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Notes de lectures

Bérard, Claude, Embarquement pour l’image. Une école du regard. Édition et préface de Anne-Françoise Jaccottet

Bâle, Association des Amis de l’Art Antique, Antike Kunst, suppl. 20, 2018, 287 p.
Jean-Charles Balty
p. 322-324
Référence(s) :

Bérard, Claude, Embarquement pour l’image. Une école du regard. Édition et préface de Anne-Françoise Jaccottet, Bâle, Association des Amis de l’Art Antique, Antike Kunst, suppl. 20, 2018, 287 p., 80 pl. (229 fig.) - ISBN 978-3-9090-6420-5

Texte intégral

1Ces vingt-quatre articles de Claude Bérard (professeur d’archéologique classique à l’Université de Lausanne de 1974 à 2005), dont la publication s’est échelonnée sur une trentaine d’années (1976-2007), demeurent la meilleure approche méthodologique qui soit à toute recherche d’iconographie antique ; les relire procure toujours, avec autant de plaisir, la même satisfaction intellectuelle ; les trouver à présent regroupés dans ce beau volume, auquel Anne-Françoise Jaccottet et les éditeurs d’Antike Kunst ont apporté tous leurs soins, est une aubaine que ne devraient laisser passer aucun séminaire d’archéologie classique, mieux encore aucune bibliothèque universitaire, tant la matière même de ces différentes contributions à des revues dont l’accès direct n’est pas toujours aisé concerne quiconque s’intéresse à l’image et aux problèmes de sa lecture et de sa signification, c’est-à-dire tout historien de l’art – et pas uniquement ceux qui travaillent dans le domaine de l’art grec, voire de l’art gréco-romain ; car les enseignements à tirer de ces pages toujours actuelles dépassent le cadre chronologique de l’Antiquité, nombre d’articles proposant d’ailleurs des échappées vers l’imagerie chrétienne – surtout dans les plus récents d’entre eux, ainsi que dans les « mises en perspective » qui suivent chaque texte et constituent autant de brèves postfaces, élargissant souvent le propos à d’autres périodes de l’histoire de l’art et apportant certains compléments bibliographiques que la réédition de ces articles ne permettait pas d’insérer dans le corps des notes infrapaginales.

2« Les articles réunis ici, du moins la majeure partie d’entre eux, s’appuient sur une méthode structuraliste, formaliste, lâchons le mot, sémiotique » (p. 9). L’intérêt de les trouver regroupés réside indiscutablement dans leur  « cohérence méthodologique » ; aussi l’ambition de cet ouvrage, sous-titré Une école du regard serait-elle, aux yeux mêmes de l’auteur, « d’offrir un petit traité d’imagerie grecque à partir d’un corpus de vases attiques à figures noires, à figures rouges et à fond blanc. Les enjeux cependant débordent la Grèce ; il faut mettre le terme imagerie au pluriel car, en principe, toutes les imageries, au sens où nous les définissons […], fonctionnent de la même manière » (p. 9).

3L’iconographie comme méthode d’analyse, tel était déjà le sous-titre d’un colloque tenu à Lausanne en 1984 et dont Claude Bérard était l’instigateur ; tel est aussi le fil conducteur de ce volume qui reprend fort heureusement, d’entrée de jeu, deux textes essentiels, écrits à vingt-cinq ans d’intervalle, textes qui fondent véritablement la méthode et qu’il faut relire avec attention (p. 13-35). « L’analyse sémiotique permet de faire apparaître la logique qui préside à la construction de chaque image et articule celle-ci à l’ensemble de l’imagerie. La méthode permet en outre d’établir avec plus d’exactitude le sens des images et de l’approfondit. Cette sémiotique de la signification débouche aussi sur une sémiotique de la communication » (p. 15 ; on n‘oubliera pas que ces lignes datent de 1983, avant même que ne nous envahisse ce monde d’images auxquelles nous sommes quotidiennement confrontés et qui nous interpellent désormais à tout instant de la journée). C’est donc à partir de la description formelle la plus rigoureuse – dont les règles sont rappelées avec force exemples démonstratifs et une illustration qui suit avec autant d’efficacité les étapes du raisonnement – et de l’établissement d’un corpus permettant de mettre en évidence similitudes et différences par rapport à l’image étudiée, que « l’interprétation peut […] se déployer librement et, très souvent, conduire à des significations qui peuvent renouveler le champ anthropologique, culturel et religieux, voire spirituel » (p. 27). Ce sont, en effet, « les relations grammaticales et syntaxiques entre les unités et les syntagmes minimaux » (p. 26) qui donnent le sens des images et, plus encore que les similitudes, « ce sont les différences qu’il faut exploiter » (p. 24).

4Je ne puis résumer ici le détail d’une argumentation solide et souvent implacable, ni citer, comme il le faudrait, toutes les mises en garde qui émaillent ces pages et sont illustrées de tant d’exemples convaincants, quitte à reconnaître parfois, comme le fait Claude Bérard en reprenant la formulation de Daniel Arasse (2000), qu’ « On n’y voit rien »… Il faut relire ces deux premiers textes du recueil, et picorer ensuite, au gré de titres humoristiques et accrocheurs dont l’auteur a le secret (« Héros de tout poil. D’Héraclès imberbe à Tarzan poilu », « L’impossible femme athlète », « La boucherie sans os. Du gigot mou à l’escalope »), dans tous ces articles – et dans bien d’autres, que ce recueil ne pouvait rééditer mais qu’il incite à reprendre en mains.

5Au-delà de ces deux exposés de méthode, les autres textes sont regroupés par thèmes : l’espace (p. 37-77), les dieux (p. 79-113), Éleusis (qui pose le problème particulier d’une iconographie se rapportant à un culte dont on ne pouvait dévoiler le rituel, p. 115-129), les héros (131-166), les hommes (p. 167-186), les satyres (p. 187-208). Héraclès, Dionysos, mais aussi Athéna apparaissent tour à tour, dans différents aspects de leur imagerie ; mais aussi Aphrodite ou Isis (?), Achéloos ou Nessos (?), et Icare, dont la chute dans le lac Léman figurée sur un disque en bronze de Vidy-Lousonna invite à revisiter toute une « tradition classique » (p. 209-217), qui va de Posidonius à Ramuz (Chant de notre Rhône, 1920) et se retrouve dans l’étonnant tableau de Pietro Sarto, réalisé pour le Centre de recherches Nestlé de Lausanne-Épalinges (pl. 79).

  • 1 L’auteur avoue cependant certaines ruptures entre le monde antique et le monde byzantin sur le plan (...)

6« En guise de conclusion » (p. 219-229), Claude Bérard revient sur certains traits esquissés çà et là dans ces différents articles. « Les imageries restent ouvertes. L’imagerie grecque s’ouvre sur l’imagerie chrétienne, sur celle de la Renaissance […], sur les imageries les plus contemporaines […]. Je ne dis pas qu’il y a continuité, mais il n’y a pas non plus rupture, des flux et reflux plutôt, sans qu’on puisse jamais renoncer aux sources », écrit-il (p. 220). C’est l’occasion de proposer un vibrant plaidoyer « pour le grec et la continuité théologico-philosophique » (p. 222)1 : « la continuité entre la Grèce et l’Europe moderne passe par la langue, par le grec ; sans le grec, quid de la philosophie occidentale, quid de la théologie chrétienne ? Il est urgent de tirer la sonnette d’alarme en constatant la disparition de l’enseignement du grec dans le cursus scolaire, disparition s’accomplissant dans l’indifférence des responsables politiques  » (ibid.).

7Une abondante bibliographie (p. 233-270) permet de retrouver aisément toutes les œuvres étudiées et simplement citées dans le recueil ; elle incité aussi à la lecture de nombreux travaux qui élargissent désormais la vision quelque peu étriquée que l’on avait de cette imagerie. Un index thématique facilite à son tour la consultation du volume et le repérage des œuvres. L’illustration, essentielle dans des travaux de ce genre, mais souvent difficile à réunir vu la dispersion de ces vases dans les musées et collections du monde entier, est à la hauteur des attentes du lecteur ; on en saura tout particulièrement gré aux éditeurs. Embarquons donc pour l’image…

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Notes

1 L’auteur avoue cependant certaines ruptures entre le monde antique et le monde byzantin sur le plan de l’imagerie : « l’abandon de la skiagraphie, peinture d’ombres, pour la “ photographie ” (Philothée le Sinaïte), peinture de lumière » (p. 223), « la question de la conception de l’espace », « l’abandon de la sculpture en ronde-bosse », le « statut même de l’imagerie religieuse, du sacré et du spirituel » (p. 222-226).

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Charles Balty, « Bérard, Claude, Embarquement pour l’image. Une école du regard. Édition et préface de Anne-Françoise Jaccottet »Pallas, 112 | 2020, 322-324.

Référence électronique

Jean-Charles Balty, « Bérard, Claude, Embarquement pour l’image. Une école du regard. Édition et préface de Anne-Françoise Jaccottet »Pallas [En ligne], 112 | 2020, mis en ligne le 01 juillet 2022, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/21949 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.21949

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