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Les désastres militaires romains : mémoire et postérité

Lucain et la mémoire de Pharsale : le chant VII de la Pharsale comme tombeau poétique de Rome

Lucan and the memory of Pharsalus: Pharsalia VII as Rome’s poetic tomb
Pierre-Alain Caltot
p. 365-382

Résumés

Si le motif de la mort de Rome est déjà évoqué à l’époque augustéenne, il trouve une réinterprétation originale dans l’épopée de Lucain. De fait, Lucain célèbre un véritable désastre : Pharsale consacre la mort de Rome et l’épopée, en particulier le chant VII, s’apparente à un tombeau poétique de la Res publica romana. Lucain présente Pharsale comme un désastre total dont la portée est à la fois humaine, historique et politique, mais aussi mythique et cosmique. Le poète présente enfin cette bataille comme un désastre poétique, où l’hexamètre dactylique est reconfiguré stylistiquement, non pour célébrer les exploits du passé, mais comme mémorial d’une catastrophe paroxystique – la mort de Rome.

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Texte intégral

  • 1 Pour les devanciers de Lucain, l’épopée historique était une occasion de célébrer les victoires rom (...)
  • 2 Quint, 1993, p. 136-137, propose même de lire dans l’œuvre de Lucain le prototype de « l’épopée des (...)
  • 3 Sur la composition de la Pharsale comme une épopée en douze chants, s’achevant sur la mort de Caton (...)
  • 4 Voir Esposito, 1978, p. 140-141 et Narducci, 2002, p. 217, « la madre delle battaglie ».

1En choisissant de consacrer son épopée à la guerre civile qui opposa César et Pompée, et à son acmé lors de la bataille de Pharsale en août 48 av. J.-C., Lucain s’inscrit dans le genre typiquement romain de l’épopée historique ; cependant il innove par rapport à ses devanciers en y traitant d’un désastre1. De ce fait, la Pharsale se présente comme un texte original parmi les œuvres de la romanité puisqu’elle relate la défaite militaire des républicains lors de la guerre civile2. Cette œuvre trouve donc logiquement sa place dans un dossier relatif à la mémoire des désastres à Rome et peut même être considérée comme une « épopée du désastre », en particulier au chant VII, auquel cette étude sera circonscrite. Formellement, le chant VII tient une place importante si l’on s’accorde à penser que l’épopée, demeurée inachevée à la mort de Lucain, devait compter douze chants, comme l’Énéide3. Le rapprochement avec l’épopée virgilienne vaut aussi du point de vue thématique puisque dans les deux épopées le chant VII traite particulièrement du thème guerrier : dans l’Énéide, s’y met en place la bataille entre Latins et Troyens (Virg., En. VII, 623. Ardet inexcita Ausonia atque immobilis ante) et dans la Pharsale, y culmine la bataille décisive (Luc., Phars., VII, 385-6. Ergo utrimque pari procurrunt agmina motu/irarum). D’ailleurs, P. Esposito parle à son sujet de « vero cardine del poema »4. De fait, dès les premiers vers du proème, l’épopée est orientée vers l’épisode décisif qu’est la bataille de Pharsale, présentée comme le commune nefas (Phars., I, 6).

2Mieux même, Lucain envisage son épopée comme le mémorial d’un désastre puisque la bataille de Pharsale apparaît comme le terme de l’histoire de Rome. Cette bataille voit s’opposer des ennemis romains, Césariens et Pompéiens, dont les ambitions paraissent tout aussi condamnables moralement mais Lucain exclut sciemment de sa narration le troisième personnage important de l’épopée – et sans doute son héros véritable – Caton. Sur le plan symbolique, la bataille de Pharsale apparaît donc comme le désastre dont Rome ne se relèvera jamais véritablement puisque, selon le poète, Rome ne saurait exister en dehors de la Res publica. Or Lucain présente le chant VII comme le tombeau de la Res publica romana. Dès lors, nous proposons d’enquêter sur la mémoire du désastre de Pharsale chez Lucain, comme l’épisode historique qui consacre la mort de Rome, ou au moins d’une certaine conception de Rome, libre et républicaine.

3En s’inscrivant dans une chaîne littéraire qui élabore le motif de la mort de Rome, Lucain choisit de présenter cette bataille comme un désastre total, aux implications tant morales et politiques, que symboliques ou mythiques. Enfin, ce motif impose à Lucain de recomposer une esthétique adaptée à la célébration d’un véritable tombeau littéraire.

1. Roma aeterna ou empire éphémère ?

  • 5 Guelfucci, 2009, p. 409-411 montre bien les qualités de Scipion dans ce passage, en lien avec la ph (...)
  • 6 Cette comparaison est impliquée par la citation des deux vers annonçant l’Ilioupersis dans l’Iliade(...)

4Dès la période républicaine, la mort de Rome constitue un discours essentiellement analogique. C’est en contemplant des empires déchus, extérieurs à Rome, qu’est suggéré, par comparaison, le caractère mortel de l’Vrbs. En effet, on ne saurait voir les traces d’une quelconque dégénérescence dans la Rome en pleine expansion des iiie ou iie siècles av. J.-C. : le motif de la mort de Rome tient alors de la spéculation abstraite, ou philosophique, qui reste l’apanage de personnages d’exception. Ainsi en est-il de Scipion Émilien chez Polybe, lorsqu’il contemple les ruines de Carthage après sa destruction en 146 av. J.-C5. Appien (Lib., 133, 629-631) et Diodore de Sicile (32.24) rapprochent le sort de Carthage et celui de Rome en des termes voisins et ajoutent un caractère pathétique à cet épisode au moyen de deux motifs, les larmes de Scipion et la comparaison de Carthage avec Troie6. Si les deux historiens mentionnent Polybe comme garant de leur récit, en le mettant en scène aux côtés de Scipion, puisqu’il assista en personne à la chute de Carthage, il n’est pas certain que ce dernier ait mentionné ces deux aspects dans son récit qui nous est parvenu très corrompu. Cependant Polybe rejoint les deux autres historiens grecs en recourant au mode analogique pour comparer le sort de Carthage, au jour de sa destruction, à celui de Rome. Voici comment Scipion s’adresse à Polybe :

ὦ Πολύβιε, ἔφη, καλὸν μέν, ἀλλ’ οὐκ οἶδ’ ὅπως ἐγὼ δέδια καὶ προορῶμαι μή ποτέ τις ἄλλος τοῦτο τὸ παράγγελμα δώσει περὶ τῆς ἡμετέρας πατρίδος.

« C’est un beau jour, Polybe, mais j’éprouve, je ne sais pourquoi, quelque inquiétude et j’appréhende le moment à venir où un autre pourrait nous adresser pareil ordre au sujet de notre propre patrie. » (Polybe, Histoires, 38.21. Trad. modifiée de D. Roussel)

  • 7 Labate, 1991, p. 169.

5Que Scipion Émilien ait pleuré ou non devant Carthage, l’image du vainqueur en larmes devant une cité vaincue devient topique et M. Labate y voit l’origine d’un motif promis à une grande fortune7, dont témoignent, entre autres, la douleur de Marcellus lors de la prise de Syracuse (Liv., 25, 24, 11), le discours de Paul Émile le Macédonien sur les caprices du destin après la défaite de Persée (Plut., Vie de Paul Émile, 27, 2-5), l’émotion de Cicéron devant les ruines de Corinthe (Cic., Tusc., III, 22, 53. Me mouerant Corinthi subito aspectae parietinae) ou la célèbre méditation de Sulpicius Rufus sur la finitude humaine que lui inspire la ruine des cités grecques (Cic., Fam., IV, 5, 4). Mais seul Scipion, chez les trois historiens grecs, recourt à une lecture analogique où il soit explicitement question de la mort de Rome : dans aucun autre des passages cités, il ne saurait en être question.

  • 8 Alonso-Nuñez, 1982, présente quatre lectures organicistes de l’histoire de Rome : si toutes s’achèv (...)
  • 9 Voir Sall., Cat., 7, 3 et 10, 1 pour un emploi du verbe crescere appliqué à la cité de Rome ou à la (...)
  • 10 Exception faite des Lettres dont l’authenticité et l’attribution à Salluste demeurent contestables  (...)
  • 11 Sur l’importance de ce motif chez Tite-Live, voir Ruch, 1972, p. 834-838, en particulier dans les c (...)

6À l’époque augustéenne, c’est moins l’analogie que l’image organique qui domine pour évoquer la mort de Rome, comparée à un corps humain. La métaphore organique, empruntée à l’époque républicaine8, et en particulier à Salluste9 et à Cicéron, affirme la vigueur de Rome, parvenue à l’âge adulte, c’est-à-dire à son acmé (Cic., De Rep., II, 3 nostram rem publicam uobis et nascentem et crescentem et adultam et iam firmam atque robustam ostendero). Quant à Salluste, chez qui l’image de la croissance organique est courante, il recourt davantage à l’image d’une Res publica malade qu’à la perspective de sa mort10. Mais Tite-Live va plus loin en envisageant la mort de Rome, et ce dès la préface de son Ab Vrbe condita11.

Res est praeterea et immensi operis, ut quae supra septingensimum annum repetatur et quae ab exiguis profecta initiis eo creuerit ut iam magnitudine laboret sua, et legentium plerisque haud dubito quin primae origines proximaque originibus minus praebitura uoluptatis sint, festinantibus ad haec noua quibus iam pridem praeualentis populi uires se ipsae conficiunt.

« Mon sujet demande en outre un immense travail, puisqu’il remonte à plus de sept siècles et qu’après un début fort modeste l’État romain s’est accru au point de plier aujourd’hui sous sa propre grandeur. De plus, la grande majorité des lecteurs goûteront peu, j’en suis sûr, le récit de nos toutes premières origines et des événements qui viennent immédiatement après, et auront hâte d’arriver à ces derniers temps où, après une longue supériorité, la puissance romaine se détruit elle-même. » (Tite-Live, Praef., 4-5. Trad. G. Baillet)

  • 12 Sénèque, cité par Lactance (Inst. Diu., 7, 15, 14-16) décrit cette période comme une altera infanti (...)
  • 13 Dutoit, 1936. On pense aussi à Hor., Ep., 16, 2, ipsa Roma uiribus ruit.

7Si l’époque augustéenne se présente comme une nouvelle naissance pour Rome12, Tite-Live fait entendre sur un mode mineur la possibilité de sa mort. La Ville apparaît alors comme un empire éphémère, grâce à la métaphore organique qui suppose un véritable cycle présidant aux réalités humaines. Rome connaît un essor considérable (creuerit ; praeualentis populi uires) qui implique son épuisement, du fait même de son immensité (ut iam magnitudine laboret sua) au point de se détruire elle-même (uires se ipsae conficiunt). Ce motif de la force excessive qui se détruit elle-même a bien été étudié par E. Dutoit comme une topique de la morale romaine13. De fait, l’originalité de Tite-Live consiste ici en une historicisation de la lecture organique, en associant la déchéance de la République aux guerres civiles, encore récentes au moment de la rédaction de l’Ab Vrbe condita et auxquelles peut faire allusion le syntagme haec noua. En recourant au même verbe crescere (Met., XV, 434), Ovide décrit le sort de Rome dans le discours de Pythagore au chant xv des Métamorphoses.

Nunc humilis ueteres tantummodo Troia ruinas
Et pro diuitiis tumulos ostendit auorum.
Clara fuit Sparte, magnae uiguere Mycenae,
Nec non et Cecropis, nec non Amphionis arces.
Vile solum Sparte est, altae cecidere Mycenae,
Œdipodioniae quid sunt,
Hnisi nomina, Thebae ?
Quid Pandioniae restant,
Hnisi nomen, Athenae ?
Nunc quoque Dardaniam fama est consurgere Romam,
Appenninigenae quae proxima Thybridis undis
Mole sub ingenti rerum fundamina ponit :
Haec igitur formam crescendo mutat et olim
Immensi caput orbis erit ! […]

« Troie enfin, si humble aujourd’hui, ne peut plus montrer que de vieilles ruines et, pour tous trésors, les tombeaux de ses ancêtres. Sparte fut jadis une cité glorieuse ; Mycènes fut grande et puissante, aussi bien que la citadelle de Cécrops et celle d’Amphion ; Sparte n’est plus qu’un terrain misérable ; l’altière Mycènes est tombée ; Thèbes, patrie d’Œdipe, est-elle autre chose qu’un nom et d’Athènes, la ville de Pandion, que reste-t-il de plus ? Mais aussi on raconte maintenant que grâce au peuple de Dardanus monte la ville de Rome, qui, sur les bords du Tibre issu de l’Apennin, jette les fondements d’un empire colossal. Elle se transforme en grandissant et un jour viendra où elle sera la capitale de l’univers immense. » (Ov., Mét., XV, 424-435. Trad. G. Lafaye)

  • 14 Little, 1970, p. 355, présente ce passage comme « a manifestation of a universal law of change ».

8Dans le monde gouverné par l’éternel changement que dépeint Ovide dans les Métamorphoses14, Pythagore associe le sort de Rome à celui des cités grecques, autrefois glorieuses mais aujourd’hui réduites à l’état de ruines. Aussi ne reste-t-il d’elles qu’un nom, comme l’affirme le doublet nisi nomina/nisi nomen sur deux vers successifs, à une même place métrique. Or Ovide invite implicitement son lecteur à associer le sort de Rome à celui des cités grecques par l’adverbe quoque (VI, 431), qui suggère un rapprochement entre ces villes. La gloire promise à Rome (immensi caput orbis) en plein essor (crescendo) est comparable à celle des cités grecques (pro diuitiis, clara, uiguere) ; cependant, si le lecteur prolonge l’analogie suggérée, mais non formulée par le poète, il en déduit que Rome sera détruite comme les cités grecques.

9À la période néronienne, Lucain reprend le motif de la mort de Rome et passe du discours implicite au discours explicite : ce sera le sujet de son épopée. C’est même pour cela que cette bataille se distingue des désastres antérieurs (aliae clades).

Non istas habuit pugnae Pharsalia partes
Quas aliae clades :
illic per fata uirorum,
Per populos
Thic RomaF peritH ; quod militis illic
Mors hic gentis erat. […]

« La bataille de Pharsale n’a pas joué le même rôle que les autres désastres : là Rome mourait par le trépas des soldats, ici elle meurt par le trépas des peuples ; là mourait une armée, ici une nation. » (Phars., VII, 632-634)

  • 15 Leigh, 1997, p. 78 interprète les nombreux déictiques présents dans ce passage et dans le chant VII(...)
  • 16 Sur l’importance sans précédant prise par les masses dans l’épopée de Lucain, voir Schmitt, 1995, p (...)
  • 17 Martin, 2010, p. 243.
  • 18 Rome apparaît comme une figure allégorique chez Lucain, en particulier lorsqu’elle s’adresse à Césa (...)
  • 19 Voir également le discours de Pompée où apparaît la même idée : « Testor, Roma, tamen Magnum, quo c (...)
  • 20 Dangel, 1999, p. 83.

10Le jeu d’opposition entre illic et hic met en valeur le caractère exceptionnel de la bataille de Pharsale15 : le parallélisme syntaxique organisé autour de ces adverbes – per fata uirorum et militismors d’une part, per populos et mors… gentis de l’autre – souligne l’afflux de nombreux peuples dans cette unique bataille16. Cette emphase, caractéristique du grandissement épique, réunit l’ensemble des nations à Pharsale : comme le dit P. Martin, il s’agit de la « Première Guerre mondiale »17, qui consacre le trépas de la gens Romana. Ce parallélisme traduit la massification des morts et encadre formellement l’évocation de la fin de Roma18 : le syntagme hic Roma perit permet en effet au narrateur, grâce au déictique, d’assimiler le désastre de Pharsale à la mort de Rome19. Enfin, du point de vue stylistique, il est significatif que se réalise ici une césure féminine (F), comme souvent porteuse, selon J. Dangel, d’un effet spécial à la lecture20. En imposant un silence entre les deux brèves du dactyle troisième qui doivent être unies rythmiquement, la césure féminine se réalise précisément entre les termes Roma et perit. Ainsi le narrateur souligne la gravité de cette évocation de la mort de Rome au moyen d’une tension métrique entre les lectures ad metrum et ad sensum.

11Calamité sans précédent, Pharsale apparaît chez Lucain comme un paroxysme dans la logique mortifère des guerres civiles, un désastre total, qui embrasse toutes les catégories, humaine, politique, historique, mais aussi mythique, au point que cette bataille peut se lire comme un tombeau poétique pour Rome.

2. Pharsale, un désastre total

12Désastre total, la bataille de Pharsale est d’abord présentée comme un événement historique qui introduit une profonde rupture dans le cours de l’histoire romaine. Dans sa harangue qui précède le combat, César suggère l’imminence et la gravité du conflit, traduites, comme précédemment dans le discours du narrateur (Phars., VII, 633-634), par un déictique pour dramatiser l’avènement d’un jour exceptionnel.

2.1. Un désastre historique

Haec est illa dies, mihi quam Rubiconis ad undas
promissam memini, cuius spe mouimus arma

« Voici venu le jour qui, je m’en souviens, me fut promis au bord du Rubicon et en vue duquel nous avons pris les armes. » (Phars., VII, 253-255)

  • 21 Narducci, 2002, p. 205-206 qui met en relation le passage avec le discours de César : « credidimus (...)
  • 22 Sur la négativité de César chez Lucain, voir en particulier Ahl, 1976, p. 107-112 (« From the very (...)

13César met lui-même en relation le « jour décisif » de Pharsale (haec est illa dies), comme dit E. Narducci, avec sa traversée du Rubicon, point de départ de la narration épique (Phars., I, 183-222)21. Ce faisant, César témoigne de la cohérence qui préside à la construction de l’épopée et revendique ainsi, au discours direct, son éthos négatif, en assumant sa responsabilité dans les guerres civiles22. Lieu de mémoire (memini), le jour de Pharsale incarne donc l’espérance (promissam ; spe) de l’imperator et la raison même de son action militaire (mouimus arma). Toute la geste de César paraît alors réductible au jour de Pharsale, qui en constitue le but ultime et l’espoir secret.

14Cependant, Lucain présente la bataille de Pharsale vers laquelle tendent tous les efforts de César comme le sommet d’une série de méfaits dont la gravité est sans comparaison dans l’histoire de Rome. Ainsi culmine la présentation de Pharsale comme un désastre historique.

[…] Pharsalia tanti

SSDS

causa maliT. CedantP, feralia nomina, Cannae

SSSD

et damnata diu Romanis Allia fastis.

SDSS

Tempora signauit Pleuiorum Roma malorum,

Hunc uoluit nescire diem. Pro tristia fata !

« Pharsale est la cause d’un si grand malheur. Que reculent devant lui le nom funeste de Cannes et l’Allia condamnée depuis longtemps dans les fastes romains. Rome a consigné la date de ces malheurs trop doux mais c’est ce jour qu’elle voulut ignorer. Tristes destinées ! » (Phars., VII, 407-411)

  • 23 Eigler, 2010, p. 230.
  • 24 Voir Engerbeaud, 2017, p. 271-274 sur le caractère funeste du dies Alliensis (18 juillet) où les Ro (...)
  • 25 Voir Masters, 1994, p. 151-158 sur les distorsions historiques volontaires de la part de Lucain au (...)

15De fait, la stratégie du poète pour souligner la gravité de Pharsale (tanti causa mali) consiste à comparer la portée de cette bataille aux pires défaites que Rome a connues, sur un ton particulièrement solennel et grave, comme le soulignent les vers fortement spondaïques du début du passage (VII, 407-409). Il s’agit de rapprocher Pharsale de deux terribles défaites essuyées par Rome, l’une contre Carthage à Cannes (216 av. J.-C.) et l’autre contre les Gaulois à l’Allia (390 av. J.-C.)23. La stratégie de Lucain est double dans ces vers hautement antiphrastiques : il réaffirme le traumatisme qu’ont représenté ces batailles pour les Romains – avec le sens étymologique à donner à feralia nomina et la référence au dies Alliensis (damnata… Romanis fastis, tempora signauit)24 – et en même temps il en réduit la portée par rapport aux ravages de Pharsale, comme le soulignent l’exhortation cedant ou l’expression leuiorum malorum. Dans les vers 408 et 410, c’est la césure penthémimère qui traduit cette antithèse en séparant des groupes qui tantôt amplifient la gravité de ces batailles (feralia ; signauit), tantôt les minimisent par rapport à Pharsale (cedant ; leuiorum). Finalement, Pharsale apparaît comme la pire des batailles de l’histoire romaine, précisément parce qu’elle se déroule entre Romains. Aussi ne s’agit-il pas pour Lucain de délivrer un récit historique de Pharsale mais, en quelque sorte, un récit impressionniste, pour en faire ressortir la profonde horreur25.

  • 26 Usener, 1967, Comm. Bern., ad VII, 470 : De quo Titus Liuius dicit : « tunc fuisse euocatum, proxim (...)
  • 27 Sur l’éloge de Crastinus dans les Commentarii de César, voir Rambaud, 1966, p. 231 ; p. 243-245 sur (...)
  • 28 Voir Caes., BC., III, 91, 2. Hic signo dato : « Sequimini me, inquit, manipulares mei qui fuistis, (...)

16Lucain remonte à l’origine de la guerre civile et se tourne vers le premier soldat à s’engager dans la guerre civile, Crastinus. Nous savons, par le scholiaste des Commenta bernensia que Tite-Live, dont nous avons perdu les livres concernant la guerre civile, mentionnait aussi Crastinus26, un rengagé (euocatus), ancien primipile. César souligne en outre, dans ses Commentarii, le caractère exceptionnel de Crastinus pour ses qualités de soldat comme pour son dévouement à son chef (Caes., BC, III, 91, 1. uir singulari uirtute ; III, 99, 1. fortissime pugnans ; 3. excellentissimam uirtutem)27 et convertit en courage mobilisateur son entrain à s’élancer dans la guerre civile. Ce faisant, César ne le présente pas comme un criminel, mais comme un soldat qui s’engage par fidélité à son imperator28.

  • 29 Georgacopoulou, 2005, p. 12, n. 9, définit l’originalité d’Ovide et de Lucain dans leur maniement d (...)
  • 30 Voir Georg., I, 489-492 et Hor., Odes, II, 1, 29-32 sur l’imprégnation dans le sol du sang romain, (...)

17En revanche, le narrateur de la Pharsale s’adresse avec une violence redoutable à Crastinus au moyen d’une imprécation et d’une apostrophe in absentia29 pour dénoncer la gravité morale de la guerre qu’il a initiée (lancea…/ prima) contre ses compatriotes (Romano sanguine), en recomposant une image topique des guerres civiles, empruntée à Virgile et à Horace30.

Di tibi non mortem quae cunctis poena paratur
Sed sensum post fata tuae dent, Crastine, morti,
Cuius torta manu commisit lancea bellum
Primaque Thessaliam Romano sanguine tinxit.

« Que les dieux te donnent non la mort, qu’ils préparent comme châtiment pour tous, mais le sentiment de la mort après elle, Crastinus, toi dont la main brandit une lance pour engager la guerre, la première à teindre la Thessalie d’un sang romain. » (Phars., VII, 470-473)

18Ce faisant, Crastinus est présenté par Lucain comme le bras armé de César et donc comme le garant de l’immoralité de la guerre civile. Cela engage toute une série de passages sur le caractère immoral de la guerre civile.

2.2. Un désastre moral

  • 31 Sur la mise à mal des liens familiaux par la guerre civile, voir Jal, 1963, p. 393-417 et Armisen-M (...)
  • 32 Voir à ce propos Sannicandro, 2010, p. 26.

19L’expression la plus aboutie du désastre moral que représente la guerre civile s’affirme dans la subversion des relations familiales en sauvagerie presque bestiale. La famille devient ainsi le cadre le plus frappant des renversements dus au bellum ciuile31 : d’ailleurs les enjeux politiques de la lutte entre César et Pompée peuvent se réduire à des enjeux familiaux, noués autour de Julie. Dès le premier chant de l’épopée (Phars., I, 111-124), Lucain suggère que, par sa mort, elle rend inévitable la lutte entre les deux imperatores, en dépit de leur relation de gener et socer32.

Sed dum tela micant, non uos pietatis imago
Vlla nec aduersa conspecti fronte parentes
Commoueant ; uultus gladio turbate uerendos.

« Mais tant que les javelots brillent, ne vous laissez émouvoir par aucun scrupule de piété ni par la vue d’un parent dans le front opposé ; défigurez par le fer ceux que vous devez révérer. » (Phars., VII, 320-322)

  • 33 Voir l’adresse de César à ses hommes (Phars., VII, 262) qui annonce la suite de la bataille : « nun (...)
  • 34 Le phénomène est d’autant plus significatif qu’il concerne une attaque portée au visage (uultus… ue (...)

20César revendique l’immoralité de la guerre civile dans l’expression uultus gladio turbate uerendos. Cet ordre donné à ses soldats consacre la fusion de deux logiques antagonistes et traduit bien, par sa structure encadrante (uultus …uerendos), le surgissement de la violence armée au sein de la cellule familiale33. La morale traditionnelle qui s’exprime à travers l’obligation contenue dans l’adjectif verbal uerendos est battue en brèche par l’injonction de César, pour la remplacer par une nouvelle catégorie morale à travers l’impératif turbate : ainsi, il revendique le recours à la violence guerrière dans les relations familiales34. Les deux termes (turbate uerendos) se trouvent d’ailleurs rapprochés à la fin de l’hexamètre, pour suggérer le remplacement de la pietas familiale traditionnelle par une nouvelle morale fondée sur les déviances scandaleuses du bellum ciuile, qui nie tout lien social et familial.

21La problématique morale, inhérente à la guerre civile, réapparaît dans les paroles de César, à travers l’association, devenue problématique, des deux paradigmes de la victoire et de la justice.

Haec, fato quae teste probet quis iustius arma
Sumpserit ; haec acies uictum factura nocentem.

« (Un jour) capable de prouver qui a pris les armes le plus justement, avec le destin comme témoin ; cette bataille rendra le vaincu coupable. » (Phars., VII, 259-260)

  • 35 Gagé, 1933, p. 1-8. Voir en outre Fears, 1981 et Assenmaker, 2014, sur l’association du thème de la (...)
  • 36 Voir les remarques d’Estèves, 2010a sur le scandale moral que représente la guerre civile pour Cicé (...)
  • 37 Franchet d’Espèrey, 2009, p. 354-358.
  • 38 Voir Narducci, 1979, p. 69 sur l’antiprovvidenzialismo de Lucain et Due, 1970, p. 212-214.

22César reprend ici, pour les renverser, les vestiges d’une « théologie de la victoire », définie notamment par J. Gagé, selon laquelle la victoire peut être interprétée comme le signe d’un soutien des dieux et donc du bien moral35. Si ce principe triomphe à l’époque républicaine, il se périme au temps des guerres civiles : en effet, chercher une justice dans la guerre civile n’est plus possible puisque c’est un authentique scandale moral qui met à mal toutes les valeurs de la culture romaine, à commencer par le ius et le fas36. Selon S. Franchet d’Espèrey, une « théologie de la défaite » naît dans la guerre civile, à rebours de la tradition religieuse romaine : c’est le vaincu qui se trouve du côté de la justice et du bien moral37. De fait, dans la guerre civile, c’est la défaite qui sanctionne la volonté des dieux. Ce renversement, capital dans la mentalité romaine, se trouve confirmé dans les propos du narrateur qui s’interroge sur la possibilité d’une théodicée en temps de guerre civile (Phars., VII, 445-446)38.

  • 39 Dangel, 2009, p. 23.

23Mais un tel principe moral ne peut être pris en considération par César : dans sa négativité absolue, il reste persuadé que la bataille rendra le vaincu coupable (haec acies uictum factura nocentem). À travers la harangue qu’il adresse à ses hommes avant le choc de la bataille, on découvre donc l’incompatibilité du raisonnement moral traditionnel avec la monstruosité éthique des guerres civiles : il n’est plus possible de se fier aux principes anciens qui ont fondé Rome, tant les guerres civiles ont tout subverti. Comme le dit J. Dangel : « Dès lors qu’a disparu l’homonoia des grandes valeurs civiques, morales, philosophiques et religieuses, disparaissent le langage de la concorde et les valeurs autant partagées que pratiquées »39.

2.3. Un désastre politique

24Outre les dimensions historique et morale de ce scandale, le principal enjeu de Pharsale est sans doute politique : si Rome meurt à Pharsale c’est surtout parce que meurt avec elle la Res publica.

Dira subit rabies ; Psua quisque ac publica fata
Praecipitare cupit. […]

« Une rage sinistre les saisit : chacun désire hâter son destin et celui de l’État. » (Phars., VII, 51-52)

  • 40 Voir Marti, 1945, p. 367-372 ; Lounsbury, 1976, p. 229 ; Bartsch, 1997, p. 98 et Ripoll, 2016b, p.  (...)
  • 41 C. Moatti, 2018, p. 166-179 rappelle que César et Pompée prétendent tous deux agir pour la Res publ (...)
  • 42 Sur des passages en dehors du chant VII où Lucain qualifie César de tyran, voir Phars., III, 82-83  (...)
  • 43 Rudich, 1997, p. 147, souligne bien le caractère négatif de tout pouvoir personnel chez Lucain. Cro (...)
  • 44 L’idée est empruntée à Lounsbury, 1976, p. 220 ; p. 233-239 où l’auteur voit dans le chant VII de l (...)

25Pour Lucain, Rome est en effet inconcevable sans la libertas que garantit la République, comme le prouve l’intrication entre les enjeux personnel (sua fata) et collectif (publica fata). De fait, on peut établir, après F. Ripoll, une opposition entre César et Pompée et les régimes politiques qu’ils représentent : ainsi au chant VII, « la chute de Pompée coïncide avec celle de la République », et c’est sans doute par association avec ce régime politique que Pompée subit une ascension jusqu’à une forme d’héroïsation, fût-elle finalement tragique40. Cette assimilation des Pompéiens à la cause républicaine procède d’une lecture rétrospective de Lucain sur les événements historiques, même s’il rejoint, sur ce point, les constats formulés par d’autres auteurs, pour certains contemporains des faits41. En revanche, c’est sans concession que Lucain caractérise l’attitude politique de César après Pharsale. Qualifié de dominus (Phars., VII, 373), rapproché d’un tyrannus (Phars., VII, 443)42, il est aussi configuré par Lucain au modèle du rex, quitte à réactiver l’odium regni si fortement ancré chez les Romains43. C’est au point que Lucain déplace les problématiques politiques sur un plan moral44.

[…] TMetus hos PregniH, spes excitat illos.

« Les uns sont stimulés par la crainte d’un roi, les autres par l’espoir d’en avoir un. » (Phars., VII, 386)

  • 45 Voir Mineo, 2010, p. 257 : « la lutte devient alors celle de la royauté contre la liberté ».

26De fait, le vers VII, 386 présente un parallélisme saisissant pour opposer les deux camps en présence à Pharsale, dont la lutte paraît se structurer selon leur rapport au regnum, terme placé au centre du vers, entre les césures penthémimère et hephthémimère. Ce faisant, ce vers traduit un consensus entre les Romains qui voient en César un rex ayant engagé Rome dans une course à la personnalisation du pouvoir : la lutte se situe alors entre ses partisans qui l’espèrent (regni spes) et les Pompéiens qui la craignent (metus… regni)45. Puis, le narrateur en vient paradoxalement à souhaiter le regnum de César au moment décisif de Pharsale.

[…] Nil proficis istic
Caesaris intentus iugulo : nondum adtigit arcem
Iuris et humanum columen quo cuncta premuntur
Egressus meruit facis tam nobile letum.
Viuat et, ut Bruti Pprocumbat uictima, regnet.

« Tu (sc. Brutus) n’as nul avantage ici.
À vouloir égorger César : non encore monté au faîte,
Il n’a point, dépassant le comble, d’où l’on écrase tout,
De la puissance humaine, mérité des destins un trépas si fameux.
Qu’il vive, et pour tomber victime de Brutus, qu’il règne ! » (Phars., VII, 592-596. Trad. J. Soubiran)

  • 46 Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre thèse, Caltot, 2016b, p. 254-309.

27Saisissante est alors l’antithèse du dernier vers : la structure encadrante de l’hexamètre permet d’opposer les verbes uiuat et… regnet, situés aux deux seuils du vers, avec le verbe procumbat, placé en son centre, sous la césure penthémimère, qui dément les subjonctifs de souhait en assignant une finalité de mort au parcours de César. Le narrateur en vient à espérer que César revendique le regnum pour que son châtiment par Brutus soit rendu inévitable. C’est d’ailleurs au nom de cette lecture proleptique de l’histoire, dont Lucain est coutumier46, qu’il en vient à formuler un regret paradoxal et pour le moins déroutant :

[…] Vellem, populis incognita nostris :
uulturis ut primum laeuo fundata uolatu
Romulus infami compleuit moenia luco,
Vsque ad Thessalicas seruisses, Roma, ruinas,
De Brutis, Fortuna, queror. […]

« Je voudrais qu’elle (sc. la liberté) fût inconnue à notre peuple : dès que Romulus, sous l’auspice favorable des vautours, eut fondé nos murailles et qu’il les eut remplies à partir d’un lieu mal famé jusqu’à ta ruine en Thessalie, tu aurais été esclave, Rome. Ce sont des Brutus, Fortune, que je me plains. » (Phars., VII, 436-440)

  • 47 Cogitore, 2010, p. 174-175, définit « une lignée des défenseurs de la res publica » chez Lucain qui (...)

28Le narrateur plaint alors Rome d’avoir joui si longtemps de la libertas grâce à la République romaine au jour de Pharsale, où s’impose un pouvoir personnel sur Rome. Aussi en vient-il à regretter, à l’irréel, que Rome n’ait pas toujours été asservie à un maître unique (seruisses), contredisant ainsi le discours politique favorable à la Respublica dans le reste de l’épopée. Le renversement devient total lorsque le narrateur s’en prend aux Brutus, associant ainsi Lucius Iunius Brutus qui chassa Tarquin le Superbe et devint le premier consul de Rome et Marcus Iunius Brutus qui tuera César en 44. Les héros de la liberté républicaine sont alors paradoxalement condamnés par le narrateur47, pour l’idéal qu’ils incarnent au moment où
la tyrannie césarienne devient irrémédiable. Cette bataille incarne donc la ruine de tout
idéal politique.

2.4. Un désastre mythique

  • 48 Voir Ripoll, 2009 sur l’influence des mythes tragiques dans la Pharsale.
  • 49 Voir à ce sujet Zehnacker, 2002, Marti, 1964 et, en dernier lieu, Ripoll, 2010, p. 158-161 pour une (...)
  • 50 Nous nous permettons de renvoyer à Caltot, 2016a, sur le fonctionnement de ces deux « réseaux mythi (...)
  • 51 Tucker, 1983, p. 144-146 souligne l’importance d’Apollon dans l’épopée de Lucain, y compris sous la (...)

29Si Lucain présente la bataille de Pharsale comme un désastre historique, moral et politique, il révèle également sa négativité par un traitement presque mythique de l’épisode, en puisant dans le répertoire des motifs tragiques issus des pièces gréco-latines48, notamment exploités par son oncle Sénèque. D’abord, la structure des chants vii et viii de la Pharsale a pu être rapprochée d’une structure tragique faisant alterner des épisodes et des discours directs, du narrateur ou de personnages, s’apparentant à des chants de chœur de tragédie49. Ensuite, Lucain recourt au chant VII à deux allusions mythiques, issues de la tragédie, qu’il construit en réseaux dans l’ensemble de l’épopée50. Lucain associe la bataille de Pharsale à l’infanticide de Thyeste et au refus du soleil de se lever sur Argos, épouvanté par une telle horreur51. L’ouverture du chant VII (Phars., VII, 1-6) avec le tableau du soleil refusant de se lever sur la plaine de Pharsale contribue ainsi à faire de ce lieu une nouvelle Argos. D’ailleurs, le narrateur confirme explicitement ce rapprochement entre le jour historique de Pharsale et le jour mythique d’Argos plus tard dans le chant VII (Phars., VII, 451-454). Ensuite, Lucain décrit les combattants au soir de Pharsale, assaillis par « un repos délirant et des songes furieux » (uaesana quies somnique furentes, Phars., VII, 764) avec une allusion à l’action des Furies. Ce faisant, le narrateur compare les combattants de Pharsale aux coupables tragiques, et notamment à Agavé ou Oreste, confronté aux Euménides (Phars., VII, 777-780).

30La guerre civile apparaît donc aussi grave que les grands crimes tragiques puisque dans les deux cas la rivalité concerne les relations familiales : Lucain traduit le scandale de la guerre civile en associant à un épisode historique des allusions aux mythes, tirés de la matière tragique.

3. Pharsale ou le désastre poétique

31Si Lucain décrit le scandale de la guerre civile qui apparaît comme un désastre total, à la fois historique, moral, politique et même mythique, il le présente aussi comme un désastre poétique dans sa mise en œuvre formelle. Aussi cette étude se terminera-t-elle par l’analyse d’un module formel que j’ai défini ailleurs comme l’une des caractéristiques du style de Lucain, à travers le principe d’une poétique de la rupture. L’enjeu est ici de voir comment cette dernière constitue une forme particulièrement adéquate pour dire le désastre propre à la guerre civile, qui brise toute forme de continuité et de cohérence.

  • 52 Voir dans notre thèse Caltot, 2016b, p. 389-398 et p. 455-462 pour un relevé des passages relevant (...)

32Cette poétique, récurrente dans l’ensemble du chant VII, sera étudiée ici à travers deux exemples révélateurs, qui voient converger dans le même passage la rupture du macrocosme universel et la rupture du microcosme organique. Ces passages trouvent leur expression privilégiée dans des vers dont la structure métrique est elle-même bouleversée par des mises en œuvre particulièrement violentes, rejet brutal au sein d’un syntagme cohérent, désarticulation de la clausule de l’hexamètre, multiplication des pauses de sens à des points du vers inadaptés pour une pause métrique, créant ainsi une tension renouvelée entre lectures ad metrum et ad sensum52. Ces passages concentrent donc l’expression d’un désastre cosmique, d’un désastre organique et finalement d’un désastre poétique.

33L’une des expressions les plus représentatives de cette poétique, par sa densité même, consiste à présenter la bataille de Pharsale comme un moment où « le monde a épanché son sang » (Phars., VII, 233-234, sanguine mundi/fuso). La rupture du macrocosme (mundus) qui est assimilée à une rupture organique, par un épanchement de sang (sanguine… /fuso) s’exprime dans un hexamètre où a lieu un brutal rejet qui désarticule la cohérence du syntagme à l’ablatif absolu.

34Juste avant que les Césariens ne pillent le camp pompéien, voici comment Lucain décrit l’attitude de César dans un passage relevant de la poétique de la rupture.

[…] Tu Caesar in alto
caedis adhuc cumulo Ppatriae per uiscera uadis.
………………………………………………….
Caesar ut
Hesperio Puidit satis arua natare
SanguineT, parcendum ferro manibusque suorum
Iam ratus […]

« Toi César, tu fais route sur un haut monceau de corps, à travers les entrailles de la patrie. […] Lorsque César vit que les champs baignaient assez dans le sang hespérien, il estima qu’il convenait d’épargner l’épée et les mains de ses hommes. » (Phars., VII, 721-729)

  • 53 Narducci, 2002, p. 224.
  • 54 Dangel, 1985, p. 75-78.

35Le passage décrit le champ de bataille immédiatement à la fin de la guerre selon le principe d’une confusion entre les éléments naturels, appartenant au macrocosme, et les matières organiques relevant du microcosme. Les corps, brisés par la guerre, se répandent à travers les espaces naturels. Ainsi les syntagmes in alto/caedis cumulo, patriae per uiscera uadis et arua natare/sanguine sont-ils construits sur l’association d’un élément naturel (cumulo, arua) et d’un élément organique (caedis, uiscera, sanguine), les deux ayant tendance à se confondre dans une forme d’éclatement des limites. Le caractère hyperbolique des expressions, porté notamment par des intensifs (in alto; satis) renforce le caractère négatif de César qui apparaît ici sous une apparence hannibalienne53. En outre, le passage présente une rupture qui s’affirme à un troisième niveau, celui de la versification hexamétrique. À deux reprises, les vers réalisent des rejets compacts, d’après la typologie de J. Dangel, c’est-à-dire des rejets au sein d’un unique syntagme, entraînant une tension d’autant plus grande que c’est à chaque fois le substantif qui fait l’objet du rejet sur le vers suivant, créant un effet de mise en attente54 : en outre, cela a la double conséquence stylistique de désunir la cohérence de la clausule de l’hexamètre (Caesar in alto ne fait pas sens sans le terme rejeté cumulo) ou de créer de violentes disjonctions sur une vaste ampleur, d’un vers à l’autre, par exemple, au moyen de l’antéposition de l’adjectif Hesperio par rapport au substantif sanguine.

36La poétique de la rupture traduit donc particulièrement bien le désastre de la guerre civile, en faisant converger trois formes d’éclatement : déjà sensible à la fin de la bataille, elle est encore employée par le narrateur pour décrire Pharsale au soir de la bataille.

[…] Omnisque cruenta
Alite sanguineis stillauit roribus
arbor.
Saepe super uultus uictoris et impia signa
Aut cruor aut alto defluxit ab aethere tabes
Membraque deiecit iam lassis unguibus ales.

« De tout arbre ensanglanté par les oiseaux goutta une rosée sanglante. Souvent, au-dessus du visage du vainqueur et de ses enseignes sacrilèges, du sang ou de la sanie coula du haut du firmament et les oiseaux, aux serres déjà lasses, laissèrent tomber des membres. » (Phars., VII, 836-840)

  • 55 Sur la catégorie littéraire du fantastique appliquée à Lucain, voir Estèves, 2016, p. 148-149.

37Aux frontières de l’horreur fantastique55, Lucain rend compte d’une inversion des réalités sur le champ de bataille de Pharsale. Cela passe en particulier par une confusion entre les éléments du macrocosme et ceux du microcosme organique. Les syntagmes sanguineis roribus ou cruenta arbor relèvent ainsi de la poétique de la rupture. En outre, ce dernier syntagme omnis cruenta/… arbor fait l’objet d’une mise en œuvre remarquable par la brutalité de la disjonction entre l’épithète et le substantif, en clôture de deux hexamètres successifs. Le vers VII, 639 fait également culminer cette logique par l’association des liquides organiques (aut cruor aut… tabes) et de l’immensité du monde (alto… ab aethere), la clausule du vers (aethere tabes) associant précisément l’infiniment grand et l’infiniment petit pour dire le désastre de la guerre civile. Le scandale de la guerre civile est encore sensible sur le champ de bataille où il pleut de la sanie et parfois même des membres tombés des serres de quelques charognards. Ainsi, c’est bien tout le macrocosme qui est souillé par les horreurs de Pharsale.

38Dans ces deux passages du chant VII où apparaît la poétique de la rupture, chère à Lucain pour décrire les effets terriblement néfastes de la guerre civile, se révèle en arrière-plan le thème de la mort de Rome. Le caractère anonyme des morts tombés à Pharsale autant que le tableau d’une nature couverte de sang jusque dans les espaces les plus inaccessibles (alto ab aethere) donnent à voir la mort d’un monde. Mieux même, l’expression patriae uiscera (Phars., VII, 722) peut s’interpréter différemment, selon que patria constitue une métonymie pour désigner les habitants de la patrie romaine, ou qu’elle constitue une forme d’allégorie. En ce cas, l’emploi figuré de uiscera consiste à exprimer effectivement la mort de Rome sous l’action destructrice de César, qui assassine la Ville lors de la bataille de Pharsale.

39En relatant le bataille de Pharsale, Lucain affronte un désastre total, qui a des implications à la fois politique, historique, morale ou symbolique. À travers cet épisode qu’il associe à la mort de Rome, il s’interroge sur les possibilités esthétiques d’une beauté du mal, ou plus exactement d’une beauté de la laideur. Construire, fût-ce par les mots, un tombeau pour Rome, et surtout pour la Res publica – car c’est bien ainsi qu’on peut définir le chant VII de la Pharsale – nécessitait de la part du poète de relever un défi narratif pour dire un désastre polymorphe et paroxystique. Cela impliquait finalement de redéfinir une poétique adaptée à la célébration d’un monde en déréliction, et Lucain y parvient ultimement à travers une poétique de la rupture qui fait converger dans les mêmes épisodes l’éclatement du macrocosme, celui du microcosme organique et enfin celui de l’hexamètre dactylique.

  • 56 Sur ce principe d’opposition à Virgile chez Lucain, voir Narducci, 1979 et 1985 sur le concept de t (...)

40Dès lors, Lucain subvertit l’héritage virgilien consistant à célébrer l’avènement des cités qui entoureront Rome (Virg., Én., VI, 773-775) pour affirmer que tout est promis à une ruine définitive après Pharsale (Luc., Phars., VII, 389-394), au point que « tout nom latin ne soit plus que légende » (omne Latinum/fabula nomen erit)56. Pharsale marque ainsi la mort définitive de Rome dont il ne reste plus, après Pharsale, de pierres ni de noms. Il ne reste plus alors que les mots du poète, à la manière d’une épitaphe sur le tombeau poétique de la Res publica que Lucain édifie au chant VII de son épopée.

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Notes

1 Pour les devanciers de Lucain, l’épopée historique était une occasion de célébrer les victoires romaines, qu’il s’agisse du Bellum Punicum de Naevius, des Annales d’Ennius (voir à ce propos Conte, 1988) ou de l’œuvre d’Albinovanus Pedo sur les victoires de Germanicus.

2 Quint, 1993, p. 136-137, propose même de lire dans l’œuvre de Lucain le prototype de « l’épopée des perdants » (« epic of the defeated »), par opposition à l’épopée des vainqueurs, incarnée par l’Énéide.

3 Sur la composition de la Pharsale comme une épopée en douze chants, s’achevant sur la mort de Caton, voir notamment Pichon, 1912, p. 269-270 ; Ahl, 1968, p. 154 ; Burck et Rutz, 1979.

4 Voir Esposito, 1978, p. 140-141 et Narducci, 2002, p. 217, « la madre delle battaglie ».

5 Guelfucci, 2009, p. 409-411 montre bien les qualités de Scipion dans ce passage, en lien avec la philosophie de l’histoire développée par l’auteur.

6 Cette comparaison est impliquée par la citation des deux vers annonçant l’Ilioupersis dans l’Iliade (Il., VI, 448-449 = IV, 164-165).

7 Labate, 1991, p. 169.

8 Alonso-Nuñez, 1982, présente quatre lectures organicistes de l’histoire de Rome : si toutes s’achèvent sur la senectus de Rome, il n’est pas question de la mort de cette dernière. Voir aussi Bessone, 2008, en particulier p. 31-87 sur l’importance de Varron pour cette lecture.

9 Voir Sall., Cat., 7, 3 et 10, 1 pour un emploi du verbe crescere appliqué à la cité de Rome ou à la République.

10 Exception faite des Lettres dont l’authenticité et l’attribution à Salluste demeurent contestables : on y trouve la métaphore organique de la vie et de la mort de toute réalité humaine (Ps.-Sall., Rep., I, 5, 2 quoniam orta omnia intereunt) et de l’empire de Rome (Ps.-Sall., Rep., II, 12, 5). À ce sujet, voir Vassiliadès, 2016, p. 288-300.

11 Sur l’importance de ce motif chez Tite-Live, voir Ruch, 1972, p. 834-838, en particulier dans les cinq premiers livres de l’Ab Vrbe condita.

12 Sénèque, cité par Lactance (Inst. Diu., 7, 15, 14-16) décrit cette période comme une altera infantia.

13 Dutoit, 1936. On pense aussi à Hor., Ep., 16, 2, ipsa Roma uiribus ruit.

14 Little, 1970, p. 355, présente ce passage comme « a manifestation of a universal law of change ».

15 Leigh, 1997, p. 78 interprète les nombreux déictiques présents dans ce passage et dans le chant VII comme des marques d’une énonciation particulière où le narrateur se rend présent au temps de l’action narrée. Il s’agirait, en quelque sorte, de véritables déictiques.

16 Sur l’importance sans précédant prise par les masses dans l’épopée de Lucain, voir Schmitt, 1995, p. 9.

17 Martin, 2010, p. 243.

18 Rome apparaît comme une figure allégorique chez Lucain, en particulier lorsqu’elle s’adresse à César qui franchit le Rubicon (Phars., I, 190-192). Sur la représentation de Roma comme divinité épique chez Lucain et sur son influence en particulier chez Claudien, voir Berlincourt, 2016, p. 211-213.

19 Voir également le discours de Pompée où apparaît la même idée : « Testor, Roma, tamen Magnum, quo cuncta perirent,/ accepisse diem » (Phars., VII, 91-92). Voir aussi Phars., VII, 131-132 sur le caractère décisif de Pharsale.

20 Dangel, 1999, p. 83.

21 Narducci, 2002, p. 205-206 qui met en relation le passage avec le discours de César : « credidimus fatis, utendum est iudice bello » (Phars., I, 227).

22 Sur la négativité de César chez Lucain, voir en particulier Ahl, 1976, p. 107-112 (« From the very beginning of the Pharsalia, Lucan establishes a clear connection between Caesar and the great ennemies of Rome », p. 107) et Narducci, 2002, p. 207-217. En outre, Lucain compare César sur le champ de bataille à Bellone (Phars., VII, 568), que Virgile emploie comme image du déchainement guerrier le plus redoutable (Én., VII, 319 ; VIII, 702).

23 Eigler, 2010, p. 230.

24 Voir Engerbeaud, 2017, p. 271-274 sur le caractère funeste du dies Alliensis (18 juillet) où les Romains s’abstenaient de toute action publique ou privée et sur leur tendance, peut-être reprise ici par Lucain, à rapprocher et à lier entre eux les désastres militaires, en l’occurrence la défaite de l’Allia et de la Crémère à la même date.

25 Voir Masters, 1994, p. 151-158 sur les distorsions historiques volontaires de la part de Lucain au sujet de la bataille de Pharsale.

26 Usener, 1967, Comm. Bern., ad VII, 470 : De quo Titus Liuius dicit : « tunc fuisse euocatum, proximi anno deduxisse primum pilum Gaium Crastinum qui a parte Caesaris primus lanceam misit ».

27 Sur l’éloge de Crastinus dans les Commentarii de César, voir Rambaud, 1966, p. 231 ; p. 243-245 sur la mise en valeur de ses troupes par César à des fins personnelles.

28 Voir Caes., BC., III, 91, 2. Hic signo dato : « Sequimini me, inquit, manipulares mei qui fuistis, et uestro imperatori, quem constituistis, operam date ». « Le signal de l’attaque donné (sc. pour la bataille de Pharsale), il (sc. Crastinus) s’écria : ‘Suivez-moi, vous qui avez fait partie de mon manipule, et donnez à votre général le dévouement que vous lui avez promis’ ». Trad. P. Fabre.

29 Georgacopoulou, 2005, p. 12, n. 9, définit l’originalité d’Ovide et de Lucain dans leur maniement d’un « récit épique subjectif » ménageant une place importante aux apostrophes que le narrateur adresse à ses personnages, assumant ainsi une forte mise en scène de sa propre personne.

30 Voir Georg., I, 489-492 et Hor., Odes, II, 1, 29-32 sur l’imprégnation dans le sol du sang romain, tombé pendant les guerres civiles. Le motif est récurrent chez Lucain, Phars., VII, 535-538 et surtout 847-851. Sur l’influence des Géorgiques chez Lucain, voir Nicolai, 1989, p. 120-121 et Nadaï, 2000, p. 38-41 ; sur celle d’Horace, voir Gross, 2013, p. 98-101.

31 Sur la mise à mal des liens familiaux par la guerre civile, voir Jal, 1963, p. 393-417 et Armisen-Marchetti, 2003, p. 247 : « les guerres civiles font bien plus que séparer les familles : elles y introduisent le meurtre réciproque, elles sont parricides et fratricides ».

32 Voir à ce propos Sannicandro, 2010, p. 26.

33 Voir l’adresse de César à ses hommes (Phars., VII, 262) qui annonce la suite de la bataille : « nunc pugnate truces gladiosque exsoluite culpa » (« allons, soyez farouches au combat et qu’aucun crime ne retienne vos glaives »). Intéressant est ici l’emploi de truces adressé aux césariens, dans la mesure où l’adjectif est souvent employé chez Lucain au sujet des populations barbares : Bataui truces (Phars., I, 431) ; truces Galli (Phars., VII, 200) ou pour décrire le déchaînement de violence provoqué par la guerre civile (Phars., VII, 128 ; 291), qui barbarise les Romains.

34 Le phénomène est d’autant plus significatif qu’il concerne une attaque portée au visage (uultus… uerendos), dont le caractère traumatique a bien été souligné par Estèves, 2010b, au sujet de la décapitation, et par Ripoll, 2016a, pour les mutilations oculaires.

35 Gagé, 1933, p. 1-8. Voir en outre Fears, 1981 et Assenmaker, 2014, sur l’association du thème de la victoire à une idéologie impératoriale, dès l’époque de Marius et Sylla, en part. p. 66-70 en lien avec Apollon.

36 Voir les remarques d’Estèves, 2010a sur le scandale moral que représente la guerre civile pour Cicéron, tel qu’il en témoigne dans sa Correspondance, en particulier avec le lexique horrere.

37 Franchet d’Espèrey, 2009, p. 354-358.

38 Voir Narducci, 1979, p. 69 sur l’antiprovvidenzialismo de Lucain et Due, 1970, p. 212-214.

39 Dangel, 2009, p. 23.

40 Voir Marti, 1945, p. 367-372 ; Lounsbury, 1976, p. 229 ; Bartsch, 1997, p. 98 et Ripoll, 2016b, p. 70-72 sur une héroïsation progressive de Pompée, bien qu’elle reste imparfaite par rapport à celle de Caton.

41 C. Moatti, 2018, p. 166-179 rappelle que César et Pompée prétendent tous deux agir pour la Res publica, mais le témoignage de Cicéron souligne bien l’incompatibilité entre le pouvoir césarien et la survie de la Res publica, dès 51 et plus encore sous la dictature de César (De Off., I, 11, 35 rem publicam, quae nunc nulla est).

42 Sur des passages en dehors du chant VII où Lucain qualifie César de tyran, voir Phars., III, 82-83 ; VIII, 835 ; IX, 1104-1108 ; X, 343.

43 Rudich, 1997, p. 147, souligne bien le caractère négatif de tout pouvoir personnel chez Lucain. Croisille, 1990, p. 269, n. 39, montre également que regnum se comprend comme tyrannie chez Lucain.

44 L’idée est empruntée à Lounsbury, 1976, p. 220 ; p. 233-239 où l’auteur voit dans le chant VII de l’épopée un « Pisonian manifesto », véritable brulot contre la tyrannie néronienne.

45 Voir Mineo, 2010, p. 257 : « la lutte devient alors celle de la royauté contre la liberté ».

46 Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre thèse, Caltot, 2016b, p. 254-309.

47 Cogitore, 2010, p. 174-175, définit « une lignée des défenseurs de la res publica » chez Lucain qui exclut César et relie Pompée, Brutus et surtout Caton à partir du chant ix.

48 Voir Ripoll, 2009 sur l’influence des mythes tragiques dans la Pharsale.

49 Voir à ce sujet Zehnacker, 2002, Marti, 1964 et, en dernier lieu, Ripoll, 2010, p. 158-161 pour une mise au point sur le sujet. Parmi les épisodes, on trouve un prologue, la mise en place du drame, le nœud de celui-ci, son dénouement et un épilogue.

50 Nous nous permettons de renvoyer à Caltot, 2016a, sur le fonctionnement de ces deux « réseaux mythiques » unifiant en particulier les chants i et vii de l’épopée et sur les rapprochements évoqués dans ce paragraphe.

51 Tucker, 1983, p. 144-146 souligne l’importance d’Apollon dans l’épopée de Lucain, y compris sous la forme du soleil.

52 Voir dans notre thèse Caltot, 2016b, p. 389-398 et p. 455-462 pour un relevé des passages relevant de la poétique de la rupture.

53 Narducci, 2002, p. 224.

54 Dangel, 1985, p. 75-78.

55 Sur la catégorie littéraire du fantastique appliquée à Lucain, voir Estèves, 2016, p. 148-149.

56 Sur ce principe d’opposition à Virgile chez Lucain, voir Narducci, 1979 et 1985 sur le concept de tecnica allusiva antifrastica.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre-Alain Caltot, « Lucain et la mémoire de Pharsale : le chant VII de la Pharsale comme tombeau poétique de Rome »Pallas, 110 | 2019, 365-382.

Référence électronique

Pierre-Alain Caltot, « Lucain et la mémoire de Pharsale : le chant VII de la Pharsale comme tombeau poétique de Rome »Pallas [En ligne], 110 | 2019, mis en ligne le 27 février 2020, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/18014 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.18014

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Auteur

Pierre-Alain Caltot

Maître de conférences en Langues et littérature latines
Université d’Orléans
POLEN – EA 4710
pierre-alain.caltot[at]univ-orleans.fr

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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