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Notes de lectures

Queyrel Bottineau, Anne et Guelfucci, Marie-Rose, (dir.), Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité, DHA – Supplément 17

Presses universitaires de Franche-Comté, 2017, 872 p.
Nicolas Cacace
p. 324-330
Référence(s) :

Queyrel Bottineau, Anne et Guelfucci, Marie-Rose, (dir.), Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité, DHA – Supplément 17, éd. Presses universitaires de Franche-Comté, 2017, 872 p. - ISBN : 978-2-84867-599-2

Texte intégral

  • 1 Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité : compétences, modalités d’intervention et image, Pari (...)
  • 2 « Dieu, le ministre et le roi : délégation et justification du pouvoir dans Politica de Dios y gobi (...)
  • 3 « L’archéologie classique aux prises avec le monde diplomatique. Le cas de Salomon Reinach en 1881  (...)
  • 4 « Quintus Cicéron, conseiller de Marcus », p. 453-464.

1Le conseil et l’ambassade sont présentés en 37 articles issus de deux colloques internationaux1 permettant d’envisager leur diversité. L’absence d’indices pour cet épais volume de 866 pages est compensée par leur présentation détaillée et par les résumés de chacun des articles accompagnés d’une bibliographie spécialisée. L’introduction fournit une bonne définition des fonctions de conseiller et d’ambassadeur, en abordant quelques grands axes de réflexion. Puis, sont abordés les représentations du conseiller et de la relation de conseil, les figures de sages conseillers en politique et en religion, les conseillers athéniens, le rôle et les réseaux d’influence des conseillers des puissants, la représentation des mauvais conseillers et la spécificité des ambassadeurs. De plus, la construction de l’ouvrage permet un véritable dialogue entre les périodes grâce aux deux articles d’Olivier Jouffroy (Université de Bourgogne Franche-Comté) sur les validos au siècle d’or espagnol2 et d’Hervé Duchêne (Université de Bourgogne Franche-Comté) sur les rapports entre archéologie et diplomatie à la fin du xixe siècle3. La lecture nous apprend que le conseiller antique faisait figure d’expert auprès du détenteur du pouvoir décisionnel représenté par l’ambassadeur vis-à-vis des dirigeants voisins. De plus, le conseiller pouvait être l’ambassadeur du conseillé auprès d’une troisième entité, créant une relation triangulaire. Ce phénomène est étudié par François Prost (Université Paris Sorbonne) avec l’exemple de Q. Cicéron4, conseiller de son frère M. Cicéron et son ambassadeur auprès d’une troisième entité dépendante du contexte, Pompée, César, ou l’opinion publique. Ainsi, l’ouvrage invite à penser le rôle de ces hommes de l’intermédiaire.

  • 5 « Conseiller pour le meilleur et pour le pire : réflexions sur le conseil et la délibération dans l (...)
  • 6 « Le centaure et les ambivalences du conseiller : Nessos et Chiron », p. 59-74.
  • 7 « L’expertise éthique et politique de Calanos et Dandamis, les conseillers indiens du roi Alexandre (...)
  • 8 « Consiglieri inascoltati alla corte di Alessandro il Grande », p. 361-372.

2Tout d’abord, la réflexion porte sur la dualité de la représentation du bon ou mauvais conseiller. Ariane Guieu-Coppolani (Université Paris-Sorbonne)5 distingue le bon conseil donné dans l’intérêt collectif, du mauvais conseil prononcé dans un intérêt personnel. Pour que le conseil soit bon, son énonciation et sa compréhension doivent se faire en égale intelligence au moment adéquat. Si les moralisatrices fables d’Ésope représentent plutôt les mauvais conseils, ce n’est pas le cas des Trachiniennes de Sophocle étudiées par Laurent Gourmelen (Université d’Angers)6. Le dramaturge y met en scène le centaure Chiron, bon conseiller éducateur et pédagogue, opposé à Nessos, conseiller rusé cherchant à accomplir sa vengeance. Ces représentations se retrouvent dans l’étude de Claire Muckensturm-Poulle (Université de Bourgogne Franche-Comté)7 sur les deux brahmanes conseillant Alexandre le Grand en Inde. Le premier serait jeune, plutôt mauvais conseiller, tandis que le second, plus âgé, incarnerait le bon conseiller. Pour autant, si leurs arguments diffèrent, ils conseillent au conquérant de quitter l’Inde pour rentrer en Perse. Ce qu’il ne fit pas ; la qualité du conseil ne présageait donc pas de sa prise en compte. En l’occurrence, d’après Luisa Prandi (Università di Verona)8, les sources ne présente pas Alexandre comme un souverain appliquant les conseils allant à l’encontre de ses intentions.

  • 9 « La revendication du statut de conseiller par les sophistes : aspects politiques et éthiques », p. (...)
  • 10 « Counsellor, Teacher, Friend. The apragmôn as Political Figure in Isocrates », p. 263-290.
  • 11 « Discours panhellénique et discours de conseil : des Olympiques de Gorgias et Lysias au Panégyriqu (...)
  • 12 « La philaletheia como expertise etica dello storico politicamente impegnato. Il caso di Teopompo » (...)
  • 13 « Du choix des ambassadeurs dans la cité d’Athènes : l’exemple de l’ambassade de 346 », p. 659-676.
  • 14 « Ambassadeurs royaux, rois ambassadeurs. Contribution à l’étude du « métier de roi » dans le monde (...)
  • 15 « Des hommes à tout faire dans l’entourage de César », p. 373-385.

3Comment choisir un bon conseiller ou ambassadeur dans l’Antiquité ? D’après Annie Hourcade (Université de Rouen)9, la sophistique ancienne aurait été à l’origine du conseiller professionnel à Athènes au ve s. av. n. è. grâce au concept d’euboulia. Le sophiste se présentait comme le meilleur candidat pour énoncer ce bon conseil car étranger ne prenant pas part aux affaires de la cité, et salarié obligé de fournir un conseil efficace afin que son commerce fût florissant. De même, l’euboulia est approfondi avec la figure d’Isocrate, dans un article de Thomas Blank (Universität Mainz)10 et un autre de Marie-Pierre Noël (Université Paul Valéry)11. Isocrate apparaît par le biais de ses discours éducatifs et éthiques, faisant de l’euboulia un outil indispensable à la concorde et à l’éducation. Cette démarche est comparée à celles d’autres intellectuels étudiés par Gabriella Ottone (Università degli Studi di Genova)12. Elle identifie ainsi deux qualités du bon conseiller, la philatheia et l’empeiria. Cependant, en s’éloignant des recommandations théoriques, les critères prévalant au choix du bon conseiller ou ambassadeur sont bien plus pragmatiques. Patrice Brun (Université Bordeaux Montaigne)13 étudie l’ambassade athénienne de 346 auprès de Philippe II. Il démontre qu’elle était menée par des hommes ayant des liens personnels avec le souverain du pays d’accueil, ou une expertise en termes de diplomatie et de guerre, ou étant membres d’une illustre famille montrant l’ancienneté et le prestige d’Athènes. De plus, Ivan Savalli-Lestrade (CNRS)14 étudie la composition des ambassades royales dont les membres possédaient une expérience oratoire et militaire, et des liens d’amitié ou de parenté avec le pays de destination. Parfois, le souverain lui-même était ambassadeur dans le cadre d’une alliance, médiateur entre deux puissances ou négociateur auprès d’une puissance neutre voire hostile. Cependant, les souverains quittaient peu leur royaume craignant une usurpation. Cette importance du pragmatisme est aussi visible dans l’étude de Yasmina Benferhat (Université de Lorraine)15 montrant que César sut s’entourer d’hommes aux spécialités spécifiques pour mener à bien ses projets : le logisticien militaire Balbus, le juriste Trebatius, et le chargé de propagande Oppius. Ainsi, la réalité antique faisait prévaloir le pragmatisme sur les principes théoriques énoncés par les philosophes et les orateurs.

  • 16 « Aède ou longue barbe ? Quel conseiller choisir ? (Athénée, Deipnosophistes, V, 47-54, 211a-215c)  (...)
  • 17 « Les conseillers (et) ambassadeurs, de la Grèce homérique à la Sparte classique », p. 641-657.
  • 18 « Entre ambassades et messenger-scenes : enjeux narratologiques dans l’Illiade », p. 721-744.
  • 19 « Conseiller dans la tragédie grecque antique », p. 215-241.

4Néanmoins, la littérature joue un rôle primordial pour appréhender les conseillers et les ambassadeurs. Le Deipnosophistes d’Athénée de Naucratis étudié par Yannick Scolan (CPGE Paul Valéry – Paris)16 en conseille d’ailleurs le recours. L’auteur y dénonce les conseils de trois mauvais conseillers, les épicuriens Diogène et Lysias, et le péripatéticien Athénion, pour mettre en valeur la position de l’aède comme conseiller idéal inspiré par les Muses. Cette invitation antique à revenir aux standards de l’époque homérique a été saisie par Fabian Schulz (Eberhard Karls Universität Tubingen)17. Il compare deux conseillers et ambassadeurs : la figure homérique d’Ulysse appartenant au conseil d’Agamemnon constitué d’hommes expérimentés avec la capacité de prendre des décisions, et la figure historique de Lichias de Sparte au sein du conseil des anciens. Si la réputation vénérable d’Ulysse en fait la figure idéale du conseiller-ambassadeur dans la littérature homérique, les gérontes cumulaient très rarement les deux fonctions à cause de leur âge et par manque de volonté. Cette étude montre donc l’importance du recours partiel au standard homérique pour la construction sociale et institutionnelle des sociétés grecques. De même, Ombretta Cesca (Université de Lausanne)18 dégage de l’Illiade l’archétype de l’ambassadeur par rapport au personnage du messager. Ce dernier se contentait de transmettre un message sans y apporter de modification, tandis qu’un ambassadeur s’appropriait la forme argumentaire sans toucher au contenu du discours en vertu de l’exigence de véracité. Le traitement narratif est ainsi fondamentalement différent : l’ambassade constitue un épisode propre du récit tandis que les messenger-scenes constituent des leviers ou des obstacles au développement de l’action principale dans un épisode. Ces stéréotypes littéraires du conseiller et de l’ambassadeur sont utiles dans une optique de comparaison avec la réalité historique, à condition de garder à l’esprit qu’ils sont également amenés à évoluer. C’est ce que nous présente Michel Fartzoff (Université de Bourgogne Franche-Comté)19 à partir des œuvres des Tragiques athéniens. Chez Eschyle, le chœur constitue une assemblée délibérative conseillant le monarque dans un dialogue proche du standard homérique. Chez Sophocle, la place accordée au conseil se réduit au bon conseiller, individu arrivant tardivement ou n’étant pas écouté. De plus, le déplacement du conseil du champ politique vers le domaine moral est une évolution conservée chez Euripide qui renforce le rôle du conseiller dans le cadre de relations interpersonnelles. Le mauvais conseiller s’occupe de la politique et est responsable de tous les maux, tandis que le bon conseil est apporté par deus ex machina, renforçant la portée religieuse de la tragédie. Ainsi, la littérature antique fournit des figures-types utiles à la réflexion, à condition de prendre en considération leurs évolutions.

  • 20 « Cléandridas le Spartiate : un cas énigmatique », p. 551-572.
  • 21 « Les mauvais conseillers de Pompée », p. 593-615.
  • 22 « Tanaquil, Tullia, Damarta : les conseillères officieuses des rois dans l’Histoire romaine de Tite (...)
  • 23 « Théodora. De la femme de l’empereur à la conseillère du prince », p. 387-401.

5De manière générale, les sources peuvent déformer nos images des conseillers et des conseillés. C’est le cas de Cléandiras, conseiller du roi Pleistoanax, étudié par Kalomira Mataranga (Université Ionienne)20. Son enquête dévoile une image ambiguë dans les sources, à la fois bon commandant et mauvais conseiller. De même, Paul M. Martin (Université Paul-Valéry)21 montre que les instants de faiblesse de Pompée entre 49 et 48 av. n. è., ont été attribués à de mauvais conseillers conformément à la propagande césarienne. Or, l’auteur présente une hypothèse nouvelle : la passable guérison du paludisme de Pompée aurait entraîné des crises chroniques altérant son jugement, justifiant le recours à ses conseillers dont il prenait souvent le contrepieds une fois rétabli. De manière plus thématique, deux articles soulignent la misogynie des sources envers les figures féminines. Fanny Cailleux (Université Paris Sorbonne)22 nous présente les personnages stéréotypés de Tanaquil et Tullia, conseillères des rois de Rome, et de Damarta, conseillère de son époux Adranadorus, tuteur du tyran Hiéronyme qu’elle pousse à assassiner. Ces trois femmes apparaissent chez Tite-Live comme mauvaises conseillères, intéressées par le pouvoir, sans reculer devant le meurtre pour favoriser leurs ambitions. Tout autant victime de son sexe, l’impératrice Théodora est un cas d’étude pour Audrey Becker (Université de Lorraine)23. Les Anecdota de Procope développent une rhétorique de la femme perfide dans le but de dénoncer l’influence de Théodora sur Justinien, et son rôle de conseillère avec un réel interventionnisme politique. Ces deux articles nous rappellent l’existence de ces conseillères que les historiens ont parfois négligées.

  • 24 « Traître ou bienfaiteur ? Le citoyen « spécial » devant le peuple et la loi d’Athènes », p. 677-69 (...)
  • 25 « Bôlis et la mort d’Achaios. Entre diplomatie, services secrets et manigances », p. 573-592.
  • 26 « Le cercle d’Hérode : enquête prosopographique. Identités ethniques et choix politiques dans l’ent (...)
  • 27 « Antoninos, un ambassadeur alexandrin citoyen romain ayant trahi l’empire », p. 799-820.
  • 28 « Sumbouloi : la perception de soi chez les orateurs attiques », p. 303-317.
  • 29 « La dynamique de mémoire dans le discours démosthénien au milieu du ive siècle – ou comment consei (...)

6La question de la confiance et de la trahison est abordée à plusieurs reprises dans l’ouvrage. Gianluca Cuniberti (Università di Torino)24 mène une réflexion sur le citoyen « spécial », ambassadeur de l’Assemblée choisi sur critère économique : le riche citoyen n’était pas corruptible et ses intérêts convergeaient donc avec ceux de sa polis. Or, l’attitude de l’Assemblée vis-à-vis de ce citoyen évolue suivant l’autonomie réelle de la cité. Dans la période faste du ve <s. av. n. è., Athènes contrôlait les ambassadeurs pour éviter leur enrichissement au détriment du collectif ; ils étaient suspectés de corruption. Puis, Athènes perdit une partie de son autonomie, et si les ambassadeurs devenus professionnels apportaient un bénéfice immédiat à la cité, l’Assemblée leur accordait toute confiance, nonobstant leur enrichissement personnel. Guy Labarre (Université de Bourgogne Franche-Comté)25 nous montre que la trahison pouvait aussi s’avérer réelle, à travers la figure de Bôlis qui trahit Ptolémée IV en livrant le roi Achaios à son assiégeant Antiochos III de Syrie. L’exemple montre que les tractations secrètes des États pouvaient leur échapper, et que les auteurs antiques utilisaient le stéréotype ethnique comme facteur explicatif : il ne fallait pas faire confiance aux Crétois et Bôlis en était un. L’identité ethnique des conseillers pouvait aussi déclencher une rivalité entre eux, comme le montre Edith Parmentier (Université d’Angers)26. L’hellénisation croissante de la cour de Judée au début du règne d’Hérode permettait de contrer les fortes revendications des conseillers ituréens et iduméens. Dès lors, le souverain aurait choisi l’ouverture au monde gréco-romain méditerranéen. Cependant, le critère ethnique ne peut être le seul facteur d’explication de la trahison ou de la fidélité des conseillers et ambassadeurs. Chris Rodriguez (Université Paris II Panthéon-Assas)27 aborde le cas de la double ambassade juive et alexandrine auprès de l’empereur Trajan (Antioche, hiver 115/116). Une émeute contre les juifs aurait poussé le préfet Lupus à mobiliser les troupes romaines contre lesquelles les Alexandrins réagirent. Le contentieux fut porté devant l’empereur qui pencha pour le gouverneur contre Antoninos, citoyen romain à la tête de l’ambassade alexandrine, finalement exécuté pour trahison envers l’empire. Outre la reprise de la rivalité Alexandrie – Rome, cet exemple montre qu’un citoyen romain pouvait épouser la cause des Grecs d’Alexandrie. L’identité ethnique à elle seule ne pouvait entraîner la confiance ou la trahison d’un conseiller ou d’un ambassadeur. De même, au sein d’une même ethnie, la rivalité pouvait exister pour assurer la fonction de conseil. Elisabetta Bianco (Università di Torino)28 compare l’usage de deux termes grecs : le sumboulos chez Démosthène pour caractériser l’orateur conseillant la polis, et le rhètores, terme dont l’emploi péjoratif par ces mêmes orateurs permet de discréditer leurs adversaires. Enfin, l’identité ethnique pouvait être le fondement du discours de conseil, comme le montre Anne Queyrel Bottineau (Université Paris – Sorbonne)29. Dans le cadre du conseil au demos, Démosthène employait une stratégie mobilisant la mémoire et le passé des Athéniens. Cette rhétorique de l’identité amenait à un discours de résistance contre les menaces de Philippe II de Macédoine.

  • 30 « Cicéron, éminence grise ou conseiller raté ? », p. 465-482.
  • 31 « Scripsit mihi, domine, Lycormas, libertus tuus : Pline le Jeune, le gouverneur et Lycormas, l’aff (...)

7À l’inverse, le conseillé est-il digne de confiance ? Thomas Guard (Université de Bourgogne Franche-Comté)30 étudie la carrière de M. Cicéron entre 56 et 44. Il entendait s’ériger conseiller des imperatores dans le cadre d’une stratégie familiale menée avec son frère Q. Cicéron, l’un étant toujours dans le camp opposé à l’autre. Ils abandonnèrent leur ambition de manipuler les imperatores quand les deux frères comprirent qu’ils l’étaient finalement eux-mêmes. Ce phénomène est aussi montré par Antonio Gonzales (Université de Bourgogne Franche-Comté)31 étudiant Pline le Jeune, gouverneur de la province de Pont-Bithynie et conseiller épistolaire de Trajan sur le ton confiant de l’amitié. Pour autant, ce dernier envoya son affranchi dont la soumission à son maître interféra avec l’autorité du gouverneur et remit en question l’existence de cette confiance lue dans les lettres de Pline. Toutefois, ces trois acteurs collaboraient secrètement pour assurer l’annexion de l’Arménie lors d’une future campagne contre les Parthes.

  • 32 « Comment identifier des appuis discrets ? L’entourage des reines Cléopâtre I et Cléopâtre II (180- (...)
  • 33 « La parole diplomatique et l’ambassade athénienne de 432 av. J.-C. à Sparte (Thucydide, I, 72-78)  (...)
  • 34 « Conseiller, expert ou maître ? Interrogations autour de la dimension politique des Phénomènes », (...)
  • 35 « L’image des conseillers chez Tacite : un art de la dissimulation et de la manipulation », p. 511- (...)

8Cette question du secret est également incontournable puisque les conseillers demeurent des hommes de l’ombre. Anne Bielman Sánchez (Université de Lausanne)32 étudie l’entourage des reines Cléopâtre I et Cléopâtre II. La première reçut le soutien des dignitaires de la cour et des eunuques en tant que symbole de la paix avec la dynastie séleucide. La seconde partagea d’abord les soutiens de son frère-époux Ptolémée VI, avant d’entrer en conflit avec son second frère-époux Ptolémée VIII entre 132 et 124, en s’appuyant sur les Alexandrins, les juifs et la dynastie séleucide. Le retour de l’Égypte à la concorde entraîna aussi le retour des soutiens de Cléopâtre II aux postes clés. Ainsi, les conseillers dans l’ombre du prince s’organisaient en réseau officieux et partageaient sa fortune et ses revers. De même, les ambassadeurs agissaient suivant des directives qu’ils gardaient confidentielles, selon Marie-Rose Guelfucci (Université de Bourgogne Franche-Comté)33 avec « les stratégies d’une parole diplomatique ambiguë par essence, respectant une certaine formalité tout en jouant d’une polysémie codée à dessein. » Cette parole cachée est aussi abordée par Laetitia Lorgeoux Bouayad (Université Paris-Sorbonne)34 qui étudie Les Phénomènes, poème de didactique astronomique d’Aratos de Soles (iiie s. av. n. è.). Cet article présente la figure du poète comme conseiller du roi macédonien Antigone Gonatas. Son œuvre philosophiquement stoïcienne a l’apparence d’une leçon scientifique d’astronomie. Cependant, elle cache des conseils politiques donnés sur le ton discret de l’amitié, conformément à son héritage hésiodique. Ainsi, l’auteur antique peut dissimuler son propre rôle de conseiller comme le met en exergue Régine Utard (Université Paris Sorbonne)35. Tacite rédigea son œuvre en ayant recours aux exempla à destination du Prince dans la perspective de corriger les vices et de valoriser les vertus. Il aborde notamment le consilium principis et montre que les conseillers impériaux agissent de manière officieuse, par des luttes intestines ou avec une ambition démesurée.

  • 36 « I decemviri sacris faciundis in Sicilia : l’espiazone a Ceres del 133 a.C. fra i tumulti graccani (...)
  • 37 « Les conseils des haruspices pour les prodiges de 56 av. n. è. », p. 183-193.
  • 38 « Des princes divinement conseillés. Processus et autorité des consultations divinatoires (Haut-Emp (...)

9Enfin, dans un monde antique où le religieux épouse toutes les composantes humaines, les prêtres dans l’ombre des dieux seraient-ils les meilleurs conseillers et ambassadeurs ? L’ouvrage aborde la question seulement pour le monde romain. Nella Sudano (Université de Bourgogne Franche-Comté)36 met en lumière la médiation d’un collège de prêtres envoyé au temple sicilien de Cérès dans un contexte local troublé par la révolte servile et par l’assassinat de Tiberius Gracchus à Rome. L’exception de cette démarche est expliquée par la nécessité de faire coïncider l’exigence politique de la concorde sociale et l’exigence religieuse de la pax deorum. Cette conciliation est aussi menée de manière ordinaire par les institutions sacerdotales romaines. Bruno Poulle (Université de Bourgogne Franche-Comté)37 étudie les modalités d’intervention des haruspices en 56 av. n. è. Sur la demande de l’aristocratie conservatrice, après avoir identifié officiellement le prodige et ses causes éventuelles, ils consultèrent les livres traditionnels. Or, le contexte troublé du premier triumvirat conduisit les haruspices à donner des conseils généraux aux optimates, les laissant ainsi se charger de leur interprétation et de la prise de concrètes décisions. C’est donc le choix d’une démarche d’apaisement face à une situation critique. Le conseil divin formulé par les prêtres pouvait donc être pragmatique, adapté au contexte, et dès lors susciter de la méfiance de la part de la classe dirigeante. En effet, Annie Vigourt (Université Paris IV – Sorbonne)38 développe cette question pour le Haut Empire en distinguant bien les auspices, (dés)accord jupitérien par rapport à un projet alors (dé)conseillé, et les oracles, véritables conseils donnés au Prince ou aux ambassadeurs. L’auteur en vient à comparer la pratique oraculaire et celle du Sénat romain : les deux conseillaient et émettaient des avis contraignants. Cependant, le conseil oraculaire était d’une nature plus contraignante, d’autant plus que le conseil donné au Prince touchait l’ensemble de l’empire. De fait, les empereurs limitèrent les interventions divines risquant d’interférer avec leurs politiques.

10Au terme de cette lecture, une remarque au sujet du titre de l’ouvrage est à formuler car l’Antiquité promise se révèle tronquée. Si l’œuvre homérique permet d’aborder la période archaïque, et si l’Antiquité tardive émerge avec la figure de Théodora, la période antique se trouve finalement réduite aux époques classique, hellénistique et romaine républicaine, ainsi qu’au Haut Empire. La Haute Antiquité, les civilisations mésopotamiennes et égyptienne, ainsi que l’Antiquité tardive et la christianisation du bassin méditerranéen, sont laissées de côté. Que dire des conseillers des rois sur les rives du Nil, de l’Euphrate et du Tigre ? Ou des relations diplomatiques entre elles ? Le Bas Empire n’est-il pas riche d’enseignements avec le système de la Tétrarchie avec quatre princes à conseiller ? Les apôtres ne sont-ils pas des ambassadeurs ? Leurs épîtres ne sont-elles pas des conseils épistolaires adressés aux premiers chrétiens ? Au-delà de ces questionnements d’ouverture, nous retenons la richesse du thème des conseillers et des ambassadeurs. L’ouvrage aborde ces deux fonctions à travers une grande diversité de sources et de thématiques. Les sujets de l’image et des représentations du bon conseiller, du prisme littéraire, de la confiance, du secret, du genre ou encore de l’identité ethnique, apparaissent de manière transversale et peuvent susciter l’intérêt de tous les lecteurs.

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Notes

1 Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité : compétences, modalités d’intervention et image, Paris, 9-11 juin 2015 ; Conseillers, ambassadeurs, experts. Regards sur l’Antiquité, Besançon, 23-24 octobre 2015.

2 « Dieu, le ministre et le roi : délégation et justification du pouvoir dans Politica de Dios y gobierno de Cristo de Francisco de Quevedo », p. 619-636.

3 « L’archéologie classique aux prises avec le monde diplomatique. Le cas de Salomon Reinach en 1881 », p. 823-840.

4 « Quintus Cicéron, conseiller de Marcus », p. 453-464.

5 « Conseiller pour le meilleur et pour le pire : réflexions sur le conseil et la délibération dans les fables grecques », p. 75 – 95.

6 « Le centaure et les ambivalences du conseiller : Nessos et Chiron », p. 59-74.

7 « L’expertise éthique et politique de Calanos et Dandamis, les conseillers indiens du roi Alexandre », p. 145-162.

8 « Consiglieri inascoltati alla corte di Alessandro il Grande », p. 361-372.

9 « La revendication du statut de conseiller par les sophistes : aspects politiques et éthiques », p. 245-262.

10 « Counsellor, Teacher, Friend. The apragmôn as Political Figure in Isocrates », p. 263-290.

11 « Discours panhellénique et discours de conseil : des Olympiques de Gorgias et Lysias au Panégyrique d’Isocrate », p. 291-299.

12 « La philaletheia como expertise etica dello storico politicamente impegnato. Il caso di Teopompo », p. 101-124.

13 « Du choix des ambassadeurs dans la cité d’Athènes : l’exemple de l’ambassade de 346 », p. 659-676.

14 « Ambassadeurs royaux, rois ambassadeurs. Contribution à l’étude du « métier de roi » dans le monde hellénistique », p. 695-718.

15 « Des hommes à tout faire dans l’entourage de César », p. 373-385.

16 « Aède ou longue barbe ? Quel conseiller choisir ? (Athénée, Deipnosophistes, V, 47-54, 211a-215c) », p. 535-547.

17 « Les conseillers (et) ambassadeurs, de la Grèce homérique à la Sparte classique », p. 641-657.

18 « Entre ambassades et messenger-scenes : enjeux narratologiques dans l’Illiade », p. 721-744.

19 « Conseiller dans la tragédie grecque antique », p. 215-241.

20 « Cléandridas le Spartiate : un cas énigmatique », p. 551-572.

21 « Les mauvais conseillers de Pompée », p. 593-615.

22 « Tanaquil, Tullia, Damarta : les conseillères officieuses des rois dans l’Histoire romaine de Tite-Live et la dégradation de la monarchie », p. 487-509.

23 « Théodora. De la femme de l’empereur à la conseillère du prince », p. 387-401.

24 « Traître ou bienfaiteur ? Le citoyen « spécial » devant le peuple et la loi d’Athènes », p. 677-693.

25 « Bôlis et la mort d’Achaios. Entre diplomatie, services secrets et manigances », p. 573-592.

26 « Le cercle d’Hérode : enquête prosopographique. Identités ethniques et choix politiques dans l’entourage du roi », p. 423-452. Les données de l’enquête sont fournies en annexe de l’article.

27 « Antoninos, un ambassadeur alexandrin citoyen romain ayant trahi l’empire », p. 799-820.

28 « Sumbouloi : la perception de soi chez les orateurs attiques », p. 303-317.

29 « La dynamique de mémoire dans le discours démosthénien au milieu du ive siècle – ou comment conseiller les Athéniens pour qu’ils redeviennent eux-mêmes », p. 319-355.

30 « Cicéron, éminence grise ou conseiller raté ? », p. 465-482.

31 « Scripsit mihi, domine, Lycormas, libertus tuus : Pline le Jeune, le gouverneur et Lycormas, l’affranchi de Trajan chargé de mission », p. 773-798.

32 « Comment identifier des appuis discrets ? L’entourage des reines Cléopâtre I et Cléopâtre II (180-115 av. J.-C.) », p. 405- 421.

33 « La parole diplomatique et l’ambassade athénienne de 432 av. J.-C. à Sparte (Thucydide, I, 72-78) », p. 745-770.

34 « Conseiller, expert ou maître ? Interrogations autour de la dimension politique des Phénomènes », p. 125-144.

35 « L’image des conseillers chez Tacite : un art de la dissimulation et de la manipulation », p. 511-533.

36 « I decemviri sacris faciundis in Sicilia : l’espiazone a Ceres del 133 a.C. fra i tumulti graccani e la prima rivolta servile », p. 195-210.

37 « Les conseils des haruspices pour les prodiges de 56 av. n. è. », p. 183-193.

38 « Des princes divinement conseillés. Processus et autorité des consultations divinatoires (Haut-Empire) », p. 165-181.

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Pour citer cet article

Référence papier

Nicolas Cacace, « Queyrel Bottineau, Anne et Guelfucci, Marie-Rose, (dir.), Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité, DHA – Supplément 17 »Pallas, 112 | 2020, 324-330.

Référence électronique

Nicolas Cacace, « Queyrel Bottineau, Anne et Guelfucci, Marie-Rose, (dir.), Conseillers et ambassadeurs dans l’Antiquité, DHA – Supplément 17 »Pallas [En ligne], 112 | 2020, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 25 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/21962 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.21962

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Auteur

Nicolas Cacace

Université Toulouse Jean Jaurès, PLH-Erasme

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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