage réalisé sur une surface limitée dans ce contexte a montré la présence d’un horizon archéologique très perturbé sous les labours.

25Sur une vingtaine de centimètres, reposant sur les argiles orangées pléistocènes, il contient d’abondants rejets détritiques et des petits blocs de calcaire épars plus ou moins concentrés, qui peuvent indiquer l’emplacement de radiers de constructions.

26Des structures en creux sont associées à ce niveau, parmi lesquelles un puits a été reconnu, seulement sondé sur un mètre de profondeur. Dans le secteur sondé, un foyer en cuvette à parois rubéfiées peut indiquer l’intérieur d’une maison. Les aires de radiers semblent délimitées par des petits fossés orthogonaux, indiquant peut-être une organisation en ruelles disposées selon la topographie. L’un de ces fossés a livré trois cols d’amphores en remploi, servant peut-être à la fixation de poteaux. Cette zone d’habitat dense semble limitée aux parties planes culminantes, les aires périphériques étant relativement pauvres en mobilier et en structures.

27Un sondage a été réalisé perpendiculairement au rebord d’une terrasse afin d’observer d’éventuelles structures associées et leur mise en place. Il a montré que les déclivités observables dans la topographie superficielle étaient pour partie héritées d’un modelé ancien, où affleurent des pointements rocheux parallèles aux courbes de niveau. Cependant, la découverte d’un petit fossé parallèle au pied de ceux-ci indique la mise en place d’un soutènement pour des remblais qui ont été accumulés en rebord des terrasses afin de les régulariser et de les aplanir. Leur disposition et leur agencement est donc le résultat convergent du modelé topographique naturel, d’un déblai important pour l’édification du rempart, et finalement d’un remblai de matériaux détritiques issus de l’habitat voisin.

2.2. Le versant

28En contrebas des replats en terrasses étagées formant le sommet du plateau, le versant en pente douce ne livre guère de structures d’habitat ; il est dépourvu d’une couche d’occupation bien individualisée et le mobilier est généralement assez peu étoffé. Les seules structures rencontrées sont des fossés généralement parallèles aux courbes de niveau. Pauvres en mobilier également, leur morphologie et leurs dimensions s’accordent avec des fossés de parcellaire agricole. Ils indiquent l’existence de zones de champs et de jardins à l’intérieur de l’enceinte fortifiée, à proximité directe au nord de l’habitat structuré dense.

29A l’est de l’emprise sondée, le sondage 27 a révélé une zone dépressionnaire linéaire aux contours irréguliers, de faible profondeur, comblée de gros blocs de calcaire et de détritus abondants. Elle est associée à deux petits fossés parallèles à la base interprétés comme des ornières. Cette structure perpendiculaire aux courbes de niveau est interprétée comme une voirie secondaire qui semble former la limite orientale de la zone agricole. A l’ouest, une nouvelle zone de structures d’habitat dense se développe, marquée par de nombreuses fosses, des poteaux et une structure de combustion de nature domestique. Son implantation suggère l’existence d’un axe de circulation depuis le sommet du plateau, en direction de la voirie principale au pied du rempart, menant à une entrée de l’enceinte au nord.

2.3. Le rempart et la voirie-esplanade

30Le rempart est perceptible en surface sur toute la limite septentrionale de l’emprise sondée, soit près de 200 m. Elle est plus modeste à l’ouest et s’accroît régulièrement en direction de l’est avant de s’interrompre brutalement sur la route actuelle provenant du plateau de Foulayronnes et desservant l’intérieur du plateau de « L’Ermitage ». Au-delà à l’est, aucune anomalie topographique n’est perceptible, jusqu’à l’escarpement du rebord de plateau une cinquantaine de mètres plus loin. Cette configuration laisse penser que la route actuelle reprend le tracé d’un ancien accès à l’enceinte, où une « barbacane » naturelle a été aménagée en s’appuyant sur la configuration topographique.

31Dans toutes les tranchées situées au pied interne du rempart, la stratigraphie révèle, en contact avec lui, une couche de graviers et de blocs de calcaire sur une trentaine de centimètres d’épaisseur.

32Dans les tranchées 5 et 24, la surface de cette couche a été dégagée en plan (fig. 3 et 4), montrant qu’elle se compose de deux ensembles. Au pied du rempart, sur une quinzaine de mètres de large, elle forme un berceau de faible profondeur où les blocs superficiels sont damés, usés et localement striés par des ornières, illustrant une surface de circulation assidument fréquentée. En retrait, et sur une largeur similaire, les blocs sont plus grossiers et anguleux, dessinant une surface plane. Dans la tranchée 5, ce contexte est associé à deux poteaux qui indiquent l’existence de bâtiments. Pour cette raison, cette partie de l’aménagement de blocs de calcaire est interprétée comme un sol de préparation à des constructions, qui peuvent avoir une vocation à la fois domestique, artisanale et commerciale, associées à des cours.

33A l’est de l’emprise sondée, à l’approche de la route actuelle, ce sol construit est traversé par des sillons formant des ornières parallèles qui renforcent l’hypothèse d’une voirie. Il s’infléchit vers le nord et s’interrompt sur une série de fossés, configuration qui appuie l’hypothèse de la proximité d’un accès à l’oppidum.

2.4. Chronologie et nature de l’occupation

34Le matériel céramique collecté en surface et dans les horizons archéologiques se compose essentiellement d’amphores ; la céramique commune apparaît très peu représentée. Les amphores sont de provenance italique et tarraconnaise et ne sont pas antérieures à la fin du iie s avant J.-C. Elles matérialisent une occupation principale centrée sur le ie s. avant J.-C.. Un tesson de céramique campanienne va dans le même sens.

35La numismatique est bien attestée, avec une soixantaine de monnaies collectées. Pour la plupart, il s’agît de monnaies en argent dites « à la croix » habituelles en territoire nitiobroge (fig. 5). Leur datation s’accorde avec celle des amphores, indiquant une apogée du site pendant le premier siècle avant J.-C. Elles sont associées à une série de monnaies exogènes dont des exemplaires de provenance lointaine, notamment un potin des Ambiens (Nord de la Gaule) et des exemplaires en bronze des Lémovices, des Séquanes, des Leuques, des Arvernes et de la vallée du Rhône (fig. 6). Elles attestent du fort dynamisme économique de l’oppidum de « L’Ermitage » et de son rayonnement géographique.

Fig. 5. Échantillon représentatif du mobilier métallique gaulois.

Fig. 5. Échantillon représentatif du mobilier métallique gaulois.

Iso 61 : applique de seau zoomorphe ; Iso 66 : balle de fronde en plomb ; Iso 65 : extrémité de soie de poignard anthropoïde ; en bas : monnaies « à la croix » en argent.

Fig. 6. Mobilier métallique gaulois et tardo-antique. en haut : monnaies gauloises exogènes en bronze et potin.

Fig. 6. Mobilier métallique gaulois et tardo-antique. en haut : monnaies gauloises exogènes en bronze et potin.

Iso 64 : fibule de type Aucissa. En bas, mobilier mérovingien. Iso 63 : agrafe à double crochet et bélière ; Iso 67 : fibule pontée ; Iso 72 : plaque-boucle étamée.

36L’instrumentum est également abondant. Il illustre une large variété d’activités sur le site et une certaine richesse, avec notamment quatre objets dorés. Parmi les objets les plus remarquables, une applique de seau zoomorphe présente un style proche de celui des exemplaires du puits 41, fouillé par R. Boudet (fig. 5). Il faut également mentionner la découverte d’une extrémité de poignard anthropoïde de La Tène D figurant une tête à la chevelure bouclée (fig. 5).

37En rapportant le nombre d’objets découverts à la surface sondée, on peut estimer à 11 000 le nombre d’objets métalliques restant à exhumer sur l’emprise, dont près de 1500 monnaies.

38Parmi le mobilier tardif, un exemplaire de balle de fronde en plomb vient s’ajouter à la collection déjà connue et illustrant sans doute l’épisode militaire situé d’après les sources en 37 av. J.-C.

39Le mobilier postérieur est nettement moins abondant, ce qui traduit sans doute une désaffection du site de hauteur au début de l’Antiquité, peut-être à la suite de la fondation de la ville actuelle d’Agen, en fond de vallée (fig. 6). Il continue cependant à être fréquenté, probablement à des fins essentiellement agricoles, dont témoigne aussi l’entretien de la voirie gauloise par le creusement de nouveaux fossés de drainage.

40Le site est à nouveau fréquenté à l’époque mérovingienne, comme l’attestent des fibules pontées, des agrafes à double crochet et une plaque-boucle (fig. 6). Ce mobilier pourrait provenir de sépultures démantelées par l’érosion, dans le voisinage de lieux de culte paléochrétiens identifiés sur la colline (paroisse Sainte-Catherine).

Conclusion

41Les sondages réalisés sur l’oppidum des Nitiobroges à Agen constituent une nouvelle contribution à l’étude archéologique du site depuis R. Boudet. L’objectif de l’opération était d’évaluer le potentiel archéologique des parcelles menacées par un projet d’aménagement, mais aussi de mieux caractériser l’occupation. Malgré le caractère partiel des recherches, les données collectées dévoilent une partie de l’organisation du site, à proximité de son accès par le nord.

42Une occupation protohistorique pionnière, mais non précisément datée, se manifeste par une couche hydromorphe et organique en pied de pente, dont le développement ne peut s’expliquer que par la construction d’une « retenue » sur le rebord de falaise, afin d’entretenir une grande mare alimentée par les eaux de ruissèlement du versant. Directement antérieure à l’édification du rempart ou peut-être plus ancienne (Bronze final ?), elle signe un premier aménagement à vocation agricole.

43Cette structure est scellée par la construction du rempart, dont le talus est entièrement constitué d’argile prélevée sur les hauteurs du plateau, où les déblais ont façonné des terrasses planes étagées intégrées au parcellaire actuel. Partiellement appuyées sur des pointements rocheux, elles sont aménagées de soutènements où viennent butter des remblais détritiques associés à l’habitat.

44L’étude du rempart montre qu’il s’agit d’un « talus massif » qui ne présente pas d’aménagements internes caractéristiques d’un « murus gallicus ». Une légère différence de sédiments entre la base et le sommet signale une édification en deux temps. Sur toute la longueur observée, la fortification est bordée par une voirie associée à une esplanade accueillant des bâtiments. Inconnue jusque-là, cette structure éclaire d’un jour nouveau l’organisation interne de l’oppidum. Au débouché de l’entrée la plus plausible par le nord, elle semble dessiner une « rue commerçante », probable vitrine emblématique de l’oppidum.

45La répartition des structures montre que l’habitat le plus dense se concentre sur le sommet du plateau, où malheureusement sa conservation semble médiocre. Les indices relevés permettent de supposer l’emplacement de maisons probablement insérées dans une trame de ruelles orthogonales. En contrebas, le versant est découpé par des fossés de parcellaire qui signalent l’existence de champs et de jardins proches de l’habitat, à l’intérieur de l’enceinte. La zone d’habitat de hauteur est reliée à la voirie basse et à l’entrée probable de l’oppidum par une venelle secondaire dans l’axe de la pente, à l’est de l’emprise sondée.

46En attendant des recherches plus poussées, ces informations montrent que le site présente une organisation stricte avec sans doute des quartiers ou des secteurs à fonctions spécialisées et des espaces publics, telle l’esplanade, ce qui en fait une agglomération urbaine incontestable. En cela, elle se distingue du schéma de certains oppida de Gaule interne, pratiquement dépourvus de traces d’occupation.

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Bibliographie

Bardot, X. et Verdin, Fl., 2007, Les puits de l’oppidum de l’Ermitage (Agen, Lot-et-Garonne), dans M. Vaginay et L. Izac-Imbert (éd.), Les âges du Fer dans le Sud-Ouest de la France, XXVIIIe colloque de l’AFEAF, Toulouse, 20-23 mai 2004, Bordeaux, p. 237-257.

Boudet, R., 1996, Rituels celtes d’Aquitaine, Archéologie Aujourd’hui, Paris.

Déchelette, J., 1903, À propos de l’oppidum des Nitiobriges, Bull. Mon., Agen, p. 562-570.

Fichtl, S., 2005, La ville celtique : les oppida de 150 av. J.-C. à 15 apr. J.-C., Paris, Errance, coll. « Hespérides / histoire-archéologie », 2e éd. (1re éd. 2000).

Fouet, G, 1958, Puits funéraires d’Aquitaine : Vieille-Toulouse, Montmaurin, Gallia, 16- 1, p. 115-196.

Verdin, Fl. (dir.), 2004, L’oppidum de l’Ermitage (Agen, Lot-et-Garonne), de l’âge du fer à l’époque romaine, Rapport de PCR, Bordeaux, Ministère de la culture, DRAC Aquitaine, SRA Bordeaux.

Verdin, Fl. et Vidal, M., 2004, Un rituel particulier : les puits. Analyse comparative des puits du Toulousain et de l’Ermitage à Agen, Gaulois des pays de Garonne, Musée Saint-Raymond, p. 51-56.

Verdin, Fl., 2013, Marcus Agrippa et l’Aquitaine, Aquitania, 29, p. 69-104.

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Notes

1 Dechelette, 1903.

2 Boudet, 1996.

3 Ibid., p. 82 à 89 : dépôt 4.

4 Ibid., p. 72 et 75.

5 Ibid., p. 64 à 70.

6 Fouet, 1958.

7 Verdin, 2004 ; Verdin, Vidal, 2004 ; Bardot, Verdin, 2007.

8 Fichtl, 2005, p. 47.

9 Verdin, 2004.

10 Id., 2013.

11 Une partie des terrains qui composent l’oppidum appartient à la communauté d’agglomération d’Agen, qui envisage d’y construire un lotissement sur une surface de 5.6 ha au nord-est, à proximité directe de son accès supposé. Consciente du riche potentiel archéologique de ce site et afin de mieux l’évaluer, elle a fait une « demande volontaire de diagnostic » pour laquelle le SRA d’Aquitaine a émis une prescription, qui spécifiait notamment que le rempart devait faire l’objet d’une nouvelle exploration, afin de prolonger les observations précédentes en direction de l’intérieur de l’enceinte. Le diagnostic a été réalisé en trois semaines par une équipe de 5 personnes en février 2014.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Modélisation en 3d de la plaine de la Garonne à Agen en direction du sud-est.
Légende Localisation des sondages sur l’oppidum des Nitiobroges, sur un promontoire du plateau tertiaire à « L’Ermitage ». L’enfoncement de deux vallons principaux au Pliocène a individualisé l’isthme de Tibet, dessinant le seul accès facilité depuis le sud.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 368k
Titre Fig. 2. Plan général de la zone sondée et interprétation des structures.
Légende Les zones d’habitat dense se concentrent au sommet du plateau. Le versant révèle des petits fossés de parcellaire qui désignent des zones agricoles connexes. Encore nettement visible dans la topographie par une éminence de près de 4 m, le rempart s’interrompt sur un accès à l’oppidum, ouvrant sur une voirie-esplanade de près de 40 m de large, qui le longe sur toute la surface sondée.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 232k
Titre Fig. 3. Coupe de la tranchée 5 montrant la levée d’argile formant le rempart au bord de l’escarpement et la voirie-esplanade aménagée de moellons calcaire au pied de celui-ci.
Légende Elle forme un bassin comblé de colluvions agricoles contenant des indices de fréquentation antiques, mérovingiens et modernes.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 1,0M
Titre Fig. 4. Vue générale de la tranchée 24 en direction du nord, montrant la levée d’argile du rempart à l’arrière plan et la voirie-esplanade qui le précède.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-4.jpg
Fichier image/jpeg, 292k
Titre Fig. 5. Échantillon représentatif du mobilier métallique gaulois.
Légende Iso 61 : applique de seau zoomorphe ; Iso 66 : balle de fronde en plomb ; Iso 65 : extrémité de soie de poignard anthropoïde ; en bas : monnaies « à la croix » en argent.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-5.jpg
Fichier image/jpeg, 296k
Titre Fig. 6. Mobilier métallique gaulois et tardo-antique. en haut : monnaies gauloises exogènes en bronze et potin.
Légende Iso 64 : fibule de type Aucissa. En bas, mobilier mérovingien. Iso 63 : agrafe à double crochet et bélière ; Iso 67 : fibule pontée ; Iso 72 : plaque-boucle étamée.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8313/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 288k
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Pour citer cet article

Référence papier

Frédéric Prodeo, « Contribution d’un diagnostic archéologique à la connaissance de l’oppidum des Nitiobroges à Agen (Lot-et-Garonne) »Pallas, 105 | 2017, 211-223.

Référence électronique

Frédéric Prodeo, « Contribution d’un diagnostic archéologique à la connaissance de l’oppidum des Nitiobroges à Agen (Lot-et-Garonne) »Pallas [En ligne], 105 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/8313 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.8313

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Auteur

Frédéric Prodeo

Centre archéologique Inrap
frederic.prodeo[at]inrap.fr

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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