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Les désastres militaires romains : mémoire et postérité

Interprétation, réception et recréation des désastres militaires romains au Moyen Âge

Interpretation, Dissemination and Recreation of Roman Disasters during the Middle Ages
Pierre Courroux
p. 383-400

Résumés

Les premiers historiens chrétiens de l’Antiquité tardive lèguent au Moyen Âge une relecture complète de l’histoire romaine, vue par le prisme chrétien d’une marche vers le Salut. Dans cette optique, les désastres militaires ont une place particulière dans l’interprétation de la volonté divine. Saint Augustin puis Orose firent même des catastrophes l’objet principal de leur étude. Les chroniqueurs médiévaux, qui se revendiquaient volontiers comme les héritiers des historiens romains et des pères de l’Église, reprirent leurs récits, en les adaptant aux attentes de leur époque. Le débat sur la destinée de Rome et sa place dans le plan divin est moins brûlant, mais les désastres qui frappent la ville éternelle gardent une forte résonance grâce à des anachronismes et des réécritures plus ou moins fidèles envers les sources originelles.

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Texte intégral

  • 1 Les médiévaux héritent en cela des premiers historiens chrétiens de l’Antiquité tardive, voir Jeanj (...)
  • 2 Voir par exemple Petit, 2002.
  • 3 Vernet, 1982.

1L’interprétation principale de l’histoire humaine au Moyen Âge est celle d’une longue marche vers le Salut qui révèle, pour qui sait l’interpréter, la volonté divine1. L’histoire ancienne, même celle des peuples païens, était alors considérée comme une magistra vitae, selon la formule célèbre des Distiques du pseudo-Caton. Maîtresse de vie, l’histoire de Rome, ville des martyrs, de Constantin et de Théodose, l’était plus encore que celles des autres peuples. Aux yeux de nombreux historiens médiévaux, la ville éternelle porte bien son surnom, car la providence divine l’a choisie pour être la capitale perpétuelle du monde chrétien, où siègent les Papes et où sont couronnés les empereurs Carolingiens puis Ottoniens. Grâce à de nombreux anachronismes2, les chroniqueurs ne cessent de lire l’histoire romaine à la lumière de leurs préoccupations contemporaines. L’histoire de la Rome pré-chrétienne n’échappe pas à cette relecture, et l’on voit parfois Virgile se muer en un prophète qui aurait annoncé la venue du Christ dans sa quatrième Églogue3.

2Dans cette réinterprétation chrétienne de l’histoire romaine, les désastres militaires occupent une place particulière. Nous voudrions montrer dans cet article le rôle fondamental de deux figures de l’Antiquité tardive qui s’intéressèrent particulièrement aux catastrophes et aux malheurs qui frappèrent Rome : saint Augustin dans son De Civitate Dei, et Paul Orose dans ses Historiarum adversus paganos. Puis, en nous concentrant sur quelques cas issus des chroniques de langue française produites à la fin du Moyen Âge, nous voudrions étudier la transmission de ces deux modèles, mais aussi montrer que les désastres sont des lieux privilégiés de la reconstruction mémorielle, même des siècles après leur survenue.

1. Penser les désastres militaires de l’histoire romaine en chrétien : les visions d’Augustin et Orose

  • 4 Inglebert, 1996, p. 687-688.
  • 5 Si pour la plupart des historiens comme Orose, cette vision d’un Empire à la destinée liée au succè (...)
  • 6 Inglebert, 1994.

3Comme l’a montré H. Inglebert, il existait chez les chrétiens de l’Antiquité tardive plusieurs schémas d’interprétation de l’histoire romaine4. Parmi les cinq postures qu’il met en avant, deux laissent une grande place aux désastres en tout genre, et notamment militaires. La première est celle d’Eusèbe de Césarée et surtout d’Orose, qui opposent une République païenne et pleine de calamités à un empire glorieux qui naît en même temps que le Christ et apporte une pax romana voulue par Dieu, plus encore après la conversion de Constantin5. Face à cette lecture « impériale », Augustin, à la suite de Tertullien, proposa une autre interprétation de l’histoire romaine, dans laquelle le sort de l’Empire romain doit être clairement dissocié du Salut accordé par Dieu. Les revers terribles subis par les armées romaines de la République sont mis en parallèle avec ceux subis par les armées de Valens ou d’Honorius, et les vertus des héros républicains face à la défaite sont mises en parallèle avec celles des chrétiens6.

1.1. Augustin : une historia calamitatum de Rome

  • 7 Aug. Civ. Dei 18.40.

4Saint Augustin (354-430) qui se voulait théologien plutôt qu’historien, s’intéressait avant tout à l’histoire du peuple juif, la plus à même selon lui d’éclairer les hommes sur le sens de l’histoire humaine7. Toutefois, il fut bien obligé de commenter l’histoire romaine à l’occasion de plusieurs polémiques qui l’opposèrent aux païens, mais aussi à certains penseurs chrétiens qui s’investissaient trop dans le siècle à son goût, louant l’Empire de Théodose comme l’aboutissement du plan divin. Pour Augustin, la dernière grande rupture de l’histoire humaine est la venue du Christ, qui lui a donné un sens. À ses yeux, la christianisation de l’Empire ne représente donc qu’un épiphénomène, auquel il n’accorde guère plus d’importance qu’aux autres soubresauts de l’histoire romaine.

  • 8 Doignon, 1990, dont nous nous servons largement dans ce qui suit.
  • 9 Aug. Ep. 111.1 : Totus quippe mundus tantis adfligitur cladibus, ut paene pars nulla terrarum sit, (...)
  • 10 Aug. Serm. 80.8 : Mala tempora, laboriosa tempora, hoc dicunt homines. Bene uiuamus, et bona sunt t (...)

5Augustin ne put éternellement ignorer l’importance qu’avaient Rome et son histoire aux yeux de ses contemporains. Il faut dire que le contexte de sa vie ne se prêtait guère à une paisible méditation coupée du monde. Il vécut suffisamment longtemps pour être contemporain de la bataille d’Andrinople qui causa la mort de l’empereur Valens en 378, de l’irruption des barbares en Gaule en 407 et surtout du sac de Rome en 410. Avant même ce dernier événement, qui eut un retentissement extraordinaire, les auteurs chrétiens comme païens se lamentèrent des malheurs de leur temps et recherchèrent dans l’histoire de Rome des motifs d’espoir ou bien au contraire des prophéties sur la chute de la ville8. Dans une lettre datée de 409, Augustin reconnaît que nul endroit n’est épargné par les désastres9, mais il refuse de céder à la dramatisation. Un an plus tard, dans un sermon composé peu après le pillage de Rome par Alaric, il rappelle à ses frères chrétiens qui doutent que : « Les temps sont mauvais, les temps sont durs, voilà ce que disent les gens. Vivons bien, et les temps seront bons. Nous sommes notre époque : les temps sont tels que nous sommes10. » Dans un second sermon de la même année, il rappelle que les anciens ont déjà connu de telles épreuves :

  • 11 Aug. Serm. Caillau 2.92 : Quid tale modo, fratres, genus humanum patitur in solitum quod non patres (...)

« Quelle chose, mes frères, l’espèce humaine subit-elle au quotidien que nos pères n’endurèrent ? Et quand nous souffrons ainsi, nous souvenons-nous de ce que ceux-ci ont subi ? »11

  • 12 Pour un point bibliographique sur ce qui a été écrit à propos de cette œuvre, voir Curbelié, 2004, (...)
  • 13 Aug. Civ. Dei 1.1.

6Si le rappel d’un certain stoïcisme suffisait à répondre aux inquiétudes de ses coreligionnaires, il lui fallut d’autres arguments pour contrer les critiques qui provenaient des cercles païens. Ceux-ci accusaient les chrétiens d’être la cause de la prise de Rome : délaissés, les anciens dieux protecteurs de la ville n’auraient plus assuré la protection des Romains. Révolté par de telles accusations, Augustin se mua en polémiste et prit la plume peu après 410. Pour répondre à ses détracteurs, il rédigea une œuvre imposante et magistrale, le De Civitate Dei, qui marqua durablement l’appréhension chrétienne de l’histoire de Rome12. C’est d’ailleurs par une évocation du sac de Rome et de la polémique qui s’ensuivit que l’ouvrage commence13. Cependant, conscient qu’il ne pouvait se contenter d’une réponse purement philosophique ou polémique, Augustin se plongea dans l’histoire de Rome, qu’il avait jusque-là plutôt délaissée, et en ressortit un certain nombre d’épisodes qui lui permirent d’appuyer sur des faits une démonstration dont la logique peut se résumer au syllogisme suivant : 1/ L’histoire romaine (mais aussi humaine en général) est faite de malheurs, 2/ Servir les dieux anciens n’a rien changé à cela, 3/ Ces malheurs étaient plus durs à supporter auparavant, car il n’y avait pas le réconfort de Dieu :

  • 14 Aug. Civ. Dei 2.3 : Memento autem me ista commemorantem adhuc contra inperitos agere, ex quorum inp (...)

« Mais souviens-toi qu’en rappelant cela, j’ai plaidé jusque-là contre les incultes, dont l’ignorance sur le sujet est aussi à l’origine d’un proverbe courant : “La pluie manque, c’est à cause des chrétiens”. Il est vrai que parmi eux, ceux qui ont suivi des études libérales et aiment l’histoire apprirent sans peine ces faits : mais afin de tourner contre nous les foules hostiles d’ignorants, ils dissimulent leur savoir et s’efforcent de persuader les masses que ces désastres, qui frappent nécessairement le genre humain à certains intervalles de temps et de lieux, arrivent à cause du nom des chrétiens, dont la popularité sans limite et la plus éclatante renommée se répand partout au détriment de leurs dieux. Qu’ils se souviennent donc avec nous qu’avant que le Christ ne se soit fait chair, avant que la gloire de son nom, qu’ils jalousent en vain, ne se fût répandue parmi le peuple, les calamités diverses et variées sont monnaie courante dans l’histoire romaine, et que sur ce point ils expliquent, s’ils le peuvent, pourquoi leurs dieux censés les protéger n’épargnaient pas ces malheurs à leurs fidèles : ceux-là mêmes qui, s’ils subissent aujourd’hui n’importe quelle épreuve, sont disposés à affirmer que nous en sommes responsables. Pourquoi donc permirent-ils à ce que nous venons de mentionner d’arriver à leurs fidèles, avant même que le nom du Christ proclamé ne les offense et n’interdise leurs sacrifices ? »14

7Sa relecture téléologique s’accomplit donc à travers une sorte d’historia calamitatum de Rome avant la naissance de Jésus, depuis le meurtre de Rémus jusqu’aux massacres des guerres civiles de la fin de la République, en passant par le sac de Rome par les Gaulois ou les défaites infligées par Hannibal, sans compter les inondations et autres catastrophes naturelles. Ce florilège de turpitudes et de calamités occupe les livres 2 et 3 du De Civitate Dei.

  • 15 Calabi, 1955, p. 274-294.
  • 16 Aug. Civ. Dei 1.15 et 5.18.
  • 17 Inglebert, 1996, p. 436-444.

8Les exemples d’Augustin sont tirés d’auteurs reconnus et respectés, comme Tite-Live, Cicéron et Valère Maxime15. Il ne recopie pas servilement ses sources, mais les adapte, les réinterprète selon ses objectifs. On aurait cependant tort de penser qu’Augustin dresse un portrait exclusivement sombre de l’histoire romaine. Certes, il souhaite montrer que les désastres se sont succédé sans que les anciens dieux aient pu protéger Rome et que même l’âge d’or de la ville était une époque violente (ce qu’il conclut de l’enlèvement des Sabines) ; mais il admire dans ses sources la vertu des héros républicains qui fournissent des modèles de réaction face au malheur. Ainsi, Regulus, dont l’orgueil était pourtant responsable du plus grand désastre militaire de la première guerre punique lors de la bataille de Tunis, est donné en exemple, car après la défaite, il tint sa parole d’honneur et retourna comme otage à Carthage où il trouva la mort16. Notons qu’en dehors de ce cas, Augustin décrit peu de désastres militaires : il moralise sur la prise de Sagonte et la bataille de Cannes (III, 18-20), mais à partir du iie siècle, il se concentre uniquement sur les guerres civiles romaines, plus symptomatiques pour lui de la décadence de Rome, suivant la lecture déjà présente chez Salluste17.

  • 18 Aug. Civ. Dei 3.1.
  • 19 Verg., Aen. 2.351-352 : excessere omnes adytis arisque relictis, Dii, quibus imperium hoc steterat.
  • 20 Aug. Civ. Dei, 2.22 et 25, 3.3, 7, 14 et 15. Orose aussi a repris cette phrase, voir Van Nuffelen, (...)
  • 21 Aug. Civ. Dei 1.3, s’appuyant sur Verg. Aen. 1.68 et 2.319. Il en conclut : Hanc istis Penatibus ui (...)

9Augustin ne fait à aucun moment mystère de son intention de prouver l’inutilité des anciens dieux face aux revers militaires qui se succèdent à son époque18. Reprenant la citation de Virgile sur les dieux qui abandonnèrent Troie et causèrent sa chute19, très prisée de ses adversaires païens, Augustin la réinterprète comme la marque de l’impuissance des divinités païennes dans plusieurs passages du De Civitate Dei20. Il rappelle que les Virgile lui-même dépeint les dieux troyens comme vaincus à deux reprises21. C’est dans un de ses sermons, composés à la même époque, qu’il est le plus clair sur le sujet :

  • 22 Aug. Serm. 81.9 : Dii, in quibus spem suam Romani posuerunt, omnino Romani dii, in quibus spem paga (...)

« Les dieux, dans lesquels les Romains ont mis leur espérance, d’un mot, les dieux romains, en qui les païens romains ont mis leur espérance pour fonder Rome, ont fui Troie en flammes. Les dieux romains ont été eux-mêmes d’abord des dieux troyens. Troie a brûlé, Enée a emmené des dieux fugitifs. Que dis-je ? Il a emporté dans sa fuite des dieux bêtes. Être porté par un homme qui fuyait, ils l’ont pu. Fuir d’eux-mêmes, ils ne l’ont pu. Et arrivant en Italie avec les dieux eux-mêmes, c’est avec de faux dieux qu’il a fondé Rome. Il serait oiseux de poursuivre encore. Mais je rappellerai brièvement ce que contient la littérature des Romains […]. Un poète romain met en scène Junon irritée contre Enée et les Troyens en fuite et déclarant : “Une race que je hais navigue sur la mer Tyrrhénienne, portant en Italie Ilion et ses Pénates vaincus” (Virgile, Enéide I, 67-68), autrement dit portant avec elle en Italie des dieux vaincus. Et que des dieux vaincus soient portés en Italie, était-ce une protection ou une prédiction ? »22

  • 23 Doignon, 1990, p. 141.
  • 24 Muhlberger, 1998, p. 83-98.

10Si l’on suit la pensée du père de l’Église, Rome était donc une ville destinée à être vaincue par les auspices mêmes de sa fondation. Loin de pouvoir stopper les désastres, les anciens dieux les avaient amenés avec eux. Cette pensée s’appuyait aussi sur la vieille idée stoïcienne de la mortalité des empires, semblables en cela aux êtres humains. Il s’agissait d’une réponse claire à l’imperium sine fine promis aux Romains chez Virgile23, mais surtout d’un message destiné aux chrétiens de son époque. Beaucoup parmi eux voyaient dans les malheurs contemporains les prémices de la fin des temps. Augustin leur répond qu’ils ne doivent pas assimiler le destin de l’Empire et celui du christianisme, Rome et la Cité de Dieu, ce même après la conversion de ses empereurs. En mettant en perspective les désastres contemporains et en dédramatisant la chute pressentie de Rome, il affirme que les revers des Romains ne sont pas ceux du christianisme24.

11Lorsque le troisième livre du De Civitate Dei fut terminé, il y eut une réponse des adversaires païens qui étaient nommément visés par l’auteur. Ceux-ci relevaient deux faiblesses dans la démonstration d’Augustin. Il s’était concentré presque exclusivement sur l’époque républicaine et n’avait pas évoqué le Haut-Empire, considéré comme étant une période heureuse et prospère. Ils affirmaient aussi que si Augustin suivait certes Caton et Salluste pour dépeindre les deux derniers siècles de la République comme une époque désastreuse, il n’en restait pas moins que cette époque avait été celle de toutes les victoires de Rome. Comment, dès lors, expliquer que le Dieu des chrétiens ait accordé tant de succès à un peuple de mécréants aux mœurs dépravées ?

  • 25 Traduction personnelle. Voir aussi Inglebert, 1994, p. 316.

12Se remettant au travail, Augustin combattit immédiatement ces critiques dans les livres iv et v du De Civitate Dei. La teneur de sa réponse est claire dans le titre du chapitre 12 du cinquième livre, intitulé : Quibus moribus antiqui Romani meruerint, ut deus verus, quamvis non eum colerent, eorum augeret imperium « Par quelles vertus les anciens Romains méritèrent d’accroître leur Empire grâce au vrai Dieu, bien qu’ils ne l’honorassent pas. »25 Mettant en parallèle les vertus des héros des exempla romains avec celles des martyrs et saints chrétiens, il rappelait que si les faux dieux ne purent rien pour protéger la République du malheur, certains grands hommes s’étaient comportés de manière exemplaire. Vanter les vertus de l’ancien temps tout en faisant un florilège de désastres pour montrer la rudesse de cette époque était une position difficile à tenir. Il fallait toute la complexité et la finesse de la philosophie augustinienne pour éviter des raccourcis et des incompréhensions. C’est hélas ce qui ne manqua pas d’arriver, y compris pour certains de ses admirateurs, qui trahirent la pensée de leur maître.

1.2. Orose : les malheurs de la République païenne contre la gloire de l’Empire chrétien

  • 26 Inglebert, 1991.

13Tout en se réclamant d’Augustin, certains de ses disciples reprirent clairement une lecture de l’histoire héritée d’Eusèbe de Césarée ; ils assimilèrent le sort de l’Empire devenu chrétien après Constantin et le destin du christianisme, ce qu’Augustin avait pourtant clairement refusé de faire. Quodvultdeus retint du De Civitate Dei l’idée des malheurs continus qui frappèrent les païens d’autrefois mais sans leur concéder la moindre vertu dans la défaite26. Orose se servit d’une interprétation abusive de son modèle augustinien pour tracer une évolution simple de l’histoire depuis des temps anciens remplis de malheurs jusqu’à une époque actuelle pleine de félicité grâce au triomphe du christianisme, n’hésitant pas à tordre le matériau historique pour pouvoir imposer sa démonstration.

  • 27 Le peu d’informations que l’on connaît sur sa vie et sur la commande d’Augustin sont dans Orose, Hi (...)

14On se souvient en effet qu’Augustin n’avait pas entièrement répondu aux critiques de ses adversaires, surtout sur la question de l’histoire du Haut-Empire. Il demanda donc à un jeune prêtre, Paul Orose27, de compiler de manière plus systématique que lui tous les malheurs et calamités qui avaient frappé Rome tant qu’elle était restée païenne, et d’en faire une courte histoire facilement utilisable contre ses ennemis, comme le rappelle l’historien dans le prologue de ses Historiarum Adversus Paganos Libri VII :

  • 28 Oros. prol. 10 : […] praeceperas ergo ut, ex omnibus qui haberi ad praesens possunt historiarum atq (...)

« […] Tu m’avais prescrit, donc de développer dans le texte brièvement ordonné d’un volume, à partir de tous les fastes des histoires et annales qui sont actuellement à notre disposition, tout ce que j’aurais pu retrouver, en fait de guerres accablantes, d’attaques de maladies, de famines désolantes, de tremblements de terre effrayants, d’inondations exceptionnelles, de redoutables jaillissements de flammes, de déchaînement des atteintes de foudre et de meurtrissures de la grêle, et aussi de parricides et d’infamies déplorables. »28

  • 29 En 417, la polémique sur la responsabilité de la chute de Rome s’était refroidie. La Cité de Dieu a (...)
  • 30 Van Nuffelen, 2012, p. 45-62.
  • 31 Sa théorie des quatre empires, fondée sur le septième chapitre du livre de Daniel, fait de Rome l’e (...)
  • 32 Oros. 2.3.

15Se mettant à la tâche vers 414, Orose termina son œuvre en 417 sans que son travail serve finalement à Augustin29. Orose avait produit une histoire universelle en sept livres qui dépassait largement la simple liste de calamités de l’histoire romaine. Il y développait sa propre théorie de l’histoire30, qui n’avait plus grand-chose en commun avec celle du De Civitate Dei31. L’auteur des Historiarum voyait dans l’histoire romaine une marche vers l’accomplissement du plan divin. Là où Augustin mettait en avant les malheurs d’autrefois pour méditer sur ceux du temps présent et inciter les hommes à se détacher du siècle, Orose ne liste les calamités des temps anciens que pour les opposer à la félicité qui doit s’accomplir sous l’égide des Empereurs de Rome, dont la conversion a durablement sauvé la ville32.

  • 33 Inglebert, 1994, p. 318.
  • 34 Oros. 3.15.8 : tandem Romani pertinaciter moriendo uicerunt : nec caedi pariter uel cadere destiter (...)

16Les premiers livres d’Orose sont donc emplis de malheurs et de catastrophes qui punissent l’orgueil des Babyloniens et des Perses, mais aussi l’impiété des Romains de l’époque républicaine. Tirant de sa lecture de Tite-Live d’innombrables désastres, il en enlève la plupart des développements moraux33, alors même qu’Augustin, nous l’avons souligné, était sensible aux vertus des héros liviens. Si l’auteur disserte longuement sur les conséquences des désastres de l’Allia ou des Fourches Caudines, il expédie en quelques mots les victoires qui suivirent, leur enlevant toute grandeur. Ainsi, à propos de la victoire du consul Papirius qui suivit les Fourches Caudines, peut-on lire : « […] à la fin, les Romains, pleins d’obstination, vainquirent à force de mourir ; et ils ne cessèrent d’être massacrés autant qu’ils massacraient. »34

  • 35 Oros. 7.16-18.

17Cette succession de malheurs n’est interrompue que par l’incarnation du Christ pour sauver les hommes. Elle coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’Auguste, dont il tait les guerres et les revers : bien vite, le lecteur comprend que la pax romana se confond avec la pax christiana. À, quelques rares exceptions près, c’en est fini de l’ère des désastres. La conversion de Constantin puis l’adoption officielle du christianisme sous Théodose achèvent de transformer Rome en l’outil de Dieu sur terre, et la bataille d’Andrinople, en 378, n’est vue que comme un « accident » causé par la vanité de Valens et son soutien à l’hérésie arienne. Orose clôt son septième livre par une évocation de la soumission des Goths à Honorius et le retour de la paix qu’il pense durable. Il minimise l’importance de la prise de Rome et annonce même que ses contemporains devraient remercier Dieu pour l’époque de félicité qui s’annonce35.

18On l’aura compris, si Orose place son œuvre dans la lignée de la commande d’Augustin, il s’en écarte substantiellement sur plusieurs points. Sous sa plume, les désastres de la République romaine contrastent avec les succès de l’Empire devenu chrétien. Augustin, déçu et désormais occupé à d’autres domaines que l’histoire romaine, n’utilisa ni ne commenta jamais le travail d’Orose, qu’il avait pourtant appelé de ses vœux.

2. Réécritures médiévales des désastres romains

  • 36 On conserve plus de 400 manuscrits de la Cité de Dieu, sans compter les extraits ou florilèges, voi (...)

19Augustin et Orose eurent un succès immédiat et furent constamment copiés et traduits tout au long du Moyen Âge36. Malgré cela, les chroniqueurs médiévaux intéressés par l’histoire romaine, même celle de la République païenne, ne la limitaient pas à une suite de désastres. Ils voyaient avant tout les temps anciens comme un âge d’or, comme le dit si bien Gautier Map à la fin du xiie siècle :

  • 37 Gautier Map, De nugis curialum, V, 1 : Quod si Hannibalem, vel Menestratem, vel aliquod priscae sua (...)

« Si tu portes ton regard sur Hannibal ou Ménéstrate, ou quelque nom au charme antique, ton esprit s’élève et tu exultes et brûles de désir à l’idée d’entrer dans les siècles de l’âge d’or. La tyrannie de Néron, l’avarice de Juba, et tout ce que les anciens apportent, tu l’embrasses avec une vénération totale. »37

  • 38 Les chroniqueurs médiévaux disposaient comme nous de trois décades et demie de l’œuvre de Tite-Live (...)

20Cet âge d’or était certes vu comme un trésor d’exempla, mais ceux-ci étaient aussi bien positifs que négatifs. On comprenait moins bien, dans cette société entièrement christianisée et bien éloignée du sac de Rome de 410, le ton polémique des attaques d’Augustin ou bien l’empressement d’Orose à opposer la République romaine à l’Empire chrétien. Elles coïncidaient du reste mal avec l’éloge des vertus romaines qu’on retrouvait chez certains auteurs dont l’autorité et la popularité rivalisaient avec celle d’Augustin et Orose, comme Tite-Live et Valère Maxime38. Ajoutons que le De Civitate Dei ne fournissait pas une trame continue qui permette de rédiger une histoire romaine en s’en servant comme source principale.

  • 39 Sans que cela soit toujours aisé de distinguer un emprunt direct à un auteur ancien d’une réécritur (...)

21Les historiens médiévaux devaient toutefois interpréter un certain nombre de désastres et d’époques difficiles qui posaient problème dans le récit d’une Rome prédestinée à devenir le centre du monde chrétien. C’est surtout dans ce dernier cas que les chroniqueurs convoquèrent Orose et Augustin. Nous voudrions ici proposer un aperçu – et non une revue exhaustive – de la manière dont les historiens médiévaux s’appuyèrent sur ces modèles tout en les actualisant et en les réinterprétant. Nous nous intéresserons ici aux chroniqueurs de la fin du Moyen Âge écrivant en France, que nous connaissons mieux, et qui présentent l’avantage d’être plus interventionnistes que nombre de compilateurs du début du Moyen Âge : il sera plus aisé de cerner le travail de réécriture auquel ils se sont livrés39.

2.1. La moralisation : entre héritage et réinterprétation

  • 40 Nous nous servons ici du ms. BnF, fr. 256, contenant la 1re rédaction de l’œuvre.
  • 41 Croizy-Naquet, 1999, p. 73-85. Il mentionne sans doute Eutrope parce qu’Orose lui-même mentionne ce (...)

22L’Histoire ancienne jusqu’à César, écrite au début du xiiie siècle, est la première tentative en langue française de composition d’une histoire ancienne universelle. L’auteur anonyme traite dans son septième livre de la République romaine40 et affirme à plusieurs reprises tirer son récit d’Eutrope. Une étude plus approfondie montre cependant qu’il se sert bien plus d’Orose, dont il traduit l’œuvre de manière libre41. Son récit des Guerres Puniques, qui furent le cadre de nombreux désastres pour les Romains, contient ainsi de nombreux détails curieux. S’il est capable de suivre dans le détail les opérations militaires, il n’hésite pas à simplifier et adapter pour son public. Ainsi, Hannibal est présenté comme « duc et roy » des Carthaginois tandis que Sagonte est renommée « Sarragoce » (f. 125r), ville disputée entre chrétiens et Sarrasins dans les chansons de geste, que ses lecteurs pouvaient plus aisément situer qu’une cité disparue.

23Dans le parcours d’Hannibal, l’auteur de l’Histoire ancienne jusqu’à César ignore volontairement les batailles du Tessin et de la Trébie, et ne raconte que très brièvement celle de Trasimène (f. 128v). Cependant, il juge bon, à la fin de la bataille, de mentionner l’anecdote suivante :

  • 42 Ms. BnF, fr. 256, f. 128v : La fut la bataille si grant et si horrible que les estoires racontent q (...)

« Il y eut là une si grande et horrible bataille que les histoires racontent qu’en ce pays et en ce lieu même il y eut un tremblement de terre si épouvantable que les maisons s’effondraient et les riches navires se brisaient, et les fleuves et les rivières suspendirent leur cours tant que le séisme dura ; mais de tout cela, ceux qui combattaient ne sentirent rien, tant ils étaient pleins d’ardeur à s’entre-tuer. Les Romains furent ici tous vaincus sans qu’aucun ne puisse battre en retraite. »42

  • 43 Oros. 4.15.4-6.
  • 44 Liv. 22.5.
  • 45 Chiffre qu’Orose reprend sans doute à Eutrope (3.9), alors que ce chiffre n’est que de 15 000 chez (...)

24Les estoires qu’il mentionne et suit pour cet épisode ne sont autres que le récit d’Orose43. Certes, l’historien chrétien recopie pour cette anecdote Tite-Live44, mais ce dernier conte dans le détail la bataille, tandis que comme le chroniqueur médiéval, Orose n’en donne qu’un récit très succinct, dans lequel 25 000 Romains meurent45 et où le tremblement de terre est le seul épisode saillant.

25L’auteur de l’Histoire ancienne jusqu’à César en vient ensuite à la bataille de Cannes (f. 129r-130r), désastre par excellence pour l’armée romaine. À la fin de l’épisode, il ajoute des considérations sur les raisons d’un tel carnage :

  • 46 BnF fr. 256, f. 129v : Celle bataille dont je vous cont qui fu devant Cannes en Puille si horrible (...)

« Cette bataille dont je vous parle, qui se déroula devant Cannes en Pouilles et opposa de manière si horrible et dure Hannibal et les Romains, mit bien longtemps à se terminer, car les Romains préféraient être tous tués que d’abandonner le champ de bataille ; et les gens d’Hannibal, qui étaient fort habitués à vaincre leurs ennemis et obtenir la victoire, ne voulaient en aucune manière concéder le moindre bout de terrain. À cause de cet orgueil qui était si grand dans l’une et l’autre partie, et à cause de leur grande bravoure, la bataille dura trois jours complets. Et il y eut bien 20 000 morts qui auraient pu survivre s’ils avaient fui la bataille, mais cela ne put arriver. Au contraire, il leur pesait beaucoup de devoir battre en retraite forcés par l’arrivée précoce de la nuit, et ils ne le faisaient que parce qu’ils ne pouvaient plus reconnaître leurs amis de leurs ennemis. »46

  • 47 Oros. 4.16.3, qui reprend une fois de plus Eutr. 3.10.
  • 48 Liv. 23.12.
  • 49 Croizy-Naquet, 1999, p. 161.

26Nous n’avons trouvé aucune source ancienne qui serve de modèle au chroniqueur, qui semble avoir imaginé les trois jours de bataille et leur conséquence, ainsi que la diatribe sur l’orgueil des deux camps. En revanche, lorsqu’il en vient au bilan des tués lors du conflit, il reprend mot pour mot celui d’Orose plutôt que celui de Tite-Live47. C’est encore à Orose (IV, 16, 5), qu’il reprend à la fin de la bataille l’anecdote des trois boisseaux d’anneaux d’or pris à l’ennemi par Hannibal et envoyés à Carthage : en effet, Tite-Live, qui conte aussi l’épisode, ne le place pas immédiatement à la suite du combat, mais lors de la venue de Magon à Carthage48, que le chroniqueur médiéval ne raconte pas. Enfin, comme Orose, l’auteur de l’Histoire ancienne explique que si Rome ne fut pas prise après Cannes, ce fut grâce à l’intervention de Dieu qui la destinait à devenir la tête de la chrétienté49.

  • 50 Duval, 2001, p. 351.

27Mamerot, racontant la bataille de Cannes dans son Romuléon, raconte lui aussi l’épisode des anneaux d’or d’après Orose. En revanche, pour peser les causes d’un tel désastre, plutôt que d’ajouter des réflexions personnelles comme dans l’Histoire ancienne, il juge bon d’insérer à la fin du combat une longue réflexion tirée du De Civitate Dei50. Orose était le guide habituel des chroniqueurs médiévaux lorsqu’ils voulaient raconter les grandes défaites romaines, en raison de son récit synthétique mais haut en couleur, mais Augustin lui était parfois préféré lorsqu’il fallait moraliser de manière plus développée.

  • 51 Voir Mamerot, Romuléon, p. 114-117 ; pour Miélot, voir British Library, Royal Ms. 19 E v, f. 276v-2 (...)
  • 52 Oros. 5.21.1-12.
  • 53 Val. Max. 9. 2 ; Aug. Civ. Dei 3.28-29.
  • 54 Mamerot, Romuléon, p. 114. Notons qu’ils taisent les détails les plus sanglants de leurs sources. I (...)

28Cette utilisation se retrouve pour parler de tous types de désastres, et pas seulement des défaites militaires. Ainsi, lorsqu’ils évoquent les proscriptions de Sylla, Sébastien Mamerot comme Jean Miélot (écrivant au xve siècle)51 utilisent Orose comme fil conducteur52, mais, suivant en cela leur source italienne, ils jugent trop peu détaillé son récit – qui pourtant ne manque pas d’épisodes sanglants. Ils ajoutent donc des anecdotes puisées parfois dans Valère Maxime, mais surtout recopient mot pour mot plusieurs passages du De Civitate Dei d’Augustin, dont ils utilisent la traduction française de Nicole Oresme53. Les traducteurs n’ont ensuite guère besoin de rajouter leurs propres commentaires sur ces « tresabhominables et innumerables cruaultés54 ».

  • 55 L’œuvre étant encore inédite, nous utilisons ici le ms. BnF fr. 9186.
  • 56 Notons qu’Henri Romain connaissait bien Tite-Live pour avoir écrit à la même époque un Abrégé des d (...)

29De rares historiens médiévaux – qui furent souvent des premiers humanistes – fabriquèrent leur propre récit à partir de sources plus nombreuses, qu’ils firent dialoguer pour moraliser de manière individuelle. C’est le cas d’Henri Romain, bourgeois de Tournai, qui écrivit dans les années 1460 un Compendium Romanorum55. Cette œuvre avait pour ambition de cumuler la matière historique de l’Ancien et du Nouveau Testament avec les récits de plusieurs historiens romains, dont Tite-Live et Valère Maxime56. Pour lier l’histoire romaine et chrétienne, l’auteur puise abondamment dans le De Civitate Dei d’Augustin. Historien consciencieux, il croise ses sources et discute la portée des événements. Il raconte ainsi en détail la défaite des Fourches Caudines (321) à l’aide de Tite-Live, Florus, Eutrope et Orose (f. 153r-v) ; pour moraliser sur la bataille de l’Allia (390), il cite saint Ambroise (f. 155r-v). Pour décrire les cruautés des Carthaginois et d’Hannibal après les grandes défaites des Romains, il se sert de Valère-Maxime :

  • 57 BnF fr. 9186, f. 166v : Premierement des Cartagiens qui trenchierent les paupieres a Actilius Regul (...)

« Premièrement des Carthaginois qui tranchèrent les Paupières d’Actilius Regulus et l’enfermèrent dans une étroite prison, dans laquelle il y avait des clous très pointus, et ils le tuèrent ainsi en le forçant à rester éveillé à cause d’une douleur sans fin, car il ne pouvait s’appuyer de nul côté sans que des clous n’entrent dans sa chair.
Hannibal fit un pont sur une rivière à l’aide des corps des Romains qui avaient été tués lors d’une bataille […]. Ce même Hannibal fit trancher les doigts de pied à tous les prisonniers romains. »57

30Enfin, lorsqu’il souhaite comparer les maux de la guerre civile avec les défaites infligées par les Goths, Gaulois et autres étrangers aux Romains (f. 171r), il se fonde principalement sur saint Augustin. Cependant, alors que pour le Père de l’Église, toute la ville de Rome était alors corrompue par des mœurs païennes, pour Henri Romain, il n’est question que de la sauvagerie de quelques hommes sans lien à la religion.

31Retenons de ces exemples qu’en dehors des premiers humanistes, les historiens médiévaux utilisèrent principalement Augustin et Orose pour évoquer les défaites romaines. Ils appréciaient chez ces deux modèles chrétiens une histoire haute en couleur (Orose), qui tirait des désastres une morale chrétienne (Augustin). Toutefois, l’interprétation médiévale de ces événements s’éloigne parfois sensiblement de celle de leurs sources.

2.2. Réécritures et nouvelles interprétations

32Pour terminer cette vue d’ensemble, nous voudrions mentionner quelques cas de réécritures et réinterprétations des désastres antiques par les médiévaux. Celles-ci sont parfois très savantes, surtout au xve siècle avec le succès de l’humanisme. Donato Acciaiuoli, regrettant de ne pas avoir de vie d’Hannibal ou de Scipion écrite par Plutarque, décida de les écrire lui-même d’après les informations de Tite-Live, en les faisant passer pour une traduction latine d’un original qu’il aurait retrouvé, et les publia en 1470 aux côtés des Vies parallèles originales. À une époque où la critique des documents historiques n’était pas encore arrivée à maturité, malgré les travaux de Lorenzo Valla, bien des historiens furent dupés par ces faux. Ce fut le cas de Simon Bourgoin qui traduisit en français la Vie d’Hannibal dans la dernière décennie du xve siècle, et crut traduire un texte de Plutarque. Cette traduction indirecte de Tite-Live n’apporte guère d’éléments nouveaux et réécrit peu l’histoire, les humanistes ayant un grand respect pour leurs sources. Toutefois, l’enlumineur d’un des manuscrits choisit une lecture résolument moderne de l’histoire romaine. Lorsqu’il illustre la bataille de la Trébie (Ms. BnF NAF 25165, f. 8r), les armées romaines ont comme étendard un aigle à deux têtes (symbole du Saint-Empire) et les armées d’Hannibal portent des bannières aux trois croissants. La guerre de Rome, ville éternelle assimilée à la Papauté et à l’Occident, contre les Africains assimilés aux Sarrasins, parle bien aux contemporains qui sont encore pétris de projets de croisade et luttent contre les Ottomans et les Barbaresques. Après tout, l’identification de Carthage à Tunis, ville assiégée autrefois par Saint Louis lors de sa dernière croisade, n’était pas si improbable. Dans une même idée d’actualisation des enjeux de l’histoire, le traducteur de cette pseudo-vie d’Hannibal n’hésite pas à présenter les Gaulois comme des « Françoys » (f. 8v).

  • 58 Texte inédit du ms. BnF 5003.

33Il faut dire que les progrès de l’humanisme à partir du xve siècle firent que l’on s’intéressa peu à peu aux antiquités de la Gaule, qu’on connaissait par le biais des historiens romains. L’auteur d’une Histoire de France jusqu’à Charles VI, écrite au xve siècle58 ajoute au récit officiel des Grandes chroniques de France de Saint-Denis, centré sur les rois francs, un certain nombre de considérations sur la géographie et l’histoire de la Gaule. Il distingue certes les Gaulois des Francs, qui ne furent eux jamais soumis par Rome, mais il voit tout de même dans les « Gaulx » les ancêtres des Français. Après avoir livré une description tout à fait anachronique de Lutèce et de ses rues, reprises au Paris de son époque, il mentionne la bataille de l’Allia et le sac de Rome par Brennus. La seule raison d’être de cet épisode dans une chronique de France est de célébrer la bravoure des Gaulois, ancêtres des Français. Il s’agit là d’une vraie nouveauté, car jusqu’alors, la prise de Rome n’était évoquée par les chroniqueurs médiévaux que comme un désastre, à la suite de l’historiographie romaine.

  • 59 Mamerot, Romuléon, p. 153-154.
  • 60 Dans les Faits des Romains, au xiiie s., les faits d’armes de Vercingétorix sont mis en avant, sans (...)

34Cependant, ce renversement de perspective est encore modéré et non complètement assumé. Dans sa description des événements, le chroniqueur parle d’une « moult cruelle bataille, et laide et deshonneste desconfiture » (f. 18v) à propos de la bataille de l’Allia et ne vante pas ouvertement les mérites de Brennus. De plus, on ne retrouve aucune mention de Vercingétorix et de ses faits d’armes. Le personnage, redécouvert au xvie siècle, est bien peu connu des chroniqueurs médiévaux. Sébastien Mamerot, dans son Romuléon, présente bien le chef gaulois, mais il écrit l’histoire romaine, et non celle de France. Son récit s’appuie sur celui de César. Les seuls ajouts du traducteur français ne sont en rien des apports à la figure du chef gaulois, mais plutôt des simplifications. La bataille de Gergovie disparaît pour faire place à une défaite fictive de César devant « Helisia, une cité assize en montaigne59 », avant que le général romain ne revienne et prenne ce même lieu pour sa victoire finale. Mais rien ne met cet épisode particulièrement en exergue. Au Moyen Âge, alors même qu’Hannibal apparut parfois dans la liste des neuf preux, chevaliers modèles, et que la vie de Jules César fut consignée dans plusieurs biographies historiques ou romancées, jamais Vercingétorix ne fut considéré comme un héros « français » ou un modèle de chevalerie60. On était encore trop attaché à Rome pour lui préférer les Gaulois. En dehors de cas très rares, les désastres de l’histoire romaine restèrent donc des épisodes dramatiques aux yeux des médiévaux.

  • 61 Sur Jean d’Outremeuse, voir Courroux, 2016, p. 291-336.

35Mentionnons enfin le cas de Jean d’Outremeuse, qui est un exemple de réécriture bien plus libre des désastres de l’histoire romaine, dans son Myreur des histors, imposante chronique universelle composée à la toute fin du xive siècle61. Concernant les Guerres Puniques, le chroniqueur a disposé du récit d’Orose, qu’il cite d’ailleurs expressément à plusieurs reprises, notamment lorsqu’il évoque l’anecdote des trois boisseaux d’anneaux d’or pris par Hannibal après Cannes. Cependant, alors que sa source lui permettait de donner un récit suivi et cohérent des événements, il s’en est considérablement éloigné, et confond les événements des diverses guerres puniques et d’autres événements proches, tout en ajoutant certains détails sortis de son imagination. On notera que le chroniqueur a ajouté une quatrième guerre punique, qui éclate peu avant l’avènement de Marius et Sylla, en utilisant pour celle-ci bien des événements de la seconde guerre qu’il avait laissés sous silence. Cependant, parmi les éléments les plus reconnaissables, ceux que le chroniqueur a tirés de l’histoire romaine et non de son imagination, les grandes défaites ont une place de choix, et il n’en manque pour ainsi dire aucune, même si elles sont placées de manière tout à fait curieuse.

  • 62 Ibid., I, p. 103-104.
  • 63 Ibid., I, p. 143-148.

36On le voit dans le tableau à la fin de l’article, il s’agit d’une réécriture totale des trois guerres puniques, dont le chroniqueur retient surtout l’ampleur des batailles, qu’il n’hésite pas à exagérer, parlant de centaines de milliers de morts. Le même Jean d’Outremeuse n’hésita pas à modifier substantiellement le récit de la prise de Rome par Brennus62 (renommé ici Flambo, duc de Gaule) afin de glorifier les Gaulois. Si les Gaulois écrasent bien l’armée romaine auprès de l’Allia, et pillent toute la ville de Rome sauf le Capitole, sauvé par ses oies, à aucun moment Camille ne revient pour vaincre les Gaulois. Ceux-ci ne quittent le Latium qu’après une demi-année, lassés de la lâcheté des Romains qui refusent de leur livrer bataille. Un peu plus loin, devant combler une lacune dans sa chronologie, Jean d’Outremeuse imagine que ces mêmes Gaulois, désormais dirigés par le duc Cletus et alliés aux Latins, attaquent Rome et s’emparent de la ville, que les Romains ne reconquièrent que neuf années plus tard63 ! Toutes ces inventions ne sont issues d’aucune source connue, et doivent être plutôt attribuées à l’imagination féconde du chroniqueur, qui met en jeu des mécanismes complexes que nous ne pouvons ici expliquer en détail.

37Cet aperçu des réécritures tardives des désastres militaires romains montre clairement le poids d’Orose et Augustin, qui les premiers donnèrent aux grandes défaites de la Rome républicaine une interprétation chrétienne. Les chroniqueurs médiévaux, quand bien même ils disposaient des récits plus détaillés de certains auteurs antiques comme Tite-Live, firent presque toujours appel à ces deux auteurs lorsqu’il fallut dépeindre les moments dramatiques de l’histoire romaine. Il faut dire que les défaites romaines continuaient d’être, des siècles après leur survenue, des repères particuliers pour une civilisation médiévale qui se voulait héritière de Rome. Pour donner à ces épisodes un sens conforme à leur vision de l’histoire, les chroniqueurs surent aussi actualiser et modifier les anecdotes et interprétations d’Augustin et Orose, et parfois même inventer de toutes pièces certains épisodes. Bien sûr, les modifications substantielles des récits antiques et la recréation d’un passé imaginaire plus conforme aux attentes du public médiéval restent assez rares chez les chroniqueurs, qui furent dans l’ensemble assez respectueux des historiens romains. Mais Jean d’Outremeuse n’est pas un cas isolé. Geoffrey de Monmouth, qui fut le fondement de l’historiographie anglaise jusqu’au xvie siècle, n’inventa pas moins d’épisodes que lui, et n’hésita pas à faire de Brennus un roi Breton jamais vaincu par Rome, et du roi Arthur un général victorieux face aux armées romaines du duc Frollo. Ces réappropriations du passé permettaient au passé ancien de ne pas être une histoire « morte » ou « froide » pour les gens de cette époque.

Les Guerres Puniques selon d’Outremeuse

Evénements réels qui ont inspiré le chroniqueur

1re Guerre (I, 116) opposant Rome à Gebil, roi de Carthage.
* Gebil est tué en Sicile

1re Guerre Punique (264-241 av. J. C.), opposant Rome à Carthage menée par le général Hamilcar Barca.
* Les Romains s’emparent de la Sicile et forcent Hamilcar à la paix

2e Guerre (I, 116-127) opposant Rome à Hannibal, fils du roi Gebil.
* Siège de Rome par Hannibal
* Grande défaite romaine devant Rome où est conté l’épisode des boisseaux d’anneaux d’or envoyés à Carthage
* Les Tarentins font appel à Pyrrhus, roi de Grèce


* Expédition de Regulus en Afrique

* Exploits de Scipion l’Africain en Espagne
* Sempronius perd une bataille à La Trébie
* Victoire de Scipion contre Hannibal en Afrique
* Destruction de Carthage

2e Guerre Punique (219-202 av. J.-C.) opposant Rome à Hannibal Barca, fils d’Hamilcar

* Défaite romaine à Cannes (216 av. J.-C.), avec l’épisode des boisseaux d’anneaux d’or envoyés à Carthage

* Guerre de Pyrrhus, roi d’Épire appelé par les Tarentins, contre Rome (280-275 av. J.-C.) / confusion possible avec la 1re guerre Macédonienne (214-205 av. J.-C.)
* Expédition de Regulus en Afrique lors de la 1re Guerre Punique (256-255 av. J.-C.)
* Campagne de Scipion en Espagne (211-206 av. J.-C.)
* Sempronius perd la bataille de La Trébie (218 av. J.-C.)
* Bataille de Zama (202 av. J.-C.)

3e Guerre (I, 157-159) opposant Rome à Carthage.
* Nouvelle destruction de Carthage après 4 ans de siège mené par Scipion.

3e Guerre Punique (149-146 av. J.-C.)
* Destruction de Carthage par Scipion Emilien, après 3 ans de siège.

4e Guerre (I, I p. 168-173 et 180) opposant Rome à Anynal, fils du roi Gazon de Carthage.
* Anynal jure à son père qu’il fera tout pour détruire Rome
* Guerre en Sicile
* Défaite de Flaminius en Toscane
* Hasbrubal se bat pour Anynal, mais est fait prisonnier à la forteresse de Taurin, puis est tué.
* Anynal, vaincu, s’empoisonne en Bithynie plutôt que d’être capturé par les Romains

Doublon de la 2e Guerre Punique (219-202 av. J.-C.)

* Serment d’Hannibal à son père Hamilcar

* Conflit en Sicile lors de la 1re Guerre Punique
* Défaite de Flaminius au lac Trasimène (217 av. J.-C.)
* Bataille du Métaure (207 av. J.-C.)

* Hannibal s’empoisonne en Bithynie plutôt que d’être capturé par les Romains (c. 181 av. J.-C.)

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Bibliographie

Sources

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Notes

1 Les médiévaux héritent en cela des premiers historiens chrétiens de l’Antiquité tardive, voir Jeanjean, 2004.

2 Voir par exemple Petit, 2002.

3 Vernet, 1982.

4 Inglebert, 1996, p. 687-688.

5 Si pour la plupart des historiens comme Orose, cette vision d’un Empire à la destinée liée au succès de la foi chrétienne assure une lecture optimiste des malheurs contemporains, chez Quodvultdeus, autre historien du ve siècle, la fin de l’Empire préfigure la fin du monde, voir Inglebert, 1991.

6 Inglebert, 1994.

7 Aug. Civ. Dei 18.40.

8 Doignon, 1990, dont nous nous servons largement dans ce qui suit.

9 Aug. Ep. 111.1 : Totus quippe mundus tantis adfligitur cladibus, ut paene pars nulla terrarum sit, ubi non talia qualia scripsisti com mittantur atque plangantur. « Oui, le monde entier est frappé de si grands désastres qu’il n’est presque pas une terre où ne soient commis et déplorés des actes tels que ceux que tu m’as décrits. » (texte et trad. Doignon, 1991, p. 134).

10 Aug. Serm. 80.8 : Mala tempora, laboriosa tempora, hoc dicunt homines. Bene uiuamus, et bona sunt tempora. Nos sumus tempora : quales sumus, talia sunt tempora. Traduction personnelle.

11 Aug. Serm. Caillau 2.92 : Quid tale modo, fratres, genus humanum patitur in solitum quod non patres passi sunt? Aut quando talia patimur qualia illos passos fuisse cognouimus ? Traduction personnelle.

12 Pour un point bibliographique sur ce qui a été écrit à propos de cette œuvre, voir Curbelié, 2004, p. 311-323. Pour le contenu historique de l’œuvre, qui est surtout résumé aux cinq premiers chapitres, voir O’Daly, 1999, p. 74-100, et Cambronne, 2010.

13 Aug. Civ. Dei 1.1.

14 Aug. Civ. Dei 2.3 : Memento autem me ista commemorantem adhuc contra inperitos agere, ex quorum inperitia illud quoque ortum est uulgare prouerbium : pluuia defit, causa Christiani sunt. Nam qui eorum studiis liberalibus instituti amant historiam, facillime ista nouerunt : sed ut nobis ineruditorum turbas infestissimas reddant, se nosse dissimulant atque hoc apud uulgus confirmare nituntur, clades, quibus per certa interualla locorum et temporum genus humanum oportet adfligi, causa accidere nominis Christiani, quod contra deos suos ingenti fama et praeclarissima celebritate per cuncta diffunditur. Recolant ergo nobis cum, antequam Christus uenisset in carne, antequam eius nomen ea, cui frustra inuident, gloria populis innotesceret, quibus calamitatibus res Romanae multipliciter uarieque contritae sint, et in his defendant, si possunt, deos suos, si propterea coluntur, ne ista mala patiantur cultores eorum; quorum si quid nunc passi fuerint, nobis inputanda esse contendunt. Cur enim ea, quae dicturus sum, permiserunt accidere cultoribus suis, antequam eos declaratum Christi nomen offenderet eorumque sacrificia prohiberet? Traduction personnelle. Tertullien, Ad Nationes, I, 9, 3-7, et Apologeticum 40, fut sans doute le premier auteur chrétien à adopter une telle attitude et à évoquer les désastres anciens de l’histoire romaine, comme Cannes ou l’invasion de Brennus, sans toutefois y consacrer autant de place qu’Augustin.

15 Calabi, 1955, p. 274-294.

16 Aug. Civ. Dei 1.15 et 5.18.

17 Inglebert, 1996, p. 436-444.

18 Aug. Civ. Dei 3.1.

19 Verg., Aen. 2.351-352 : excessere omnes adytis arisque relictis, Dii, quibus imperium hoc steterat.

20 Aug. Civ. Dei, 2.22 et 25, 3.3, 7, 14 et 15. Orose aussi a repris cette phrase, voir Van Nuffelen, 2012, p. 53-61.

21 Aug. Civ. Dei 1.3, s’appuyant sur Verg. Aen. 1.68 et 2.319. Il en conclut : Hanc istis Penatibus uictis Romam, ne uinceretur, prudenter commendare debuerunt ? « En connaissance de cause, aurait-on dû placer Rome sous la protection de ces Pénates vaincus pour l’empêcher d’être vaincue ? » Traduction personnelle.

22 Aug. Serm. 81.9 : Dii, in quibus spem suam Romani posuerunt, omnino Romani dii, in quibus spem pagani Romani posuerunt, ad Romam condendam de Troia incensa migrauerunt. dii Romani ipsi fuerunt primo dii Troiani. Arsit Troia, tulit Aeneas deos fugitiuos : imo tulit deos fugiens stolidos. Portari enim a fugiente potuerunt : fugere ipsi non potuerunt. Et cum ipsis diis ueniens in Italiam, cum diis falsis condidit Romam. longum est caetera persequi : breuiter tamen quod ipsorum litterae habent commemorem. Auctor ipsorum omnibus notus sic loquitur […]. Inducitur a poeta ipsorum Iuno irascens aeneae et Troianis fugientibus, et dicit, « Gens inimica mihi Tyrrhenum nauigat aequor, Ilium in Italiam portans uictosque Penates » id est, deos uictos portans secum in Italiam. iam quando dii in Italiam uicti portabantur, numen erat, an omen. Traduction dans Doignon, 1990, p. 140.

23 Doignon, 1990, p. 141.

24 Muhlberger, 1998, p. 83-98.

25 Traduction personnelle. Voir aussi Inglebert, 1994, p. 316.

26 Inglebert, 1991.

27 Le peu d’informations que l’on connaît sur sa vie et sur la commande d’Augustin sont dans Orose, Historiarum, 1990-1991, vol. I, introduction. Voir encore Inglebert, 2014, col. 398-403, Van Nuffelen, 2012.

28 Oros. prol. 10 : […] praeceperas ergo ut, ex omnibus qui haberi ad praesens possunt historiarum atque annalium fastis, quaecumque aut bellis grauia aut corrupta morbis aut fame tristia aut terrarum motibusterribilia aut inundationibus aquarum insolita aut eruptionibus ignium metuenda aut ictibus fulminum plagisque grandinum saeua uel etiam parricidiis flagitiisque misera per transacta retro saecula repperissem, ordinato breuiter uoluminis textu explicarem. Trad. M.-P. Arnaud-Lindet, 1990-1991.

29 En 417, la polémique sur la responsabilité de la chute de Rome s’était refroidie. La Cité de Dieu avait pris, après les cinq premiers livres, une tournure bien plus détachée du tourment des événements, ancrant sa réflexion dans la théologie plus que dans l’histoire. Inglebert, 1996, p. 485-494, suggère toutefois qu’il faut voir dans le contenu historique du livre XVIII de la Cité de Dieu un traité « Contre Orose », même si celui-ci n’est jamais explicitement cité par l’évêque d’Hippone.

30 Van Nuffelen, 2012, p. 45-62.

31 Sa théorie des quatre empires, fondée sur le septième chapitre du livre de Daniel, fait de Rome l’empire humain destiné à gouverner la terre jusqu’au Jugement Dernier (Oros. 2.1.4-6).

32 Oros. 2.3.

33 Inglebert, 1994, p. 318.

34 Oros. 3.15.8 : tandem Romani pertinaciter moriendo uicerunt : nec caedi pariter uel cadere destiterunt.

35 Oros. 7.16-18.

36 On conserve plus de 400 manuscrits de la Cité de Dieu, sans compter les extraits ou florilèges, voir Stoclet, 1984. Raoul de Presles traduisit l’œuvre en français entre 1371 et 1375, voir Bertrand, 2013. On conserve 245 manuscrits des Histoires, dont 104 produits entre le ixe et le xiie siècle, voir Guenée, 1980, p. 50 et Munk Olsen, 1995, p. 43 ; pour les traductions en français d’Orose, voir Galderisi, 2011, p. 201-202.

37 Gautier Map, De nugis curialum, V, 1 : Quod si Hannibalem, vel Menestratem, vel aliquod priscae suavitatis nomen inspexeris, errigis animum et prementita etatis auree secula ingressurus gestis et exultas. Neronis tyrannidem et Jubae avaritiam, et quicquid vetustas attulerit, cum omni veneratione amplecteris. Traduction personnelle.

38 Les chroniqueurs médiévaux disposaient comme nous de trois décades et demie de l’œuvre de Tite-Live, traduite en français par Pierre Bersuire en 1356. Son récit était cependant parfois jugé trop long, et était concurrencé par celui d’Eutrope, qui l’avait résumé au ive siècle de notre ère et avait été traduit dès le xiiie siècle. Mais le principal rival d’Augustin et Orose à la fin du Moyen Âge était sans aucun doute Valère Maxime, dont les Facta et Dicta Memorabilia sont conservés dans plus de 450 manuscrits.

39 Sans que cela soit toujours aisé de distinguer un emprunt direct à un auteur ancien d’une réécriture d’après un ou plusieurs intermédiaires, qu’il s’agisse de florilèges ou bien d’autres chroniques médiévales. Pour ne prendre qu’un exemple, lorsque Sébastien Mamerot (éd. Duval, 2001), écrivant dans les années 1460, raconte l’épisode des boisseaux d’anneaux d’or pris par Hannibal après la défaite romaine de Cannes, il le fait d’après le Romuleon de Benvenuto da Imola (écrit entre 1361 et 1364), qui adapte lui-même le récit du Compendium Romanae Historiae de Riccobaldo de Ferrare (éd. Hankey, 1984). Celui-ci, écrivant au début du xive siècle, reprenait le texte d’Orose… qui réécrit Tite-Live !

40 Nous nous servons ici du ms. BnF, fr. 256, contenant la 1re rédaction de l’œuvre.

41 Croizy-Naquet, 1999, p. 73-85. Il mentionne sans doute Eutrope parce qu’Orose lui-même mentionne cet auteur.

42 Ms. BnF, fr. 256, f. 128v : La fut la bataille si grant et si horrible que les estoires racontent que en celle contree et en ce lieu meismes fu crolles de terrez et si espaontables que les maisons en chaioient et les riches navies en desrompoient et les fluus et les rivieres en laissoient leur courre tant comme le crolle dura, mais de tout ce ne sentoient neent ceulx qui se combatoient, tant estoient entalenté d’eulx entrocire. La furent les Romains trestouz desconfiz sanz ce que en reparrast arriere.

43 Oros. 4.15.4-6.

44 Liv. 22.5.

45 Chiffre qu’Orose reprend sans doute à Eutrope (3.9), alors que ce chiffre n’est que de 15 000 chez Tite-Live.

46 BnF fr. 256, f. 129v : Celle bataille dont je vous cont qui fu devant Cannes en Puille si horrible et si dure entre le roi Hanibal et les Romains ne fu mie tost afinee, car les Romains vouloient mieulx tuit estre occis qu’estre tourné del champ ; et les gens Hanibal qui moult estoient acoustumé de vaincre leurs annemis et d’avoir victoire, ne daignassent en nulle maniere plain pié de terre foïr. Par cest orgueuil qui estoit si grant en l’une et en l’autre partie, et qui par les grans hardemens qu’il avoient, dura la bataille III jours touz plains. Et y si en y ot mors tielx XXm qui mort ne fussent mie se la bataille fust par lesquieulx que soit departie, mais ce ne pot estre. Ains pesoit moult a telz y avoit que la nuit venoit si tost qui les faisoit departir et traire arrier, par ce tant seulement qu’il ne s’entrecognoissoient.

47 Oros. 4.16.3, qui reprend une fois de plus Eutr. 3.10.

48 Liv. 23.12.

49 Croizy-Naquet, 1999, p. 161.

50 Duval, 2001, p. 351.

51 Voir Mamerot, Romuléon, p. 114-117 ; pour Miélot, voir British Library, Royal Ms. 19 E v, f. 276v-278r.

52 Oros. 5.21.1-12.

53 Val. Max. 9. 2 ; Aug. Civ. Dei 3.28-29.

54 Mamerot, Romuléon, p. 114. Notons qu’ils taisent les détails les plus sanglants de leurs sources. Ils ne reprennent pas à Valère Maxime la délectation de Sylla devant les têtes des ennemis morts qu’on lui apporte, et taisent les démembrements et tortures mentionnées par Augustin.

55 L’œuvre étant encore inédite, nous utilisons ici le ms. BnF fr. 9186.

56 Notons qu’Henri Romain connaissait bien Tite-Live pour avoir écrit à la même époque un Abrégé des décades de Tite-Live.

57 BnF fr. 9186, f. 166v : Premierement des Cartagiens qui trenchierent les paupieres a Actilius Regulus et l’encloirent en une chartre estroicte en laquelle estoient cloux tres agus et ainsi l’occirent de veiller et par continuele portacion de douleur car de nulz costez ne se povoit apuier que cloux n’entrassent dedens sa chair. Hanibal fist ung pont en une riviere des corps des Rommains qui avoient esté tuez en bataille […]. Icellui mesme Hanibal fist trencher les dois des piez a tous les prisonniers rommains. Ces épisodes sont repris à Val. Max. 9.2.ext. 1 et 2.

58 Texte inédit du ms. BnF 5003.

59 Mamerot, Romuléon, p. 153-154.

60 Dans les Faits des Romains, au xiiie s., les faits d’armes de Vercingétorix sont mis en avant, sans toutefois qu’il soutienne la comparaison aux côtés de son rival César (Croizy-Naquet, 1999, p. 182-183).

61 Sur Jean d’Outremeuse, voir Courroux, 2016, p. 291-336.

62 Ibid., I, p. 103-104.

63 Ibid., I, p. 143-148.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Courroux, « Interprétation, réception et recréation des désastres militaires romains au Moyen Âge »Pallas, 110 | 2019, 383-400.

Référence électronique

Pierre Courroux, « Interprétation, réception et recréation des désastres militaires romains au Moyen Âge »Pallas [En ligne], 110 | 2019, mis en ligne le 27 février 2020, consulté le 28 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/18116 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.18116

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Auteur

Pierre Courroux

Newton International Fellow
University of Southampton
P.Courroux[at]soton.ac.uk

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Droits d’auteur

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