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AccueilNuméros114Toulouse, capitale des WisigothsSidoine et les Barbares

Toulouse, capitale des Wisigoths

Sidoine et les Barbares

Sidonius and the Barbarians
Jean-Marie Pailler
p. 249-266

Résumés

Sidoine Apollinaire nous a laissé le plus important témoignage que nous ayons sur le ve siècle dans l’Occident romain. Un des problèmes rencontrés par ce membre de l’élite politique et culturelle gallo-romaine fut celui des populations et des royaumes barbares installés en Gaule, en particulier celui des Wisigoths à Toulouse et celui des Burgondes à Lyon. À Toulouse comme à Lyon, sa ville natale, et à Clermont-Ferrand, où il finit ses jours comme évêque de la cité et adversaire du roi goth Euric, Sidoine put les connaître et les apprécier de diverses manières, mais toujours avec le mépris dû à cette sorte de peuples. L’article essaie d’évaluer les notions de barbare et de barbarisme en les comparant à l’usage qu’en font Augustin et d’autres auteurs chrétiens, ainsi que de mesurer les ressemblances et différences de comportement de Sidoine envers les Goths de Théodoric et ceux d’Euric, et de celui de son ami Syagrius envers les Burgondes.

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Texte intégral

  • 1 Cf. notamment Harries 1994 et Delaplace 2015.
  • 2 Pour un bilan général et critique de la réalité comme de l’image, B. Dumézil dir. 2016 ; sur la ro (...)
  • 3 Sur ce dernier, voir Cassaigneau, 2018.

1Sidoine Apollinaire (430 env.- 486 env.) est, en Occident, le grand témoin du ve siècle, plus exactement du cœur de celui-ci. Témoin engagé dès le jeune âge, témoin situé au carrefour d’influences subies et exercées, écrivain prolifique et prolixe, cet héritier proclamé de Pline le Jeune et de Symmaque est viscéralement attaché aux traditions politiques et littéraires de Rome. Dans le même temps, représentant affiché de la haute aristocratie gallo-romaine, ce fidèle parfois désespéré d’un Empire qu’il sent à la dérive1 est confronté, perpétuellement et sous des formes diverses, à la présence de plus en plus active en Gaule de populations et de royaumes « barbares »2. Témoin et souvent acteur de cette évolution, il la perçoit d’abord, péniblement (au double sens de ce terme), à partir de l’axe Lyon-Arles-Rome, puis de ses contacts, parfois lestés d’une présence prolongée ou répétée, avec d’autres villes de la Gaule, et surtout deux d’entre elles : – Toulouse, où il fait dans les années 450 un double éloge (carmen VII, ep. II, 1) du roi wisigoth Théodoric II (453-466), successeur de Théodoric Ier (419-451)3, l’un et l’autre amis de l’éphémère empereur Avitus, le beau-père arverne de Sidoine ; – Clermont-Ferrand, capitale arverne, où il termine ses jours comme évêque du diocèse et adversaire féroce mais finalement vaincu d’Euric, nouveau roi wisigoth de Toulouse (466-484), désormais à la tête d’un royaume que Sidoine pourfend comme démesuré, autoritaire et, au sens fort, barbare.

  • 4 Cf. en particulier MacCormack 1981, Harrison 1983, Alexandre 2009.

2Cette situation, ce parcours chaotique dans un monde en proie au chaos a eu ses temps forts et ses palinodies marquées, comme on voudra dire, de pragmatisme ou d’opportunisme, tels les panégyriques successifs que Sidoine présente d’empereurs que tout avait opposés, jusqu’à la dernière violence : Avitus (carmen VII, daté de 456), Majorien (carmen V, 458), Anthemius (carmen II, 468)… Ces aspects ont été maintes fois analysés, de la biographie de C. Stevens (1933) aux éditions-traductions commentées d’A. Loyen (CUF, 1960, 1970). Les déluges de compliments dont regorgent lettres et panégyriques paraissent de nos jours aussi difficilement supportables que leur modèle : le Panégyrique de Trajan, de Pline le Jeune. Au moins les œuvres de Sidoine, remises en contexte, bénéficient-elles depuis quelques années de réhabilitations non négligeables sur le plan proprement littéraire4.

1. Sidoine et les Barbares : un premier aperçu

  • 5 Cet aspect de l’œuvre n’est pour ainsi dire pas abordé par Stevens 1933, par exemple, qui reste à (...)

3Sur la « question barbare », il faut se référer, faute d’une autre étude d’ensemble5, aux quatre pages que lui a consacrées A. Loyen au volume II de son édition-traduction commentée des œuvres de Sidoine (CUF, 1970), dans l’Introduction aux Lettres, p. XXXIX-XLII. Un résumé schématique, point par point, donnera une idée préliminaire de l’ampleur et de la diversité du problème.

  • 6 La traduction Loyen oublie ici un redoublement de termes que nous retrouverons : ipsis quoque gent (...)

4Les Carmina (poèmes panégyriques) dressent deux grands portraits de barbares : les Huns sont décrits au Carmen II (v. 237-269), et cette description emblématique n’est pas à leur avantage : « la multitude errante de la terre scythique, débordante de férocité, sinistre, pillarde, violente aux yeux mêmes des peuples barbares de ces régions lointaines »6. Le second portrait est celui des Francs (Carm. V, 237-254), avec le complément de la lettre IV, 20 décrivant le prince Sigismer venu à Lyon demander la main d’une des filles du roi burgonde : l’accent est mis sur son entourage de guerriers à l’attirail et au comportement inquiétants. Les Saxons, eux, sont qualifiés d’archipiratae dans la lettre VIII, 6 à Nammatius ; ils contrôlaient les populations littorales du territoire passé aux mains des Wisigoths vers 470, entre Loire et Pyrénées. – Quelques lettres (en fait, l’une surtout : VII, 6) dénoncent les excès d’arianisme militant des Goths ; ailleurs (VI, 7 ; VII, 13, 2 ; VII, 18, 4 ; IV, 9, 2), l’évêque de Clermont invite ses fidèles, là contre, à méditer les Ecritures. – Notre auteur reste marqué par le traumatisme des Burgondes envahissant sa uilla lyonnaise (Carm. XII). Il éprouvera une défiance persistante envers eux, lors même qu’ils seront devenus les alliés des Arvernes contre les Wisigoths, vers la fin des années 470 : Ep. VII, 11 (10), 1 ; III, 4, 1. – Enfin, au temps d’Euric, ces mêmes Wisigoths jadis encensés deviennent la nation qui « viole les traités » (VI, 6 ; le paragraphe 4 évoque « le roi des Goths, Euric, qui a rompu et brisé l’ancien traité… »), et aucune occasion n’est manquée de souligner la sauvagerie de leurs comportements et de leurs coutumes, telle la décapitation des cadavres (V, 12 ; III, 3, 7).

5Ce bref catalogue montre de la part de Sidoine une hostilité globale et continue, la seule exception étant consentie aux Wisigoths de Toulouse, alliés et ralliés à Avitus, dans les années 450. Ce catalogue emprunté, rappelons-le, à A. Loyen esquisse une vue d’ensemble utile. Il souffre cependant d’être ponctuel et disparate, à la limite de l’impressionnisme, et assez mal relié à un contexte plus général. On proposera ci-dessous une approche différente, thématique et appuyée sur des analyses précises de passages assez longs, en espérant que l’image finalement dégagée aura gagné en densité et en cohérence. Après l’étude d’un premier texte important de Sidoine, on s’interrogera ainsi successivement sur barbares et barbarismes, sur christianisme et barbarie, sur trois cas particuliers autant que révélateurs, avant de conclure par la confrontation de lettres majeures écrites à propos de Lyon burgonde et de Toulouse wisigothique.

2. Du barbare au barbarisme : les grammairiens, Augustin, Sidoine

6Les pages qui suivent se limitent, comme eût dit longuement notre auteur, à un propos modeste. On y dessine en somme quelques lignes d’une histoire subjective. L’œuvre y sera abordée à partir du regard ou plutôt des regards, divers et changeants, que Sidoine jette sur « les Barbares » et, comme lettré mais pas seulement comme tel, sur « les barbarismes » de son temps : les leurs et ceux des Gallo-Romains contaminés par eux. Centrée sur le second de ces éléments, cette relecture implique une enquête préalable sur l’emploi et le sens du terme latin barbarismus à la fin du ive et au ve siècle. Le Thesaurus linguae latinae, s. v., livre à notre réflexion le fait objectif suivant : entre 380 et 480 environ, le mot est employé par des grammairiens, dans une perspective de définition classificatoire, et par deux auteurs et deux seulement : Augustin (huit occurrences) et… Sidoine Apollinaire, qui l’utilise cinq fois. Considérons chez ce dernier l’un de ces emplois, le plus « grammatical » des cinq.

  • 7 Sur cinq emplois du mot barbarismus chez Sidoine, quatre ont la forme du génitif pluriel barbarism (...)
  • 8 Donc une forme de barbarolexis, s’ajoutant au barbarismus. Voir ci-dessous.

7À la fin de 469 ou au début de 470, Sidoine adresse depuis Lugdunum une lettre à son ami, lyonnais comme lui, Hesperius (Ep. II, 10). Remarquablement représentatif, ce courrier trahit une complicité entre concitoyens de même milieu, accompagnée d’une exhortation de sage quelque peu agacé. Même dans une telle lettre entre chrétiens indiquant ici avec une inhabituelle précision les embellissements récents apportés à la cathédrale de la ville, les belles lettres passent en premier ; témoin cette ouverture : Amo in te quod litteras amas, « Ce que j’aime en toi, c’est que tu aimes les lettres », et l’envoi, assez fréquent de la part de Sidoine épistolier, d’un « modeste » poème évoquant l’église, en forme de présent amical. Mais précisément, la tradition de culture chère aux deux hommes est menacée, les « barbarismes » rôdent, comme l’illustre la fin du premier paragraphe : « La foule des paresseux s’est tellement accrue que si un petit nombre au moins d’entre vous ne défend pas le bon usage dans l’emploi judicieux des mots latins, contre la rouille des barbarismes grossiers (meram inguae Latiaris proprietatem de triuialium barbarismorum robigine), nous aurons à déplorer bientôt sa décadence et sa disparition, tant les parures du beau langage s’altéreront toutes par la négligence de la masse (incuriam uulgi) ». On a bien lu : ce qui est menacé, c’est la pureté de la langue latine et l’exactitude de ses termes. L’une et l’autre sont mises en danger, compromises dans leur être même par les assauts d’un parler « barbarisé » qui se répand dans une masse plus ou moins inculte et exposée aux influences de langages étrangers. De ce point de vue, le rapprochement barbarismorum robigine7 est particulièrement bien choisi, tant pour ses sonorités inquiétantes que par la mention de la robigo, la « rouille ». Celle-ci est à la fois marque de corrosion et de dégradation appelée à s’étendre, marque aussi d’un vieillissement qui recouvre le beau langage comme l’oxydation dissimule peu à peu un métal pur, au point de le défigurer et, à terme, de le décomposer. Le mot de « barbarisme » implique sans doute des interférences avec une ou des langues « barbares », par hypothèse germaniques dans la Gaule de ce temps8, mais rien n’est explicitement dit sur ce point dans un propos consacré à l’affaissement sur lui-même du latin et de sa grammaire, trésor partagé par les deux hommes.

8Afin de mieux saisir les enjeux du débat, un rapide détour par un phénomène de notre temps n’est sans doute pas inutile.

9D’hier à aujourd’hui, c’est en effet un singulier parcours qu’a suivi le terme latin barbarismus, calqué sur le grec barbarismos, et qui a des héritiers à sa ressemblance dans les langues de l’Europe moderne. Dans l’expérience des enseignants de langues, principalement de langues anciennes, et des potaches qui les ont subis (ou qu’ils ont subis), c’est là une faute grossière, beaucoup plus que le solécisme. L’appellation de ce dernier est dérivée du mal-parler attribué aux Grecs de Soles, en Cilicie. Il désigne une faute d’accord, alors que le « barbarisme » sanctionne l’emploi d’une forme qui n’existe pas, suspecte d’être empruntée à un parler étranger, autrement dit « barbare ». Si l’on s’adresse à un consul, la forme consule (ablatif) à la place de consuli (datif) représente un solécisme ; écrire consula, forme inexistante en latin, serait un barbarisme. Au pluriel, consulum, génitif mis pour le datif consulibus, est un solécisme ; l’inexistant consulos, un barbarisme. Pour le potache comme pour ses maîtres, le solécisme est un péché véniel, le barbarisme un monstre venu d’ailleurs, digne, sinon de la peine capitale, d’un retrait de points substantiel. Ces distinctions ne correspondent pas exactement à celles des grammairiens latins, mais elles en conservent l’esprit, naturellement plus proche, chez les Anciens, de l’étymologie. Commettre un barbarisme, disent-ils, c’est introduire dans la langue une forme étrangère. Voici à titre d’exemples quelques passages de ces maîtres du langage : si peregrina sint uerba… tunc barbarolexis uocatur, « si on emploie des mots étrangers, on parle de barbarolexis » (Servius gramm. IV, 444, 8) ; et de Consentius (Consentius gramm. 386, 19 et 396, 17) ce propos plus explicite encore : aliud esse barbarismum, aliud esse barbarolexin […] barbarolexin illud, quod ex alterius gentis lingua arcessitur, « autre chose est un barbarismus, autre chose une barbarolexis […] ce que désigne barbarolexis, c’est le recours à [un ou des termes de] la langue d’un autre peuple ». Autrement dit, un barbarismus serait une déformation quelconque infligée à la langue, une barbarolexis… un vrai « barbarisme », au sens étymologique, par emprunt à une autre langue. D’autres textes vont dans le même sens (cf. Isidore, Origines, I, 31, 2) ; leurs efforts de distinction reflètent l’intérêt porté par les régulateurs de la langue latine aux atteintes de l’intérieur et de l’extérieur qu’elle subit à leurs yeux. Par-delà ces subtilités, l’idée générale, c’est que le barbarisme, c’est la barbarie incarnée dans le langage.

10Alors vint Augustin (354-430). En deux temps, et à huit reprises en tout, pour l’essentiel sur une petite quinzaine d’années (386-400), il a abordé le thème du barbarismus, le traitant à sa manière et au gré de ses préoccupations, pour le léguer, à la fois lesté et assoupli, à la postérité littéraire et culturelle. Tentons de dégager l’essentiel de ces interventions.

11En 386-387, il est à Milan, passant de longs moments au « monastère » rural de Cassiciacum (secteur de Brianza, sans doute). Il y recevra la visite de Monique, sa mère, qui mourra en 387 à Ostie, l’année même où, à Pâques, il reçoit d’Ambroise le baptême dans la cathédrale de Milan (sous le Duomo actuel : site bien mis en valeur). Parmi les traités et dialogues écrits dans cette période brève et décisive, deux font une place au « barbarisme » : le De ordine, « De l’ordre » (386), et le De musica, « De la musique » (387-389).

  • 9 Cf. ci-dessous, à propos du De musica.

12Le passage concerné du premier s’adresse à Monique, introduite dans le dialogue aux côtés de Lucentius et de Trygetius : « Si je te disais que tu parviendras à un discours exempt d’erreurs de locution et de prononciation, je mentirais assurément. Car moi-même, qui fus dans une grande nécessité d’apprendre parfaitement tout cela jusqu’à maintenant, pour beaucoup de sons de mots je suis raillé par les Italiens et, à leur tour, ils sont tancés par moi quant à ce qui touche au son même9. En effet, autre est l’assurance que donne l’art, autre est l’assurance que donne la naissance. Peut-être quelque savant, examinant très attentivement mon discours, y trouvera-t-il ce que l’on appelle des « solécismes » : il s’en trouva bien un pour me persuader que Cicéron en personne avait commis quelque faute de ce genre. Quant au genre des « barbarismes », on en a découvert chez lui de nos jours au point que même son discours par lequel Rome fut sauvée [discours contre Catilina] semble barbare. Mais toi [Monique], tu méprises ces choses, soit comme puériles, soit comme ne te concernant pas, et c’est ainsi que tu connais la force et la nature presque divines de la grammaire, au point que tu as semblé en conserver l’âme et en laisser le corps aux beaux parleurs. » (De ordine, II, 45).

13En partie autobiographique, comme cela est rappelé d’entrée, ce propos annonce celui qui sera développé au premier Livre des Confessions (voir ci-dessous). Il a pour effet de relativiser la gravité de la faute, d’une part en la reliant au contexte chaque fois particulier de son apparition (« italien » vs berbère, enfant vs « maître », « art » vs « naissance »), d’autre part et surtout en concluant que le fond, l’esprit doivent compter infiniment plus que la forme. On ne sait, de ce point de vue, s’il faut prendre au sérieux l’énormité proférée à propos des Catilinaires, mais elle achève, et c’est le but poursuivi, de ridiculiser son auteur, réel ou fictif.

  • 10 Nous reprenons la traduction de J.-L. Dumas dans l’éd. de la Pléiade (Jerphagnon éd., 1998).

14Le second texte est le De musica, daté de 387-389. à bien y regarder, il est encore plus subversif que le premier10.

  • 11 Au premier vers de l’Enéide, ressource commune à tous les écoliers latins : Arma uirumque cano Tro (...)

15D’emblée, le dialogue a souligné la fracture qui sépare ce qui revient aux grammairiens, « gardiens du passé » de la langue, de la « musique » (modulatio < modus, « art des Muses ») : « toute science qu’on nomme en grec grammatikè et en latin litteratura se donne comme gardienne du passé ». Sur la séquence longue/brève dans le vers, « [le grammairien] te reprendra […] Il te dira, rien que pour expliquer la nécessité de mettre une brève, que nos devanciers, dont les livres subsistent et sont utilisés par les grammairiens, recouraient à une brève et non à une longue. Ici, c’est l’autorité qui prévaut… » (II, 1, 1). La même thématique domine la discussion en forme de jeu (y compris en fabriquant des « barbarismes ») sur le qui primus ab oris de Virgile11 (Mus. II, 2). À peine voilée, l’attaque se fait cette fois d’autant plus virulente qu’elle n’est pas mise au premier plan. Dans la discussion avec le disciple, le maître met en débat deux approches, l’une par la grammaire et la métrique stricto sensu, domaine réservé des « gardiens du passé », dénonciateurs perpétuels du barbarismus formel, l’autre par les « musiciens », les créateurs qui jouent librement, sans pour autant trahir la langue, sur la longueur et l’intensité des sons mis au service du sens.

  • 12 Cf. Marrou (Davenson) 1942.

16Ainsi s’opère une nouvelle relativisation du « barbarisme », et à travers lui de l’autorité des grammairiens en tant que prisonniers (et geôliers) d’une vision figée dans le passé. Tout cela est discuté dans le périmètre restreint de la réflexion sur la « musique »12, mais loin d’être sans rapport avec une conception plus large, qui trouvera sa place dans des œuvres ultérieures.

  • 13 Les traductions des passages cités des Confessions sont empruntées, avec de légères modifications, (...)
  • 14 Mihi imitandi proponebantur homines, qui aliqua facta sua non mala si cum barbarismo aut soloecism (...)
  • 15 … huius arenae palaestra erat illa, ubi magis timebam barbarismum facere quam cauebam, si facerem, (...)

17C’est bien à des thèmes voisins, mais saisis en amont dans la vie et la formation d’un jeune Romain d’Afrique, que se réfèrent deux passages des Confessions, assez proches l’un de l’autre pour se faire écho. Ces pages ont été écrites dix ans plus tard (397-400) dans ce Livre I où Augustin revient sans complaisance sur son expérience d’enfant et d’élève de l’école romaine13. «… Les modèles que l’on me donnait à imiter ? Des hommes, tantôt confus d’avoir été blâmés pour avoir lâché barbarisme ou solécisme dans l’exposé de leurs actes innocents, tantôt gonflés de gloriole d’avoir été loués pour avoir, abondamment et avec dévergondage, montré en des termes corrects et accordés selon les règles ! » (Conf. I, 18, 28)14. Thème repris un peu plus loin : «… Telle était la lutte pratiquée dans cette arène : je craignais plus de faire un barbarisme que je ne prenais garde, quand j’en faisais, de ne pas jalouser ceux qui n’en faisaient pas. » (I, 19, 30)15

18Augustin, à deux reprises, dénonce ainsi une inversion des valeurs : le beau langage dissimule, pire, il transfigure la mauvaise action ; la faute de langue, elle, défigure et fait condamner la bonne. On rappellera aussi qu’il s’agit de souvenirs d’enfance : ceux d’Augustin, jeune Berbère, élève de l’école romaine.

  • 16 Melius in barbarismo nostro uos intelligitis, quam in nostra disertudine uos deserti eritis (In ps (...)

19Il faut noter enfin, sur le second versant de la vie et des engagements de l’évêque d’Hippone, la conclusion lointainement mais logiquement tirée de ces remises en question par le prédicateur : « mieux vaut que vous nous compreniez à travers nos barbarismes que d’avoir été lâchés dans le désert par nos dissertations. »16

20La coloration plus franchement religieuse de ces dernières considérations suggère de reprendre l’ensemble de la question sous un angle nouveau, en examinant la situation et l’attitude de ces milieux chrétiens cultivés vis-à-vis de leurs possibles sources « barbares ».

3. Christianisme et barbarie : Sidoine après Arnobe, Augustin, Jérôme

21Le grand païen Gibbon a ouvert son Decline and Fall par la phrase fameuse : « J’ai décrit le triomphe de la barbarie et de la religion ». En quoi il retrouvait les accents de maint auteur antique dénonçant dans le nouveau culte chrétien, à travers ses croyances, ses Livres Saints, sa liturgie et ses porte-parole un redoutable produit barbare. Nul ne l’a mieux perçu que le polémiste chrétien d’Afrique Arnobe, lorsqu’il écrit, vers l’an 300, prêtant ces mots à l’adversaire : « neque nos oportuisse antiquam et patriam religionem linquere et in barbaros ritus peregrinosque traduci », « nous n’aurions pas dû abandonner la religion ancienne, celle de nos pères, et nous laisser entraîner dans des rites barbares et étrangers » (Ad nationes, II, 66). Sur fond de balancement religionem/ritus, l’opposition est radicale et soulignée comme telle entre les deux groupes antiquam et patriam, d’une part, barbaros peregrinosque de l’autre. Si le premier implique, sans plus, la tradition inscrite dans un langage, le second évoque de manière plus prégnante une forme de ralliement à la fois religieux, culturel et linguistique, où la troisième composante tient un rôle essentiel : les chrétiens sont passés aux Barbares, langue et pratiques comprises.

  • 17 Le même thème se retrouve, là encore avec l’emploi du mot barbarismus, dans le De catechizandis ru (...)
  • 18 « Simplicité » : ce mot interprète plus qu’il ne rend littéralement, dans la traduction de Labriol (...)

22Un siècle s’est écoulé lorsqu’Augustin, au troisième Livre des Confessions, évoque sa découverte des Écritures. Cette présentation rapide, mais capitale, se fait en deux temps. Il avait, dit-il, dix-neuf ans lorsque la lecture du dialogue (presque entièrement) perdu aujourd’hui de Cicéron, l’Hortensius, le gagna à la cause de la philosophie. En 373, donc, il renonce au moins théoriquement aux faux prestiges de la rhétorique (Conf., III, 4, 7) : « ce n’était plus à aiguiser ma langue que j’appliquais la lecture de ce livre ; ce qui m’y passionnait, c’étaient les choses dites, et non pas la manière dont elles étaient dites » (non ergo ad acuendam linguam referebam illum librum neque mihi locutionem, sed quod loquebatur persuaserat). Dans un même élan, sa curiosité le pousse à découvrir la Bible (III, 5, 9) : « Ce que j’y vois [à ce moment], c’est ceci : quelque chose d’impénétrable aux superbes et qui ne se découvre pas non plus aux enfants […] Ce livre me parut indigne d’être comparé à la majesté d’un Cicéron (uisa est mihi [illa scriptura] indigna quam Tullianae dignitati compararem)17. Mon orgueil en dédaignait la simplicité18, ma vue n’en pénétrait point les profondeurs ». En somme, autant que par la « philosophie », Augustin a été entraîné par la dignitas propre à l’orateur. Resté prisonnier des « enflures de la vanité », il est mûr, ajoute-t-il aussitôt, pour plusieurs années d’adhésion au manichéisme (III, 6, 10 – 10, 18). En ce qui concerne l’Ecriture, le mot de « barbarisme » n’apparaît pas, mais, d’évidence, la notion affleure, derrière les simplicités et éventuelles maladresses d’expression qu’Augustin discerne à la lecture, en les comparant aux réussites cicéroniennes.

23Près de cent années encore. Que devient le thème « christianisme et barbarie » chez Sidoine Apollinaire ? La vérité oblige à dire qu’il a disparu, et il faut, en quelques lignes, se demander pourquoi.

24Sidoine, en tout cas dans ses œuvres, ne se pose jamais les questions qui avaient diversement mais régulièrement préoccupé Arnobe, Augustin… et en occuperont encore quelques autres, comme Cassiodore au vie siècle. Chez notre auteur, la présence chrétienne installée dans l’Empire, à son sommet comme dans ses élites, suffit à gommer cette sorte d’interrogations. Le lecteur d’Augustin se demandera vainement comment il concilie son affiliation chrétienne, parachevée dans l’épiscopat, avec une révérence sans conditions à la tradition littéraire païenne. En réalité, Sidoine, comme il le rappelle (Ep. III, 12), est né d’une famille christianisée (« lavée dans les eaux du baptême ») depuis deux générations ; jamais ne s’est présenté à lui le problème d’une conversion, ou plutôt, si l’on prend au pied de la lettre des propos répétés dans des lettres surtout tardives, son âme déjà chrétienne s’est progressivement infléchie vers ce que cette adhésion requérait de lui.

  • 19 Une forme de « juxtaposition » justifiée, voire exaltée sous forme d’un alliage bien dosé (voir ci (...)
  • 20 La datation est discutée, de même que celle de la mort de Sidoine, qui en toute certitude n’est pa (...)

25Dans cet esprit, et dans ses écrits, les textes sacrés font bon ménage avec les héritages de la culture classique. Les uns ne sont jamais confrontés aux autres. Lorsqu’un même texte les mentionne, c’est sur le mode de la pure et simple juxtaposition19. Quelques cas sont encore plus caractéristiques : ceux des poèmes ou épigraphes de nature on ne peut plus « classiques », et revendiqués comme tels, fournis à la demande par Sidoine à l’occasion de la construction ou de la réfection d’une église. On peut ranger dans une catégorie voisine l’hommage rendu en 482 (? datation Loyen20) à Saturnin, premier évêque de Toulouse, qui avait connu le martyre en 250 et avait été commémoré dans la basilique édifiée sous l’impulsion de l’évêque Exupère au début du ve siècle (Ep. IX, 16, 3, v. 65-76). Dans tous ces cas, la culture latine héritée, au sens le plus fort du terme, est mise au service de l’édification chrétienne, sans aucune trace de passage par la « barbarité » biblique ou liturgique.

  • 21 Lancel 1999, p. 549. A la page suivante, le même auteur cite en contrepoint le sermon d’Augustin c (...)
  • 22 Comme le signale A. Loyen, Sidoine lisait la Bible dans cette Vulgate (Introd. à l’éd. CUF, vol. 1 (...)
  • 23 Mise au point récente, et éclairante sur plus d’un sujet effleuré ici : Gitner, 2018.

26Quelques mots s’imposent toutefois pour nuancer une confrontation trop sommaire entre Augustin et Sidoine. Une position en quelque sorte intermédiaire est occupée dans ce débat par Jérôme (340/350 – 420). L’extraordinaire expérience historique de ce dernier a fait qu’en lui ont coexisté deux hommes. Une part de lui-même reste aussi attachée que le sera Sidoine à Rome, ville de sa jeunesse – ce qui le distingue d’Augustin. Jérôme est un représentant de la très haute culture fidèle jusqu’au bout à la romanité. C’est ainsi qu’après la prise et le sac de Rome par les Wisigoths d’Alaric (410), il décrit l’événement dans une lettre à Principia (Ep. 127, 12-13) sur le mode d’une « dramatisation rhétorique […] où Virgile et la Bible s’associaient dans une vision d’apocalypse »21. En ces mêmes années, Augustin rédigeait la Cité de Dieu, qui comporte une sorte d’adieu sans regret à l’ancienne Rome. Mais c’est le même Jérôme qui, parti pour Bethléem, apprend l’hébreu et traduit la Bible pour en faire la Vulgate latine22, une Vulgate nourrie d’hellénismes tardifs, d’hébraïsmes et, parfois, de parler populaire : le produit d’une sorte de « sardisme » à visée universaliste, qui inspirera Cassiodore au siècle suivant23.

  • 24 Pourtant, quand le ton et l’exaspération montent, certaines expressions frôlent la référence à cet (...)

27Ce n’est pas déprécier le christianisme de Sidoine, encore moins mettre en doute son authenticité, que de constater qu’il s’attache essentiellement au versant éthique et institutionnel, et non pas doctrinal, de cette religion. Il est prêt à appliquer le message chrétien par les bonnes œuvres (aide aux pauvres, aux victimes des conflits et à la construction d’églises, visite de paroisses isolées) et il invoque souvent « le Christ », mais sans jamais citer les évangiles. L’épisode où il s’engage le plus dans une affaire interne d’éthique ecclésiale nous est connu par la lettre IV, 25, 5 (de Lyon, fin 469 ou début 470). Il concerne l’élection de l’évêque de Chalon-sur-Saône : il s’agit de « consacrer un chef religieux pour ce municipe où la discipline ecclésiastique était chancelante ». Sidoine accable les mauvais candidats, opportunistes et corrompus, et tisse des louanges à Patiens, évêque de Lyon et responsable pour la région, en exposant « ce que Patiens, notre père dans le Christ en même temps que notre pontife, a accompli, durant son voyage à Chalon, de conforme à son idéal religieux et à sa fermeté de caractère ». L’action a été conduite avec le collège des évêques de la province : Lyon (métropole), Autun, Langres, Chalon et Mâcon. Le bilan est au paragraphe 5, à la fin de la lettre : « Patiens [avec Euphronius] « a agi comme il convient à qui est, par son sacerdoce, chef de notre cité (caput est ciuitatis nostrae) et, par notre cité, chef de notre province ». Ces dernières lignes marquent l’attachement du Lyonnais Sidoine à Patiens de Lyon, vu comme le patriarche et l’homme de la rigueur qui empêche la débandade. Ici s’exprime la conscience du rôle de l’évêque devenu chef de cité à l’intérieur d’un territoire organisé dans ce cadre religieux (rôle qui incombe à Sidoine à Clermont). On y remarque l’attention portée aux comportements éthiques pour les futurs responsables ecclésiaux. En définitive, ces soubresauts internes à l’Eglise nicéenne n’ont pas de lien direct24 avec une quelconque influence barbare.

28Sur le ton d’infinie, inlassable et parfois lassante modestie qu’il a transféré de la coutume livresque à l’habitus chrétien, Sidoine refuse obstinément de répondre à toute demande narrative ou doctrinale dans le domaine biblique (à titre d’exemple, dans la lettre IV, 17, à Arbogast). Si l’humilité affichée de ce refus peut être considérée comme un trait de courtoisie de grand seigneur des lettres, la déclaration d’incompétence correspond à une réalité reconnue par lui, avec la recommandation qui s’ensuit de s’adresser plutôt à des « spécialistes » avérés comme ses confrères évêques Lupus de Troyes, Patiens de Lyon ou Faustus de Riez. Lui-même n’était pas Jérôme ! Par où l’humilité se confondait avec l’honnêteté en même temps qu’avec la tranquillité.

29En somme, Sidoine reste étranger à un débat qui a marqué les premiers siècles chrétiens, et cela pour quatre raisons convergentes, dont certaines ne lui sont pas propres : il est né en plein ve siècle, au temps où disparaissent Jérôme et Augustin, d’une famille chrétienne établie dans une haute position à l’intérieur d’un Empire lui-même chrétien ; sa fidélité à cet Empire, certes de plus en plus ébranlée au fil du siècle, passe par l’exercice et l’appel au développement d’un véritable culte des lettres classiques ; son incompétence reconnue en matière d’exégèse le prémunit de toute approche directe de textes hérités d’une autre culture (grecque de la koinè, hébraïque, populaire), avec les interrogations qu’ils pourraient susciter ; enfin, sa position évolutive à l’égard des royaumes « barbares », eux-mêmes dirigés par des souverains chrétiens, fussent-ils ariens (Wisigoths à Toulouse, Burgondes à Lyon), n’a guère débordé sur le terrain religieux : dans les attaques les plus vives qu’il porte contre eux à la fin de sa vie, s’il lui arrive de dénoncer certains abus, certains empiètements de l’arianisme, ce n’est pas d’abord en en lui imputant un caractère barbare.

4. Cas particuliers, épisodes révélateurs

30Au fil des lettres, plusieurs situations se présentent où la question barbare n’occupe pas une place centrale, mais donne lieu, en marge de celle-ci, à des préoccupations ou à des attitudes révélatrices.

  • 25 Cf. Cabanel, 2018.

31Soit en premier lieu le cas des Juifs. Ce sont littéralement des Barbares, en tant qu’extérieurs au tronc gréco-romain comme à sa branche chrétienne. Le fait est que notre auteur ne les traite pas comme tels, tout en leur faisant une place à part en deux occasions. Dans la lettre III, 4 adressée à Felix, Sidoine gémit sur le malheur d’un temps (les années 470) où les Arvernes sont « pris en sandwich » entre Burgondes et Wisigoths, non sans mentionner en commençant un autre « barbare », natione Iudaeus, pour qui il a de la sympathie malgré son origine : « Gozolas, juif de nation, client de ta Grandeur, pour la personne de qui j’aurais moi aussi de l’affection, si sa secte ne m’inspirait du mépris, te porte une lettre de moi que j’ai écrite dans une grande anxiété : les armées des nations répandues autour de nous épouvantent en effet notre ville, qu’elles regardent comme une sorte de barrière limitant leur territoire. Ainsi, placés au milieu de peuples rivaux, nous sommes pour eux une proie pitoyable, suspects aux Burgondes, trop proches des Goths, et nous ne sommes exempts ni de la colère de ceux qui nous attaquent, ni de l’envie de ceux qui nous défendent. » Témoignage de même sens, mais encore plus net, dans la lettre VI, 11 (entre 470 et 477) adressée à l’évêque Eleutherius : « La présente lettre te recommande un Juif (Iudaeum praesens charta commendat…), non que me plaise l’erreur par laquelle périssent ceux qui en sont enveloppés, mais parce qu’il ne convient pas que nous condamnions sans retour un d’entre eux, tant qu’il est en vie : on peut encore espérer d’être absous, tant qu’on dispose des moyens de se convertir […] Puisque les hommes de cette espèce ont habituellement, au regard du moins des affaires ou actions judiciaires de ce monde, des causes justes, tu peux donc, toi aussi, tout en combattant sa foi mauvaise, défendre la personne de ce pauvre homme ». Cet accent final n’aurait pas été désavoué en 1942 par Mgr Saliège dans sa Lettre pastorale : « les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes… »25

32Le second cas est celui d’un sage largement légendaire, mis en scène d’après Philostrate dans ses relations avec des rois de l’Orient, un Orient de facto barbare, même si le mot ne figure pas dans le texte. Lui-même désormais libéré de son exil de Livia (Llivia, en Cerdagne, ou Liuiana, près de Carcassonne), Sidoine conseille à Leo (Ep. VIII, 3) une méditation sur les traces d’Apollonios de Tyane : « aussi convient-il que tu laisses de côté pour un temps les lauriers d’Apollon et l’Hippocrène […] Laisse de côté, pour un instant, les discours applaudis que tu composes comme porte-parole de la cour, et dans lesquels ce prince illustre tantôt épouvante les peuples qui habitent au-delà des mers ; tantôt, victorieux, conclut un traité avec les Barbares qui tremblent sur les bords du Vahal […] Dérobe un peu de loisir aux fatigues et aux agitations de la cour. Tu pourras prendre connaissance, à ton aise et convenablement, du livre que tu as demandé, si, tout entier à cette lecture et voyageant, en quelque sorte, avec notre citoyen de Tyane, tu l’accompagnes tantôt vers le Caucase et l’Indus, tantôt chez les Gymnosophistes de l’Ethiopie et les Brahmanes de l’Inde. Etudie cet homme, qui (soit dit avec toute la déférence due à la foi catholique), est par bien des côtés semblable à toi. […] Sobre au milieu des festins, vêtu de lin au milieu des robes de pourpre, il a la gravité du censeur au milieu des vases de parfums ; négligé, portant la barbe et les cheveux longs au milieu des peuples parfumés, c’est sa vénérable inélégance qui lui donne du prix… » À peine sorti de cet ouvrage, Sidoine en propose à son ami une lecture qui fut sans doute la sienne, lecture propre à raffermir son idéal du sage, conseiller du souverain, particulièrement en milieu barbare. Au crépuscule de sa vie, l’évêque de Clermont, sage entre les Barbares, au prix d’un dernier ralliement pragmatique au roi wisigoth, se fera le médiateur entre lui et les Burgondes.

33Le troisième exemple est tiré d’une lettre à Ecdicius (III, 3), présenté sur le mode épique comme le double sauveur des Arvernes. D’une part, au prix d’exploits dignes d’Hercule, il a fait échapper – pour un temps… – Clermont à la sauvagerie des Goths, ici décrits dans leur déroute : « Tu infligeas tant de désastres à l’armée des Goths par tes attaques inopinées, qu’ils imaginèrent de dissimuler la multitude de leurs morts par une combinaison avilissante. Ceux qu’une trop courte nuit les avait empêchés d’inhumer, ils les abandonnèrent après leur avoir coupé la tête, comme si des troncs informes eussent été un moindre indice de la mort d’un Barbare que les touffes de poil de sa tête. Au retour de la lumière, les Goths, comprenant que cette cruelle ignominie n’avait fait que dévoiler la ruse, se hâtèrent de rendre les derniers devoirs à leurs morts ; mais […] ils ne couvraient pas même d’un peu de terre les corps de leurs compagnons, et ne leur donnaient ni vêtements après les avoir lavés, ni sépulture après les avoir ensevelis, dignes funérailles d’un pareil trépas. Les morts, entassés sur des chariots dégouttant de sang, étaient étendus de côté et d’autre ; comme tu poursuivais l’ennemi sans relâche, les cadavres, jetés à la hâte dans les chaumières en flammes, trouvaient un bûcher funéraire sous les ruines des toits croulants. » Il n’est pas d’autre image, chez notre auteur, d’une aussi « ignominieuse barbarie ».

34Ce n’est là, toutefois, que la seconde face des bienfaits apportés aux Arvernes par Ecdicius, que Sidoine rappelle désespérément au pays. La première face achève de faire de lui un héros parfait, puisqu’il s’agit de la défense de la culture latine, tour à tour contre les derniers surgeons celtiques, ensuite face aux intrusions du langage gotique : « on te fut redevable alors de ce que les nobles, pour déposer la rudesse du langage celtique, s’exerçaient tantôt dans le style oratoire, tantôt dans les modes poétiques. Une chose t’a gagné surtout l’affection générale, c’est que tu as empêché de devenir Barbares ceux qu’autrefois tu forças à être Latins. » Quoi qu’en ait Sidoine, la comparaison est significative : la « rudesse » du parler populaire gaulois se situe pour lui sur le même plan que l’étrangeté de l’idiome gotique. Jérôme, l’eût-il connu, aurait sans doute apprécié Wulfila, autre « sardiste ». Pas Sidoine.

5. Lyon-Rome-Toulouse. Du Solon des Burgondes au roi vêtu de peaux

  • 26 En allant plus loin, mais sans preuve formelle, on peut se demander si la surprise mi-amusée, mi-p (...)

35La confrontation des deux courriers adressés au camarade d’études lyonnais de Sidoine, Syagrius (V, 5 et VIII, 8), est particulièrement suggestive. La lettre recueillie au livre VIII lui lance un appel, en tant que « fleur de la jeune génération gauloise » (Gallicanae flos iuuentutis), afin qu’il se décide à abandonner son loisir autant que son labeur sur ses terres et à rejoindre les hommes comme Sidoine dans les hautes fonctions civiques auxquelles le convie et le convoque son héritage familial, indissociable de sa culture latine. Appel très classique, familier en tout cas à Sidoine comme le montrent les admonestations lancées dans le même sens, par exemple, dans plusieurs lettres. Le parallèle avec ep. V, 5, lettre sur laquelle nous reviendrons longuement, montre qu’un même interlocuteur et ami, au gré des circonstances historiques et des humeurs de l’auteur, pouvait être perçu comme trop engagé auprès des « Barbares » (V, 5) et pas assez chez les « Latins » (VIII, 8), sans que jamais, pourtant, un lien soit formellement établi entre les deux situations, fût-ce pour souligner une contradiction. Une chose est certaine : Syagrius ne pouvait être à la fois et en même temps « tout à sa terre » et « tout aux Burgondes » de la ville. Les deux épisodes doivent donc s’inscrire dans des horizons chronologiques distants de quelques années. Indépendamment de tout autre indice, l’ouverture de VIII, 8 par l’expression flos iuuentutis fait à elle seule pencher pour l’antériorité de cette lettre. Cette restitution chronologique met en valeur la frustration ressentie par Sidoine lorsque Syagrius opère, comme nous le verrons, la « conversion » sollicitée, mais en direction des Burgondes.26

36Un autre parallèle avec la lettre V, 5, mais d’un genre différent, est fourni par le début de IV, 17. Ici le courrier adressé à Arbogast, dont le nom suffit à dire l’origine germanique, nous fait parcourir un chemin en quelque sorte inverse. Syagrius est un Latin allé vers les Barbares, Arbogast un homme d’origine barbare passé au monde latin. « Familier des Barbares » (familiaris barbarorum), il « ne veut rien savoir des barbarismes » : il est nescius barbarismorum. L’affirmation se double d’une image significative : l’interlocuteur de Sidoine, abreuvé aux eaux de la lointaine Moselle, mais ensuite, nourri « à la source romaine », déverse son éloquence dans les flots du Tibre. L’image est apparentée, peut-être empruntée à Juvénal, mais là encore pour être retournée, lorsqu’il vitupère l’excès d’Orientaux à Rome et « l’Oronte se déversant dans le Tibre » (Satires, III, 60-62). L’impression qui se dégage est bien celle d’une conversion, effectuée précisément à rebours de celle de Syagrius parmi les Burgondes.

  • 27 Avouerai-je que, par-delà la Littérature latine de Jean Bayet, c’est cette lecture qui m’a fait al (...)

37La lettre adressée par Sidoine dans les années 470 à ce Syagrius, lettré lyonnais comme lui mais demeuré à Lugdunum passé sous contrôle burgonde, est assurément un petit chef-d’œuvre, à la fois comme « lettre d’art » et comme document historique. Lucien Lerat ne s’y était pas trompé, lui qui publia la traduction quasi intégrale de ce texte dans le volume de la regrettée collection « U2 » édité en 1977 sous le titre La Gaule romaine27. Il y figure aux côtés de documents majeurs de et sur la période, dus notamment à Jérôme et à Rutilius Namatianus.

38Cette lettre est courte, ce qui la libère des interminables compliments qui encombrent souvent la prose épistolaire de Sidoine. L’auteur se trouve ainsi en mesure de concentrer ses effets et le lecteur de les goûter pleinement. En voici une traduction (texte latin en note). L. Lerat a donné à cette lettre un titre que nous conserverons : « À un lettré gaulois passé maître dans le maniement de la langue germanique ». On a distribué ci-dessous le texte en quatre paragraphes, ce qui vaut début d’analyse : 1) un membre de l’élite romaine et gallo-romaine, digne héritier des lettres et de la culture classiques, s’est plongé dans la langue germanique, « barbare », des Burgondes lyonnais, au point de la maîtriser parfaitement ; 2) question au destinataire : comment un changement d’orientation aussi radical a-t-il été possible ? 3) sur le jeu de rôles à travers lequel Syagrius corrige « les barbarismes des Barbares », devenant même « le Solon des Burgondes » ; 4) pourtant, ses amis l’en conjurent : que Syagrius, préservant une hiérarchie acquise, n’aille pas délaisser son amour des belles lettres latines !

« Alors que tu es arrière-petit-fils de consul, et cela en ligne masculine […], alors que tu es du même rang qu’un poète à qui, sans aucun doute, les Lettres auraient valu des statues si les trabées ne les lui avaient pas données […], je m’émerveille que tu aies pu t’emparer aussi facilement de la connaissance de la langue germanique. Pourtant, je me souviens que ton enfance a été congrûment abreuvée des études libérales et je sais pertinemment que, bien souvent, tu as déclamé avec ardeur et éloquence devant le maître d’art oratoire.

Puisqu’il en est ainsi, je voudrais que tu me dises comment tout d’un coup tes esprits ont assimilé “l’harmonie” d’une langue étrangère, au point qu’au sortir de la lecture virgilienne, sous la férule de l’abondance et de l’opulence du variqueux Arpinate, tu t’élances aujourd’hui à mes yeux comme un jeune faucon s’échappant de son nid.

On ne peut se rendre compte combien la chose prête à rire, chaque fois que j’entends dire qu’en ta présence un Barbare craint de faire un barbarisme dans sa propre langue. De vieux Germains tout courbés par l’âge sont stupéfaits [un peu comme Sidoine…] de t’entendre traduire leurs lettres et te prennent comme arbitre et comme juge dans les différends.

Une dernière chose : toi, qui as si bien le secret de plaire, n’oublie pas de donner à la lecture tes moments de loisir, et, poli comme tu l’es, fais toujours en sorte de conserver la maîtrise de cette langue-là, pour ne pas prêter à rire, mais de cultiver celle-ci, pour avoir à rire. Adieu. »

39Ce texte peut être lu à trois niveaux ou, si l’on préfère, de trois points de vue différents : l’explicite ; l’implicite ; le subconscient historique, contrepoint d’un évident hyperconscient littéraire.

  • 28 Comme le note Loyen, le texte semble indiquer qu’après la classe du grammaticus, leurs chemins ont (...)

40L’explicite ressort d’une sorte de refrain. Les deux interlocuteurs appartiennent au même milieu (Cum sis consulis pronepos…) de l’élite politico-culturelle gallo-romaine ; ils ont suivi, à travers et après une première jeunesse commune à Lyon28 (pueritiam tuam competenter scholis liberalibus memini imbutam, et sæpe numero acriter eloquenterque declamasse coram oratore, satis habeo compertum), un parcours apparemment semblable, fondé sur un attachement commun à la tradition de leurs pères – un thème quasi-obsessionnel des lettres de Sidoine. C’est dans ce milieu lettré que se répand, bien au-delà de Lugdunum, une nouvelle à peine croyable (immane narratu est quantum stupeam…), qui suscite à coup sûr l’émoi, parfois le sarcasme et souvent un amusement qui dissimule quelque gêne.

  • 29 Formulation où sont travaillées à l’extrême les oppositions : ista/illa, teneatur/exerceatur, ride (...)
  • 30 Il est probable que la paternité de la formule revient à Sidoine. Elle est sans équivalent dans l’ (...)

41L’implicite se décèle sur plusieurs plans. Un constat objectif d’abord : au-delà de l’exploit linguistique, on lit entre les lignes que Syagrius entretient avec les Germains de sa ville des contacts étroits, réguliers et approfondis, comme sur un pied d’égalité. Comment comprendre, sinon, la cascade verbale des actifs et (surtout) passifs assonants amaris, frequentaris, expeteris, oblectas, eligeris, adhiberis, decernis, audiris ? Du côté de Sidoine, le ton enjoué, s’il ne masque pas l’inquiétude et détermine finalement une attitude ambiguë, comporte une part d’empathie émerveillée. C’est un « souffrez que je l’admire et ne l’imite point », mais dépourvu d’animosité et, en tout cas, de tout soupçon de trahison. Il faut aller plus loin : si la chute (ut ista tibi lingua teneatur, ne ridearis ; illa exerceatur, ut rideas, précédant immédiatement le Vale final)29 veut exprimer par le rire une supériorité culturelle maintenue, la correction des « barbarismes de ces Barbares »30, au même titre que l’éloge du « Solon des Burgondes », est une forme d’hommage rendu autant à la grammaire qui ordonne leur langue qu’à leur souci du droit. Des Barbares, en somme, plutôt fréquentables. Un peu comme les Gaulois de César, mais en des circonstances et avec des issues combien différentes !

  • 31 Cf. ci-dessus l’Augustin du De ordine et du De musica.

42Le subconscient historique est la contrepartie d’un hyperconscient littéraire affiché. La recherche d’effets se traduit par le plan suivi dans la lettre, avec ses aller-retour d’un point de vue à l’autre, autant que par des formules comme celles qui viennent d’être rappelées, et par le jeu final sur l’actif et le passif du verbe rideo : ne ridearis… ut rideas. Le soin apporté à décrire la « conversion » de Syagrius ressort d’expressions aussi soignées que celle-ci : sermonis te Germanici notitiam tanta facilitate rapuisse, où le te intercalé entre sermonis et Germanici et, plus encore, l’image contenue dans rapuisse marquent comme une revanche culturelle sur le raptus réalisé de facto à Lyon par les Burgondes. Il en va de même de subito hauserunt pectora tua euphoniam gentis alienæ, exaltant une performance qui va bien au-delà de la correction lexicale et grammaticale : en maîtrisant l’euphonia de la prononciation31, Syagrius s’est fait en quelque sorte Germain, Burgonde… un peu, mutatis mutandis, comme le jeune Augustin avait su se faire Romain.

43En ce point précis affleure une forme de lucidité tardive, demeurée sans nul doute au niveau subconscient. Si l’ami lyonnais de Sidoine n’est pas tout à fait « passé aux Barbares », il est « passé par le barbare », au sens linguistique, non sans efficacité. Un soupçon d’envie pourrait bien s’introduire ici, si l’on pense à la sorte de « tentation wisigothique » analysée plus haut, tentation éprouvée à Toulouse par Sidoine au temps d’Avitus et de Théodoric II. Sous le règne des successeurs, et en particulier d’Euric, l’évêque de Clermont doit bien constater que lui-même n’a pas été le « Solon des Goths »… Allant un peu plus loin (un peu trop loin ?), on se demanderait si, en cet instant, il n’éprouve pas le pressentiment de ce qui va s’ensuivre : le passage de la Gaule romaine à celle des royautés « barbares », où la tradition romaine, culturelle, urbanistique, juridique et, plus récemment, chrétienne allait cependant faire l’objet d’une transmission au moins partielle à travers les siècles médiévaux. Sur l’ambiguïté de toute cette page plane donc, inoubliable, l’image du « jeune faucon s’échappant de son ancien nid », quasi de hilario [areola ?] uetere nouus falco prorumpas…

44De Lyon, gagnons pour finir Rome, puis Toulouse, en vue d’y rencontrer l’expérience directe de Sidoine.

45Le 1er janvier 456, dans une cérémonie d’ouverture de l’année, Sidoine prononce à Rome le panégyrique de son beau-père Avitus devenu empereur (carmen VII), évocation dont le sommet est l’accueil réservé un peu plus tôt à l’Arverne reçu à Tolosa par le roi wisigoth Théodoric II.

46Aux vers 375-440, Avitus est mis en scène dans son double rôle de guerrier et d’ambassadeur, Ayant convaincu les Alamans de renoncer à la guerre par une soumission symbolique, « déjà il dirige ses pas vers les peuples et les campagnes tenus par les Goths farouches, aux lieux où l’Océan, poussé par la marée, fait refluer la marée et la répand à travers champs [description allégorique du mascaret ; Avitus est passé par Bordeaux]. Justement, les chefs wisigoths [à Toulouse] allaient lâcher la bride à la guerre toute prête ; soudain ils répriment leur courroux : la nouvelle leur parvient qu’Avitus, porteur d’un message officiel, entre dans les terres des Goths et qu’ayant déposé un instant le fardeau de son commandement, il est revêtu des pouvoirs d’ambassadeur. Les généraux et le sénat scythiques restèrent stupéfaits, n’ayant qu’une crainte : c’est qu’il rejetât leur paix » (v. 392-404). Mais…

Hic aliquis forte Getes… : « Le hasard voulut qu’un Goth, après avoir reforgé sa faux, fût alors occupé à façonner sur l’enclume son épée et à l’aiguiser avec un silex ; prompt à s’échauffer aux éclats de la trompette, il se voyait déjà ensevelissant la terre sous les nombreux cadavres d’ennemis sans sépulture, mais le nom et l’arrivée d’Avitus ne lui étaient pas plus tôt connus qu’il s’écria : “Finie la guerre, rendez-nous nos charrues ! Si je me rappelle la période d’inaction qui a suivi le premier traité de paix (je ne la connais que trop), ce n’est pas la première fois que celui-là me ravit mon épée. Ô honte ! Ô dieux ! Tant de pouvoir dans une amitié loyale ! […] Que te reste-t-il à désirer ? Que nous ne soyons pas ennemis ? C’est peu, je pense. Si je te juge sur ton action passée, je serai ton auxiliaire ; ainsi me sera-t-il permis de combattre.”

Tandis que le Wisigoth roulait ces pensées dans son cœur insensible, l’entrevue avait eu lieu. Le roi et le généralissime s’étaient arrêtés l’un près de l’autre […]. Puis, tenant d’un côté le frère du roi, de l’autre le roi, Avitus, leur serrant les mains, entra dans Toulouse la Palladienne [v. 435 « embrassé » : Tolosam… Palladiam]. C’est ainsi, les mains unies devant les statues des dieux, que Romulus et Tatius conclurent leur alliance, après qu’Hersilia eut jeté les Sabines entre les épées des leurs pères et de leurs maris acharnés à une guerre parricide sur la colline de Pallas. » (Pallantis colle, v. 440)

  • 32 Il s’agit là, aux yeux de Sidoine, d’un rêve typiquement barbare, au pire sens du terme ; cf. Ep. (...)

47Le texte se passe à peu près de commentaire : les Goths de Toulouse sont « farouches » (feroces), pour ne pas dire barbares ; on rappelle leur origine « scythique » de guerriers vaillants mais prêts à la paix. Le guerrier emblématique se résigne – difficilement – à remplacer le fer de la faux par celui de la charrue et à labourer la terre plutôt que d’y ensevelir des corps sans sépulture32. Mais l’entrevue, conçue sur le modèle de la réconciliation entre Romains et Sabins, scelle l’alliance retrouvée. Une alliance toute romaine, comme il convient de la présenter en ce lieu et à cet instant. Il s’agit pourtant bien d’une alliance romano-barbare, ainsi que le confirme le rôle d’« auxiliaire » auquel se prépare, déçu, le soldat « gète », c’est-à-dire goth.

48Publiée quelques années plus tard, la lettre de Sidoine à son beau-frère Agricola (Ep. I, 2) fait l’éloge de ce roi, à travers la description d’une de ses journées de souverain. Un premier fait à noter, pour ce qui nous intéresse, est que ni le mot « barbare », ni aucun synonyme n’y figurent, alors que Sidoine ne s’en privera pas, quinze à vingt ans plus tard, lorsqu’il évoquera les mêmes Goths désormais dirigés par Euric. Une nuance importante est cependant perceptible d’un éloge à l’autre, autour de la mention d’hommes « vêtus de peaux » (pelliti). Dans le Panégyrique prononcé à Rome devant la nobilitas impériale, le roi goth de Toulouse est dit lui-même pellitus, allusion transparente à son identité barbare, même si le reste du discours, comme on l’a vu, demeure discret sur ce point.

49En revanche, la lettre à Agricola, écrite pour être lue dans un milieu gallo-romain directement concerné, présente Théodoric II sans précision vestimentaire. Il est montré dans la posture du souverain siégeant dans son palais (regia domus ; le panégyrique mentionne une aula, terme aussi adéquat qu’évocateur) pour recevoir une délégation extérieure. Lisons le texte, toujours dans la traduction Loyen : [9] « Des officiers en armes entourent le trône (circumsistit sellam comes armiger) ; quant à la troupe des gardes du corps vêtus de peaux, on la fait entrer pour s’assurer de sa présence, puis on la fait sortir pour qu’elle ne gêne pas par son bruit (pellitorum turba satellitum ne absit, admittitur ; ne obstrepat, eliminatur) : ainsi peut-elle bavarder à voix basse devant la porte, en dehors des rideaux mis à l’intérieur de l’enceinte. Cependant sont introduits les représentants des nations étrangères (intromissis gentium legationibus) : il écoute beaucoup, il répond en peu de mots […] [10] Quand il s’est levé de table [du dîner], c’est auprès du trésor du palais qu’on poste d’abord la garde de nuit ; des hommes en armes se placent aux issues de la demeure (inchoat nocturnas aulica gaza custodias, armati regiae domus aditibus assistunt) où l’on veillera pendant les heures du premier sommeil… »

  • 33 Sans aller jusqu’à diagnostiquer une allergie chronique de Sidoine à la langue gotique, on relève (...)

50Cette fois, ceux qui sont « vêtus de peaux », ce sont uniquement les gardes formant l’escorte rapprochée. Un trait particulier éclaire la scène : insignes du pouvoir, ces hommes doivent être visibles brièvement, mais le rideau aussitôt déployé les met hors de vue… et d’atteinte auditive. C’est que, Sidoine y insiste, même sans faire précisément référence au parler goth, il ne fallait pas que leurs bavardages gênent des échanges d’une tout autre portée. La langue germanique était bonne pour des bavardages de soldats réduits ici à des murmures33. Elle n’avait pas accès en un lieu de pouvoir et de tractations diplomatiques où, de toute évidence, le latin seul avait droit de cité. On mesure fugitivement l’écart qui sépare, même en ce moment d’idylle romano-arverno-gothique, le climat de Toulouse wisigothique, au milieu du siècle, de celui qui régnera à Lyon burgonde au temps où Syagrius y corrigera des « barbarismes de barbares ».

6. Le temps d’une épitaphe rêvée et retrouvée

  • 34 Cf. Prévot, 1993a.
  • 35 Sidoine ayant, sur ses vieux jours, fini par faire allégeance à Euric, a joué un rôle dans une nég (...)
  • 36 Des études récentes de P. Montzamir, en dernier lieu Montzamir 2017, insistent sur la place faite (...)

51On sait aujourd’hui, grâce à la découverte faite à Clermont-Ferrand en 1991 de deux fragments d’une plaque funéraire34, que l’épitaphe de Sidoine, et peut-être de son fils, conservée dans une annotation marginale d’un manuscrit médiéval de ses œuvres était authentique et de peu postérieure à sa mort. Quel que soit l’auteur de cet ultime éloge, ce qui vient d’être dit tend à montrer que Sidoine aurait goûté l’hommage rendu à son œuvre littéraire et politique, ainsi que, mais comme en arrière-plan, à sa fonction religieuse. Apparaître enfin comme le Solon des barbares !35 On reproduit ici les vers 5 à 9 de ce poème en hendécasyllabes phaléciens, avec la traduction qu’en a donnée F. Prévot, en renvoyant à son judicieux commentaire (Prévot, 1993b, p. 257-259)36 : mundi inter humidas quietus undas,/ causarum moderans subinde motus,/ leges barbarico dedit furori./ Discordantibus inter arma regnis/pacem consilio reduxit amplo

« calme au milieu des flots menaçants de ce monde, maîtrisant d’emblée les tempêtes des procès, il a donné des lois à la fureur barbare. Aux royaumes qui s’affrontaient par les armes, il ramena la paix par la sagesse de ses conseils ».

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Bibliographie

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Anderson, W.B. 1936 et 1965, Sidonius Apollinaris, Poems and Letters, ed. and transl., Oxford, Loeb.

Cabanel, P. 2018, 1942. Mgr Saliège, une voix contre la déportation des Juifs, Portet s/Garonne, Ed. midi-pyrénéennes, coll. « Cette année-là ».

Cambronne, P. 1998, trad. d’Augustin, Confessions, dans Jerphagnon, 1998.

Cassaigneau, J. 2018, 419. Théodoric Ier, roi wisigoth, Portet s/Garonne, Editions midi-pyrénéennes, coll. « Cette année-là ».

de Labriolle, P. 1925, Saint Augustin, Confessions, I-VIII, éd. et trad., Paris, CUF.

Delaplace, Chr. 2015, La fin de l’Empire romain d’Occident. Rome et les Wisigoths de 382 à 531, Rennes, PUR.

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Dumézil, B. (dir.) 2016, Les Barbares, Paris, PUF.

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Harries, J., 1994, Sidonius Apollinaris and the Fall of Rome, Oxford.

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Marrou (Davenson), H.-I., 1942, Traité de la musique selon l’esprit de saint Augustin, Neuchâtel, La Baconnière, « Cahiers du Rhône ».

Prévot, F., 1993a, Deux fragments de l’épitaphe de Sidoine Apollinaire découverts à Clermont-Ferrand, Revue de l’Antiquité tardive, I, p. 223-230.

Prévot, F., 1993b, Sidoine Apollinaire et l’Auvergne, Revue d’histoire de l’Eglise de France, t. 79, n° 203, p. 243-259.

Reydellet, M., 1981, La Royauté dans la littérature latine de Sidoine Apollinaire à Isidore de Séville, Rome, BEFAR, 1981.

Stevens, C.E., 1933, Sidonius Apollinaris and his age, Oxford, Clarendon Press.

Wisigoths, rois de Toulouse, 2020, Catalogue d’exposition, Toulouse, Musée Saint-Raymond.

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Notes

1 Cf. notamment Harries 1994 et Delaplace 2015.

2 Pour un bilan général et critique de la réalité comme de l’image, B. Dumézil dir. 2016 ; sur la royauté dans les textes latins tardifs, Reydellet 1981.

3 Sur ce dernier, voir Cassaigneau, 2018.

4 Cf. en particulier MacCormack 1981, Harrison 1983, Alexandre 2009.

5 Cet aspect de l’œuvre n’est pour ainsi dire pas abordé par Stevens 1933, par exemple, qui reste à ce jour une référence importante.

6 La traduction Loyen oublie ici un redoublement de termes que nous retrouverons : ipsis quoque gentibus illic/ barbara barbaricis, redoublement mis en évidence en tête de vers.

7 Sur cinq emplois du mot barbarismus chez Sidoine, quatre ont la forme du génitif pluriel barbarismorum (Ep. II, 10, 1 ; IV, 17, 1 ; V, 5, 3 ; IX, 3, 3 ; IX, 11, 6) ; chez un écrivain aussi soucieux de la perfection formelle, ce ne peut être un hasard.

8 Donc une forme de barbarolexis, s’ajoutant au barbarismus. Voir ci-dessous.

9 Cf. ci-dessous, à propos du De musica.

10 Nous reprenons la traduction de J.-L. Dumas dans l’éd. de la Pléiade (Jerphagnon éd., 1998).

11 Au premier vers de l’Enéide, ressource commune à tous les écoliers latins : Arma uirumque cano Troiae qui primus ab oris…

12 Cf. Marrou (Davenson) 1942.

13 Les traductions des passages cités des Confessions sont empruntées, avec de légères modifications, à P. de Labriolle 1925.

14 Mihi imitandi proponebantur homines, qui aliqua facta sua non mala si cum barbarismo aut soloecismo enuntiarent, reprehensi confundebantur, si autem libidines suas integris et rite consequentibus uerbis copiose ornateque [selon l’autorité des grammairiens] narrarent, laudati gloriabantur ? 

15 … huius arenae palaestra erat illa, ubi magis timebam barbarismum facere quam cauebam, si facerem, non facientibus inuidere

16 Melius in barbarismo nostro uos intelligitis, quam in nostra disertudine uos deserti eritis (In psalm. 36, Serm. 3, 6). Ma traduction tente – difficilement – de rendre le jeu sur les mots disertudine deserti.

17 Le même thème se retrouve, là encore avec l’emploi du mot barbarismus, dans le De catechizandis rudibus, 9, 13 (PL, 40, 320 ; même date : 399-400). Sur la signification de dignitas (Tullianae dignitati), cf. la discussion de P. Cambronne, op. cit., p. 1385-1386, n. 1, qui ne veut pas y voir une allusion au « beau style », mais à la qualité de la « construction rationnelle », sauvant ainsi la cohérence du propos. C’est négliger, me semble-t-il, le sentiment d’une contradiction interne exprimé à cet instant par Augustin.

18 « Simplicité » : ce mot interprète plus qu’il ne rend littéralement, dans la traduction de Labriolle (CUF), ici reproduite, le latin eius modum, qui rappelle la « modulation » du De musica (cf. ci-dessus). Mais l’idée reste juste. « Mon enflure répugnait à leur modestie », traduit P. Cambronne (ibid.).

19 Une forme de « juxtaposition » justifiée, voire exaltée sous forme d’un alliage bien dosé (voir ci-après le passage souligné), apparaît dans la lettre IX, 3 à l’évêque Faustus de Riez : « je t’ai surtout admiré lorsque, durant les huit jours de fêtes célébrées pour la dédicace de l’église de Lyon, tu as accédé aux prières de tes pieux collègues qui te pressaient de prendre la parole. Ton éloquence alors a su tenir un milieu entre les règles de la tribune sainte et celles de la tribune profane (te inter spiritales regulas uel forenses medioximum contionantem), car toutes deux te sont également familières… ».

20 La datation est discutée, de même que celle de la mort de Sidoine, qui en toute certitude n’est pas antérieure à 479. Si la chronologie des principaux Panégyriques, répondant à un calendrier officiel, n’est pas contestable, il n’en va pas de même des lettres. On reprend ici les indications fournies par A. Loyen, sans illusions excessives. La question mériterait d’être reprise à la lumière des remarques critiques de Prévot 1993 : toute allusion chrétienne dans une lettre n’est pas signe de rédaction tardive, « épiscopale ». L’attachement prioritaire à « l’événementiel » revendiqué dans un ouvrage récent (Delaplace, 2015) confirme de son côté les difficultés de la tâche pour l’ensemble du ve siècle.

21 Lancel 1999, p. 549. A la page suivante, le même auteur cite en contrepoint le sermon d’Augustin contemporain des événements (Sermo 105, 10) où celui-ci oppose à la promesse d’un « empire sans fin » faite à Rome par Jupiter (Virgile, Enéide, I, 279) les mots de l’Evangile : « le ciel et la terre passeront » (Mt 24, 35 ; Lc, 21, 33).

22 Comme le signale A. Loyen, Sidoine lisait la Bible dans cette Vulgate (Introd. à l’éd. CUF, vol. 1, p. IX). Cela ne signifie naturellement pas qu’il entre si peu que ce soit dans le « sardisme » de Jérôme.

23 Mise au point récente, et éclairante sur plus d’un sujet effleuré ici : Gitner, 2018.

24 Pourtant, quand le ton et l’exaspération montent, certaines expressions frôlent la référence à cette barbarie : « la duplicité avec laquelle le loup de notre temps […] ronge les bergeries de l’Eglise […] [donne à craindre que] le roi des Goths [Euric] n’ait l’intention de dresser des embuscades moins contre les remparts romains que contre les lois du Christ » (Ep. VI, 6, 4) ; cf. Prévot, 1993b, p. 251-252. Plus loin, l’auteur évoque « l’hérétique » Modaharius, « citoyen goth », expédiant les « traits hérétiques de sa secte arienne » : Modaharium, ciuem Gothorum, haeresos Arrianae iacula sectae uibrantem… Toutefois, le mot « secte » doit être débarrassé de ses connotations modernes. Il signifie « courant religieux auquel on adhère ».

25 Cf. Cabanel, 2018.

26 En allant plus loin, mais sans preuve formelle, on peut se demander si la surprise mi-amusée, mi-peinée de notre auteur face à la seconde situation (v. ci-dessous) n’a pas été accrue par le choix, si étrange pour lui, d’une vocation civique tardive… aux côtés des Barbares. Ce choix a dû sonner comme un désaveu aux oreilles de Sidoine.

27 Avouerai-je que, par-delà la Littérature latine de Jean Bayet, c’est cette lecture qui m’a fait alors découvrir Sidoine en acte ? Ce n’était pas la pire des introductions.

28 Comme le note Loyen, le texte semble indiquer qu’après la classe du grammaticus, leurs chemins ont divergé : Syagrius auprès d’un rhetor lyonnais, Sidoine à Arles.

29 Formulation où sont travaillées à l’extrême les oppositions : ista/illa, teneatur/exerceatur, ridearis/rideas, avec la mise en valeur de rideas qui vient clôturer cette sorte de plaisanterie finale valant compensation.

30 Il est probable que la paternité de la formule revient à Sidoine. Elle est sans équivalent dans l’Antiquité, qui ne connaît, dans les textes, que le barbarismus interne au latin et la barbarolexis témoignant d’un emprunt à l’étranger. Cet hapax rehausse l’originalité de la reconnaissance qu’il désigne.

31 Cf. ci-dessus l’Augustin du De ordine et du De musica.

32 Il s’agit là, aux yeux de Sidoine, d’un rêve typiquement barbare, au pire sens du terme ; cf. Ep. VIII, 3 et ci-dessus, p. 259.

33 Sans aller jusqu’à diagnostiquer une allergie chronique de Sidoine à la langue gotique, on relève ce souvenir de son exil à Livia, à la fin des années 470 (Ep. VIII, 3, à Leo) : « quand l’heure du crépuscule m’avait ramené, fatigué, de mon poste de garde à mon logement, c’est à peine si une léger sommeil était accordé à mes paupières languissantes ; car c’était sur le champ les vacarmes que menaient deux vieilles femmes gothiques habitant sur la cour où donnait ma chambre à coucher, et l’on ne verra jamais rien de plus querelleur, de plus ivrogne et de plus vomissant que ces créatures. »

34 Cf. Prévot, 1993a.

35 Sidoine ayant, sur ses vieux jours, fini par faire allégeance à Euric, a joué un rôle dans une négociation de paix entre Wisigoths et Burgondes. C’est de cette action médiatrice que l’épitaphe semble faire mémoire.

36 Des études récentes de P. Montzamir, en dernier lieu Montzamir 2017, insistent sur la place faite par la plaque funéraire au fils de Sidoine rendant hommage à son père : Sanctis contiguus sacroque patri (v. 1) : « Près des saints et d’un père sacré… »). Quoi qu’il en soit du problème posé par des traditions manuscrites légèrement divergentes et par une « date consulaire » énigmatique, c’est bien la figure de « Sidoine père », notre Sidoine, qui se dégage de ce document clermontois. Les pièces du dossier sont dans Wisigoths, rois de Toulouse, 2020, p. 116-119.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Marie Pailler, « Sidoine et les Barbares »Pallas, 114 | 2020, 249-266.

Référence électronique

Jean-Marie Pailler, « Sidoine et les Barbares »Pallas [En ligne], 114 | 2020, mis en ligne le 23 août 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/19320 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.19320

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Auteur

Jean-Marie Pailler

Université Toulouse-Jean Jaurès

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