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À coté de la perspective, les modes d’expression aspectifs

L’écriture et l’art mésopotamien ancien

Writing and ancient Mesopotamian art
Évelyne Faivre-Martin
p. 67-76

Résumés

En Mésopotamie, les premiers documents écrits, à la fin du IVe millénaire avant J.-C., sont porteurs de pictogrammes qui ont un sens et un son. À la même époque apparaît un corpus d’images liées au monde divin. Les conventions inventées alors perdurent jusqu’à la fin du premier millénaire J.-C. Nous devons lire ces scènes grâce à notre connaissance de cette culture en maîtrisant les principes de l’écriture cunéiforme qui nous livre la logique et le mode de pensée de cette civilisation.

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Texte intégral

  • 1 Villard, 1992, p. 32-37.

1En Mésopotamie, les premiers documents écrits, à la fin du IVe millénaire avant J.-C., sont porteurs de pictogrammes. Ces dessins expriment un sens et un son. Le support est l’argile, rarement la pierre ; il conduit à la stylisation progressive des signes et l’écriture de dessins devient cunéiforme au début du IIIe millénaire avant J.-C. Ainsi, les signes deviennent « abstraits »1. Le système, avant tout syllabique et inventé pour la langue sumérienne qui n’appartient à aucune famille linguistique connue, utilise à toutes les époques des idéogrammes. À partir de l’époque d’Akkad, seconde moitié du IIIe millénaire avant J.-C., les savants écrivent en langue akkadienne, langue sémitique. Pourtant, ils jouent sans arrêt avec le sumérien par le biais des idéogrammes grâce auxquels un signe écrit un mot au lieu de tracer une séquence de signes syllabiques pour obtenir une graphie phonétique. Pour cette raison, même si l’écriture prend une forme abstraite, le lien entre le texte et l’image persiste jusqu’à l’époque perse.

2Nous proposons dans cette contribution d’appliquer la méthode de lecture d’images utilisée en histoire de l’art de l’Égypte à quelques œuvres de la Mésopotamie antique.

1. L’espace et le temps

3Ces notions ne sont pas liées entre elles dans les représentations mésopotamiennes. Une date n’est pas associée à une image, et la notion de représentation d’un fait historique est différente de la nôtre. Une image commémore l’idée d’un évènement, sans jamais (sauf peut-être à l’époque néo-assyrienne) la situer dans le temps à l’aide d’une date. Le but de l’image est de pérenniser une action, commémoration destinée à attirer les bienfaits du monde divin vers le monde humain, et d’affirmer la légitimité de l’acteur, souverain ou dignitaire, auprès de ses contemporains.

1.1. La taille des personnages

  • 2 Relief de Oushoumgal, Metropolitan museum de New York MMA 58.29, gypse, haut 22,4 cm, largeur 14,7  (...)

4Dans l’art mésopotamien la taille des figures correspond au message porté par l’objet. Prenons trois exemples. Conservé à New York, un relief2 acquis sur le marché de l’art est sans doute un des plus ancien exemple connu d’une image accompagnée d’un texte. Dédicacé par Oushoumgal, prêtre du dieu Shara, il commémore une transaction de terrain et de maison. Le texte, en écriture cunéïforme et en langue sumérienne, se lit de haut en bas et de droite à gauche et la lecture de la scène se fait de droite à gauche. Les doubles hampes symbolisent l’entrée d’un temple ; dans l’art sumérien on ne représente pas souvent les dieux, ils sont évoqués d’une façon métonymique par des symboles associés, comme ici l’entrée de sa maison sur terre. Son représentant, le prêtre, y entre. Il mesure la même taille.

5La même unité de taille se retrouve bien plus tard, par exemple sur le relief assyrien3 du palais de Nimrud, datant du ixe s avant J.-C.. Le roi, reconnaissable à sa tiare, a la même taille que les membres de sa cour, ainsi que des génies ailés protecteurs.

  • 4 Pergamonmuseum de Berlin n° 012008.

6Enfin, sur la stèle d’Assarhadon4, roi assyrien du viiie s. avant J.-C. conservé au Pergamon museum de Berlin (fig. 1), à l’inverse, le roi vainqueur est beaucoup plus grand que ses ennemis, dont ici le fils de Taharqa souverain de la XXVe dynastie égyptienne. Nous reviendrons sur cet aspect plus loin.

Fig. 1. Stèle d’Assarhadon, roi assyrien du viiie s. avant J.-C. conservé au Pergamon.

Fig. 1. Stèle d’Assarhadon, roi assyrien du viiie s. avant J.-C. conservé au Pergamon.

Museum de Berlin n° 012008

  • 5 Stèle des vautours, Louvre AO 50, 2346, 2347, 2348 et 16109, calcaire, haut : 1,80, provient du sit (...)

7L’image ne rend pas une réalité temporelle. Ainsi dans la Stèle des Vautours5, plusieurs moments d’une guerre sont représentés simultanément (fig. 2). Vers 2450 avant J.-C., le roi Eannatoum de Lagach y commémore sa victoire contre le royaume voisin de Oumma.

Fig. 2. Stèle des vautours, Louvre AO 50, 2346, 2347, 2348 et 16109, calcaire, haut : 1 m 80, provient du site de Tello (antique Girsou) au sud de l’Iraq, Dynasties Archaïques III, vers 2450 avant J.-C.

Fig. 2. Stèle des vautours, Louvre AO 50, 2346, 2347, 2348 et 16109, calcaire, haut : 1 m 80, provient du site de Tello (antique Girsou) au sud de l’Iraq, Dynasties Archaïques III, vers 2450 avant J.-C.

8Trouvée à la fin du xixe siècle sur le site de Tello, l’antique Girsou, par le diplomate-fouilleur Ernest de Sarzec, la stèle arrive brisée et fragmentaire au musée du Louvre.

  • 6 L. Heuzey et H. de Sarzec, Paris, 1884-1912.

9Il est touchant de reprendre les anciennes lectures de ce document, dont celle de Léon Heuzey, helléniste de formation, et premier conservateur responsable de la collection des antiquités mésopotamiennes au musée du Louvre à la fin du xixe siècle6. Les images y sont prises pour des informations historiques et comme témoignages de coutumes sumériennes.

10Le deuxième registre représente les ennemis du royaume d’Oumma, au sol et nus ; les soldats vainqueurs du royaume de Lagach, en armes, leur marchent dessus après la bataille, dans une sorte de défilé militaire. Ceci n’est pas une tradition militaire des Sumériens, ni une réalité historique ; cette composition est la mise en image de l’anéantissement de l’ennemi, privé de son vêtement, marqueur social, et piétiné par les vainqueurs. Nous avons ici l’illustration d’un mode de pensée : vaincre, c’est placer le vaincu sous ses pieds, le dominer.

  • 7 Musée du Louvre Sb 2.

11Les images sont souvent vues avec nos yeux et non pas lues avec notre connaissance de ces cultures. Il faut tout d’abord connaître les principes de l’écriture qui nous livrent la logique et le mode de pensée de ces civilisations disparues. On ne sculpte pas ce que la réalité de l’œil voit, c’est une réalité recomposée, repensée ; on sculpte ce que l’on pense, ce que l’on dit. Sur la seconde face de la Stèle des Vautours, un personnage très grand tient, enfermés dans un grand filet, les ennemis vaincus et dénudés. L’un d’eux, la tête hors du filet, est frappé par la grande masse d’armes tenues par le dieu du vainqueur, Ningirsu, sous les traits de son bras armé le roi Eannatoum. Cette image du filet du vainqueur est purement symbolique. Elle se retrouve vers 2340 avant J.-C. sur une stèle de victoire attribuée à Sargon7, fondateur de l’empire d’Akkad, première unification politique du centre et du sud de la Mésopotamie.

12Un autre exemple de ce lien entre l’image et l’écrit se retrouve dans la représentation d’un contenu au-dessus de son contenant ; l’image doit montrer plus que ce que l’œil ne peut voir d’un point de vue unique.

  • 8 Relief percé du roi Our-Nanche Louvre AO 2344, calcaire, haut : 40 cm, long : 47 cm, provient du si (...)
  • 9 Briques dont le dessus est bombé ; voir La publication de la thèse de M. Sauvage, La brique et sa m (...)

13Le relief percé du roi Our-Nanche8 commémore une scène de fondation de temple où le roi est représenté en bâtisseur (fig. 3). Il porte un panier de briques sur la tête qui nous donne l’impression de déborder de son contenu. En premier lieu, l’image est un symbole idéographique du roi bâtisseur qu’on n’imagine pas se soumettant lui-même à la corvée. On remarque que ces briques sont plano-convexes, type caractéristique des constructions de l’époque. Le plus intéressant est qu’elles sont sculptées penchées dans le panier. C’est en réalité la représentation d’un appareillage de briques « en arêtes de poissons », typique des dynasties archaïques sumériennes9. L’image va donc au-delà de la commémoration de la pose de la première brique en évoquant à la fois le futur bâtiment, son matériau et son mode de construction. Le texte identifie les différents personnages représentés, ainsi que le temple concerné par cette cérémonie.

Fig. 3. Relief percé du roi Our-Nanche, Louvre AO 2344, calcaire, haut : 40 cm, long : 47 cm, provient du site de Tello (antique Girsu), Dynasties Archaïques III, vers 2500 avant J.-C.

Fig. 3. Relief percé du roi Our-Nanche, Louvre AO 2344, calcaire, haut : 40 cm, long : 47 cm, provient du site de Tello (antique Girsu), Dynasties Archaïques III, vers 2500 avant J.-C.

1.2. La situation dans l’espace

  • 10 Stèle de Narâm-Sîn, Louvre Sb 4, grès, haut : 2 m, provient du site de Suse (butin de guerre antiqu (...)
  • 11 Le texte d’origine est au-dessus de la tête du roi, en cunéiforme et langue akkadienne ; il identif (...)

14Dans l’art mésopotamien, le lieu où un événement se passe n’est généralement pas représenté, les fonds de scènes sont le plus souvent vides. La plus ancienne évocation de contexte géographique connu se trouve probablement sur la stèle de Narâm-Sîn10 (fig. 4). Le texte11 nous y apprend que le roi d’Akkad a combattu et vaincu les montagnards Loulloubi. Trois éléments sculptés nous le confirment : le haut d’une montagne est représenté à droite de la scène, le chemin emprunté est en pente et le roi est à son sommet, enfin le précipice est indiqué par l’image d’un ennemi qui y tombe tête la première. De plus, des arbres évoquent un paysage autre que la plaine mésopotamienne.

Fig. 4. Stèle de Narâm-Sîn, Louvre Sb 4, grès, haut : 2 m, provient du site de Suse (butin de guerre antique), Époque d’Akkad, vers 2250 avant J.-C.

Fig. 4. Stèle de Narâm-Sîn, Louvre Sb 4, grès, haut : 2 m, provient du site de Suse (butin de guerre antique), Époque d’Akkad, vers 2250 avant J.-C.

2. Le vainqueur et le vaincu

15Narâm-Sîn est représenté en héros, il est au centre de la composition, plus grand que les autres. La taille est le reflet de l’importance sociale. Le roi piétine ses ennemis. Toutes les autres personnes nous ramènent à lui par leurs regards. Pour la première fois en Mésopotamie, le roi n’est plus un simple humain à la tête de ses troupes mais un surhomme. Ceci reflète l’évolution des principes de souveraineté durant l’époque d’Akkad, de la titulature royale « roi des quatre rives, roi de l’univers », et la divinisation de Narâm-Sîn de son vivant, ce dont témoignent les cornes sur son casque et le déterminatif du dieu (DINGIR) devant son nom. Il domine les ennemis dont l’anéantissement est clairement indiqué par une gestuelle marquée : non respect de la loi de frontalité avec l’homme retourné, corps transpercés, hommes implorants, armes brisées. Les armes touchant l’ennemi sont proportionnées à la taille du roi vainqueur, et non à celle des adversaires blessés.

16La victoire est confirmée par la représentation de deux ennemis sous le pied du roi. Dans la littérature mésopotamienne, la droite est toujours mentionnée avant la gauche ; la main droite est celle de l’alimentation, de la bénédiction et de la prière : c’est donc son pied gauche que Narâm-Sîn pose sur les deux ennemis au sol. Ceux-ci sont représentés désarticulés contrairement au vainqueur droit et prêt au combat.

  • 12 Il n’est pas interdit de penser que les décors peints des palais antérieurs portaient des scènes du (...)

17Les décors des palais assyriens fournissent une source d’information importante pour l’historien d’art. Sur les treize rois qui ont vécu du ixe au viie siècle avant J.-C., Assournazirpal II (883-859 avant J.-C.), Sargon II (721-705 avant J.-C.), Sennacherib (704-681 avant J.-C.) et Assourbanipal (668-631 avant J.-C.) nous ont légué des kilomètres de bas-reliefs sur dalles de gypse local, peints à l’origine. Elles couvraient les bases des murs de briques crues des grandes résidences royales de Nimroud, Khorsabad et Ninive sortis de terre par les diplomates anglais et français du xixe siècle12. Ces panneaux, d’inspiration hittite, servent de support à de grands décors magiques ou narratifs qui sont une mine pour l’historien de l’art.

Le vainqueur au-dessus du vaincu

  • 13 Musée du Louvre AO 19904, albâtre gypseux, haut : 1,63 m, Ninive palais d’Assourbanipal, salle V1/T (...)

18Cette règle est à l’origine de certains vides significatifs que l’on trouve sur quelques bas-reliefs et qui ne sont pas dus aux altérations : par exemple sur cet élément du décor du palais d’Assourbanipal à Ninive13 qui représente sa campagne militaire en Elam (fig. 5). La scène se passe après la bataille et le roi apparaît sur son char, suivi de sa garde personnelle. Le défilé des populations déportées est déjà constitué, mais ne passe ni au-dessus du roi, ni de l’élite de son armée car ces derniers auraient alors le même statut que les vaincus.

Fig. 5. Elément du décor du palais d’Assourbanipal à Ninive Musée du Louvre AO 19904, albâtre gypseux, haut : 1 m 63, salle V1/T1, campagne d’Elam de 645 avant J.-C.

Fig. 5. Elément du décor du palais d’Assourbanipal à Ninive Musée du Louvre AO 19904, albâtre gypseux, haut : 1 m 63, salle V1/T1, campagne d’Elam de 645 avant J.-C.

3. L’image et le texte dans l’art néo-assyrien

19Les Mésopotamiens croient en la vertu du verbe. Parler ou écrire sont des actes importants. Le mot écrit est créateur d’existence. Les œuvres portent un texte pour plaire aux dieux et s’attirer leurs faveurs. Le lien texte-image apparaît de différentes façons dans les grands reliefs néo-assyriens.

20Dans le palais Nord-Ouest de Nimroud, construit pour Assournazirpal II, les grandes figures sont coupées en deux par une bande inscrite de 18 à 26 lignes, au contenu toujours identique : la titulature du roi, le récit de ses hauts faits et de ses réalisations. Environ la moitié des reliefs conservés provient de la salle du trône. Ces décors ont été élaborés selon un programme structuré. Ils racontent la conquête du monde par Assournazirpal II, bras armé de son dieu, afin d’affirmer les limites de l’empire soumis au dieu national Assour.

21Les murs extérieurs portent des images protectrices de génies.

22Sur les parois intérieures on narre les hauts faits du roi. Les scènes sont disposées en fonction de la situation géographique des endroits évoqués.

23Seul le décor à l’arrière du trône reprend une thématique liée au divin, l’arbre (juste derrière le trône), le dieu Assour, le roi et un génie.

24Sur les grands côtés de la pièce se trouvent les plus grands panneaux. Les thèmes au-dessus et en dessous du texte n’ont souvent pas de rapport entre eux ; par contre le prolongement d’une narration est possible en longueur sur deux ou trois dalles jointives. Les thèmes sont liés aux expéditions militaires annuelles : ville assiégée, chevauchée, remise du butin, retour triomphal du souverain.

  • 14 British Museum ANE 124538, albâtre gypseux, haut : 88 cm, long : 2,25 m, palais Nord-Ouest d’Assour (...)

25Un grand relief de la salle du trône14 représente une attaque décrite par les Annales royales (fig. 6). En 878 avant J.-C., l’expédition se dirige sur l’Euphrate. L’armée assyrienne installe son campement devant la ville de Anat, située sur une île du fleuve. De là est organisé le siège de la ville de Sourou. Son gouverneur Koudourrou et 70 hommes sautent à l’eau afin de sauver leur vie. Sur le relief illustrant cette bataille, on voit des hommes nager en s’appuyant sur des outres gonflées, alors que sur la rive, deux archers assyriens, droits comme des « i », sont en position de tir. Les nageurs sont trois, indication du pluriel. Ils ne sont pas assyriens comme le montrent leurs cheveux et barbes ainsi que le fait que l’un d’eux est blessé par une flèche ; jamais aucun membre d’une troupe mésopotamienne ne peut être montré vaincu. Il s’agit donc de l’évocation de cette péripétie. Cependant, ils sont tournés vers une ville, au lieu de s’en éloigner. La représentation est inversée par rapport au texte. Comment être sûr que nous comprenons parfaitement la signification de ces scènes ? Ainsi, pour nous qui ne sommes pas assyriens, de langue maternelle assyrienne, comment savoir si cette ville est celle qu’ils ont quittée ou un refuge vers lequel ils se dirigent ? Ce décalage entre l’histoire réelle et le relief prouve qu’ils ne sont jamais la simple illustration du texte. Ils n’ont pas été conçus à l’usage d’illettrés ; de plus, il est probable que les courtisans ayant accès à la salle du trône avaient participé aux évènements relatés. Quoi qu’il en soit, il est certain que la voix du palais diffusait l’information auprès de tous les intéressés. Ces reliefs n’ont pas seulement une valeur esthétique. L’image et le texte peuvent être des substituts : l’association des deux n’est donc pas à considérer comme une redondance, mais une complémentarité.

Fig. 6. Grand relief de la salle du trône, British Museum ANE 124538, albâtre gypseux, haut : 88 cm, long : 2 m 25, palais Nord-Ouest d’Assournazirpal, salle B, panneau 17 partie haute, ixe siècle avant J.-C.

Fig. 6. Grand relief de la salle du trône, British Museum ANE 124538, albâtre gypseux, haut : 88 cm, long : 2 m 25, palais Nord-Ouest d’Assournazirpal, salle B, panneau 17 partie haute, ixe siècle avant J.-C.
  • 15 British Museum, ME 91032, haut : 38 cm, Ninive, règne de Sennacherib, 691 avant J.-C.
  • 16 Cela ressemble à un chiffre symbolique.
  • 17 Pour l’histoire d’Ezéchias dans la Bible : II Rois 18-20 ; Isaïe 36-39 ; II Chroniques 29-32.
  • 18 British Museum, ME 124909, Ninive, palais Sud-Ouest, pièce 36 n°10.
  • 19 II Rois 18 : 17.
  • 20 La fin du siège de la ville sainte n’est pas claire. Dans la Bible, Jérusalem est sauvée par l’ange (...)
  • 21 Ussishkin, 1978, p. 1-97.

26Un autre exemple de complémentarité entre le texte et l’image provient de Ninive. Le prisme Taylor15 daté de 691 avant J.-C. raconte les huit premières campagnes militaires du roi assyrien Sennachérib. L’Egypte entretenant l’agitation en Palestine, la réaction assyrienne vise à mater l’insurrection, puis à atteindre l’Egypte. Durant la première expédition, de 701 avant J.-C., quarante six villes du royaume de Juda sont détruites et 200150 personnes16 sont déportées à l’époque du règne d’Ezéchias, 13e roi de Juda17. L’armée assyrienne suit la route côtière, chemin le plus aisé, conduisant à la seconde cité du royaume : Lakich18. Celle-ci garde une des vallées donnant accès à la capitale Jérusalem, en constituant sa défense et celle des terres de Judée. Après la prise de Lakich, Sennachérib y installe son quartier général19 et peut se préparer au siége de Jérusalem20. Malgré l’importance de cette conquête, le texte du prisme Taylor ne mentionne pas le siège de Lakich, alors que le sujet est particulièrement développé dans les décors du palais Sud-Ouest de Ninive, le fameux « palais sans rival », sur une composition de plus de vingt mètres maintenant au British Museum. Pour cette bataille, l’image sculptée est une source importante face à la concision du récit biblique et des annales assyriennes. On comprend dans le cas présent que la chute de la ville constitue un temps fort de l’expédition, et que le souverain n’a pas désiré faire représenter la suite de l’histoire : ses troupes assiégeant Jérusalem sans obtenir sa capitulation. Les Annales sont des archives royales, événementielles, qui insistent sur le combat le plus récent ; les décors du palais ne sont pas des témoignages historiques, au sens actuel du terme, mais des outils de l’auto proclamation royale, servant à l’affirmation de l’universalité du culte d’Assour. Ils n’étaient pas conçus comme des témoignages historiques ou journalistiques. Ils ne mentent pas, mais sont adaptés à leur propos qui n’est pas le nôtre. Par contre, ces reliefs représentent des éléments confirmés par l’archéologie. Le site de Lakich est identifié dès 1929 par W. F Albright. Les fouilles récentes de l’université de Tell Aviv21 ont mis à jour, dans les niveaux de l’âge du Fer, des éléments figurés sur les reliefs de Ninive : le double rempart, la porte « en tenaille », et peut-être les restes de la rampe d’attaque assyrienne.

27Cette approche reste cependant limitée : les palais assyriens ont été découverts à l’aube de l’assyriologie, et leur étude tant archéologique que stylistique était loin d’être achevée avant les destructions récentes irréversibles.

Conclusion

28L’image est pensée et elle est logique pour son créateur. Depuis le xixe siècle, les représentations mésopotamiennes sont souvent simplement décrites en termes qui correspondent à notre mode de pensée. Les historiens ont tendance à ne les utiliser que comme l’illustration des sources textuelles contemporaines. De fait, l’histoire de l’art n’est pas une discipline indépendante qui peut s’improviser ; ses bases sont l’archéologie, ainsi que la philologie et l’histoire, mais surtout la connaissance des systèmes d’écriture et de langue employés par leurs concepteurs, source d’une logique de pensée.

29Beaucoup d’objets de musées, connus et publiés, demandent simplement d’être regardés avec un peu plus de précision, car si l’histoire de l’art est une science, elle repose avant tout sur l’observation.

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Bibliographie

Bottéro, J., 1987, Mésopotamie. L’écriture, la raison et les Dieux, Gallimard, Collection Histoires.

Bottéro, J. (éd.), 1992, Initiation à l’Orient ancien (recueil d’articles parus dans la revue L’Histoire), Seuil, collection Points Histoire.

Durand, J.-M., 1986, Les écrits mésopotamiens, Ecrits de l’Orient ancien et sources bibliques, Paris.

Heuzey, L. et de Sarzec, H., 1884-1912, Découvertes en Chaldée par Ernest de Sarzec, publié par les soins de Léon Heuzey avec le concours de Arthur Amiaud et François Thureau-Dangin pour la partie épigraphique, Paris.

Joannès, F. (éd.), 2011, Dictionnaire du Proche Orient Ancien, sous la direction de F. Joannès, éditions Robert Laffont, collection Bouquins, Paris.

Ussishkin, D., 1978, Excavations at Tel Lachish 1973-77, Tel Aviv.

Villard, P., 1992, Texte et image dans les bas-reliefs, Les dossiers d’Archéologie, n° 171 (mai), p. 32-37.

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Notes

1 Villard, 1992, p. 32-37.

2 Relief de Oushoumgal, Metropolitan museum de New York MMA 58.29, gypse, haut 22,4 cm, largeur 14,7 cm, proviendrait de Oumma, époque des Dynasties archaïques I vers 2900-2700 avant J.-C.
http://www.metmuseum.org/collection/the-collection-online/search/329079?rpp=30&pg=1&ft=sumerian&pos=1#

3 Relief du Metropolitan museum de New York MMA 32.143.4, gypse, 234,3 cm.
http://www.metmuseum.org/toah/works-of-art/32.143.4

4 Pergamonmuseum de Berlin n° 012008.

5 Stèle des vautours, Louvre AO 50, 2346, 2347, 2348 et 16109, calcaire, haut : 1,80, provient du site de Tello (antique Girsou) au sud de l’Iraq, Dynasties Archaïques III, vers 2450 avant J.-C.

6 L. Heuzey et H. de Sarzec, Paris, 1884-1912.

7 Musée du Louvre Sb 2.

8 Relief percé du roi Our-Nanche Louvre AO 2344, calcaire, haut : 40 cm, long : 47 cm, provient du site de Tello (antique Girsu), Dynasties Archaïques III, vers 2500 avant J.-C.

9 Briques dont le dessus est bombé ; voir La publication de la thèse de M. Sauvage, La brique et sa mise en œuvre en Mésopotamie, des origines à l’époque achéménide. Paris, éditions Recherche sur les Civilisations, 1998.

10 Stèle de Narâm-Sîn, Louvre Sb 4, grès, haut : 2 m, provient du site de Suse (butin de guerre antique), Epoque d’Akkad, vers 2250 avant J.-C.

11 Le texte d’origine est au-dessus de la tête du roi, en cunéiforme et langue akkadienne ; il identifie le roi et ses ennemis. Le pic de la montagne porte un second texte, en cunéiforme et langue élamite, ajouté au xiie siècle avant J.-C. par le roi d’Elam Choutrouk-Nahhounte, qui a emporté cette stèle en butin de guerre à Suse.

12 Il n’est pas interdit de penser que les décors peints des palais antérieurs portaient des scènes du même ordre.

13 Musée du Louvre AO 19904, albâtre gypseux, haut : 1,63 m, Ninive palais d’Assourbanipal, salle V1/T1, campagne d’Elam de 645 avant J.-C.

14 British Museum ANE 124538, albâtre gypseux, haut : 88 cm, long : 2,25 m, palais Nord-Ouest d’Assournazirpal, salle B, panneau 17 partie haute, ixe siècle avant J.-C.

15 British Museum, ME 91032, haut : 38 cm, Ninive, règne de Sennacherib, 691 avant J.-C.

16 Cela ressemble à un chiffre symbolique.

17 Pour l’histoire d’Ezéchias dans la Bible : II Rois 18-20 ; Isaïe 36-39 ; II Chroniques 29-32.

18 British Museum, ME 124909, Ninive, palais Sud-Ouest, pièce 36 n°10.

19 II Rois 18 : 17.

20 La fin du siège de la ville sainte n’est pas claire. Dans la Bible, Jérusalem est sauvée par l’ange de Yahvé (II Rois 19 : 35-36) ; pour Hérodote (II, 141) une armée de rats rongent les arcs et les courroies des boucliers ; on pense généralement qu’une épidémie oblige les assyriens à se retirer. Un fait est certain : Jérusalem n’est pas conquise par les Assyriens et le royaume de Juda reste autonome jusqu’en 587 avant J.-C.

21 Ussishkin, 1978, p. 1-97.

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Table des illustrations

Titre Fig. 1. Stèle d’Assarhadon, roi assyrien du viiie s. avant J.-C. conservé au Pergamon.
Crédits Museum de Berlin n° 012008
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-1.jpg
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Titre Fig. 2. Stèle des vautours, Louvre AO 50, 2346, 2347, 2348 et 16109, calcaire, haut : 1 m 80, provient du site de Tello (antique Girsou) au sud de l’Iraq, Dynasties Archaïques III, vers 2450 avant J.-C.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 180k
Titre Fig. 3. Relief percé du roi Our-Nanche, Louvre AO 2344, calcaire, haut : 40 cm, long : 47 cm, provient du site de Tello (antique Girsu), Dynasties Archaïques III, vers 2500 avant J.-C.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-3.jpg
Fichier image/jpeg, 236k
Titre Fig. 4. Stèle de Narâm-Sîn, Louvre Sb 4, grès, haut : 2 m, provient du site de Suse (butin de guerre antique), Époque d’Akkad, vers 2250 avant J.-C.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-4.jpg
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Titre Fig. 5. Elément du décor du palais d’Assourbanipal à Ninive Musée du Louvre AO 19904, albâtre gypseux, haut : 1 m 63, salle V1/T1, campagne d’Elam de 645 avant J.-C.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-5.jpg
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Titre Fig. 6. Grand relief de la salle du trône, British Museum ANE 124538, albâtre gypseux, haut : 88 cm, long : 2 m 25, palais Nord-Ouest d’Assournazirpal, salle B, panneau 17 partie haute, ixe siècle avant J.-C.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/8045/img-6.jpg
Fichier image/jpeg, 175k
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Pour citer cet article

Référence papier

Évelyne Faivre-Martin, « L’écriture et l’art mésopotamien ancien »Pallas, 105 | 2017, 67-76.

Référence électronique

Évelyne Faivre-Martin, « L’écriture et l’art mésopotamien ancien »Pallas [En ligne], 105 | 2017, mis en ligne le 30 novembre 2017, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/8045 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.8045

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Auteur

Évelyne Faivre-Martin

Réunion des Musées nationaux – Grand Palais
Manager de conférenciers du musée du Louvre
evelynefaivremartin[at]gmail.com

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Droits d’auteur

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