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Épopée

Les égarements du cœur. Remarques sur le sens de διαλέγεσθαι dans l’épopée homérique

The vagaries of the heart. Some remarks on the meaning of dialeghesthai in the Homeric epics
Marie-Christine Leclerc
p. 35-41

Résumés

L’étude des contextes dans lesquels figure le verbe « dialéghésthai » chez Homère fait apparaître qu’il ne comporte pas la notion de dialogue. Même la valeur déclarative n’est pas au premier plan des suggestions que le héros reçoit de son « thumos » dans ces passages, mais bien plutôt celle de choix qui lui sont offerts. Le verbe admet donc encore nettement la valeur ancienne de sa racine.

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Texte intégral

  • 1 Par exemple Calame, 1991 et 2000, p. 14-15 notamment; Leclerc, 1993 a, p. 204 sq, et b ; Lincoln, 1 (...)
  • 2 Le texte ici présenté a fait l'objet d'une communication au séminaire du CRATA (Centre de recherche (...)

1Depuis une dizaine d’années, nous avons été plusieurs à ébranler les certitudes concernant l’acception de logos telle qu’elle est admise couramment, en particulier, dans la philosophie moderne et l’histoire des idées1 : opposé à la notion de muthos, le logos désignerait, dans une sémantique abstraite figée de toute éternité, la rationalité face à ce qui relève du faux, du fictif, de l’imaginaire. Nos études montrent au contraire qu’à l’époque archaïque, les mots de la famille de λόγος-λέγειν se trouvent associés au lexique du mensonge, de la tromperie, de la fiction, et que ce n’est que par un renversement sémantique, au demeurant partiel et délicat à dater, que λόγος s’achemine vers le champ de la rationalité. La question posée ici se situe dans le prolongement de ces études de sémantique historique: la notion de dialogue, ultérieurement si féconde, se laisse-t-elle entrevoir, ou non, dans l’épopée archaïque ? À défaut d’un substantif et d’un verbe à l’actif, l’étude qui suit se bornera aux emplois du moyen διαλέγεσθαι, seul terme attesté dans le corpus étudié2.

2On trouve le verbe cinq fois à l’aoriste dans l’Iliade, nulle part dans l’Odyssée ni chez Hésiode. Ces cinq emplois figurent dans cinq vers strictement identiques, à savoir :

  • 3 Flacelière, 1955; Mazon, 1937; Mugler, 1989.

Ἀλλὰ τί ἤ μοι ταῦτα φίλος διελέξατο θυμός ;
« Mais à quoi bon, mon coeur, ainsi délibérer? », traduit R. Flacelière,
« Mais qu’a besoin mon cœur de disputer ainsi? », selon P. Mazon, ou « de cette sorte », selon F. Mugler3.

3Ces traductions ne donnent pas satisfaction, mais nous nous en contenterons pour l’instant.

  • 4 Kirk, 1993, T. III, p. 270.

4Selon Hainsworth, dans le commentaire dirigé par Kirk, il s’agit d’un « vers standard par lequel le héros met fin à ses doutes »4. La notion de vers “standard” ou “formulaire”, si elle attire l’attention sur de probables similitudes entre les situations dans lesquelles s’inscrit la formule, ne dispense pas d’envisager, entre les contextes, d’éventuelles différences susceptibles d’éclairer le sens du vers et du verbe étudiés ici. Examinons donc ces contextes avant d’en revenir à la question sémantique.

5Dans quatre cas, le vers se situe dans un monologue intérieur, que l’on identifie par la formule introductive, répétée chaque fois à l’identique: « il dit à son coeur magnanime » :

ὀχθήσας δ ̓ ἄρα εἶπε πρὸς ὅν μεγαλήτορα θυμόν

6À chaque fois, le héros est en proie au trouble, voire à l’angoisse (ὀχθήσας), qui lui dicte ses réflexions; dans trois de ces quatre cas, le vers qui fait immédiatement suite à la reproduction au style direct de ces émois, mentionne également l’agitation (ὤρμαινε) du personnage. Dans le cinquième cas, le vers qui nous occupe ne se situe pas dans un monologue intérieur, mais dans un discours d’Achille aux Achéens, où il n’est fait mention ni d’angoisse, ni d’agitation.

  • 5 Il. XI, 404-410. Les traductions sont celles de Mazon.

7Dans les quatre premiers cas, le héros est en danger. Au chant XI, on assiste à une charge des Troyens. Tous les Grecs ont fui, sauf Ulysse et Diomède. Mais, blessé à son tour, Diomède se replie vers les vaisseaux. Ulysse, resté seul face aux troupes troyennes, dit à son coeur magnanime: « Las! que vais-je devenir? Le mal est grand si, pris de peur, je fuis devant cette foule; mais il est plus terrible encore si, restant seul, je suis tué. Le Cronide a mis en fuite tous les autres Danaens. Mais qu’a besoin mon coeur de disputer ainsi? Je sais que ce sont les lâches qui s’éloignent de la bataille. Celui qui est vraiment un héros au combat, celui-là doit tenir, et de toutes ses forces, qu’il blesse ou soit blessé »5.

  • 6 Il. XVII, 91-105.

8Au chant XVII, Ménélas tente de récupérer les armes de Patrocle, récemment tué. Arrivent Hector et les Troyens qui veulent l’en empêcher. Alors Ménélas dit à son coeur magnanime: « Ah! misère! si (εἰ μέν) je laisse là ces belles armes et Patrocle..., j’ai peur que les Danaens qui verront cela ne le prennent mal. Mais si (εἰ δέ) je m’en vais seul combattre pour l’honneur Hector et les Troyens, je crains d’être entouré, tout seul, par une foule... Mais qu’a besoin mon coeur...? Quand un homme prétend, en dépit du Ciel, lutter contre un guerrier que favorise un dieu, il ne faut pas longtemps pour qu’un malheur dévale sur lui. Nul des Danaens ne prendra mal la chose s’il me voit céder la place à Hector, alors qu’Hector combat par le vouloir des dieux. Si du moins (εἰ δέ) j’entendais quelque part le cri de guerre du brave Ajax, nous marcherions tous deux... »6

  • 7 Il. XXI, 553-570.

9Au chant XXI, le troyen Agénor, laissé seul hors les murs par le repli des siens dans la ville, hésite à affronter Achille et dit à son coeur magnanime: « Ah! misère! si (εἰ μέν) je fuis devant le puissant Achille du côté où tous les autres se bousculent, affolés, je n’en serai pas moins sa proie... Et, si (εἰ δέ) je laissais les autres être bousculés par Achille... pour fuir moi-même à toutes jambes, ailleurs, loin du rempart... jusqu’au moment où j’atteindrais les gorges de l’Ida et plongerais dans leurs taillis! Alors, le soir venu... je regagnerais Ilion. Mais qu’a besoin mon coeur...? N’est-il pas à craindre qu’il ne m’aperçoive... et... ne m’atteigne de ses pieds rapides? Aurai-je alors aucun moyen d’éviter mort et trépas?... Et si (εἰ δέ), alors, j’allais à lui, bien en face, devant la ville? Il a, comme les autres, une peau qu’entaille la pointe du bronze... »7.

  • 8 Il. XXII, 99-130.

10Au chant XXII, les longues hésitations d’Hector sur le point de combattre Achille l’amènent à dire à son coeur magnanime: « Ah! misère! si (εἰ μέν) je franchis les portes et la muraille, Polydamas sera le premier à m’en faire honte... Pour moi, mieux vaudrait cent fois affronter Achille et ne revenir qu’après l’avoir tué, ou succomber sous lui, glorieusement, devant ma cité. Pourtant si (εἰ δέ) je déposais là mon bouclier bombé et mon casque puissant, si j’appuyais ma pique à la muraille et si j’allais droit à Achille sans reproche, pour lui promettre qu’Hélène et les trésors qui l’ont suivie... je les donnerai aux Atrides... en même temps que je partagerai aussi aux Achéens tout ce qu’enferme cette ville... Mais qu’a besoin mon coeur...? N’ai-je pas à craindre, si je vais à lui, qu’il n’ait pour moi ni pitié ni respect, et qu’il me tue...? Non, ce n’est pas l’heure de remonter au chêne et au rocher, et de deviser tendrement comme jeune homme et jeune fille... Mieux vaut vider notre querelle, en nous rencontrant au plus tôt... »8.

11Les ressemblances entre ces scène typiques sautent aux yeux. On y décèle toutefois des différences qui leur évitent de tomber dans le stéréotype: Hector et Agénor se préparent à un duel contre Achille tandis qu’Ulysse et Ménélas sont seuls face à une foule de guerriers. Ulysse risque sa vie ; celle de Ménélas est peut-être menacée aussi, mais ce risque ne vient pas au premier plan, occupé qu’il est par la honte de laisser les armes de Patrocle à l’ennemi ou la gloire de les récupérer. Les différences sont encore plus nettes si l’on examine les arguments qui s’affrontent dans le coeur des héros. Le cas le plus simple est celui d’Ulysse : fuir en lâche ou mourir, telle est la question. Le cas de Ménélas n’est guère plus compliqué: abandonner les armes ou être cerné par l’ennemi, telles sont les deux hypothèses (εἰ μέν, εἰ δέ) que formule le héros. Il en envisage une troisième (εἰ δέ) : l’arrivée à la rescousse d’Ajax. Mais cette éventualité ne dépend pas de lui; il ne peut que l’espérer et elle échappe à sa prise de décision. Agénor envisage trois possibilités: fuir avec les autres Troyens (εἰ μέν), fuir dans la montagne (εἰ δέ), affronter Achille (εἰ δέ). Comme dans le cas de Ménélas, la troisième hypothèse prend place après le vers qui s’adresse à son coeur. Quant à Hector, il ne formule que deux hypothèses : la première (εἰ μέν) consiste à affronter Achille, compte tenu de la honte qui le couvrirait en cas de forfait; mais il envisage aussi la possibilité (εἰ δέ) de déposer les armes et de négocier avec lui. Après le vers qui met fin à ses hésitations, il décide d’aller au combat sans que sa résolution s’accompagne d’un terme marquant l’hypothèse. Les décisions finalement prises par les héros et leur mise en oeuvre sur le terrain divergent également: Ulysse reste tandis que Ménélas recule ; Agénor fait face à Achille; les hésitations d’Hector se prolongent dans ses actes, puisqu’il commence par fuir avant d’aller au combat. Il est le seul à trouver la mort. Agénor sera sauvé par Apollon et Ulysse par les héros venus à la rescousse. Ménélas sauve sa vie en se repliant.

Revenons-en maintenant au vers qui nous occupe,
̓Αλλὰ τί ἤ μοι ταῦτα φίλος διελέξατο θυμός;

  • 9 Il. XI, 411 et XVII, 106.
  • 10 Chantraine, 1953, II, p. 71.

12Le fait qu’il ait un caractère standard, comme dit Hainsworth, ne tient pas aux événements qui, eux, ne sont pas stéréotypés : nous venons de voir que les situations initiales sont différentes, les décisions divergentes, et de surcroît inégalement appliquées, l’issue des combats variable. Il ne tient pas non plus au contenu des arguments développés par les héros, qui ont tous leur spécificité en rapport avec la personnalité et la situation de chacun. En réalité ce qui se répète, c’est un contexte psychologique qui met ces différents personnages sur le même plan. Formellement, dans les quatre cas examinés jusqu’à présent, le héros s’adresse à son “cœur”, θυμός, ainsi que l’indique le vers qui introduit ses propos : « il dit à son coeur magnanime » (cf. ci-dessus). Le mot θυμός est repris, aux chants XI et XVII, dans le vers qui fait immédiatement suite au monologue intérieur : ὁ ταῦθ ̓ ὤρμαινε... κατὰ θυμόν, « il agitait ces pensées dans son cœur »9. Dans l’oscillation entre ces deux formulations « s’adresser à son cœur » et "agiter dans son cœur », se laisse voir, à première vue, le même processus d’hésitation entre deux ou trois solutions. Mais le texte ne présente pas les choses de manière aussi simple. En effet l’expression “agiter dans son cœur” suggère la notion d’une hésitation interne, le θυμός désignant ici, par synecdoque, l’ensemble du psychisme, dédoublé dans les hypothèses εἰ μέν et εἰ δέ. C’est cette formulation qui justifie les traductions du verbe διαλέγεσθαι citées au début de cette étude par “disputer” ou “délibérer”. Mais si l’on retient que le héros “s’adresse à son cœur” et que ce θυμός est sujet de διελέξατο, alors s’instaure comme un dialogue entre deux parties de son psychisme, le θυμός ne constituant plus que l’une d’entre elles, interrogée par lui et auteur d’une des solutions (εἰ μέν ou εἰ δέ) proposée au héros et finalement rejetée. Dans ce cas, διαλέγεσθαι signifie plutôt “adresser des propos” à quelqu’un. Cette interprétation est d’ailleurs plus conforme à la lettre du texte. En effet, l’adjectif φίλος suffit pour indiquer la possession, dans la langue homérique, si bien que la traduction “qu’a besoin mon (φίλος) cœur de disputer ainsi” ne rend pas μοι, qui ne saurait être considéré comme un datif d’appartenance, comme dit Chantraine10, pour cause de double emploi. Le pronom personnel désigne, à mon sens, le destinataire des suggestions du θυμός. Je proposerai donc, pour l’instant, de traduire: « mais qu’a besoin mon cœur de m’adresser de tels propos? ». Le verbe διαλέγεσθαι aurait ainsi le sens qu’il admet couramment par la suite.

  • 11 Chantraine, DELG, s.v. θυμός.
  • 12 Il. XI, 408.
  • 13 Il. XVII, 98.
  • 14 Il. XXI, 564.
  • 15 Il. XXII, 123-124.
  • 16 Il. XXI, 50.
  • 17 Il. XXII, 124.

13Le θυμός, traduit couramment par “cœur”, désigne, comme on sait, le siège des sentiments, l’humeur, la colère11, les pulsions, dirions-nous aujourd’hui. Examinons de ce point de vue les remarques formulées par les héros immédiatement après notre vers. Au chant XI, Ulysse "sait" (οἶδα γάρ)12 que seuls les lâches fuient. Au chant, XVII, Ménélas rappelle que « chaque fois » (ὁππότε)13 que l’on combat un protégé des dieux, cela se termine mal. Au chant XXI, Agénor réalise que, s’il fuit, Achille la rattrapera « de ses pieds rapides » (ταχέεσσι πόδεσσιν)14 et, au chant XXII, Hector n’escompte « ni pitié ni respect » (ὁ δέ μ ̓οὐκ ἐλεήσει οὐδέ τί μ ̓αἰδέσεται)15 du même Achille. À ce moment, les quatre héros prennent leur résolution définitive : rester, se replier, affronter Achille, parce qu’ils reprennent conscience de la réalité, un instant oubliée. Cette réalité a ici une dimension morale: le code d’honneur des héros, là une valeur religieuse : on n’échappe pas à la volonté des dieux ; dans les deux derniers cas, elle prend en compte les qualités notoires d’Achille : d’abord sa vitesse, qui lui vaut, tout au long du poème, sa principale qualification, puis son caractère impitoyable, dont les auditeurs gardent un vif souvenir après avoir entendu dans quelles conditions Lycaon, désarmé (γυμνόν)16 comme Hector le serait (γυμνὸν ἐόντα)17 s’il essayait de négocier, fut assassiné, lui aussi, en représailles de la mort de Patrocle. Dans tous les cas, ce retour du héros à la raison et à la connaissance l’amène à s’opposer à sa première impulsion et aux solutions inconvenantes ou inopérantes qu’elle lui suggérait. Si l’on en croit le vers “standard”, ces solutions impulsives et irréfléchies lui étaient dictées par son θυμός, comme si celui-ci avait tenté de l’égarer. On ne peut donc exclure que le θυμός ait partie liée avec le verbe dont il est le sujet et que le sémantisme de διαλέγεσθαι comporte l’acception de tromperie qu’admettent les mots de cette famille à l’époque archaïque. La traduction de notre vers pourrait donc s’établir ainsi : « mais qu’a besoin mon coeur de m’adresser de tels propos trompeurs ? ».

14Nous en arrivons ainsi au cinquième passage de notre corpus, qui offre un argument de poids en faveur de cette interprétation. Immédiatement après la mort d’Hector, Achille « se dresse au milieu des Argiens et il dit ces mots ailés »,

στὰς ἐν Ἀχαιοῖσιν ἔπεα πτερόεντ ̓ ἀγόρευεν 

  • 18 Il. XXII, 378-394.

15« Amis, guides et chefs des Argiens, maintenant que les dieux nous ont donné de mettre à bas cet homme..., faisons en armes le tour de la ville, pour tâter les Troyens et savoir leurs desseins, soit qu’ils abandonnent leur haute cité, aujourd’hui qu’Hector est tombé, ou qu’ils veuillent à tout prix tenir... Mais qu’a besoin mon coeur...? Patrocle est étendu, sans que son cadavre ait été encore pleuré ni enseveli (ἄκλαυτος ἄθαπτος). Non, je ne saurai l’oublier... Pour l’instant..., retournons aux nefs creuses et emmenons cet homme. Nous avons conquis une grande gloire... »18. Le poète clôt cette intervention par le banal : « il dit (ἦ ῤα) ».

16Il n’y a ici ni monologue intérieur, ni appel liminaire au θυμός, ni rappel de ce siège des pulsions dans le vers de clôture. Il n’y a pas non plus d’hésitation, ni d’hypothèses alternatives. Achille prononce des paroles “ailées”, c’est-à-dire destinées à être reçues par un auditoire, ce qui place son discours aux antipodes de l’agitation toute intérieure des héros précédemment évoqués, de même que sa situation est sans rapport avec l’état d’urgence dans lequel ceux-ci se trouvaient. Comment, dès lors, expliquer la présence ici d’un vers supposé “mettre fin à des hésitations” qui n’existent pas, dans un contexte tout à fait différent des précédents ?

  • 19 Voir à ce sujet Vernant, 1989, p. 41-79.

17Simplement, Achille change d’avis. Dans la première partie de son intervention, il dit vouloir en découdre et pousser son avantage sur le terrain. Dans la seconde, il réalise qu’il a deux cadavres sur les bras, d’abord et principalement celui de Patrocle, qui reste privé de pleurs et de sépulture, parce que les honneurs funèbres ne lui ont pas été rendus, ensuite celui d’Hector, le vaincu, que le vainqueur cherche toujours à garder dans son camp et à outrager, même s’il n’y parvient que rarement19. La décision de s’occuper des deux corps constitue donc un retour aux normes et aux usages, qui vont occuper toute la fin du poème : l’ensemble du chant XXIII est consacré aux funérailles de Patrocle et aux compétitions organisées à cette occasion; les outrages infligés à la dépouille d’Hector sont décrits dans la suite du chant XXII et au début du chant XXIV, qui conte ensuite la restitution du corps à Priam et se termine sur les funérailles d’Hector. Le respect dû aux morts et aux dieux a donc finalement été observé. Tout est exactement comme il faut.

  • 20 Voir par exemple Il. XV, 280, XVII, 226, XX, 174; Théogonie, 641. Cf. Chantraine, DELG, s.v. θυμός.

18Notre vers prend place au moment où Achille change d’avis. On doit donc comprendre, comme dans les cas précédemment étudiés, que ce retour à la raison s’oppose à ce que lui dictait dans un premier temps son θυμός. Et tel est en effet le cas. Car “tâter” les Troyens constitue bien la première tentation de ce guerrier compulsif, inspirée par son θυμός, qui désigne ici à la fois le siège de ses bouillantes passions et son “ardeur guerrière”, sens que le mot admet plusieurs fois dans les poèmes homériques et chez Hésiode20.

19Achille constate que ses pulsions belliqueuses le détournent de ses devoirs et ainsi l’induisent en erreur, mais il ne dialogue pas avec elles. On peut donc traduire

̓Αλλὰ τί ἤ μοι ταῦτα φίλος διελέξατο θυμός;

  • 21 Chantraine, DELG, s.v. λέγω.

par : « mais qu’a besoin mon ardeur de m’adresser ces propos trompeurs ? » si l’on donne à διελέξατο une valeur déclarative. Mais cette acception n’est pas au premier plan, en l’absence de tout contexte qui la soutiendrait. Il vaut mieux conserver au verbe son sens originel de “choisir”, dont P. Chantraine note qu’après Homère il se conserve, particulièrement dans les thèmes à préverbe, au premier rang desquels il cite δια21. Une traduction plus satisfaisante s’énoncerait donc ainsi: « mais qu’a besoin mon ardeur de faire pour moi ces choix (trompeurs)? » ou, mieux, « de m’inspirer ces choix (trompeurs) ? ».

20Cette traduction convient aussi pour les cas précédemment étudiés : à chaque fois, c’est un choix qui est suggéré au héros. La valeur déclarative assignée à διαλέγεσθαι est soutenue, dans les quatre premiers passages, par le contexte et la syntaxe, qui donnent non l’effectivité, mais l’impression du dialogue. Qu’il y ait là en germe l’acception ultérieure de la notion d’échange verbal, c’est possible. Mais on peut s’en passer pour comprendre les cinq textes. On doit en outre résister à la tentation de réduire διαλέγεσθαι à sa seule valeur déclarative: le verbe dénote inextricablement le choix et sa formulation ; associé au θυμός, que les héros prennent à partie pour rejeter ses fausses solutions, il connote le caractère trompeur des pulsions. C’est donc bien le sens originel des mots de la famille de λέγειν que l’on retrouve ici. Nous sommes encore loin du dialogue socratique.

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Bibliographie

Homère, Iliade, texte établi et traduit par P. Mazon, Paris, C.U.F., 1937-1938.

Homère, Iliade, traduction, introduction et notes de R. Flacelière, Paris, Bibliothèque de La Pléiade, 1955.

Oeuvres d’Homère, traduites du grec par F. Mugler, 1. LIliade, Paris, éditions de la Différence, 1989.

Calame, C., 1991, “Mythe” et “rite” en Grèce : des catégories indigènes ?, Kernos, 4, p. 174-204.

Calame, C., 2000, Poétique des mythes dans la Grèce antique, Paris.

Chantraine, P., 1948-1953, Grammaire homérique, Paris.

Chantraine, P., 1968-1980, Dictionnaire étymologique de la langue grecque. Histoire des mots, Paris.

Kirk, G.S., (éd.), 1985-1993, The Iliad. A Commentary, Cambridge.

Leclerc, M.-C., 1993a, La parole chez Hésiode, Paris.

Leclerc, M.-C., 1993b, Le mythe des races. Une fiction aux sentiers qui bifurquent, Kernos, 6, p. 207-224.

Lincoln, B., 1997, Competing discourses : rethinking the prehistory of muthos and logos, Arethusa, 30, p. 341-367.

Vernant, J.-P., 1989, Lindividu, la mort, lamour, Paris.

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Notes

1 Par exemple Calame, 1991 et 2000, p. 14-15 notamment; Leclerc, 1993 a, p. 204 sq, et b ; Lincoln, 1997, où on trouvera une bonne bibliographie sur la question.

2 Le texte ici présenté a fait l'objet d'une communication au séminaire du CRATA (Centre de recherches appliquées au théâtre antique) consacré au problème du dialogue.

3 Flacelière, 1955; Mazon, 1937; Mugler, 1989.

4 Kirk, 1993, T. III, p. 270.

5 Il. XI, 404-410. Les traductions sont celles de Mazon.

6 Il. XVII, 91-105.

7 Il. XXI, 553-570.

8 Il. XXII, 99-130.

9 Il. XI, 411 et XVII, 106.

10 Chantraine, 1953, II, p. 71.

11 Chantraine, DELG, s.v. θυμός.

12 Il. XI, 408.

13 Il. XVII, 98.

14 Il. XXI, 564.

15 Il. XXII, 123-124.

16 Il. XXI, 50.

17 Il. XXII, 124.

18 Il. XXII, 378-394.

19 Voir à ce sujet Vernant, 1989, p. 41-79.

20 Voir par exemple Il. XV, 280, XVII, 226, XX, 174; Théogonie, 641. Cf. Chantraine, DELG, s.v. θυμός.

21 Chantraine, DELG, s.v. λέγω.

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Pour citer cet article

Référence papier

Marie-Christine Leclerc, « Les égarements du cœur. Remarques sur le sens de διαλέγεσθαι dans l’épopée homérique »Pallas, 81 | 2009, 35-41.

Référence électronique

Marie-Christine Leclerc, « Les égarements du cœur. Remarques sur le sens de διαλέγεσθαι dans l’épopée homérique »Pallas [En ligne], 81 | 2009, mis en ligne le 31 décembre 2009, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/6145 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.6145

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Auteur

Marie-Christine Leclerc

Université de Toulouse II-Le Mirail

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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