Navigation – Plan du site

AccueilNuméros81Kaina Pragmata

Kaina Pragmata

Pour Jean-Claude
Malika Bastin-Hammou et Charalampos Orfanos
p. 9-11

Texte intégral

1À individu hors-normes, hommage hors-normes. Quand nous lui avons parlé de notre intention de réunir des Mélanges en son honneur, Jean-Claude Carrière s’est bien sûr réjoui, mais a aussitôt ajouté que ce qu’il aimerait, c’était avoir l’occasion d’en discuter. D’où notre projet de lui rendre hommage en deux temps et surtout en lui donnant l’occasion de polémiquer, une fois n’est pas coutume, sur sa propre œuvre. Ce volume est donc le premier temps de nos hommages, le second devant se dérouler dans trois mois, à Toulouse, sous la forme d’une journée d’étude autour de son ouvrage majeur, Le Carnaval et la Politique. Une introduction à la comédie grecque suivie d’un choix de fragments, dont nous fêtons cette année les trente ans. Tandis que cette journée sera l’occasion de mesurer l’influence de ce grand livre au-delà de nos frontières, nous avons voulu, avec ces Mélanges, réunir les collègues et amis proches, qui travaillent en France et qui se sont intéressés non seulement au théâtre, mais encore aux autres pans de l’œuvre de Jean-Claude.

2Car Jean-Claude est un éclectique, comme en témoigne la diversité des contributions ici réunies. De Plutarque à Hésiode, de la comédie grecque à Apollodore, il n’a cessé de brasser un matériau varié, venu de toute l’Antiquité gréco-latine, en philologue, en littéraire, en historien et, surtout, en professeur éclairé, puisque ses recherches ont presque toujours comme point de départ des cours d’auteur pour les agrégatifs, d’abord de Besançon, puis de Toulouse. Intéressé par les idées politiques de Plutarque, au tout début de sa carrière de chercheur, au Center for Hellenic Studies de Washington (1962-1963), il interrompt son enquête pour se donner le temps d’en étoffer la documentation épigraphique et historique. En 1974, il se met à la rédaction de sa monumentale thèse d’État sur Les mythes et les notions morales dans Les travaux et les jours d’Hésiode, soutenue à Besançon, en 1986. Entre-temps, il publie son Carnaval, en 1979, à la faveur d’un « cours d’agreg » sur l’Assemblée des femmes – il fallait, dit-il modestement aujourd’hui, « faire lire aux étudiants quelques fragments aussi » ; puis il enjambe de nouveau les siècles, pour se faire, en 1984, l’éditeur et traducteur des Préceptes Politiques de Plutarque dans la C.U.F., aboutissement du travail commencé aux États-Unis vingt-deux ans plus tôt. Revendiquant un savoir encyclopédique aussi vaste que profond – illustré, de façon exemplaire, par son intérêt pour Apollodore, qu’il a commenté et traduit avec Bertrand Massonie, en 1991, et par sa participation, depuis bientôt deux ans, au projet de traduction et de commentaire d’Athénée, au sein de l’équipe toulousaine du CRATA –, il en fait généreusement profiter ceux qui l’entourent : qui n’a pas tremblé, lors d’un séminaire ou d’un colloque, en voyant Jean-Claude lever le doigt pour, toujours avec humour, élargir subitement le débat et énumérer en vrac des séries de contre-exemples à l’hypothèse que l’intervenant venait péniblement de démontrer ? Et pourtant, loin de noyer le débat sous une avalanche d’informations puisées dans sa vaste érudition, il les met systématiquement au service d’un questionnement de fond, dont les buts ultimes sont la connaissance de la société dans laquelle les textes étudiés ont vu le jour et leur raison d’être au sein de cette société. Ce questionnement, Jean-Claude le tient de sa vie de tous les jours, d’une expérience terre-à-terre, issue de son engagement politique et syndical. C’est cet engagement inlassable et cette expérience qui font de lui, bien plus qu’un érudit, un intellectuel solidement ancré dans son siècle, le nôtre.

3Son enthousiasme mêlé d’un doute systématique face à toute affirmation, il en a fait profiter aussi bien ses étudiants que ses collègues enseignants. Écrire une thèse sous sa direction, construire un dossier d’habilitation à l’aide de ses conseils et de ses relectures, c’était mesurer sans cesse l’interminable chemin qu’il restait à parcourir, tout en bénéficiant de son acribie infaillible et amène – de telle interprétation des Oiseaux, par exemple, il craignait qu’elle ne soit « un peu tirée par les plumes ». Les cours qu’il nous a cédés, rédigés avec son légendaire porte-mines, de cette écriture dense mais parfaitement déchiffrable, témoignent de sa tendance au fourmillement constructif : traductions intra-linéaires, écrites à la main sur des photocopies du texte agrandies au format A3 – si Jean-Claude a commencé ses recherches avant l’invention de la reprographie, une photocopieuse trône au milieu de son immense bibliothèque depuis les années ’80 – ; décorticages minutieux des textes, vignettes amusantes et judicieuses, venant illustrer les idées, et surtout, commentaires, qui proposent, toujours, des plans astucieux et des prolongements des plus contemporains, sans oublier les petites blagues et dérapages langagiers délicieusement contrôlés ; d’où l’enthousiasme des étudiants, et l’on se souvient de la panique face aux effectifs délirants qu’il réunissait dans ses cours de grec pour débutants. Nous n’avions pas l’habitude de la foule !

4Chercheur, enseignant, enseignant-chercheur, c’est aussi, on ne le sait que trop, « faire de l’administration ». Jean-Claude a, dès son arrivée à Toulouse, pris la direction du CRATA, alors Centre de Recherches Appliquées au Théâtre Antique, direction qu’il a ensuite partagée avec Marie-Hélène Garelli, qui lui a succédé. Il y a été l’initiateur de nombreux colloques et, fidèle à la dimension « appliquée » de ce centre de recherches, a œuvré, avec Marie-Hélène Garelli et Lucien Bordaux, à faire des Olympiades de Limoux, ce festival de théâtre antique destiné aux troupes de collégiens et lycéens, ce qu’elles sont aujourd’hui. Car Jean-Claude, qui a commencé sa carrière d’enseignant dans le secondaire, n’a jamais perdu de vue l’importance que pouvait avoir, pour notre discipline et bien au-delà, l’entretien d’un vivier de collègues transmettant, dès le Collège, le goût du dépaysement et de la rigueur que suscite l’étude des langues anciennes : Jean-Yves Guillaumin, Huguette Desobeau et Robert Billerey témoignent, dans les pages qui suivent, de son engagement de militant dans la défense aussi systématique qu’intelligente et efficace de l’enseignement des langues anciennes. Il a ainsi conjugué activisme associatif et production pédagogique abondante, avec notamment le très utile Vocabulaire fréquentiel qu’il a coordonné lors de ses années bisontines et auquel se réfèrent aujourd’hui les programmes de langues anciennes du Collège et du Lycée.

5Mais, que ce soit comme chercheur, comme enseignant ou comme militant, Jean-Claude a toujours su faire entendre sa voix sans étouffer celle des autres. Dès son arrivée au Mirail, il a « pris ses responsabilités », en se faisant élire au CA et, en moins d’un an, il connaissait tout le monde et tous l’appréciaient, si ce n’est pour ses idées– il n’a pas la langue dans sa poche et sait monter au créneau quand il le faut –, assurément pour sa bonne humeur et le contact chaleureux qu’il sait si vite établir avec autrui, qu’il fasse partie des « copains » ou pas. Et, au-delà du petit monde de l’Université, c’est le quartier entier du Mirail, où il réside, qui a pu profiter de son engagement local et militant.

6Alors, à ce πολυπράγμων, cet activiste qui ignore le repos et adore la vie, à cet empêcheur de s’ennuyer tranquille, voici ce que nous souhaitons : qu’il continue à nous aiguillonner de ses articles ; qu’il nous livre les ouvrages en chantier qui peuplent sa tête et ses tiroirs, ses καινὰ πράγματα, choses nouvelles, dérangeantes et toujours politiques ; qu’il conserve intact son goût pour les saines colères et qu’il continue à lever la main, que ce soit pour voter, militer ou pour, en fin de séminaire, nous enquiquiner !

Jean-Claude Carrière, sur sa moto, dans le patio du Département de Langues et Littératures Anciennes, à l’Université du Mirail, le 17 septembre 2009.

Jean-Claude Carrière, sur sa moto, dans le patio du Département de Langues et Littératures Anciennes, à l’Université du Mirail, le 17 septembre 2009.
Haut de page

Table des illustrations

Titre Jean-Claude Carrière, sur sa moto, dans le patio du Département de Langues et Littératures Anciennes, à l’Université du Mirail, le 17 septembre 2009.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/6077/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 2,4M
Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Malika Bastin-Hammou et Charalampos Orfanos, « Kaina Pragmata »Pallas, 81 | 2009, 9-11.

Référence électronique

Malika Bastin-Hammou et Charalampos Orfanos, « Kaina Pragmata »Pallas [En ligne], 81 | 2009, mis en ligne le 31 décembre 2009, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/6077 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.6077

Haut de page

Auteurs

Malika Bastin-Hammou

Université de Grenoble III

Articles du même auteur

Charalampos Orfanos

Université de Toulouse II-Le Mirail

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search