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Christianisme et mythologie

Le troisième ciel dans 2 Co 11, 30 – 12, 10

The third heaven in 2 Co 11,30-12, 10
Sławomir Torbus
p. 353-359

Résumés

Dans l’Antiquité, il y avait différentes conceptions de la structure de l’univers et aussi du ciel. Dans beaucoup de cosmogonies on peut trouver l’idée de la pluralité des cieux. Dans des cultures différentes et à des époques diverses on croyait à l’existence de trois, cinq, sept ou même dix cieux. Dans le douzième chapitre de la deuxième Épître aux Corinthiens, saint Paul déclare qu’il fut emporté dans l’extase jusqu’au troisième ciel. Dans cette contribution, on essaie de déterminer la fonction rhétorique, dans le passage de 2 Co 11, 30-12, 10, de ce récit du voyage céleste et de préciser si Paul était inspiré par l’une des conceptions de la structure du ciel ou si l’idée du « troisième ciel » était plutôt métaphorique.

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Texte intégral

1On peut trouver dans l’Antiquité d’assez nombreux exemples d’histoires sur le voyage au ciel, qui étaient le privilège des θεῖοι ἄνδρες. Dans le passage que nous voudrions analyser, nous trouvons (dans les versets 12, 2-4 de la seconde Épître aux Corinthiens) le récit d’un mystérieux voyage de l’Apôtre Paul au troisième ciel.

  • 1 Martin, 1991, p. 383-424 ; Barrett, 1973, p. 302-318 ; Lambrecht, 1999, p. 197-210 ; Dąbrowski, 196 (...)

2Ce passage a toujours posé des problèmes d’interprétation1. L’un de ces problèmes est de nature cosmologique : qu’est-ce que Paul voulait dire par « le troisième ciel » ? Dans quel système cosmologique Paul s’est-il projeté et qu’est-ce que cela voulait dire pour son auditoire ?

3Nous voudrions nous concentrer ici surtout sur deux problèmes principaux :

  1. sur la fonction rhétorique de ce récit dans ce contexte

  2. sur la signification de la phrase : ἕως τρίτου οὐρανοῦ – jusqu’au troisième ciel.

4Autrement dit, il s’agit de comprendre quelle réalité Paul a appelée ici « le troisième ciel », dans la perspective de la fonction rhétorique du passage entier.

  • 2 Hughes, 1962, XXXV – 57 ap. J-C. ; Lambrecht, 1999, 6 – 54 ap. J.-C. ; Martin, 1991, XXXV – 55 ou 5 (...)
  • 3 Sumney, 1990 ; Barrett, 1973, p. 28-30 ; Georgi, 1986, p. 1-9.
  • 4 Martin, 1991, p. 365.
  • 5 Lambrecht, 1999, p. 6-7.

5Tout d’abord, nous allons esquisser en quelques mots le contexte de ce passage. Il faut rappeler que 2 Co a été écrite entre 55 et 57 après J.-C., en Macédoine (à Philippe)2. La raison était un changement des plans de Paul concernant sa visite à Corinthe. Cette ville avait vu apparaître de faux apôtres qui contestaient l’autorité apostolique de Paul3. Hughes (et d’autres aussi) a divisé le texte de l’épître en trois parties – du chapitre 1 au chapitre 7, Paul explique les raisons de son changement de plans, dans 7 et 8, l’Apôtre écrit des détails sur sa visite, et enfin dans les chapitres 10 à 13 nous trouvons une sorte de confrontation avec ses opposants, les faux apôtres. Le passage de 11, 1 à 12, 10 est souvent décrit comme l’oraison du fou4. Aux yeux de ses opposants, la personne de Paul est vue comme une négation de l’idée de l’apôtre, ou autrement dit, du θεῖος ἀνήρ5. On le voit comme dans le reflet d’un miroir, car le discours est un grand argument ad hominem : il a des problèmes d’éloquence (2 Co 10,10 ; 11, 6), il est malade (2 Co 12, 7), sa vie est pleine des souffrances (2 Co 11, 23s.). Le passage analysé par nous fait partie de l’unité argumentative où Paul essaie de montrer qu’il est un apôtre véritable.

  • 6 Meynet, 1989, passim.

6Analysons la structure de ce passage. Nous savons que les textes anciens (les épîtres de Paul certainement) étaient composés pour des auditeurs et non pour des lecteurs, et c’est pourquoi nous pouvons y trouver les marques structurelles qui aidaient les auditeurs à comprendre le discours6. Nous pouvons ici parler d’une sorte de style oral. Voyons comment l’auteur de notre passage a structuré ce texte :

11, 30 Εἰ καυχᾶσθαι δεῖ,
τὰ τῆς ἀσθενείας μου καυχήσομαι

31ὁ θεὸς καὶ πατὴρ τοῦ κυρίου ̓Ιησοῦ οἶδεν,
ὁ ὢν εὐλογητὸς εἰς τοὺς αἰῶνας,

ὅτι οὐ ψεύδομαι.

32ἐν Δαμασκῶ ὁ ἐθνάρχης Ἁρέτα τοῦ βασιλέως
ἐϕρούρει τὴν πόλιν Δαμασκηνῶν πιάσαι με,
33 καὶ διὰ θυρίδος ἐν σαργάνῃ ἐχαλάσθην διὰ τοῦ τείχους
καὶ ἐξέϕυγον τὰς χεῖρας αὐτου ̔ ̀.

12,1 Καυχᾶσθαι δεῖ
οὐ συμϕέρον μέν,
ἐλεύσομαι δὲ

εἰς ὀπτασίας καὶ ἀποκαλύψεις κνυρίου

7--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

2οἶδα

ἄνθρωπον ἐν Χριστῶ

πρὸ ἐτῶν δεκατεσσάρων

εἴτε

ἐν σώματι

οὐκ οἶδα

εἴτε

ἐκτὸς τοῦ σώματος

οἶδα

ὁ θεὸς οἶδεν

ἁρπαγέντα τὸν τοιοῦτον

ἕως τρίτου οὐρανοῦ

3καὶ

οἶδα

τὸν τοιοῦτον ἄνθρωπον

εἴτε

ἐν σώματι

εἴτε

χωρὶς τοῦ σώματος

οὐκ οἶδα

ὁ θεὸς οἶδεν

4ὅτι ἡρπάγη

εἰς τὸν παράδεισον

καὶ

ἤκουσεν ἄρρητα ῥήματα

ἅοὐκἐξὸνἀνθρώπῳλαλῆσαι

8--------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

  • 7 2 Co 11,30 – 12,10, GNT.

[5]ὑπὲρ

τοῦ τοιούτου

Καυχήσομαι

ὑπὲρ δὲ

ἐμαυτοῦ

οὐ καυχήσομαι

εἰ μὴ ἐν ταῖς ἀσθενείαις.

6ἐὰν γὰρ θελήσω καυχήσασθαι

οὐκ ἔσομαι ἄϕρων

ἀλήθειαν γὰρ ἐρῶ

ϕείδομαι δὲ, μή τις εἰς ἐμὲ λογίσηται

ὑπὲρ ὃ βλέπει με

ἢ ἀκούει τι ἐξ ἐμοῦ.

7καὶ τῇ ὑπερβολῆ τῶν ἀποκαλύψεων

διό, ἵνα μὴ ὑπεραίρωμαι,

ἐδόθη μοι

σκόλοψ τῇ σαρκί

ἄγγελος Σατανᾶ

ἵνα με κολαϕίζη,

ἵνα μὴ ὑπεραίρωμαι.

8ὑπὲρ τούτου τρὶς τὸν κύριον παρεκάλεσα,

ἵνα ἀποστῇ ἀπ ̓ἐμοῦ·

9καὶ εἴρηκέν μοι·

Αρκεῖ σοι ἡ χάρις μου,

ἡ γὰρ δύναμις ἐν ἀσθενείᾳ τελεῖται.

10ἥδιστα οὖν μᾶλλον καυχήσομαι

ἐν ταῖς ἀσθενείαις μου

ἵνα ἐπισκηνώσῃ ἐπ ̓ ἐμὲ

ἡ δύναμις τοῦ Χριστοῦ.

διὸ εὐδοκῶ

ἐν ἀσθενείαις,

ἐν ὕβρεσιν,

ἐν ἀνάγκαις,

ἐν διωγμοῖς

καὶ στενοχωρίαις,

ὑπὲρ Χριστοῦ·

ὅταν γὰρ ἀσθενῶ,

τότε δυνατός εἰμι7.

9Il est évident que les mots-clefs qui constituent l’inclusio, délimitant le début et la fin du fragment, sont : καυχήσομαι, καυχᾶσθαι, ἀσθενῶ, ἀσθένεια. Le verset 30 commence une nouvelle unité du texte, ou le motif paradoxal principal est : « se vanter de sa faiblesse » (τὰ τῆς ἀσθενείας μου καυχήσομαι). Paul savait que c’est une idée paradoxale et c’est pourquoi dans le verset 31, il a introduit une formule traditionnelle pour augmenter sa crédibilité : ὁ θεὸς [...] οἶδεν, [...] ὅτι οὐ ψεύδομαι. On a toujours eu un problème avec les versets suivants (32-33). Paul rappelle ici l’histoire de sa fuite dans un panier. Selon certains exégètes ce passage serait une interpolation, car cette histoire ne correspond pas au contexte. L’incident n’est pas lié à la vision de Paul (qui s’est produite plus que 14 ans avant la composition de l’épître) et, comme les chercheurs l’argumentent, ce n’est pas une manifestation de la faiblesse de l’Apôtre, parce que Paul a cependant réussi. Mais, de l’autre côté, Paul n’y a pas fait preuve d’héroïsme, mais plutôt de manque du courage... Je crois que nous pouvons accepter que cela puisse être le premier exemple de la faiblesse de Paul, bien qu’il soit quand même assez difficile de rattacher ce fragment asymétrique au reste du texte.

  • 8 Is 6, 1 ; Jr 1, 2 ; Ez 1, 1.
  • 9 Par ex. 1 Co 11, 2-16. Cf. Torbus, 2006, p. 183-231.

10Dans le premier verset du chapitre 12, Paul revient sur la vantardise, mais il introduit un motif qui dans ce contexte est très surprenant pour l’auditoire. Pourquoi veut-il parler de ses visions et de ses révélations dans un discours concernant ses faiblesses ? Paul signale qu’il est forcé d’en parler (οὐ συμϕέρον μέν, de la même manière qu’au début du passage 11, 30), alors nous pouvons soupçonner qu’il a soulevé cette question parce qu’elle était un critère de sa crédibilité comme apôtre. Dans le verset 5, où Paul conclut la relation de son voyage céleste, nous trouvons l’explication de l’insertion de cette histoire dans le texte : apôtre se réfère à une réalité passée, qui sans doute peut être une raison de fierté pour lui, mais que ses adversaires ne peuvent pas contester non plus (une sorte de topos rhétorique). Il raconte une histoire extraordinaire de voyage au troisième ciel qu’il aurait accompli 14 ans plus tôt (soit vers 44 : certains chercheurs ont essayé de l’associer à différents événements décrits dans les Actes, mais aucune hypothèse n’est suffisamment convaincante), comme il le précise exactement, selon l’habitude des prophètes de l’Ancien Testament, qui précisaient toujours la date de leur vocation, peut-être pour améliorer la crédibilité de la relation8. Nous allons revenir plus loin à une analyse plus profonde de ce passage. Pour l’instant il vaut la peine d’observer que nous pouvons sans problème discerner les structures symétriques de ce fragment. Après l’analyse de quelques passages des épîtres de Paul, nous avons constaté que c’est pour l’Apôtre un mode normal de structuration du texte. Très souvent les structures symétriques (comme les parallélismes et chiasmes) construisent les unités rhétoriques des passages9. Dès lors, en analysant l’elocutio du texte, nous pouvons marquer objectivement des cadres structurels pour les étapes suivantes de l’exégèse (on peut dire – en analysant l’elocutio nous pouvons identifier la dispositio). Au moins nous pouvons sans aucun problème identifier le début et la fin des unités du texte. Au niveau de la microstructure, nous pouvons souvent observer des strictes répétitions structurelle et au niveau de la macrostructure, il faudrait chercher plutôt les répétitions des idées, des mots-clés, mais parfois nous voyons aussi des similarités structurelles.

11Pour conclure cette partie de notre analyse. Paul dans ce passage veut parler de l’idée « d’auto-glorification » de ces faiblesses. Il mentionne l’histoire de sa fuite de Damas (la première faiblesse), puis il raconte l’histoire de sa vision : ce n’est pas une faiblesse, mais un motif de fierté. La transition est surprenante, mais au niveau de la microstructure, ces deux fragments sont cependant liés par des mots-clés : καυχᾶσθαι, ἀσθένεια. Plus loin, dans les versets 5 et 6, nous voyons le retour de ces mots et en plus, Paul confirme de nouveau la crédibilité de sa relation. Il souligne : je vais dire la vérité (ἀλήθειαν γὰρ ἐρῶ), comme dans la formule de 11, 31, il dit : je ne mens pas (οὐ ψεύδομαι). Je vois donc ici des répétitions d’éléments linguistiques au niveau de la macrostructure. Les répétitions sont une inclusio qui limite le passage. Et dans le verset 6, Paul passe à un nouveau sujet. Nous observons ici une autre structure.

  • 10 Les traductions de la Bible sont empruntées à Louis Segond.
  • 11 Cf. Thrall, 2000, p. 804-806.
  • 12 Une revue des hypothèses sur la maladie de Paul dans : Dąbrowski, 1967, p. 473-476 ; Thrall, 2000, (...)

12Le verset 7 est, à mon avis, extrêmement important pour l’interprétation de ce fragment. Paul revient ici au problème de la faiblesse, peut-être de sa plus grande faiblesse, qui aux yeux des opposants le disqualifierait en tant que le θεῖος ἀνήρ, en tant qu’Apôtre du Christ. Il parle d’une écharde mystérieuse dans la chair, qui est décrite comme un ange de Satan. Ici il faut que nous nous arrêtions sur un problème textuel. Il s’agit de la phrase : καὶ τῇ ὑπερβολῇ τῶν ἀποκαλύψεων. Par exemple dans le Greek New Testament édité par United Bible Societies, cette phrase est liée au verset précédent (on lit alors : mais je m’en abstiens, afin que personne n’ait a mon sujet une opinion supérieure à ce qu’il voit en moi ou à ce qu’il entend de moi et à cause de l’excellence de ces révélations10), mais l’édition nous suggère qu’il y a des problèmes de ponctuation. Il nous semble que du point de vue de la structure du texte, la meilleure solution est quand même de rattacher cette phrase au verset 711 (et on lit alors : et pour que je ne sois pas enflé d’orgueil, à cause de l’excellence de ces révélations, il m’a été mis une écharde dans la chair, un ange de Satan pour me souffl et m’empêcher de m’enorgueillir). Cette fois, la symétrie est bien conservée et, ce qui est le résultat le plus important, nous comprenons mieux l’idée principale de ce discours et la raison pour laquelle Paul a introduit dans le texte le récit de son voyage au ciel. L’autorité apostolique de Paul a été contestée par ses opposants. Une partie de leur argumentation ad hominem reposait sûrement sur la maladie mystérieuse de Paul, cette écharde dans la chair12. Nous savons du texte de l’épître que les faux apôtres ont attaqué les qualités rhétoriques de Paul. Nous pouvons soupçonner que cette écharde devait handicaper la forme des interventions publiques de Paul, qui semblait faible et peu convainquant. De plus la faiblesse de Paul n’était pas une manifestation du pouvoir de Dieu – ce qui devait être attendu d’un Apôtre du Christ. Paul se défend en racontant cette impressionnante histoire de sa vision et lie cet événement à sa faiblesse mystérieuse. Les visions extraordinaires de l’Apôtre sont en un sens la cause de sa faiblesse. Paul dit qu’il a vécu des expériences surnaturelles exceptionnelles (preuves de sa proche relation avec Dieu) et à la fois, que ce sont elles qui ont causé en un sens sa maladie. Cette faiblesse est donc, paradoxalement (et nous savons que Paul aimait beaucoup recourir aux paradoxes dans son argumentation), aussi le signe de sa proche relation avec Dieu. Paul inverse ainsi l’argumentation de ses opposants. Il prouve que la faiblesse peut être pour lui un motif de fierté. Sa maladie a vraiment été la volonté de Dieu. Paul a prié Dieu en vain de l’éloigner (je voudrais attirer l’attention sur le fait que l’Apôtre écrit qu’il a prié trois fois, ce qui est important pour la suite de notre analyse). Paul développe cette idée paradoxale en indiquant que Dieu même a dit que la manifestation de son pouvoir entraînait la faiblesse (ἡ γὰρ δύναμις ἐν ἀσθενεία τελεῖται). Il finit ce discours par un parallélisme qui résume sa thèse polémique : οταν γὰρ ἀσθενῶ, τότε δυνατός εἰμι.

  • 13 Thrall, 2000, p. 783.

13Je crois que nous avons ainsi la réponse à notre première question concernant la fonction rhétorique du récit de voyage céleste de Paul. C’est la partie de la refutatio – introduction et à la fois explication de l’idée paradoxale de Paul : sa faiblesse est signe de puissance de Dieu. En plus ce témoignage de son expérience spirituelle est une confirmation très forte de son autorité apostolique13. En utilisant des termes rhétoriques, nous pouvons dire que Paul s’est créé une image (ethos) de personne qui vit dans l’intimité avec Dieu.

14Dans cette perspective, le problème le plus important de ce texte demeure l’écharde dans la chair. Mais l’histoire du voyage céleste joue, comme nous l’avons observé, un rôle persuasif très important, car elle a dû faire une grosse impression sur l’auditoire. Passons à la deuxième question concernant le sens de l’expression : ἕως τρίτου οὐρανοῦ (jusqu’au troisième ciel).

  • 14 Sur les voyages au ciel cf. Segal, 1980.
  • 15 Gooder, 2006, p. 3.
  • 16 Bullinger, 2003, p. 107 sq. ; voir également : HBD, s.v. numbers.
  • 17 Thrall, 2000, p. 819 : « […] The number three allows an action to be seen as complete, since it inc (...)
  • 18 Quelques exemples : Is 6,3 ; Gn 18, 25s. ; 1 R 6, 2-22 ; Jon 2,1 ; Mt, 26, 44 ; Ac 9, 9.
  • 19 Texte disponible sur le site : http://www.ccel.org/ccel/calvin/calcom40.xviii.i.html. Cf. Dąbrowski (...)

15Dans le judaïsme, il existait différentes idées cosmologiques concernant la structure du ciel. Dans le deuxième livre d’Henoch, nous découvrons une conception des sept ciels. Henoch a voyagé à travers sept ciels, jusqu’au plus haut où résidait le Seigneur même. Dans l’Apocalypse d’Abraham, nous trouvons un huitième firmament. Dans d’autres textes encore, nous pouvons trouver des conceptions à cinq ciels (3 Baruch) ou même parfois à dix14. Il est donc très difficile ou même impossible de déterminer à quel système Paul et son auditoire se référaient. Les chrétiens de Corinthe étaient des Juifs et des païens. Nous pourrions supposer qu’ils avaient différentes représentations de la structure du ciel. Ils ne devaient pas connaître les textes apocryphes. Il faudrait d’ailleurs ajouter ici que ce texte de Paul est assez exceptionnel. Les chercheurs ont observé que la description de sa vision est unique15. Nous ne pouvons pas la comparer avec d’autres descriptions de visions bibliques. Paul n’est pas capable de préciser s’il a été ravi au ciel dans son corps ou hors de son corps. Il n’est pas capable de transmettre les mots qu’il a entendus. Il identifie le troisième ciel au paradis. On peut certainement supposer que l’Apôtre a voulu être communicatif et persuasif, et que pour cette raison, il n’a pas utilisé ici un modèle cosmologique connu seulement de quelques initiés. C’est pourquoi je pense que nous pouvons chercher d’autres solutions que les modèles cosmologiques juifs, qui étaient très compliqués. À mon avis Paul a voulu souligner qu’il est parvenu au ciel supérieur (ce que suggère l’utilisation de la préposition ἕως). Et dans ce contexte, nous avons fait attention à la symbolique du chiffre « trois ». Il apparaît que dans la Bible (dans l’Ancien et le Nouveau Testament), le chiffre « trois » est très souvent présent dans un sens symbolique16. C’est le symbole de la perfection, de l’absolu17. Nous pourrions énumérer les exemples très longuement18. Même dans notre passage analysé, nous trouvons le sens symbolique du chiffre « trois », quand nous lisons que Paul a prié Dieu trois fois. C’est bien sûr pour l’Apôtre une manière de dire qu’il a fait tout ce qu’il a pu pour sortir de son état de faiblesse. De plus, il est très intéressant de noter que la symbolique du chiffre « trois » est universelle encore aujourd’hui. Il me semble alors que l’idée du troisième ciel ne doit pas être lue littéralement, mais que nous pouvons accepter que Paul a utilisé ici le symbole universellement connu du chiffre « trois », le symbole de la perfection. Il a voulu dire qu’il est parvenu jusqu’au ciel supérieur, mais pas dans ses connotations strictement cosmologiques. Pour ma part, je trouve assez surprenant que cette interprétation n’ait été acceptée que si rarement, entre autres par Jean Calvin, qui a écrit : Numerus ternarius κατ ̓ ἐξοχήν positus est pro summo et perfectissimo19. Je pense que son intuition était probablement juste, et pour le moins tout aussi plausible que les hypothèses cosmologiques, à mon avis plus difficiles à prouver.

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Bibliographie

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Martin, R.P., 1991, 2 Corinthians, Word Biblical Commentary, 40, Milton Keynes.

Meynet, R., 1989, L’analyse rhétorique. Une nouvelle méthode pour comprendre la Bible, Paris.

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Thrall, M.E., 2000, II Corinthians, The International Critical Commentary, vol. II, Edinburg.

Torbus S., 2006, Listy św. Pawła z perspektywy retorycznej, Legnica.

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Notes

1 Martin, 1991, p. 383-424 ; Barrett, 1973, p. 302-318 ; Lambrecht, 1999, p. 197-210 ; Dąbrowski, 1967, p. 467-477 ; Thrall, 2000, p. 758-832 ; Stern, 2004, p. 726-728.

2 Hughes, 1962, XXXV – 57 ap. J-C. ; Lambrecht, 1999, 6 – 54 ap. J.-C. ; Martin, 1991, XXXV – 55 ou 56 ap. J.-C.

3 Sumney, 1990 ; Barrett, 1973, p. 28-30 ; Georgi, 1986, p. 1-9.

4 Martin, 1991, p. 365.

5 Lambrecht, 1999, p. 6-7.

6 Meynet, 1989, passim.

7 2 Co 11,30 – 12,10, GNT.

8 Is 6, 1 ; Jr 1, 2 ; Ez 1, 1.

9 Par ex. 1 Co 11, 2-16. Cf. Torbus, 2006, p. 183-231.

10 Les traductions de la Bible sont empruntées à Louis Segond.

11 Cf. Thrall, 2000, p. 804-806.

12 Une revue des hypothèses sur la maladie de Paul dans : Dąbrowski, 1967, p. 473-476 ; Thrall, 2000, p. 809-818.

13 Thrall, 2000, p. 783.

14 Sur les voyages au ciel cf. Segal, 1980.

15 Gooder, 2006, p. 3.

16 Bullinger, 2003, p. 107 sq. ; voir également : HBD, s.v. numbers.

17 Thrall, 2000, p. 819 : « […] The number three allows an action to be seen as complete, since it includes beginning, middle and end, and it serves to effect decision : success or failure. » Sur la symbolique du chiffre « trois », voir également : Martin, 1991, p. 417-418.

18 Quelques exemples : Is 6,3 ; Gn 18, 25s. ; 1 R 6, 2-22 ; Jon 2,1 ; Mt, 26, 44 ; Ac 9, 9.

19 Texte disponible sur le site : http://www.ccel.org/ccel/calvin/calcom40.xviii.i.html. Cf. Dąbrowski, 1967, p. 471.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sławomir Torbus, « Le troisième ciel dans 2 Co 11, 30 – 12, 10 »Pallas, 78 | 2008, 353-359.

Référence électronique

Sławomir Torbus, « Le troisième ciel dans 2 Co 11, 30 – 12, 10 »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 28 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/16167 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.16167

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Auteur

Sławomir Torbus

Université de Wrocław

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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