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Histoire

Regard sur le passé et identité romaine chez les auteurs du corpus gromatique latin

Looking back at the past and Roman identity by the writers of the Latin gromatic corpus
Jean-Yves Guillaumin
p. 133-139

Résumés

La littérature des agrimensores romains n’est pas seulement un ensemble de données techniques sur les questions touchant à l’organisation des terres. Elle est marquée par l’idéologie de la victoire qui est un élément fondamental de l’identité romaine. Les agrimensores adhèrent à cette idéologie et en assurent, à leur niveau et dans la mesure de leurs possibilités, la diffusion et la promotion. Ils utilisent pour cela les étymologies de certains termes techniques de leur ars. Ils observent à l’égard du passé (antiqui, maiores nostri) une attitude valorisante et purificatrice. Ils gomment les horreurs des guerres civiles, ce qui leur permet de montrer Rome échappant à la malédiction des déchirements internes. Ils renforcent aussi l’identité romaine par l’évocation au moins implicite de l’indispensable altérité, celle d’un monde extérieur à l’idéale organisation des terres. Ils font de cette ratio pulcherrima un code et une garantie de Romanité, que voudra encore illustrer Isidore de Séville dans le livre XV de ses Étymologies.

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Texte intégral

Introduction

1« L’étude des langues anciennes n’est plus une fin en soi ; à travers les textes elle doit ouvrir l’accès à des connaissances littéraires, linguistiques, historiques, politiques, psychologiques, qui puissent servir durablement de références en fournissant des catégories générales utiles pour comprendre les phénomènes humains. Le latin et le grec sont des disciplines modernes dans l’exacte mesure où leur enseignement donne des méthodes et des connaissances utiles pour comprendre le monde contemporain, mutatis mutandis », était-il écrit à la page 4 des « Thèses de Besançon » de 1979 (supplément au Bulletin ARELAB n° 14). Le travail de rédaction finale du document avait été collectif, mais Jean-Claude Carrière avait eu la plus grande part dans l’animation et la formulation de la réflexion qui l’avait précédé. L’ensemble des « Thèses » portait la marque de sa volonté lucide, savante, généreuse et visionnaire de recentrer les enseignements touchant à l’Antiquité sur les problématiques les plus riches pour la connaissance des mondes anciens et, en même temps, pour la connaissance et la réflexion sur le monde d’aujourd’hui. Ce qui était préconisé, en particulier, était (p. 5) l’« étude des structures sociales et psychologiques du monde antique », dans le jeu de l’altérité et de l’identité revendiquées par les anciens, avec la volonté de poser les textes latins et grecs, l’histoire, la culture, les mentalités de l’Antiquité comme des objets de référence et de comparaison pour une réflexion sur le monde contemporain. C’est en relisant, trente ans après leur rédaction, ces textes théoriques qui n’ont guère pris plus de rides que leur inspirateur principal, que l’idée me venait, pour lui rendre hommage et illustrer ses intuitions, de procéder ici à une étude qui mettrait en lumière, à propos de cette « Antiquité à la fois proche et distante » dont parlait à la même époque la circulaire n° 78-391 du 16 novembre 1978 (B.O. du 14 décembre) citée p. 6 des « Thèses », des traits romains fondamentaux exprimés dans un domaine tout à fait particulier de la littérature de langue latine.

  • 1 Le corpus gromatique a d’abord été édité par K. Lachmann et alii (F. Blume, K. Lachmann, A. Rudorff (...)

2Dans la littérature technique de l’Antiquité, le corpus des agrimensores romains, édité d’abord par K. Lachmann puis, partiellement, par le Suédois C. Thulin dont les travaux font toujours autorité, occupe une place tout à fait remarquable parce qu’il n’a pas de correspondant dans le monde grec1. Avec la littérature juridique, la littérature « gromatique » est en effet une production caractéristique de Rome. Les traités gromatiques, qui ont fleuri depuis le Haut Empire jusqu’au IVe siècle et même ensuite, ne sont pas seulement des manuels techniques. Ils ne se contentent pas de présenter les méthodes et pratiques à observer dans le domaine de l’organisation des terres ; mais ils en trouvent la justification dans l’ancienneté de ces pratiques, qu’ils replacent volontiers sur le fond de l’histoire romaine revisitée pour la circonstance. Le corpus gromatique est donc, par bien des aspects, création et glorification de l’identité romaine.

1. Étymologies

  • 2 Ainsi Frontin, 1, 4 (CUF) : Nam ager arcifinius, sicut ait Varro, ab arcendis hostibus est appellat (...)
  • 3 Hygin, p. 78 Thulin = p. 284 Lachmann, et mon article sur « L’origine du terme occupatorius d’après (...)
  • 4 Frontin, 3, 10 (CUF) ; Siculus Flaccus, p. 137 l. 17-18 Lachmann.
  • 5 Étymologies 15, 13, 11.

3Le corpus gromatique latin sollicite à plusieurs reprises l’étymologie — ou ce qu’il pose comme étant l’étymologie, plus arbitraire que scientifique — de certains mots techniques relevant du domaine de l’ars mensoria. La terre « arcifinale », ager arcifinius ou arcifinalis, terre qui s’inscrit dans des limites naturelles ou semi-naturelles et non dans celles d’une centuriation, voit son nom expliqué ab arcendo uicinum. Elle tirerait donc son appellation juridique du fait que le voisin serait « repoussé » et « tenu à l’écart » du territoire « arcifinal »2. Le statut arcifinalis est très proche de la condicio occupatoria, et ce dernier terme est expliqué par l’« occupation » belliqueuse du territoire que l’on suppose être celle des origines3. Du reste, le territorium, selon une « étymologie » de même nature, serait nommé ainsi parce qu’aux origines l’ennemi, « terrifié », en a été chassé4. Ces étymologies sont données comme varroniennes par les auteurs. À leurs yeux, elles se recommandent aussi bien de leur ancienneté que de l’autorité du savant encyclopédiste. Ce qui est le plus remarquable, dans le cas de l’étymologie d’arcifinius, c’est que, étant incomplète, elle est fausse, puisqu’elle n’explique que le premier élément du mot. En réalité, il faut lire dans ce terme l’idée de l’« enfermement » (arceo) des limites (fines), comme le dira plus tard Isidore de Séville dans ses Étymologies5. Quant à territorium, il n’a évidemment rien à voir avec la « terreur » et tout à voir avec la « terre ». Ce que recherchent ces étymologies n’est pas l’authenticité philologique. La démarche n’est pas d’examiner scientifiquement quels sont les constituants des mots et quelle est leur signification réelle, pour en dégager la plénitude du sens que revêt le mot étudié, mais de partir du mot, considéré de façon arbitraire, pour opérer une remontée dans le temps historique jusqu’au temps légendaire des origines. Sous couvert de remonter aux origines des mots, on fabrique les origines de l’histoire. L’étymologie est mise au service de l’idéologie romaine de la victoire. Elle devient un moyen de créer et d’assumer l’identité d’un peuple. Les étymologies gromatiques sont le support d’un passé entièrement construit du populus Romanus. Plus qu’ils ne servent à l’explication des res, les uerba ont pour mission de créer de toutes pièces les res antiquae, ou au moins d’apporter leur concours à la perpétuation d’une image traditionnellement constitutive de l’identité romaine, celle du populus uictor.

2. Un passé filtré et purifié

  • 6 Siculus Flaccus, p. 136 l. 7 Lachmann.
  • 7 Hygin le Gromatique, 5, 1 (CUF).
  • 8 Hygin le Gromatique, 5, 5 : recusantes deinde ueteranos dimisit, mox eosdem ipsos ueniam commilitii (...)
  • 9 Hygin le Gromatique, 5, 6.
  • 10 Hygin le Gromatique, 5, 1 : Finitis ergo ampliorum bellorum operibus…
  • 11 Voir l’introduction de l’éd. CUF citée supra à la n. 1, p. 65-68.
  • 12 Hygin le Gromatique, 5, 6.

4Dans la construction d’une image idéalisée de l’identité romaine, le passé tel qu’il apparaît chez les agrimensores est un passé filtré et purifié. On n’en retient que certains personnages historiques ; et on ne les retient que sous leur jour le plus favorable. Siculus Flaccus6 fait référence à l’œuvre de « Gracchus » (une lacune de la tradition manuscrite a supprimé le prénom), qui se rendit compte que personne ne devait posséder plus de terre qu’il n’en pouvait cultiver. Chez Hygin le Gromatique7 qui parle des guerres civiles apparaissent les noms de César et d’Auguste, auxquels s’applique l’expression illustres Romanorum uiri. Mais de César, qualifié de uir acerrimus et multarum gentium domitor, on retient seulement le fait qu’il accepta de pardonner à ses soldats et de les reprendre à son service8, sans rien dire de la décimation qu’il infligea aux coupables : si l’on compare avec les textes de Suétone (César 69-70), d’Appien (2, 47) et de Dion Cassius (41, 26), on voit combien est édulcoré le souvenir des deux mutineries de la IXe légion, près de Plaisance, en 49 av. J.-C., après le premier retour d’Espagne de César, et de la Xe légion, à Rome, dont les soldats refusaient de partir en Afrique et réclamaient leur congé et des récompenses. À propos d’Auguste, rien n’est dit des horreurs des guerres civiles, ni d’Actium, et l’on ne retient que la magnanimité du vainqueur qui donna des terres à tous les vétérans de façon égale9 : « Le divin Auguste, de même, après avoir assigné la paix à l’univers tout entier, traita sur un pied d’égalité les armées qui avaient servi sous Antoine ou Lépide et les soldats de ses propres légions, et les établit comme colons les uns en Italie, d’autres dans les provinces ». Il s’agit de donner de Rome l’image d’un peuple qui échappe à la malédiction des guerres civiles, seulement désignées par l’expression vague de ampliora bella10, et d’exorciser le fantôme des guerres civiles, dans des années où celles de 69-70 ne sont pas encore bien loin s’il est vrai que Hygin le Gromatique écrit sous Vespasien11. La Constitutio limitum dit que les vétérans ont été faits colons par Auguste12, mais ne dit pas dans quelles circonstances et aux dépens de qui : ni le Virgile des Bucoliques ni Horace ne sont invités dans le traité, qui n’a pas un mot sur les malheurs des 18 cités et de leurs citoyens spoliés.

3. Un passé valorisé

  • 13 Hygin (l’homonyme du Gromatique ; il écrit dans les toutes premières années du IIe siècle), p. 131 (...)
  • 14 Hygin le Gromatique, 6, 7.
  • 15 Frontin, 3, 2.
  • 16 Hygin le Gromatique, 1, 6.
  • 17 Hygin le Gromatique, 1, 4 ; Frontin, 3, 1.
  • 18 Dimensiones terrarum terminis positis uagantibus ac discordantibus populis pacis utilia praestitiss (...)
  • 19 Par exemple, p. 283 l. 7-11 puis 18-20 Lachmann.

5Si le passé est construit ou reconstruit par les étymologies des gromatiques, s’il est filtré par l’élimination des souvenirs gênants comme ceux des horreurs des guerres civiles, c’est que de façon générale les textes gromatiques présentent toujours un passé valorisé. Ce n’est propre ni à ces textes ni même à Rome, mais il est vrai que le culte du passé est un élément essentiel de la caractérisation de l’identité romaine. Dans le domaine gromatique se retrouve ce vieux réflexe paysan qui est typiquement romain : « On a toujours fait ainsi, il ne faut donc pas faire autrement ». Une phrase d’Hygin13 résonne comme une maxime romaine : Nouitas habet suspicionem, « Ce qui est nouveau est suspect ». Le système de l’organisation des terres, avec son croisement fondamental des deux axes cardo et decimanus, est le meilleur système s’il est appliqué dans tous ses détails (c’est la ratio pulcherrima14) parce que c’est celui qu’ont mis en place « nos ancêtres », maiores nostri15, ou « les anciens », antiqui16. Ces maiores eux-mêmes avaient suivi les prescriptions de l’Etrusca disciplina puisque les textes gromatiques voient dans les Étrusques les fondateurs du système de division des terres17 selon quatre quadrants orientés sur les points cardinaux. Au delà encore, la première institution des bornages et des limites marque les débuts de la civilisation, selon un texte de Varron cité par Cassiodore18. Les maiores, qui ont accepté ces exigences de civilisation et en ont organisé l’application pratique selon les exigences vénérables du savoir étrusque, sont donc ainsi valorisés et le respect du mos maiorum est posé comme indispensable, ce qui est un trait d’identité romaine tout à fait fondamental. On ne demandera pas autre chose au présent que d’assurer la permanence de ces règles et pratiques passées, et le futur lui-même ne pourra être conçu que comme la permanence de ce passé vénérable, les maiores ou antiqui ayant une fois pour toutes tout réglé, et le mieux possible, dans le domaine de l’organisation des terres comme dans celui de la religion dont il est si solidaire. Pour l’interprétation de la valeur de marque que possèdent ou ne possèdent pas des éléments paysagers, on se conformera à l’habitude locale (consuetudo). Antiquitas et uetustas sont des caractéristiques auxquelles le géomètre-expert accorde la plus grande importance quand il doit évaluer la valeur du témoignage des bornes et autres marqueurs de limite19. Même si les bornes sont rongées par la uetustas, c’est-à-dire par leur objective « vieillesse », la force de leur témoignage n’en est que plus assurée à cause de l’antiquitas, l’« antiquité » respectable dont elles sont revêtues.

6Dans ces conditions, il vaut la peine de souligner, du point de vue linguistique, le rôle valorisant du perfectum du verbe. Il n’a pas seulement une valeur narrative, mais il renvoie à un passé parfait dans lequel s’est forgée l’identité romaine, ici considérée dans le domaine de l’organisation des terres, plus généralement symbolique d’une attitude d’ensemble conservatrice qui refuse toute innovation hasardeuse.

4. Quelques thèmes de l’identité romaine chez les gromatiques

  • 20 Hygin le Gromatique, 5, 3.
  • 21 Vidularia 31.
  • 22 Annales 1, 16.

7Si la valorisation des temps passés est un thème récurrent dans la construction et l’affirmation de l’identité romaine, d’autres thèmes connus sont également développés par les gromatiques. Parmi eux, naturellement, l’éloge du rus et de l’agri cultura. Sur ce point, les envolées des poètes sont connues, les loci des agrimensores le sont moins. Ils peuvent cependant être très frappants. C’est ainsi que l’on entend Hygin le Gromatique20 déclarer que les vétérans des guerres civiles furent conduits, après leurs années de service, « au laborieux repos de l’agriculture », ad laboriosam agri culturae requiem. Le soldat déposant les armes pour se faire laboureur, voilà une image d’Épinal traditionnelle de l’histoire romaine, qui rappelle Cincinnatus. Le Romain de la légende passant de l’épée à la charrue survit donc dans ces emeriti de la fin de la République, dont un auteur d’époque impériale rappelle l’histoire. Cependant, à propos de la vie à la campagne, Hygin le Gromatique ne professe pas un optimisme naïf. Il est fidèle, en cela, à la vieille idée romaine déjà exprimée par Plaute : Laboriosa, adulescens, uita est rustica21. C’est qu’il y a un double aspect de la vie à la campagne : vie saine, sans doute, mais vie de peines aussi. La requies ne doit pas s’entendre comme un « repos », mais comme l’otium du soldat libéré du service. Les Pères de l’Église opposeront souvent la laboriosa uita sur cette terre à la requies de la vie éternelle. Mais le soldat passe de la militia qui est par son caractère même laboriosa à une requies qui l’est tout autant. Se souvenant sans doute de la sententia de Plaute, dans laquelle, tout en gardant laboriosa, il remplace uita par requies et rustica par agri culturae, Hygin le Gromatique, qui cultive l’oxymore dans laboriosam requiem, n’est pas loin de la manière dont le soldat percevait réellement le donum qui lui était fait, et dont témoignera Tacite22, mettant en scène les récriminations des légionnaires de Pannonie au moment du changement de règne entre Auguste et Tibère : Ac si quis tot casus uita superauerit, trahi adhuc diuersas in terras ubi per nomen agrorum uligines paludum uel inculta montium accipiant, « Quelqu’un sortait-il vivant de hasards si nombreux ? On l’entraînait encore en des régions lointaines, où, sous le nom de terres, il touchait la fange des marais ou les friches des montagnes ».

  • 23 P. 134-135 Lachmann.
  • 24 Énéide 7, 234-238 : Fata per Aenaeae iuro dextramque potentem, / siue fide seu quis bello est exper (...)

8Si la célébration de la gloire militaire de Rome, populus uictor s’attribuant les terres de ses ennemis vaincus en vertu du droit de la guerre, est un motif récurrent dans les traités gromatiques, elle se double de l’évocation de la justice que respecte toujours le peuple romain et des possibilités d’intégration et de protection qui sont offertes aux peuples dominés. Tel est le thème qui organise le début du traité de Siculus Flaccus23, écrit vraisemblablement vers les années 300. Les statuts accordés aux terres, dit-il, sont différents parce que les peuples ont eu à l’égard de Rome des attitudes différentes ; ceux qui se sont bien comportés ont obtenu de meilleures conditions que ceux qui se sont acharnés à mener la guerre contre Rome. Lorsque, sous le rappel des guerres qui jalonnent et caractérisent l’histoire romaine, Siculus Flaccus lance ainsi l’affirmation identitaire d’une Rome toujours victorieuse mais toujours animée par la justice, et d’une Rome dont les autres peuples ont tout intérêt à s’attirer les bonnes grâces et la collaboration, il le fait en rappelant, par les mots qu’il emploie, les vers de Virgile dans lesquels Ilionée, devant le roi Latinus, présente les Troyens comme un peuple dont les autres ont toujours recherché l’alliance, sans jamais être déçus24. On voit donc apparaître dans cette célébration des destins de Rome un autre élément caractéristique de l’identité romaine : les Romains sont les descendants d’Énée, Aeneades, et donc, naturellement, de Vénus.

  • 25 P. 61 l. 10 sq. Lachmann.

9Parvenue à la plénitude de son développement après les siècles qui se sont écoulés depuis cette mythique arrivée des Troyens sur la terre d’Italie, Rome a vocation à l’universalité, c’est-à-dire à faire participer à son identité propre la totalité des peuples. De fait, c’est sur toute l’oïkouméné que s’étend son empire, et c’est la raison pour laquelle il faut que le mensor possède de suffisantes notions de géographie, selon Agennius Urbicus25. L’ensemble du monde doit en effet être organisé d’après les modèles romains qui régissent la structuration d’une zone territoriale, mais aussi de la cité qui constitue son centre géographique et administratif. La centuriation est vue comme un système de référence à valeur universelle, exactement comme sont aussi des références universelles la cité et son territoire. L’insertion d’une région et de ses habitants dans une grille cadastrale est comprise comme une garantie d’identité romaine. La structuration de l’espace selon les règles des gromatiques fait de la cité un instrument de cette identité. On peut dire la même chose des représentations de la cité et de son territoire sur les vignettes qui illustrent les manuscrits gromatiques : ces représentations sont figées, immuables, récurrentes, identiques et identitaires. Il y a là un concept de civilisation. L’identité romaine est appelée à devenir identité universelle : telle est la conception, elle-même marque de l’identité romaine, qui est mise en œuvre dans les pratiques de terrain et théorisée dans les écrits des gromatiques.

5. L’indispensable altérité

  • 26 Agennius Urbicus, p. 52 l. 1 Lachmann.
  • 27 Agennius Urbicus, p. 61 l. 25 Lachmann.
  • 28 Voir mon article sur « La montagne des gromatiques latins », dans « Passer les monts », Actes du 39(...)

10L’affirmation et l’illustration de l’identité romaine requièrent, chez les gromatiques comme partout, la présence et le développement d’une altérité sans laquelle l’identité n’existe pas et qui lui est nécessaire pour se construire et pour se dire. Cette altérité se considère dans la géographie. Si « nous », à savoir les Romains, nous trouvons dans la zone habitable de la terre, les extrémités du monde, par rapport à nous, sont occupées par les antipodes26, par les antichtones27, c’est-à-dire par tout ce qui est « anti- » ; or, si Rome a vocation à civiliser le monde en lui imposant ses méthodes d’organisation des terres, antipodes et antichtones demeureront dans une altérité barbare, parce qu’ils habitent un monde où la centuriation ne s’exercera pas. L’altérité est plus souvent encore, dans les textes gromatiques, celle des peuples qui ont résisté à Rome et celle du « voisin » qu’il faut « repousser » pour établir la possession sur l’ager arcifinius. L’altérité va d’ailleurs jusqu’à s’introduire, par le jeu de la controverse, au sein même de l’identité ; car les relations entre deux voisins, relations que cherche à régler le droit, sont toujours celle d’un alter avec un alter. Du moins cet alter, dans le cadre d’une cité romaine et de son territoire, est-il ramené en quelque sorte à la qualité d’un idem. Mais la colonie, symbole de l’identité romaine, affirme cette identité en face de l’altérité du territoire qui l’entoure et en défense contre cette altérité. La colonie est fermée — c’est ce que souligne bien le caractère récurrent du verbe cludere dans les textes gromatiques — et limitée, l’extérieur est ouvert et non limité : on pourrait dire cela en ayant recours à l’opposition platonicienne du péras et de l’apeiron, à superposer à celle du Même et de l’Autre. Les vignettes des manuscrits suggèrent le même enseignement. L’altérité de l’extérieur est indispensable à la définition identitaire de la colonie ; celle-ci, enserrée à l’intérieur de ses défenses rehaussées par la couleur du dessin (montagnes, cours d’eau, mer), est en position de défense contre les réalités extérieures menaçantes. C’est la couleur, en effet, qui fait éclater l’altérité dans les dessins qui illustrent les textes gromatiques dans les manuscrits. La montagne abrupte et inculte, brune, sombre, noire, est un autre monde, qui fait ressortir par contraste le territoire de la colonie, placé pour sa part sous le signe des ocres, des rouges et des verts28.

Conclusion

  • 29 Voir Isidore de Séville, Étymologies. Livre XV : les constructions et les terres, éd. J.-Y. Guillau (...)

11Le caractère identitaire des écrits gromatiques, qui se révèle à l’examen des textes et des figures qui les accompagnent, est un élément fondamental de leur discours, lequel ne saurait être réduit à l’exposé de règles juridiques et de pratiques de terrain. Les auteurs gromatiques se sont proposé, outre la rédaction de manuels utiles au mensor et au iudex, une contribution à la réflexion sur l’identité romaine et surtout un apport à la diffusion et à la glorification de cette identité. Les pratiques d’organisation des sols qui sont la marque de Rome sur les territoires conquis fonctionnent comme une véritable marque de romanité. C’est tellement vrai que, au début du VIIe siècle et dans une époque qui n’a plus rien de romain, le livre XV des Étymologies d’Isidore de Séville reprendra leurs enseignements dans la même perspective, en construisant, autour d’une ville typique pourvue de tous ses monuments habituels, un territoire organisé selon les règles gromatiques29, pour constituer l’image figée d’un monde romain qui se survit, du moins l’évêque de Séville veut-il le croire, grâce aux marques identitaires présentes dans les traités des agrimensores.

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Notes

1 Le corpus gromatique a d’abord été édité par K. Lachmann et alii (F. Blume, K. Lachmann, A. Rudorff, Gromatici veteres. Die Schriften der römischen Feldmesser, Berlin, vol. 1, 1848, textes et figures, puis vol. 2, 1852, études et commentaires ; repr. Hildesheim, 1967 ; les quatre traités les mieux conservés ont été réédités par C. Thulin, Corpus agrimensorum Romanorum, Leipzig, 1913, repr. Stuttgart, 1971. Un premier volume est paru dans la CUF : J.-Y. Guillaumin, Les Arpenteurs romains I. Hygin le Gromatique, Frontin, Paris, 2005.

2 Ainsi Frontin, 1, 4 (CUF) : Nam ager arcifinius, sicut ait Varro, ab arcendis hostibus est appellatus.

3 Hygin, p. 78 Thulin = p. 284 Lachmann, et mon article sur « L’origine du terme occupatorius d’après Hygin », Actes du colloque international Paysages intégrés et ressources naturelles dans l’Empire romain (Québec, Université Laval, mars 2003), éd. par M. Clavel-Lévêque et E. Hermon, Besançon, PUFC, 2004, p. 39-47.

4 Frontin, 3, 10 (CUF) ; Siculus Flaccus, p. 137 l. 17-18 Lachmann.

5 Étymologies 15, 13, 11.

6 Siculus Flaccus, p. 136 l. 7 Lachmann.

7 Hygin le Gromatique, 5, 1 (CUF).

8 Hygin le Gromatique, 5, 5 : recusantes deinde ueteranos dimisit, mox eosdem ipsos ueniam commilitii rogantes recepit.

9 Hygin le Gromatique, 5, 6.

10 Hygin le Gromatique, 5, 1 : Finitis ergo ampliorum bellorum operibus…

11 Voir l’introduction de l’éd. CUF citée supra à la n. 1, p. 65-68.

12 Hygin le Gromatique, 5, 6.

13 Hygin (l’homonyme du Gromatique ; il écrit dans les toutes premières années du IIe siècle), p. 131 l. 4 Lachmann.

14 Hygin le Gromatique, 6, 7.

15 Frontin, 3, 2.

16 Hygin le Gromatique, 1, 6.

17 Hygin le Gromatique, 1, 4 ; Frontin, 3, 1.

18 Dimensiones terrarum terminis positis uagantibus ac discordantibus populis pacis utilia praestitisse, « La mesure des terres, avec l’établissement de bornes, a garanti à des populations qui n’avaient rien de fixe et qui étaient dans la discorde les avantages de la paix » (Institutions p. 151 l. 2 sq. Mynors).

19 Par exemple, p. 283 l. 7-11 puis 18-20 Lachmann.

20 Hygin le Gromatique, 5, 3.

21 Vidularia 31.

22 Annales 1, 16.

23 P. 134-135 Lachmann.

24 Énéide 7, 234-238 : Fata per Aenaeae iuro dextramque potentem, / siue fide seu quis bello est expertus et armis : / multi nos populi, multae (ne temne, quod ultro / praeferimus manibus uittas ac uerba precantia) / et petiere sibi et uoluere adiungere gentes, « Je le jure par les destins d’Énée, par sa dextre puissante, qu’on l’ait éprouvée dans l’alliance ou dans la guerre et dans les armes, beaucoup de peuples — ne va pas nous mépriser parce que nous avons choisi de paraître bandelettes aux mains et prières sur les lèvres —, bien des nations nous ont sollicités et ont voulu nous associer à leur sort. » (trad. J. Perret, CUF). J’ai développé ce point dans un article récent : « Acceptation et refus de la dépendance romaine chez Siculus Flaccus », dans Studia Historica. Historia Antigua 25 (2007), p. 261-273.

25 P. 61 l. 10 sq. Lachmann.

26 Agennius Urbicus, p. 52 l. 1 Lachmann.

27 Agennius Urbicus, p. 61 l. 25 Lachmann.

28 Voir mon article sur « La montagne des gromatiques latins », dans « Passer les monts », Actes du 39e congrès de l’APLAES (Grenoble, 19-21 mai 2006), édités par B. Gain, Rennes, 2007, p. 89-106.

29 Voir Isidore de Séville, Étymologies. Livre XV : les constructions et les terres, éd. J.-Y. Guillaumin et P. Monat, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2004, introduction, p. IX-X.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Yves Guillaumin, « Regard sur le passé et identité romaine chez les auteurs du corpus gromatique latin »Pallas, 81 | 2009, 133-139.

Référence électronique

Jean-Yves Guillaumin, « Regard sur le passé et identité romaine chez les auteurs du corpus gromatique latin »Pallas [En ligne], 81 | 2009, mis en ligne le 31 décembre 2009, consulté le 27 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/6531 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.6531

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Auteur

Jean-Yves Guillaumin

Université de Besançon

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