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Parte II. Sangue e bile

L’étiologie de la morve équine chez les vétérinaires grecs et latins : flux d’humeur et flux de souffle

L’étiologie de la morve équine chez les vétérinaires grecs et latins : flux d’humeur et flux de souffle
The causes of glanders by Greek and Latin veterinaries: flow of humours and flow of breath
Valérie Gitton-Ripoll
p. 153-168

Résumés

Les vétérinaires grecs et latins ont théorisé les causes internes de la morve équine (morbus, μᾶλις, suspirium) à partir de leurs connaissances médicales, en l’expliquant notamment par la circulation des humeurs corrompues. Le premier artisan en est Eumélus de Thèbes, à la fois médecin et hippiatre ; il a été complété par Apsyrtus et Chiron. Dans le cas de la morve arthritique, variété paradigmatique, il s’agit d’une dérivation de la bile qui emplit la tête, les naseaux, et envahit aussi les artères en obstruant le souffle (paremptosis). Ainsi sont expliqués le jetage purulent et l’effort respiratoire (suspirium), mais aussi les boutons farcineux (farcimen) remplis d’un liquide jaunâtre interprété comme l’évacuation (περίσσωμα, ferisoma) de la bile. L’étude des strates successives d’interprétation (Eumélus, Apsyrtus, Columelle, Chiron, Théomnestos) et leur lien avec diverses écoles médicales (Érasistrate, méthodiques...) fait apparaître l’ancienneté de la médecine hippiatrique, dont nous n’avons plus que le reflet tardif dans les textes qui sont à notre disposition.

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Texte intégral

  • 1 L’allemand Rotz et l’anglais glanders sont formés sur d’autres racines.
  • 2 Le nom de ce bacille a varié : Malleomyces mallei, Pseudonomas mallei, maintenant Burkholderia mall (...)

1La morve équine est une maladie nommée principalement en grec μᾶλις, en latin morbus, d’où le français morve, l’italien morva, l’espagnol muermo equino1. Nous savons maintenant que c’est une maladie contagieuse causée par un bacille2, et qu’elle se manifeste sous deux formes, respiratoire ou cutanée (fig. 1). Dans la première, les poumons une fois atteints, les fosses nasales s’ulcèrent, les nœuds lymphatiques de l’auge se tuméfient. Un liquide purulent et contagieux sort du nez. Dans la seconde, une lymphangite ulcérée des membres laisse sourdre ce que l’on appelait autrefois l’huile de farcin, également agent de contagion. À l’époque moderne, l’origine commune de ces deux tableaux cliniques, si dissemblables, est restée longtemps méconnue des vétérinaires.

Figure 1. Aspect du cheval morveux.

Figure 1. Aspect du cheval morveux.

Extrait de : AUREGGIO Eugène, ALBUM-GUIDE de l’inspection sanitaire des viandes – Études des viandes et des maladies des animaux de boucherie dans leurs rapports avec l’alimentation humaine, Lyon, 1906.

  • 3 Fischer, 1991, a essayé d’identifier ces différentes variétés en termes modernes.

2Pour leur part, les vétérinaires antiques avaient distingué entre deux et sept formes de morve, selon les auteurs : Sunt autem genera huius morbi maleos numero VII : humidus, aridus, succutanus, articularis, elefantiotes, subrenalis, farciminosus, « Il y a sept formes de cette maladie de morve : humide, sèche, sous-cutanée, articulaire, éléphantine, de l’arrière-main, farcineuse » (Chiron 168)3.

  • 4 Chiron, 815 : fugiet morbus articularis ; Aps., hipp. Par. 22 : Φεῦγε οὖν, κακὴ μᾶλι, διώκει σε Ποσ (...)
  • 5 Hipp. Cant. 2, 2 : Μάλιστα δὲ συμβαίνει, ὅταν ἐκ πάγων ἢ χιόνων μεταβολὴν λάβῃ ἀέρων τε καὶ ὑδάτων, (...)
  • 6 Hipp. Ber. 2, 32 : Ἡ μᾶλις γίνεται καὶ ἐκ τῆς ἄχνης τῶν ἀχύρων, ὅταν ἐπικαθίσῃ ἐπὶ τὸν πνεύμονα, ἢ (...)

3Selon les textes, plusieurs causes sont invoquées pour expliquer la survenue de cette maladie : il peut s’agir d’un démon que les traitements vont faire fuir, conception très archaïque éliminée presque en totalité par la médecine vétérinaire, qui a connu la même révolution que la médecine hippocratique4. Plus classiquement, parmi les causes externes, est invoqué le chaud-et-froid : « (la morve humide) arrive surtout quand, à la suite du gel et de la neige il subit un changement d’air et d’eau, ou au contraire quand au sortir de l’air chaud il se déplace d’un bloc dans le froid5 ». L’anonyme hipp. Ber. 2, 32 envisage aussi le rôle de la poussière contenue dans l’air, ainsi que de la nourriture avariée, en l’occurrence du foin moisi : « La morve vient aussi de la poussière du tas de paille, chaque fois que l’animal se repose sur le poumon, ou bien du foin, quand tu lui en apportes du moisi6 ».

4Mais la gravité de cette maladie a fait que les vétérinaires antiques ont essayé d’en approfondir le fonctionnement au-delà des causes externes, cherchant à deviner le mécanisme interne qui y aboutissait, et leurs explications s’inspirent des théories médicales, et en particulier de la médecine humorale. Mais pour nous qui souhaitons les étudier, il y a plusieurs obstacles :

  • les passages théoriques sont fragmentés entre différents auteurs, donc différents siècles, différentes langues (latin et grec). Nous ne sommes pas sûrs a priori qu’il y ait un système cohérent ; il pourrait y avoir plusieurs explications concurrentes, une par auteur, comme il y a plusieurs noms de la maladie, dont les liens ne sont pas toujours immédiats (morbus, suspirium, farcimen font l’objet de trois chapitres différents dans Pélagonius). Et même si certains textes se présentent ouvertement comme des reprises ou des traductions d’un auteur plus ancien, cela ne signifie pas pour autant qu’ils sont aussi fidèles à l’original que nos traductions modernes, et que l’auteur n’a pas infléchi la pensée de son devancier dans un sens plus conforme à la pensée médicale de son temps.

    • 7 Les éditions de référence sont les suivantes : Pelagonius Recueil de médecine vétérinaire, éd. V. G (...)

    sauf exception, nous ne savons rien des auteurs vétérinaires et de leur chronologie absolue, ni même relative. Nous ne disposons que des compilations réalisées dans l’Antiquité Tardive à partir des auteurs originaux perdus7.

  • les textes eux-mêmes sont très corrompus, et il faut avant tout faire le travail d’édition et de traduction ; les passages les plus abîmés (lacunaires, incompréhensibles, asyntaxiques) sont peut-être les plus anciens. Heureusement, les compilations dans lesquelles nous les lisons proposent plusieurs fois un même passage, sous des noms différents et dans des langues différentes : les comparaisons et les rapprochements éclairent leur sens.

5Nous avons donc réuni, édité et traduit les textes les plus significatifs sur la morve, pour essayer d’en comprendre la logique et réfléchir à la cohérence de la pensée vétérinaire, et à l’influence qu’a exercé sur elle la science médicale. Cette maladie a un statut à part dans les traités vétérinaires, car elle est longuement développée, souvent en première place, en raison de sa gravité (mortelle dans la plupart des cas) et de sa haute contagion.

1. Apsyrtos et Théomnestos : la théorie humorale

1.1. Les deux sortes de morve chez Théomnestos

6Théomnestos est un vétérinaire grec exerçant dans l’armée romaine impériale, qui a probablement vécu au début du ive siècle apr. J.-C. C’est lui qui présente l’exposé le plus clair et le plus complet sur les causes humorales de la morve.

  • 8 Theomn., hipp. Ber. 2, 18-21 : Μᾶλις ἐστὶ χυμῶν σεσηπότων δυσδιαφόρητος ἔνστασις, καθὸ μέρος ἐνίστα (...)

« La morve (μᾶλις) est un dépôt (ἔνστασις) d’humeurs (χυμοί) corrompues qui s’élimine difficilement, en tenant sa dénomination spécifique de la partie où le dépôt se produit. Il y a deux variétés de la maladie, l’une d’elle est la sèche (ξηρά), l’autre l’humide (ὑγρά). La sèche est cachée, l’humide est apparente. Un jetage (ἰχὼρ) semblable à du flegme coule par les naseaux, qui a pris une couleur blanche (τὸ λευκὸν χρῶμα), c’est de là aussi, en retour, qu’on tire l’appellation de cette affection, en lui donnant son nom d’après sa couleur [morve blanche]. La sanie (ἰχὼρ) coulant du fait de cette maladie, soit à travers le nez soit à travers le palais, se soigne facilement si elle est sans odeur, mais difficilement si elle est fétide, pour la raison suivante : tant qu’elle coule sans odeur, elle ne vient pas d’une plaie, mais des excrétions (περιττώματα), qu’il faut nettoyer et désobstruer avec les médicaments et les procédés qui vont être indiqués […]. 20. Quand les humeurs corrompues, c’est-à-dire le sang et le flegme, engendrent la morve humide, et qu’on se hâte de cautériser les endroits sur lesquels elles sont tombées, alors le liquide qui coule sent mauvais, et c’est difficile à soigner (…). 21. La morve sèche vient des humeurs (χυμοί) corrompues et établies dans les lieux autour du cœur et du poumon : non pas certes du flegme et du sang, mais des deux biles, ce pourquoi elle est sèche ». 8

  • 9 Les vétérinaires actuels parlent de « jetage purulent coloré de sang » dans le cas de la morve, le (...)
  • 10 Mais la morve noire de Pélagonius (μέλαινα) peut être aussi une erreur de lecture du grec μήλινη, « (...)

7La morve est due à des humeurs corrompues, χυμοί σεσηπότοι, que Théomnestos nomme χυμοί lorsqu’elles sont à l’intérieur du corps, mais ἰχώρ quand elles s’évacuent, par exemple dans le jetage9. Théomnestos distingue deux types de morve, la sèche, ξηρὰ, et l’humide, ὑγρά, qu’il relie aux humeurs corporelles : la morve humide vient du sang et du flegme corrompus, qui trouvent une issue à l’extérieur du corps par le jetage, tandis que la morve sèche provient des deux biles, et s’appelle « sèche » car les humeurs ne s’extériorisent pas, ce qui rend la maladie incurable. À cette qualité de fluidité se superposent des couleurs : Théomnestos mentionne une morve blanche, nommé d’après la couleur du flegme qui coule des naseaux, dans le cas de la morve humide. Pélagonius 204 est le seul à mentionner une morve noire, pendant de la morve blanche (albam, nigram), qui pourrait être implicite chez Théomnestos : elle se déduirait entre les lignes de l’opposition binaire humide/sèche et blanche/noire10. Une troisième façon de désigner la morve est de mentionner la partie du corps où elle se manifeste : c’est l’« éponymie » de la morve mentionnée dans la première phrase (ἐκεῖθεν τὴν ἰδικὴν ἐπωνυμίαν ἔχουσα), et qui vaut chez Théomnestos pour la morve articulaire ou morve des boulets (arthritis), et chez Chiron aussi pour la morve sous-cutanée (succutanus), qui se manifeste par des blessures purulentes sous la peau, et la morve de l’arrière-main (subrenalis), dont il ne dit rien.

  • 11 Björck, 1932, p. 72. Erasistrate fr. 196, 197 Garofalo ; Gal., de uenae sect. adu. Erasistr. 3 (XI, (...)

8Le vocabulaire employé par Théomnestos trahit une influence médicale : par exemple le terme δυσδιαφόρητος, « qui transpire difficilement », hapax dans le CHG, mais que l’on rencontre dans la langue médicale à partir de Galien. Théomnestos utilise aussi le mot ἔνστασις pour qualifier le « dépôt » de ces humeurs corrompues en divers endroits du corps, soulignant le terme par un jeu de mots étymologique : Μᾶλις ἐστὶ χυμῶν σεσηπότων δυσδιαφόρητος ἔνστασις, καθὸ μέρος ἐνίσταται τοῦ σώματος. Ce terme ἔνστασις que l’on rencontre aussi dans Apsyrtus (hipp. Ber. 20, 4, traduit ci-dessous), un autre hippiatre grec de l’armée romaine, antérieur à Théomnestos, a été interprété par G. Björck comme la preuve d’une influence de l’école d’Asclépiade ; toutefois, on le trouve aussi dans Érasistrate et dans Galien11. L’enstasis chez Apsyrtus se localise dans la tête, empêchant les fonctions de respiration et de nutrition ; elle se rencontre dans la variété de morve nommée malis arthritis, « morve articulaire » :

  • 12 L’identification des χοιράδες, rappelées par αὐταῖς, avec les glandes gourmeuses (= glandulae dans (...)
  • 13 Hipp. Ber. 20, 4 : Συμβαίνει δὲ ἐν αὐτῷ μάλεως γενομένης τῆς ἀρθρίτιδος ἔνστασιν γενέσθαι ἐν τῇ κεφ (...)

« Il arrive que, quand survient chez lui la morve articulaire, un dépôt (ἔνστασις) se forme dans la tête. En effet, l’humeur (ἰχὼρ) pénètre dans les veines qui sont placées sous les glandes gourmeuses12, et elles provoquent un gonflement, et les naseaux, par lesquels il respire, se remplissent et se bouchent, la langue est entravée (συνδεσμεύεται), et il meurt d’inanition. »13

1.2. L’absence de la vésicule biliaire

  • 14 Cela avait déjà été remarqué par Arist., PA 4, 2, 4 (676b) et repris par Plin., nat. 11, 191, et Ga (...)

9Selon Apsyrtus, la cause de cette accumulation pathologique d’humeurs est à rechercher dans une particularité anatomique du cheval : il ne possède pas de vésicule biliaire, ce qui est exact14.

  • 15 Aps., Hipp. Ber. 2, 2 : Συμβαίνει δὲ τοῦτο διὰ τὸ μὴ ὑπάρχειν τῷ ζῳῳ ἐπὶ τοῦ ἥπατος ἀγγεῖον τὸ λεγό (...)

« Ceci arrive du fait que l’animal ne possède pas l’organe appelé vésicule biliaire (χοληδόχος) au-dessus du foie, mais qu’il y a un petit nerf relâché qui reçoit cette humeur pour en faire ensuite une sécrétion (ἔκκρισις), et la mélange au sang à travers les artères qui s’ajustent autour de l’épine dorsale ; ensuite, transportée vers la moelle du dos, l’humeur corrompt aussi l’encéphale. En effet, il tire sa nourriture du dos. À cause de cela, l’humeur domine la tête ainsi que la langue, <on dit que> c’est en effet la source (ἀρχήν) des articulations importantes. »15

10Le texte provient d’une source partagée par le texte latin de la Mulomedicina Chironis 345, plus complet, mais dont le texte, très altéré, doit être corrigé.

  • 16 Constitutionem est étonnant et présenté comme tel dans le ThlL s.v. Oder avait proposé une correcti (...)
  • 17 Chiron, 345 : Ideo autem contingit eis plerumque, propter quod omne iumentum fel non habet. Pro fel (...)

« Cela leur arrive en général parce qu’aucun équidé n’a de vésicule biliaire. À la place de la vésicule, leur est attaché un mince nerf relâché, dans lequel ils recoivent l’humeur et le suc de cette maladie, qui leur font courir ainsi un danger de mort, et le sang mêlé à l’humeur parcourt toutes les artères qui sont le long du dos et de l’épine dorsale, court aussi dans les moelles des omoplates, corrompt pareillement le cerveau ; <car> il reçoit sa nourriture de la partie inférieure des omoplates. À cause de quoi la tête est prise, de la même façon la langue présente une constitution16, qui règne elle-même en maître sur toutes les articulations. »17

  • 18 Chiron 183, 344 ; Aps., hipp. Ber. 20, 4.

11La bile n’est pas recueillie dans une vésicule inexistante, mais elle se mélange au sang et investit les artères situées le long de la colonne vertébrale ainsi que les moelles des omoplates ; elle gagne une partie où elle ne circule pas habituellement : la tête (cerebrum, caput, τὸν ἐγκέφαλον), créant un engorgement des conduits respiratoires, ainsi qu’une paralysie de la langue, qui entraîne l’amaigrissement de l’animal suivi de sa mort par inanition : ἥ τε γλῶσσα συνδεσμεύεται, καὶ διαφωνεῖ διὰ τὴν ἀσιτίαν18.

  • 19 On le trouve chez Anaxagore, Dioclès, Érasistrate, Galien.
  • 20 Aps., hipp. Ber. 33, 5 : τὰς ἐντὸς ἀρτηρίας τὰς λεγομένας ἐπιρραχίτιδας, αἷς πρόκειται ἡ φύσα, « le (...)
  • 21 Aps., hipp. Ber. 29, 3 : γινώσκειν δὲ δεῖ, ὡς τοῦ τοιούτου παρεμπέπτωκεν εἰς τὰς ἀρτηρίας ἡ χολὴ κα (...)
  • 22 Garofalo, 1988, p. 53.

12Il ne s’agit d’ailleurs pas exactement de la bile, mais d’une sorte de concentré de cette humeur, ἔκκρισις, « sécrétion », qui est encore un mot emprunté à la tradition médicale19. Ἔκκρισις a pour équivalent latin sucus dans le texte de Chiron, et uirus dans Pélagonius 529 bis et Plin., nat. 11, 193. Ce concentré beaucoup plus nocif passe dans les artères qu’il remplit, de concert avec le sang, ce qui n’est pas le fonctionnement normal : en effet, pour Apsyrtus comme pour beaucoup de médecins dans l’Antiquité, les artères sont normalement remplies de souffle, appelé φύσα20. Mais dans certaines maladies liées à la bile, comme la maladie cardiaque par exemple, la bile tombe (παρεμπέπτωκεν) dans les artères qui l’amènent au cœur, entraînant la mort de l’animal21. L’explication d’Apsyrtus est ici extrêmement originale, car elle fait appel à un concept développé par Érasistrate, la παρέμπτωσις, qui est que le sang se met à couler dans les artères, au lieu du souffle22.

13Les deux auteurs que nous avons examinés, Apsyrtus et Théomnestos, proposent donc une explication humorale de la maladie, causée par une accumulation, un dépôt (ἔνστασις) d’humeurs corrompues (χυμοί σεσηπότοι) dans le sang, qui sont plus exactement une sécrétion (ἔκκρισις) de la bile, qui se déverse dans les artères (παρέμπτωσις) et atteint le cerveau. Le vocabulaire semble influencé par la médecine alexandrine. C’est ainsi que les vétérinaires antiques expliquaient un des symptômes de la morve, le jetage.

1.3. Le farcin

Figure 2. Le farcin.

Figure 2. Le farcin.

Extrait de : Manninger, R. R., Traité des maladies internes des animaux domestiques, Paris, 1959.

  • 23 Chiron, 179 : Si farcimen hos tendere coeperit, quod graece appellatur ferisoma, « si le farcin com (...)
  • 24 Περίσσωμα se trouve dans Oribase, Rufus d’Éphèse, Soranos d’Éphèse (-σσ- est la variante ionienne p (...)

14La forme cutanée de la morve se manifeste par l’apparition de boutons farcineux sur le corps, qui contiennent un liquide qui s’écoule quand les ulcères se crèvent spontanément (fig. 2). Cette maladie s’appelle farcimen, « farcin », par comparaison des cordes lymphatiques avec des petits boudins farcis (farcio). Son nom grec est ferisoma selon Chiron23. Ce mot est une transcription de περίττωμα / περίσσωμα24, qui désigne les ulcérations farcineuses chez Apsyrtus (hipp. Ber. 96, 3), chez Théomnestos (hipp. Ber. 2, 18), et seulement chez eux, puisque Eumélus, hipp. Par. 724, 7 et l’anonyme hipp. Ber. 126, 3 utilisent περίσσωμα dans le sens de « crottin ». Voici ce qu’en dit Apsyrtus, hipp. Ber. 96, 3 :

  • 25 Aps., hipp. Ber. 96, 3 : Περιττώματα δὲ λέγεται, ὃ ῥωμαϊστὶ καλοῦσι φαλκίνινα. Εἰσὶ δὲ ἐκβολαὶ ἐν τ (...)

« On appelle περιττώματα ce qu’en latin ils appellent farcimina. Ce sont des jaillissements sur le corps semblables à des furoncles, mais plus grands, et ils sont remplis de pus et ils se rompent spontanément. Et ceux-là, il ne faut pas les cautériser. Ils sont en fait un épanchement (ἀνάχυσις) de la morve articulaire, qui doit s’extérioriser. Si on les cautérise, le passage se ferme fatalement (ἀναγκαῖον στένωσιν γίνεσθαι τῆς ἐξόδου). Il se passe alors que la morve se transporte en un autre endroit du corps et surtout vers les boulets, et cela produit une enflure et une claudication. »25

  • 26 Περίττωμα est employé par exemple par Arist., PA 2, 676b pour parler du résidu de la bile : « De mê (...)

15En médecine, περίττωμα désigne le résidu, l’excrément26. Si l’humeur corrompue s’évacue correctement, l’animal a une chance de guérir. Mais il faut que le passage ne soit pas obstrué, par exemple par une cautérisation qui « fermerait le passage » : l’expression d’Apsyrtus στένωσιν τῆς ἐξόδου semble issue de l’école méthodique, d’après Björck, 1932, p. 73.

16Le nom même du farcin en grec, περίττωμα, conservé dans le latin ferisoma, est donc en relation directe avec la théorie humorale qui fait du pus contenu dans les cloques un résidu pathologique d’une humeur bilieuse qui doit s’évacuer.

1.4. Le premier traité sur la morve arthritique et son auteur

  • 27 Par ailleurs, ce nom propre n’est guère fréquent en grec ; on le trouve une fois chez Callimaque, é (...)
  • 28 Les passages d’Aps., hipp Ber. 2, 7-8, Hiérocl., hipp. Ber. 2, 16, Chiron, 351-52 forment un ensemb (...)
  • 29 La question se complique encore si l’on regarde le passage correspondant de la traduction arabe de (...)

17On observe donc une unité logique entre ces passages d’Apsyrtos, de Théomnestos, de Chiron. Il semble qu’ils s’inspirent tous de la même théorie. Reste à savoir quelle est cette source. Théomnestos cite à la fin de son développement sur la morve sèche un auteur qu’il appelle Hippaios de Thèbes, donné comme exemple de ce qu’on trouve chez les Anciens (παρὰ τοῖς ἀρχαίοις), et qui aurait écrit un ouvrage sur la morve arthritique. Le nom Hippaios est un hapax dans la littérature hippiatrique27, mais Apsyrtus et Chiron citent également un auteur de traité sur la morve sèche nommé Eumélus de Thèbes28, mieux connu quant à lui, qui pourrait être identifié à cet Hippaios inconnu, et dont le nom pourrait être corrigé en hippiatros, « l’hippiatre de Thèbes », qui serait ainsi superposable à Eumélus29.

  • 30 Hipp. Ber. 2, 22 : Εἰρηκότες περὶ μάλεως καὶ τῶν ταύτης διαφορῶν καὶ ἐπιγνώσεως θεραπειῶν τε καὶ ἀπ (...)

« Après avoir parlé de la morve et de ses variétés et de la connaissance des traitements et des exercices après les soins, puisque nous savons nous-même pour avoir soigné d’après la raison et l’expérience, parlons aussi des choses qui sont chez les Anciens, sans rien retrancher. D’ailleurs ce qu’il y a à profusion n’est pas superflu, au contraire est plein d’intérêt dans les traitements d’Hippaios sur la morve, le Thébain qui de la Thèbes grecque aux sept portes écrit au sujet de la morve arthritique, comme nous l’appellerons à partir de là : la morve arthritique. »30

  • 31 André, 1991, p. 100.
  • 32 Une référence telle que Chiron, 176 : tabescit a renibus, id est ab articulis lumborum, invite à re (...)

18Théomnestos attribue à cet Hippaios l’invention de l’expression ἀρθρῖτις μᾶλις, que Théomnestos évoque alors qu’il est en en train de parler de la morve sèche. Cette variété semble bien le paradigme sur lequel sont pensées toutes les autres sortes : ce nom est la principale appellation de la morve. Il est tout à fait possible que des éléments de cette maladie arthritique aient été empruntés aux textes médicaux. L’observation de la claudication du cheval morveux, qui n’est pas le symptôme principal, mais est un vice rédhibitoire chez un cheval monté ou un cheval de course, a conduit à trouver une ressemblance avec les maladies arthritiques humaines dans lesquelles la démarche est handicapée. Ce rapprochement est facilité par l’évolution du sens de articulus en latin, qui désigne plus particulièrement les articulations des doigts, les phalanges ; articulus a une postérité en français dans le mot orteil, en espagnol dans le mot artejo, « cheville »31. Or, la partie du cheval nommée articulus, le boulet, correspond aux deux premières phalanges des doigts de l’homme. Le mot ἄρθρον a la même ambiguïté dans la langue hippiatrique grecque : il peut désigner les articulations en général ou le boulet en particulier. Cette ambiguïté du sens, due à des sources probablement médicales (Eumélus se présente comme un médecin), font qu’il n’est pas toujours possible de savoir si, dans ces passages sur la μᾶλις ἀρθρῖτις (morbus articularis), il faut comprendre morve « articulaire » ou morve « des boulets » 32.

2. L’obstruction de la respiration (suspirium)

  • 33 Suspirium est le nom de la morve dans Columelle, 6, 37 ; 7, 5 et dans Chiron, 344 qui est la traduc (...)

19D’autres passages mettent en avant les signes respiratoires de la morve sèche ou arthritique, appelée alors suspirium (δύσπνοια), « respiration difficile », tiré de suspiro, « soupirer ». Cette appellation semble une spécificité latine, selon Apsyrtus, hipp. Ber. 2, 1 : « C’est une maladie que beaucoup appellent malis, certains catharre (κατάρρουν), les Romains suspirium, mais en vérité c’est l’arthritis33 ». Le processus qui mène au suspirium est le suivant :

  • 34 Eumélus, hipp. Par. 29 : Τοῦτο τοίνυν συμβαίνει͵ ὁπηνίκα διὰ τῆς τοῦ πάθους ὠμότητος ἀποκλειομένων (...)

« Ceci arrive donc quand la fermeture et la blessure des artères (ἀτρηρία) à cause de l’indigestion (ὠμότης) pathologique empêche ensuite le souffle d’arriver dans le poumon naturellement (τὸ κατὰ φύσιν). »34

  • 35 Pelagon., 204, 1 : Id accidit cum praeclusi sunt a cruditate nimia meatus et exulcerati, nec commea (...)

Cela arrive quand les conduits (meatus) ont été obstrués par une violente indigestion (cruditate nimia) et sont blessés (exulcerati), et que le souffle naturel (spiritus naturalis) ne circule plus vers le poumon. »35

  • 36 Adams, 1984, estime qu’il s’agit d’une source commune latine. Toutefois, nous n’excluons pas l’idée (...)
  • 37 Chiron, 174 utilise le terme indigestio : et aeque cerebrum corrumpit ab indigestione et en Chiron, (...)

20Ces deux extraits, visiblement liés l’un à l’autre36 (Eumélus est antérieur à Pélagonius), placent la cause de la maladie dans une indigestion, cruditas = ὠμότης, c’est-à-dire une absence de coction37, qui entraîne l’obstruction des conduits (ἀποκλειομένων τῶν ἀρτηριῶν καὶ τραυματιζομένων, praeclusi meati et exulcerati). L’étiologie est elliptique, elle ne mentionne que le début et la fin : il faut comprendre qu’entre l’indigestion et la blessure des artères se produit la sécrétion bilieuse, issue de l’indigestion, qui tombe (paremptosis) dans les artères à la place du souffle. Cet extrait s’insère donc dans le tableau que nous avons déjà vu.

  • 38 Aps., hipp. Ber. 8, 2 ; 34, 4, mais sans correspondance avec un mot latin. En latin, meatus dans le (...)
  • 39 Le stoïcien Chrysippe (SVF II, p. 235 = Von Arnim p. 746) fait du spiritus naturalis le principe de (...)
  • 40 Il est sûr que Columelle, à cet endroit, évoque la morve, malgré l’absence du nom officiel, car il (...)
  • 41 Est etiam illa grauis pernicies, cum pulmones exulcerantur : inde tussis et macies et ad ultimum pt (...)

21Le texte latin présente toutefois quelques particularités. Le terme latin de « conduits, passages », meatus dans le texte de Pélagonius, auquel fait écho commeat, n’est pas superposable au grec ἀρτηρία d’Eumélus qui désigne les artères, les conduits du pneuma ; meatus correspond normalement à πορός, que l’on trouve ailleurs chez Apsyrtus38. De même, la locution adverbiale τὸ κατὰ φύσιν ne correspond pas exactement à naturalis, alors que l’expression spiritus naturalis, « le souffle naturel », se trouve en latin : elle apparaît chez les Stoïciens, mais aussi chez Columelle où le souffle naturel circule dans les moelles des plantes ; spiritus naturalis correspondrait au grec πνεῦμα φυσικόν, qui selon Galien circule dans les artères, et est un principe qui alimente l’animal39. Le vocabulaire commun entre Columelle et Pélagonius se rencontre encore en Col. 6, 14 quand l’agronome présente la morve40 : « Il y a encore une maladie (pernicies) grave, quand les poumons sont ulcérés (exulcerantur) : ensuite vient la toux, la maigreur et à la fin la phthisie (pthisis) l’envahit41 ». Pulmones exulcerantur suffit à définir la morve, qui n’est pas nommée, soit que Columelle, qui n’est pas un spécialiste, ne l’ait pas reconnue dans le mot morbus, soit qu’il ait volontairement évité d’introduire trop d’hellénismes dans son texte (comme malis arthritis). Mais l’important est que sa formulation rejoint celle de Pélagonius (pulmones exulcerati), alors que la mention des poumons ulcérés n’est pas dans Eumélus (chez lui ce sont les artères). Il se dégage donc de la comparaison entre Columelle et Pélagonius une unité terminologique et un même souci de latiniser des expressions techniques grecques.

22D’autres extraits d’Eumélus expliquent pourquoi la maladie est incurable ; ses paroles sont rapportées au discours direct par Apsyrtos et par Chiron :

  • 42 Aps., Hipp. Ber. 2, 7-8 : Τῷ τοιούτῳ οὐκ ἔστι θεραπεία, ἀλλὰ διαφωνεῖ, ὡς εἴρηται καὶ Εὐμήλῳ τῷ Θηβ (...)

« Contre celle-ci il n’y pas de remède, mais l’animal meurt, comme l’a dit aussi Eumélus de Thèbes : « Ni moi ni aucun autre n’est médecin de la morve sèche. J’en montrerai la cause, qui est que le poumon se déchire sur le côté droit, et l’animal est pleurétique. »42

  • 43 Le mot statura est un hapax dans Chiron, et Oder s’interroge dans les indices, proposant le sens de (...)
  • 44 Chiron, 351-352 : nam illa insanabilis est arida [] Et sic curationem nullam recipit et ex uita re (...)

« Car la morve sèche est incurable […] et ainsi le cheval ne reçoit aucun traitement, et il quitte la vie. C’est ce qu’a dit le médecin Eumélus : « Sa morve sèche, ni moi ni un autre médecin ne peut la soigner. J’en donnerai pour ma part la raison tout de suite, pour laquelle et son état43 est incurable et le traitement impossible : parce que leur poumon se corrompt, corruption qui se propage au côté, et ainsi il commencera à être pleurétique. »44

  • 45 Le traducteur a conservé le génitif maleos sans aucune justification syntaxique. Maleus restera en (...)
  • 46 Cels., 4, 13, 1 ; Scrib. Larg., 94 ; Plin., nat. 20, 31 ; 20, 176 ; Ps.-Gal., ad Glauc. 3, 356 ; 24 (...)
  • 47 Scrib. Larg., 94 : Protinus enim exscreant ea, quae obstant transitui spiritus, et tussire desinunt(...)
  • 48 Chiron, 178 : tussiunt dure etiam, <tam>quam si putes in eius pectore ossum asperum habere (tam Git (...)

23Ces deux textes d’Apsyrtus et de Chiron reflètent la tradition d’Eumélus à deux époques différentes et chez deux auteurs différents. Le texte grec évoque la déchirure du poumon sur le côté (πλευράν) droit, origine de la maladie du cheval πλευριτικός, tandis que Chiron, qui ne reprend pas le jeu étymologique (il s’agit donc probablement d’une traduction45), insiste sur l’idée de corruption dont nous avons déjà vu l’importance (pulmo corrumpitur, qui corruptus). Cette primauté donnée au poumon s’accorde en pathologie avec la manifestation des symptômes respiratoires ; mais cette occurrence de pleureticus est un hapax dans la littérature vétérinaire ; en revanche le mot est bien attesté dans la littérature médicale46. Qu’est-ce que la pleurésie, et pourquoi est-elle évoquée à propos des difficultés respiratoires de la morve ? Selon Scribonius, la maladie des pleurétiques est causée par un obstacle matériel dans les voies respiratoires (transitus spiritus), qui doit être craché à l’aide de médicaments47. Cela correspond à l’analyse des vétérinaires, qui comparent la toux des chevaux morveux aux efforts faits pour expectorer un élément étranger (ossum asperum) ou pour recracher quelque chose coincé dans la gorge (aliquid deuorasse)48. C’est donc l’identité des symptômes qui a amené la mention de la pleurésie dans les textes vétérinaires.

24Il y a donc une continuité entre tous ces fragments de textes sur la morve. Elle est causée par une enstasis d’humeurs bilieuses qui corrompent le cerveau et la langue ; cette corruption est due à l’indigestion, entraînant une déviation du sang dans les artères, une obstruction et un empêchement de la respiration.

3. Chiron : prévention de la contagion

25Il y a dans la Mulomedicina Chironis deux passages sur la morve, qui citent Chiron comme auteur : un dans le livre III (§ 164-204) et un dans le livre IV (344-354). Ils s’appuient sur les éléments que nous avons rencontrés chez les autres auteurs (Apsyrtus, Eumélus) pour envisager une synthèse, développer une théorie de la contagion et proposer des méthodes préventives.

  • 49 Chiron, 174 : Quorum corrumpitur totum corpus ex sanguine. Quae corruptio sanguinis ex ui huius mor (...)

« Et cette corruption du sang venant de la puissance cette maladie se porte aussi dans les moelles des os des épaules, et il corrompt pareillement le cerveau du fait de l’indigestion. Pour cette raison la tête est prise, et de la même façon le poumon, où la maladie se cache au début. À la suite de quoi le cheval en contamine beaucoup par son odeur, qui fait que même leur traitement ne peut les guérir. Or, cette maladie survient chez eux parce que tous les équidés qui marchent sur un seul sabot n’ont pas de vésicule biliaire. En effet s’ils en avaient une, dans laquelle ils recevraient l’humeur maligne de tout le corps et des refroidissements prolongés, jamais ne s’introduirait chez eux l’humeur amère, source des morves, ni ne pénétrerait leurs moelles et ne produirait les signes de la morve arthritique. »49

  • 50 Chiron, 175 et 543 ; Firm., math. 4, 8, 1 ; Oribas., eup. 3, 7 p. 521 Molinier ; syn. 6, 25 p. 111 (...)
  • 51 Stok, 2000, p. 68 ; Gitton-Ripoll, 2018a, p. 154-156.
  • 52 Aps., hipp. Ber. 2, 9 : ὅσοι δὲ ἐν ταῖς ἀγέλαις μαλιῶσι, τούτους δεῖ ἀποκρίνειν· διαδίδοται γὰρ τὸ (...)

26Chiron mentionne une humeur amère, qualifiée de malignus, adjectif qui connaîtra un grand succès par la suite, mais n’est encore que très peu attesté en latin50. Elle ne peut se déverser dans la vésicule qui n’existe pas chez les solipèdes (Aristote, Apsyrtus) ; elle corrompt donc le sang, qui se rend dans la tête et dans le poumon. Chiron développe à partir de la corruption du poumon une théorie miasmatique de la transmission contagieuse de la maladie, par l’odeur, et qui le fait aller jusqu’à la prise en compte de la contagion de bête à bête, par le souffle (coinquinatio)51. Le danger de la contagion était déjà rapidement évoqué dans le texte grec d’Apsyrtus (hipp. Ber. 2, 9), qui préconisait la séparation des bêtes malades et la fumigation52, mais Chiron revendique ce principe et lui accorde un large développement, en contradiction avec les théories médicales.

Conclusion

27En étudiant la morve équine, la maladie contagieuse des équidés la plus redoutée des éleveurs, à l’issue souvent mortelle, nous avons constaté l’influence très grande de la médecine sur la médecine vétérinaire. La morve est rapprochée de la pestis chez l’homme (Chiron 165, λοιμός CHG chap. 4), ou de la phthisis (Veg., mulom. 1, 11, 1), parce que ce sont des maladies incurables, mais aussi de la pleurésie (pleureticus equus), qui produit une toux semblable. Tous les extraits que nous avons étudiés sont des réécritures à partir du traité d’Eumélus, qui se présente comme un médecin, medicus, ἰατρός. Lui est attribué le premier ouvrage sur la morve articulaire (ἀρθρῖτις μᾶλις), qui semble la source de tous les autres. Ce glissement de l’une à l’autre discipline s’est accompagné d’un glissement de sens du mot arthritis, articularius : il concerne en médecine les articulations, alors qu’en vétérinaire il s’agit d’une partie spécifique du corps à l’exception des autres, le boulet, qui souffre dans cette maladie de claudications. Le paradoxe est que la variété de morve envisagée par Eumélus, morve sèche ou morve arthritique, est incurable, mais que c’est celle qui donne lieu aux développements les plus longs. La contradiction entre le côté incurable et les traitements proposés est mal résolue dans les textes.

  • 53 V. Gitton-Ripoll, 2018b.

28Il est malheureusement impossible, pour l’instant, d’attribuer à Eumélus une localisation chronologique précise : sa pensée relève de l’école hippocratique, mais, si c’est bien lui qui est à la source d’Aps., hipp. Ber. 2, 9, il accepte aussi l’idée de la contagion, paradoxale pour un médecin. Certains éléments de sa doctrine, comme l’importance accordée aux symptômes pulmonaires, se retrouvent toutefois dans Columelle, faisant d’Eumélus le premier en date de tous les auteurs vétérinaires qui nous sont conservés53.

  • 54 Hipp. Ber. 20, 2 : Ἀρίστη δὲ θεραπεία ἐστὶν αὐτῶν ἐκτομή, ἥτις γίνεται παρὰ Ἀλεξανδρεῦσι. De nomb (...)

29L’étiologie de la morve telle qu’elle se présente chez Apsyrtus, Théomnestos, Chiron, est donc envisagée en termes de circulation des humeurs : la bile jaune et la bile noire, qui ne peuvent être recueillies dans une vésicule inexistante, circulent dans le corps, corrompues, particulièrement dans la tête et l’appareil respiratoire, en empruntant les voies normalement réservées au souffle (artères). L’animal souffre alors de troubles respiratoires (suspirium), il a un jetage abondant (ἰχώρ). L’évacuation de l’humeur corrompue se fait aussi à travers les boutons du farcin, dans la morve sous-cutanée. L’étiologie est cohérente, malgré nos différents témoins, sans doute à cause de l’unité d’inspiration. Le texte-source d’Eumélus se caractérise par les éléments suivants : explications humorales, emprunts médicaux, mention des Anciens (οἱ πρὸ ἡμῶν, ueteres nostri). Mais l’explication humorale d’Eumélus qui sert de base étiologique s’est enrichie chez chaque auteur d’éléments empruntés à une autre école : alexandrine pour Apsyrtus54, méthodique pour Chiron, 176-178.

30Les variétés de morve distinguées d’après les parties du corps ou les symptômes vont de 2 à 7 ; mais il faut résister à la tentation d’y voir une évolution chronologique vers plus de complexité, d’autant que le nombre d’adjectifs est trompeur : la morve sèche recoupe la morve arthritique, la morve humide est dite aussi blanche, le farcin et la morve sous-cutanée sont une seule et même réalité. La liste de Chiron ressemble plutôt à une synthèse tendant à réunir tout ce qu’il avait lu.

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Notes

1 L’allemand Rotz et l’anglais glanders sont formés sur d’autres racines.

2 Le nom de ce bacille a varié : Malleomyces mallei, Pseudonomas mallei, maintenant Burkholderia mallei.

3 Fischer, 1991, a essayé d’identifier ces différentes variétés en termes modernes.

4 Chiron, 815 : fugiet morbus articularis ; Aps., hipp. Par. 22 : Φεῦγε οὖν, κακὴ μᾶλι, διώκει σε Ποσειδών.

5 Hipp. Cant. 2, 2 : Μάλιστα δὲ συμβαίνει, ὅταν ἐκ πάγων ἢ χιόνων μεταβολὴν λάβῃ ἀέρων τε καὶ ὑδάτων, ἢ πάλιν ἐκ θερμῶν ἀέρων, ὅταν ἀθρόον εἰς ψυχροὺς μεταβάλλῃ.

6 Hipp. Ber. 2, 32 : Ἡ μᾶλις γίνεται καὶ ἐκ τῆς ἄχνης τῶν ἀχύρων, ὅταν ἐπικαθίσῃ ἐπὶ τὸν πνεύμονα, ἢ ἐκ τοῦ χόρτου, ὅταν σεσηπότα παραβάλῃς.

7 Les éditions de référence sont les suivantes : Pelagonius Recueil de médecine vétérinaire, éd. V. Gitton-Ripoll, CUF 2019 ; Mulomedicina Chironis, éd. E. Oder, Leipzig, 1901 ; P. Vegeti Renati Digestorum Artis Mulomedicinae libri, éd. E. Lommatzsch, Leipzig, 1903 ; Corpus Hippiatricorum Graecorum (CHG), éd. E. Oder et K. Hoppe, vol. I (hipp. Ber.), Leipzig, 1924 ; vol. II (hipp. Par., hipp. Cant., addit. Lond., exc. Lugd.), Leipzig, 1927, auxquels il faut joindre L. Iuni Moderati Columellae res rustica, éd. R. H. Rodgers, Oxford, 2010. Nous ne prendrons pas en compte pour cette étude la description exacte que fait Aristote HA 8, 25, de la morve chez l’âne, car les textes hippiatriques ne présentent aucun lien avec elle.

8 Theomn., hipp. Ber. 2, 18-21 : Μᾶλις ἐστὶ χυμῶν σεσηπότων δυσδιαφόρητος ἔνστασις, καθὸ μέρος ἐνίσταται τοῦ σώματος, ἐκεῖθεν τὴν ἰδικὴν ἐπωνυμίαν ἔχουσα. Διαφοραὶ δὲ τοῦ νοσήματος δύο, ἡ μὲν γὰρ αὐτῶν ἐστι ξηρά͵ ἡ δὲ ὑγρά. Καὶ ἡ μὲν ξηρὰ ἀφανής, ἡ δὲ ὑγρὰ φαινομένη. Φέρεται γὰρ διὰ μυκτήρων ἰχὼρ φλεγματώδης εἰς τὸ λευκὸν χρῶμα μεταβεβλημένος, ὅθεν καὶ πάλιν το πάθος καλοῦσιν, ἀπὸ τῆς χρόας τὴν ὀνομασίαν ἐπιθέντες. Ὁ δὲ ἐκ τούτου τοῦ πάθους φερόμενος ἰχὼρ εἴτε διὰ ῥινῶν εἴτε δι’ ὑπερῳας͵ ἄνοσμος μὲν ὤν, εὐκόλως θεραπεύεται, δύσοσμος δὲ δυσκόλως δι΄ αἰτίαν τοιαύτην· ἕως μὲν ἄνοσμος φέρεται, οὐκ ἔστιν ἐξ ἕλκους, ἀλλ΄ ἐκ περιττώματος, ὃ χρὴ καθαίρειν καὶ ἐκφράττειν φαρμάκοις καὶ τρόποις τοῖς γραφησομένοις· […] 20. Ὅταν οἱ σαπέντες χυμοὶ γεννήσωσι τὴν ὑγρὰν μᾶλιν, τοῦτ΄ ἔστιν αἷμά τε καὶ φλέγμα͵ καὶ φθάσωσιν ἐκκαῦσαι τοὺς τόπους, οἷ ἂν ἐνσκήψωσι, τότε τὸ φερόμενον ὑγρὸν ὄζει, καὶ ἔστι δυσθεράπευτον. 21. Γίνεται δὲ καὶ ἡ ξηρὰ χυμῶν σαπέντων καὶ ἐνστάντων τοῖς περὶ τὴν καρδίαν καὶ πνεύμονα τόποις, οὐ μὴν ἀπὸ φλέγματος καὶ αἵματος͵ ἀλλ’ ἀπὸ τῶν δύο χολῶν, διὸ καὶ ξηρὰ τυγχάνει.

9 Les vétérinaires actuels parlent de « jetage purulent coloré de sang » dans le cas de la morve, le mot jetage incluant toutes les sécrétions nasales. Ce jetage « sale » fait suite à un premier, muqueux et clair (appelé morve blanche par Théomnestos).

10 Mais la morve noire de Pélagonius (μέλαινα) peut être aussi une erreur de lecture du grec μήλινη, « jaune », cf. hipp. Cant. 2, 2 et Pélagonius § 204, note 3, p. 261 éd. CUF.

11 Björck, 1932, p. 72. Erasistrate fr. 196, 197 Garofalo ; Gal., de uenae sect. adu. Erasistr. 3 (XI, p. 153, 3 K, mais aussi XVIIIa, p. 49 K).

12 L’identification des χοιράδες, rappelées par αὐταῖς, avec les glandes gourmeuses (= glandulae dans Chiron, 553) se fait d’après l’âge auquel survient cette affection : in pullitia. La morve serait ici confondue avec la gourme.

13 Hipp. Ber. 20, 4 : Συμβαίνει δὲ ἐν αὐτῷ μάλεως γενομένης τῆς ἀρθρίτιδος ἔνστασιν γενέσθαι ἐν τῇ κεφαλῇ. Ὑποτρέχει γὰρ ὁ ἰχὼρ εἰς τὰς φλέβας τὰς ὑποκειμένας αὐταῖς, καὶ οἴδησιν λαμβάνουσι καὶ πληροῦνται αἱ ῥῖνες καὶ ἐμφράσσονται, δι’ ὧν φυσᾷ, ἥ τε γλῶσσα συνδεσμεύεται, καὶ διαφωνεῖ διὰ τὴν ἀσιτίαν.

14 Cela avait déjà été remarqué par Arist., PA 4, 2, 4 (676b) et repris par Plin., nat. 11, 191, et Gal., de usu part. 4, 12 (III, p. 298 K).

15 Aps., Hipp. Ber. 2, 2 : Συμβαίνει δὲ τοῦτο διὰ τὸ μὴ ὑπάρχειν τῷ ζῳῳ ἐπὶ τοῦ ἥπατος ἀγγεῖον τὸ λεγόμενον χοληδόχον, ἀλλ’ εἶναί τι νευρίον ἐκλελυμένον, ὃ ἀποδέχεται τοῦτον τὸν χυμὸν κακεῖθεν τὴν ἔκκρισιν ποιεῖται καὶ μίγνυσι τῷ αἵματι διὰ τῶν ἀρτηριῶν τῶν πρὸς τῇ ῥάχει προσηρμοσμένων, εἶτα ἐπενεχθεὶς ἐπὶ τὸν νωτιαῖον μυελὸν ὁ χυμὸς καὶ τὸν ἐγκέφαλον φθείρει. Τὴν γὰρ τροφὴν ἀπὸ τοῦ νωτιαίου λαμβάνει, διὸ καὶ τὴν κεφαλὴν κατακρατεῖται καὶ τὴν γλῶτταν, εἶναι γὰρ καὶ ἀρχὴν τῶν ἐναρίθμων ἄρθρων (App. crit. : ἀρχὴν Bücheler dans Chiron 354 : αὐτὴν ms ; cf. principalis Chiron 345 et ἡγεμονικῆς γὰρ ὑπαρχούσης ἐν τῷ σώματι αὐτῆς Aps., hipp. Ber. 96, 1).

16 Constitutionem est étonnant et présenté comme tel dans le ThlL s.v. Oder avait proposé une correction constrictionem dans les indices de la MC p. 346 ; elle se justifierait par συνδεσμεύεται dans Aps., hipp. Ber. 20, 4, et serait tentante dans la mesure où ce mot pourrait être rattaché au méthodisme de Chiron. Mais il y a un moyen de garder constitutio, c’est de le considérer comme un préfixé de statio, qui traduit ἔνστασις, selon Björck, 1932, p. 72. Dans ce cas, le sens serait « la langue présente une enstasis », un dépôt d’humeurs.

17 Chiron, 345 : Ideo autem contingit eis plerumque, propter quod omne iumentum fel non habet. Pro felle inhaeret eis neruus gracilis laxatus, in quo humorem recipiunt et sucum huius morbi. Et sic uitae periculum faciunt, et ei commixtus sanguis praecurrit per omnia arteria, quae iuxta sunt dorsis et spinis, praecurrit et in medullas scapularum, aeque cerebrum corrumpit ; escam <enim> ab inferiore scapularum loco accipit. Propter quod continetur caput, itemque lingua constitutionem praestat, quae est ipsa principalis omnium articulorum. (App. crit. : inhaeret Gitton : inherent MB || neruus Gitton : nerui MB || gracilis Gitton : -lia MB -les Oder || laxatus Gitton : laxant MB laxantes Oder || et sic om. B || ei Oder : eum MB || commixtus Bücheler : ta MB || sanguis M : sanguinis B || arteria Oder : alteria B latera M || praecurrit2 Oder : -unt MB || medullas M : -is B || enim add. Oder ex Aps. : om MB || lingua Gitton MB : linguae Oder || ipsa B : om. M.)

18 Chiron 183, 344 ; Aps., hipp. Ber. 20, 4.

19 On le trouve chez Anaxagore, Dioclès, Érasistrate, Galien.

20 Aps., hipp. Ber. 33, 5 : τὰς ἐντὸς ἀρτηρίας τὰς λεγομένας ἐπιρραχίτιδας, αἷς πρόκειται ἡ φύσα, « les artères de l’intérieur appelées épirrachidiennes, par lesquelles passe le souffle ». Voir Debru, 1996, p. 185, 200.

21 Aps., hipp. Ber. 29, 3 : γινώσκειν δὲ δεῖ, ὡς τοῦ τοιούτου παρεμπέπτωκεν εἰς τὰς ἀρτηρίας ἡ χολὴ καὶ ἐπὶ τὴν καρδίαν ἐνήνεκται, καὶ ζῆν οὐ δύναται, « il faut savoir que la bile d’un tel animal tombe dans les artères et est portée vers le cœur, et qu’il ne peut pas vivre ».

22 Garofalo, 1988, p. 53.

23 Chiron, 179 : Si farcimen hos tendere coeperit, quod graece appellatur ferisoma, « si le farcin commence à les atteindre, ce qui s’appelle en grec ferisoma » ; Chiron 468 : Quod uocant graece ferisoma, latine farcimina. Sunt autem per se uitia, corpore furunculi, collectionem foris faciunt, qui et per se rumpunt, « ce qu’on appelle en grec ferisoma, en latin farcin. C’est une maladie en soi, des furoncles sur le corps, ils forment une collection à l’extérieur, qui se rompt spontanément ».

24 Περίσσωμα se trouve dans Oribase, Rufus d’Éphèse, Soranos d’Éphèse (-σσ- est la variante ionienne par rapport à l’attique -ττ-). L’aspiration qu’on trouve dans le latin, qui n’apparaît jamais en grec, peut s’expliquer par une tendance populaire à aspirer les occlusives p, t, k, voir Biville, 1990, p. 263-264.

25 Aps., hipp. Ber. 96, 3 : Περιττώματα δὲ λέγεται, ὃ ῥωμαϊστὶ καλοῦσι φαλκίνινα. Εἰσὶ δὲ ἐκβολαὶ ἐν τῷ σώματι ὅμοιαι δοθιῆσι καὶ μείζονες, καὶ πυοῦνται καὶ ἔκρηξιν λαμβάνουσιν αὐτόματοι. Καὶ ταῦτα οὐ δεῖ καίειν. Ἔστι γὰρ ἀνάχυσις μάλεως τῆς ἀρθρίτιδος, ἣν δεῖ προκαλεῖσθαι ἔξω. Περικαιομένων δὲ αὐτῶν, ἀναγκαῖον στένωσιν γίνεσθαι τῆς ἐξόδου. Συμβαίνει γὰρ μεταχωρῆσαι εἰς ἕτερον τόπον τοῦ σώματος καὶ μάλιστα ἐπὶ τὰ ἄρθρα, καὶ οἴδησιν καὶ χωλείαν ἐργάζεται.

26 Περίττωμα est employé par exemple par Arist., PA 2, 676b pour parler du résidu de la bile : « De même que la bile qu’on trouve dans le reste du corps apparaît comme une excrétion (perittoma) et une scorie (suntexis)… », ainsi que par Gal., de usu part. 4, 4 (III, p. 271 K) : τὴν μὲν γὰρ τὸ κοῦφόν τε καὶ ξανθὸν περίττωμα δεξομένην κύστιν ἡ φύσις ἐπέθηκε τῷ ἥπατι, « car la nature a attaché au foie la vésicule qui devait recevoir le résidu léger et jaune » (trad. Daremberg modifiée) ; de même dans l’Anonyme de Londres p. 6 : « les uns ont dit que les maladies sont dues aux résidus (perissomata) qui proviennent de la nourriture…. » (trad. A. Ricciardetto). Voir Debru, 1996, p. 186.

27 Par ailleurs, ce nom propre n’est guère fréquent en grec ; on le trouve une fois chez Callimaque, épigr. 60 ; dans quelques inscriptions : sur une amphore chalicidienne de Vulci, datée d’environ 540, conservée au Rijksmuseum (IGASMG III, App. I, 101V) ; à Delphes, CID 2, 74, CID 2, 77 et FD III, 5, 67 du ive s. av. J.-C. ; à Samos, IG XII, 6, 1, 461 du ive s. av. J.-C. ; à Mantinée, dans IG V, 2, 323 B, 23 du iiie s. av. J.-C.

28 Les passages d’Aps., hipp Ber. 2, 7-8, Hiérocl., hipp. Ber. 2, 16, Chiron, 351-52 forment un ensemble cohérent car ils disent reproduire le texte d’Eumélus d’une part ; ils ont d’autre part en commun avec le passage de Théomnestos sur Hippaios de se situer à la fin du développement sur la morve sèche, de faire référence aux Anciens (Aps., B. 2, 8 τοῖς πρὸ ἡμῶν = Théomn., B. 2, 22 παρὰ τοῖς ἀρχαίοις = maioribus nostris Chiron, 353), de désigner les équidés par la même périphrase : Théomn., hipp. Ber. 2, 22 (Hippaios) ὁ ἵππος ἢ ἄλλο ὑποζύγιον = Aps., B. 2, 8 (Eumélus) ἔν τε τοῖς ἵπποις καὶ τοῖς ἄλλοις ὑποζυγίοις ὅσα μώνυχας ὁπλὰς ἔχει. De surcroît, la description clinique des symptômes de la morve sèche chez Theomn., hipp. Ber. 2, 22 (donc chez Hippaios) utilise les mêmes expressions qu’Eumélus dans les hipp. Par. 29 : τῷ σώματι πάντη συμπίπτει, διὰ τῶν μυκτέρων ὑγρὸς ἰχὼρ φέρεται, χωλαίνει καθ’ ἕκαστον πόδα / ἄλλον πόδα, κλίνων τὰ ὦτα = τὰ ὦτα ἐπινενευκότα φέρει.

29 La question se complique encore si l’on regarde le passage correspondant de la traduction arabe de Théomnestos, où cet auteur est appelé Kassios le Thébain (Saker, 2008, p. 39). Tout au plus peut-on supposer que ce passage était très abîmé dans le manuscrit grec.

30 Hipp. Ber. 2, 22 : Εἰρηκότες περὶ μάλεως καὶ τῶν ταύτης διαφορῶν καὶ ἐπιγνώσεως θεραπειῶν τε καὶ ἀποθεραπειῶν, ὡς γιγνώσκομεν αὐτοὶ θεραπεύσαντες ἐκ λόγου καὶ πείρας, εἴπωμεν καὶ τὰ παρὰ τοῖς ἀρχαίοις μηδὲν φθονήσαντες. Τὸ γοῦν ἐκ περιουσίας οὐ περιττόν, εὔπορον δὲ ἐν ταῖς θεραπείαις Ἱππαίου περὶ μάλεως, ὃς Θηβαῖος ἀπὸ τῆς Ἑλλάδος Θηβῶν τῶν ἑπταπύλων γράφει περὶ ἀρθρίτιδος μάλεως, ὡς σημειωσόμεθα τὴν ἀρθρῖτιν μᾶλιν ἐντεῦθεν·

31 André, 1991, p. 100.

32 Une référence telle que Chiron, 176 : tabescit a renibus, id est ab articulis lumborum, invite à retenir le sens de « articulations », alors qu’en Chiron, 173 claudicat ab articulis et 344 alternis pedibus ab articulis claudicationes interueniunt, il s’agit des boulets. Fischer, 1991, p. 362, semble refuser que la morve arthritique soit une variété de morve, sans doute parce qu’il prend le mot au sens « articulaire ».

33 Suspirium est le nom de la morve dans Columelle, 6, 37 ; 7, 5 et dans Chiron, 344 qui est la traduction de ce passage d’Apsyrtus. Végèce 1, 4 et 1, 11 donne aussi l’équivalence de aridus malis et de suspirium.

34 Eumélus, hipp. Par. 29 : Τοῦτο τοίνυν συμβαίνει͵ ὁπηνίκα διὰ τῆς τοῦ πάθους ὠμότητος ἀποκλειομένων τῶν ἀρτηριῶν καὶ τραυματιζομένων λοιπὸν τὸ κατὰ φύσιν ἐπὶ τὸν πνεύμονα μὴ παραγίνεται πνεῦμα.

35 Pelagon., 204, 1 : Id accidit cum praeclusi sunt a cruditate nimia meatus et exulcerati, nec commeat naturalis in pulmonem spiritus.

36 Adams, 1984, estime qu’il s’agit d’une source commune latine. Toutefois, nous n’excluons pas l’idée que cette source latine soit déjà elle-même une traduction du grec, voir Gitton-Ripoll, 2018b.

37 Chiron, 174 utilise le terme indigestio : et aeque cerebrum corrumpit ab indigestione et en Chiron, 351 (Eumélus-passage) concoctionem non facit. L’Anonyme de Londres 33-37 explique de la même manière le rapport entre la coction et le déclenchement de la maladie : « Lorsque le ventre… ne digère pas la nourriture résiduelle, se forment des résidus (perissomata) qui, transportés dans les régions de la tête, produisent les maladies ». Voir sur cette question la note 186 p. LXVII de l’édition Ricciardetto. Cette explication est très proche de celle que fournit Chiron en 174.

38 Aps., hipp. Ber. 8, 2 ; 34, 4, mais sans correspondance avec un mot latin. En latin, meatus dans le sens de « passage » du souffle est fréquent dans la langue impériale non médicale (Lucan., 4, 327 ; 5, 191 ; Quint., inst. 7, 10, 10 ; Tac., ann. 14, 51, 1), mais clausi meatus ne se rencontre pas chez les médecins latins. Meatus relève donc plutôt d’un effort stylistique : habituellement, ἀρτηρία grec se traduit par le latin arteria, que connaît Pélagonius : 96 ad tussem siccam et ad arteria constricta et ad suspirium et ad spasmum.

39 Le stoïcien Chrysippe (SVF II, p. 235 = Von Arnim p. 746) fait du spiritus naturalis le principe de la respiration : spiramus autem naturali spiritu, et par suite de la vie : ergo etiam uiuimus eodem spiritu. Columelle, 3, 10, 2 l’évoque à propos de la respiration des plantes : « en effet, par une respiration naturelle (spiritus naturalis), toute l’alimentation des végétaux, telle une sorte de souffle (quasi quaedam anima), en empruntant la moelle du tronc (per medullam trunci), est attirée, comme par ces siphons que les ingénieurs appellent « diabètes » (diabeten), jusqu’au sommet, où, une fois parvenue, elle s’arrête et est consommée » ; Gell., 18, 10, 9 : arteria est conceptaculum spiritus naturalis mixti confusique cum sanguine, in quo plus spiritus est, minus sanguinis, « l’artère est un réceptacle du souffle vital mélangé et amalgamé avec le sang, dans lequel il y a plus de souffle, moins de sang ».

40 Il est sûr que Columelle, à cet endroit, évoque la morve, malgré l’absence du nom officiel, car il suggère de la soigner avec un séton de racine d’hellébore, appelée encore couramment pulmonaria (7, 5, 14), ce qui est chez lui (6, 5, 3-4) ainsi que chez Pélagonius 22 un traitement contre la morve. L’usage du séton est ainsi préconisée pour les brebis pulmonaria (7, 11) et contre la maladie (morbus) causée par un poison (uirus) qui fait que les animaux sont affectés ensemble (gregatim, 6, 5). Le § suivant (6, 14, 2) de Columelle évoque le suspirium.

41 Est etiam illa grauis pernicies, cum pulmones exulcerantur : inde tussis et macies et ad ultimum pthisis inuadit.

42 Aps., Hipp. Ber. 2, 7-8 : Τῷ τοιούτῳ οὐκ ἔστι θεραπεία, ἀλλὰ διαφωνεῖ, ὡς εἴρηται καὶ Εὐμήλῳ τῷ Θηβαίῳ·  ‘τῆς δὲ ξηρᾶς μάλεως οὔτε ἐγὼ ἰατρὸς οὔτε ἄλλος τις. Τὴν δὲ αἰτίαν δηλώσω, ὅτι ὁ πνεύμων ῥήγνυται πρὸς τὴν δεξιὰν πλευράν, καὶ ἔστι πλευριτικός’.

43 Le mot statura est un hapax dans Chiron, et Oder s’interroge dans les indices, proposant le sens de status ; ce mot dans la MC signifie « état » (§ 245). Mais si l’on accorde à statura le sens de statio, « dépôt », comme enstasis, ce serait cohérent avec le reste de la doctrine. Toutefois, il n’y a pas d’équivalent de statura dans le texte grec pour le confirmer, ni non plus dans Chiron 174 qui reprend ce passage (unde et ipsa curatio insanabilis est).

44 Chiron, 351-352 : nam illa insanabilis est arida [] Et sic curationem nullam recipit et ex uita recedit. Dictum est autem et Eumelo medico. Cuius arida maleos nec ego nec alii medicorum hanc sanare [arida maleos] potest. Cuius et rationem ego protinus reddam, quare et statura et curatio[nis] insanabilis est : quia pulmo eorum corrumpitur, qui corruptus ad latus decurrit, et sic incipiet esse pleureticus.
Eumelo Oder ex Hipp. : eo mlto B || arida maleos2 ego del. || statura MB = status Oder || curatio Gitton : -onis MB.

45 Le traducteur a conservé le génitif maleos sans aucune justification syntaxique. Maleus restera en latin par la suite comme forme d’accusatif (Veg., mulom. 1, 2) ou de nominatif (Veg., mulom. 1, 10, 1).

46 Cels., 4, 13, 1 ; Scrib. Larg., 94 ; Plin., nat. 20, 31 ; 20, 176 ; Ps.-Gal., ad Glauc. 3, 356 ; 24, 97 et d’autres, voir ThlL s.v. Pleureticus est une variante habituelle en latin de πλευριτικός.

47 Scrib. Larg., 94 : Protinus enim exscreant ea, quae obstant transitui spiritus, et tussire desinunt, « car aussitôt ils crachent ce qui fait obstacle au passage du souffle, et cessent de tousser » (trad. J. Jouanna-Bouchet).

48 Chiron, 178 : tussiunt dure etiam, <tam>quam si putes in eius pectore ossum asperum habere (tam Gitton), « elles (les juments) toussent fort, comme si elles avaient dans leur poitrine un os pointu » ; Chiron, 349 : incipient tunc sic tussire, tamquam si putes eum aliquid deuorasse, « ils se mettent alors à tousser comme s’ils avaient avalé quelque chose ».

49 Chiron, 174 : Quorum corrumpitur totum corpus ex sanguine. Quae corruptio sanguinis ex ui huius morbi praecurrit et in medullas scapularum, et aeque cerebrum corrumpit ab indigestione. [] propter quod comprehenditur caput similiter et pulmo, ubi primum morbus se abscondit. 175. Ex quae re odore suo plures coinquinat, unde et ipsa curatio eorum insanabilis est. Ideo autem hic morbus contingit in eis, propter quod omne iumentum quod ungula solida calcant fel non habent. Fel enim si haberent, in quo humorem malignum totius corporis et perfrictionis longi temporis reciperent, nunquam in eos humor amarus, morborum pernicies, insideret aut medullas eorum perterebraret et articularia signa ostenderet.

50 Chiron, 175 et 543 ; Firm., math. 4, 8, 1 ; Oribas., eup. 3, 7 p. 521 Molinier ; syn. 6, 25 p. 111 Molinier.

51 Stok, 2000, p. 68 ; Gitton-Ripoll, 2018a, p. 154-156.

52 Aps., hipp. Ber. 2, 9 : ὅσοι δὲ ἐν ταῖς ἀγέλαις μαλιῶσι, τούτους δεῖ ἀποκρίνειν· διαδίδοται γὰρ τὸ πάθος, καὶ εὐχερῶς τοὺς λοιποὺς ἀδικοῦσιν, « il faut écarter tous ceux qui sont atteints de morve dans le troupeau ; la maladie se transmet (διαδίδοται), et ils nuisent facilement aux autres ».

53 V. Gitton-Ripoll, 2018b.

54 Hipp. Ber. 20, 2 : Ἀρίστη δὲ θεραπεία ἐστὶν αὐτῶν ἐκτομή, ἥτις γίνεται παρὰ Ἀλεξανδρεῦσι. De nombreux correspondants d’Apsyrtus sont cités comme alexandrins : Ammonios, Apion, Orion, Antipater, Hérodion, Gaios, Pasicratès. Ces mentions toutefois ne permettent pas de déduire avec certitude qu’Apsyrtus aurait suivi des cours de médecine à Alexandrie, selon Fischer, 1981, p. 218 ; Doyen-Higuet, 2006, p. XXX ; McCabe, 2007, p. 134. Pour un résumé du débat sur l’attachement alexandrin d’Apsyrtus, voir Marganne 2016, p. 207.

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Aspect du cheval morveux.
Crédits Extrait de : AUREGGIO Eugène, ALBUM-GUIDE de l’inspection sanitaire des viandes – Études des viandes et des maladies des animaux de boucherie dans leurs rapports avec l’alimentation humaine, Lyon, 1906.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/23929/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 360k
Titre Figure 2. Le farcin.
Crédits Extrait de : Manninger, R. R., Traité des maladies internes des animaux domestiques, Paris, 1959.
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/docannexe/image/23929/img-2.jpg
Fichier image/jpeg, 414k
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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Gitton-Ripoll, « L’étiologie de la morve équine chez les vétérinaires grecs et latins : flux d’humeur et flux de souffle »Pallas, 113 | 2020, 153-168.

Référence électronique

Valérie Gitton-Ripoll, « L’étiologie de la morve équine chez les vétérinaires grecs et latins : flux d’humeur et flux de souffle »Pallas [En ligne], 113 | 2020, mis en ligne le 20 septembre 2022, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/23929 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.23929

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Auteur

Valérie Gitton-Ripoll

Maître de Conférences de langue et littérature latines
Université Toulouse Jean Jaurès
PLH-CRATA
vgitton[at]wanadoo.fr

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Droits d’auteur

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