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AccueilNuméros121Per populi nomen (Cic., Flacc., 9...Vulgum autem tam chlamydatos quam...

Per populi nomen (Cic., Flacc., 96).
Nommer le peuple romain en latin et en grec
(Ier s. av. – Ier s. apr. J.-C.)

Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos uoco (Sénèque, Vit. 2.2) : une lecture philologique et philosophique d’une définition du uulgus

Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos voco (Sen. Vit. beat. 2.2): A Philological and Philosophical Reading of a Definition of the Vulgus
Fabien Pepino
p. 203-225

Résumés

Au début du De Vita beata, Sénèque définit d’une façon originale le uulgus en y incluant les aristocrates. Nous examinerons cette définition sous trois angles différents. Seront en premier lieu abordées la transmission manuscrite de ce passage et l’histoire des débats interprétatifs auxquels a donné lieu cette définition, dont le caractère énigmatique a fait couler beaucoup d’encre dès la Renaissance. En deuxième lieu, cette contribution cherchera à éclaircir le sens du passage en avançant de nouveaux arguments en faveur de la thèse selon laquelle les participes chlamydati et coronati désignent tous deux les aristocrates, qui, d’ordinaire, n’appartiennent pas au uulgus. En troisième lieu, il s’agira de resituer cette définition dans la philosophie stoïcienne et dans l’œuvre de Sénèque.

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Texte intégral

Introduction

1Dans le De Vita beata, Sénèque, en disciple du stoïcisme, rappelle que pour parvenir au bonheur, il faut prendre pour guide la raison, et ne pas chercher ce qui plaît au uulgus :

  • 1 Allusion à la procédure de vote au Sénat : les sénateurs se déplacent du côté de celu (...)
  • 2 Vit. 2.1-2. Nous reprenons les textes de la CUF ; le ms. A, qui est suivi par les édi (...)

II. 1. Quand la vie heureuse sera l’objet du débat, ne va pas me répondre comme quand on vote par déplacement1 : « Ce côté‑ci semble le plus gros » ; car c’est précisément pour cette raison que c’est le pire côté. Les affaires humaines ne vont pas assez bien pour que ce qui est le meilleur plaise au plus grand nombre (pluribus) : la preuve du pire, c’est la foule (argumentum pessimi turba est). 2. Cherchons donc ce qui est le mieux à faire – et non ce qui est le plus courant — et ce qui nous met en possession d’une félicité éternelle – et non ce qui est prisé de la populace, le pire interprète de la vérité(uulgo ueritatis pessimo interpreti). Mais j’appelle « populace » tant les gens portant une chlamyde que les gens portant une couronne (Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos uoco). Car je ne regarde pas la couleur des vêtements dont les corps sont revêtus ; je ne juge pas un homme avec les yeux ; j’ai un critère meilleur et plus sûr pour distinguer le vrai du faux : c’est l’âme qui doit trouver le bien de l’âme2.

  • 3 Sur le uulgus chez Sénèque, voir Motto, Clark, 1993 (essentiellement un résumé des af (...)
  • 4 Sur le sens de uulgus, voir Hellegouarc’h, 1963, p. 514 (uulgus « désig (...)
  • 5 Si coronatus est bien le participe parfait de corono, chlamydatus n’est (...)

2Le simple fait que Sénèque estime nécessaire de définir ce qu’il entend par uulgus3 indique qu’il n’emploie pas le terme dans son acception courante (les citoyens appartenant aux basses classes sociales4). L’emploi d’autem au début de la définition (« mais j’appelle “populace”… ») souligne le décalage entre le sens social ordinaire du mot et le sens spécifique que va lui donner Sénèque. Ce dernier définit le uulgus au moyen de deux participes5 désignant deux groupes de personnes, les chlamydati et les coronati, sur l’identification desquels nous reviendrons au cours de cette contribution. Celle‑ci aura un triple objectif :

  1. rendre compte de la tradition manuscrite et de l’histoire éditoriale de cette définition – histoire complexe en raison de problèmes d’établissement du texte et de débats exégétiques ;
  2. comprendre ce que dit littéralement Sénèque, en identifiant qui sont les chlamydati et les coronati; nous présenterons une argumentation nouvelle en faveur d’une lecture déjà proposée de cette notion ;
  3. étudier la portée philosophique de cette définition du uulgus en la replaçant dans la philosophie stoïcienne et dans le reste de l’œuvre de Sénèque.

1. Histoire manuscrite et éditoriale

1.1. La tradition manuscrite

  • 6 Avec parfois le masculin uulgum (comme dans A) au lieu du neutre. Les éditeurs donnent (...)

3La plupart des manuscrits comportent la leçon Vulgus autem tam clamidatos quam coronatos uoco6. Coronatos se retrouve dans tous les manuscrits ; les choses sont plus délicates pour clamidatos.

1.1.1. Clamidatos dans la tradition manuscrite

  • 7 Pour la tradition manuscrite des Dialogi, voir Reynolds, 1968 et 1977, (...)

4La tradition manuscrite des Dialogues telle que l’a reconstituée L. D. Reynolds comporte deux branches7.


A = Ambrosianus C 90 inf., fin xie s.
C = Vaticanus Chigianus H.V. 153, xiiie s.
P = Parisinus Latinus 15086, xiiie s.
Q = Parisinus Latinus 6379, xiiie s.
R = Vaticanus Latinus 2215, déb. xive s.
V = Vaticanus Latinus 2214, xive s.

A = Ambrosianus C               90 inf., fin xie s.C = Vaticanus               Chigianus H.V. 153, xiiie s.P = Parisinus Latinus               15086, xiiie               s.Q = Parisinus Latinus 6379, xiiie s.R = Vaticanus Latinus 2215, déb. xive s.V = Vaticanus Latinus 2214, xive s.
  • 8 Fickert, 1845, p. 148 est le premier à signaler cette particularité, mais (...)
  • 9 Gertz, 1886, p. 214 ; Reynolds, 1977, p. 168.
  • 10 Gertz, 1886, p. xvi ; Reynolds, 1977, p. xi-xii.

5Dans A, le plus ancien manuscrit conservé des Dialogues, clamidatos se trouve in rasura et recouvre donc un mot intégralement gratté8. Cette correction est attribuée par M. C. Gertz et L. D. Reynolds à A5 9, la cinquième main ayant modifié le manuscrit, datée par M. C. Gertz du xive siècle (voire au‑delà) mais non datée par L. D. Reynolds10. Le manuscrit le plus proche de l’archétype ne comportait donc pas à l’origine clamidatos, mais un terme, effacé, dont la taille est légèrement plus longue que celle de clamidatos. Les branches β et γ comportent toutes deux la leçon clamidatos.

6Il est nécessaire de revenir sur la nature exacte de la correction d’A5, car les commentateurs modernes soit ne mentionnent pas que dans A clamidatos se trouve in rasura, soit signalent cette particularité en passant et n’en tiennent ensuite plus compte dans leur étude du passage.

1.1.2. La nature de la correction d’A5

  • 11 Gertz, 1886, p. xix ; Reynolds, 1977, p. xii.

7Les éditeurs considèrent qu’A5 a effacé le mot copié à partir de l’archétype pour le remplacer par clamidatos, causant la perte définitive du mot de Sénèque11.

  • 12 De fait, la graphie du terme était très flottante dans les manuscrits. (...)
  • 13 Ce qui est dans les pratiques d’A5 ; voir Gertz, 1886, p. xix.

8Une autre hypothèse sur la nature de la correction d’A5 est cependant possible. Partons du point suivant : étant donné que clamidatos se retrouve sur l’autre branche de la tradition manuscrite (γ), il est exclu que ce soit une conjecture personnelle d’A5. Notre hypothèse est qu’A5 a réécrit chlamydatos (la graphie d’origine de l’archétype) en clamidatos. Pourquoi cette correction ? Plusieurs raisons peuvent être avancées : soit A5 a jugé la graphie clamidatos préférable à chlamydatos12, soit il a voulu réécrire chlamydatos dont l’écriture aurait pâli13 (en modifiant l’orthographe).

9Deux ensembles d’éléments sont susceptibles de corroborer l’hypothèse d’une réécriture de chlamydatos en clamidatos :

  1. ce que nous apprend le grattage visible sur A :
    • la différence de longueur entre chlamydatos et clamidatos correspond à la différence de longueur entre le mot gratté et clamidatos réécrit ;
    • la forme générale (visible sur le manuscrit) du terme gratté peut parfaitement correspondre à chlamydatos:
      • interligne supérieur gratté au début du mot, à l’emplacement du chl;
      • interligne supérieur gratté au milieu du mot, à l’emplacement du d;
      • interligne inférieur gratté à la fin du mot, à l’emplacement du ‑s (les s finaux du copiste descendant sur l’interligne inférieur);
      • possiblement, interligne inférieur gratté au milieu du mot, à l’emplacement du ‑y‑.
  2. les pratiques de correction d’A5 14 légitiment par ailleurs notre hypothèse :
  • A5 donne à certains termes une graphie qu’il juge préférable :
    • il pratique assez systématiquement l’assimilation en début de mot : e.g. adp remplacé par app, la première orthographe exprimant sans doute celle de l’archétype ;
    • il a tendance, en cas de succession uo, à écrire uu‑ (e.g. uulgus au lieu de uolgus15).

10La substitution de cl‑ à chl et de ‑i‑ à ‑y‑ s’inscrirait dans la même logique ;

  • A5 est attentif à la propreté du manuscrit :
    • en cas d’assimilation, il réécrit l’intégralité de la syllabe initiale16 (et non simplement la lettre modifiée) ;
    • en Vit. 1.5, A1A2 avaient corrigé fece remirantur en fece_re/mirantur ; A5 corrige en fecere [ras.] mirantur.

11Si A5 a effectivement désiré corriger chlamydatos en clamidatos, l’effacement par grattage du h et la substitution de i à y auraient laissé un espace béant entre c‑ et l et un espace entre i et d. A5 a sans doute préféré, par souci de lisibilité et de propreté, effacer l’intégralité de chlamydatos pour le remplacer par clamidatos.

1.1.3. La validité de la correction d’A5

12Si la correction d’A5 est simplement de nature orthographique, alors la question de sa validité ne se pose pas : le mot de Sénèque a été conservé.

  • 17 Même si, en toute rigueur, la leçon de γ peut elle-même avoir été fautive.

13Mais si l’on s’en tient à l’interprétation traditionnelle des éditeurs, pour qui A5 a effacé un autre terme, la question de la validité de cette correction se pose. Dans la mesure où les manuscrits γ, qui ne dépendent pas de A, ont aussi la leçon clamidatos, celle‑ci n’est sans doute pas à rejeter : somme toute, en remplaçant un terme corrompu dans A par un terme présent dans γ, A5 aurait, dans ce cas précis, fait ce que les éditeurs modernes font quand le texte de A est manifestement fautif17. Autrement dit, même dans l’hypothèse la plus défavorable, il convient de conserver la leçon clamidatos.

1.1.4. Deux autres leçons : tam clamitatos/damnatos quam coronatos

  • 18 La mention de ces deux variantes ne prétend pas à l’exhaustivité. Un travail de (...)

14Par ailleurs, certains manuscrits tardifs présentent une leçon différente de clamidatos. On trouve ainsi18 :

  • clamitatos19: « ceux qui sont criés sans cesse », « ceux dont on crie sans cesse le nom » ;
  • damnatos/dampnatos20 : « les condamnés ».

15Ces deux leçons sont à rejeter, car, en l’absence de référence au vêtement, elles ne permettent pas de comprendre l’allusion au color uestium qui suit immédiatement ce passage.

 

16Quelle que soit l’hypothèse adoptée sur la nature de la correction d’A5, la leçon clamidatos est donc à conserver. Comme nous le verrons, trois autres arguments plaident aussi en faveur de clamidatos : cette leçon offre un sens très satisfaisant ; avec la référence à la chlamyde, elle est parfaitement cohérente avec la phrase suivante, qui mentionne les vêtements ; elle témoigne d’une élaboration stylistique tout à fait dans le goût de Sénèque.

1.2. Histoire éditoriale : de l’editio princeps aux éditions modernes

1.2.1. Les premières éditions de Sénèque : de l’editio princeps (Naples, 1475) à Curio (1557 et 1573)

  • 21 Avec des variantes orthographiques : clamidatos (Naples, 1475, fidèle à la graphie d (...)

17Les premières éditions de Sénèque (Naples, 1475 ; Trévise, 1478 ; Venise, 1490, 1492 et 1503 ; Leipzig, 1496 [première édition séparée du De Vita beata] ; Érasme, 1515 et 1529 ; Curio, 1557 et 1573) ont toutes la leçon tam chlamydatos21 quam coronatos.

18Érasme, Pincianus (1536) et Curio n’annotent pas ce passage.

1.2.2. La conjecture de Juste Lipse (1580 et 1605) : tam candidatos quam coloratos

  • 22 Lipse, 1580, p. 97-98.

19Les Electa de Juste Lipse (première édition 1580) proposent le premier commentaire de ce passage22 dans un chapitre portant sur les vêtements des Romains (I.13). Juste Lipse y développe la théorie selon laquelle est apparue sous l’Empire une opposition entre les candidati et les pullati, c’est‑à‑dire entre les gens portant des vêtements blancs (i.e. les citoyens des couches élevées de la société, et non plus les candidats aux magistratures) et ceux portant des vêtements sombres (i.e. les citoyens modestes). Juste Lipse considère que c’est sur cette distinction que reposait le passage de Sénèque, avant qu’il ne soit corrompu. En conséquence, il propose de corriger le texte en Vulgus autem tam candidatos quam coloratos uoco et avance trois arguments en faveur de cette conjecture :

  1. la phrase suivante fait explicitement référence à la couleur des vêtements ;
  2. Sénèque considère les adjectifs coloratus et pullatus comme synonymes23 ;
  3. il existe un parallèle avec Vit. 25.2, qui, dans la version qu’en donne Juste Lipse, présente la leçon candidatus24.
  • 25 Lipse, 1605, p. 233 (qui édite Vulgum autem tam chlamydatos quam coron(...)

20Dans son édition des œuvres de Sénèque (1605), Juste Lipse ajoute deux arguments25 :

  1. le port de la chlamys n’est pas une pratique romaine ;
  2. une Veneta editio uetus a la leçon coloratos.
  • 26 Gruter, 1594-1595, vol. 2, p. 131.
  • 27 Commentant Vit. 17.2, Gruter, 1591, Suspicionum extraordinariarum libe (...)

21Or, aucune des trois éditions vénitiennes n’édite coloratos, toutes ayant coronatos. D’où vient donc cette affirmation ? Lipse tire cet argument des Animaduersiones in Senecam de Gruter (vol. 2, 1595). Celui‑ci, tout en rejetant la conjecture candidatos, approuve la correction coloratos et affirme : « Et ce qui est sûr, c’est que ce coloratos se trouve explicitement à cet endroit dans une édition vénitienne qui a cent ans26. » L’editio Veneta à laquelle fait référence Gruter est celle de 1490 ou de 149227 (ou, à la rigueur, de 1503), mais il lui attribue un texte qu’elle n’a pas. Entre ses Electa (1580) et son édition des œuvres complètes de Sénèque (1605), Juste Lipse a sans doute lu les remarques de Gruter parues dans l’intervalle et y a vu une preuve en faveur de sa conjecture. C’est ainsi que l’erreur de Gruter s’est retrouvée dans le commentaire de Juste Lipse.

22Comme le montrent les différentes citations des Electa, la conjecture de Juste Lipse a eu une fortune immédiate (même si elle n’est pas toujours reprise): Godefroy la cite en 1590, Opsopoeus en 1592, Gruter en 1595, Muret en 1602 (citant lui‑même la note d’Opsopoeus) et dans le manuscrit C (xiiie siècle), en marge de Vit. 2.2, un annotateur (du xviie siècle ?) cite la conjecture de Lipse avec la référence aux Electa.

1.2.3. De Godefroy (1590) à Gronovius (1649)

  • 28 Godefroy, 1590b, p. 55.

23Dans son édition des œuvres de Sénèque (1590), Godefroy, qui cite, sans la reprendre, la conjecture de Lipse28, est le premier à tenter d’expliquer les termes transmis tam chlamydatos quam coronatos (Juste Lipse s’étant contenté de défendre sa conjecture). Il résume le passage de Sénèque ainsi :

  • 29 Godefroy, 1590a, t. 3, p. 103.

« Sont aussi considérés à cet égard comme uulgus ceux qui brillent avec leurs couronnes et leurs vêtements (qui coronis et uestimentis splendeant), afin que nous ne pensions pas qu’il faut rechercher le bonheur auprès de ceux qui sont les mieux vêtus, mais de ceux qui sont dotés d’un esprit plus divin. »29

24Godefroy ouvre un débat promis à un bel avenir : que désignent les termes chlamydati et coronati ? De toute évidence, pour Godefroy, les deux catégories se recoupent peu ou prou, et désignent des personnages d’un statut social élevé.

  • 30 Gronovius, 1649, p. 101-102.

25Un autre jalon important dans l’histoire de l’interprétation de Vit. 2.2 est le commentaire de Gronovius (1649), qui cherche aussi à rendre compte du sens de ces deux termes30 : il défend fermement la leçon des manuscrits, « qui n’aurait pas dû être troublée ». Le postulat de Gronovius est que Sénèque souhaite ménager son public en ne disant pas ouvertement qu’il l’inclut dans le uulgus : « cherchant à épargner les aristocrates romains (parcens proceribus Romanis), il a préféré exposer au mépris des Grecs, même ceux qui se distinguaient par leur vêtement orné ». Pour Gronovius, uulgus comprend donc les citoyens modestes habituellement englobés sous ce terme, mais aussi des personnages grecs, les chlamydati et les coronati. Les premiers seraient les soldats orgueilleux se distinguant du uulgus pris dans son sens ordinaire ; les seconds, supérieurs aux chlamydati eux‑mêmes, seraient les prêtres d’Asie et de Grèce qui portent une couronne et sont au sommet de la hiérarchie honorifique. Il s’agit là aussi de deux catégories sociales élevées.

  • 31 Dahlmann, 1972, p. 5 fait la même objection.
  • 32 Ruhkopf, 1797, p. 541 : Gronov. altius et contortius rem repetit.
  • 33 Pour une autre interprétation de Vit. 2.2, voir aussi Ferrarius, 1654, pars II, lib. 1, (...)

26Le mérite de l’interprétation de Gronovius est d’expliquer les termes transmis ; mais deux objections peuvent être faites à cette interprétation : son postulat n’a pas de justification31 ; elle est peut‑être excessivement compliquée32 : il n’est pas sûr que les Romains eux‑mêmes auraient pu comprendre que coronati désignait des prêtres grecs33.

1.2.4. Du xviiie siècle aux éditions modernes

27Deux ensembles de remarques, le premier d’ordre textuel et le second d’ordre interprétatif, peuvent résumer l’état de la critique.

  • 34 Listées par Hermes, 1905, p. 197.
  • 35 Fût-ce au prix d’une attitude méfiante. Ainsi, Hermes (ibid.) place une crux (...)

28Les éditeurs après Juste Lipse n’ont, dans l’ensemble, pas adopté sa conjecture, ce qui ne les a pas empêchés d’en proposer de nouvelles34, le dernier éditeur à corriger le texte étant M. C. Gertz (1886). Après lui, les éditeurs conserveront avec raison le texte transmis35.

29Concernant l’interprétation du texte, qui ne fait toujours pas consensus, les discussions ont porté sur les référents des participes chlamydati et coronati. Les jugements critiques peuvent être ramenés à deux grandes positions :

  1. les deux termes sont des antonymes, l’un désignant les personnes appartenant à une catégorie élevée, l’autre les citoyens modestes faisant partie, au sens propre, du uulgus; cependant, les critiques sont en désaccord pour savoir quel participe désigne quelle catégorie et comprennent les termes de manière différente :
    • (1a) chlamydati désigne des personnes de haute condition sociale, coronati des personnes de basse condition sociale :
      • P. Grimal (1969) : chlamydati désigne les personnages de tragédie (il cite Ep. 76.3136), coronati les personnages de comédie qui portent la couronne du banquet. Il glose : « les grands comme les simples bourgeois37 ».
      • Z. Yavetz (1969) : les chlamydati « étaient supérieurs, socialement, aux coronati, qui n’étaient bons qu’à être esclaves38 » ;
      • E. Baldassarre (2017) et F. Orpianesi (2019), parmi plusieurs interprétations, en proposent une s’inspirant directement de celle de P. Grimal39 ; F. Orpianesi ajoute l’interprétation suivante : la chlamyde est le manteau porté dans les cérémonies solennelles, tandis que la couronne est selon lui en usage parmi les classes populaires ;
    • (1b) chlamydati fait référence à des personnes de basse condition sociale ou sans distinction particulière tandis que coronati désigne des personnages particulièrement en vue :
      • Ruhkopf (1797) commente le passage ainsi : « les étrangers, qui sont sans distinction [= chlamydati], et les hommes illustres [= coronati], comme l’enseigne le sens lui‑même : les chlamydati, qui sont revêtus d’un vêtement d’origine étrangère et qui, pour cette raison, ne sont pas en vue, auxquels sont opposés ceux qui étaient décorés d’une couronne, par exemple les triomphateurs ». Il conclut par la glose suivante : « J’appelle “populace” les gens tout en bas [de la hiérarchie sociale] comme les gens tout en haut » (uulgum uoco: et infimos et summos)40;
      • A. Marastoni (1979) estime que chlamydati fait référence à tous les soldats (qui portent la chlamyde) et que coronati fait référence au petit nombre d’entre eux qui portent la couronne, comme les triomphateurs41 ;
      • E. Baldassarre (2017) et F. Orpianesi (2019) proposent également comme autre interprétation une semblable à celle d’A. Marastoni42 ;
    • (1c) P. Veyne propose une interprétation qui lui est tout à fait spécifique, sans référence à une hiérarchie : les porteurs de chlamyde (qu’il conçoit comme un manteau de pluie) sont les gens actifs tandis que les porteurs de couronne sont les gens inactifs qui festoient43.
  2. les deux termes désignent des personnes particulièrement distinguées n’appartenant pas au uulgus pris dans son sens usuel — l’identification du référent variant selon les critiques :
    • Godefroy (1590) et Gronovius (1649) vont dans cette direction ;
    • H. Dahlmann (1972) considère que les deux termes désignent des membres des plus hautes classes sociales44. S’opposant à l’interprétation de P. Grimal, il estime que le terme chlamydati ne fait pas spécifiquement référence aux acteurs de tragédie, mais aux membres de la plus grande noblesse portant un vêtement pourpre ; ce sont les conchyliati d’Ep. 62.345 et les purpurati d’Ep. 76.3146. H. Dahlmann cite aussi de nombreuses occurrences poétiques où la chlamyde est portée par des héros mythologiques. Les coronati ont reçu la couronne en tant que prix honorifique, et jouissent de la plus haute distinction parmi les chlamydati. Il ne faut pas établir de distinction trop stricte entre les deux ;
    • L. D. Reynolds (1977), G. Viansino (1990), G. Kuen (1994) approuvent l’interprétation de Dahlmann, G. Kuen voyant malgré tout dans le terme chlamydati une référence aux acteurs tragiques47 ;
    • M. De Pietro (2014) estime que les chlamydati sont ceux qui ont des positions sociales privilégiées, la chlamys étant envisagée comme symbole de pouvoir. Ce mot grec étant souvent lié à un contexte militaire, Sénèque vise peut‑être les grands généraux grecs comme Alexandre. Les coronati sont ceux qui ont obtenu la couronne en récompense d’actions militaires ou sportives de valeur48.

30Cette seconde lecture, qui établit une continuité sociale entre les deux termes, tend désormais à être la plus acceptée, surtout depuis la contribution d’H. Dahlmann, même si les derniers éditeurs italiens (E. Baldassarre, 2017 et F. Orpianesi, 2019) défendent toujours la première lecture.

  • 49 Esposito, 1988, p. 153-156. D’après lui, la chlamyde connaît des utilisations variée (...)

31Enfin, P. Esposito, dans l’article qu’il consacre à ce passage (1988), veut proposer une troisième voie entre celle de P. Grimal et celle d’H. Dahlmann et ne tranche pas vraiment49. Il s’intéresse moins au sens précis que Sénèque peut avoir donné à ces deux expressions qu’à leur portée générale : couronne et chlamyde ne sont qu’apparences extérieures recouvrant l’essence de la personne.

32Peut‑on trancher entre ces différentes interprétations, ou faut‑il se réfugier dans un non liquet prudent ?

2. Apollo fatidice, qui isti chlamydati aut coronati ? (Juste Lipse, Electa) Le sens littéral du passage

33Sans toujours reprendre les identifications précises jusque‑là proposées, notre analyse s’inscrira dans la seconde ligne interprétative, qui voit là deux catégories d’ordinaire exclues du uulgus. Nous reprendrons ici à nouveaux frais, avec des éléments qui n’ont pas été avancés jusqu’à présent, l’argumentation en faveur de cette hypothèse. Deux impératifs nous guideront : la cohérence de l’interprétation proposée au sein de l’œuvre de Sénèque ; l’intelligibilité de la phrase de Sénèque pour le public romain.

2.1. Le sens de chlamydati

34À part dans ce passage de Sénèque, l’adjectif chlamydatus n’est pas substantivé dans la langue latine. Les chlamydati ne sont donc pas une catégorie de personnes auxquelles il est couramment fait référence par ce terme.

35 2.1.1. Un autre emploi de chlamydatus chez Sénèque : un détour par Vit . 25.2

36La seule autre occurrence de chlamydatus attestée dans les manuscrits de Sénèque se trouve en Vit. 25.2 :

« Je préfère montrer ce que vaut mon âme en étant vêtu de la prétexte et de la chlamyde (praetextatus et chlamydatus) plutôt que les épaules nues. »

37Le sens de chlamydatus dans ce passage devrait éclairer le sens de chlamydatos en Vit. 2.2. Cependant, l’établissement du texte de Vit. 25.2 est controversé. Il est donc nécessaire, d’une part, de fonder la leçon chlamydatus en Vit. 25.2 ; d’autre part, de déterminer le sens de chlamydatus en Vit. 25.2. Pour éviter tout raisonnement circulaire, il faut établir ces deux points sans faire référence à Vit. 2.2.

  • 50 R : clamudatus ; V : clamidatus. D’autres manuscrits (non mentionnés par L. D. Reyn (...)
  • 51 E.g. Reynolds, 1977, p. 192 : praetextatus et †causatus†.
  • 52 Cette leçon (déjà défendue, en réalité, par Ferrarius, 1654, pars II, lib. 1, p. 4) (...)

38La leçon clamidatus est attestée par les manuscrits de la branche γ50, alors qu’A et β (suivis par la plupart des éditeurs51) donnent causatus, leçon qui ne fait pas sens. À l’inverse, la leçon clamidatus donne à la phrase un sens tout à fait satisfaisant et est parfaitement cohérente avec le praetextatus qui précède : il convient donc de l’adopter52.

  • 53 Sur les indifférents préférables, voir infra, 3.2.

39Conformément à la doctrine stoïcienne des indifférents préférables53, Vit. 25.1‑2 rappelle que le sage préférera être riche plutôt que pauvre, vivre dans une splendide maison plutôt que sous un pont, avoir un mobilier luxueux plutôt qu’un matelas de foin, être praetextatus et chlamydatus plutôt qu’aller les épaules nues. Le chlamydatus est donc l’aristocrate opulent.

40Cette seconde occurrence de chlamydatus, un terme rare, qui plus est au sein de la même œuvre, est très instructive. Elle indique vraisemblablement qu’en Vit. 2.2, chlamydati désigne des aristocrates au faîte de la hiérarchie sociale.

2.1.2. La chlamys chez Sénèque : Ep . 76.31

41Cette interprétation s’accorde parfaitement avec un passage des Lettres où Sénèque parle de la chlamys :

  • 54 Ep. 76.31 ; voir aussi Thy. 664 : une chlamyde brodée (chlamys picta)est accroché (...)

« Aucun de ces individus que tu vois habillés de pourpre, n’est heureux — pas plus que ceux auxquels les pièces attribuent sur scène sceptre et chlamyde. »54

  • 55 Étant donné que c’est l’attribut du personnage (le roi) et non pas de l’acteur tragique, il n’y a p (...)

42La chlamyde est ici l’attribut du roi55. Le lien entre chlamyde et personnage aristocratique est d’ailleurs sans doute assez spontané pour un lecteur romain, comme le suggèrent les usages de la chlamyde à Rome.

2.1.3. Chlamydati pour un lecteur romain : les usages de la chlamyde à Rome

  • 56 Saglio, 1887 ; Losfeld, 1991, p. 171-190 ; Hurschmann, 2006.
  • 57 Losfeld, 1991, p. 197-198.
  • 58 Ath. 12.53, 537e.
  • 59 Losfeld, 1991, p. 174 ; Hallett, 2005, p. 46-48. Plus généralement, pour la disti (...)
  • 60 Pour les usages de la chlamyde à Rome, voir Baroin, Valette, 2014.

43La chlamyde, manteau d’origine macédonienne ou thessalienne, fait l’objet d’usages variés en Grèce56 : elle est portée par les soldats, les voyageurs ou les chasseurs et n’indique pas en soi un rang social57. Sous l’influence d’Alexandre, qui portait d’ordinaire, y compris en dehors de ses activités militaires, une chlamyde pourpre58, cette dernière a acquis une signification nouvelle et est devenue le vêtement des souverains hellénistiques59. Qu’en est‑il à Rome ?60 Un parcours au sein des occurrences des termes chlamys et chlamydatus et des représentations figurées permet de distinguer trois grands emplois de la chlamyde :

  1. la chlamyde dans le cadre des palliatae : chez Plaute, le soldat ou l’étranger sont parfois désignés par le terme chlamydatus61 – ce qui correspond à l’usage initial de la chlamyde ;
  2. la chlamyde et les héros mythologiques : dans la poésie (en particulier épique) comme dans les tragédies à sujet grec (cf. Ep. 76.31), la chlamyde est le vêtement porté par les guerriers ou les rois de la mythologie62, voire par un dieu ;
  3. la chlamyde et les personnages historiques : imperatores, aristocrates, empereurs et membres de la famille impériale. La chlamyde est un signe de richesse : dans une hyperbole satirique, Horace affirme que Lucullus en possède cinq mille63. La chlamyde est un vêtement porté par certains imperatores romains, dans la lignée d’Alexandre et des autres souverains hellénistiques : Lucius Cornelius Scipion Asiaticus64 (lui‑même qualifié de chlamydatus: sa statue au Capitole, dite chlamydata, le représente en chlamyde), Sylla65 (qualifié de chlamydatus), Lucullus66 ont revêtu la chlamyde ; Pompée aurait même porté la chlamyde d’Alexandre lors de son triomphe sur Mithridate67. Au sein de la famille impériale, plusieurs exemples contemporains de Sénèque sont mentionnés par les historiens68 : Caligula a porté une couronne de chêne et une aurea chlamys69; Caesonia (maîtresse puis femme de Caligula) paraît souvent vêtue de la chlamyde70 ; Agrippine a également porté une aurata chlamys71. Au‑delà de la famille impériale, des aristocrates contemporains de Sénèque portent aussi la chlamyde (comme l’atteste l’occurrence de chlamydatus en Vit. 25.2) et certains sont représentés avec une chlamyde par l’iconographie72.

44En dehors des palliatae plautiniennes, dont l’action se passe en Grèce, le port de la chlamyde, qui a dû rester assez rare, est donc toujours à Rome le fait d’aristocrates et une marque exceptionnelle de prééminence sociale. Ces éléments vont dans le sens de notre interprétation de chlamydatus en Vit. 25.2. Étant donné que le début du De Vita beata s’inscrit dans un cadre politico‑social très nettement romain (référence aux comices en Vit. 1.5, au Sénat en Vit. 2.1, aux notions romaines de gratia et de potentia en Vit. 2.4), chlamydati désigne sans doute avant tout des porteurs romains de chlamyde (plutôt que des héros mythologiques, Alexandre ou d’autres souverains hellénistiques, même si ce n’est pas exclu) : des imperatores, des membres de la famille impériale, et, plus largement, un certain nombre d’aristocrates au sommet de la hiérarchie sociale.

2.2. Le sens de coronati

  • 73 Cic., Att. 14.19.3 (aristocrates ayant porté après la mort de César une couronne à l’i (...)
  • 74 Ce qui exclut l’interprétation de Yavetz, 1984, p. 202 n. 48 pour qui les (...)

45Si chlamydati désigne des aristocrates, qu’en est‑il de coronati ? Chez Sénèque, le participe est substantivé. Cet emploi substantivé se retrouve chez d’autres auteurs, mais avec un référent à chaque fois différent73. Le terme coronati ne renvoie donc pas dans la langue à une catégorie fixe de personnes, mais il s’agit dans tous les cas de personnes distinguées74.

46Les divergences entre commentateurs à propos du sens de coronati en Vit. 2.2 reviennent à des divergences à propos de la corona que portent les coronati. Pour y voir plus clair, il est nécessaire d’examiner les sens de corona chez Sénèque. Trois grands emplois se dégagent :

  1. corona désignant une couronne au sens propre :
    1. dans la plupart des emplois, la corona est une récompense militaire (corona ciuica décernée au soldat75 et à l’empereur76 ; corona muralis77 accordée au soldat ; corona naualis d’Agrippa78) ou sportive79 ;
    2. la corona comme accessoire du banquet80 ;
    3. la corona dont se pare en Grèce le sacrificateur81 ;
  2. corona désignant le public d’un procès ou d’une déclamation82 ;
  3. un sens physique technique : la corona est le halo lumineux entourant les astres83.
  • 84 Ben. 3.32.4 ; voir aussi Plin. 16.13-14 pour la gloire procurée par la corona.

47Les sens 2 et 3 ne sont pas en jeu dans le participe coronati. Le sens 1b n’est pas en faveur de l’interprétation de P. Grimal (pour qui les coronati sont les personnages de comédie portant la couronne du banquet, i.e. les « simples bourgeois ») : d’une part, Ir. 2.33 ne fait aucune référence au théâtre ; d’autre part, les personnages en question sont des aristocrates ; enfin, le contexte indique clairement qu’il s’agit d’un banquet (ce à quoi ne pense sans doute pas spontanément le public de Sénèque lisant coronati sans aucun élément contextuel pointant vers le banquet ; il en va de même pour le sens 1c). Chez Sénèque comme dans la langue latine, la corona est le plus souvent envisagée comme marque de distinction et récompense civique ou militaire, sens auquel pensera sans doute naturellement le lecteur romain lisant coronati. Les coronati sont donc les personnages distingués par leur mérite, qui sont au faîte de la hiérarchie honorifique et connaissent gloire et prestige : Sénèque souligne ainsi à quel point Agrippa est devenu insignis grâce à sa couronne navale84.

 

48Chlamydati et coronati visent donc tous deux des personnages distingués qui n’appartiennent pas au uulgus dans son sens courant, mais la distinction n’est pas du même ordre : les chlamydati sont distingués par le vêtement qu’ils ont choisi de porter, c’est‑à‑dire, in fine, par leur rang social et leur richesse ; les coronati sont distingués par une récompense qui leur a été accordée, c’est‑à‑dire, in fine, par leur valeur morale reconnue par la collectivité ; en reformulant Sénèque, on pourrait dire de nos jours : « J’appelle “populace” tant les gens habillés en Dior que ceux ayant reçu la légion d’honneur. »

  • 85 Voir Suet., Aug. 25.3 : Auguste a distribué des couronnes vallaires et murales à de (...)
  • 86 La plupart des couronnes sont attribuées à des officiers supérieurs de rang sénatorial (...)
  • 87 À partir de 19 av. J.-C. (dernier triomphe célébré par un membre de l’aristocratie sén (...)
  • 88 Ainsi, Caligula se promène avec une chlamyde et une couronne ; Agrippa a reçu la coron (...)

49Quel lien existe‑t‑il entre les chlamydati et les coronati ? S’ils se distinguent tous deux du uulgus dans son sens courant, en théorie les chlamydati et les coronati ne se recoupent pas nécessairement, et l’on peut être coronatus sans être chlamydatus (et inversement) : sous la République comme au début de l’Empire, un soldat du rang peut théoriquement recevoir une couronne pour son mérite85. Cependant, dans les faits, les coronati sont quasi exclusivement des aristocrates86 — que l’on songe à Agrippa, qui a reçu la corona naualis, aux triomphateurs arborant la corona triumphalis, aux empereurs portant la corona ciuica ou aux aristocrates ayant reçu les ornamenta triumphalia dont ils tirent grande gloire87. En pratique, les chlamydati et les coronati se recoupent donc dans une très large partie88. Il est d’ailleurs sans doute un peu vain de vouloir déterminer le référent exact de chlamydati et de coronati. Les deux termes ont vraisemblablement une extension assez large qui dépasse les porteurs de chlamyde et de couronne stricto sensu : les chlamydati et les coronati sont pris comme parangons hyperboliques de l’ensemble des aristocrates. En dernière instance, les deux termes visent donc les aristocrates plutôt que des aristocrates spécifiques.

50Comme nous allons le voir, deux éléments vont dans le sens de cette interprétation. D’une part, prendre des termes précis pour renvoyer plus largement à une catégorie sociale ou morale, au‑delà du référent stricto sensu, se retrouve ailleurs chez Sénèque. D’autre part, parmi les termes pouvant désigner des aristocrates, Sénèque a vraisemblablement choisi chlamydati et coronati moins pour leurs référents précis que pour leur forme et leur signifiant, qui permettent d’élaborer une définition du uulgus stylistiquement très travaillée.

2.3. Deux points problématiques : la corrélation tam… quam et la question du color uestium

  • 89 Gertz, 1874, p. 122 (qui s’oppose à l’interprétation de Gronovius ; voir supra, 1.2 (...)

51Cependant, la leçon tam chlamydatos quam coronatos et l’hypothèse selon laquelle les chlamydati et les coronati sont des personnes qui n’appartiennent pas au uulgus dans son sens courant ont fait l’objet de deux objections de la part de M. C. Gertz89, auxquelles il nous faut à présent répondre pour appuyer notre interprétation.

  • 90 Sur cette structure chez Sénèque, voir Gertz, 1874, p. 62-63.
  • 91 Remarquons que si M. C. Gertz corrige coronatos, c’est précisément parce qu’il cons (...)
  • 92 E.g. Vit. 8.1 et 15.6 (tam bonis quam malis, « tant aux bons qu’aux (...)

52M. C. Gertz n’accepte pas le texte transmis par les manuscrits et l’interprétation selon laquelle les chlamydati et les coronati sont des termes assez proches désignant tous deux des personnes d’ordinaire exclues du uulgus : son présupposé est que les particules tam… quam doivent mettre en corrélation deux termes antonymes90, le premier désignant des hommes honorables, le second des personnes appartenant aux basses couches sociales. Il suppose donc que coronatos n’est pas le terme originel91. De fait, dans la plupart des cas, la corrélation tam… quam rapproche un terme inattendu et un autre attendu92, si bien que l’on attendrait plutôt une définition comme : « J’appelle uulgus tant les personnes en haut [terme inattendu] que les personnes en bas [terme attendu] de la hiérarchie sociale » ou « tant les personnes en bas que les personnes en haut de la hiérarchie sociale ». Cependant, le présupposé de M. C. Gertz selon lequel tam… quam rapproche toujours des antonymes est contestable, car il arrive aussi que tam… quam mette en corrélation des termes assez proches, comme dans le passage suivant :

  • 93 Ben. 4.28.2.

« Tant le voleur (tam fur) que le parjure et l’adultère (quam periurus et adulter) reçoivent les distributions frumentaires. »93

53Tam… quam met ici sur le même plan des êtres ayant la même qualité morale. Cet exemple est particulièrement intéressant à deux titres. D’une part, les trois termes sont inattendus, contrairement à ce que pouvait laisser envisager l’usage le plus fréquent de la corrélation (e.g. tam fur quam bonus). Cet exemple soutient donc l’interprétation selon laquelle en Vit. 2.2 la corrélation met en balance deux termes inattendus qui désignent des personnes de même rang social. Il n’y a donc pas lieu de supposer que coronatos est une corruption. D’autre part, au‑delà de leur sens et de leur référent précis, les termes fur/periurus/adulter sont des exemples paradigmatiques d’êtres éthiquement blâmables, cités pour renvoyer de manière plus large à la catégorie générale des mali. C’est le même procédé en Vit. 2.2 : chlamydati et coronati renvoient de manière paradigmatique aux aristocrates en général.

54La seconde objection de M. C. Gertz est que la leçon tam chlamydatos quam coronatos ne fait pas allusion à la couleur des vêtements et ne permet donc pas d’expliquer la phrase qui suit la définition du uulgus et l’explicite :

  • 94 Vit. 2.2.

« Car je ne regarde pas la couleur des vêtements (color uestium) dont les corps sont revêtus. »94

  • 95 L’expression color uestium s’applique néanmoins beaucoup plus à chlamydati qu’à cor (...)

55Vêtement particulièrement luxueux, la chlamyde était très souvent pourpre, dorée ou brodée. La mention de la couleur des vêtements est donc claire pour le public romain95.

2.4. Le choix des uerba : une définition métonymique originale

  • 96 Mais le lien métonymique reste sous-entendu, d’où les difficultés d’interprétation de (...)
  • 97 Voir Ep. 62.3 : « J’emmène Démétrius, le meilleur des hommes, partout avec moi, et, sa (...)

56En désignant les aristocrates par les termes chlamydati et coronati, Sénèque donne du uulgus une définition dont la formulation, fondée sur la métonymie, est originale. La chlamyde et la couronne sont métonymiques du rang social et renvoient aux aristocrates en général96. Ce recours à la métonymie (où la mention d’individus portant un vêtement luxueux renvoie plus largement à l’ensemble des aristocrates) se retrouve d’ailleurs dans un autre passage de Sénèque à propos des conchyliati — ici aussi un adjectif substantivé97. En Vit. 2.2, à l’énoncé direct de la thèse stoïcienne selon laquelle les aristocrates sont des « insensés » (i.e. pour les stoïciens, tous les hommes, sauf les sages), Sénèque préfère la métonymie qui rend particulièrement imagé et frappant son propos.

57Ce travail d’élaboration stylistique à partir des positions philosophiques stoïciennes est aussi sensible dans la condensation permise par la substantivation d’un adjectif et d’un participe parfait (par opposition à deux relatives en ei qui…) d’une longueur comparable (quatre syllabes) et dans l’attention portée aux sonorités des termes (assonance initiale en c et homéotéleute en atos pour chlamydatos et coronatos et, plus largement, structure phonique de la phrase en chiasme : Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos uoco). Cette recherche stylistique est une preuve en faveur de la leçon chlamydatos et suggère que parmi les termes désignant des aristocrates, Sénèque a choisi chlamydati et coronati moins pour leurs référents exacts que pour les signifiants eux‑mêmes.

  • 98 Sénèque se distingue là de l’usage tacitéen du terme uulgus : voir supra, n. 4 – ce qu (...)

58Cette définition philosophique du uulgus est aussi originale en ce qu’elle inclut dans le uulgus des personnes qui, au sens courant du terme, n’y appartiennent pas – les membres de l’élite98.

3. Portée philosophique de cette définition du uulgus

3.1. Une redéfinition philosophique du uulgus

3.1.1. Rang social et qualité éthique de l’individu : les origines stoïciennes de cette redéfinition

  • 99 Voir Esposito, 1988, p. 154-156 et, parfois, Dahlmann, 1972 (en part. p. 6).
  • 100 Sur la traduction sénéquienne de φαῦλος, voir Armisen-Marchetti, 2009 (...)
  • 101 Voir Const. 19.2 (imprudentes (autre traduction de οἱ φαῦλοι) repris p (...)
  • 102 Sur ce point, voir notamment Armisen-Marchetti, 1996.
  • 103 À l’exception de trois passages, où il utilise le terme uulgus dans son sens social (...)

59Contrairement à ce que considèrent souvent les commentateurs99, ce passage ne vise pas directement à opposer les apparences à la réalité ou à dire que les signes extérieurs de richesse et de reconnaissance ne font pas le bonheur, ou encore que les aristocrates ne sont en réalité pas heureux (même si tous ces aspects sont effectivement présents). Le propos de Sénèque consiste à définir philosophiquement le uulgus en donnant au terme une signification éthique et non plus sociale. Vulgus ne signifie plus « citoyens des basses classes sociales » (sens social ordinaire), mais « ensemble des hommes, à l’exception des sages » – et ce indépendamment de leur rang social. Cette redéfinition a des origines stoïciennes. Pour les stoïciens, les hommes se divisent en deux catégories : d’un côté, les sages (aussi rares que le phénix) ; de l’autre, les « insensés », en grec οἱ φαῦλοι, que Sénèque traduit d’ordinaire par stulti100 : tous les hommes, à l’exception des sages. Par le terme uulgus, Sénèque désigne les insensés101. Fidèle à son souci d’éviter le jargon philosophique102, il choisit de traduire une notion technique par un terme latin usuel déjà existant, qui appartient au lexique politico‑social et qu’il charge d’une nouvelle signification (spécialisation du terme originel). Cette resémantisation éthique du substantif uulgus fait système chez Sénèque et se retrouvera dans l’ensemble de son œuvre103.

  • 104 Il ne faut cependant pas en conclure que Sénèque rejette la valeur éthique de tous l (...)

60Dans cette redéfinition éthique du uulgus, il y a toujours hiérarchie, mais la hiérarchie morale ne recoupe pas la hiérarchie sociale : les aristocrates, qui sont exclus du uulgus dans son sens social, font partie du uulgus dans son sens éthique – aux côtés, bien entendu, des gens qui sont d’ordinaire considérés comme appartenant au uulgus. Le seul élément qui fait qu’un individu n’appartient pas au uulgus moral, c’est la qualité de son âme et le fait d’être devenu sage. Autrement dit, l’idée au cœur de ce passage est que le rang social ne fait pas la valeur éthique d’un individu104 et, comme nous le verrons, que le jugement moral des aristocrates n’a pas plus de valeur que celui des gens du peuple.

3.1.2. Vulgus, populus, turba, multitudo

  • 105 Sur la turba, voir Arena, 2007 (étude comparée du terme chez Sénèque, Tacite et S (...)
  • 106 À une exception près (Prou. 4.1), plebs garde son sens technique (...)

61L’équivalence uulgus = stulti = οἱ φαῦλοι éclaire les rapports entre uulgus et les autres termes désignant le peuple ou la foule chez Sénèque – populus, turba105 et multitudo essentiellement106. Si ces termes peuvent avoir des connotations différentes (qui appartiennent à la langue latine elle‑même), le référent est à chaque fois identique : ce sont les insensés. C’est parce que Sénèque donne un contenu moral identique à tous ces termes qu’il peut passer de l’un à l’autre sans changement de sens : la question de leur délimitation sociale ne se pose plus. Après avoir parlé du populus (Vit. 1.4‑5), Sénèque utilise turba puis uulgus :

  • 107 Vit. 2.1-2.

« La preuve du pire, c’est la foule (turba). Cherchons donc […] ce qui nous met en possession d’une félicité éternelle — et non ce qui est prisé de la populace (uulgo), le pire interprète de la vérité (ueritatis pessimo interpreti). Mais j’appelle « populace »(uulgum) »107

  • 108 Breu. 1.1 est très représentatif de cette synonymie : Sénèque coordonne turba et (...)

62Ici, uulgus et turba sont synonymes (car coréférentiels) et renvoient aux insensés108.

3.2. Jugement du uulgus et valeur des choses

63Pourquoi, au début du De Vita beata, Sénèque éprouve‑t‑il le besoin d’expliciter aussi nettement qu’il inclut les aristocrates dans le uulgus ? Pour les stoïciens, le jugement des insensés, quelle que soit leur position sociale, est une forme d’ignorance :

  • 109 Sext. Emp., M. 7.432 = Log. 1.432 = SVF III.657.

[…] D’après eux [scil. les stoïciens], tout jugement d’un insensé est ignorance et le sage est le seul à savoir la vérité et à avoir une connaissance ferme du vrai109.

  • 110 Sur ce point, voir Long, Sedley, 2001, p. 210-222 (section 41 : « Le savoir et l’op (...)
  • 111 Sur ce point, voir Kidd, 1971 ; Cooper, Procopé, 1995, p. xvii-xxiii ; Long, Sedley (...)
  • 112 Cette idée est récurrente chez Sénèque : voir Prou. 5.1 (haec quae uulgus appetit [ (...)
  • 113 Voir Ot. 1.1 : « Dans une grande unanimité (magno consensu) ils nous (...)

64Bien que les insensés puissent donner leur assentiment à des représentations cataleptiques (représentations claires et distinctes portant en elles‑mêmes la marque de leur vérité), leur ignorance prend la plupart du temps la forme de l’opinion (δόξα), qui désigne l’assentiment faible et instable donné à une représentation qui n’est pas cataleptique, c’est‑à‑dire soit une représentation fausse, soit une représentation qui ne porte pas de manière claire et distincte la marque de sa vérité110. En tant qu’insensés, les aristocrates ont donc un jugement tout autant caractérisé par l’ignorance que celui du dernier des citoyens, alors même qu’ils prétendent incarner sagesse et réflexion et stigmatisent la sottise et l’irréflexion du uulgus ordinaire. Pour parvenir au bonheur, il ne faut donc pas prendre en compte ni ériger en norme le jugement des aristocrates sur la valeur des choses, car ce jugement, en l’occurrence, est faux. Dans le stoïcisme, les choses sont divisées en trois catégories : le bien (la vertu), les « indifférents » et les maux (les vices)111. Seule la vertu rend heureux ; seuls les vices rendent malheureux. Les indifférents sont les choses qui sont indifférentes du point de vue du bonheur. Les stoïciens divisent les indifférents en trois sous‑catégories : les « préférables », les « non‑préférables » et les indifférents complets (par exemple, avoir un nombre pair ou impair de cheveux). Les préférables (par exemple la santé ou la richesse) ne sont pas cause de bonheur – c’est la vertu et elle seule – mais le sage, s’il le peut, préférera être en bonne santé plutôt que malade, riche plutôt que pauvre. Les non‑préférables, à l’inverse, ne sont pas cause de malheur, mais le sage préférera ne pas être malade ou ne pas être pauvre. L’erreur du uulgus, c’est de ne pas saisir la distinction éthique fondamentale entre bien et préférables : aristocrates et citoyens des basses classes sociales croient que les préférables – argent, pouvoir, honneurs, réputation – assurent le bonheur112. Il existe à cet égard une unanimité de jugement au sein du uulgus, c’est‑à‑dire, in fine, de l’ensemble de la société113. Le rang social ne fait rien à l’affaire : l’aristocrate comme le citoyen appartenant aux couches populaires ont un jugement faux qui n’est qu’une forme d’opinion (δόξα) — d’où la caractérisation du uulgus comme « pire interprète de la vérité » (ueritatis pessimus interpres, Vit. 2.2). Dans le De Vita beata, Sénèque cherche à montrer que la seule chose qui nous met « en possession de la félicité éternelle » (Vit. 2.1), c’est la vertu, les préférables étant des possessions fluctuantes, extérieures à nous, « dons de la fortune » (Vit. 3.3, 21.4, 23.3) qui peut les reprendre à tout moment. Au début du traité, Sénèque juge donc nécessaire de disqualifier le jugement du uulgus en soulignant bien qu’il inclut dans le terme les aristocrates, pour substituer à ce jugement les dogmes stoïciens et convaincre l’individu désirant être heureux de prendre pour guide la nature, et non l’opinion commune.

65Un autre passage de Sénèque exprime très clairement l’idée que le jugement des aristocrates n’a pas plus de valeur que celui des gens du peuple :

  • 114 Le terme désigne ici le public disposé en cercle.
  • 115 Ep. 114.12.

« En tout cas, tu ne dois pas t’étonner que cette corruption soit reçue non seulement par le public en tenue négligée (a corona114 sordidiore) mais aussi par cette foule bien apprêtée (ab hac turba cultiore) ; ces hommes diffèrent entre eux par la toge, non par le jugement (togis inter se isti, non iudiciis distant). »115

66Ce passage présente deux points communs avec la définition du uulgus dans le De Vita beata : sur la forme, la position sociale est ici aussi évoquée d’une manière métonymique au moyen du vêtement ; sur le fond, Sénèque rappelle que le rang social ne dit rien de la qualité du jugement.

3.3. Définition du uulgus et paradoxes stoïciens

67Cette définition du uulgus n’est pas sans présenter des rapports étroits avec les « paradoxes stoïciens ». Ceux‑ci consistent en une affirmation au premier abord paradoxale quand les termes sont compris dans leur sens ordinaire ; le paradoxe apparent se dissout quand on donne aux termes leur sens technique propre au stoïcisme. Prenons le paradoxe suivant : « Tous les hommes sont des esclaves, seul le sage est libre. » Il n’y a paradoxe que quand on prend le terme esclave dans son sens courant, juridique (« personne juridiquement soumise à un maître ») ; quand on donne au terme esclave son sens stoïcien, éthique (« personne soumise à ses passions »), la proposition n’est plus paradoxale. Il y a alors glissement du champ d’application du terme en question.

68C’est ce qui est en jeu dans la définition du uulgus donnée par Sénèque. Cette définition (reformulable en : « tous les hommes appartiennent au uulgus, sauf les sages ») est un paradoxe si l’on s’en tient au sens social traditionnel du terme, car elle inclut les aristocrates dans le uulgus. Mais quand on comprend que uulgus a changé de champ d’application en devenant une notion éthique spécifique dépourvue de signification sociale (l’ensemble des insensés), le paradoxe se résout.

69Dans la formulation, la structure tam… quam obéit à une gradation : inclure les chlamydati, des aristocrates qui ne se distinguent que par leur rang social et leur richesse, dans le uulgus social est inattendu et paradoxal, mais s’explique quand on comprend que uulgus est en réalité une notion morale où le rang social n’a rien à voir ; en revanche, inclure dans le uulgus moral les coronati, des aristocrates dont la valeur a été reconnue par la collectivité, est encore plus inattendu. Sénèque conteste même la qualité éthique des aristocrates loués pour leur mérite : en réalité, les coronati sont des insensés distingués par d’autres insensés et le jugement de la collectivité, étant lui-même le fait d’insensés, n’a pas de valeur morale.

Conclusion

70L’étude de la tradition manuscrite a permis de fonder avec solidité la leçon tam chlamydatos quam coronatos, que certains commentateurs ont pu contester. Cette leçon est en outre corroborée par le fait qu’elle présente un sens très satisfaisant et très riche, pleinement en accord avec le reste des œuvres de Sénèque, et qu’elle offre une formulation métonymique stylistiquement très travaillée, mettant particulièrement en valeur la redéfinition paradoxale du uulgus que propose Sénèque. Avec cette redéfinition, Sénèque pousse son public à s’interroger sur le sens véritable du terme uulgus et à réinterpréter philosophiquement cette notion. Recourant à un lexique social pour exprimer une notion éthique, il donne au terme une signification morale (l’ensemble des insensés, i.e. tous les hommes sauf les sages) qui entraîne un élargissement de sa portée sociologique d’origine, les aristocrates appartenant désormais au uulgus. Il ne faut pas atténuer la provocation inhérente à cette resémantisation : en incluant les aristocrates dans le uulgus, Sénèque cherche à heurter et à piquer son public aristocratique, qui emploie d’ordinaire le terme avec un mépris condescendant vis‑à‑vis des classes inférieures. La réinterprétation sénéquienne du uulgus est donc un geste éminemment polémique.

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Notes

1 Allusion à la procédure de vote au Sénat : les sénateurs se déplacent du côté de celui qui a fait la proposition qu’ils veulent voir adoptée.

2 Vit. 2.1-2. Nous reprenons les textes de la CUF ; le ms. A, qui est suivi par les éditeurs modernes, a le masculin uulgum au lieu du neutre uulgus. Les traductions sont personnelles.

3 Sur le uulgus chez Sénèque, voir Motto, Clark, 1993 (essentiellement un résumé des affirmations de Sénèque), qui ne s’intéressent pas véritablement à ce passage ; pour une étude éclairante du peuple chez Sénèque d’un point de vue politique (mais en lien avec sa caractérisation morale), voir Flamerie de Lachapelle, 2005.

4 Sur le sens de uulgus, voir Hellegouarc’h, 1963, p. 514 (uulgus « désigne les électeurs des basses classes ») et Yavetz, 1984, p. 31 et p. 189-209 : tout en considérant que uulgus ne reçoit pas de définition sociologique (les auteurs employant d’après lui indistinctement populus, plebs, turba, multitudo et uulgus) et que uulgus est toujours porteur d’un jugement moral, il souligne que plebs et uulgus « désignent des gens qui n’appartenaient ni à l’ordo senatorius ni à l’ordo equester » (p. 207), ce qui constitue une forme de définition sociologique (certes, par la négative) excluant l’aristocratie du uulgus. Par ailleurs, Z. Yavetz s’appuie sur la définition de Sénèque donnée en Vit. 2.2 pour conclure que « quand les auteurs antiques parlent du uulgus […], il ne s’agit nullement d’une définition sociologique ou juridique » (p. 202). On peut cependant penser que l’historien étend abusivement la définition sénéquienne du uulgus à la signification de ce terme chez les autres auteurs latins et dans la langue en général, sans tenir compte de l’originalité de cette définition. Dans son étude serrée du vocabulaire tacitéen de la foule, Autin, 2019, p. 51-63 et p. 92-105 aboutit à la conclusion que uulgus renvoie aux citoyens de basse condition, qui n’appartiennent pas à l’élite, c’est-à-dire aux deux ordines. Même s’il convient de ne pas généraliser ce qui peut être propre à un auteur, force est de constater que « Tacite n’a pas non plus inventé ce sens précis de uulgus comme exclusivement populaire (et non socialement mixte) » (p. 58 n. 264). De fait, il s’agit du sens courant de uulgus dans la langue — sens social qui se retrouve aussi dans trois passages de Sénèque lui-même (voir infra,n. 103).

5 Si coronatus est bien le participe parfait de corono, chlamydatus n’est pas à proprement parler un participe, mais un adjectif formé à partir du substantif chlamys et du suffixe -atus. Ce suffixe, modelé sur le suffixe servant à former les participes parfaits, est utilisé pour indiquer le port d’un vêtement (voir aussi, par exemple, conchyliati, « les gens vêtus de pourpre » en Ep. 62.3 ; passage cité infra,n. 97) ; sur ce suffixe, voir OLD, s.v. -atus2. Pour simplifier, nous utiliserons parfois la formulation suivante : « les participes chlamydati et coronati ».

6 Avec parfois le masculin uulgum (comme dans A) au lieu du neutre. Les éditeurs donnent l’orthographe étymologique chlamydatos.

7 Pour la tradition manuscrite des Dialogi, voir Reynolds, 1968 et 1977, p. v-xix et Malaspina, 2021, p. 10-20.

8 Fickert, 1845, p. 148 est le premier à signaler cette particularité, mais ne fait pas de distinction entre les différentes mains ayant corrigé A.

9 Gertz, 1886, p. 214 ; Reynolds, 1977, p. 168.

10 Gertz, 1886, p. xvi ; Reynolds, 1977, p. xi-xii.

11 Gertz, 1886, p. xix ; Reynolds, 1977, p. xii.

12 De fait, la graphie du terme était très flottante dans les manuscrits. Pour Vit. 2.2, tous les manuscrits ayant la leçon clamidatos présentent cette graphie, mais en Vit. 25.2, certains manuscrits ont tantôt clamidatus tantôt clamudatus (voir infra, 2.1.1). Chez Plaute, les manuscrits ont tantôt chlamydatus, tantôt chlamidatus, tantôt clamydatus, tantôt clamidatus (parfois au sein d’un même manuscrit). En Ep. 76.31, les manuscrits ont tantôt clamydem tantôt clamidem. D’où A5 a-t-il tiré sa correction ? Soit de son propre fonds, soit par contamination à partir de γ (auxquels cas, comme clamidatos se retrouve dans C, P et Q, datés du xiiie siècle, il faut avancer la datation d’A5 au xiiie siècle, à une date antérieure à la copie de C, P et Q — ce à quoi rien ne s’oppose), soit par contamination à partir de β (dans ce cas, un copiste a remplacé au moment de la copie de β à partir de A chlamydatos par clamidatos, A5 ayant ensuite harmonisé A sur β).

13 Ce qui est dans les pratiques d’A5 ; voir Gertz, 1886, p. xix.

14 Sur ces pratiques, voir Gertz, 1886, p. xvi-xix.

15 E.g. Vit. 2.2 : uulgo (A5).

16 E.g. Vit. 1.1 : adpetamus corrigé en appetamus (app- in ras. A5).

17 Même si, en toute rigueur, la leçon de γ peut elle-même avoir été fautive.

18 La mention de ces deux variantes ne prétend pas à l’exhaustivité. Un travail de collation intégrale des manuscrits des Dialogi dépasserait de beaucoup le cadre de cette étude, pour laquelle nous avons consulté une quinzaine de manuscrits. Ces leçons (non répertoriées par Reynolds, 1977) sont mentionnées par Fickert, 1845, p. 148.

19 Pal. Lat. 1540 (xive s. ; sur la datation des manuscrits de la Vaticane non mentionnés par Reynolds, 1977, voir Buonocore, 2000). Gruter, 1594-1595, vol. 2, p. 131 est le premier à mentionner la variante clamitatos.

20 Urb. Lat. 340 (xve s.), Urb. Lat. 544 (xve s.). Damnatos résulte sans doute d’une mauvaise lecture de clamitatos (cl- pris pour d-, -it- pris pour -n-).

21 Avec des variantes orthographiques : clamidatos (Naples, 1475, fidèle à la graphie des manuscrits) et clamydatos (Venise, 1503).

22 Lipse, 1580, p. 97-98.

23 Lipse fait allusion à Vit. 7.3 : Virtutem […] conuenies, […] puluerulentam, coloratam […] (« Tu trouveras la vertu couverte de poussière, hâlée »). Mais dans la conjecture de Lipse en Vit. 2.2, coloratos ne désignerait pas le teint de la personne elle-même (comme c’est le cas en Vit. 7.3), mais ses vêtements ; voir Ferrarius, 1654, pars II, lib. 1, p. 4 : « Cependant, personne en latin n’appellerait coloratus un homme portant des vêtements sombres, puisque ce terme doit être employé plutôt au sujet des vêtements eux-mêmes ».

24 « Je préfère montrer ce que vaut mon âme en étant vêtu de la prétexte et en vêtement blanc (praetextatus et candidatus) plutôt que les épaules nues. » Telle est la version de Vit. 25.2 donnée par Lipse et couramment imprimée à son époque (mais différente de celle des éditions modernes ; nous discuterons de Vit. 25.2 infra, section 2.1.1).

25 Lipse, 1605, p. 233 (qui édite Vulgum autem tam chlamydatos quam coronam uoco. Cette version est celle donnée – sans explication – par Muret, 1585, p. 282.)

26 Gruter, 1594-1595, vol. 2, p. 131.

27 Commentant Vit. 17.2, Gruter, 1591, Suspicionum extraordinariarum liber singularis, c. xx [non paginé] fait aussi référence à la même editio Veneta centum annorum.

28 Godefroy, 1590b, p. 55.

29 Godefroy, 1590a, t. 3, p. 103.

30 Gronovius, 1649, p. 101-102.

31 Dahlmann, 1972, p. 5 fait la même objection.

32 Ruhkopf, 1797, p. 541 : Gronov. altius et contortius rem repetit.

33 Pour une autre interprétation de Vit. 2.2, voir aussi Ferrarius, 1654, pars II, lib. 1, p. 3-4 : les chlamydati sont tous les citoyens qui portent la lacerna (vêtement d’après lui identique à la chlamyde et ayant remplacé la toge) – y compris les citoyens les plus modestes portant une lacerna sombre teinte avec des couleurs bon marché.

34 Listées par Hermes, 1905, p. 197.

35 Fût-ce au prix d’une attitude méfiante. Ainsi, Hermes (ibid.) place une crux avant le passage.

36 Passage cité infra, 2.1.2.

37 Grimal, 1969, p. 29.

38 Yavetz, 1984, p. 202 n. 48 (à l’origine, on faisait porter une couronne aux prisonniers de guerre vendus aux enchères comme esclaves).

39 Baldassarre, 2017, p. 80-81 ; Orpianesi, 2019, p. 80-81.

40 Ruhkopf, 1797, p. 541.

41 Marastoni, 1979, p. 337 n. 5.

42 Baldassarre, 2017, p. 80-81 ; Orpianesi, 2019, p. 80-81.

43 Veyne, 1993, p. 232 n. 3.

44 Dahlmann, 1972, p. 3-8.

45 Voir infra, n. 97.

46 Voir infra, 2.1.2.

47 Reynolds, 1977, p. 168 ; Viansino, 1990, p. 112 et p. 551-552 ; Kuen, 1994, p. 63-64.

48 De Pietro, 2014, p. 348 n. 13 et 14.

49 Esposito, 1988, p. 153-156. D’après lui, la chlamyde connaît des utilisations variées, et le port de la couronne est encore plus large, dans les couches populaires comme dans les hautes classes sociales.

50 R : clamudatus ; V : clamidatus. D’autres manuscrits (non mentionnés par L. D. Reynolds) donnent aussi cette leçon (e.g. Vat. Lat. 2212, Urb. Lat. 340 et Urb. Lat. 544). Le premier à signaler la variante chlamydatus est Pincianus, 1536, p. 32r.

51 E.g. Reynolds, 1977, p. 192 : praetextatus et †causatus†.

52 Cette leçon (déjà défendue, en réalité, par Ferrarius, 1654, pars II, lib. 1, p. 4) est aussi celle retenue par Kuen, 1994, p. 286 (qui s’appuie néanmoins sur Vit. 2.2) ; Setaioli, 1998, p. 24 approuve également cette leçon.

53 Sur les indifférents préférables, voir infra, 3.2.

54 Ep. 76.31 ; voir aussi Thy. 664 : une chlamyde brodée (chlamys picta)est accrochée dans un recoin secret du palais des Tantalides.

55 Étant donné que c’est l’attribut du personnage (le roi) et non pas de l’acteur tragique, il n’y a pas lieu de voir en Vit. 2.2 une référence spécifique au théâtre, comme l’ont fait Grimal, 1969, p. 29 et Kuen, 1994, p. 64.

56 Saglio, 1887 ; Losfeld, 1991, p. 171-190 ; Hurschmann, 2006.

57 Losfeld, 1991, p. 197-198.

58 Ath. 12.53, 537e.

59 Losfeld, 1991, p. 174 ; Hallett, 2005, p. 46-48. Plus généralement, pour la distinction par le vêtement chez les souverains hellénistiques, voir Cournarie, 2016.

60 Pour les usages de la chlamyde à Rome, voir Baroin, Valette, 2014.

61 Poen. 620, 644 ; Ps. 963, 1101, 1139, 1143 ; Rud. 315a.

62 E.g. Ov., Mét. 14.345 (poenicea chlamys de Picus).

63 Hor., Ep. 1.6.40-44.

64 Cic., Rab. Post. 26 ; Val. Max. 3.6.2.

65 Cic., Rab. Post. 26 ;Val. Max. 3.6.3.

66 Plut., Luc. 28.1 dit que Lucullus portait une ἐφεστρίς, qui est un type particulier de chlamyde (Artém. 2.3 ; Ath. 5.14, 215b).

67 App., Mithr. 117.577.

68 Ces descriptions, qui ne sont sans doute pas sans parti pris, cherchent vraisemblablement à donner une image royale, voire orientalisante, de personnages très négativement jugés par les historiographes.

69 Suet., Cal. 19.2.

70 Suet., Cal. 25.5.

71 Tac., Ann. 12.56.3. Après la mort de Sénèque, Néron, de retour de Grèce, rentrera à Rome avec une chlamyde parsemée d’étoiles d’or et de multiples couronnes (Suet., Ner. 25.1).

72 Voir Hallett, 2005, p. 102-120 : e.g. une statue de C. Cartilius Poplicola à Ostie datée des années 40-30 av. J.-C. (p. 114, pl. 63) ; une statue colossale d’Agrippa datée d’environ 30 av. J.-C. (p. 111, pl. 59) ; un relief tombal de la via Appia (fin de la République ; p. 113, pl. 61). On pourrait ajouter les représentations où le manteau militaire est porté autour de la hanche et cache les parties génitales (hip-mantle, dont le modèle est le « général de Tivoli »;voir ibid., p. 120-137) ; e.g. le navarque de Cavenzano (p. 122, pl. 72). Sur le fait que le hip-mantle était sans doute appelé chlamys par les Romains, voir p. 132-137 et p. 334-335.

73 Cic., Att. 14.19.3 (aristocrates ayant porté après la mort de César une couronne à l’imitation de celui-ci, en son honneur) ; Liu. 10.47.3 (soldats couronnés pour leurs exploits) ; Suet., Dom. 4.8 (vainqueurs de concours sportifs). Ces références sont données par le ThLL, s.v. corono (voir substantiui uice coronatus, i).

74 Ce qui exclut l’interprétation de Yavetz, 1984, p. 202 n. 48 pour qui les coronati sont les esclaves vendus sub corona. Le participe coronatus (non substantivé) n’est d’ailleurs employé qu’exceptionnellement (et dans un texte archaïque) à propos d’un esclave mis en vente (Caton l’Ancien, cité par Gell. 6.4.5).

75 Ben. 1.5.6. La corona ciuica est une couronne de chêne décernée au citoyen ayant sauvé un autre citoyen dans une bataille ; sur les différentes couronnes, voir Maxfield, 1981, p. 67-81.

76 Clem. 1.26.5. À partir de son usage originel, la couronne civique, décernée à Auguste et à ses successeurs, est devenue la marque de la clémence impériale.

77 Ben. 1.5.6. La corona muralis est une couronne d’or représentant des remparts et des tours, décernée au premier soldat à franchir les murailles d’une ville attaquée.

78 Ben. 3.32.4. La corona naualis est une couronne d’or représentant des éperons, décernée au premier soldat à aborder le navire de la flotte ennemie.

79 Prou. 4.2 ; Ep. 78.16.

80 Ir. 2.33.4-5.

81 Marc. 13.1.

82 Breu. 20.3 ; Ir. 1.12.3, 2.7.3 ; Ep. 20.2, 114.12.

83 Nat. 1.2 (passim), 1.10, 1.14.1, 1.15.6-7, 7.12.8.

84 Ben. 3.32.4 ; voir aussi Plin. 16.13-14 pour la gloire procurée par la corona.

85 Voir Suet., Aug. 25.3 : Auguste a distribué des couronnes vallaires et murales à de simples soldats.

86 La plupart des couronnes sont attribuées à des officiers supérieurs de rang sénatorial ou équestre. C’est vrai sous la République, et encore plus sous l’Empire. Sans entrer dans le système complexe, progressivement codifié sous le Principat, des dona militaria, désormais attribués selon le rang (et non plus selon l’action accomplie), retenons que seuls les officiers de rang sénatorial ou équestre et les centurions recevaient d’ordinaire une (ou plusieurs) corona, les soldats du rang recevant torques, armillae et phalerae ; voir Maxfield, 1981.

87 À partir de 19 av. J.-C. (dernier triomphe célébré par un membre de l’aristocratie sénatoriale), la cérémonie du triomphe est réservée à l’empereur et à sa famille. Cependant, les généraux victorieux peuvent recevoir les ornamenta triumphalia ; voir Maxfield, 1981, p. 101-109 ; Beard, 2007, p. 68-70. Sur la gloire procurée par les ornamenta triumphalia, voir Eck, 2010, p. 242 (avec n. 7).

88 Ainsi, Caligula se promène avec une chlamyde et une couronne ; Agrippa a reçu la corona naualis et la statuaire le représente avec une chlamyde (voir supra et n. 72).

89 Gertz, 1874, p. 122 (qui s’oppose à l’interprétation de Gronovius ; voir supra, 1.2.3).

90 Sur cette structure chez Sénèque, voir Gertz, 1874, p. 62-63.

91 Remarquons que si M. C. Gertz corrige coronatos, c’est précisément parce qu’il considère implicitement que le terme renverrait à une catégorie d’ordinaire exclue du uulgus (ce qui rejoint notre interprétation).

92 E.g. Vit. 8.1 et 15.6 (tam bonis quam malis, « tant aux bons qu’aux méchants »), 23.5 (tam expensorum quam acceptorum, « tant des sommes dépensées que des sommes reçues »).

93 Ben. 4.28.2.

94 Vit. 2.2.

95 L’expression color uestium s’applique néanmoins beaucoup plus à chlamydati qu’à coronati.

96 Mais le lien métonymique reste sous-entendu, d’où les difficultés d’interprétation de cette définition du uulgus.

97 Voir Ep. 62.3 : « J’emmène Démétrius, le meilleur des hommes, partout avec moi, et, sans égards pour les gens vêtus de pourpre (conchyliatis), je parle avec lui dans sa semi-nudité (seminudo), je l’admire. » Là aussi, conchyliati désigne moins de façon précise les porteurs effectifs de pourpre (certains aristocrates) que les aristocrates en général.

98 Sénèque se distingue là de l’usage tacitéen du terme uulgus : voir supra, n. 4 – ce qui rappelle la nécessité de toujours interpréter ces définitions au sein de la pensée d’un auteur, sans les extrapoler à d’autres.

99 Voir Esposito, 1988, p. 154-156 et, parfois, Dahlmann, 1972 (en part. p. 6).

100 Sur la traduction sénéquienne de φαῦλος, voir Armisen-Marchetti, 2009 (qui ne mentionne cependant pas imprudens (voir n. suiv.) et n’étudie pas le lexique sénéquien renvoyant au peuple et à la foule).

101 Voir Const. 19.2 (imprudentes (autre traduction de οἱ φαῦλοι) repris par uulgus) ; Breu. 1.1 (distinction entre le uulgus et les philosophes, désignés par le syntagme clari uiri) ; Helu. 13.4 (opposition uulgus/sapiens) ; Ep. 5.6 (opposition entre nos (i.e. les progressants et philosophes authentiques) et ceteri, qui est ensuite repris par uulgus), 55.4 et 81.13 (opposition uulgus/sapiens ; en Ep. 81.13 uulgus est repris par stultus), 67.12 (opposition uulgus/magnus uir, entendu au sens moral) ; Nat. 1.praef.15 (opposition uulgus/philosophes). Sénèque exclut néanmoins du uulgus les philosophes et les proficientes (« progressants ») même si ceux-ci, au sens strict, ne sont pas encore parvenus à la sagesse et restent donc des insensés. Kuen, 1994, p. 65 considère aussi qu’en Vit. 2.2 uulgus renvoie aux stulti.

102 Sur ce point, voir notamment Armisen-Marchetti, 1996.

103 À l’exception de trois passages, où il utilise le terme uulgus dans son sens social usuel : Ir. 3.2.3 (opposition uulgus/principes), Breu. 13.5 (le uulgus a changé le nom de Messana en Messala),
Ep
. 104.31 (opposition plebs-omne uulgus d’un côté et optimates-ordo equester de l’autre). En
Ben. 1.2.1, uulgus apparaît dans un vers cité par Sénèque mais qui n’est pas de lui.

104 Il ne faut cependant pas en conclure que Sénèque rejette la valeur éthique de tous les aristocrates ni qu’il y a toujours opposition entre hiérarchie sociale et hiérarchie morale : témoin Caton le Jeune, aristocrate mais modèle du sage stoïcien pour Sénèque.

105 Sur la turba, voir Arena, 2007 (étude comparée du terme chez Sénèque, Tacite et Suétone) qui, en ce qui concerne Sénèque, n’inscrit cependant pas le terme dans la dichotomie stoïcienne fondamentale stulti/sages.

106 À une exception près (Prou. 4.1), plebs garde son sens technique traditionnel, soit que la plebs soit opposée aux patres, soit que le terme apparaisse dans des expressions consacrées (tribunus plebis, scitum plebis…).

107 Vit. 2.1-2.

108 Breu. 1.1 est très représentatif de cette synonymie : Sénèque coordonne turba et imprudens uulgus (hendiadyn) ; il s’agit d’un effet stylistique d’accumulation, et non pas d’une différence de référent (imprudens traduit ici aussi φαῦλος). Dans d’autres cas, l’effet recherché est la uariatio : en Ep. 7, Sénèque emploie tantôt turba, tantôt populus, tantôt multitudo. Sur la question de l’hendiadyn et de la synonymie, voir l’article de L. Autin dans ce même numéro.

109 Sext. Emp., M. 7.432 = Log. 1.432 = SVF III.657.

110 Sur ce point, voir Long, Sedley, 2001, p. 210-222 (section 41 : « Le savoir et l’opinion »).

111 Sur ce point, voir Kidd, 1971 ; Cooper, Procopé, 1995, p. xvii-xxiii ; Long, Sedley, 2001, p. 416-426 (section 58 : « Valeur et indifférence ») ; Courtil, 2015, p. 368-381.

112 Cette idée est récurrente chez Sénèque : voir Prou. 5.1 (haec quae uulgus appetit [= les préférables], quae reformidat [= les non-préférables]) ; Ep. 8.3 (quaecumque uulgo placent), 23.5 (haec quibus delectatur uulgus), 66.31 (illa quae […] uulgi sententia bona sunt), 72.7 (omnia quibus uulgus inhiat), 74.13 (omnia quae pro maximis uulgus optat),81.27 (ista, propter quae uulgus insanit), 98.1 (cetera quorum admiratio est uulgo), 98.13 (ista quae ut speciosa et felicia trahunt uulgum),118.7 (uulgo bona pro magnis sunt).

113 Voir Ot. 1.1 : « Dans une grande unanimité (magno consensu) ils nous recommandent les vices. »

114 Le terme désigne ici le public disposé en cercle.

115 Ep. 114.12.

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Table des illustrations

Titre A = Ambrosianus C 90 inf., fin xie s.C = Vaticanus Chigianus H.V. 153, xiiie s.P = Parisinus Latinus 15086, xiiie s.Q = Parisinus Latinus 6379, xiiie s.R = Vaticanus Latinus 2215, déb. xive s.V = Vaticanus Latinus 2214, xive s.
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Pour citer cet article

Référence papier

Fabien Pepino, « Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos uoco (Sénèque, Vit. 2.2) : une lecture philologique et philosophique d’une définition du uulgus »Pallas, 121 | 2023, 203-225.

Référence électronique

Fabien Pepino, « Vulgum autem tam chlamydatos quam coronatos uoco (Sénèque, Vit. 2.2) : une lecture philologique et philosophique d’une définition du uulgus »Pallas [En ligne], 121 | 2023, mis en ligne le 02 avril 2024, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/28983 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.28983

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Auteur

Fabien Pepino

Doctorant - Sorbonne Université
Rome et ses renaissances UR4081

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