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Résumés

La « grenouille rubète », rana rubeta, que l’on voit citée chez les médecins et naturalistes, ne doit pas son nom au fait d’habiter dans les buissons, rubus, comme le dit Pline (Hist. nat. 32, 50), ni au fait d’être rouge, comme le propose Ernout-Meillet à rubeo ; mais l’animal et les buissons sont en liaison avec l’idée de « piquant » : les buissons parce qu’ils ont des épines, le batracien parce que sa peau recouverte de cloques et de glandes venimeuses est urticante et entre dans la préparation de poisons et de remèdes contre la gale, maladie qui gratte elle aussi. Le mot rubeta pourrait ainsi être apparenté à ruscus, « petit-houx ; crapaud », rubidus, « cloqué », *rubeolus> rouvieux, *rubeola> rougeole, des maladies « qui grattent ». Il pourrait s’agir du crapaud commun, bufo bufo, qui est de couleur ocre pâle, ὠχρός. Rana rubeta est donc le nom latin du crapaud, correspondant à φρῦνος, et s’opposant par son habitat et son aspect à la rana aquatica, la grenouille d’eau.

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Texte intégral

  • 1 Trad. E. de Saint-Denis, CUF 1966 modifiée : Sunt quae in uepribus tantum uiuunt, ob id rubetarum (...)
  • 2 Je remercie particulièrement M. Banniard, qui a proposé pour cet article quelques évolutions étymo (...)

1La grenouille rubète, ingrédient bien connu de la médecine magique latine, est une grenouille qui habite dans les buissons, affirme Pline l’Ancien, nat. 32, 50 : « Il y en a qui vivent seulement dans les épines (in uepribus), d’où leur nom de grenouilles de buisson (rubetarum nomine), comme nous l’avons dit ; les Grecs les appellent phrynes (φρύνους) ; ce sont les plus grosses de toutes ; elles ont deux espèces de cornes et sont riches en philtres1 ». Rubeta serait donc selon Pline un dérivé de rubetum, « buisson de ronces ». Le Dictionnaire étymologique de la langue latine d’Ernout et Meillet enregistre prudemment cette possibilité à l’article rubeta : « sans doute de rubus », tout en maintenant ouverte la possibilité d’une étymologie par rubeo, « être rouge », puisque l’article rubeo renvoie aussi à rubus et rubeta. Grenouille rouge, grenouille de buisson, comment le savoir ? Nous avons examiné les textes, médicaux et littéraires, latins et grecs, qui contiennent des mentions de ce batracien, en supposant que de leur réunion naîtraient des indices permettant de répondre à cette question. On connaît, en médecine ancienne, le goût pour le soin par des ingrédients de même couleur que la maladie ; existerait-il par exemple une quelconque maladie rouge que soignerait la grenouille rubète ? Elle serait alors utilisée comme ingrédient en fonction de sa couleur2.

  • 3 Οἶνοψ πόντος : M. Daraki, 1982 ; A. Grand-Clément, 2011.

2Notre communication, au-delà du cas de la grenouille, montrera comment tirer parti de l’emploi des couleurs en médecine ancienne pour la recherche du sens et de l’étymologie d’un mot obscur, rubeta. Des difficultés viennent du fait que nous n’avons pas la même sensibilité aux couleurs que les Anciens, et que nous ne qualifions pas les mêmes réalités des mêmes couleurs : l’exemple de la mer vineuse est célèbre3. Il faudra donc approcher les noms et adjectifs de couleur par des comparaisons et des images.

  • 4 Les grenouilles et les crapauds sont tous deux des batraciens anoures. Les grenouilles (les Hylidé (...)
  • 5 Bufo, qualifié de « dialectal » par Ernout-Meillet, est extrêmement rare, et n’apparaît dans la li (...)

3Nous partirons des mentions de la rana rubeta dans les ouvrages d’hippiatrie et d’histoire naturelle, en cherchant à établir un portrait de cet animal : son apparence, ses mœurs, ses vertus médicales ; en essayant d’approcher au plus près sa couleur, nous corrigerons la traduction proposée habituellement, qui est « grenouille de buisson » ou « rainette verte ». Les mots « grenouille » et « crapaud » sont utilisés plus ou moins indifféremment dans les traductions de textes latins ; cela est dû au fait que, si la langue grecque dispose de deux mots pour les distinguer, φρῦνος, « crapaud », et βάτραχος, « grenouille », le latin rana désigne à la fois la grenouille et le crapaud4. Il n’y a pas, en effet, de mot latin pour « crapaud5 ». Nous avons donc étendu notre corpus aux textes évoquant le crapaud (φρῦνος, φρύνη), quand il semble synonyme de rana. Les deux mots seront employés dans un premier temps de façon synonyme, jusqu’à ce que l’espèce de la rana rubeta soit définie avec précision.

1. La grenouille rubète

  • 6 Pelagon. 362 : Ranam rubetam occide et cum uino et aqua in sartagine decoque, eiusque suco unguito(...)
  • 7 Eumel. Hipp. Par. 297 (Hipp. B. 69, 14) : Φρῦνον σφάξας, μετὰ οἴνου καὶ ὕδατος ἐν χαλκείῳ ( εἰς χα (...)
  • 8 Pelagon. 356 : Ranas in aqua coques et colliges unctum ipsarum et commisces lenticulam et adipem e (...)
  • 9 Pline nat. 32, 140 : Equorum scabiem ranae decoctae in aqua extenuant, donec inlini possit (possit (...)
  • 10 Pline nat. 28, 265, trad. A. Ernout, CUF 1962 : Omnium uero quadripedum morbis capram solidam cum (...)

4Le paragraphe 362 de Pélagonius, un traité hippiatrique latin, propose un remède à base de grenouille rubète, rana rubeta, pour soigner la gale des chevaux : « Tue une grenouille rubète, fais-la fondre avec du vin et de l’eau dans une poêle à frire, et enduis le bétail de son suc (sucus)6 ». La similitude de cette recette avec celle du vétérinaire grec Eumélos contenue dans les Hippiatrica nous permet de confirmer l’équivalence de Pline rana rubeta = φρῦνος : « Après avoir égorgé un crapaud (φρῦνον), fais-le bouillir dans un récipient en cuivre avec du vin et de l’eau, et enduis avec son jus (ἀποζέμα), c’est-à-dire avec son humeur (ἰχῶρ)7 ». La grenouille sans précision d’espèce se rencontre dans un autre passage de Pélagonius, toujours pour soigner la gale, cette fois-ci avec de la farine de lentilles : « Tu feras cuire des grenouilles (ranas) dans de l’eau et tu y recueilleras leur mucus (unctum), tu y mélanges des lentilles, de la graisse et de l’huile, et tu en enduiras tout le corps, pendant que c’est encore tiède8. » L’idée de recourir au mucus qui protège la peau des batraciens pour soigner cette maladie se trouve aussi dans Pline : « La gale des chevaux (equorum scabies) est dissipée par des grenouilles (ranae) que l’on fait réduire dans de l’eau, jusqu’à ce que le liquide puisse être appliqué en liniment. On dit que les chevaux ainsi soignés ne sont plus repris par ce mal9. » La grenouille rubète est si efficace qu’elle soigne même, selon Pline, toutes les maladies des quadrupèdes si on la fait cuire avec une chèvre entière : « Pour les maladies de tous les quadrupèdes, on fait cuire jusqu’à réduction une chèvre entière avec sa peau et une grenouille buissonnière (rana rubeta)10. »

  • 11 Dioclès de Caryste (fr. 240 éd. Ph. van der Eijk, Leiden, 2000) accorde au crapaud deux foies, ain (...)
  • 12 Dioscoride II, 26, éd. Wellmann p. 130 : Βάτραχοι ἀντιφάρμακόν εἰσιν ἑρπετῶν πάντων ζωμευθέντες σὺ (...)

5La grenouille rubète ne soigne pas seulement les animaux, elle est également un ingrédient habituel de la pharmacopée médicale latine et grecque. Dans la littérature médicale grecque, le crapaud (φρῦνος) ou la grenouille (βάτραχος) sont largement utilisés comme ingrédients thérapeutiques11. Dioscoride résume les emplois thérapeutiques des grenouilles : « Les grenouilles (βάτραχοι) sont un contrepoison (ἀντιφάρμακον) contre toutes les bêtes rampantes, si on les fait réduire avec du sel et de l’huile, en prenant leur jus (ζωμός). De même, elles sont efficaces aussi contre les déchirures tendineuses qui durent. Brûlées et saupoudrées sur les plaies, elles contiennent les hémorragies, et elles soignent les alopécies en onction avec de la poix liquide. Le sang qui dégoutte des grenouilles vertes (τῶν δὲ χλωρῶν βατράχων τὸ αἷμα) empêche les cils arrachés des paupières de repousser. Elles aident aussi aux douleurs dentaires, cuites dans l’eau et le vinaigre, et prises en gargarisme12. » Est attribué ici aux βάτραχοι le pouvoir de soigner ; le mot semble générique, et les grenouilles vertes, χλώροι βάτραχοι, semblent simplement une espèce.

  • 13 Pline nat. 32, 52 dit que l’osselet du côté droit de la grenouille rubète est réfrigérant : « en a (...)
  • 14 Pline nat. 32, 114, trad. E. de Saint-Denis.
  • 15 André, 1949, p. 74.
  • 16 Le mot leucophaeus est rare, le ThLL donne juste trois emplois : comme couleur des animaux (Vitruv (...)
  • 17 Pline nat. 32, 49, trad. E. de Saint-Denis.

6Dans la littérature latine, chez Pline, la rana soigne la fièvre quarte et d’autres fièvres, les empoisonnements, la goutte13. Diverses parties de la grenouille sont utilisées (intestins, foie, cœur, os portés en amulette), mais, à propos de la couleur, est efficace contre la fièvre quarte une amulette constituée d’« un foie ou un cœur de grenouille de buissons (rana rubeta) dans une étoffe de couleur cendrée (in panno leucophaeo)14 ». Pourquoi cendrée ? Leucophaeus, selon Jacques André15, désigne la couleur gris foncé ; il est difficile de démêler la logique magique qui a présidé au choix de cette couleur16. Le gris, mélange du blanc (λευκός) et du gris (φαίος) est-il choisi pour sa capacité à réunir les contraires, de même que la grenouille est à la fois venin et contrepoison ? Selon la même logique, on utilise la rubète comme aphrodisiaque ou au contraire comme réfrigérant (Pline nat. 32, 139). Le naturaliste souligne l’appartenance de la grenouille à la sphère magique et déplore avec ironie que « les Mages ajoutent encore d’autres choses ; si elles étaient vraies, on croirait les grenouilles (ranae) beaucoup plus utiles à la vie que les lois17 ».

  • 18 Le commentaire de Juvénal de E. Courtney (A Commentary on the Satires of Juvenal, Londres, 1980) c (...)

7Dans les textes littéraires latins, ce n’est pas pour ses vertus médicales ou magiques que la grenouille rubète est citée, mais en tant que poison mortel. Chez Juvénal, Satire I, 69-72, une matrone présente à son mari une coupe de vin dans laquelle elle a versé du venin de rubète, et elle apprend ensuite à ses parentes comment se débarrasser des maris en leur donnant ce poison qui les rend noirs, nigri, qui est la couleur conventionnelle du poison et des corps empoisonnés18 :

  • 19 Occurrit matrona potens, quae molle Calenum.
    porrectura uiro miscet sitiente rubetam
    instituitque r
    (...)

« Voici maintenant la grande dame qui présente à son mari altéré un délicieux vin de Calès après y avoir mêlé le venin de la rubète ; plus habile encore que Locuste, elle enseigne à ses parentes novices l’art de conduire au bûcher leurs maris livides au milieu des rumeurs de la foule19. » (trad. P. de Labriolle et F. Villeneuve, CUF 1983)

  • 20 André, 1949, p. 171-175.

8C’est le mot livide qui a été choisi par les éditeurs pour traduire nigros ; livide y est employé en son sens latin, car l’adjectif liuidus signifie, selon André20, bleu, noir (terne), c’est la couleur de la peau qui a reçu une meurtrissure, nous dirions « un bleu » ; mais livide a perdu ce sens en français pour se rapprocher de la couleur blême, blafarde provoquée par les émotions. Le texte de Juvénal, avec la couleur noire du mort empoisonné, de même que celui de Dion Cassius 61, 7, 4 sur l’empoisonnement de Britannicus, qui devient livide (πελιδνός), suggèrent une sorte de cyanose.

  • 21 Cette sorte de grenouille est connue jusque chez les Psylles, que Pline a vus lui-même en Libye, d (...)
  • 22 Le scholiaste des Epodes d’Horace, à propos de la cinquième épode où Canidie et Sagana préparent u (...)

9Toujours chez Juvénal, dans la Satire VI, 659, c’est un petit morceau de poumon de rubète qui suffit à tuer le mari : « at nunc res agitur tenui pulmone rubetae » ; et en effet, Pline nat. 11, 280 rapporte que le vin et l’eau où est morte une grenouille « dite buissonnière » (rana quam rubetam uocant) sont des poisons foudroyants21. Le caractère venimeux de la grenouille est donc ce qui la définit en premier lieu dans tous ces exemples ; c’est le sens de la glose d’Horace : « de telles grenouilles sont appelées familièrement rubètes et sont encore plus vénéneuses »22. Le mot rubeta, relativement peu attesté dans les écrits, était donc d’emploi courant.

10Mais la grenouille rubète est nocive également de son vivant, et les passages qui évoquent son mode de vie lui attribuent une grande perversité, puisqu’elle semble user à dessein de son pouvoir de nuisance. Chez Élien, le souffle du crapaud appelé φρύνη (Γένος τι φρύνης), dont nous avons vu qu’il était l’équivalent de la rubète, suffit à colorer en jaune le visage de l’homme qui l’a regardée :

  • 23 Élien, La personnalité des animaux XVII, 12, trad. A. Zucker 2002 : Ἐάν τις θεάσηται τὴν θῆρα, εἶτ (...)

« Si quelqu’un aperçoit le crapaud et le regarde en le fixant dans les yeux, tandis que l’animal, de son côté, fidèle à sa nature, affronte son regard d’un œil décidé, tout en exhalant son haleine qui est nocive pour le teint de l’homme, le crapaud rend le teint de l’homme jaune pâle (ὠχρός), au point de faire dire à une personne qui ne l’a jamais vu et le rencontre pour la première fois qu’il a vu un homme malade. Cette teinte jaune (ἡ ὠχρότης) persiste pendant quelques jours avant de disparaître23. »

11Le médecin Aelius Promotus dit à peu près la même chose, mais chez lui, la teinte soufflée par le crapaud est « sans couleur », ἄχροια :

  • 24 Aelius Promotus Iobolon therion, chap. 77, p. 76-77 éd. Ihm 1995 : φρύνου δέ ἐστιν εἴδη δύο· ὁ μὲν (...)

« Il y a deux espèces de crapauds (φρῦνος). L’un est muet, l’autre non. Le muet est dangereux. Gisant dans les roseaux, il lèche la rosée, grâce à quoi il se procure à boire. Il provoque la fièvre et rend pâle (ἄχροια). Il enflamme les extrémités. Disposant de beaucoup de souffle, il le transforme en dyspnée, et sa bouche aussi sent mauvais24. »

  • 25 Batrachomyomachie 78-81 (T. W. Allen, Homeri Opera 5, Oxford 1912, p. 168-183) :
    Οὐχ οὕτω νώτοισιν (...)
  • 26 André, 1949, p. 141.
  • 27 La peur dans Iliade III, 35 (Pâris voyant Ménélas qui s’avance) et Od. XI, 529 ; voir Grand-Clémen (...)

12Ce pouvoir colorant du souffle et de l’œil du crapaud est lié à une couleur portée par l’animal lui-même : la couleur ὠχρός est celle du crapaud φρύνη, comme l’indique la Batrachomyomachie25. Cet adjectif ὠχρός, qui correspond à pallidus en latin selon J. André26, et à luridus dans le composé ὠχροπελιός selon un glossaire cité par Chantraine s. u., désigne une couleur « jaune pâle, ocre clair », et marque la pâleur du teint causée par la maladie (notamment ictérique, puisque ὠχρός est la couleur du fiel), la peur ou diverses émotions27. Il n’est donc pas contradictoire qu’Aelius ait, lui, choisi l’adjectif ἄχροια pour désigner les ravages du souffle du crapaud sur le teint humain. Ἄχροια signifie que la couleur s’est retirée du teint, comme lorsqu’on est malade ; c’est ici un synonyme de « pâle » ; nous dirions « blanc ».

13Cette même couleur jaune pâle, sans éclat, est justement associée par Varron à un type de grenouille appelée rana lurida, « rainette jaune ». Elle est mentionnée à la faveur d’une citation des Sasernas, auteurs d’un traité d’agronomie perdu, qui font un onguent dépilatoire avec du jus de grenouille :

  • 28 Varron rust. 1, 2, 26, trad. J. Heurgon CUF 1994 : Si quem glabrum facere uelis, quod iubet ranam (...)

« si vous voulez épiler quelqu’un, vous n’avez qu’à jeter dans l’eau une rainette jaunâtre (ranam luridam), et la faire bouillir jusqu’à ce qu’elle réduise des deux tiers, puis à en oindre le corps28. »

  • 29 André, 1949, p. 138.
  • 30 Ovide, Met. 14, 745 ; 11, 654 ; Pétrone 124, v. 257 lurida mortis imago ; Sil. It. 13, 560 nigrum (...)

14Luridus, selon J. André29, est un « jaune terne et grisâtre ». C’est la couleur jaune des cadavres et de la mort30. Question couleur, il est donc possible que la rana lurida de Varron soit de la même espèce que le crapaud ὠχρός d’Élien. S’agit-il pour autant de la rubète ? Le même pouvoir dépilatoire est attribué par Pline nat. 28, 117 à la grenouille rubète, d’après Démocrite :

  • 31 Trad. A. Ernout, CUF 1962 ; Idem (corpori uero inlito detrahi pilos) praestare narrat iocur cum ra (...)

« Le même Démocrite attribue des effets identiques au foie employé en liniment avec le poumon de la grenouille buissonnière31. »

15Il n’est donc pas impossible, si l’on s’en tient à la fonction et aux effets, que la rana lurida (jaune terne, grisâtre) de Varron soit la même que la rubeta de Pline et que le crapaud φρῦνος (ocre pâle). L’étymologie de rubeta peut-elle confirmer ces équivalences ? Quelle est la couleur de cet animal ?

2. Étymologie de rubeta

  • 32 L’exemple est cité en introduction.
  • 33 CUF 1974 au § 123, les Psylles.

16Une étymologie de rubeta a été proposée dès l’Antiquité par Pline32. La rana rubeta est ainsi nommée, dit-il, parce qu’elle réside dans les buissons (rubus, la ronce, ou rubetum, le buisson de ronces). Le dictionnaire étymologique d’Ernout et Meillet suit Pline, mais avec prudence : « sans doute de rubus » ; de même le nouveau Gaffiot, qui à rubeta renvoie à rubetum, « lieu couvert de ronces, roncier ». Devant cette belle unanimité, il n’y a plus qu’à chercher à identifier en termes zoologiques modernes la grenouille de buisson : J. André, éditeur du livre 25 de Pline, traduit rubeta par « rainette » et y voit la rainette verte (Hyla arborea arborea L.), qui, dit-il, « à l’âge adulte, dans sa troisième année, devient arboricole. Sa sécrétion cutanée est parmi les plus irritantes qui soient »33. C’est manifestement la sécrétion cutanée irritante (Pline nat. 25, 123 ; 11, 196), jointe aux habitudes arboricoles (grenouille de buisson), qui a permis à Jacques André de proposer la traduction « rainette verte ».

17Cette identification, toutefois, se heurte à un certain nombre d’obstacles. La rainette verte est présente dans toute l’Europe… sauf en Italie et dans le sud de la France. Jean-René Vieillefond, l’éditeur de Julius Africanus, avait senti la difficulté, et disait dans une note p. 252 « rainette, par quoi l’on traduit généralement rubeta, ne s’accorde ni à la description de Pline, ni au mot grec φρῦνος ou φρύνη, qui désigne sans doute le crapaud ». Nous ajoutons que la rainette mesure entre trois et six centimètres, alors que Pline disait que c’était la plus grosse de toutes les espèces. De surcroît, on cherche en vain les cornes annoncées par le naturaliste ; les buissons ne sont pas des arbres, surtout les buissons de ronces.

  • 34 Cf. André, 1949, p. 75-85.

18Connaissant le goût de la médecine ancienne pour les soins dispensés avec des ingrédients de même couleur que celle de la maladie, nous nous sommes demandé s’il ne faudrait pas chercher l’origine de rubeta non pas dans rubus, le buisson de ronces, comme l’affirme Pline, mais dans la racine qui a donné en latin rubeo, « être rouge », ruber, rubor, « rouge », ainsi que les dérivés rubicundus, rufus, russus, qui indiquent diverses nuances de rouge34. La gale humaine est elle-même, selon Celse 5, 28, 16A, une maladie rouge :

Scabies uero durior : cutis rubicunda, ex qua pusulae oriuntur

« La gale est plus dure (que les pusulae) : une peau rouge, sur laquelle naissent des pustules. »

  • 35 Fousch, 1549, XII, c.
  • 36 Cotgrave, 1611.
  • 37 W. von Wartburg, FEW, p. 532.
  • 38 Keller, 1913, p. 307.
  • 39 A. Oudin, Recherches italiennes et françoises ou Dictionnaire, Paris, 1642-1643, sans définition ; (...)

19Cette hypothèse est évoquée par Ernout-Meillet à l’article rubeo, qui renvoie à rubus et rubeta. Avant lui, elle avait été déjà envisagée en passant par un certain nombre d’auteurs : Léonard Fousch, le traducteur de Dioscoride au xvie siècle, conseille la racine de plantain « a ceux qu’une grenouille rouge ou rubete, auroit mordus » 35 (Dioscoride med. 3, 152, 2 écrivait φρῦνος) ; le dictionnaire anglais de Randle Cotgrave définit ainsi « rubette : a greene earth-Frog ; or red Toad ; very full of poyson and of great use among witches »36 ; et le dictionnaire étymologique du français de Walther von Wartburg, à l’article rubeta, donne comme définition « batracien venimeux aux yeux rouges »37 en citant Fousch et Cotgrave ; Otto Keller, dans son article sur les batraciens38, traduit rubeta et φρῦνος par Feuerkröte, « grenouille de feu », qui se traduit en français par « crapaud sonneur » (Bombina), qui a effectivement du rouge sur sa poitrine. Le nom rubeta semble avoir survécu sporadiquement dans les langues romanes. On trouve en moyen français rubete, dans les exemples cités plus haut, et dans d’autres occurrences39.

20Un certain nombre d’arguments semblent aller dans le même sens. Tout d’abord, nous avons vu que l’équivalent grec de rubeta est φρῦνος ou φρύνη, le crapaud ou la grenouille. Or, l’étymologie de φρῦνος est claire. « La dénomination, dit Chantraine, se rattache aisément à un nom de couleur aux aboutissements variables, thème *bher- (...) il a donné des noms d’animaux divers, comme lat fiber, « castor ». (...) le dérivé *bhrū-no (φρῦνος) correspond pour sa part exactement à l’adj. germanique v. h. a. brūn « brun » ; c’est donc la bête « brunâtre ». Dans cette perspective, φρῦνος et rubeta seraient deux formations comparables d’un nom de batracien désigné par sa couleur brune, ou plutôt ocre dans le cas de la grenouille lurida et du crapaud φρῦνος.

  • 40 Mebs, éd. fr. 2006, p. 230.
  • 41 Ibid., p. 230. « La sécrétion cutanée des amphibiens contient de nombreux composés : amines biogèn (...)
  • 42 Aristote HA 9, 40, 626a : « Le crapaud (ὁ φρῦνος) est aussi un fléau pour les abeilles : en effet, (...)

21Quelle sorte de grenouille ou de crapaud pourrait correspondre à la définition de Pline ? Probablement le crapaud commun, bufo bufo dans la classification de Linné, qui est le plus gros crapaud européen (de 80 à 110 mm chez la femelle, avec des plus gros au sud), de couleur allant de marron clair, ocre, à gris jaunâtre ou roussâtre selon les individus. Sa peau est recouverte d’un mince film de mucus : « La peau des amphibiens contient de nombreuses glandes qui produisent un mucus assurant une protection contre le dessèchement et les infections microbiennes. En outre, des toxines très actives servent à repousser d’éventuels prédateurs. Elles sont efficaces dès qu’elles entrent en contact avec les muqueuses : leur goût amer (alcaloïdes) leur confère un effet répulsif40. » Il a derrière les yeux des glandes parotoïdes qui contiennent un venin appelé bufotoxine, qui le protège des prédateurs (ce sont ces glandes qui semblaient des cornes à Pline) : « Chez les crapauds et les salamandres, les glandes cutanées se trouvent surtout sur le dos, telles les grosses glandes parotoïdes derrière la membrane tympanique, ou les petites glandes verruqueuses distribuées sur toute la surface dorsale. La compression de ces glandes fait sortir leur sécrétion visqueuse de couleur blanche41 ». Le crapaud apprécie les milieux frais et boisés, il hiberne dans des tas de bois. Il se nourrit d’insectes (abeilles42), se gonfle d’air pour paraître plus gros face à un prédateur, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf de Phèdre. Ce portrait coïncide avec la description de Pline, en ayant le mérite d’expliquer les cornes, le poison, la grande taille (mais pas les buissons piquants, uepribus).

Fig. 1. Crapaud commun, Bufo bufo. Licence Creative Commons.

Fig. 1. Crapaud commun, Bufo bufo. Licence Creative Commons.
  • 43 André, 1949, p. 77.
  • 44 Virg. georg. 1, 297 rubicunda Ceres ; Col. 2, 2, 20 cum rubicundum colorem traxerunt, messis facie (...)
  • 45 Varron rust. 2, 5, 8 ; Col. 6, 1, 2 et 3, voir J. André, 1949, p. 85.

22Reste une question de couleur : est-il donc possible de désigner l’ocre par un mot de la famille de rubeo ? J. André43 estime que « Rubere, ruber et rubor englobent donc dans leur sens toutes les nuances du rouge ». Et on trouve des cas où rubere renvoie à des matières qui, pour nous, sont jaunes : l’or, le safran (du jaune-orangé) ; et la couleur du blé mûr, qui se dit rubicundus44. La grenouille rubète serait donc de la même couleur que la grenouille lurida ou φρύνη, c’est-à-dire, de notre point de vue, ocre (couleur du grain de blé mûr). Toutefois, il faut noter qu’en ce qui concerne la couleur de la robe des animaux, les mots de la famille de rubeo font plutôt référence à la couleur baie, plus foncée que l’ocre : le bardot est « plus souvent tirant sur le rouge » que le mulet (plerumque rubicundior), selon Varron rust. 2, 8, 6 ; les juments selon Pline nat. 10, 180 ont le poil qui devient « plus rouge » (rubriore) sitôt qu’elles ont conçu. Robus se dit dans la langue paysanne de la couleur de la robe des bœufs45. Mais il s’agit dans ce cas d’une couleur plus vive et plus lumineuse que la pâleur terne désignée par ὠχρός. Nous laissons pour le moment cette question en suspens.

  • 46 Caton 96, Varron rust. 2, 11, 6-7, Virgile georg. 3, 448-450, Columelle 6, 32, 1 et 7, 5, 6. La ga (...)
  • 47 Grec ψώρα, de *ψήω, « gratter ». Sur le nom latin de cette maladie, déverbatif de scabo, « gratter (...)
  • 48 Selon Littré, la première attestation est au xive siècle dans Guillaume de Machaut ; le rouvieux e (...)
  • 49 Meyer-Lübke, 1911, n° 7405, p. 556.
  • 50 W. von Wartburg, FEW, tome 10 p. 531 ; M. Banniard reconstruit ainsi l’évolution : *rubeolu > ruby (...)
  • 51 TLF, t. 14, 1990, p. 1324.
  • 52 M. Banniard (communication personnelle) *rubeola > rubyola > robyola > rodyola > rodjola > rodjol (...)

23L’étymologie par rubeo permettrait également de comprendre pourquoi cet animal soigne la gale. La gale est une maladie épidémique très bien connue des éleveurs antiques, et dont les remèdes sont proposés dans la littérature latine dès Caton46. Elle se dit en latin scabies, en grec ψώρα ; son nom est formé sur des racines signifiant « gratter »47. Nous savons maintenant qu’elle est causée par un parasite acarien microscopique qui creuse des galeries dans le cuir du cheval, provoquant une irritation et des démangeaisons (gale sarcoptique, la seule véritablement épidémique). Mais cette maladie a d’autres noms : en français, la gale se dit aussi rouvieux, écrit à partir du xive siècle48, mot en lesquel il faut voir l’aboutissement d’un adjectif latin inattesté *rubeolus selon Meyer-Lubke49, en accord avec Wartburg50. Le TLF, à l’article rouvieux, estime que cette maladie s’appelle ainsi parce que « le liquide sécrété par la peau malade est de couleur rousse »51. L’adjectif *rubeolus n’a pas d’attestation écrite dans l’Antiquité, certes, mais il devait être assez répandu puisqu’il a donné naissance à un autre nom de maladie : la rougeole < *rubeola52 (en revanche, rubéole est une reconstruction savante à partir de rubeus, sur le modèle de roséole). La gale est en effet une maladie « rouge », parce que la peau, dans la gale, prend une coloration rouge disait Celse, et en français, outre rouvieux que nous avons déjà vu, le mot rouget en normand désigne la gale des chiens (selon Wartburg p. 534) ; on a autrefois appellé « gale rouge » diverses affections cutanées du chien. La gale, le rouvieux, maladie rouge, se soignerait donc par le crapaud brun-rouge, rubeta, selon le principe du même par le même (similia similibus curantur).

  • 53 Notons toutefois que le lexique botanique d’André ne valide pas le sens « cornouiller sanguin » ; (...)

24Mais alors, que viennent faire ici les buissons ? à rubus, l’édition du DELL de 1967 a ajouté une modification p. 825 : « sous rubus, lire : cornouiller sanguin au lieu de « ronce, mûre sauvage. » Le cornouiller sanguin étant une plante nommée d’après la couleur rouge de ses branches, il n’y aurait plus d’opposition entre le buisson et la couleur rouge : ce serait donc en fait la même racine qui aurait fourni parallèlement rubeta, le crapaud brun, rubetum et rubus, le buisson de couleur rouge53.

  • 54 P. Monteil, Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Paris, 1986, p. 349, estime que la (...)

25On pourrait s’arrêter là et estimer la démonstration terminée. Mais un certain nombre de faits demeure inexpliqué. Premièrement, la formation morphologique de rŭbēta face à rŭbeo, es, ere, rubui : le participe passé de ce verbe est inattesté ; on ne sait donc si ce serait bien *rubetus (comme consuetus, deletus, expletus)54 plutôt que *rubitus (comme monitus). De fait, la formation de rubeta est particulièrement épineuse. Il n’y a aucun autre nom d’animal en -eta en latin (dans Delamarre, aucun en -to). En revanche, rubetum, le buisson, s’insère parfaitement dans une série de dénominatifs en etum désignant des lieux plantés d’arbres : dumetum, ronceraie (dumus), spinetum, buisson d’épines (spina), uiminetum, oseraie (uimen), ficetum (ficus), oliuetum (oliua), arboretum (arbor)… C’est pourquoi Pline, sans doute, dérivait rubeta de rubetum, « celle qui habite le buisson ».

26Cependant, pas plus que de nom d’animaux, il n’y a d’autre nom de couleur en etus si l’on dépouille le livre d’André sur les noms de couleur. Et devant l’affluence des adjectifs déjà existants pour le rouge (rubens, rubicundus, rubeus), pourquoi encore un autre sur la même racine, avec un suffixe non productif pour les noms de couleurs ? De plus, nous avons vu qu’il y avait une nuance de couleur entre l’ocre et le rouge, la première est pâle, couleur de maladie, la seconde est éclatante et positive.

27Mais le coup de grâce à notre hypothèse est porté par l’examen plus attentif des symptômes de la gale des chevaux. Le vétérinaire F. Vallat signale que la gale des chevaux ne rend pas la peau rouge, et que le liquide roussâtre qui s’échappe des pustules est une invention du TLF. Dans les textes vétérinaires antiques par ailleurs, aucun adjectif signifiant « rouge » n’est associé à cette maladie ; au contraire en Hipp. B. 69, 5 elle blanchit la peau : Πρῶτον μὲν τὸ σῶμα ψιλοῦται καὶ ἀπολευκοῦται καὶ συνέσπασται, καὶ λεπίδες ἀποξύονται, « d’abord le corps se dégarnit, il blanchit, et se resserre, et on gratte des squames ». Et aucun des passages antiques que nous avons examinés à propos de la rubète ne fait allusion à une couleur rouge.

28Il faut donc penser à une autre étymologie que celle par rubeo ; et pour cela, voir comment sont formés les autres noms de batraciens en grec et en latin, dans l’espoir que la comparaison amènera quelque constante dans la dénomination. Et, à notre grande surprise, c’est un autre champ sémantique qui est apparu.

  • nous avons déjà vu le lien entre rubeta et rubus, qui désigne les ronces, défini comme « ensemble d’arbrisseaux à tige épineuse » par J. André, Les noms de plantes
  • Βάτραχος, dont l’étymologie n’est pas élucidée par Chantraine, serait un composé, d’après J.-Ph. Dalbera, d’un premier élément bat- signifiant le « buisson », la ronce commune (grec βάτος)55. On remarque que le second élément, ραχος, que Dalbera associe à la racine de regina et de rana (la « grenouille reine »), signifie aussi en grec le « buisson épineux » (racine ie *wragh).
  • Il existe un hapax tardif ruscus, dans un texte du gaulois Polemius Siluius, Laterculus, au sein d’une liste de noms d’insectes et de rampants, « Nomina insectorum siue reptancium56 ». Le sens de ruscus est habituellement « fragon petit-houx », buisson « dur, désagréable au toucher » (André), parce qu’il a des feuilles piquantes (des cladodes), mais dans ce passage, il se pourrait que ruscus désigne un batracien, qui serait la souche de rhéto-roman ruosc, rusc, de l’italien rospo57, et, avec un b à l’initiale, la forme *broscus58 expliquerait un certain nombre de noms romans du crapaud59, apparenté aux formes anglaise frog et allemande Frosch (<germ. *fruska), à l’ancien français fros, frois60.

29Tout cela fait beaucoup de buissons épineux ; et pourtant il n’est nulle part mentionné dans les mœurs du crapaud commun, ni dans l’Antiquité ni aujourd’hui, que celui-ci aimerait particulièrement les buissons épineux. Il ne s’agit donc pas de l’habitat. Pourrait-il s’agir de la nature même de la peau du crapaud, irritante, piquante comme des épines ?

  • 61 G. Tuaillon, R. S. Tiers, 1984, p. 109-128, ici p. 111.
  • 62 Aranea, « rogne » est attesté pour la première fois chez Cassius Félix 25, 1, comme équivalent de (...)
  • 63 Le nom rana sert aussi à désigner une maladie des bœufs dans laquelle ils perdent l’appétit parce (...)

30Le dictionnaire étymologique latin de Walde et Hofmann, recensant les mots apparentés à rubeta, met en évidence un certain nombre de noms du crapaud en allemand, lituanien, letton, petit russien qui semble rapprocher ce nom d’animal du champ lexical du rugueux et de la gale : le moyen haut-allemand ruppe, rutte, tirés d’un *rupta qui serait emprunté à rubeta ; le lituanien rupūze, « crapaud », de rupus, « rugueux, inégal », le letton kraupis « croûte ; crapaud » ; le petit-russien korostaka « crapaud », apparenté à korosta, « croûte, gale ». Il faut ajouter le serbe krastača « crapaud » et krasta « croûte ». Il y a, dans ces langues, coïncidence de l’appellation de la gale comme maladie grattante et du crapaud. On pourrait ajouter le roumain, où le crapaud s’appelle broască ; cette langue connaît des composés qui signifient « grenouille à pustules, grenouille galeuse », du type broască râioasă, qui est en relation avec le nom de la gale dans cette langue, raie61 (même racine que le français rogne, un des noms de la gale, tiré d’un autre nom d’animal, l’araignée62). En latin, on observe seulement que le nom de la grenouille, rana, est homonyme de termes pathologiques créés par métaphore à partir de la peau rugueuse du crapaud63.

  • 64 La peau du crapaud Bufo, utilisée en médecine traditionnelle, notamment chinoise et mexicaine, est (...)
  • 65 On trouve le même phénomène dans les langues bantoues, voir Plomteux, 1982, p. 282.

31D’où il ressort que la rubète ne serait peut-être pas étymologiquement une grenouille rouge, mais une grenouille piquante, comme tous les buissons qu’on a évoqués. Ce nom lui aurait été donné par référence à sa peau urticante, largement utilisée en médecine et en magie dans l’Antiquité, et aux pustules venimeuses dont elle est recouverte64. Cette particularité du crapaud serait telle que la même façon de le dénommer se serait produite plusieurs fois dans plusieurs mots et langues différents65.

32Et cette capacité à piquer, à gratter, aurait été exploitée dans le traitement de la gale. Cette maladie « gratte », d’où la peau rouge des hommes à force d’être grattée chez Celse, et on la soigne par un animal dont la peau « gratte » elle aussi (la médecine vétérinaire moderne exclut formellement une quelconque efficacité thérapeutique de l’animal). On est toujours dans le principe des similia similibus, mais plus à propos de la couleur… Le rouvieux ne serait donc peut-être pas la maladie rouge, mais la maladie qui gratte.

33Il faudrait alors peut-être réhabiliter une base rub- « qui gratte » avec notamment rubeta, le crapaud à la peau irritante, rubus, rubetum, les ronces, ruscus, le fragon petit-houx et le crapaud ; et peut-être aussi *rubeolus> rouvieux et *rubeola > rougeole, qui ne seraient pas des maladies « rouges », mais des maladies « qui grattent » : la rougeole laisse en effet des cicatrices sur la peau, provenant de boutons qui ont été grattés.

  • 66 Isidore, Orig. 20, 2, 15 rubidus panis, recoctus et rubefactus.
  • 67 Une ampulla est citée à côté du strigile dans CGL III, 651, 10 dans une liste de matériel de bain  (...)
  • 68 André, 1949, p. 80.

34D’autres mots relèvent peut-être aussi de cette racine, et notamment l’adjectif rubidus, pour lequel Ernout et Meillet hésitent à accorder le sens « rouge » dès l’origine, malgré la mention chez Isidore d’un pain rubidus, qui est difficilement rouge66 ; il s’agirait plutôt d’un pain qui a une croûte avec des cloques, irrégulier, granuleux. De même pour ampullam rubidam dans Plaute Stich. 230, traduit par « fiole rouge-brun » : Robiginosam strigilim, ampullam rubidam. Le contexte est le suivant : le parasite Gélasime fait une vente aux enchères de ce qu’il a, c’est-à-dire pas grand chose, entre autres un lot de plaisanteries, des mensonges, une étrille rouillée (robiginosam strigilim), et l’ampullam rubidam ; l’adjectif accompagnant ampulla doit être péjoratif, comme robiginosam du syntagme précédent, « rouillé ». Plutôt qu’une fiole rouge, il s’agirait d’une fiole rugueuse, rêche, qui contient des onguents nécessaires aux bains67. La glose de Festus que cite J. André68 va tout à fait dans ce sens : scorteae ampullae uetustate rugosae et coloris eiusdem rubidae dici solent, « des fioles de cuir (scorteae) ridées par la vieillesse et de la même couleur sont dites habituellement rubidae ».

Conclusion

35La grenouille rubète, rana rubeta, si utile en médecine, ne semble donc pas avoir été une grenouille rouge, ni une rainette verte ; il s’agit plutôt du crapaud commun, dont la couleur est ocre-brun, sans éclat (luridus, ὠχρός). C’est la couleur du visage malade, « pâle » ou « blanc ». Le crapaud transmet en effet sa couleur, qui s’attrape comme une maladie, par la simple vision, mais aussi par son souffle empoisonné. Notre recherche a permis de réfuter une hypothèse sous-jacente dans quelques textes et ouvrages étymologiques modernes, due à la proximité entre deux racines rub- signifiant, pour l’une, « rouge », et pour l’autre, « piquant » ; et surtout, de comprendre une des matrices métaphoriques ayant présidé à la formation de certains noms de batraciens : le sème « piquant, grattant », à l’origine de rubeta et de ruscus, qui a pu servir également à former un nom de la gale (rouvieux). Le couple rubeta/rana lurida ne présente donc pas une désignation redondante ; la première concerne une propriété, la seconde la couleur. Rana rubeta, de couleur lurida, serait le même animal que φρύνος, le crapaud, dont l’emploi en médecine magique venait de sa peau vénéneuse, et de sa couleur sentie comme proche d’une couleur de la maladie, et en tant que telle susceptible de transmettre elle-même une maladie, dans un cadre criminel. Rana rubeta comble une lacune dans la langue latine : c’est en fait le nom latin du crapaud, composé du nom de la grenouille et d’un adjectif, puisque cette langue ne dispose pas de deux mots différents pour distinguer ces sous-ordres de batraciens anoures, grenouilles et crapauds.

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Notes

1 Trad. E. de Saint-Denis, CUF 1966 modifiée : Sunt quae in uepribus tantum uiuunt, ob id rubetarum nomine, ut diximus, quas Graeci φρύνους uocant, grandissimae cunctarum, geminis ueluti cornibus, plenae ueneficiorum. Isidore de Séville 12, 6, 58 reprend la notice de Pline : rubetae, ob id quia in uepribus uiuunt grandiores cunctarum. Au livre 11, 62, Pline confirme cette étymologie en opposant les grenouilles rubètes aux grenouilles d’étang ou de ruisseau (nec hae tantum quae stagna riuosque obsident, uerum et rubetae), ce qui laisse penser que les grenouilles rubètes ne vivent pas à proximité de l’eau. En 32, 117, il accole à rana l’adjectif aquatica pour la distinguer de la rubeta. Les Géoponiques 2, 18, 14 attribuent à Apulée un remède comprenant « un crapaud, c’est à-dire une grenouille de terre ferme : φρῦνος τουτέστι βάτραχον χερσαῖον ».

2 Je remercie particulièrement M. Banniard, qui a proposé pour cet article quelques évolutions étymologiques du latin au français, et le docteur vétérinaire François Vallat, qui a évalué les affirmations des auteurs antiques sur la nocivité des batraciens à l’aune de la science moderne, et a apporté des informations décisives sur la couleur de la gale.

3 Οἶνοψ πόντος : M. Daraki, 1982 ; A. Grand-Clément, 2011.

4 Les grenouilles et les crapauds sont tous deux des batraciens anoures. Les grenouilles (les Hylidés et les Ranidés, rainettes et grenouilles) se distinguent des crapauds par leur peau lisse, leurs pattes postérieures longues et palmées, leurs mœurs aquatiques. Les crapauds, eux, sont terrestres, insectivores, ont une peau verruqueuse, un corps plus trapu, et se répartissent en Discoglossidés, Pélobatidés, Bufonidés.

5 Bufo, qualifié de « dialectal » par Ernout-Meillet, est extrêmement rare, et n’apparaît dans la littérature classique que chez Virgile georg. 1, 184 (inuentusque cauis bufo), qui est ainsi glosé par Servius : rana terrestris, nimiae magnitudinis.

6 Pelagon. 362 : Ranam rubetam occide et cum uino et aqua in sartagine decoque, eiusque suco unguito.

7 Eumel. Hipp. Par. 297 (Hipp. B. 69, 14) : Φρῦνον σφάξας, μετὰ οἴνου καὶ ὕδατος ἐν χαλκείῳ ( εἰς χαλκοῦν M) ἕψησον καὶ τῷ ἀποζέματι αὐτοῦ, ἤτοι τῷ ἰχῶρι, ἐνάλειφε (ἀπάλειφε M). Le mot ἰχῶρ désigne ici probablement les sécrétions mucilagineuses qui recouvrent la peau de la grenouille, comme umor dans Pline nat. 32, 75 : huius corporis umorem derasum.

8 Pelagon. 356 : Ranas in aqua coques et colliges unctum ipsarum et commisces lenticulam et adipem et oleum, et tepefactum perungues. Ce traitement est repris par Végèce mulom. 2, 135, 5 : Si minus habet integras uires, ranas in aqua decoques unctumque earum colliges et cum polline lenticulae, adipe et oleo permisces et tepefacto perungis. La farine de lentilles est recommandée également par Celse 5, 28, 15D dans le traitement de la gale, mais sans les grenouilles : la médecine évacue cet ingrédient.

9 Pline nat. 32, 140 : Equorum scabiem ranae decoctae in aqua extenuant, donec inlini possit (possit VRd : possint B1 Saint-Denis, possunt B). Aiunt ita curatos non repeti postea (texte CUF 1974 modifié. Que le sujet change entre la principale et la subordonnée est une habitude des textes vétérinaires).

10 Pline nat. 28, 265, trad. A. Ernout, CUF 1962 : Omnium uero quadripedum morbis capram solidam cum corio et ranam rubetam discoctas.

11 Dioclès de Caryste (fr. 240 éd. Ph. van der Eijk, Leiden, 2000) accorde au crapaud deux foies, ainsi qu’Élien, La personnalité des animaux, XVII, 15 : « Timée, Héraclide et Dioclès, le médecin, disent que les crapauds ont deux foies et que l’un est mortel tandis que l’autre est son antidote naturel, et qu’il est curatif » (trad. A. Zucker, Paris, 2002) ; Hippocrate, Galien, Aelius Promotus (Iobolon therion, chap. 77, p. 141-143 éd. S. Ihm, 1995) l’utilisent dans des remèdes.

12 Dioscoride II, 26, éd. Wellmann p. 130 : Βάτραχοι ἀντιφάρμακόν εἰσιν ἑρπετῶν πάντων ζωμευθέντες σὺν ἁλσὶ καὶ ἐλαίῳ, τοῦ ζωμοῦ λαμβανομένου· ὁμοίως καὶ πρὸς <τὰς> χρονίους τῶν τενόντων ἀποστάσεις. Καέντες δὲ ἐπίπαστοι αἱμορραγίαν στέλλουσι, καὶ ἀλωπεκίας θεραπεύουσι σὺν πίσσῃ ὑγρᾷ καταχριόμενοι. Τῶν δὲ χλωρῶν βατράχων τὸ αἷμα ἐπισταζόμενον κωλύει τὰς ἐκτιλθείσας ἀπὸ τῶν βλεφάρων τρίχας φύεσθαι· ὠφελοῦσι καὶ ὀδονταλγίας συνεψόμενοι ὕδατι καὶ ὄξει καὶ διακλυζόμενοι.

13 Pline nat. 32, 52 dit que l’osselet du côté droit de la grenouille rubète est réfrigérant : « en amulette, dans de la peau d’agneau fraîchement écorché, il guérit la fièvre quarte et d’autres fièvres, il réfrène l’amour. La rate de ces mêmes grenouilles est un antidote contre les poisons qu’on tire d’elles ; mais le foie est encore plus efficace. » (trad. E. de Saint-Denis, CUF 1966) ; Mêmes principes en 32, 114 contre les fièvres et au § 110 contre la goutte.

14 Pline nat. 32, 114, trad. E. de Saint-Denis.

15 André, 1949, p. 74.

16 Le mot leucophaeus est rare, le ThLL donne juste trois emplois : comme couleur des animaux (Vitruve 8, 3, 14), comme couleur de l’acacia (Pline nat. 24, 10) et celui-ci, repris dans Pline med. 3, 15, 5 et Plin. Val. 3, 6.

17 Pline nat. 32, 49, trad. E. de Saint-Denis.

18 Le commentaire de Juvénal de E. Courtney (A Commentary on the Satires of Juvenal, Londres, 1980) cite p. 100 d’autres occurrences de la noirceur liée au venin : Ovide met. 1, 444 : perdidit effuso per uulnera nigra ueneno ; 2, 198 : hunc puer ut nigri madidum sudore ueneni… uidit ; Properce 2, 27, 10 : neu subeant labris pocula nigra tuis.

19 Occurrit matrona potens, quae molle Calenum.
porrectura uiro miscet sitiente rubetam
instituitque rudes melior Locusta propinquas
per famam et populum nigros efferre maritos

20 André, 1949, p. 171-175.

21 Cette sorte de grenouille est connue jusque chez les Psylles, que Pline a vus lui-même en Libye, dit-il, « dans une contestation, s’appliquer, après les avoir chauffées sur des plats, ces bêtes qui donnent la mort plus rapidement même que les aspics » (nat. 25, 123, trad. J. André).

22 Le scholiaste des Epodes d’Horace, à propos de la cinquième épode où Canidie et Sagana préparent un breuvage magique à base de sang de crapaud (sanguine turpis ranae), glose ainsi le mot ranae : « rana enim… uenenosum animal est ; … tales enim ranae uulgo rubetae dicuntur et magis uenenosae sunt » (schol. Hor. epod. 5, 19 et Glos. Γ ad l. éd. Keller II p. 380-398).

23 Élien, La personnalité des animaux XVII, 12, trad. A. Zucker 2002 : Ἐάν τις θεάσηται τὴν θῆρα, εἶτα αὐτῇ ἀντίος ὁρῶν προσβλέψῃ δριμύ, καὶ ἐκείνη κατὰ τὴν ἑαυτῆς φύσιν ἰταμὸν ἀντιβλέψῃ, καί τι καὶ φύσημα ἐμπνεύσῃ ἑαυτῇ μὲν συμφυές, χρωτὶ δὲ ἐχθρὸν ἀνθρωπίνῳ, ὠχροὺς ἐργάζεται, ὡς εἰπεῖν τὸν οὐκ εἰδότα ἀλλὰ ἐντυχόντα πρῶτον ὅτι νοσήσαντα εἶδεν ἄνθρωπον. μένει τε ἡ ὠχρότης ἡμερῶν οὐ πολλῶν, εἶτα ἀφανίζεται.

24 Aelius Promotus Iobolon therion, chap. 77, p. 76-77 éd. Ihm 1995 : φρύνου δέ ἐστιν εἴδη δύο· ὁ μὲν γὰρ κωφός, ὁ δὲ οὔ. ἔστι δὲ ὁ μὲν κωφὸς ἀναιρετικός· οὗτος γὰρ κείμενος ἐπὶ τῶν καλάμων λείχων τὴν δρόσον <…>, δι’ οὗ σκευάζεται ποτόν. ληφθὲν οὖν πυρετὸν καὶ ἄχροιαν ποιεῖ· ἐμπίπρησι δὲ τὰ ἄκρα. πολλῷ δὲ  ἄσθματι κρατούμενος εἰς δύσπνοιαν ἐκτρέπεται, γίνεται δὲ καὶ τὸ στόμα δυσῶδες.

25 Batrachomyomachie 78-81 (T. W. Allen, Homeri Opera 5, Oxford 1912, p. 168-183) :
Οὐχ οὕτω νώτοισιν ἐβάστασε φόρτον ἔρωτος
ταῦρος ὅτ᾽ Εὐρώπην διὰ κύματος ἦγ᾽ ἐπὶ Κρήτην
ὡς μῦν ἁπλώσας ἐπινώτιον ἦγεν ἐς οἶκον
βάτραχος ὑψώσας ὠχρὸν δέμας ὕδατι λευκῷ.

26 André, 1949, p. 141.

27 La peur dans Iliade III, 35 (Pâris voyant Ménélas qui s’avance) et Od. XI, 529 ; voir Grand-Clément, 2011, p. 211-212 ; l’amour dans Théocr. XIV, 6 ; la maladie dans Galien 6, 250 K De sanitate tuenda, à propos des ictériques : διάγνωσις δ’ αὐτοῦ ῥᾳδία καὶ πρὸ τῆς γεύσεώς ἐστιν ἐκ μόνης τῆς χρόας· ὠχρὸς γὰρ ὁμοίως τῇ τοιαύτῃ χολῇ φαίνεται.

28 Varron rust. 1, 2, 26, trad. J. Heurgon CUF 1994 : Si quem glabrum facere uelis, quod iubet ranam luridam coicere in aquam, usque qua ad tertiam partem decoxeris, eoque unguere corpus.

29 André, 1949, p. 138.

30 Ovide, Met. 14, 745 ; 11, 654 ; Pétrone 124, v. 257 lurida mortis imago ; Sil. It. 13, 560 nigrum pandens Mors lurida rictum, « la mort blême ouvrant sa sombre bouche ».

31 Trad. A. Ernout, CUF 1962 ; Idem (corpori uero inlito detrahi pilos) praestare narrat iocur cum ranae rubetae pulmone inlitu.

32 L’exemple est cité en introduction.

33 CUF 1974 au § 123, les Psylles.

34 Cf. André, 1949, p. 75-85.

35 Fousch, 1549, XII, c.

36 Cotgrave, 1611.

37 W. von Wartburg, FEW, p. 532.

38 Keller, 1913, p. 307.

39 A. Oudin, Recherches italiennes et françoises ou Dictionnaire, Paris, 1642-1643, sans définition ; Trévoux, 1743, p. 1671, donne aussi rubète mais avec une définition erronée (« fort, robuste ») dans un extrait d’un auteur Borel qui semble mal compris (« Que cil qui a femme rubeste/ est garni de mauvaise beste »).

40 Mebs, éd. fr. 2006, p. 230.

41 Ibid., p. 230. « La sécrétion cutanée des amphibiens contient de nombreux composés : amines biogènes, stéroïdes, alcaloïdes, peptides. Leur mode d’action est variable, certains d’entre eux comme la batrachotoxine figurant parmi les neurotoxines les plus puissantes connues. Les poisons des crapauds (famille : Bufonidae) contiennent des amines biogènes comme l’adrénaline et la noradrénaline, des indolalkylamines comme la bufoténine (la O-méthyl-bufoténine est un puissant hallucinogène), la bufoténidine (effet vaso-constricteur et hypertensif), et plusieurs composés stéroïdiens. Parmi ces derniers, la bufotoxine s’apparente aux cardénolides végétaux, par exemple aux glycosides cardiaques comme la digitaline, à la fois par leur structure et par leur mode d’action. »

42 Aristote HA 9, 40, 626a : « Le crapaud (ὁ φρῦνος) est aussi un fléau pour les abeilles : en effet, il s’installe à l’entrée des ruches, souffle dedans et guette celles qui s’envolent dehors et les mange » (repris par Pline nat. 11, 62 par le mot rubeta).

43 André, 1949, p. 77.

44 Virg. georg. 1, 297 rubicunda Ceres ; Col. 2, 2, 20 cum rubicundum colorem traxerunt, messis facienda est ; Priap. 85, 7 rubens arista.

45 Varron rust. 2, 5, 8 ; Col. 6, 1, 2 et 3, voir J. André, 1949, p. 85.

46 Caton 96, Varron rust. 2, 11, 6-7, Virgile georg. 3, 448-450, Columelle 6, 32, 1 et 7, 5, 6. La gale humaine fait l’objet d’une notice de Celse 5, 28, 16 et de Cassius Félix 15 (dont les Hipp. B. 69, 5 reprennent le rapprochement avec λέπρα).

47 Grec ψώρα, de *ψήω, « gratter ». Sur le nom latin de cette maladie, déverbatif de scabo, « gratter », voir Rippinger, 1987, p. 207-218, plus spécialement p. 209.

48 Selon Littré, la première attestation est au xive siècle dans Guillaume de Machaut ; le rouvieux est cité ensuite dans l’encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1751-1772) à l’article gale écrit par Bourgelat ; von Wartburg, FEW, t. 10, p. 531, cite le Dictionnaire Universel françois et latin de Trévoux en 1743 comme date d’apparition dans le français écrit, mais il y a aussi de nombreuses attestations régionales non écrites de ce mot : rouvieu, rouvreuil, rouvreu.

49 Meyer-Lübke, 1911, n° 7405, p. 556.

50 W. von Wartburg, FEW, tome 10 p. 531 ; M. Banniard reconstruit ainsi l’évolution : *rubeolu > rubyolu > rovyolo > rovyuolo > rovyuol (viiie siècle) > rovyeul (xie siècle) > rouvyeul (xiie siècle). Le x est un accident de scribe selon Banniard, le résultat d’une étymologie populaire roux-vieux selon le TLF.

51 TLF, t. 14, 1990, p. 1324.

52 M. Banniard (communication personnelle) *rubeola > rubyola > robyola > rodyola > rodjola > rodjole (viiie siècle) > roudjole (xiie siècle) > roujole (xiiie siècle).

53 Notons toutefois que le lexique botanique d’André ne valide pas le sens « cornouiller sanguin » ; il propose pour rubus 1. ronce commune ; 2. cynorrhodon ; 3. églantier ; 4. framboise ; 5. épine du Christ, qui ont en commun d’être des plantes épineuses (André, 1985).

54 P. Monteil, Éléments de phonétique et de morphologie du latin, Paris, 1986, p. 349, estime que la formation du participe parfait dans les conjugaisons régulières s’est faite par extension à l’adjectif verbal du thème verbal de l’infectum, d’où le type delētus avec un ē.

55 J.-Ph. Dalbera, 2006, « batraciens » p. 367-394.

56 Ce texte du ve siècle est publié par Th. Mommsen, 1892, p. 544.

57 Avis divergent de Tuaillon, 2001, p. 179-200, ici p. 117, qui fait de rospo un déverbatif de ruspari « fouiller le sol ». Cela n’est pas admis par Meyer-Lübke, repris par Plomteux, 1982, p. 261, car rōspo est fondé sur un ŭ ie, tandis que rūspare a un ū étymologique.

58 Bruscus est attesté au sens botanique dans CGL III, 571, 44 : « oxymirne i. bruscus » (ὀξυμυρσίνη est un autre nom du fragon petit-houx) ; dans Pline nat. 16, 68, où ce mot désigne les tubérosités de l’érable ; c’est aussi un nom propre celtique (ThLL s. u.). Il est probable que les deux derniers exemples se réfèrent par métaphore au crapaud. En effet, Papias, un compilateur pavesan, auteur d’un Lexicum (1053), écrit « Rubeta, ranae genus, bruscus dicitur vulgo », qui confirme l’existence de ce mot comme synonyme de rubète. H. Plomteux, 1982, p. 257, reconstruit une racine ie *prusko. Ruscus serait un mot celtique, comparable au germ. *fruska. Plomteux estime que l’espagnol bruja « sorcière », l’ancien français bruesche dérivent de bruscus, ou plutôt de *broscus. La sorcière serait « la crapaude ». Dans ce cas on comprend mieux la citation de Borel sur la femme « rubeste » qui est une « mauvaise beste », c’est-à-dire une sorcière (voir note 39).

59 Hoyer, 1999, p. 103-146, ici p. 104 et 125. Meyer-Lubke n° 1329 : roumain broasca, mazed. broasca, amail brosco. Au contraire, Dalbera, 2006, p. 374 fait venir les formes romanes brÒsiku (Reggio Calabre), broaske (roumain), rusco du grec βρόθακος, variante de βάτραχος.

60 Sur ce dernier exemple, voir Plomteux, 1987, ici p. 43.

61 G. Tuaillon, R. S. Tiers, 1984, p. 109-128, ici p. 111.

62 Aranea, « rogne » est attesté pour la première fois chez Cassius Félix 25, 1, comme équivalent de herpes. Rogne, « gale », est tiré de aranea, avec apocope de a initial et vélarisation de a tonique.

63 Le nom rana sert aussi à désigner une maladie des bœufs dans laquelle ils perdent l’appétit parce qu’ils ont des « grenouilles » sur la langue ; c’est le nom que donnent les vétérinaires, dit Columelle 6, 8, 1, aux excroissances pathologiques qui naissent sur la langue : uitiosa incrementa linguae quas ranas ueterinarii uocant. Cette maladie de la langue est également mentionnée dans le traité vétérinaire de Chiron § 950. Au § 973, Chiron mentionne encore une autre maladie des chevaux appelée ranunculus sans dire de quoi il s’agit, mais elle semble concerner la peau : Ad ranunculum iumentorum. Ipsum locum, ubi parere coeperit, ei cum pice liquida per girum linito. Le nom de la plante « renoncule » (ranuncula, « petite grenouille »), formé sur une métaphore animale, est synonyme, dit Pline nat. 25, 174, de strumus : « Nos herboristes nomment cette plante strumus, parce qu’elle guérit les écrouelles (strumae) et les abcès cutanés » (trad. J. André, CUF 1974).

64 La peau du crapaud Bufo, utilisée en médecine traditionnelle, notamment chinoise et mexicaine, est parfois à l’origine d’arrêts cardiaques, à cause de la bufotoxine dont elle est recouverte : voir
M.-S. Chern, C.Y. Ray, D. Wu, Biologic Intoxication due to Digitalis-like Substance after Ingestion of Cooked Toad, American Journal of Cardiology 67, 1991, p. 443-444.

65 On trouve le même phénomène dans les langues bantoues, voir Plomteux, 1982, p. 282.

66 Isidore, Orig. 20, 2, 15 rubidus panis, recoctus et rubefactus.

67 Une ampulla est citée à côté du strigile dans CGL III, 651, 10 dans une liste de matériel de bain ; de même Cic. fin. 4, 30.

68 André, 1949, p. 80.

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Titre Fig. 1. Crapaud commun, Bufo bufo. Licence Creative Commons.
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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Gitton-Ripoll, « La grenouille rubète est-elle une grenouille rouge ? »Pallas, 117 | 2021, 203-222.

Référence électronique

Valérie Gitton-Ripoll, « La grenouille rubète est-elle une grenouille rouge ? »Pallas [En ligne], 117 | 2021, mis en ligne le 20 septembre 2022, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/22934 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.22934

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Auteur

Valérie Gitton-Ripoll

Maître de conférences en Langue et littérature latine
Université de Toulouse-Jean Jaurès - PLH-CRATA (EA 4601)

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