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Les désastres militaires romains : mémoire et postérité

L’empreinte de Brennus : mémoire urbaine et résilience romaine

Brennus’ memory: urban memory and roman resilience
Charles Davoine
p. 327-344

Résumés

Les historiens grecs et latins de l’époque républicaine et impériale attribuaient le désordre du tissu urbain de Rome à la reconstruction hâtive de la ville après l’incendie gaulois de 390 av. J.-C. Ce récit étiologique conférait à l’infériorité esthétique de l’Vrbs, par rapport aux grandes capitales hellénistiques, une origine glorieuse : la capacité des Romains à surmonter la défaite en reconstruisant leurs foyers sans délai. « Lieu de mémoire » ambivalent, le plan de la Ville doit témoigner de l’ampleur du désastre, tout en participant d’une réécriture de l’histoire dans un sens favorable à Rome. La mémoire littéraire de l’événement peut alors être convoquée pour justifier la politique édilitaire de certains empereurs (Auguste, Vespasien) ou la critiquer (Néron).

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Texte intégral

Je tiens à remercier Mathieu Engerbeaud pour son invitation à participer au groupe de travail sur la mémoire des désastres romains, ainsi que pour sa relecture et ses conseils dans l’élaboration de cet article.

  • 1 Halbwachs, 1997 [1950], p. 209.
  • 2 Baroin, 2010, p. 214-230.
  • 3 Sur les notions de « landscape of memory » ou de « memoryscape », inspirées des travaux de P. Nora (...)
  • 4 Wiseman, 2014, insiste à juste titre sur la nécessité de discours oraux et écrits pour donner du se (...)

1« Il n’est point de mémoire collective qui ne se déroule dans un cadre spatial », écrivait M. Halbwachs1. Ce constat est particulièrement vrai dans la culture romaine, où le pouvoir évocateur des lieux est au fondement des arts de la mémoire2. On a coutume de dire que la ville de Rome était un livre d’histoire à ciel ouvert et que sa topographie elle-même formait un « paysage mémoriel3 ». Toutefois, s’il est fréquent d’élever un monument pour conserver le souvenir d’une victoire, les défaites ne méritent pas d’être célébrées dans la pierre. Il peut néanmoins rester des objets, des édifices ou des lieux identifiés a posteriori, à tort ou à raison, comme des vestiges de l’événement4. Le but de cet article est donc de s’intéresser au potentiel de l’espace urbain dans la mémoire des désastres.

  • 5 La date de 390, fondée sur la chronologie varronienne, est néanmoins débattue. Sur cet événement cé (...)
  • 6 Rome avait sans doute déjà été prise par Porsenna (Engerbeaud, 2017, p. 121-124).
  • 7 Coarelli, 1978 affirme qu’il n’y a aucune trace archéologique d’une destruction à cette époque. Des (...)
  • 8 Sur le processus de transformation par les historiens latins d’un événement sans doute limité en un (...)

2Or s’il est une défaite militaire qui fut ressentie comme un désastre traumatique, et qui a touché le site urbain de Rome en particulier, c’est bien la prise de la ville par les Gaulois en 390 av. J.-C.5 Ce n’est probablement pas la seule fois, dans l’histoire archaïque de Rome que la ville fut occupée et pillée par des ennemis6 et l’incendie complet du site n’est pas attesté par l’archéologie7 ; pourtant, l’événement est devenu dans la tradition littéraire romaine une destruction cataclysmique, ayant entraîné la reconstruction complète de la cité8. L’invasion gauloise est donc restée dans la mémoire collective des Romains comme l’un des épisodes les plus traumatiques de leur histoire. Dans la mesure où la ville aurait été complètement reconstruite après l’incendie, l’espace urbain était l’un des lieux où se jouait, quoique de manière paradoxale, la mémoire du désastre.

1. Le refus des ruines et l’absence de vestiges

1.1. Les temples détruits comme mémorial : le contre-modèle athénien

  • 9 Richardson, 2012, p. 133 ; Mineo, 2016 ; Engerbeaud, 2017, p. 403-409 ; Humm, 2017.
  • 10 J’emprunte l’expression à Engerbeaud, 2017, p. 391.
  • 11 Il faut noter, toutefois, qu’en 384 av. J.-C., Isocrate, Paneg. 156, attribue une telle décision au (...)

3Plusieurs savants ont démontré que le récit traditionnel des affrontements entre Gaulois et Romains en 390 av. J.-C. devait beaucoup au déroulement de l’invasion de la Grèce et la destruction d’Athènes par les Perses en 480 av. J.-C.9. Les deux événements, par leur dimension cataclysmique (la ville presque entièrement détruite), mais aussi parce qu’ils fondent le point de départ de la renaissance et de la puissance de chaque cité, sont des « désastres patriotiques10 ». La transmission de la mémoire de cet événement traumatique dans le paysage urbain est toutefois radicalement différente. Les Athéniens, en effet, auraient décidé de ne pas reconstruire les temples incendiés par les Perses. La mesure est rapportée pour la première fois par Lycurgue, dans un discours prononcé en 331-330 av. J.-C.11. L’orateur attique cite le serment prononcé par les Athéniens avant la bataille de Platées en 479 av. J.-C, qui se termine par la phrase suivante :

Καὶ τῶν ἱερῶν τῶν ἐμπρησθέντων καὶ καταβληθέντων ὑπὸ τῶν βαρβάρων οὐδὲν ἀνοικοδομήσω παντάπασιν, ἀλλ’ ὑπόμνημα τοῖς ἐπιγιγνομένοις ἐάσω καταλείπεσθαι τῆς τῶν βαρβάρων ἀσεβείας.

  • 12 Lycurg. Contre Leocrate, 81 (traduction F. Durrbach, CUF).

« Je ne relèverai aucun des temples qui auront été incendiés ou abattus par les Barbares, mais j’en laisserai subsister les ruines comme un monument de leur impiété. »12

  • 13 D.S. 11, 10, 5.
  • 14 La première édition de ce texte se trouve dans Robert, 1938.
  • 15 La plupart des commentateurs, depuis Robert 1938, ont douté de l’authenticité de ce serment, peut-ê (...)
  • 16 Paus. 10, 35, 2.

4Le contenu de ce « serment de Platées » est aussi connu par Diodore de Sicile, qui donne une version très proche de celle de Lycurgue13, et par une stèle provenant d’Acharnes, dans laquelle la clause finale sur les temples ne figure pas14. La réalité ou non de cette décision de ne pas relever les temples15 n’a pas d’importance ici : à la fin de l’époque républicaine, non seulement les Grecs la tenaient pour un fait établi, puisque Diodore et, plus tard, Pausanias la rapportent16, mais les Romains également en avaient connaissance. Cicéron l’expose en effet dans un passage de La République :

Eamque unam ob causam Xerxes inflammari Atheniensium fana iussisse dicitur, quod deos, quorum domus esset omnis hic mundus, inclusos parietibus contineri nefas esse duceret. Post autem cum Persis et Philippus, qui cogitauit, et Alexander, qui gessit, hanc bellandi causam inferebat, quod uellet Graeciae fana poenire ; quae ne reficienda quidem Grai putauerunt, ut esset posteris ante os documentum Persarum sceleris sempiternum.

  • 17 Cic. Rep. 3, 9, 14-15 (traduction E. Bréguet, CUF).

« L’on dit que Xerxès fit mettre le feu aux temples d’Athènes, seulement parce qu’il considérait comme un crime religieux le fait de tenir enfermés entre des murs les dieux, dont le monde entier est la demeure. Plus tard, pour la guerre contre les Perses, Philippe, qui la projeta, puis Alexandre, qui la fit, alléguèrent comme motif leur volonté de venger les sanctuaires de Grèce. Mais les Grecs se dirent qu’il convenait même de ne point les relever, afin de laisser pour l’éternité, devant les yeux de leurs descendants, la preuve du crime commis par les Perses. »17

  • 18 Par exemple chez Démosthène, Epicrate, 49 ou D.S. 2, 28 et 3, 72.
  • 19 Cicéron l’emploie dans ce sens dans Dom. 126, Agr. 1, 27, Rab. 27, 62 et Brut. 1, 15, 10.

5Les ruines sont bien un instrument de mémoire : ὑπόμνημα dit le serment des Athéniens, terme qui fait directement référence au vocabulaire de la mémoire et peut désigner un monument élevé pour perpétuer le souvenir d’une action18 ; Cicéron emploie le terme documentum, qui renvoie plutôt chez lui au domaine de l’exemplarité morale19, mais c’est ici un documentum sempiternum pour les générations à venir (posteris).

  • 20 Sur l’histoire de ce phénomène depuis le xviiie siècle et ses implications aujourd’hui, voir Le Bla (...)
  • 21 Idem.
  • 22 Jeudy, 1991, p. 49.

6La conservation volontaire de ruines en mémoire d’un traumatisme, une pratique devenue courante dans l’Occident contemporain20, était donc concevable dans le monde antique et n’est pas spécifique de la modernité. Outil de résilience, ce mémorial du désastre permet de souder la communauté et de prévenir le risque futur21. Toutefois, les travaux des sociologues ont montré que, le plus souvent, les populations traumatisées par une catastrophe ont tendance à vouloir effacer la ruine et à se projeter dans le futur22. Ainsi, si les Athéniens ont pu désirer transformer des ruines en mémorial, cette pratique ne se retrouve pas du tout à Rome.

  • 23 Liv. 5, 50, 2 (traduction G. Baillet, CUF). Voir aussi Plutarque, Camille, 30, 4 – 31, 1.
  • 24 Briquel, 2008, p. 319-323, remarque aussi cette antécédence étonnante et l’explique par la primauté (...)

7En effet, même si elle ne figure pas chez Hérodote, la tradition selon laquelle les temples athéniens n’avaient pas été rebâtis devait nécessairement être connue de Tite-Live. Elle n’apparaît pourtant pas dans son récit de la reconstruction après l’incendie gaulois, pas plus que chez les autres auteurs relatant l’épisode. Tout au contraire, après le départ des Gaulois, Camille fait voter un sénatus-consulte prévoyant que « tous les temples, dans la mesure où ils ont été au pouvoir de l’ennemi, seront remis en état, les enceintes rétablies, les bâtiments purifiés23 ». Chez Tite-Live comme chez Plutarque, cette décision intervient avant même le débat sur la possibilité de quitter Rome pour Véies, ce qui montre la prééminence des affaires religieuses sur le reste, mais aussi le caractère intolérable des ruines des édifices sacrés24. Il n’est donc jamais question de laisser des temples détruits comme des monuments du souvenir. Si, sur ce point, le modèle athénien semble avoir été rejeté, ce n’est pas que les Romains nient le pouvoir mémoriel des vestiges, mais qu’ils refusent la symbolique qu’ils véhiculent.

1.2. Les ruines, mémoire de la défaite, oubli du nom

8Les temples ne sont pas les seuls bâtiments dont on refuse la ruine : l’idée même de vestiges d’édifices détruits n’est pas une possibilité. À la fin du livre v, après le départ des Gaulois, le substantif pluriel ruinae apparaît trois fois pour désigner l’état matériel déplorable de la ville.

His peractis quae ad deos pertinebant quaeque per senatum agi poterant, tum demum agitantibus tribunis plebem adsiduis contionibus ut relictis ruinis in urbem paratam Veios transmigrarent, in contionem uniuerso senatu prosequente escendit atque ita uerba fecit.

  • 25 Liv. 5, 50, 8 (traduction G. Baillet, CUF).

« Après avoir réglé les questions relatives aux dieux qui étaient du ressort du sénat, comme les tribuns ne cessaient d’exhorter la plèbe à abandonner les ruines et à émigrer dans la ville toute prête de Véies, Camille se rendit à l’assemblée du peuple, suivi du sénat en corps, et prit la parole en ces termes. »25

9L’expression relictis ruinis désigne ici le fait de quitter la ville sans la rebâtir. Cette formulation accentue le caractère intolérable, pour Camille comme pour le lecteur de Tite-Live, de la proposition des tribuns de la plèbe. La même image est utilisée dans le discours que l’historien prête au dictateur :

Ego contra […] etiamsi tum migrandum fuisset incolumi tota urbe, nunc has ruinas relinquendas non censerem.

  • 26 Liv. 5, 53, 3 (traduction G. Baillet, CUF, modifiée). En 5, 53, 1, Camille évoque aussi la proposit (...)

« Pour moi au contraire […], même si jadis le départ avait été une nécessité quand la ville était entièrement intacte, aujourd’hui ces ruines ne doivent pas être abandonnées ; tel est mon avis. »26

  • 27 Dans un autre passage, Tite-Live fait dire à un représentant d’une cité espagnole en 218 av. J.-C., (...)

10Camille renverse l’argumentation des tribuns : la ville ne doit pas être abandonnée précisément parce qu’elle est en ruines. Relinquere ruinas est par définition une proposition inadmissible, car les ruines sont l’image de la défaite27. L’auteur de l’époque tibérienne Valère Maxime développe cette idée :

Credo indignum diis existimantibus prosperrimis auspiciis Romanum nomen ortum Veientanae urbis appellatione mutari inclitaeque uictoriae decus modo abiectae urbis ruinis infundi.

  • 28 Val-Max. 1, 5, 1 (traduction R. Combès, CUF).

« C’est que, je pense, les dieux trouvaient indigne de laisser la nation romaine, qui était née sous des auspices si favorables, s’effacer derrière le nom donné à la ville de Véies, et l’éclat d’une brillante victoire se répandre sur les ruines d’une cité qui venait d’être abattue. »28

11Valère-Maxime explicite le texte de Tite-Live : les ruines abandonnées ont bien une fonction mémorielle, mais entièrement négative. Elles sont incompatibles avec la manière dont les événements ont été réécrits à l’époque augustéenne pour faire de l’épisode gaulois, malgré le traumatisme et la destruction de la Ville, une victoire romaine finale. L’abandon du site empêche la mémoire de s’incarner dans un lieu et dans un nom et menace donc le souvenir la victoire : le nomen Romanum risquerait de disparaître.

  • 29 Liv. 31, 29, 10 (traduction A. Hus, CUF, modifiée).
  • 30 La métaphore des ruines qui font croître Rome se retrouve aussi chez Tite-Live en 1, 30, 1 à propos (...)
  • 31 Voir les passages où Denys décrit des cités en ruines comme Méphyla, Orvinium (D.H. 1, 14, 3), Gabi (...)
  • 32 Cf. Paus. 2, 38, 2 à propos de Nauplie ; 2, 25, 8 à propos de Tirynthe. Les vestiges permettent par (...)
  • 33 Luc. 7, 392-394 (traduction A. Bourgery, M. Ponchot, CUF).

12Le lien entre les ruines et la disparition du nom est ambigu. Chez Tite-Live, les ruines des villes sont associées à l’effacement du nom : lors de la première guerre de Macédoine, un ambassadeur macédonien rappelle aux Étoliens le sort des villes d’Italie soumises à Rome, telles que Regium, Tarente, Capoue, « pour ne pas nommer les voisines de Rome, par les ruines desquelles elle a nourri sa croissance29 » (ne finitimas quarum ruinis creuit urbs Roma nominem). Détruites puis absorbées par Rome, ces villes n’ont même plus de nom ; du moins il paraît superflu de les nommer, puisque, ruinées, elles ont fondu dans Rome30. Il faut le travail des érudits, comme Varron ou Denys d’Halicarnasse, pour redonner un nom aux quelques vestiges des cités vaincues à l’époque archaïque31. Plus tard, Pausanias fera de même en Grèce : la vision de quelques ruines est prétexte au rappel du nom d’une cité et des souvenirs anciens associés à ce nom32 ; sans ce travail érudit, le nom sombrerait dans l’oubli. Chez Lucain, enfin, la guerre civile aura pour conséquence que « le nom latin ne sera plus qu’une légende » (Latinum fabula nomen erit), tandis que « des ruines couvertes de poussière pourront à peine indiquer Gabies, Véies, Cora33 » (Gabios Veiosque Coramque puluere uix tectae poterunt monstrare ruinae). Les villes en ruines risquent de voir leur nom disparaître et, quand les vestiges permettent encore de raviver le souvenir d’un nom, c’est surtout pour évoquer la défaite et la destruction de la cité.

  • 34 D.H. 14, 2, 2 ; Plut. Camille 32, 8 et Romulus, 22, 2.
  • 35 Liv. 6, 20 : voir la lecture stimulante de Baroin, 2010, p. 226-230.
  • 36 Liv. 5, 40, 7-8 ; Varr. L. L. 5, 157.
  • 37 Liv. 5, 48, 3. Selon F. Coarelli, « Busta Gallica », LTVR I, p. 203-204, cette appellation pourrait (...)
  • 38 Sur leur localisation probable au pied du Capitole, à proximité du futur arc de Septime Sévère, voi (...)

13Cette symbolique funeste des ruines explique qu’il n’y a pas, à Rome, de vestiges matériels attribués à l’incendie gaulois. Les témoins de l’événement ne sont pas des édifices touchés par le feu, mais au contraire des objets en bon état, qui ont traversé l’événement sans dommage ou qui ont été retrouvés et symbolisent la continuité de Rome, tel le lituus de Romulus découvert intact au milieu des cendres34. Le temple de Jupiter Capitolin est lui aussi un vecteur de la mémoire, celle de la résistance héroïque des Romains, et particulièrement de Manlius Capitolinus, à tel point qu’il faut tenir le procès de ce dernier dans un bois d’où le Capitole n’est plus visible pour que le peuple accepte de le condamner35. La toponymie conserve certes le nom d’épisodes en lien avec l’incendie gaulois : le lieu-dit Doliola, où, au ier s. av. J.-C., il est sacrilège de cracher, tirerait son nom des petites jarres enterrées par le flamine de Quirinus et les Vestales pour y déposer et protéger les objets sacrés du culte de Vesta, même si cette étiologie n’est pas admise par Varron36 ; les Busta Gallica sont un endroit du forum où auraient été brûlés les soldats gaulois touchés par une épidémie37. Dans les deux cas, ce ne sont pas des vestiges de destruction, d’autant que ces lieux devaient être un espace vide38. Précisément parce qu’il y a eu une reconstruction complète, il ne peut y avoir de vestiges de la destruction. Est-ce à dire que la mémoire du désastre n’a pas de traduction matérielle à Rome ? Au contraire, mais ce témoignage est à la fois visible partout et nulle part dans l’espace urbain.

2. Rome laide et tortueuse : une mémoire indirecte de la résilience des Romains

  • 39 Castagnoli, 1958, p. 19, soulignait déjà que l’incendie gaulois avait fourni une explication a post (...)

14Le support physique de la mémoire de l’incendie gaulois à Rome n’est pas un édifice, ni un ensemble de constructions ou un lieu spécifique, mais la forme même de la ville. Après l’incendie gaulois, selon plusieurs auteurs grecs et romains, la reconstruction aurait en effet été menée en hâte et sans ordre, donnant naissance à une ville irrégulière, aux rues étroites et sinueuses, qui devait rester une caractéristique de Rome pendant plusieurs siècles. Cette lecture téléologique est bien connue39, mais il me semble qu’il faut procéder à une analyse précise et comparée des textes qui l’expriment, car ils témoignent d’évolutions dans le contenu et la signification de cette mémoire.

15Le premier texte qui explique les conséquences de l’incendie de 390 sur le tissu urbain est celui de Diodore de Sicile, au milieu du ier s. av. J.-C. :

Ῥωμαῖοι δέ, τῶν μὲν οἰκιῶν κατεσκαμμένων, τῶν δὲ πλείστων πολιτῶν ἀπολωλότων, ἔδωκαν ἐξουσίαν τῷ βουλομένῳ καθ´ ὃν προῄρηται τόπον οἰκίαν οἰκοδομεῖν, καὶ δημοσίας κεραμῖδας ἐχορήγουν, αἳ μέχρι τοῦ νῦν πολιτικαὶ καλοῦνται. Ἁπάντων οὖν πρὸς τὴν ἰδίαν προαίρεσιν οἰκοδομούντων, συνέβη τὰς κατὰ πόλιν ὁδοὺς στενὰς γενέσθαι καὶ καμπὰς ἐχούσας· διόπερ ὕστερον αὐξηθέντες οὐκ ἠδυνήθησαν εὐθείας ποιῆσαι τὰς ὁδούς.

  • 40 D.S. 14, 116, 8-9 (traduction M. Bonnet, É. R. Bennet, CUF).

« Cependant, dans Rome, les maisons étaient en ruines, et la grande majorité des citoyens avait péri. Dans ces conditions, on permit à chacun de se bâtir une demeure à l’endroit qu’il lui plairait, et on fournit des tuiles de l’État : on les appelle aujourd’hui encore « tuiles civiques ». Chacun bâtissant dès lors suivant son idée, il s’ensuivit que les rues furent étroites et tortueuses, et il ne fut plus possible de les aligner lorsque plus tard la cité s’agrandit. »40

  • 41 Ogilvie, 1965, p. 250-251 ; Wallace-Hadrill, 2003, p. 193 ; Briquel, 2008, p. 34-35. De fait, les f (...)
  • 42 Contrairement à Tite-Live qui mentionne surtout le massacre des vieillards restés dans la ville.
  • 43 Pour les épisodes relatifs à l’histoire de Rome, Diodore de Sicile s’appuie sur des sources romaine (...)

16Diodore est le seul auteur à mentionner la transmission d’une mémoire de l’événement gaulois à travers le nom donné aux tuiles des habitations. Quant aux rues étroites et sinueuses, l’historien sicilien est évidemment inspiré par la Rome qu’il a pu visiter de son temps. On a souvent souligné que l’aspect désorganisé du plan de Rome plaidait au contraire, en faveur de l’absence de grand incendie au début du ive siècle : à cette date, une refondation complète aurait sans doute déjà obéi à une certaine rationalité41. De plus, Diodore attribue aux conditions de la reconstruction non seulement l’irrégularité des rues, mais aussi leur étroitesse. Or l’historien sicilien insiste dans ce passage sur l’ampleur des pertes humaines du côté des Romains42, de sorte que son récit est peu cohérent : dans une ville où tout est détruit et où la population a drastiquement baissé, pourquoi reconstruire des habitations aussi rapprochées ? Et à supposer qu’on le fasse, la surface rebâtie serait nécessairement limitée : qu’est-ce qui empêcherait d’aligner les rues lors de l’extension ultérieure de la ville ? Il semble donc que l’incohérence interne du récit de Diodore montre qu’il a relayé une tradition répandue à Rome – dans quels milieux, on ne peut le dire43 – expliquant les aspects les plus négatifs du paysage urbain par les conséquences de l’incendie gaulois trois siècles et demi plus tôt.

17En effet, au milieu du ier s. av. J.-C., la laideur des rues de Rome semble un constat partagé. Cicéron, dans un discours prononcé au début de son consulat, oppose aux Campaniens, fiers de « la salubrité, du tracé et de la beauté de leur ville » (urbis salubritate, descriptione, pulchritudine), la rusticité du cadre de vie des Romains :

Romam in montibus positam et conuallibus, cenaculis sublatam atque suspensam, non optimis uiis, angustissimis semitis, prae sua Capua planissimo in loco explicata ac praeclarissime sita inridebunt atque contemnent.

  • 44 Cic. Agr. 2, 96 (traduction A. Boulanger, CUF).

« Rome, placée dans un site de montagnes et de vallées et comme suspendue dans les airs avec ses maisons à plusieurs étages, percée de rues médiocres et très étroites, Rome, en comparaison de leur Capoue, qui s’étale au milieu d’une vaste plaine, dans une admirable situation, sera l’objet de leurs moqueries et de leur mépris. »44

  • 45 Liv. 40, 5, 7.
  • 46 Haselberger, 2007, p. 41.
  • 47 Strabon, 5, 3, 8 rappelle ainsi que « les premiers Romains ont accordé peu d’importance à la beauté (...)
  • 48 D.S. 17, 52, 5.

18Cicéron ne fait pas remonter ces caractéristiques à l’incendie gaulois, peut-être parce que c’est inutile dans son propos. À cette date, les Romains ont pu comparer leur ville non seulement aux cités grecques d’Italie, comme le rappelle Cicéron, mais aussi aux grandes fondations royales de l’Orient hellénistique. Tite-Live rapporte les moqueries sur l’apparence de Rome à la cour de Philippe V en 182 av. J.-C.45, tandis que, comme le rappelle L. Haselberger, la capitale du royaume de Macédoine, Pella, avait des rues alignées, orientées aux quatre points cardinaux, et toutes beaucoup plus larges que la plus large rue romaine de l’époque46. Il est ainsi admis par les auteurs grecs comme romains que la disposition étroite et non rectiligne des rues de Rome est une source de laideur pour la capitale de l’empire47, par rapport aux grandes villes du monde méditerranéen que, pourtant, elle domine. Diodore de Sicile, quant à lui, considère que la plus belle ville du monde est Alexandrie, bâtie elle aussi selon les canons de l’urbanisme hippodaméen48. La reconstruction de Rome après l’incendie gaulois fournit ainsi une explication à la laideur de l’Vrbs de son temps, mais le récit qu’en donne l’historien grec n’a rien de positif : il ne mentionne ni enthousiasme romain, ni rapidité d’exécution, seulement une absence de travail collectif.

19Le texte de Tite-Live, souvent rapproché à juste titre de celui de Diodore, présente toutefois de nombreuses différences :

Antiquata deinde lege, promisce urbs aedificari coepta. Tegula publice praebita est ; saxi materiaeque caedendae unde quisque uellet ius factum, praedibus acceptis eo anno aedificia perfecturos. Festinatio curam exemit uicos dirigendi, dum omisso sui alienique discrimine in uacuo aedificant. Ea est causa ut ueteres cloacae, primo per publicum ductae, nunc priuata passim subeant tecta, formaque urbis sit occupatae magis quam diuisae similis.

  • 49 Liv. 5, 55, 2-5 (traduction G. Baillet, CUF).

« On rejeta alors la loi et à qui mieux mieux on se mit à rebâtir la ville. Les tuiles furent fournies par l’État ; quant à la pierre et aux bois de charpente, on eut le droit d’en tirer d’où on voudrait, en s’engageant sous caution à achever la reconstruction dans l’année. Cette hâte dispensa du soin d’aligner les rues et de bien distinguer son terrain de celui d’autrui : où il y avait un vide, on bâtissait. Voilà pourquoi les vieux égouts, primitivement établis sous la voie publique, passent aujourd’hui par endroits sous des maisons particulières et pourquoi l’aspect de la ville offre l’image de prises de possession, plutôt que d’une répartition régulière. »49

  • 50 Moatti, 1993, p. 43-48.
  • 51 Sur le sens du terme forma en général, voir l’étude sémantique de Conso, 1990 et, sur l’expression (...)
  • 52 Saliou, 2016, p. 59-61.

20De manière bien plus explicite que Diodore, Tite-Live fait le lien entre la reconstruction de 390 av. J.-C. et la ville qui s’offre aux yeux de ses lecteurs. Il place toutefois son récit dans une optique juridique : il n’est pas question de rues étroites, mais de parcelles mal délimitées, d’absence de distinction entre terrains privés et espaces publics, d’égouts souterrains, de contrats entre particuliers et puissance publique pour l’utilisation des matériaux. Le vocabulaire utilisé pour décrire la ville est du même ordre : la forma, terme polysémique, désigne pour une ville tout d’abord son plan en deux dimensions, et même la représentation cartographique officiellement établie lors de la fondation d’une colonie pour distinguer les parcelles privées et les espaces publics50. Dans ce texte, la forma urbis n’est certes pas un document officiel, puisque précisément il n’y a pas eu de planification, mais la configuration de la ville telle qu’elle apparaît au passant51. Le lexique évoque néanmoins des régimes de propriété de la terre : Tite-Live oppose dans ce texte la pratique de la diuisio, la distribution régulière des terres aux colons, et l’occupatio, la prise de possession d’une terre par un vainqueur, qui ne s’accompagne pas de l’établissement d’une forma52. Le texte de Tite-Live constitue certes un éloge des qualités du peuple romain, empressé de reconstruire, mais surtout des institutions romaines : la rapidité de l’exécution des travaux est la conséquence des incitations financières utilisées par la puissance publique. La forma urbis est donc un lieu de mémoire moins de la défaite que de la résilience romaine, laquelle réside pour Tite-Live d’abord dans les institutions.

21Plutarque, quant à lui, attribue la reconstruction rapide aux qualités morales des Romains. Son récit de la reconstruction menée sous l’impulsion de Camille est, comme pour la plupart des événements de l’épisode gaulois, très proche de celui de Tite-Live, mais l’angle d’approche est différent :

Θαυμαστὴ δὲ καὶ τὸ πλῆθος ἔσχε μεταβολὴ τῆς ὁρμῆς, ἀλλήλους παρακαλούντων καὶ προτρεπομένων πρὸς τὸ ἔργον, οὐκ ἐκ διανομῆς τινος ἢ τάξεως, ἀλλ’ ὡς ἕκαστος ἑτοιμότητος ἢ βουλήσεως εἶχε τῶν χωρίων καταλαμβανομένων. Διὸ καὶ τεταραγμένην τοῖς στενωποῖς καὶ συμπεφυρμένην ταῖς οἰκήσεσιν ἀνήγαγον τὴν πόλιν ὑπὸ σπουδῆς καὶ τάχους. Ἐντὸς γὰρ ἐνιαυτοῦ λέγεται καὶ τοῖς τείχεσι καινὴ καὶ ταῖς ἰδιωτικαῖς οἰκοδομαῖς ἀναστῆναι πάλιν.

  • 53 Plut. Cam. 32, 4-5 (traduction É. Chambry, R. Flacelière, M. Juneaux, CUF).

« Il se fit alors dans les dispositions de la foule un changement merveilleux : ils s’exhortèrent et s’encouragèrent les uns les autres à se mettre à l’œuvre, et ils prirent leurs emplacements, non point suivant un plan ou un alignement quelconque, mais selon la commodité ou le goût de chacun. C’est pourquoi la ville qu’ils rebâtirent eut des rues irrégulièrement tracées et des maisons placées sans aucun ordre, tellement ils y mirent d’ardeur. On dit qu’il leur fallut moins d’un an pour la reconstruire à neuf avec ses remparts et ses habitations particulières. »53

22Plutarque, comme à son habitude, évacue les enjeux juridiques pour ne retenir que les vertus morales des habitants : l’apparence anarchique de Rome est la conséquence de l’émulation collective et de l’ardeur à la tâche des Romains, en quelque sorte d’un individualisme positif. Remarquons cependant que le moraliste ne fait aucun parallèle entre les faits rapportés et la ville de son temps. Rome a en effet changé depuis l’époque de Tite-Live. Tacite, contemporain de Plutarque, oppose ainsi la Rome dans laquelle il vit à celle qui existait avant le grand incendie de 64 apr. J.-C.

Impetu peruagatum incendium plana primum, deinde, in edita adsurgens et rursus inferiora populando, anteiit remedia uelocitate mali et obnoxia Vrbe artis itineribus hucque et illuc flexis atque enormibus uicis, qualis uetus Roma fuit. […] Ceterum urbis quae domui supererant non, ut post Gallica incendia, nulla distinctione nec passim erecta, sed dimensis uicorum ordinibus et latis uiarum spatiis cohibitaque aedificiorum altitudine ac patefactis areis additisque porticibus, quae frontem insularum protegerent.

  • 54 Tac. An. 38, 3 – 43, 1 (traduction Dubouloz, 2011, p. 617).

« L’incendie faisant rage envahit d’abord les plaines, puis prit d’assaut les hauteurs, pour dévaster de nouveau les zones basses, prévenant les interventions par la rapidité du mal et trouvant la Ville à sa merci, avec ses passages étroits et sinueux et ses énormes îlots. Car telle était la Rome ancienne. […] Ce qui de la Ville échappait à la demeure (de Néron) ne fut pas reconstruit, comme après l’incendie des Gaulois, sans ordre et en tout sens, mais en mesurant la succession des rues, en augmentant la largeur des voies, en limitant l’élévation des édifices, en ouvrant des espaces non bâtis et en ajoutant des portiques pour protéger les façades des insulae. »54

23Comme pour Tite-Live, l’épisode gaulois explique directement l’aspect qui fut celui de Rome pendant plusieurs siècles, mais Tacite n’y inclut aucun jugement positif sur les institutions ou les vertus romaines. De plus, il réactive une mémoire qui a dû en partie disparaître : la Roma uetus n’est plus et l’historien doit rappeler à son lecteur comment elle se présentait et pour quelle raison.

  • 55 Hormis celui de 64, on peut compter celui de 27 qui toucha le Caelius, celui de 36 sur l’Aventin, e (...)

24Si l’incendie gaulois est encore cité par les historiens ultérieurs jusqu’à la fin de l’Antiquité comme le désastre par excellence, aucun autre ne mentionne les conséquences sur la forme de la ville. Cette étiologie entrait en résonance avec une mémoire vivace ancrée dans le paysage urbain lui-même, et intimement liée à la ville très densément peuplée, fragile et exposée aux catastrophes naturelles qu’a pu être Rome au ier s. av. J.-C. et au ier s. apr. J.-C. Les grands incendies du ier s. apr. J.-C.55, mais aussi l’embellissement de l’Vrbs à l’époque impériale et l’aménagement d’infrastructures améliorant la sécurité et l’hygiène des habitants semblent avoir fait disparaître cette mémoire après le iie s. apr. J.-C. Toutefois, pendant au moins le premier siècle du principat, les travaux menés par les empereurs ont dû encore tenir compte de la mémoire de l’incendie gaulois.

3. La mémoire de l’incendie gaulois au service de transformations urbaines sous l’Empire

3.1. Auguste restitutor et le modèle de Camille

  • 56 Sur l’importance de l’histoire de Rome dans l’idéologie augustéenne, Zanker, 1987 reste la référenc (...)
  • 57 La formule est de Grandazzi, 2018.
  • 58 Sur la construction de la figure de Camille, voir Coudry, 2001.
  • 59 Mineo, 2006, p. 222-231.
  • 60 Idem, p. 232-237.
  • 61 RGDA 20, 4.
  • 62 Gros, 1976, p. 24.
  • 63 Sur ce point, Plut. Cam. 31, 1, insiste davantage que Tite-Live.
  • 64 Liv. 4, 20, 7 ; Ov. F. 2, 55-65.
  • 65 Liv. 5, 49, 7 : conditor alter Vrbis ; Liv. 7, 1, 9-10 : patriam ipsam restituit… secundum a Romulo (...)
  • 66 D’après l’elogium inscrit sur la base de sa statue (CIL I², p. 191, n. 7).

25Le programme politique d’Auguste, tout entier marqué par l’idée de restauration et de rétablissement des traditions, joue beaucoup du passé de Rome, dont le princeps se veut l’aboutissement56. Ce programme se manifeste dans l’espace urbain, par exemple dans la galerie des summi viri du forum d’Auguste, de sorte que certains historiens ont pu parler « d’urbanisme mémoriel57 ». Il est très difficile de déterminer dans quelle mesure le premier empereur joue avec une mémoire déjà existante et dans quelle mesure sa politique elle-même façonne et oriente cette mémoire. Ainsi, la figure de Camille, peu importante dans l’historiographie républicaine, prend de l’ampleur à cette époque58 et devient même centrale dans le récit livien59. Bien des aspects de la personnalité de Camille évoquent Auguste, mais c’est surtout leur rapport à l’espace urbain qui permet cette analogie60. La décision attribuée à Camille de reconstruire tous les temples à leur emplacement entre en résonance avec la politique que mène Auguste précisément au moment où Tite-Live écrit ses premiers livres. D’après les Res Gestae, le futur princeps aurait restauré en 28 av. J.-C. quatre-vingt-deux temples qui avaient besoin de réparations61. On sait que ces restaurations ont nécessité le recours aux antiquaires62, comme au lendemain de l’incendie gaulois, quand il fallut retrouver l’emplacement exact de chaque temple63. Auguste est du reste qualifié par Tite-Live de templorum omnium conditor aut restitutor, et de templorum positor, templorum sancte repostor par Ovide64. Camille est lui aussi restitutor et conditor, mais de la Ville ou de la patrie entières, tel un nouveau Romulus65. C’est du reste pour avoir évité le déplacement des citoyens à Véies, de même qu’Octavien se vantait d’avoir empêché Alexandrie de supplanter Rome en vainquant Antoine et Cléopâtre, que Camille est honoré dans la galerie des summi viri66. La mémoire de la reconstruction de Rome après l’incendie gaulois est donc fortement réactivée sous le règne d’Auguste, pour mettre en valeur un personnage exceptionnel qui fait écho à sa propre politique.

  • 67 Suet. Aug. 28.
  • 68 Wallace-Hadrill, 2003. Sur la construction du forum d’Auguste, voir Palombi, 2016.
  • 69 Gros 2012.
  • 70 Strabon 5, 3, 8.

26Le lien entre la forme de la ville et l’urbanisme augustéen est plus ambigu. Si le premier empereur se vante de laisser en marbre une ville qu’il aurait reçue en briques, c’est, selon Suétone, parce que « la beauté de Rome ne répondait pas à la majesté de l’empire et la ville se trouvait exposée aux inondations et aux incendies67 ». L’infériorité esthétique de l’Vrbs résidait surtout, on l’a vu, dans la disposition irrégulière et l’étroitesse des rues. Or Auguste ne transforme pas radicalement la disposition de la ville. Dans le centre, délimité par l’enceinte servienne, les constructions augustéennes ne remettent pas en cause le tissu urbain existant, et même en tiennent compte, comme le montre l’exemple célèbre du nouveau forum, bâti plus petit que prévu pour ne pas exproprier les propriétaires68. Le seul espace d’action du princeps est le Champ de Mars, véritable ville nouvelle, conduite sur des principes plus conformes à la mode hellénistique ; certes Auguste ne pousse pas aussi loin que César le projet d’imitatio Alexandri, mais il transpose bien des éléments alexandrins dans le paysage romain69. Ce n’est alors pas un hasard si la description que Strabon fait de Rome se limite presque au Champ de Mars70, seul quartier digne d’une grande ville grecque. De fait, le programme urbain d’Auguste constitue une réponse aux critiques dont Rome pouvait être l’objet dans le monde grec, tout en respectant l’identité de la ville bâtie, selon les croyances de l’époque, après l’incendie gaulois.

3.2. Noua Vrbs et forma uetus : l’œuvre néronienne contre la mémoire urbaine

  • 71 D’après Tac. An. 15, 41, 2, certains habitants avaient calculé que les deux incendies avaient comme (...)
  • 72 Sur l’incendie de 64 comme nouveau tumultus gallicus dans la littérature antique, de Tacite à Orose (...)

27À l’inverse, la noua Vrbs que Néron aurait souhaité construire a été mise en lien, par les historiens latins, avec la mémoire de l’incendie gaulois. La comparaison entre la conflagration de 64 et le désastre de 390 av. J.-C. fut sans doute faite très rapidement par les habitants de Rome71 ; elle demeure ensuite un topos littéraire durant l’Antiquité72. C’est toutefois dans la politique urbaine de Néron que nous voulons ici chercher la mémoire de l’épisode gaulois. Selon Suétone, c’est précisément l’aspect même de Rome qui aurait poussé Néron à l’incendier :

Nam quasi offensus deformitate ueterum aedificorum et angustiis flexurisque uicorum, incendit urbem.

  • 73 Suet. Ner. 38, 3 (traduction personnelle).

« En effet, sous prétexte qu’il était irrité par la difformité des anciens édifices ainsi que par les rues étroites et tortueuses, il incendia Rome. »73

  • 74 Suet. Ner. 16, 1 (traduction personnelle).

28La référence à l’épisode gaulois est implicite, mais bien présente, non seulement dans la référence aux rues, mais aussi dans l’expression deformitas ueterum aedificorum. Les uetera aedificia sont les bâtiments antérieurs à l’incendie, comme la Roma uetus de Tacite, non des édifices nécessairement anciens ou vétustes. Du reste, plus haut dans sa biographie, Suétone, anticipant sur les mesures prises après l’incendie, précisait que Néron « imagina de donner une nouvelle forme aux édifices de la ville, afin qu’il y ait des portiques devant les immeubles et les demeures74 » (formam aedificiorum urbis nouam excogitauit et ut ante insulas ac domos porticus essent). Si la forma est bien ici la configuration générale de l’édifice et notamment son interface avec la rue, la deformitas est alors leur disposition anarchique les uns par rapport aux autres et par rapport à la rue : elle constitue bien un écho à l’absence de forma de la ville reconstruite après l’incendie gaulois. C’est donc la ville héritée de la reconstruction quatre siècles et demi plus tôt qui, selon la rumeur dont Suétone se fait écho, dérange Néron et qu’il abat pour la reconstruire en mieux et se parer de la gloire de l’avoir refondée.

29La ville que Néron reconstruit est qualifiée à deux reprises de noua Vrbs par Tacite :

Videbaturque Nero condendae urbis nouae et cognomento suo appellandae gloriam quaerere.

  • 75 Tac. An. 15, 40, 2 (traduction F. Wuilleumier, CUF).

« L’on pensait que Néron recherchait la gloire de fonder une ville nouvelle et de lui donner son nom. »75

Ea, ex utilitate accepta, decorem quoque nouae Vrbi attulere. Erant tamen qui crederent ueterem illam formam salubritati magis conduxisse, quoniam angustiae itinerum et altitudo tectorum non perinde solis uapore perrumperentur ; at nunc patulam latitudinem et nulla umbra defensam grauiore aestu ardescere.

  • 76 Tac. An. 15, 43, 5 (traduction F. Wuilleumier, CUF).

« Ces règlements, appréciés en raison de leur utilité, contribuèrent aussi à l’embellissement de la nouvelle Ville. Il y avait toutefois des gens pour penser que l’ancien plan convenait mieux à la salubrité, sous prétexte que l’étroitesse des rues et la hauteur des immeubles les rendaient moins perméables à l’ardeur du soleil, tandis que maintenant ces vastes espaces, que ne protégeait aucune ombre, étaient embrasés par une chaleur plus pénible. »76

  • 77 L’étude la plus complète sur la noua Vrbs reste celle de Balland, 1965. Voir aussi la synthèse prop (...)
  • 78 Voir Perrin, 1987, qui nuance l’idée même d’urbanisme néronien et limite la portée de l’expression (...)

30L’expression noua Vrbs est souvent utilisée pour qualifier le programme néronien, les historiens reprenant finalement à leur compte les accusations de bouleversement radical dont Néron fut victime77. De fait, s’il y eut sans doute des parties de la ville rebâties avec des rues droites, on est bien en peine de percevoir un changement global de la configuration de la ville, soit que Néron n’ait pas eu le temps de mener à bien son projet, soit que ce projet lui-même ait été en fait largement construit par l’historiographie plus tardive, les mesures néroniennes étant davantage une réponse pragmatique aux conséquences de la catastrophe78.

  • 79 Liv. 6, 4, 6.
  • 80 Voir ci-dessus, n. 63.

31Voyons plutôt comment Tacite et Suétone jouent sur la mémoire de l’incendie gaulois pour décrire les réalisations urbaines de Néron. L’expression noua Vrbs utilisée par Tacite est une allusion à Tite-Live, qui qualifie ainsi la ville reconstruite après l’incendie gaulois : intraque annum noua urbs stetit79. Chez Tacite, cette noua Vrbs est bien fondée par Néron : condendae Vrbis nouae, tandis que la noua Vrbs livienne doit beaucoup à l’œuvre de Camille, véritable conditor80, la différence étant que le dictateur ne donne pas son nom à la ville, mais est lui-même rebaptisé du nom du fondateur. De fait, c’est bien Tacite qui, peut-être en reprenant des pamphlets de l’époque, construit un parallèle entre les deux nouae urbes que tout oppose.

32La noua Vrbs néronienne, telle que décrite par Tacite, est certes mieux protégée des incendies et plus belle, mais elle est, en quelque sorte, moins romaine. La configuration de la Rome héritée de l’incendie gaulois, étroite, tortueuse et aux immeubles élevés, est qualifiée par Tacite, sous forme de discours rapporté, d’illa forma uetus, qui témoigne de la nostalgie d’un passé idéalisé que l’historien se propose de rapporter. Néron fait table rase d’une certaine mémoire urbaine, pas nécessairement de la mémoire officielle, mais de l’attachement des habitants à la disposition ancienne de leur habitat.

33De plus, la reconstruction néronienne est prétexte à l’agrandissement de sa maison, et là encore, les réactions suscitées dans la population font écho à l’incendie gaulois, selon Suétone :

Roma domus fiet; Veios migrate, Quirites,
Si non et Veios occupat ista domus.

  • 81 Suet. Ner. 39, 3 (traduction H. Ailloud, CUF).

« Rome deviendra sa maison : citoyens, émigrez à Véies, si cette maudite maison n’englobe pas jusqu’à Véies. »81

  • 82 Guilhembet, Royo, 2008, p. 224-225.

34Les quolibets qui appellent le peuple à émigrer à Véies forment bien entendu un écho aux hésitations des Romains en 390 av. J.-C. Il est très difficile de savoir si cette mémoire était partagée par tout le peuple, car il est assez probable que le quartier concerné par la domus aurea était assez aristocratique et les libelles n’émanaient pas nécessairement de la plèbe82. On voit ainsi que la mémoire littéraire, peut-être écho d’une certaine mémoire collective qu’il est cependant difficile d’approcher, a créé à la fois un parallèle et une opposition entre la Rome reconstruite en 390 av. J.-C. et celle reconstruite en 64 apr. J.-C. : dans les deux cas, il faut, pour changer la configuration générale de la ville, la détruire entièrement, seuls des grands incendies pouvant expliquer la forme d’une ville ; dans un cas, toutefois, la reconstruction donne lieu à une ville désordonnée, tandis que dans le second, c’est le désordre lui-même qui cause la destruction pour une reconstruction ordonnée. Ainsi, la date de 64 constitue une rupture du même ordre dans l’aspect de Rome. Le personnage de Néron tel que décrit par Tacite et Suétone agit donc contre la mémoire urbaine, au contraire de Vespasien, confronté à une situation comparable six ans plus tard.

3.3. Vespasien : désordre urbain et identité romaine

35Quand Vespasien entre à Rome au début de l’année 70, la ville n’est pas entièrement reconstruite :

Deformis urbs ueteribus incendiis ac ruinis erat ; uacuas areas occupare et aedificare, si possessores cessarent, cuiusque permisist.

  • 83 Suet. Vesp. 8, 8 (traduction personnelle).

« La ville était défigurée par les anciens incendies et les ruines ; [Vespasien] permit à chacun d’occuper les terrains vacants et d’y construire, si les possesseurs ne le faisaient pas. »83

  • 84 Au-delà de l’image déformée qu’en donnent les auteurs, Perrin, 2016, p. 234-235, montre une certain (...)

36Aux traces sans doute encore visibles du grand incendie de 64 s’ajoutent celles des affrontements de décembre 69 qui ont abouti à l’incendie du Capitole. La ville est donc encore deformis, terme que Suétone utilisait déjà pour caractériser les vieux édifices de Rome sous Néron. La deformitas qui irritait Néron n’a donc pas disparu, puisque les catastrophes qui se sont succédé ont accentué le désordre urbain. La politique de Vespasien est toutefois opposée à celle de Néron : l’empereur permet à chacun de s’établir dans les espaces laissés vacants84. Il est impossible de ne pas voir, dans les mots deformis urbs… uacuas areas occupare et aedificare employés par Suétone, une référence directe au texte de Tite-Live : in uacuo aedificant, formaque urbis sit occupatae. De fait, le Vespasien que décrit Suétone agit exactement comme Camille et les sénateurs après l’incendie gaulois : pour faciliter et accélérer la reconstruction sans décourager les citoyens, chacun a le droit de s’établir où il le peut.

37De manière générale, on retrouve dans le droit romain des iie et iiie siècles apr. J.-C. le principe selon lequel l’occupation de terrains vacants, sans souci du droit de propriété, paraît préférable à l’envahissement de l’espace urbain par des ruines. Ulpien, reprenant et développant un passage des Digesta de Salvius Julianus, déconseille de démolir un édifice bâti illégalement sur sol public :

Si quis nemine prohibente in publico aedificauerit, non esse eum cogendum tollere, ne ruinis urbs deformetur, et quia prohibitorium est interdictum, non restitutorium. Si tamen obstet id aedificium publico usui, utique is, qui operibus publicis procurat, debebit id deponere, aut si non obstet, solarium ei imponere : uectigal enim hoc sic appellatur solarium ex eo, quod pro solo pendatur.

  • 85 D. 43, 8, 2 (Ulp. 68 ad edictum), 17 (traduction personnelle).

« Au cas où un individu a bâti sur un terrain public, sans que personne l’en empêche, il ne faut pas le contraindre à abattre cet édifice, de peur que la ville ne soit défigurée par des ruines, et parce que cette interdiction est prohibitoire et non restitutoire. Cependant, si cet édifice fait obstacle à l’usage public, alors celui qui a la charge des travaux publics doit le mettre à terre, et s’il n’y fait pas obstacle, lui imposer le solarium : en effet, cette redevance est ainsi appelée solarium, parce qu’elle est versée au titre du sol. »85

  • 86 Ps-Ces. B.-Alex. 24 ; FIRA I, p. 288-290, n. 45 (sénatus-consulte dit « volusien ») ; Plin. Ep. 10, (...)
  • 87 Bustany, 1993.
  • 88 Saliou, 2016, p. 63.
  • 89 N’oublions pas que Vespasien est aussi l’instigateur d’un programme de restitution des terres publi (...)

38Dans ce fragment, on retrouve l’idée de défiguration (deformitas) de la ville (urbs) par les ruines (ruinae), présente dans le texte de Suétone. Ulpien cite ici Salvius Julianus, qui lui-même sans doute ne citait pas directement son quasi-contemporain Suétone, mais utilisait une association lexicale courante en latin : les ruinae induisent toujours de la deformitas86. La décision de Vespasien et les prescriptions des juristes classiques envisagent une solution voisine. Les juristes prescrivent de ne pas démolir une construction avérée sur sol public pour empêcher les ruines dans l’espace urbain, tandis que Vespasien cherche à remédier aux ruines déjà présentes dans la ville en favorisant ponctuellement les constructions sur sol public. En effet, selon C. Bustany, le texte de Suétone témoignerait d’un régime spécifique de propriété dans le centre de Rome : les termes occupatio et possessor ne renvoient pas à la pleine propriété (le dominium), mais au régime d’exploitation des terres publiques87, lequel, on le sait, n’était possible qu’en échange du versement d’un uectigal, le même qu’Ulpien recommande pour l’édifice bâti sur sol public. Dans la mesure où l’occupatio n’est garantie que par l’existence d’une construction88, ce mécanisme favorise la reconstruction – et peut-être les rentrées fiscales89.

39Par ce jeu d’intertextualité, Suétone joue sur le souvenir du texte de Tite-Live chez les Romains et donc évoque la mémoire collective de l’incendie gaulois. Ainsi, à l’échec partiel de Néron, qui a voulu effacer la mémoire de l’incendie gaulois par une reconstruction faisant table rase du passé, s’oppose la politique pragmatique de Vespasien, beaucoup plus proche de l’attitude supposée des Romains du ive siècle av. J.-C. qui voulurent éliminer au plus vite les symboles du désastre. À la mémoire de l’incendie gaulois dans le paysage urbain s’est ainsi substituée une mémoire littéraire du récit livien de la reconstruction : celle-ci peut alors être convoquée par les historiens latins pour suggérer l’adéquation ou non de l’œuvre urbaine d’un empereur à une certaine identité romaine.

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Notes

1 Halbwachs, 1997 [1950], p. 209.

2 Baroin, 2010, p. 214-230.

3 Sur les notions de « landscape of memory » ou de « memoryscape », inspirées des travaux de P. Nora et J. Assmann, voir Sandberg, 2018. Späth, 2016 propose un bilan critique très utile de l’adaptation au contexte romain de la notion de « lieux de mémoire ».

4 Wiseman, 2014, insiste à juste titre sur la nécessité de discours oraux et écrits pour donner du sens aux monuments, mais minimise trop la capacité des bâtiments à évoquer par eux-mêmes des souvenirs chez les habitants.

5 La date de 390, fondée sur la chronologie varronienne, est néanmoins débattue. Sur cet événement célèbre, voir la synthèse de Briquel, 2008.

6 Rome avait sans doute déjà été prise par Porsenna (Engerbeaud, 2017, p. 121-124).

7 Coarelli, 1978 affirme qu’il n’y a aucune trace archéologique d’une destruction à cette époque. Des niveaux d’incendie identifiés récemment à l’emplacement du Forum de César pourraient être la conséquence de l’invasion gauloise (Delfino, 2014), mais leur datation est trop imprécise pour fournir une confirmation matérielle de l’événement.

8 Sur le processus de transformation par les historiens latins d’un événement sans doute limité en un désastre de grande ampleur, voir l’analyse d’Engerbeaud, 2017, p. 391-425.

9 Richardson, 2012, p. 133 ; Mineo, 2016 ; Engerbeaud, 2017, p. 403-409 ; Humm, 2017.

10 J’emprunte l’expression à Engerbeaud, 2017, p. 391.

11 Il faut noter, toutefois, qu’en 384 av. J.-C., Isocrate, Paneg. 156, attribue une telle décision aux Ioniens, sans mentionner les Athéniens.

12 Lycurg. Contre Leocrate, 81 (traduction F. Durrbach, CUF).

13 D.S. 11, 10, 5.

14 La première édition de ce texte se trouve dans Robert, 1938.

15 La plupart des commentateurs, depuis Robert 1938, ont douté de l’authenticité de ce serment, peut-être composé au ive siècle av. J.-C. Papini, 2011, p. 57-94 (avec rappel de la bibliographie antérieure), pense au contraire que la décision fut bien prise et respectée. Voir aussi Hartmann, 2010, p. 181-187 et Papini, 2013.

16 Paus. 10, 35, 2.

17 Cic. Rep. 3, 9, 14-15 (traduction E. Bréguet, CUF).

18 Par exemple chez Démosthène, Epicrate, 49 ou D.S. 2, 28 et 3, 72.

19 Cicéron l’emploie dans ce sens dans Dom. 126, Agr. 1, 27, Rab. 27, 62 et Brut. 1, 15, 10.

20 Sur l’histoire de ce phénomène depuis le xviiie siècle et ses implications aujourd’hui, voir Le Blanc, 2010.

21 Idem.

22 Jeudy, 1991, p. 49.

23 Liv. 5, 50, 2 (traduction G. Baillet, CUF). Voir aussi Plutarque, Camille, 30, 4 – 31, 1.

24 Briquel, 2008, p. 319-323, remarque aussi cette antécédence étonnante et l’explique par la primauté du domaine religieux sur les choses humaines dans la constitution de la figure de Camille comme fondateur de Rome.

25 Liv. 5, 50, 8 (traduction G. Baillet, CUF).

26 Liv. 5, 53, 3 (traduction G. Baillet, CUF, modifiée). En 5, 53, 1, Camille évoque aussi la proposition des tribuns en ces termes : uastam incendiis ruinisque relinquere urbem.

27 Dans un autre passage, Tite-Live fait dire à un représentant d’une cité espagnole en 218 av. J.-C., après la prise de Sagonte par les Carthaginois, que « les ruines de Sagonte serviront d’avertissement » (documentum Sagunti ruinae) pour détourner les autres cités d’Espagne de l’alliance romaine.

28 Val-Max. 1, 5, 1 (traduction R. Combès, CUF).

29 Liv. 31, 29, 10 (traduction A. Hus, CUF, modifiée).

30 La métaphore des ruines qui font croître Rome se retrouve aussi chez Tite-Live en 1, 30, 1 à propos d’Albe.

31 Voir les passages où Denys décrit des cités en ruines comme Méphyla, Orvinium (D.H. 1, 14, 3), Gabies (D.H. 4, 53). Lui-même dit, pour l’énumération de ces villes disparues, s’appuyer sur les travaux de Varron (D.H. 1, 14, 1).

32 Cf. Paus. 2, 38, 2 à propos de Nauplie ; 2, 25, 8 à propos de Tirynthe. Les vestiges permettent parfois de replacer un toponyme au bon endroit (Orchomène en 8, 13, 2) ou de donner corps à une épithète glorieuse (par exemple pour Thèbes, en 8, 3, 2 et 9, 7, 6 ; voir Hawes, 2016). À propos de la Laconie (livre 3), Gengler, 2013, p. 184, se demande si « ces cités disparues ne sont pas autre chose que des noms rattachés plus ou moins artificiellement au paysage laconien ». Sur l’œuvre mémorielle de Pausanias, voir Porter, 2001 et Papini, 2011, p. 95-132.

33 Luc. 7, 392-394 (traduction A. Bourgery, M. Ponchot, CUF).

34 D.H. 14, 2, 2 ; Plut. Camille 32, 8 et Romulus, 22, 2.

35 Liv. 6, 20 : voir la lecture stimulante de Baroin, 2010, p. 226-230.

36 Liv. 5, 40, 7-8 ; Varr. L. L. 5, 157.

37 Liv. 5, 48, 3. Selon F. Coarelli, « Busta Gallica », LTVR I, p. 203-204, cette appellation pourrait être apparue à l’occasion de la découverte d’une nécropole protohistorique, dont la présence en plein milieu de la ville ne pouvait être expliquée autrement.

38 Sur leur localisation probable au pied du Capitole, à proximité du futur arc de Septime Sévère, voir les notices de F. Coarelli, « Busta Gallica », LTVR I, p. 203-204, et « Doliola », LTVR II, p. 20-21.

39 Castagnoli, 1958, p. 19, soulignait déjà que l’incendie gaulois avait fourni une explication a posteriori à l’absence de plan régulateur dans l’urbanisme romain. Le constat est désormais partagé (voir Gros, Torelli, 2007, p. 116).

40 D.S. 14, 116, 8-9 (traduction M. Bonnet, É. R. Bennet, CUF).

41 Ogilvie, 1965, p. 250-251 ; Wallace-Hadrill, 2003, p. 193 ; Briquel, 2008, p. 34-35. De fait, les fondations coloniales romaines du ive siècle sont toutes organisées sur une trame orthogonale (Gros, 2005, p. 165-171).

42 Contrairement à Tite-Live qui mentionne surtout le massacre des vieillards restés dans la ville.

43 Pour les épisodes relatifs à l’histoire de Rome, Diodore de Sicile s’appuie sur des sources romaines de la fin du iie et du début du ier siècle av. J.-C., d’après Cassola, 1982.

44 Cic. Agr. 2, 96 (traduction A. Boulanger, CUF).

45 Liv. 40, 5, 7.

46 Haselberger, 2007, p. 41.

47 Strabon, 5, 3, 8 rappelle ainsi que « les premiers Romains ont accordé peu d’importance à la beauté de Rome ». Sur le beau paysage urbain au milieu du ier s. av. J.-C., voir Gros, 1983.

48 D.S. 17, 52, 5.

49 Liv. 5, 55, 2-5 (traduction G. Baillet, CUF).

50 Moatti, 1993, p. 43-48.

51 Sur le sens du terme forma en général, voir l’étude sémantique de Conso, 1990 et, sur l’expression forma urbis, Gruet, 2006, p. 129-141.

52 Saliou, 2016, p. 59-61.

53 Plut. Cam. 32, 4-5 (traduction É. Chambry, R. Flacelière, M. Juneaux, CUF).

54 Tac. An. 38, 3 – 43, 1 (traduction Dubouloz, 2011, p. 617).

55 Hormis celui de 64, on peut compter celui de 27 qui toucha le Caelius, celui de 36 sur l’Aventin, et enfin celui de 80 qui détruisit une grande partie du Champ de Mars et du Capitole (voir Sablayrolles, 1996, p. 783-795).

56 Sur l’importance de l’histoire de Rome dans l’idéologie augustéenne, Zanker, 1987 reste la référence incontournable. Sur l’idée de restauration, voir Hurlet, Mineo, 2009.

57 La formule est de Grandazzi, 2018.

58 Sur la construction de la figure de Camille, voir Coudry, 2001.

59 Mineo, 2006, p. 222-231.

60 Idem, p. 232-237.

61 RGDA 20, 4.

62 Gros, 1976, p. 24.

63 Sur ce point, Plut. Cam. 31, 1, insiste davantage que Tite-Live.

64 Liv. 4, 20, 7 ; Ov. F. 2, 55-65.

65 Liv. 5, 49, 7 : conditor alter Vrbis ; Liv. 7, 1, 9-10 : patriam ipsam restituit… secundum a Romulo conditorem Vrbis ; Eutr. 1, 20, 7 : conditor ; Flor. 1, 7, 19 : urbs restituta a Camillo. Voir aussi Plut. Cam. 31, 2 pour les rumeurs accusant Camille de vouloir refonder Rome. Rappelons qu’Octavien avait failli se faire attribuer lui aussi le surnom de Romulus, avant d’opter pour Augustus.

66 D’après l’elogium inscrit sur la base de sa statue (CIL I², p. 191, n. 7).

67 Suet. Aug. 28.

68 Wallace-Hadrill, 2003. Sur la construction du forum d’Auguste, voir Palombi, 2016.

69 Gros 2012.

70 Strabon 5, 3, 8.

71 D’après Tac. An. 15, 41, 2, certains habitants avaient calculé que les deux incendies avaient commencé à la même date.

72 Sur l’incendie de 64 comme nouveau tumultus gallicus dans la littérature antique, de Tacite à Orose, voir Lefebvre, 2017, p. 162-166.

73 Suet. Ner. 38, 3 (traduction personnelle).

74 Suet. Ner. 16, 1 (traduction personnelle).

75 Tac. An. 15, 40, 2 (traduction F. Wuilleumier, CUF).

76 Tac. An. 15, 43, 5 (traduction F. Wuilleumier, CUF).

77 L’étude la plus complète sur la noua Vrbs reste celle de Balland, 1965. Voir aussi la synthèse proposée par Sablayrolles, 1996, p. 788-793, avec un rappel de la bibliographie.

78 Voir Perrin, 1987, qui nuance l’idée même d’urbanisme néronien et limite la portée de l’expression tacitéenne de noua Vrbs en montrant qu’on ne peut en faire un programme général de Néron.

79 Liv. 6, 4, 6.

80 Voir ci-dessus, n. 63.

81 Suet. Ner. 39, 3 (traduction H. Ailloud, CUF).

82 Guilhembet, Royo, 2008, p. 224-225.

83 Suet. Vesp. 8, 8 (traduction personnelle).

84 Au-delà de l’image déformée qu’en donnent les auteurs, Perrin, 2016, p. 234-235, montre une certaine continuité entre l’action de Néron et celle de Vespasien quant aux modalités de la reconstruction.

85 D. 43, 8, 2 (Ulp. 68 ad edictum), 17 (traduction personnelle).

86 Ps-Ces. B.-Alex. 24 ; FIRA I, p. 288-290, n. 45 (sénatus-consulte dit « volusien ») ; Plin. Ep. 10, 70. Voir Davoine, 2015, p. 405-434.

87 Bustany, 1993.

88 Saliou, 2016, p. 63.

89 N’oublions pas que Vespasien est aussi l’instigateur d’un programme de restitution des terres publiques (sur ce sujet, voir Moatti, 2018, p. 269-283), qui ne semble pas contradictoire avec la mesure prise ponctuellement à Rome pour favoriser la reconstruction.

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Pour citer cet article

Référence papier

Charles Davoine, « L’empreinte de Brennus : mémoire urbaine et résilience romaine »Pallas, 110 | 2019, 327-344.

Référence électronique

Charles Davoine, « L’empreinte de Brennus : mémoire urbaine et résilience romaine »Pallas [En ligne], 110 | 2019, mis en ligne le 27 février 2020, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/17881 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.17881

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Auteur

Charles Davoine

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