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AccueilNuméros81Le grec à distance

Texte intégral

1La suppression d’innombrables sections de Grec ancien dans la collèges et les lycées français traduit, nous le savons bien, une politique d’appauvrissement culturel menée depuis des années au nom d’hypocrites principes de « rentabilité » ou sous le prétexte d’abolir certaines formes d’ « élitisme » : les langues anciennes, et tout spécialement le grec (peut-être parce qu’il exige un apprentissage particulier pour l’écriture), seraient soupçonnées d’être un des moyens par lesquels une classe dominante parvient à se perpétuer, aux dépens de l’égalité. Croire cela, c’est ignorer complètement l’évolution du statut des langues anciennes dans l’enseignement français, et des méthodes pédagogiques, depuis de nombreuses années. Ignorance, ou règlement de comptes ?

2Pourtant l’intérêt du public, et des élèves, reste fort : supprimer ces options, fermer des classes ou en rendre l’organisation impossible, est précisément agir contre l’égalité et le droit de chacun à accéder à une culture différente. Que la question du rapport à l’ étranger soit l’un de ses thèmes les plus fréquents et les plus fondamentaux, montre assez sa modernité, et même sa nécessité dans notre réflexion.

3Cette politique néfaste laisse donc beaucoup d’élèves face à un vide éducatif ; elle a, paradoxalement, donné un peu plus d’importance à une autre forme d’enseignement : l’enseignement à distance diffusé par le CNED. Il ne s’agit pas d’une école privée, mais d’un service de l’Etat, dont le principe est simple : celui qui s’inscrit (sans limite d’âge) reçoit un cours élaboré conformément aux programmes officiels, sur papier, CDRom ou maintenant Internet, et une série de devoirs (8 à 10) qu’il rédige à son gré. Il est suivi, à distance, par un professeur correcteur. Le centre de Rennes du CNED, avec ses 60000 élèves de la Seconde à la Terminale et parfois après, est ainsi le plus grand lycée de France, et le plus méconnu.

4Car la réalité est plus complexe : sa nécessité est évidente lorsqu’il s’adresse à des élèves éloignés dans le monde, on l’oublie trop souvent en effet. Mais étudier le grec à Istanbul, à Johannesburg, à Pékin (avec les options anglais, espagnol, chinois et latin !), à Oslo (et devoir prendre l’avion pour aller passer l’épreuve du bac à Copenhague), c’est un choix courageux, et non dénué de sens. Élitisme ? Faux, à moins de s’imaginer que tous les Français expatriés à l’étranger sont des PDG ou des diplomates.

5Ils ne sont pas les seuls : ils voisinent au CNED avec des adultes qui (re)commencent le grec, des malades en hôpital, des élèves en classes spéciales …Que cette solution serve de cache-misère à un enseignement « normal » où le grec n’est plus enseigné est un autre problème, et il est très regrettable sans doute que seule une minorité de tous ceux qui auraient choisi cette option en lycée, ose cette démarche et reste assez motivée pour la mener jusqu’au bout, parfois avec de brillants résultats. Il n’empêche …: c’est toujours cela, outre que cette issue permet aussi à un professeur de garder son activité malgré certains ennuis de santé.

6Certes, il y faut en effet une très forte motivation, qui est sensible chez tous les inscrits. Plusieurs aspects pédagogiques font ici débat, dans cet enseignement « à la carte » plus encore que dans l’enseignement traditionnel : comment à la fois rester accessible à de presque débutants, tout en préparant, pour beaucoup d’entre eux, une poursuite d’études au-delà du bac ? D’anciens hellénistes du CNED se retrouvent en Khâgne, puis en thèse, à l’ENS (5 la même année !) ou à l’agrégation…

7La pratique déborde donc largement le cadre apparemment simple décrit plus haut : d’une part dans les conditions de cet enseignement -- l’isolement très souvent, la difficulté d’accès aux bibliothèques, la durée des communications (certains devoirs voyagent par la valise diplomatique), l’absence de références pour se comparer ou se stimuler… Comment apprendre à lire et prononcer le grec par écrit, à 10000 km de distance ? quels logiciels utiliser sur Internet ?

8Mais inversement aussi dans l’intérêt porté au grec sous tous ses aspects. Nous devons donc penser notre approche et notre enseignement des langues anciennes en fonction aussi de cette population particulière, pour laquelle le cours est souvent l’unique outil de travail, et qui est par conséquent très « demandeuse » – pas seulement de grammaire ou de linguistique. Combien de petits mots rajoutés aux devoirs pour solliciter des conseils de lecture, des suppléments ou des précisions sur la scansion, l’accentuation, quand ce n’est pas sur tel point d’histoire, sur le Linéaire B, sur l’archéologie… ? Nous rejoignons ici l’esprit des thèses de Besançon, naguère rappelées encore par la CNARELA. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : dépasser l’objet d’érudition pour « donner envie » ; envie de lire, de découvrir, d’affronter aussi, ou de confronter. Evidemment, inscrire « le plaisir » au programme du bac pourrait faire crier quelques bien-pensants. Mais n’est-il pas l’essentiel ?

9Cela dit, pendant une dizaine d’années, la préparation des cours du CNED pour le Centre de Rennes m’a amené à travailler sur les textes inscrits au programme, avec d’autant plus d’attention qu’il fallait fournir à ces élèves, privés des avantages du travail en classe, le maximum d’informations écrites. Les quelques notes de lecture qui suivent sont nées de ces recherches. Elles ne prétendent pas être des découvertes ; peut-être même enfonceront-elles des portes ouvertes, si certains ouvrages m’ont échappé. Qu’on veuille bien alors l’excuser, et n’y voir que le désir de partager l’intérêt que j’y ai trouvé.

1. Sur Sophocle, Œdipe roi

10Rappelons d’abord que dans la Grèce centrale, et surtout autour du massif du Parnasse, plusieurs légendes mettent en scène un héros remarquable par une particularité physique concernant son pied : il s’agit souvent d’un pied déformé ou blessé. Signe de déviance ou d’exclusion, que cette incapacité à marcher droit ? ou signe que « le savoir se paie de sacrifices » (P. Faure, Ulysse le Crétois, p. 48) ? car ce sont souvent des héros savants ou ingénieux : Dédale, Talôs, Héphaistos boitent. On relève surtout Labdacos, Boiteux, Laios, Gauche, Oidipous, Pied enflé, ou Pied savant, Melampous, Pieds bronzés. Ce héros élimine son père (ou son oncle), tue un monstre, et par cet exploit gagne le droit d’épouser la « princesse ». Ainsi Oedipe / Laïos à Thèbes ; Persée (à qui Hermès prête ses sandales ailées), Acrisios et Phinée à Argos ; Jason (au pied nu) et Pélias en Thessalie, ou Mélampous et Nélée ; Opous et Locros (qui s’en va, fâché avec son fils, et ne s’arrête que lorsqu’il est piqué au pied par une « chienne de bois » selon l’oracle, c’est-à-dire une épine d’églantier). L’homophonie même (Oidipous, Opous, Melampous) suggère une parenté. On n’est pas si loin de la vieille trame légendaire du Petit Poucet (P. Faure, Ulysse, p. 32 sq). L’histoire s’inverse avec Jason c’est la princesse Médée qui devient monstre…

1. 1. Datation

11La date de la pièce n’est pas connue avec certitude, et elle ne comporte pas d’allusion directe à l’actualité. On n’a cependant pas manqué de rapprocher la peste évoquée dès les premiers vers, de la terrible épidémie qui a ravagé Athènes à partir de 430 ; nous n’insisterons pas sur ce point. Mais nous trouverons des références plus précises chez les auteurs de comédies :

12Un vers des Κραπάταλοι (Les Fausses Monnaies) de Phérécratès, pièce datée vers 427-425, fait dire à Jocaste (Edmonds, The Fragments of Attic Comedy, fr. 91) : Ὡς ἄτοπόν ἐστι μητέρ’ εἶναι καὶ γυνήν « Qu’il est étrange d’être à la fois mère et épouse ! » à rapprocher du v. 928 de Sophocle : γυνὴ δὲ μήτηρ ἥδε τῶν κείνου τέκνων.

13Mais plusieurs passages des Acharniens d’Aristophane (en 425) semblent avoir parodié Œdipe roi : outre le célèbre Ὦ πόλις πόλις (v. 27 / Œdipe v. 629), aux v. 1018-1036, l’arrivée du paysan habillé de guenilles, qui pleure ses bœufs que des Béotiens lui ont pris, reprend le style tragique (οἴμοι, τάλας, κακοδαίμων) et rappelle bien le retour d’Œdipe mutilé : Ἀπόλωλα τὠφθαλμὼ δακρύων ... τὼ βόε, et sa plainte « Frotte-moi vite les yeux avec du baume de paix », à quoi l’on réplique « Mais je ne suis pas médecin public ! », est peut-être un écho d’Œdipe, v. 1323, « Tu consens donc encore à soigner un aveugle ? »

14Ces rapprochements confirmeraient, pour la pièce de Sophocle, une date postérieure à la grande peste, et légèrement antérieure aux Acharniens, soit 427-426 ou 425.

1. 2. L’épithète κλεινός

15Ὁ πᾶσι κλεινὸς Οἰδίπους καλούμενος, rappelle Œdipe avec orgueil (v. 8), en reprenant l’épithète flatteuse employée par le chœur. Certes, elle se justifie aisément : Œdipe est arrivé à Thèbes, auréolé de la gloire d’avoir résolu l’énigme de la Sphinx. Mais la même épithète qualifie aussi Egisthe, dans l’Electre du même Sophocle, ὁ κλεινὸς αὐτῇ ταῦτα νυμφίος παρών (v. 300), dans une expression pleine d’ironie, il est vrai ; ou dans l’Electre d’Euripide, ὁ κλεινός, ὡς λέγουσιν (v. 327), ou encore ἔνθ’ ἦν ὁ κλεινὸς τῶν Μυκηναίων ἄναξ (v. 776).

16Egisthe a pourtant moins de raisons d’être « illustre ». En fait cette traduction paraît faible, et il semble bien que dans les sociétés mycéniennes ce terme ait été le titre officiel du roi : « Sa Majesté ».

17Est-ce en ce sens qu’il conviendrait d’interpréter aussi une ligne d’une des tablettes en Linéaire B de Mycènes, qui porte une liste de noms et un décompte d’hommes (Ventris – Chadwick, Documents in Mycenaean Greek, Cambridge 1973, n° 46 p. 179) ? On y lit le nom ke-re-no : Gerenos ou Kleinos ?

2. Platon, Criton

2. 1. Eschine ou Criton ?

18Dans le célèbre dialogue intitulé Criton, nous avons tout lieu de penser que Platon a présenté comme une unique discussion ce qui, à cet instant, était le plus conforme à la réflexion et aux convictions de Socrate. Le personnage éponyme, interlocuteur et ami de Socrate, est bien connu par ailleurs. Mais parmi les nombreuses informations, quelquefois discutables, que nous donne Diogène Laërce, il en est une qu’il a tirée de l’ouvrage Sur les Socratiques d’Idoménée de Lampsaque : « C’est Eschine qui, dans la prison, conseilla à Socrate de s’enfuir, et non Criton ; mais Platon, parce que Eschine avait plus d’amitié pour Aristippe que pour lui-même, attribua les paroles à Criton. » (II, 60, d’après trad. M.O. Goulet-Cazé, éd. La Pochothèque, p. 266) ; et déjà en II, 35, à propos de Socrate : « Ayant cru en rêve que quelqu’un lui disait : ‘Au troisième jour, tu gagneras la fertile Phthie’, il dit à Eschine : ‘Après-demain, je mourrai’ » (trad. M. Narcy, p. 241).

19Eschine de Sphettos, né vers 435, apprit la rhétorique auprès de Socrate, mais imita surtout Gorgias. Après la mort de Socrate, il se rendit lui aussi chez Denys de Syracuse, puis revint à Athènes en 356 pour y donner, non des cours, mais des conférences payantes, et vivre en composant des discours judiciaires. Un fragment d’un discours de Lysias (XXXVIII, 1-2) nous a conservé une très violent attaque contre lui, dans une affaire de prêt à intérêt : Lysias l’accuse d’escroquerie, et le traite de sycophante. Eschine était alors « en train de monter une maison de parfumerie. » Ce même discours semble faire écho, en les appliquant à Eschine, aux reproches adressés à Socrate lui-même par les Lois, et souligner la contradiction entre les paroles vertueuses et les actes :

λόγοι δὲ ἐκεῖνοι οἱ περὶ δικαιοσύνης τε καὶ τῆς ἄλλης ἀρετῆς ποῦ ἡμῖν ἔσονται;
(Platon, Criton, 53 e)

Τουτονὶ Αἰσχίνην Σωκράτους γεγονότα μαθητὴν καὶ περὶ δικαιοσύνης καὶ ἀρετῆς πολλοὺς καὶ σεμνοὺς λέγοντα λόγους
(Lysias, XXXVIII, 2).

2. 2. Socrate et Asclépios

20Les dernières paroles de Socrate (Phédon, 118 a) sont, on le sait, pour demander à Criton de sacrifier un coq à Asclépios. Mais une allusion plus discrète prépare déjà cette prière : lorsque son ami, désolé, lui annonce l’arrivée prochaine du navire de Délos (Criton, 43 d), Socrate lui répond par une exclamation : τύχῃ ἀγαθῇ, avant de raconter le curieux rêve qu’il vient de faire : Ἐδόκει τίς μοι γυνὴ προσελθοῦσα καλὴ καὶ εὐειδής, λευκὰ ἱμάτια ἔχουσα, καλέσαι με καὶ εἰπεῖν· (Criton, 44a)

21L’exclamation peut sembler ironique, après l’évocation du navire : voici Socrate parvenu « à bon port ». Mais cette formule s’emploie aussi au début de nombreux actes officiels placés ainsi sous la protection des dieux, et principalement pour les dédicaces religieuses, les offrandes. Or il existe à Epidaure, au sanctuaire d’Asclépios, une grande stèle en dorien, datée de la fin du IVe s (donc postérieure au temps de Socrate, mais les événements peuvent être plus anciens), relatant des « guérisons d’Apollon et d’Asclépios » :

Τύχᾳ ἀγαθᾴ. Ἰάματα τοῦ Ἀπόλλωνος καὶ τοῦ Ἀσκλαπιοῦ
Suit le récit d’un rêve prémonitoire :
Ἀμβροσία ... ἐγκαθεύδουσα ὄψιν εἶδε. Ἐδόκει οἱ ὁ θεὸς ἐπιστὰς εἰπεῖν ὅτι...

22Le rêve d’Ambrosia, qui était borgne, lui prédit sa guérison ; d’autres récits du même genre ont été retrouvés (textes dans B. Rémy, F. Kaiser, Initiation à l’épigraphie grecque et latine, éd. Ellipses 1999, p. 68-69).

23C’est donc bien dans ce contexte d’une guérison qu’il faut replacer et le rêve de Socrate, et l’offrande qu’il demande de faire en son nom.

3. Eschine, Contre Ctésiphon

24Dans le passage où Eschine rappelle avec fierté le discours qu’il prononça devant les Amphictyons pour dénoncer l’occupation des terres d’Apollon vers Delphes par les Amphissiens, on lit : Ὁρᾶτε ... κεραμεῖα ἐνῳκοδομημένα καὶ αὔλια, « Vous voyez … ces tuileries et ces fermes qui y sont bâties » (trad. Martin-Budé, éd. Budé). Mais ne s’agirait-il pas d’ateliers de potiers, plutôt que de tuileries ? Les constructions rurales avaient en effet des toits de paille ou de branchages ; et s’il est vrai que des travaux étaient en cours dans le sanctuaire de Delphes après le séisme de 373 (nouveau temple d’Apollon, tholos et « temple en calcaire » à Marmaria), ces édifices sacrés étaient couverts de tuiles de marbre. Au contraire, les Amphissiens ont pu vouloir fabriquer de nombreuses céramiques, soit à usage domestique, soit pour la foule des visiteurs de Delphes : céramiques et figurines en offrande, ou en souvenir comme cela se pratique encore. Les fouilles de 1938 ont retrouvé à Cirrha d’innombrables vases et statuettes votives.

4. À propos des μύρμηκες

25Le terme de μύρμηξ est habituellement traduit par « fourmi ». C’est en ce sens que nous le trouvons chez Théophraste, mais cette traduction n’est pas admissible quand il s’agit manifestement d’autres animaux : un « quadrupède de l’Inde » pour le dictionnaire Bailly, un « quadrupède fabuleux » pour Lacroix… Ainsi des μύρμηκες dont parle Hérodote (III, 102), qui ne serait pas naïf au point de les confondre avec des fourmis. Dans son évocation d’une région désertique de l’actuel Pendjab (où il n’est pas allé), les μύρμηκες sont sûrement des marmottes :

« Dans ce désert de sable vivent des marmottes qui n’ont pas tout à fait la taille d’un chien, mais dépassent celle du renard : le roi de Perse en a d’ailleurs quelques-unes, capturées dans la région. En creusant leurs trous, ces marmottes remontent du sable à la surface, comme le font en Grèce nos marmottes – auxquelles elles ressemblent tout à fait. Or le sable qu’elles ramènent ainsi contient de l’or… »

26Il est donc possible qu’Hérodote en ait vu, dans les cages du Grand Roi.

27Ctésias (fragment 45 h, cité par Elien, Les Animaux, 4, 27), tirant le récit dans le sens du merveilleux, en fait des griffons qui creusent le sol et en extraient l’or. Comme les « fourmis » géantes, ce serait une légende répandue par les chercheurs d’or, pour effrayer les concurrents. L’interprétation paraît bien compliquée. Mais le témoignage de Néarque, historien d’Alexandre, est plus précis ; il est cité par Arrien (L’Inde, XV, 4) :

« A propos des marmottes (ὑπὲρ τῶν μυρμήκων), Néarque dit qu’il n’en a pas vu lui-même… mais qu’il a vu de nombreuses peaux rapportées au camp macédonien », et par Strabon (Géographie, XV, 1, 44) :
« Néarque affirme avoir vu des peaux de marmottes qui creusent pour chercher de l’or ; elles sont semblables à celles des panthères »
(c’est-à-dire qu’il s’agit de fourrures) : sans doute dans l’été 327 ou 326, quand l’armée macédonienne était dans la région du Haut Indus, près de la Bactriane.

28L’étymologie du mot μύρμηξ n’est pas établie ; il est probablement non-grec (et le latin a mormica / devenu formica), et il ressemble phonétiquement à « marmotte », lui aussi indéterminé. Le coup de sifflet de la marmotte n’a rien à voir avec le verbe marmonner ! Le nom serait apparu en France à la fin du XIIe s : venu de l’arabe au moment des Croisades ? La différence de voyelles s’explique s’ils viennent d’une langue asiatique où elles n’étaient pas notées. Ce mot servait peut-être au départ à désigner n’importe quel animal qui creuse des galeries souterraines.

29Ces citations illustrent le problème du vocabulaire et ses ambiguïtés, en particulier lorsqu’un historien ou un géographe doit adapter le vocabulaire existant aux réalités nouvelles qu’il décrit : faune et flore (Hérodote et Xénophon emploient ἡ στρουθός, le moineau, pour désigner l’autruche … ), mais aussi mode de vie, institutions, avec d’ inévitables à peu près. Comment définir ainsi un satrape, ou un brahmane (σοφιστής) ? Faut-il s’étonner alors que Ctésias affirme avoir vu dans les montagnes de l’Inde « des hommes qui ont de si grandes oreilles qu’elles recouvrent leurs bras jusqu’aux coudes, et cachent même tout leur dos » ? Strabon (XV, 1, 57) et après lui Pline l’Ancien (Histoire naturelle, IV, 13 et VII, 2) citent encore « ces hommes qui s’enveloppent dans leurs oreilles pour dormir », qui seront représentés au XIIe siècle sur le tympan de l’église abbatiale de Vézelay : des chauves-souris probablement !

30Je voudrais ajouter à ces quelques notes un souvenir personnel. En 1984, Jean-Claude Carrière a dirigé de main de maître un énorme travail de recherche, engageant toute une équipe, et qui a abouti aux Tables fréquentielles du Grec classique publiées par l’ARELAB. Vient un moment où les données patiemment rassemblées par ce travail de comptage ingrat et minutieux doivent être réunies pour une synthèse : pour avoir été chargé par Jean-Claude Carrière de calligraphier tous les mots et les chiffres avant l’édition, j’ai pu constater, tout au long des pages de lettres qu’il m’envoyait, son souci de précision, sa crainte à l’idée de demander encore plus à chacun, ses interrogations avant de choisir (comment lemmatiser ? comment combler les vides des Index utilisés ?). « Je voulais tout d’abord déterminer le nombre total d’occurrences, par un calcul simple de conception, mais difficile d’exécution. Prendre des éditions identiques (Teubner ou Didot). Compter le nombre de pages ou, mieux, de lignes ‘pleines’. Sachant le total pour Lysias, Antiphon, Andocide, calculer le nombre de mots par page (ou par ligne), puis, par une règle de trois, le nombre total de mots d’Isocrate, Démosthène, Xénophon… »

31Je lui avais fait part d’un seul regret : ne pas pouvoir intégrer Platon à cette recherche. Il m’en avait dissuadé avec raison : c’était « un travail de mammouth », dément, propre à faire reculer même les plus dévoués. Mais le regret persistait … J’ai donc poursuivi tout seul, et encore pour le plaisir, cette chasse au mammouth, sans compter le temps, à partir de l’excellent Index de Brandwood. J’en suis à la lettre T. Pour essayer d’éviter les erreurs, chaque lemme est suivi de 30 colonnes de chiffres, soit une par œuvre (sauf les œuvres apocryphes, qui sont groupées) et 2 pour les totaux, et le détail des analyses (par cas, genre, nombre, temps, etc) doit coïncider. Travail inutile ? Peut-être, puisqu’il existe le Thesaurus d’Irvine, le Perseus… Mais qu’importe. Comme me l’écrivait si bien Jean-Claude Carrière : « Je m’en voudrais de pousser plus : il faut travailler sur ce qu’on aime ! ».

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Pour citer cet article

Référence papier

Robert Billerey, « Le grec à distance »Pallas, 81 | 2009, 21-27.

Référence électronique

Robert Billerey, « Le grec à distance »Pallas [En ligne], 81 | 2009, mis en ligne le 31 décembre 2009, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/6116 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.6116

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Auteur

Robert Billerey

Professeur agrégé de Lettres classiques

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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