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Notes de lecture

Bonet, Valérie, Faure, Éric (dir.), La rage dans tous ses états. Des approches antiques aux recherches actuelles

Valérie Gitton-Ripoll
p. 201-203
Référence(s) :

Bonet, Valérie et Faure, Éric (dir.), La rage dans tous ses états. Des approches antiques aux recherches actuelles, Presses universitaires de Provence, 2020 - ISBN : 979-10-320-0283-4, ISSN : 2679-8735.

Texte intégral

1Dans le domaine de l’histoire de la médecine, il n’y avait jusqu’ici qu’une synthèse sur la rage, celle du biologiste et historien des sciences Jean Théodoridès (Histoire de la rage, Cave canem, Paris 1986), très documentée mais dont le plan laisse perplexe (les médecins grecs postérieurs au iiie siècle sont classés comme gréco-byzantins dans le chapitre du Moyen Âge) et qui laissait des questions en suspens (pourquoi Hippocrate n’a-t-il pas parlé de la rage ?). Le volume présent, qui est la publication d’un colloque organisé en 2017 à Marseille, adopte une tout autre approche, plutôt anthropologique et philologique, en proposant des synthèses qui développent quelques sujets précis : comment pensait-on que la rage passait du chien ou du loup à l’homme ? Comment la maladie était-elle analysée ? Quelles thérapies étaient proposées ? C’est une réflexion sur la façon dont la rage a été analysée, de l’Antiquité jusqu’à l’époque moderne.

2L’ouvrage commence par un rappel purement biologique : nature du virus de la rage (avec photos), expression, paralytique chez les herbivores (rage mue), furieuse chez les carnivores, et gravité supérieure, pour l’homme, de la transmission par le loup. Il est complété par un article de F. Zohra-Hamlili et Ph. Gautret qui étudient l’épidémiologie de la rage à l’époque actuelle, en principe éradiquée en Europe, en Amérique du Nord mais pas en Afrique ni en Asie ; le seul soin est le vaccin, qui est administré dès la morsure, mais agit paradoxalement à titre préventif puisque le cheminement du virus jusqu’au cerveau peut prendre entre un et trois mois (parfois un an). La première partie de l’ouvrage concerne la rage dans l’Antiquité gréco-romaine. F. Trajber examine l’étymologie de son nom en grec, λύσσα, sur laquelle les philologues ne sont pas d’accord : faut-il le faire venir du nom du loup, λύκος, ou de la racine de la lumière, *luk- ? L’examen des occurrences de lyssa dans le texte homérique le pousse à préférer la deuxième solution. V. Bonet examine ensuite « Les traitements antirabiques de Pline l’Ancien », et après l’analyse de l’étiologie de la maladie, pensée dans l’Antiquité comme un venin, elle recense sept plantes qui font office de contrepoison, dont deux qui agissent magiquement par la seule force de leur nom : le cynorrhodon, « la rose de chien » (l’églantine), et l’alysson « contre-la-rage » (la garance). Mais le chien lui-même est aussi un remède, de préférence l’animal enragé qui a mordu, que l’on prépare en bouillon ou dont on fait manger le foie. L’idée est de soigner le semblable par le semblable ; mais c’est aussi un premier pas vers la vaccination (faire ingérer la toxine cuite). D. Gourevitch, dont c’est un des derniers articles, étudie ensuite « La rage humaine dans le corpus galénique », plus précisément dans la Thériaque à Pison pseudo-galénique qui en donne les symptômes, notamment l’hydrophobie, l’examen clinique et les soins selon les écoles médicales. Alors que les empiriques soignaient les morsures comme n’importe quelle autre plaie, sans se soucier de l’origine (et le patient mourait), les dogmatiques cherchaient à savoir si le chien était enragé, pour empêcher la plaie de cicatriser et faire évacuer le venin : le patient guérissait, bien sûr. L’auteur de la Thériaque à Pison et Paul d’Égine pratiquent même l’expérimentation animale pour vérifier la présence du uirus rabique et la validité des médicaments. D. G. propose ensuite un appendice vétérinaire avec quelques textes latins sur la rage du cheval, à partir desquels on remarque que la rage (rabies) apparaît de façon indubitable chez Pélagonius et Chiron (observation clinique exacte), et est soignée comme chez l’homme, avec du cynorrhodon et du foie de chien. A. Pierrot étudie ensuite le cas des lycanthropes (« Quand la maladie transforme les hommes en animaux. Vrais enragés et faux lycanthropes, de l’Antiquité à nos jours ») pour réfuter l’affirmation de Théodoridès qui affirmait que les descriptions cliniques de l’Antiquité étaient fantaisistes : A. P. présente des textes de médecins antiques (Paul d’Égine, Philumenos, Oribase), médiévaux (Avicenne), mais aussi modernes, jusqu’au xxe siècle, qui montrent que les enragés se sont bien pris pour des loups, bavant, écumant, mordant et aboyant. Les médecins ont analysé ce comportement comme une maladie psychique appelée lycanthropie, développée à la suite de la contamination par la rage, qui a fourni une caution médicale à la légende des loups-garous. Dans une deuxième partie, intitulée « La rage à travers les siècles », E. Faure s’interroge sur la persistance de la consommation du foie rabique pour lutter contre la maladie, de l’Antiquité jusqu’à nos jours (« Brève analyse spatio-temporelle de l’utilisation de parties de chien enragé pour prévenir la survenue de l’hydrophobie »). Il explique la large distribution de ce remède par l’influence de la médecine grecque sur la médecine arabe et même sur la médecine indienne ; puis par l’influence de la médecine arabe en Afrique ; et, puisque ni la maladie ni le remède ne sont connus d’Hippocrate, il propose de placer l’origine de ce traitement au Levant : son succès médiéval dans la médecine arabe serait une sorte de retour aux sources. De notre point de vue, manger du foie rabique serait efficace dans la mesure où le foie de chien cuit contiendrait un virus inactivé : un « paléovaccin ». J.-M. Moriceau et J.-M. Maîtrepierre présentent un corpus électronique édité par l’université de Caen : « Homme et loup : 2000 ans d’histoire », qui réunit les documents relatant les attaques de loups enragés et non enragés en France. E. Porte étudie la rage comme métaphore (ce qu’avait fait aussi F. Trajber dans Homère, qui constatait que la rage était une métaphore de la violence) dans l’Espagne des Lumières, et la concurrence entre soignants savants et charlatans (« Une zoonose comme métaphore. Une lecture anthropologique de la rage dans l’Espagne des lumières »). La fin du volume est consacrée à l’histoire de la vaccination : M. Roumiantzeff, dans « La rage en France et en Europe aux xviiie, xixe et xxe siècles », rappelle la lutte pour l’éradication de la rage en Europe, avec la dissémination par hélicoptère de doses de vaccins dissimulés dans des appâts pour les renards, et rappelle la création de la journée mondiale contre la rage, destinée à la prévention. Une troisième et dernière partie présente trois personnages importants dans la recherche sur la maladie : Pierre Victor Galtier, professeur à l’école vétérinaire de Lyon, titulaire de la chaire des maladies contagieuses, qui avait découvert avant Pasteur la possibilité d’inoculer un virus rabique à des moutons pour les empêcher d’être malades (communication de F. Clairac, « Une polémique scientifique sur le vaccin contre la rage »), mais dont les travaux ont été utilisés et occultés par Pasteur, dont c’est l’occasion de rappeler la biographie ; Charles Livon, médecin et créateur du Centre de vaccination antirabique de Marseille, où l’on venait de toute la Méditerranée se faire vacciner ; Livon a été témoin et acteur de la création – par l’État – de lits supplémentaires dans les hôpitaux marseillais pour soigner les blessés de la première guerre mondiale (article de J.-L. Blanc, « Charles Livon : un Marseillais illustre ») ; et Léon Perdrix, autre médecin marseillais qui a développé la technique de la pasteurisation, appliquée en premier à la désinfection des livrets de la Caisse d’épargne des Bouches-du-Rhône (article de H. Tachoire « Léon Perdrix, son rôle dans l’histoire de la rage et à la faculté des sciences de Marseille »).

3Cet ouvrage retrace donc l’histoire de la perception de la rage par les populations, et la manière parfois cruelle par laquelle on mettait fin à la vie des enragés (étouffés entre deux matelas). Un regret, partagé avec les auditeurs de M. Roumintzeff (p. 186) : on n’y parle pas de la bête du Gévaudan. Sans doute n’était-elle pas enragée…

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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Gitton-Ripoll, « Bonet, Valérie, Faure, Éric (dir.), La rage dans tous ses états. Des approches antiques aux recherches actuelles »Pallas, 120 | 2022, 201-203.

Référence électronique

Valérie Gitton-Ripoll, « Bonet, Valérie, Faure, Éric (dir.), La rage dans tous ses états. Des approches antiques aux recherches actuelles »Pallas [En ligne], 120 | 2022, mis en ligne le 24 octobre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/25838 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.25838

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Auteur

Valérie Gitton-Ripoll

Université Toulouse – Jean Jaurès

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