Navigation – Plan du site

AccueilNuméros121Per populi nomen (Cic., Flacc., 9...Les dénominations du peuple dans ...

Per populi nomen (Cic., Flacc., 96).
Nommer le peuple romain en latin et en grec
(Ier s. av. – Ier s. apr. J.-C.)

Les dénominations du peuple dans l’Histoire romaine de Cassius Dion : des mots qui font la paire ?

Naming the people in Cassius Dio’s Roman History
Marion Bellissime
p. 183-201

Résumés

Cassius Dion choisit avec soin les termes qui désignent le peuple pour décrire l’évolution du régime politique romain à la fin de la République dans les livres 36 à 51 de l’Histoire romaine. Cette contribution met en lumière la cohérence des emplois sociologiques et surtout politiques du lexique : certains mots (δῆμος, πλῆθος) fonctionnent en binôme et illustrent la cohabitation des pouvoirs tandis que d’autres fonctionnent de façon antithétique pour donner à voir les conflits qui engendrent l’Empire, dans une gradation des emplois entre πλῆθος, ὅμιλος et ὄχλος. L’art lexical de Dion est encore plus visible dans les discours.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Nous ne dresserons pas un catalogue du lexique du peuple dans l’Histoire Romaine (voir Fre (...)
  • 2 Nous nous inscrivons méthodologiquement dans la lignée de M. Coudry (Coudry, 2016a (...)

1L’Histoire romaine de Cassius Dion est le fruit du travail d’un historien attentif aux questions institutionnelles et nourri de philosophie politique. Sénateur romain et consul (iiie siècle), Dion est un fin connaisseur du système, qu’il juge aussi à l’aune de sa réflexion sur les régimes. Ce double aspect de son écriture intervient dans ses choix lexicaux quand il est question de notions politiques, comme ici celle du peuple. La question n’est pas tant de savoir quels mots Dion emploie pour parler du peuple romain mais pour quelles raisons l’historien choisit tel mot dans chacun des contextes donnés1. Pour le dire autrement, il ne s’agira pas tant de présenter une traduction grecque du vocabulaire latin que d’analyser les stratégies rhétoriques à l’œuvre dans un texte précis2. Le lexique du peuple chez Dion est un lexique politique, qui se pare, en particulier en ce qui concerne la fin de la République, d’un sens polémique, à l’image du contexte historique. Nous nous en tiendrons pour la présente étude à la période comprise entre 67 et 29 av. J.-C., en raison du matériel disponible : seuls les livres 36 à 51 ont été transmis en tradition directe pour la période républicaine, les fragments des livres précédents constituent donc des passages moins assurés en termes de lexique et de contexte. Nous étudierons une période certes restreinte dans le temps (de la lex Gabinia au lendemain d’Actium) mais riche en événements politiques. En termes de lexique, les dénominations du peuple, tous vocables confondus, dépassent les 220 occurrences, ce qui démontre l’importance de cette thématique dans ces livres. Nous avons choisi d’étudier de façon synthétique les cinq termes le plus souvent utilisés par Dion pour nommer le peuple romain, et classés ici par fréquence décroissante : δῆμος (112 occurrences), πλῆθος (58), ὅμιλος (35), οἱ πολλοί (13) et ὄχλος (6). Nous signalerons aussi l’emploi par Dion des termes οἱ ἐν τῇ Ῥώμῃ, πάντες et des appellatifs Κυιρῖται ou πατέρες. Après une première partie descriptive, nous souhaiterions montrer que Dion fait un usage dynamique et signifiant de ces termes, en créant des schémas d’opposition ou en re-sémantisant certains mots. Nous consacrerons notre dernière partie aux discours que Dion fait tenir aux personnages politiques et qui illustrent là aussi le poids et la portée des choix lexicaux dans l’Histoire romaine.

1. Les désignations du peuple, lexique définitoire de la δημοκρατία

1.1. Le peuple au sens géographique

2Au sens de « ensemble des humains vivant en société sur un territoire déterminé », Dion évoque les Ῥωμαῖοι. Cet emploi s’explique en raison du contexte, souvent militaire : il s’agit de parler des forces en présence, les Romains et leurs adversaires, appartenant à un autre peuple. Le début du livre 39, consacré aux expéditions militaires de César contre les Belges durant l’année 57, en offre des exemples (39.1.1-2) :

  • 3 La traduction des extraits de l’Histoire romaine est celle de la CUF pour les livre (...)

« Les Belges en effet, dont les tribus nombreuses et mêlées vivaient sur les bords du Rhin, jusqu’aux rivages de l’Océan face à la Bretagne, et qui auparavant étaient soit liés aux Romains par un traité soit ne se préoccupaient guère d’eux, voyant les succès de César et craignant qu’il ne fît campagne contre eux aussi, firent bloc et, d’un commun accord à l’exception des Rèmes, se mirent à intriguer contre les Romains et se liguèrent contre eux en plaçant à leur tête Galba. »3.

3Pour parler spécifiquement du peuple de Rome, au sens de population habitant à Rome, Dion recourt à l’expression οἱ ἐν τῇ Ῥώμῃ ὄντες. On la trouve dans le passage suivant, qui renvoie à la période suivant la victoire d’Octave à Pérouse (48.16.1) :

Τότε δὲ τήν τε εἰρηνικὴν ἐσθῆτα οἱ ἐν τῇ Ῥώμῃ ὄντες ἀνέλαβον (ἐκδεδυκότες γὰρ αὐτὴν ἄνευ ψηφίσματος ἀνάγκῃ τοῦ δήμου ἦσαν).

« Pour lors, les habitants de Rome reprirent leur vêtement de paix (ils l’avaient enlevé sans décret sous la pression populaire). »

4Ce passage est intéressant car apparaît une distinction entre la population habitant effectivement à Rome et le peuple en tant que groupe constitué doté d’un pouvoir politique, le δῆμος. Ici, en raison de tensions exacerbées, le peuple a pu exercer un pouvoir décisionnel et imposer une règle à l’ensemble des habitants sans passer par la voie traditionnelle (ἄνευ ψηφίσματος).

1.2. Le peuple au sens politique

5Quand l’ensemble des individus soumis aux mêmes lois et aux mêmes institutions exerce ses droits politiques et forme une communauté civique, le peuple est donc désigné par le terme δῆμος dans l’Histoire romaine. Δῆμος renvoie aux citoyens romains. La formule latine Senatus Populusque Romanus est en ce sens traduite par le couple ἡ βουλὴ καὶ ὁ δῆμος. On en trouve plusieurs exemples dans les livres 36 à 51, soit sous la forme d’une coordination stricte soit dans des parallélismes de construction qui mettent en évidence la collaboration des deux instances.

6Ainsi, les vétérans envoyés par Octave pour régler le conflit qui l’oppose à Fulvie et à Lucius Antonius devaient s’exprimer devant le Sénat et le peuple (48.12.1) :

Καὶ μετὰ τοῦτο ἐς τὴν Ῥώμην ἐκεῖνοι πλήθει πολλῷ, ὡς καὶ τῷ δήμῳ τῇ τε βουλῇ κοινωσόμενοί τι, συνελθόντες.

« Ensuite, ces derniers se rassemblèrent en grand nombre à Rome, sous prétexte de faire une communication au peuple et au Sénat. »

7L’exemple suivant, qui décrit l’ensemble des habitants de Rome prêts à accueillir Octave vainqueur d’Antoine, montre bien la distinction établie entre le peuple citoyen et le reste de la population (51.19.2), avec d’un côté le peuple et le Sénat et de l’autre les femmes et les enfants, séparés du groupe civique par la préposition μετά :

Καὶ τὴν βουλὴν τόν τε δῆμον μετά τε τῶν γυναικῶν καὶ μετὰ τῶν τέκνων ἀπαντῆσαι ἔγνωσαν.

« On décida qu’iraient à sa rencontre lors de son entrée dans la Ville, les Vestales, le Sénat et le peuple avec femmes et enfants. »

  • 4 37.20.6 ; 39.9.1 ; 39.33.1 ; 39.55.2 ; 40.66.2 ; 45.20.2 ; 46.39.1 ; 46.52.3 ; 46.5 (...)

8Si l’équivalent de la formule SPQR est rarement présente dans le texte, le couple politique que forment peuple et Sénat apparaît fréquemment dans une construction reposant sur une coordination renforcée (positive ou négative). À titre d’exemple, Pompée licencie son armée sans aucun vote du Sénat et du peuple (μήτε τῆς βουλῆς μήτε τοῦ δήμου ψηφισαμένου τι περὶ αὐτῶν) après la mort de Mithridate (37.20.6) ou Cicéron remercie le Sénat et le peuple (χάριν τῇ τε βουλῇ καὶ τῷ δήμῳ) à son retour d’exil (39.9.1). Les exemples sont nombreux4. C’est le terme βουλή qui est le plus souvent employé pour dire « Sénat » mais on trouve également les termes συνέδριον (48.13.6) et γερουσία (46.41.5). L’action complémentaire des deux instances civiques est également visible dans d’autres passages, comme ici le vote qui permet le retour de Cicéron (39.8.2) :

Καὶ οὕτωςἥ τε γερουσία κατελθεῖν τὸν Κικέρωνα, […] προεβούλευσε· καὶὁ δῆμος […], ἐψηφίσατο.

« Le Sénat proposa le rappel de Cicéron et le peuple vota la proposition. »

9Ces occurrences présentent, là encore, un lexique varié concernant le Sénat (γερουσία, βουλευτής, βουλή) mais ce n’est pas le cas du peuple : quand il s’agit des comices, le mot employé est toujours δῆμος. La composante institutionnelle, politique, décisionnaire, du corps civique qualifié de δῆμος est confirmée par l’emploi conjoint du champ lexical du vote (dans un contexte le plus souvent politique mais parfois aussi judiciaire) : ἐκκλησία (38.6.1), διαψήφισις (38.13.4), κύρωσις (38.13.5), ψηφίζομαι (38.13.6), αἱροῦμαι (38.3.3 ; 39.32.3), κατάγνωσις (38.14.4), χρηματίζω (39.65.2), συμβουλεύω (39.35.1 ; 41.36.1), ἀποδείκνυμι (43.14.5 ; 43.33.1 ; 46.45.3), αἵρεσις (44.53.7). Les moments de dysfonctionnement des institutions politiques républicaines confirment également cet emploi du mot δῆμος, associé ici à ψήφισμα (39.55.2) :

Τοσοῦτον γὰρ αἵ τε δυναστεῖαι καὶ αἱ τῶν χρημάτων περιουσίαι καὶ παρὰ τὰ ψηφίσματα τά τε τοῦ δήμου καὶ τὰ τῆς βουλῆς, ἴσχυσαν.

« L’influence des Grands et la profusion de l’argent l’emportèrent sur les décrets du peuple et du Sénat. »

  • 5 δῆμος apparait quatre fois dans la suite immédiate du texte pour évoquer une indign (...)
  • 6 Dion relève aussi des moments où le peuple peut faire plier les imperatores, comme (...)
  • 7 Bellissime, 2016a.

10Dans ce passage, qui renvoie aux menées de Gabinius et de Pompée qui restaurent l’autorité de Ptolémée contre l’avis des Romains5, on devine le lien intrinsèque entre fonctionnement régulier des instances issues du peuple et le régime républicain, soit dans les termes de Cassius Dion entre δῆμος et δημοκρατία. En effet, cet extrait oppose le peuple et le Sénat aux δυναστείαι, nom donné par Dion aux épisodes de pouvoir absolu qui vont devenir la norme et mener à la fin de la République6. Le δῆμος chez Cassius Dion, en tant qu’ensemble de la communauté civique (37.24.1 ; 37.29.5 ; 37.34.3 ; 39.38.2 ; 39.39.1 ; 43.20.3 ; 43.22.1 ; 43.24.1 ; 44.50.1 ; 45.3.2 ; 47.2.3), est en effet mis au centre du système républicain, ce qui explique pourquoi Dion emploie toujours le mot δημοκρατία pour parler de la République7. Ainsi, les soldats qui s’adressent à César après Thapsus le mettent en garde (43.20.3) et opposent l’illégalité de son pouvoir au pouvoir de décision du peuple :

Τοῦτο δὲ αὐτοῖς ἐβούλετο δηλοῦν ὅτι, ἂν μὲν ἀποδῷ τῷ δήμῳ τὴν αὐτονομίαν […], καὶ κριθήσεται ἐφ’ οἷς ἔξω τῶν νόμων εἰργάσατο.

« Ils voulaient montrer que si César rendait au peuple son pouvoir de décision […] il serait accusé pour toutes les actions qu’il avait commises en dehors de la légalité. »

  • 8 Sur l’importance de la liberté, et en particulier de la liberté de parole, dans la (...)

11Δῆμος est associé ici à la notion d’αὐτονομία ; un peu plus loin, pendant le conflit entre Antoine et Octave qui met en danger la République, δῆμος est associé cette fois à deux autres concepts clés de la δημοκρατία, ἐλευθερία (47.32.2) et παρρησία (47.39.2)8.

Τήν τε ὑπὲρ τῆς τοῦ δήμου ἐλευθερίας γνώμην μηδὲ τότε ἐξιστάμενοι.

« Brutus et Cassius n’avaient toujours pas renoncé à défendre la liberté du peuple. »

Ὅθεν οὐδ´ ἀνέκυψεν ἔτι πρὸς ἀκριβῆ παρρησίαν ὁ δῆμος καίπερ ὑπ´ οὐδενὸς ἀλλοτρίου ἡττηθείς.

« À partir de ce moment-là, le peuple ne releva même plus jamais la tête pour réclamer une authentique liberté d’expression, bien qu’il n’eût été vaincu par aucun élément allogène. »

12La conclusion est inéluctable : sans liberté, le peuple devient esclave. Le mot δῆμος revêt tout son sens au moment où il se vide de substance dans les faits (50.1.1 et 2) :

Ὁ δὲ δῆμος ὁ τῶν Ῥωμαίων τῆς μὲν δημοκρατίας ἀφῄρητο […] ; ὁ δῆμος ἀκριβῶς ἐδουλώθη.

« Le peuple romain avait été privé de son régime démocratique […] ; le peuple fut strictement réduit en esclavage. »

1.3. Le peuple au sens sociologique

  • 9 Le Dictionnaire étymologique de la langue latine signale que le mot latin plebs (...)

13Le peuple, c’est aussi l’ensemble des personnes qui n’appartiennent pas aux classes dominantes d’une société. À Rome, ce sens est éminemment politique puisque cette partie de la population s’est constituée en groupe doté de pouvoirs de décision, la plèbe. Même si les contours et les prérogatives de ce groupe n’ont cessé d’évoluer au cours de la République, Dion utilise depuis le début pour la plèbe le terme πλῆθος9, et jusqu’à la fin de la République. Dans son acception sociologique, le mot est employé pour distinguer, quand il le faut, plébéiens et patriciens, comme c’est le cas à propos de Clodius, dont Cicéron veut dénoncer le changement de statut (39.11.2) :

Τὴν γὰρ ἐσφορὰν τοῦ φρατριατικοῦ νόμου, παρ’ ἣν ἐκ τῶν εὐπατριδῶν ἐς τὸ πλῆθος ἐπεποίητο, διαβάλλων…

« En critiquant la proposition de loi curiate qui avait fait passer son ennemi des patriciens à la plèbe… »

  • 10 Signalons ici que Dion a recours une fois au terme δῆμος en lieu et place de πλῆθος (...)

14Le couple εὐπατρίδης-πλῆθος apparaît dans d’autres passages (42.29.1 ; 49.43.6), précisément pour évoquer les hommes qui changent d’ordre. Par ailleurs, le terme πλῆθος est employé dans le triptyque plèbe, chevaliers, sénateurs et il s’oppose dans ce cadre aux termes βουλή ou γερουσία d’une part et ἱππεύς de l’autre, comme dans l’exemple suivant (38.12.4)10 :

Οὐχ ὅτι τοῦ πλήθους, ἀλλὰ καὶ τῶν ἱππέων τῆς τε βουλῆς, παρ´ οἷσπερ που καὶ ὁ Κικέρων πλεῖστος ἐφέρετο.

« Clodius entreprend de se concilier non seulement la plèbe mais aussi les chevaliers et les sénateurs auprès desquels Cicéron jouissait d’une grande considération. »

15Le terme πλῆθος cependant est surtout utilisé par Dion pour désigner la plèbe sous son aspect politique : on retrouve par exemple le lexique du vote (41.38.3 : « ἀξιοῦντος » ; 42.20.4 : « ἀρχαιρεσίαι ») comme pour δῆμος. Moins employé que δῆμος, on trouve tout de même πλῆθος à plus de cinquante reprises, et il s’en distingue clairement : Dion différencie bien par exemple les magistratures de la plèbe des autres (« τάς τε γὰρ ἀρχὰς […] καὶ τὰς τοῦ πλήθους », 43.45.1 ; voir aussi 43.47.1). L’emploi est précis car il est associé aux tribuns de la plèbe : dans ces cas-là, c’est le mot πλῆθος (ou un synonyme comme on le verra plus loin) auquel Dion a systématiquement recours, et non δῆμος, ce qui marque dans le lexique la différence entre conciles plébéiens et comices. C’est le cas au moment des débats sur la lex Gabinia attribuant des pouvoirs extraordinaires à Pompée (36.24.4) :

Καὶ αὐτῶν οἱ μὲν ἄλλοι φοβηθέντες τὸ πλῆθος, οὐδὲν ἀντεῖπον· Λούκιος δὲ δή τις Τρεβέλλιος, καὶ Λούκιος Ῥώσκιος, ἐτόλμησαν μέν.

« Redoutant la plèbe, [les tribuns de la plèbe] ne manifestèrent aucune opposition, à l’exception d’un certain Lucius Trebellius et de Lucius Roscius, qui eurent cette audace [de mettre leur veto]. »

16C’est le cas également quand il est question des manœuvres de Clodius et de ses opposants au sein des tribuns (38.16.5 ; 38.30.4 ; 39.6.2 ; 39.7.2) ou quand il est fait explicitement mention d’un tribun de la plèbe, comme Gallus (39.35.3), Curion (40.66.5), Dolabella (42.31.1), Egidius Marullus et Caesatius Flavius (44.9.3), Lucius Antonius (45.9.1), Publius Titius (46.49.1) ou Tiberius Canitius (48.14.4).

17La plèbe, actrice politique, est donc courtisée pour son pouvoir d’approbation, par César par exemple (37.37.2 ; 38.1.1 ; 38.4.5 ; 38.5.3 ; 38.8.4 ; 40.50.5 ; 40.51.1 ; 40.60.2), ou utilisée pour faire pression, à l’image de Caton qui souhaite faire révéler au peuple un oracle sibyllin concernant Ptolémée (39.15.4). Pour cela, il amène les prêtres devant la foule pour les contraindre à parler :

Ὅσῳ γάρ τοι μᾶλλον οὐκ ἐδόκει σφίσιν ἐξεῖναι τοῦτο,τὸ πλῆθοςἔσχε. 

  • 11 Traduction CUF modifiée.

« Plus [les prêtres] estimaient ne pas en avoir le droit, plus la plèbe se montrait insistante11. »

  • 12 On trouve d’autres emplois de οἱ πολλοί au sens de partie majoritaire du peuple en (...)

18On y retrouve aussi l’idée de foule majoritaire qui permet de faire basculer une situation ; cependant, dans la mesure où le groupe est mené par un tribun, la traduction par « plèbe » et non par « foule » (traduction CUF) est également possible. Toutefois, la connotation de nombre portée par πλῆθος est sans doute sensible par Dion : πλῆθος et οἱ πολλοί sont semblablement opposés à la δυναστεία dans les deux exemples suivants12, et l’on peut en ce sens y déceler un rapport de synonymie :

37.21.2 : Ἤσκει δὲ τὰ τοῦ πλήθους ἀκριβῶς, καὶ ἕνα μὲν ἀνθρώπων οὐδένα ἐθαύμαζε, τὸ δὲ δὴ κοινὸν ὑπερηγάπα, καὶ πᾶν μὲν τὸ ὑπὲρ τοὺς ἄλλους πεφυκὸς ὑποψίᾳ δυναστείας ἐμίσει, πᾶν δὲ τὸ δημοτικὸν ἐλέῳ τῆς ἀσθενείας ἐφίλει.

« [Caton] prenait grand soin de défendre les intérêts de [la plèbe] et, refusant d’admirer quiconque en particulier, il était profondément dévoué au bien public ; tout homme qui s’était élevé au-dessus des autres, il le détestait parce qu’il le soupçonnait de rechercher un pouvoir absolu, tandis qu’il chérissait toute personne du petit peuple, prenant en pitié sa faiblesse. »

44.35.1 : Οἵ τε πολλοὶ ἔχαιρον τῆς δυναστείας τοῦ Καίσαρος ἀπηλλαγμένοι.

« La majorité se réjouissait d’être délivrée du pouvoir absolu de César. »

19On retrouve, dans cette même opposition πλῆθος-δυναστεία et οἱ πολλοί-δυναστεία, la définition du régime romain comme une δημοκρατία dans le vocabulaire de Dion, qui la justifie par l’importance du rôle politique du peuple opposé au pouvoir d’un seul homme, mais cette fois dans sa composante majoritaire, c’est-à-dire le πλῆθος. La portée politique des mots du peuple dans les livres de Dion s’en trouve donc renforcée.

20Une lecture attentive montre cependant que le terme de πλῆθος est concurrencé par un synonyme, rarement usité en ce sens par les autres historiens romains de langue grecque, ὅμιλος.

1.4. Émergence d’un troisième terme dans les écrits de Dion

21Plusieurs passages témoignent d’une synonymie entre πλῆθος et ὅμιλος : ces termes sont utilisés l’un pour l’autre dans des extraits très resserrés.

22Au sens sociologique d’abord, ὅμιλος apparaît par exemple juste après le passage cité plus haut dans lequel Clodius espère se concilier les trois ordres. En 38.12.4, on trouvait l’expression « οὐχ ὅτι τοῦ πλήθους, ἀλλὰ καὶ τῶν ἱππέων τῆς τε βουλῆς », alors qu’en 38.13.1 on lit cette fois « τήν τε βουλὴν καὶ τοὺς ἱππέας τόν τε ὅμιλον » dans une phrase quasi similaire mais avec un effet de chiasme :

Ὁ οὖν Κλώδιος ἐλπίσας αὐτὸν διὰ ταῦτα, ἂν τήν τε βουλὴν καὶ τοὺς ἱππέας τόν τε ὅμιλον προπαρασκευάσηται, ταχὺ κατεργάσεσθαι, τόν τε σῖτον προῖκα αὖθις διένειμε.

« Clodius, qui espérait en finir rapidement avec lui s’il se conciliait d’abord le Sénat, les chevaliers et la plèbe, fit à nouveau distribuer gratuitement le blé. »

23Le passage suivant permet peut-être de comprendre l’une des raisons pour lesquelles Dion choisit ὅμιλος. Il ne pouvait pas employer πλῆθος pour parler de la plèbe car il utilisait déjà ce mot dans son sens quantitatif (« une multitude ») et a donc choisi son synonyme (46.33.5) :

Ἀμέλει καὶ τότε οἱ ὕπατοι ἀμφότεροι καὶ ἐκ τοῦ ὁμίλου πάμπολυ πλῆθος, τὸ μὲν ἐν τῷ παρόντι τὸ δὲ καὶ μετὰ ταῦτα, τῶν τε ἱππέων καὶ τῶν βουλευτῶν πολλοί.

« Et effectivement, à cette époque, la mort frappa les deux consuls, une multitude de gens du peuple, soit immédiatement soit plus tard, ainsi que de nombreux chevaliers et sénateurs. »

24Le terme est aussi employé au sens de « groupe des plébéiens » et opposé à « patriciens », comme précédemment πλῆθος, toujours dans le cas de Clodius et dans le même paragraphe que celui cité plus haut (39.11.2) :

Τῆς μεταστάσεως αὐτοῦ τῆς ἐς τὸν ὅμιλον παρανόμως γεγενημένης…

« Dans la mesure où son transfert à la plèbe avait été illégal… »

  • 13 Voir 36.42.2 ; 43.25.2 ; 48.43.1.

25La liste de ces emplois sociologiques n’est pas exhaustive13. Comme pour πλῆθος, le terme se charge d’un sens politique et ὅμιλος alterne aussi avec πλῆθος au sens de plèbe réunie en concile ou haranguée par un tribun de la plèbe (36.30.3 ; 36.38.4 ; 37.21.1 ; 38.4.3 ; 40.49.2 ; 45.12.4), très souvent dans des rapports de co-occurrence (36.23.5 ; 38.1.2 ; 38.5.3 ; 38.17.1 ; 39.15.4 ; 39.29.1 ; 45.6.3 ; 48.53.4-6) : des raisons stylistiques – éviter les répétitions – semblent expliquer le choix d’un autre terme. Le cas du plébiscite attribuant ses provinces à César illustre la synonymie entre πλῆθος et ὅμιλος opposés à deux mots, synonymes eux aussi, γερουσία et βουλή (38.8.4-5) :

Ἐσηγήσαντο ὅσα ἠθέλησε καὶ κυρωθῆναι ἐποίησαν, οὐκ ἐν τῷ πλήθει μόνον ἀλλὰ καὶ ἐν αὐτῇ τῇ γερουσίᾳ. τε γὰρ ὅμιλος τοῦ τε Ἰλλυρικοῦ καὶ τῆς Γαλατίας τῆς ἐντὸς τῶν Ἄλπεων ἄρξαι αὐτῷ μετὰ τριῶν στρατοπέδων ἐπὶ ἔτη πέντε ἔδωκε, καὶ ἡ βουλὴ τήν τε Γαλατίαν τὴν ἐπέκεινα τῶν ὀρῶν καὶ στρατόπεδον ἕτερον προσεπέτρεψε.

  • 14 Traduction CUF modifiée.

« D’autres [= les soutiens de César] proposaient les mesures qu’il avait voulues et les faisaient voter, non seulement par la plèbe mais aussi par le Sénat lui-même. Ainsi la plèbe lui accorda pour cinq ans le commandement en Illyrie et en Gaule Cisalpine avec trois légions et le Sénat lui confia en outre la Gaule Transalpine et une autre légion14. »

26On retrouve ὅμιλος employé comme πλῆθος au sujet des prérogatives de la plèbe distinctes de celles du peuple (37.37.1) :

Καὶ τὰς αἱρέσεις τῶν ἱερέων, γράψαντος μὲν τοῦ Λαβιήνου σπουδάσαντος δὲ τοῦ Καίσαρος, ἐς τὸν δῆμον αὖθις ὁ ὅμιλος παρὰ τὸν τοῦ Σύλλου νόμον ἐπανήγαγεν, ἀνανεωσάμενος τὸν τοῦ Δομιτίου.

« Le choix des prêtres, sur la proposition de Labienus, avec le soutien de César, fut à nouveau confié au peuple par la plèbe, contrairement à la loi de Sylla, mais en réactivant celle de Domitius. »

27Ces derniers exemples témoignent d’un fonctionnement collaboratif des instances représentatives du corps civique. Cependant, la rivalité des acteurs de la fin de la République a mis à mal cette collaboration, ce qui se ressent dans les termes employés par Dion : les mots désignant le peuple apparaissent dans des binômes lexicaux qui traduisent l’opposition plus qu’un partenariat. Ὅμιλος prend alors une autre dimension sémantique.

2. De la coordination à l’antithèse : illustration des défaillances de la République

2.1. Des antithèses signifiantes

28Après l’assassinat de César, Dion met en évidence les visions politiques opposées qui animent d’une part Brutus et Cassius et d’autre part Octave et Marc-Antoine. L’enjeu est la place du peuple dans la vie politique et l’extrait suivant synthétise l’opposition (47.20.3) :

Καί τινα καὶ γράμματα ἐς τὴν Ῥώμην, ἅτε καὶ στρατηγοῦντες, πρὸς τὸν δῆμον ἔπεμπον, μέχρις οὗ ὁ Καῖσαρ ὁ Ὀκταουιανὸς τῶν τε πραγμάτων ἀντιλαμβάνεσθαι καὶ τὸ πλῆθος σφετερίζεσθαι ἤρξατο.

« Tous deux, en leur qualité de préteurs, envoyaient également des messages à Rome, à l’intention du peuple, jusqu’au moment où César commença à s’intéresser aux affaires publiques et à se gagner les faveurs de la plèbe. »

  • 15 Nous voudrions aller plus loin que l’analyse de Yavetz, 1983, p. 193-202, qui affir (...)

29D’un côté, Brutus et Cassius s’adressent au δῆμος, c’est-à-dire le corps civique dans son intégralité, et ce mot renvoie à l’idée de δημοκρατία ; de l’autre, Octave se tourne uniquement vers le πλῆθος, dont on a vu qu’il représentait la partie des citoyens qu’il faut flatter pour arriver à ses fins. Dans ce court extrait, le πλῆθος apparait donc déconnecté, pour ne pas dire opposé, au δῆμος. Avant le livre 47 et le dernier chapitre des guerres civiles, on voit déjà poindre dans le lexique l’idée que le πλῆθος n’est pas un partenaire du Sénat comme l’est le δῆμος. Quand les deux instances apparaissent et qu’il y a rivalité politique, Dion emploie en effet πλῆθος et non plus δῆμος15. Ainsi de l’épisode où Cicéron hésite entre les deux camps (36.43.4) :

Κικέρων δὲ […] ἐνεδείκνυτο καὶ τῷ πλήθει καὶ τοῖς δυνατοῖς, ὅτι, ὁποτέροις ἄν σφων πρόσθηται, πάντως αὐτοὺς ἐπαυξήσει.

« Cicéron voulait montrer aussi bien au peuple qu’aux Grands qu’il assurerait la prépondérance de celui des deux camps auquel il s’associerait. »

30Les ambitieux exploitent par conséquent cette dichotomie et l’on retrouve dans ces cas l’opposition entre πλῆθος et les sénateurs (38.2.3 ; 38.4.2 ; 42.31.2 et 3). Finalement, c’est même une politique à trois termes irréconciliables qui se met en place, soit le peuple, soit le Sénat, soit un seul homme, comme dans le cas de Crassus (37.56.5) :

Ἀκριβῶς μὲν γὰρ οὔτε τὰ τοῦ πλήθους οὔτε τὰ τῆς βουλῆς ἐπολίτευεν, τῆς δὲ ἰδίας αὐτοῦ δυναστείας ἕνεκα πάντ´ ἔπραττε.

« Dans sa conduite politique, il ne servait pas vraiment les intérêts du peuple, ni ceux du Sénat et n’agissait en toute chose que pour accroitre son pouvoir personnel. »

31Cette opposition est redoublée par d’autres termes moins fréquents mais adaptés au contexte précis du paragraphe. Ainsi, pour parler des proscriptions menées par Antoine et Octave, Dion préfère parler des « premiers citoyens » d’une part et de « la majorité » d’autre part (47.3.4) :

ὅτι γε οὐκ ἀναμὶξ τὰ ὀνόματατῶν πρώτων τοῖς πολλοῖς ἀλλὰ χωρὶς ἐξετέθη λῆρόν που πολὺν τοῖς γε ἐκ τοῦ ὁμοίου σφαγησομένοις ἔφερεν.

« Le fait que l’on n’ait pas mêlé, mais séparé, lors de l’affichage les noms des premiers citoyens et ceux des gens du peuple, constituait pour ces hommes, qui étaient voués de toute façon au même sort, un détail vraiment dérisoire. »

  • 16 Dans le paragraphe précédent, il était question des « sénateurs » et des « autres » (...)

32Dans ce contexte, les choix lexicaux s’expliquent par la volonté de Dion de montrer que du haut de l’échelle sociale jusqu’en bas, nul n’a été épargné16. Dion a recours à οἱ πολλοί, qu’il oppose aux sénateurs, peut-être par effet de variatio, comme dans le cas suivant (40.50.5) où ὅμιλος est employé dans la phrase précédente :

Οὐκέτ’ οὐδὲν ἐς τὴν τῶν πολλῶν χάριν ἐβούλευσεν, ἀλλ’ ἀκριβῶς πάντα τὰ τῇ βουλῇ ἀρέσκοντα ἔπραξεν.

« Pompée ne proposa plus aucune mesure en vue de plaire à la multitude, et fit scrupuleusement tout ce qui pouvait être agréable au Sénat. »

33Ou peut-être pour insister sur la différence de poids, en termes numériques, entre le Sénat et le peuple, et donc la pression potentielle comme dans l’exemple suivant, où Gabinius vient d’utiliser la menace populaire pour faire plier les sénateurs (36.24.2) :

Μαθόντες οἱ πολλοὶ τὴν τῶν βουλευτῶν γνώμην, ἐθορύβησαν.

« La foule, apprenant quelle était l’opinion des sénateurs, s’agita. »

34Ailleurs, à propos de Cicéron et des revirements politiques, Dion emploie cette fois des termes beaucoup plus imagés (36.43.5) :

Τοὺς γοῦν βελτίους πρότερον προαιρεῖσθαι λέγων, καὶ διὰ τοῦτο καὶ ἀγορανομῆσαι μᾶλλον ἢ δημαρχῆσαι ἐθελήσας, τότε πρὸς τοὺς συρφετώδεις μετέστη.

« Alors que peu de temps auparavant il s’était prononcé pour les meilleurs, choisissant pour cette raison d’être édile plutôt que tribun de la plèbe, il se rangea à ce moment-là du côté de la populace. »

  • 17 Voir Coudry et Lachenaud, 2014, n. 203, p. 77.

35L’opposition ici entre « les meilleurs » (peut-être une traduction de « optimates ») et συρφετός, « tas d’ordures », n’est pas coutumière de Dion et pourrait relever de sa source17.

36En jouant sur le pouvoir d’opposition du πλῆθος, les ambitieux parviennent à déconnecter les deux instances et même à exclure le Sénat de la prise de décision, comme le montre ce dernier exemple, qui regroupe le peuple sous un autre vocable encore, le pronom globalisant πάντες (36.24.1) :

Τήν τε γὰρ ἐσήγησιν αὐτοῦ ἀπεδέξαντο, καὶ πρὸς τὸν Πομπήιον παραχρῆμα πάντες, πλὴν τῆς γερουσίας, ἀπέκλιναν.

« La proposition [de Gabinius] reçut un accueil favorable, et tous d’emblée penchèrent en faveur de Pompée, excepté le Sénat. »

37Cela aboutit dans ce même passage à une opposition inédite dans les livres étudiés entre δῆμος et οἱ δυνατοί (36.24.5), qui entérine la fin du SPQR pour créer une nouvelle association du type « Pompeius Populusque Romanus ».

38Dans ce contexte d’opposition, le terme ὅμιλος prend une autre dimension, d’autant qu’il intervient la plupart du temps dans un environnement lexical marqué par la violence.

2.2. L’avènement d’ὅμιλος

  • 18 Polybe, Appien, Plutarque et Denys d’Halicarnasse emploient ὅμιλος mais pas comme d (...)
  • 19 Quand Hunter étudie les emplois de ὅμιλος chez Thucydide, elle relève de rares occu (...)

39Autant l’on peut entendre avec Dion dans πλῆθος une connotation de grand nombre, autant le mot ὅμιλος est lui porteur d’une connotation de violence et retrouve chez Dion son sens militaire original. En effet, ὅμιλος semble être préféré à πλῆθος quand l’opposition entre Sénat et peuple vire à l’affrontement, quand il y a rupture (40.50.5). Cela expliquerait ce choix de Dion, qui le démarque des autres historiens romains de langue grecque18, qui n’utilisent pas ὅμιλος en contexte politique : il aurait choisi un terme marqué par la violence pour parler d’un groupe politique organisé, de manière à traduire dans le lexique les rapports de force de la fin de la République, en réactivant son sème premier (« troupe »)19.

40On retrouve le vocabulaire de la colère (ἀγανακτῶ ou δυσχεραίνω) dans plusieurs passages témoignant d’un conflit ouvert entre plèbe et Sénat. Dans ces cas, c’est ὅμιλος qui est utilisé :

36.37.1-2 : Καὶ ἐκεῖνά τε καὶ ἡ γερουσία καὶ ἄκουσα ἐπεκύρωσε, καὶ τἆλλα ὅσα πρόσφορα ἐς αὐτὰ εἶναι ἦν ἑκάστοτε ἐγίγνωσκεν· ἄλλως τε καὶ ἐπειδὴ τοῦ Πίσωνος μὴ ἐπιτρέψαντος τοῖς ὑπάρχοις καταλόγους ἐν τῇ Γαλατίᾳ τῇ Ναρβωνησίᾳ, ἧς ἦρχε, ποιήσασθαι, δεινῶς ὁ ὅμιλος ἠγανάκτησε.

« Le Sénat, de mauvais gré, vota lui aussi ces dispositions [de la loi Gabinia] et adopta l’une après l’autre toutes les mesures d’accompagnement nécessaires, en particulier quand le peuple s’indigna violemment du refus de Pison d’autoriser les lieutenants de Pompée à lever des troupes en Gaule Narbonnaise, dont il était gouverneur. »

36.43.1-2 : Ἀγανάκτησις μὲν γὰρ καὶ ἀντιλογία καὶ τότε παρὰ τῶν δυνατῶν […] Ὁ δὲ ὅμιλος […] ὅμως ἐψηφίσατο αὐτά.

« Les grands manifestèrent alors leur indignation et leur opposition […]. Mais le peuple vota ces mesures [attribution de la guerre contre Mithridate à Pompée]. »

36.44.2 : Κἀν τούτῳ δυσχεράναντος τοῦ ὁμίλου, ἐσῆλθέ τε ἐς τὸν σύλλογον αὐτῶν, ἀναγκασθεὶς δῆθεν ὑπὸ τῶν δημάρχων, καὶ κατά τε τῆς βουλῆς κατέδραμε, καὶ συναγορεύσειν τῷ Μαλλίῳ ὑπέσχετο.

« Face au mécontentement de la foule, Cicéron dut se rendre devant l’assemblée, sous la pression, il est vrai, des tribuns de la plèbe : il s’en prit violemment au Sénat et promit d’être l’avocat de Manlius. »

41Δῆμος est associé à la loi (καταψηφίσασθαι) tandis que ὅμιλος est associé à un type d’action moins normée (καταβοή ici) (37.42.2) :

Ὡς γὰρ οὐκ ἐξόν σφισιν ἄνευ τοῦ δήμου θάνατον πολίτου τινὸς καταψηφίσασθαι, πολλὴν καταβοὴν ἐν τῷ ὁμίλῳ πρὸς τοῦ Μετέλλου τοῦ Νέπωτος ὅτι μάλιστα εἶχον.

« On alléguait en effet que les sénateurs n’avaient pas le droit de voter la mort d’un citoyen sans le consentement du peuple, et ils étaient violemment dénoncés à la vindicte publique, surtout par Metellus Nepos. »

42Dans les cas de menaces physiques ou de violences réelles, c’est encore ὅμιλος qui est opposé au Sénat :

39.9.2 : Λιμοῦ γὰρ ἐν τῇ πόλει ἰσχυροῦ γενομένου, καὶ τοῦ ὁμίλου παντὸς ἔς τε τὸ θέατρον […] καὶ μετὰ τοῦτο καὶ ἐς τὸ Καπιτώλιον ἐπὶ τοὺς βουλευτὰς συνεδρεύοντας ἐσπηδήσαντος, καὶ τοτὲ μὲν ἐν χερσὶν αὐτοὺς ἀποσφάξειν, τοτὲ δὲ καὶ καταπρήσειν σὺν αὐτοῖς τοῖς ναοῖς ἀπειλοῦντος.

« La ville était en proie à une sévère famine et toute la plèbe fit irruption en masse dans le théâtre […] avant d’envahir aussi le Capitole où les sénateurs étaient en séance, en les menaçant tantôt de les tuer de leurs propres mains tantôt de les brûler vivants en même temps que les temples. »

39.29.3 : πρὸς δὲ δὴ τὸ συνέδριον ᾄξας, ὀλίγου διεφθάρη. Τῆς γὰρ γερουσίας ἀπαντησάσης αὐτῷ εἴσω τε ἐσελθεῖν ἐκωλύθη, κἀν τούτῳ ὑπὸ ἱππέων περιστοιχισθεὶς, διεσπάσθη ἄν, εἰ μὴ ἀνακραγόντος αὐτοῦ καὶ τὸν ὅμιλον ἐπιβοησαμένου, προσέδραμον πολλοὶ πῦρ φέροντες, εἴ τι αὐτὸν ἐξεργάσαιντο.

« [Clodius] se précipita vers la salle du Sénat où il faillit perdre la vie. Car les sénateurs se portèrent à sa rencontre pour l’empêcher d’entrer, et, encerclé par des chevaliers, il aurait été lacéré si la foule n’avait pas répondu à son appel au secours et n’était pas accourue en masse avec des torches, menaçant de brûler ses agresseurs en même temps que la curie s’ils le mettaient à mal. »

43Le terme ὅμιλος revient donc dans les passages marqués par la violence, même sans mention du groupe opposé, aux funérailles de Clodius par exemple (40.49.2) :

ὥστε τὸν ὅμιλον, καὶ ἐξ ὧν ἑώρων καὶ ἐξ ὧν ἤκουον, συνταραχθῆναι, καὶ μήτε τοῦ θείου ἔτι φροντίσαι, ἀλλὰ πάντα μὲν τὰ περὶ τὰς ταφὰς νόμιμα συγχέαι.

« La foule, profondément bouleversée par tout ce qu’elle voyait et entendait, sans se soucier des principes profanes ou divins, piétina tous les rites funéraires. »

44Il en résulte que le peuple-ὅμιλος fait peur (45.7.2) :

Οὐδὲ τοῦτό τις φόβῳ τοῦ ὁμίλου ἐκώλυσεν.

« Par crainte de la foule, on [les sénateurs] n’avait même pas empêché cette initiative. »

45Associé à l’idée de violence, ὅμιλος appartient encore au corps civique, même si son emploi est symbolique de sa division. Il est intéressant de noter que contrairement à πλῆθος nous n’avons pas relevé de passage établissant un lien entre δημοκρατία et ὅμιλος. Il est cependant encore un terme aux connotations plus extrêmes que ὅμιλος : l’ὄχλος.

2.3. Nommer le chaos

  • 20 Nous mettons de côté l’emploi de ὄχλος dans l’expression ὄχλος σιτοδοτούμενος signi (...)

46Ὄχλος apparait dans les livres 36 à 51 mais seulement six fois20. Comme ὅμιλος et πλῆθος, il peut constituer l’un des membres du binôme peuple-Sénat. Il est en effet opposé à βουλή :

36.43.3 : ἀλλ’ ἐπειδὴ καὶ ὣς γενήσεσθαι ἔμελλε, Καῖσαρ μὲν τόν τε ὄχλον ἅμα ἐθεράπευσεν, ἅτε καὶ ὁρῶν ὅσῳ τῆς βουλῆς ἐπικρατέστεροι ἦσαν

« Comme [ces] dispositions étaient inévitables, César courtisait la multitude, voyant à quel point elle était plus puissante que le Sénat. »

47Ou à γερουσία :

36.39.3 : Θορύβου τε ἐπ’ αὐτῷ πολλοῦ συμβάντος (καὶ γὰρ ἀντέπρασσον τῶν τε ἄλλων τῶν ἐκ τῆς γερουσίας συχνοὶ, καὶ ὁ Πίσων) τάς τε ῥάβδους αὐτοῦ ὁ ὄχλος συνέτριψε, καὶ αὐτὸν διασπάσασθαι ἐπεχείρησεν. Ἰδὼν οὖν τὴν ὁρμὴν αὐτῶν ὁ Κορνήλιος, τότε μέν, πρὶν ἐπιψηφίσαι τι, διαφῆκε τὸν σύλλογον·

« Il s’ensuivit un grand tumulte, parce que de nombreux sénateurs faisaient opposition, ainsi que Pison dont la foule brisa les faisceaux, prête à le mettre en pièces. Face à cette violence, Cornelius congédia l’assemblée avant tout vote. »

48Dans cet exemple, l’intervention de l’ὄχλος empêche la bonne tenue des processus législatifs. À la différence de ὅμιλος et πλῆθος, ὄχλος n’est pas associé au vocabulaire institutionnel romain, qu’il s’agisse de vote, d’assemblée ou de magistrats : il renvoie au peuple mais pas dans sa dimension légale. Il fait référence à un groupe désorganisé et dangereux pour la république. Le passage cité à l’instant décrit une situation de guerre civile avec un vocabulaire très violent (« θορύβου », « συνέτριψε », « διασπάσασθαι », « ὁρμὴν »), de même que l’extrait suivant où le tribun Marcus Caelius tente de faire tuer son collègue Trebonius (42.22.4) :

κἂν ἀπέκτεινεν αὐτὸν εἰ μὴ τήν τε ἐσθῆτα ἠλλάξατο καὶ διέφυγέ σφας ἐν τῷ ὄχλῳ.

« [Marcus Caelius] aurait même assassiné [Trebonius] si ce dernier ne leur avait échappé en changeant de vêtement et en se fondant dans la foule. »

49Un peu plus loin, le peuple dans sa dimension incontrôlée crée une émeute et s’extrait des processus traditionnels, sous l’impulsion de Dolabella (42.32.3) :

Ὁ ὄχλος τά τε περὶ τὴν ἀγορὰν ἀποφράξας.

« La foule érigea des barricades autour du forum. »

50L’emploi du terme est donc circonscrit à des situations extrêmes, dans lesquelles les cadres du régime ne sont plus respectés et où le peuple est mû par des pulsions incontrôlables. Dion oppose explicitement les deux types de comportement dans un passage consacré aux funérailles de Clodius. Il explique que la plèbe, manipulée par les tribuns, est menaçante (elle est donc désignée sous le terme de ὅμιλος, comme on l’a vu plus haut) mais son comportement s’explique de façon rationnelle, ce qui la distingue de l’ὄχλος (40.49.1-3):

Παραλαβόντες δὲ αὐτοὺς οὕτως ἔχοντας ὅ τε Ῥοῦφος καὶ Τίτος Μουνάτιος Πλάγκος, προσπαρώξυναν. Δημαρχοῦντες γὰρ ἔς τε τὴν ἀγορὰν τὸν νεκρὸν ὑπὸ τὴν ἕω ἐσεκόμισαν, καὶ ἐπὶ τὸ βῆμα ἐπέθεσαν, πᾶσί τε ἐπεδείκνυσαν· καὶ ἐπέλεγον οἷα εἰκὸς ἦν, ὀδυρόμενοι· ὥστε τὸν ὅμιλον, καὶ ἐξ ὧν ἑώρων καὶ ἐξ ὧν ἤκουον, συνταραχθῆναι, καὶ μήτε τοῦ θείου ἔτι φροντίσαι, ἀλλὰ πάντα μὲν τὰ περὶ τὰς ταφὰς νόμιμα συγχέαι, πᾶσαν δὲ ὀλίγου τὴν πόλιν καταπρῆσαι. […] Οὕτω τε οὐχ ὁρμῇ τινι (οἵα που τοὺς ὄχλους ἐξαπιναία καταλαμβάνει), ἀλλὰ ἐκ προαιρέσεως αὐτὸ ἔπραξαν·

« De cet état d’esprit Rufus et Titus Munatius Plancus tirèrent parti pour accroître encore leur colère : en tant que tribuns, ils firent apporter le cadavre au point du jour sur le Forum et le placèrent sur la tribune à la vue de tous, en ajoutant les lamentations que voulaient les circonstances, si bien que la foule, profondément bouleversée par ce qu’elle voyait et entendait, sans se soucier des principes profanes ou divins, piétina tous les rites funéraires et faillit incendier la ville entière. […] S’ils agissaient ainsi, ce n’était pas sous l’effet d’une de ces impulsions qui s’emparent soudain des foules, mais de propos délibéré. »

  • 21 Voir Polybe, VI.57.9. La connotation fortement péjorative du terme ὄχλος apparaît d (...)

51Ces emplois renvoient donc à des situations d’ochlocratie, terme employé par Dion dans le cadre d’un discours attribué à Octave qui prétend vouloir renoncer au pouvoir en 27. Il s’agit ici d’une référence au pendant condamnable de la δημοκρατία21, régime soumis à l’agitation d’un peuple libéré de tout frein (53.8.4) : « N’allez pas croire non plus que mon intention est de vous abandonner pour vous livrer aux mains de vauriens ou, pire, d’une ochlocratie [ὀχλοκρατία] (rien de bon ne sort d’une ochlocratie : elle est même source du pire pour les hommes). »

52Les discours présentés par Dion dans l’Histoire romaine se caractérisent par une attention portée à la cohérence des propos tenus – en fonction du locuteur et du contexte d’énonciation – mais aussi par leur portée philosophique. Il n’est donc pas étonnant qu’un vocabulaire abstrait apparaisse dans les discours mais le choix du lexique, y compris donc les désignations du peuple, est minutieusement adapté à l’orateur, comme on va le voir.

3. Le peuple au cœur des beaux discours : le déni des conflits

53L’étude des désignations du peuple dans le récit de l’Histoire romaine révèle un langage signifiant : chaque terme est codé. Tel que l’emploie Dion, δῆμος renvoie à la concorde et à un fonctionnement collaboratif des institutions, et englobe finalement le corps civique dans un ensemble qui tient compte du Sénat. En revanche, πλῆθος renvoie à une partie seulement de ce corps civique, la plèbe, et est employé pour mettre en évidence les désaccords au sein du corps civique ; il se mue en ὅμιλος quand la plèbe se fait menaçante et que les désaccords virent au conflit ouvert. Si Dion emploie ces termes pour mettre en évidence le contexte de guerre civile et de délitement de la République dans les passages de récit, il se garde bien de les faire apparaitre dans les discours. La portée symbolique des termes se manifeste clairement et par contraste dans les prosopopées : les termes πλῆθος et ὅμιλος ne sont jamais prononcés par les hommes politiques, qui se veulent en effet rassembleurs.

3.1. Légitimation par le δῆμος

  • 22 Bellissime, 2016b.

54Les livres 36 à 52 contiennent quinze longs discours développés qu’il s’agit d’étudier comme tels. Dion encode ces discours en deux sens : il tient compte de l’éthos du personnage dans le contexte donné, et de son lecteur, qui doit saisir, à travers les mots employés, l’analyse que Dion propose du personnage en termes rhétoriques22.

55Sur l’ensemble des orateurs, seul un, Catulus, prononce le terme πλῆθος pour parler du peuple, en l’occurrence de la plèbe (36.31.1) :

Ὅτι μὲν ἐς ὑπερβολήν, ὦ Κυιρῖται, πρὸς τὸ πλῆθος ὑμῶν ἐσπούδακα, πάντες που σαφῶς ἐπίστασθε.

« Mon dévouement envers le peuple n’a pas de limites, citoyens, vous le savez parfaitement. »

56Dans ce discours, Catulus s’oppose aux désirs de la plèbe, manipulée par Pompée à travers Gabinius. Son exorde contient donc une précaution oratoire : il est un homme dévoué à la plèbe, sa position est, malgré les apparences, dans les intérêts de celle-ci, contrairement à celle de Gabinius. Il se pose ensuite en homme de la concorde et n’emploie que le terme δῆμος, insistant ainsi sur la nécessaire unité civique du peuple. Par contraste, Gabinius apparaît comme l’homme de la discorde, manipulateur de l’ὅμιλος. D’ailleurs, Gabinius, pas plus que Pompée, ne font, eux, référence au peuple dans leur discours. Cette absence est d’autant plus remarquable que Dion fait en sorte que tous les autres orateurs de la fin de la République se réclament du δῆμος. César, par exemple, rappelle la légitimité de son action avant d’affronter Arioviste (38.41.4) :

Ἢ τίνος μὲν ἕνεκα ὑμᾶς ἐνταῦθ´ ὁ δῆμος ἐξέπεμψεν, τίνος δ´ ἕνεκα ἐμὲ μετὰ τὴν ὑπατείαν εὐθὺς ἔστειλε ;

« Pourquoi le peuple nous a-t-il envoyé ici, pourquoi m’a-t-il fait partir en campagne aussitôt après mon consulat ? »

  • 23 Autre exemple avec Lucius Antonius en 48.4.6.

57Le δῆμος devient un enjeu de pouvoir : s’en réclamer permet de démontrer sa légitimité23. Mais le fait que chacun des ambitieux s’y réfère montre bien l’hypocrisie de la période et le mot sonne creux. Dion rapporte plus loin, au style indirect, le discours tenu par Brutus et Cassius après l’assassinat de César. Les meurtriers de César prétendent, comme César, agir pour l’ensemble du corps civique (44.1.2) :

ἔλεγον μὲν γὰρ καθαιρέται τε τοῦ Καίσαρος καὶ ἐλευθερωταὶ τοῦ δήμου γεγονέναι.

« Ils se disaient meurtriers de César et libérateurs du peuple. »

58Antoine, cité par Cicéron, affirme couronner César en vertu d’une décision du δῆμος (44.11.2) :

Τοῦτό σοι ὁ δῆμος δι´ ἐμοῦ δίδωσιν.

« Le peuple te le donne par mes mains. »

59Ce que César a pris soin de faire noter dans les Actes (44.11.3) :

καὶ ἐς τὰ ὑπομνήματα ἐγγραφῆναι ἐποίησεν ὅτι τὴν βασιλείαν παρὰ τοῦ δήμου διὰ τοῦ ὑπάτου διδομένην οἱ οὐκ ἐδέξατο.

« Il fit insérer dans les actes publics que, le peuple lui ayant offert la royauté par les mains du consul, il l’avait refusée. »

60Cicéron ne peut lui que revenir au δῆμος quand il s’agit de faire un discours de concorde après l’assassinat de César (44.25) :

Ἢ οὐχ ὁρᾶτε μὲν τὰ γιγνόμενα, καὶ ὅτι διαιρεῖταί τε καὶ περισπᾶται ὁ δῆμος αὖθις ;

« Ne voyez-vous pas ce qui arrive ? Ne voyez-vous pas que le peuple est à nouveau divisé et entrainé en sens contraires ? »

  • 24 Ce passage peut faire penser à un extrait des Philippiques (Ph., II.5) : Cicéron ra (...)

61À l’inverse ensuite, dans les Philippiques, il condamne violemment Antoine pour son manque de respect du δῆμος (45.30.5)24 :

Τίς γὰρ οὐκ οἶδεν ὅτι ἡ ὑπατεία δημοσία τοῦ δήμου παντός ἐστι ;

« Qui ignore que le consulat est une charge publique qui appartient à tout le peuple ? »

62La légitimité accordée par le δῆμος est précisément au cœur de la bataille rhétorique que se livrent Cicéron et Calenus à propos d’Antoine (livres 45 et 46). Calenus explique que le fait qu’Antoine se soit réclamé du peuple pour couronner César, ce qui allait contre l’idée de δημοκρατία, ne pouvait être qu’une feinte, destinée à choquer César (46.19.5-7). Le terme δῆμος apparait alors quatre fois dans ces trois paragraphes, associé à δημοκρατία et ἐλευθηρία (46.19.6). S’adressant directement aux sénateurs, les deux hommes emploient le pronom personnel de la première personne du pluriel pour les impliquer, tout en les associant au peuple comme instance représentative et légitimante : « μήθ´ ἡμῶν μήτε τοῦ δήμου ψηφισαμένων » (45.39.1) et « ἤρεσε καὶ ἡμῖν καὶ τῷ δήμῳ » (46.13.1).

63Certains vont plus loin et mentionnent peuple et Sénat, pour discréditer leur adversaire. C’est le cas de Scipion, qui utilise cet argument avant Thapsus (43.5.4) pour critiquer implicitement César :

[…] τὸν δὲ δὴ δῆμον τὸν τῶν Ῥωμαίων τήν τε γερουσίαν ἄλλως ἐλευθερῶσαι αὐτοὺς παρεκάλει

« […] se bornant à les exhorter à rendre leur liberté au peuple romain et au Sénat »

64Tout comme Scipion, Antoine doit mettre en avant peuple et Sénat pour justifier la guerre civile auprès des soldats et se positionner – les positionner – du côté de la légalité (50.7.1). On retrouve alors dans leur bouche l’association originelle, alors qu’elle a tendance à disparaître au profit des oppositions dans la narration de Dion, ce qui révèle l’écart entre le discours politique et la réalité des faits :

Τοῦτο δὲ ὑπέσχετο τήν τε ἀρχὴν ἐντὸς δύο μηνῶν μετὰ τὴν νίκην ἀφήσειν καὶ τὸ πᾶν αὐτῆς κράτος τῇ τε γερουσίᾳ καὶ τῷ δήμῳ ἀποδώσειν.

« Il promit d’autre part d’abandonner le commandement dans les deux mois après la victoire et de restituer tout son pouvoir au Sénat et au peuple. »

65Le discours tient alors du topos du renoncement au pouvoir et de la restauration républicaine. L’aspect rhétorique de cet argument est sensible aussi dans les discours de César, qui marque l’association peuple et Sénat dans des coordinations renforcées pour rehausser sa légitimité (38.41.1 ou 38.44.3). Antoine, lui aussi, à la veille d’Actium, prétend reconnaître l’autorité de ce binôme, qu’il oppose, à des fins polémiques, au pouvoir personnel d’Octave (50.20.6) :

καὶ ἰδιώτης μὲν ἐξ ἡγεμόνος ἄτιμος δὲ ἐξ ὑπάτου γέγονα, οὐχ ὑπὸ τοῦ δήμου οὐδ’ ὑπὸ τῆς βουλῆς (πῶς γάρ, ὁπότε καὶ ἔφυγον ἄντικρυς ἐκ τῆς πόλεως καὶ οἱ ὕπατοι καὶ ἄλλοι τινές, ἵνα μηδὲν τοιοῦτο ψηφίσωνται;) Ἀλλ’ ὑπό τε αὐτοῦ ἐκείνου.

« De chef que j’étais je suis devenu un simple citoyen, de consul que j’étais, un homme privé de ses droits civiques, non par la volonté du peuple ni par celle du Sénat – comment en effet aurais-je pu l’être lorsqu’ont fui tout aussitôt de Rome les consuls ainsi que d’autres citoyens pour ne rien voter de ce genre ? – mais par la volonté d’Octavien lui-même. »

66Il est intéressant de remarquer que dans la harangue prononcée par Octave et imaginée par Dion en miroir de celle d’Antoine, on ne trouve aucune référence au peuple romain. Ni Pompée ni Octave (pourtant les deux seuls à avoir prononcé un long pseudo-discours de renoncement chez Dion !) ne se réclament du peuple, contrairement à l’ensemble des autres personnages marquants de cette période : cette absence en dit long, selon nous, sur l’image que Dion veut donner de ces deux ambitieux.

3.2. Le δῆμος

67Les prosopopées se prêtent également à des amplifications : l’importance rhétorique de la mention du δῆμος se ressent dans l’emphase qui entoure ce terme. Quand il construit le discours de plusieurs orateurs, Dion choisit de les faire insister sur la totalité que représente le δῆμος, en recourant à l’adjectif πᾶν. Catulus, après avoir rappelé son attachement à la plèbe, explique au Sénat œuvrer pour le bien de toute la communauté civique (36.34.4). Il joue même sur l’affectif en employant le pronom au génitif ἡμῶν :

ὅσοι διὰ τὰς παρανόμους φιλαρχίας τόν τε δῆμον ἡμῶν πολλάκις ἐτάραξαν, καὶ αὐτοὶ [αὑτοὺς] μυρία κακὰ εἰργάσαντο, πάντες ὁμοίως ἐπίστασθε.

« [Vous savez] combien furent nombreux ceux qui, poussés par un appétit du pouvoir qui fait fi des lois, ont jeté le trouble dans notre peuple et se sont fait à eux-mêmes le plus grand tort. »

68Il rappelle aussi l’importance d’un pouvoir délégué par l’ensemble du corps civique (τοῦ δήμου παντὸς), qu’il oppose à un pouvoir distribué par un seul (μόνου) homme (36.35.3) :

Λοιπὴ δὲ δὴ σκέψις ἐστὶ […] καὶ πρὸς τοῦ δήμου παντὸς ἐπ’ αὐτοκράτορός τινος ἡγεμονίας, ἢ πρὸς ἐκείνου μόνου ἐφ’ ὑπηρεσίᾳ αὐτοῦ πεμφθῆναι δεῖ.

« Il reste cependant à examiner […] s’ils [les généraux nommés] doivent recevoir de l’ensemble du peuple un pouvoir indépendant ou seulement du général en chef afin de l’assister. »

  • 25 Voir 45.43.4, toujours dans le discours de Cicéron au Sénat : « Les gens de cette s (...)

69Cicéron, chantre des institutions républicaines25, dans son discours de concorde ou ses diatribes contre Antoine, multiplie lui aussi l’usage de l’adjectif πᾶν (45.31.3) :

Καίτοι ὅστις ἐτόλμησε, Ῥωμαῖός τε ὢν καὶ ὑπατεύων, βασιλέα τινὰ Ῥωμαίων ἔν τε τῇ ἀγορᾷ τῇ Ῥωμαίᾳ καὶ πρὸς τῷ βήματι τῷ ἐλευθερίῳ, παντὸς μὲν τοῦ δήμου πάσης δὲ τῆς βουλῆς παρούσης ἀνειπεῖν ;

« Cet homme qui, citoyen romain et de plus consul, a eu l’audace, dans le forum romain, devant la tribune de la Liberté, en présence du peuple entier, du Sénat au complet, de proclamer quelqu’un roi des Romains ? »

70L’idée est parfois redoublée par l’emploi de κοινός (44.32.3) :

ἅτε καὶ κοινοὶ παντὸς τοῦ δήμου πατέρες οὐ μόνον ὀνομαζόμενοι ἀλλὰ καὶ ἀληθῶς ὄντες, μὴ καὶ πάντα ἀκριβολογώμεθα, ἵνα μὴ καὶ πάντες ἀπολώμεθα ;

« Nous qui ne sommes pas seulement de nom, mais qui sommes aussi en réalité les pères communs de tout le peuple, gardons-nous d’examiner toutes choses à la rigueur, de peur de périr tous ensemble. »

71Ou encore par l’image d’un corps unique (44.36.2), comme dans le discours prononcé par Antoine au moment des funérailles de César – ce qui lui permet là encore de se donner une légitimité à déclencher une guerre civile puisqu’il se fond dans le peuple pour l’incarner : « Il y a double nécessité pour moi de prononcer un discours, et comme héritier inscrit et comme magistrat, de ne rien omettre de ce qui doit être dit, et de rapporter les choses que le peuple tout entier [ὁ σύμπας δῆμος] d’une seule voix, s’il pouvait avoir une seule bouche, ne manquerait pas de célébrer ».

  • 26 Autre exemple non commenté dans un discours de César (41.32.4) : « J’ai le ferme es (...)

72Enfin26, la formule de condamnation utilisée contre Salvidienus et rapportée par Dion montre bien l’évolution des institutions puisque ce dernier est accusé d’être l’ennemi d’un nouveau binôme, non plus tout le peuple et tout le Sénat comme dans les formules précédentes, mais tout le peuple et Octave (48.33.3) :

Κατηγορήθη τε ἐν τῷ βουλευτηρίῳ ὑπ´ αὐτοῦ τοῦ Καίσαρος, καὶ ὡς πολέμιος ἐκείνου καὶ τοῦ δήμου παντὸς ἐσφάγη.

« Il fut accusé en plein Sénat par César lui-même et égorgé comme son ennemi et celui du peuple tout entier. »

3.3. L’unique apparition du terme ὅμιλο

ς

73À la recherche d’une légitimité ou au contraire souhaitant condamner un adversaire, les orateurs politiques des livres 36 à 51 de l’Histoire romaine ne désignent le peuple que par le terme de δῆμος. Pourtant, dans le récit qui sert de cadre aux discours, Dion décrit des actes éloignés des paroles, en employant les termes de πλῆθος et parfois même de ὅμιλος pour mettre en évidence les clivages grandissants. Cette dysharmonie lexicale est révélatrice du jeu politique desdits orateurs.

  • 27 Voir Bellissime, 2016a, à propos de la construction antithétique du discours et pou (...)

74Il est pourtant un endroit, dans l’ensemble des discours, où apparait une autre désignation. Il s’agit de la disputatio entre Agrippa et Mécène conseillant Octave après la mort d’Antoine27. Agrippa défend un retour au régime républicain et emploie le terme de ὅμιλος, de façon surprenante car positive (52.5.4) :

« Dans ces conditions, je ne vois pas quelle bonne raison pourrait te pousser un jour à désirer exercer le pouvoir monarchique, et ce d’autant que, en plus d’être difficile à vivre pour les peuples (τοῖς δήμοις), ce régime serait pour toi plus douloureux à vivre encore. Ne vois-tu pas quel est, aujourd’hui encore, l’état de confusion de la cité et de son gouvernement ? On ne détruit pas facilement notre plèbe (τὸν ὅμιλον ἡμῶν), elle qui a vécu tant d’années sous un régime de liberté (ἐν ἐλευθερίᾳ βεβιωκότα), pas plus qu’on ne ramène facilement à l’état d’esclaves les peuples alliés et les peuples sujets, alors que les uns vivent depuis longtemps sous une démocratie (δημοκρατουμένους) et que nous avons nous-mêmes apporté aux autres la liberté (ἠλευθερωμένους), et cela au moment même où tant d’ennemis se pressent autour de nous. »

75Même si Agrippa tient un discours assez abstrait dans l’ensemble, il est bien question de Rome, puisqu’il utilise le pronom ἡμῶν. Cet emploi le rapproche de Catulus qui parlait lui de τόν τε δῆμον ἡμῶν. Qui plus est, le terme n’est pas connoté par la violence pour une fois ; au contraire, il se rapproche dans cette phrase de l’emploi de δῆμος, associé à la notion de liberté (ἐλευθερία), et in fine à la démocratie. Quand Agrippa assure que tout autre régime que la démocratie serait insupportable pour « les peuples », il regroupe sous ce pluriel les trois communautés civiques associées à Rome : le peuple romain (τὸν ὅμιλον ἠμῶν), les alliés (τοὺς συμμάχους) et les sujets (τοὺς ὑπηκόους). Dans ce cadre, Dion préfère donc peut-être utiliser un autre mot que δῆμος pour parler des citoyens romains, pour éviter une répétition et des confusions ; employer δῆμος pour parler des trois groupes est aussi une façon de faire apparaître la dimension très universelle de la démocratie telle que la défend, dans ce discours, Agrippa. Mais pourquoi avoir choisi ὅμιλος pour parler des citoyens romains, alors qu’il s’agit d’un terme connoté très négativement ? La réponse est peut-être rhétorique. Sous la plume de Dion qui construit l’antilogie, Agrippa anticipe, comme souvent dans une disputatio, les arguments de son adversaire. Mécène va bien développer des arguments anti-démocratiques, comme le danger de confier le pouvoir à une foule désordonnée. Il emploie ὅμιλος à son tour, coloré sans surprise péjorativement (52.14.3) :

« C’est aussi pourquoi, je t’en prie, ne te laisse pas aveugler et abuser par de jolis mots et, une fois que tu auras bien vu ce qu’ils impliquent, mets fin à l’impudence de la multitude (τήν τε θρασύτητα τοῦ ὁμίλου παῦσαι). »

  • 28 Sur cette construction en oppositions dialectiques, voir aussi Coudry, 2016b.

76Dans cette phrase, Mécène met en évidence le poids des mots ; il cible ici le mot δημοκρατία, un « joli mot » dont il dénonce une autre réalité. C’est dans ce cadre que réapparait ὅμιλος : malgré la tentative de désamorçage d’Agrippa, le mot est repris négativement, associé à θρασύτης, et c’est cette connotation qui l’emporte28.

77L’ensemble des dénominations du peuple dans les livres étudiés de l’Histoire romaine est d’une grande richesse mais aussi d’une grande signifiance. L’usage de binômes ou la re-sémantisation d’un terme comme ὅμιλος créent une cohérence lexicale sur l’ensemble des textes, qui porte l’analyse de Dion sur les causes du fractionnement de la communauté civique. Cette importance accordée au lexique et à ses connotations est évidente dans le discours de Mécène cité ci-dessus : que ce soit dans le récit, où Dion s’adresse directement à son lecteur, ou dans les discours, qui recoupent plusieurs niveaux d’énonciation (l’orateur à son public mais tel que Dion veut le montrer à son lectorat), le vocabulaire du peuple s’impose nécessairement comme une clé de lecture dans l’analyse du passage de la République au Principat.

Haut de page

Bibliographie

Bellissime, M., 2013, Cassius Dion, Histoire romaine, livres 52 et 53 : édition, commentaire et traduction, thèse soutenue en 2013 à l’Université Bordeaux Montaigne.

Bellissime, M., 2016a, Polysémie, contextualisation, resémantisation : à propos de μοναρχία et de δημοκρατία, dans V. Fromentin et al. (dir.), Cassius Dion, nouvelles lectures, Bordeaux, p. 529-543.

Bellissime, M., 2016b, Fiction et rhétorique dans les prosopopées de l’Histoire romaine : les marges de liberté de l’historien, dans V. Fromentin et al. (dir.), Cassius Dion, nouvelles lectures, Bordeaux, p. 363-378.

Caire, E., 2016, Penser l’oligarchie à Athènes aux ve et ive siècles, Paris.

Cogitore, I., 2011, Le doux nom de liberté, Bordeaux.

Coudry, M. et Lachenaud, G., 2014, Dion Cassius, Histoire romaine, livres 36 et 37, Paris.

Coudry, M., 2016a, Institutions et procédures politiques de la République romaine : les choix lexicaux de Cassius Dion, dans V. Fromentin et al. (dir.), Cassius Dion, nouvelles lectures, Bordeaux, p. 485-518.

Coudry, M., 2016b, Contexte d’énonciation et vocabulaire politique : le cas de César, dans V. Fromentin et al. (dir.), Cassius Dion, nouvelles lectures, Bordeaux, p. 519-528.

Donoso Johnson, P., 2020, El uso y abuso del término ochlos en Tucidides, Synthesis, 27.2, https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.24215/1851779Xe081.

Fechner, D., 1986, Untersuchungen zu C. Dios Sicht der römischen Republik, Hildesheim-New York.

Freyburger-Galland, M.-L., 1997, Aspects du vocabulaire politique et institutionnel de Dion Cassius, Paris.

Grodent, M., 2005, De dèmos à populus, Hermès, 42, p. 19-22.

Hunter, V., 1988, Thucydides and the sociology of the crowd, Classical Journal, 84.1,
p. 17-30.

Jayat, A., 2020, Édition avec traduction et commentaire du livre 43 de l’Histoire romaine de Cassius Dion, thèse soutenue en 2020, Université Bordeaux Montaigne.

Nicolet, C., 1985, Plèbe et tribus : les statuts de Lucius Antonius et le testament d’Auguste, MEFRA, 97, p. 799-839.

Occhipinti, E., 2016, Greek or Barbarian? Plutarch’s Portrait of the Syracusan Demos in the Life of Dion, Acta Classica, 59, p. 137-156.

Pelling, C., 2011, Plutarch and History, Swansea.

Saïd, S., 2005, Plutarch and the people in the Parallel Lives, dans L. De Blois et al. (dir.), The statesman in Plutarch’s Works, Leiden, p. 7-25.

Yavetz, Z., 1983, La plèbe et le prince, Paris.

Haut de page

Notes

1 Nous ne dresserons pas un catalogue du lexique du peuple dans l’Histoire Romaine (voir Freyburger-Galland, 1997). Nous souhaitons plutôt comprendre les choix de Dion et le sens construit derrière le maillage lexical.

2 Nous nous inscrivons méthodologiquement dans la lignée de M. Coudry (Coudry, 2016a, p. 286). Nous faisons nôtres aussi les propos de M. Grodent, dans un article consacré à démos et populus mais qui témoigne d’une méthode plus générale (Grodent, 2005, p. 19) : « En toute occasion, se garder d’extrapoler à partir d’un seul texte [pour tenter d’établir un vocabulaire commun]. Restent malgré tout les connotations, les tendances que révèlent l’emploi de certains mots et leur inscription dans un temps donné, une galaxie mentale ou institutionnelle. »

3 La traduction des extraits de l’Histoire romaine est celle de la CUF pour les livres 36 à 42 et 45 à 51. Pour le livre 43, il s’agit de la traduction proposée par A. Jayat dans ses travaux de thèse (2020) ; pour le livre 52, une traduction personnelle, issue de nos travaux de thèse et remaniée ; pour le livre 44, une traduction personnelle.

4 37.20.6 ; 39.9.1 ; 39.33.1 ; 39.55.2 ; 40.66.2 ; 45.20.2 ; 46.39.1 ; 46.52.3 ; 46.55.3 ; 48.4.1 ; 49.41.6 ; 51.21.2.

5 δῆμος apparait quatre fois dans la suite immédiate du texte pour évoquer une indignation générale suite à la restauration de Ptolémée (39.56-63).

6 Dion relève aussi des moments où le peuple peut faire plier les imperatores, comme Octave et Antoine face à Sextus Pompée (48.36.2) : « Aussi était-il évident pour tous que les chefs traitèrent poussés par la crainte de leurs préparatifs respectifs et par la contrainte, à cause du peuple (διὰ τὸν δῆμον) pour les uns et de son entourage pour l’autre ». Sur le terme δυναστεία, voir Caire, 2016, p. 55-57, pour l’usage grec, ou Fechner, 1986, p. 154-163, à propos de Dion.

7 Bellissime, 2016a.

8 Sur l’importance de la liberté, et en particulier de la liberté de parole, dans la conceptualisation de la République romaine, voir Cogitore, 2011.

9 Le Dictionnaire étymologique de la langue latine signale que le mot latin plebs « serait à rapprocher du terme πλῆθος ». Cette proximité a pu faciliter la transposition de plebs en πλῆθος, notamment chez les historiens de Rome de langue grecque.

10 Signalons ici que Dion a recours une fois au terme δῆμος en lieu et place de πλῆθος dans une expression équivalente (51.4.4).

11 Traduction CUF modifiée.

12 On trouve d’autres emplois de οἱ πολλοί au sens de partie majoritaire du peuple en termes sociologiques : 39.60.3 ou 42.51.1. Ce terme reste assez vague et Dion l’utilise surtout hors contexte politique et souvent avec une visée moralisatrice : 44.2.2 ; 45.7.1 ; 46.45.1.

13 Voir 36.42.2 ; 43.25.2 ; 48.43.1.

14 Traduction CUF modifiée.

15 Nous voudrions aller plus loin que l’analyse de Yavetz, 1983, p. 193-202, qui affirme que δῆμος et πλῆθος sont employés indistinctement et sans nuance péjorative, l’un traduisant populus et l’autre plebs, même si la précision dans l’emploi des termes s’affaiblit selon lui pour la période du Haut-Empire. Sur ὅμιλος et de ὄχλος, il y voit des termes plus péjoratifs mais privés de sens précis.

16 Dans le paragraphe précédent, il était question des « sénateurs » et des « autres » (47.3.3).

17 Voir Coudry et Lachenaud, 2014, n. 203, p. 77.

18 Polybe, Appien, Plutarque et Denys d’Halicarnasse emploient ὅμιλος mais pas comme dénomination du peuple romain. Pour Plutarque, voir Saïd, 2005 ; Pelling, 2011, p. 208-236 ; Occhipinti, 2016.

19 Quand Hunter étudie les emplois de ὅμιλος chez Thucydide, elle relève de rares occurrences politiques et insiste sur « the inorganic quality of such a ὅμιλος, which lacks permanent institutions, is quick to indulge in stasis » (1988, p. 20). Elle note que les emplois politiques de ὅμιλος apparaissent deux fois sur trois dans des discours mais ne s’arrête pas sur ce fait : nous verrons plus bas que l’emploi en discours doit être analysé comme tel car il est différemment connoté.

20 Nous mettons de côté l’emploi de ὄχλος dans l’expression ὄχλος σιτοδοτούμενος signifiant « plèbe frumentaire », et qu’il faut rapprocher de ὁ πλῆθος ὁ τόν σῖτον φέρων : on retrouve ces deux expressions à peu d’intervalle à propos des pratiques de César (43.21.3-4). Le vocabulaire grec pour évoquer cette plèbe frumentaire semble peu fixé. Voir Nicolet, 1985 (p. 826, n. 65) à propos de la version grecque des Res Gestae sur le monument d’Ancyre et de la traduction des termes renvoyant à la plèbe frumentaire.

21 Voir Polybe, VI.57.9. La connotation fortement péjorative du terme ὄχλος apparaît déjà chez Thucydide (voir Hunter, 1988 et Donado Johnson, 2020). Cependant, Thucydide emploie davantage ὄχλος que ne le fait Dion : celui-ci semble le réserver à des situations qui échappent aux institutions, en faisant un marqueur moins sociologique que politique, signe de dégénérescence de la démocratie.

22 Bellissime, 2016b.

23 Autre exemple avec Lucius Antonius en 48.4.6.

24 Ce passage peut faire penser à un extrait des Philippiques (Ph., II.5) : Cicéron rappelle que le consulat n’appartient pas au consul qui en a la charge mais au Sénat.

25 Voir 45.43.4, toujours dans le discours de Cicéron au Sénat : « Les gens de cette sorte ne sont rien d’autre en effet que les esclaves et de vous et du peuple et des lois (καὶ ὑμῶν καὶ τοῦ δήμου καὶ τῶν νόμων) », qui reprend Cic., Ph., II. 4.

26 Autre exemple non commenté dans un discours de César (41.32.4) : « J’ai le ferme espoir de rallier, pour cette raison, tout le peuple et tous les alliés (πάντα μὲν τὸν δῆμον πάντας δὲ τοὺς συμμάχους). »

27 Voir Bellissime, 2016a, à propos de la construction antithétique du discours et pour une bibliographie plus complète.

28 Sur cette construction en oppositions dialectiques, voir aussi Coudry, 2016b.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Marion Bellissime, « Les dénominations du peuple dans l’Histoire romaine de Cassius Dion : des mots qui font la paire ? »Pallas, 121 | 2023, 183-201.

Référence électronique

Marion Bellissime, « Les dénominations du peuple dans l’Histoire romaine de Cassius Dion : des mots qui font la paire ? »Pallas [En ligne], 121 | 2023, mis en ligne le 08 mars 2024, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/26643 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.26643

Haut de page

Auteur

Marion Bellissime

Docteure en Histoire, langue et littérature anciennes
UMR 5189 HiSoMA

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search