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Lectures croisées : mythes et littérature

Science, mythe et poésie dans le « Catalogue des serpents » de Lucain (Phars. IX, 700-733)

Sébastien Barbara
p. 257-277

Résumés

L’étude analyse les principes retenus par Lucain pour organiser sa liste d’ophidiens et décrypte donc l’écriture « catalogale » du poète à la lumière de ses choix poétiques et scientifiques. Il ressort d’un examen de ces données que Lucain accorde une grande importance aux approches iologique et légendaire pour des raisons à la fois esthétiques et symboliques et que la place de choix qui est réservée au nom et à l’étymologie est le signe d’une approche du monde essentiellement poétique. Pour Lucain, tiraillé entre une science limitée et un aition beau mais inexact, la poésie est une troisième voie pour dire le monde et ses beautés autorisent toutes les licences.

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Texte intégral

Quantus nominum, tantus mortium numerus
Sol., Coll. 27, 33

1Dans le chant IX de la Pharsale de Lucain la guerre civile se prolonge, après la mort de Pompée, dans les sables du désert libyen : Caton d’Utique décide de rejoindre Leptis Magna en traversant la Syrte avec ses troupes. Lucain nous les montre alors attaqués, durant de ce voyage, par une multitude de serpents dont il dresse une liste exhaustive que l’on peut appeler « Catalogue des serpents ». C’est l’occasion pour Lucain de rappeler l’origine mythique des serpents qu’il présente comme nés du sang qui tomba du cou de Méduse lorsque Persée traversait cette région et c’est aussi l’occasion pour lui d’énumérer les symptômes des morsures et de placer un développement sur le peuple des Psylles qui passait pour être spécialisé dans le traitement des morsures.

  • 1 Cazzaniga, 1956, p. 7-9 ; Cazzaniga, 1957, p. 27-41.
  • 2 Wick, 2004. Voir aussi Raschle, 2001.

2Le « Catalogue des serpents », à cause de sa dimension encyclopédique et par sa construction anulaire qui, on le verra, reproduit en quelque sorte par ses orbes concentriques l’image des reptiles, apparaît souvent comme une curiosité littéraire typique d’une esthétique lucanienne débridée. Il a longtemps été perçu comme le produit d’une laborieuse érudition frisant le grotesque dans des passages grand guignol d’un assez mauvais goût. Mais les travaux d’I. Cazzaniga1 et des commentaires récents, comme celui de Claudia Wick2, qui éclairent presque toutes les difficultés du passage font qu’il est aujourd’hui moins difficile d’aborder un morceau de ce genre.

  • 3 Voir la colonne VI de ce poème éditée et commentée par Immarco Bonavolontà, 1992, p. 241- 248.
  • 4 Par exemple Cozzolino, 1975, p. 81-86.
  • 5 Dans le chant II de la Pharsale (v. 147 sqq.), les mises à mort devant Sylla imitent les exécutions (...)
  • 6 Nous empruntons cette expression à une communication d’A. Estève, 2006.
  • 7 Les expériences de Cléopâtre donnent lieu à une brève énumération de serpents, voir Immarco Bonavol (...)

3Par ailleurs, à bien y regarder, ce passage est sans doute moins innovant que ne peut le laisser penser la disparition des sources de Lucain. Grâce à la découverte inespérée, dans les cendres de la Villa dei Papiri à Herculanum, d’extraits d’un poème que l’on appelle de bello Actiaco3, l’on sait aujourd’hui qu’un poète de l’époque augustéenne avait précédé Lucain4 dans l’écriture d’une œuvre sur la guerre civile qui faisait la part belle à l’horreur morbide5 des mortes insolitae6 et à la réutilisation des connaissances scientifiques de l’époque hellénistique en particulier pour ce qui est des ophidiens7.

  • 8 Comm. Bern. IX, 701.

4L’étude de ce que l’on peut commodément appeler le « Catalogue de serpents » du chant IX de la Pharsale se révèle donc plus complexe que ne le laisse penser la problématique académique des rapports entre Lucain et le poète augustéen Æmilius Macer qui avait écrit un poème didactique sur les serpents. Cette orientation de la Quellenforschung initiée dès l’Antiquité par les Commenta Bernensia8 laissait en effet entendre que Lucain était allé chercher ses informations chez Aemilius Macer. Le sauvetage très partiel des modèles de l’époque augustéenne – qu’il s’agisse du de bello Actiaco et des Theriaca de Macer – rend néanmoins malaisée l’évaluation de ces influences. En outre les œuvres didactique et bucolique de la littérature hellénistique présentaient déjà des listes d’animaux (catalogues de chiens, de bœufs…) et Nicandre avait ouvert la voie à une poétique du reptile menaçant et de la plaie repoussante.

  • 9 Aumont, 1968a, p. 104.

5Que faire donc, aujourd’hui, avec cette longue énumération de serpents ? L’aborder sous l’angle de l’identification des espèces9 serait une naïveté plutôt mal venue tant Lucain a modelé à sa guise la matière iologique disponible sans souci d’une quelconque vérité zoologique. Il reste encore néanmoins à dégager pour ce passage les caractéristiques de l’écriture « catalogale » de Lucain et les choix qu’il effectue pour caractériser telle ou telle espèce.

  • 10 Voir Aumont, 1968a, p. 111 : « Nous pensons que Lucain a conçu cet épisode comme une scène décorati (...)

6Le « Catalogue des serpents » qui fut longtemps « décontextualisé » par l’appellation « épisode »10 gagne aussi à être lu en liaison avec l’ensemble des codes mis en place par Lucain dans le reste de son poème. On ne peut le couper de son encadrement : d’un côté l’étiologie de l’ophiogénèse recourant au mythe de la Gorgone et de l’autre côté la seconde liste, le « Catalogue des soldats mordus » qui est le prolongement naturel du « Catalogue des serpents ». On peut même intégrer l’épisode des Psylles, fondamental pour comprendre les présupposés philosophiques qui sous-tendent ce vaste ensemble.

7Après avoir dégagé le fonctionnement de la caractérisation des espèces par Lucain, nous chercherons essentiellement à expliquer les choix du poète avant de conclure sur l’éventuelle utilisation symbolique de cette inquiétante ménagerie.

700

Hic, quae prima caput mouit de puluere, tabes
aspida somniferam tumida ceruice leuauit.
Plenior huic sanguis et crassi gutta ueneni
decidit : in nulla plus est serpente coactum.

705

Ipsa caloris egens gelidum non transit in orbem
sponte sua Niloque tenus metitur harenas.
Sed quis erit nobis lucri pudor ? inde petuntur
huc Libycae mortes, et fecimus aspida mercem.
At non stare suum miseris passura cruorem

710

squamiferos ingens haemorrhois explicat orbes,
natus et ambiguae coleret qui Syrtidos arua
chersydros tractique uia fumante chelydri
et semper recto lapsurus limite cenchris ;
pluribus ille notis uariatam tinguitur aluum,

715

quam paruis pictus maculis Thebanus ophites.
Concolor exustis atque indiscretus harenis
hammodytes spinaque uagi torquente cerastae
et scytale sparsis etiamnunc sola pruinis
exuuias positura suas et torrida dispas

720

et grauis in geminum uergens caput amphisbaena
et natrix uiolator aquae iaculique uolucres
et contentus iter cauda sulcare parias
oraque distendens auidus fumantia prester,
ossaque dissoluens cum corpore tabificus seps,

725

sibilaque effundens cunctas terrentia pestes,
ante uenena nocens, late sibi summouet omne
uulgus et in uacua regnat basiliscus harena.
Vos quoque, qui cunctis innoxia numina terris
serpitis, aurato nitidi fulgore dracones,

730

letiferos ardens facit Africa ; ducitis altum
aera cum pinnis armentaque tota secuti
rumpitis ingentes amplexi uerbere tauros ;
nec tutus spatio est elephans : datis omnia leto,
nec uobis opus est ad noxia fata ueneno.

  • 11 Trad. Bourgery (on pourra se reporter avec profit à la traduction de J. Soubiran, 1998, p. 124- 125 (...)

« Alors cette fange laissa sortir d’abord, levant la tête de la poussière, l’aspic somnifère au cou gonflé. Un sang plus abondant, une goutte de poison plus épaisse tomba pour le former : nul serpent n’en recueillit en lui davantage. Avide de chaleur, ce n’est pas de lui-même qu’il passe dans les régions froides ; il parcourt les sables jusqu’au Nil. Mais quand rougirons-nous de notre mercantilisme ? Nous allons là-bas pour en rapporter chez nous des instruments de mort libyens, et nous avons de l’aspic une marchandise. Un autre serpent, qui ne laissera pas aux malheureux une seule goutte de leur sang, l’immense hémorrhoïs, déroule ses anneaux écailleux ; puis c’est le chersydre, l’hôte destiné aux plaines équivoques des Syrtes, ce sont les chélydres qui rampent en laissant une traînée de fumée, et le cenchris qui doit toujours glisser droit devant lui ; ce reptile a le ventre moucheté de plus de nuances diverses qu’on ne voit de petites taches bigarrer l’ophite thébain. C’est l’hammodyte dont la couleur ressemble, jusqu’à s’y confondre, à celle du sable brûlé ; ce sont les cérastes que leur épine dorsale fait rouler çà et là ; le scytale qui seul, lors des frimas encore épars, rejettera sa dépouille ; la brûlante dipsade ; la pesante amphisbène qui tend en arrière et en avant sa double tête ; le natrix qui souille les eaux, le jaculus ailé ; le paréas qui se borne à sillonner sa route avec sa queue ; l’avide prester qui ouvre béante une gueule fumante ; le seps putréfiant qui dissout les os avec les chairs ; et celui dont les sifflements frappent d’épouvante tous ces monstres, qui tue avant d’empoisonner, qui fait fuir au loin toute la foule, le basilic, roi dans la solitude des sables. Vous aussi qui, dans toutes nos campagnes, rampez en dieux inoffensifs, dragons étincelants des reflets de l’or, l’ardente Afrique vous rend mortels ; vous y fendez avec des ailes les hautes régions de l’air, vous suivez des troupeaux entiers, vous étouffez les puissants taureaux dans l’étreinte de vos replis ; l’éléphant lui-même n’est pas garanti par sa grosseur : vous donnez à tout la mort, et vous n’avez pas besoin, pour tuer, de poison »11.

  • 12 Luc., IX, 587-734.
  • 13 Et cela malgré Plut., Cat. min. 56. Caton a pu emmener des Psylles sans que ses troupes aient fait (...)
  • 14 Kebric, 1976, p. 380-382.
  • 15 Cf. Luc., IX, 509-510 pour une autre reprise.

8On est d’abord frappé, à la lecture de ce passage, par le fait que Lucain utilise près de cent quarante vers12 pour introduire la narration des mésaventures des soldats de Caton dont l’historicité est on ne peut plus suspecte13. Si on ne peut imaginer que les troupes de Caton aient pu traverser cette région sans rencontrer un seul serpent, l’influence des lieux communs des expéditions aux limites du monde et le souvenir d’expéditions antérieures14 expliquent le développement excessif donné par Lucain à cet épisode. Il s’agit donc au premier abord de la reprise d’un thème romanesque de l’expédition d’Alexandre15 et d’un élément important dans l’élaboration du portrait héroïque de Caton d’Utique.

  • 16 Voir Perceau, 2002, p. 262-265.
  • 17 Ap. Rh., IV, 1503 sqq
  • 18 Rh., fr. 3 Powell ( = schol. in Nic., Th. 312).
  • 19 Ov., Met. IV, 617-620.
  • 20 A. Rh., 1513-1517 ; fr. 4 Powell ( = schol. in Nic., Th. 11). Après Lucain le motif est repris par (...)
  • 21 Sur l’abondance des serpents en Libye, voir par exemple DS, III, 50, 2 ; Plin., V, 26 (harenis perq (...)
  • 22 Pour une autre pluie sanglante, à Pharsale, voir Luc., VII, 839 (aut cruor aut alto defluxit ab aet (...)
  • 23 Ce ne sont pas les seuls monstres nés de la terre libyenne, voir déjà Luc., IV, 594.

9Le « Catalogue de serpents » est d’abord un catalogue narratif dans la mesure où il présente les acteurs du second Catalogue, celui des morts par morsures venimeuses qui est une variation originale du catalogue homérique du type andraktasiai16. Lucain combine donc ici deux traditions « catalogales » épiques. Par ailleurs la mort accidentelle sous le coup d’un reptile était aussi un motif fréquent de la poésie hellénistique comme le montre la mort de Mopsos dans les Argonautiques17 et celle de Canôbos dans le poème homonyme18 que lui avait consacré Apollonios de Rhodes. Le nom de ce poète hellénistique vient fort à propos puisque Lucain, comme Ovide19 d’ailleurs, lui a emprunté l’explication de l’origine des venimeux par le motif de la tête coupée de Méduse20. Avant d’énumérer toutes les espèces21 qui menacent les soldats de Caton, Lucain retrace en effet l’origine mythique de ces animaux : ils sont nés des gouttes de sang tombées du cou de Méduse22 sur le sol libyen23 lorsque Persée traversait ces solitudes après son exploit.

  • 24 Voir par exemple Cazzaniga, 1956.

10Envisager ce passage sous l’angle triple de la poésie, de la science et du mythe se révèle une orientation très naturelle et fondamentale. La Pharsale, dans son ensemble, recycle des données scientifiques puisées chez Sénèque24 et il devait en aller de même pour ce passage même si les textes utilisés par Lucain n’ont pas été conservés. Mais devant l’ensemble un peu disparate que constitue le livre IX on serait tenté de dire que le mythe semble cantonné à l’excursus de Méduse tandis que les données plus scientifiques seraient surtout présentes dans l’énumération des symptômes des morsures. Est-ce bien cela ?

  • 25 Luc., IX, 621-623.
  • 26 « Notre soin, notre labeur ne sauraient nous apprendre autre chose que la fable répandue dans l’uni (...)
  • 27 Voir par exemple Luc., VIII, 872 ; X, 282 ; en revanche une position apparemment contraire figure c (...)
  • 28 Luc., I, 417-419. Le parallèle est aussi signalé par de Nadaï, 2000, p. 69-70. 29.
  • 29 Luc., IX, 572-579.
  • 30 Luc., X, 282-283.
  • 31 Luc., I, 458-460 à propos de la conception de la mort chez les Celtes (felices errore suo…) ; VIII, (...)
  • 32 Luc., IX, 474-480 à propos des ancilles.
  • 33 Luc., IX, 359-360.

11Pour ce qui est de la science les choses pourraient aller très vite puisque Lucain a ouvertement opposé mythe et science quelques vers auparavant à propos de la génération des serpents. Il a pris soin de déclarer l’impossibilité où nous sommes de connaître la vérité scientifique dans ce domaine25 : Non cura laborque | Noster scire ualet, nisi quod uulgata per orbem | Fabula pro uera decepit saecula26. Le poète indique ouvertement qu’il privilégie la fiction poétique des mythes au constat causa d’ignorance auquel se heurtera le savant qui examinera les questions de ce genre. Cette décision surprend chez un représentant des Annaei d’autant qu’elle semble, à première vue, interdire par là même une interprétation philosophique. En réalité ce thème de la fabula mendax est récurrent dans la Pharsale27 : Lucain a déjà exposé dans le chant I un raisonnement similaire à propos des marées de l’Océan28 : pour lui les choses cachées de la nature ont été volontairement masquées par les dieux, il y a donc quelque présomption à chercher la cause particulière de ces phénomènes lorsqu’il faudrait tout simplement en respecter la Cause divine. Les propos de Caton sur le temple d’Hammon29 et l’exposé d’Acorée sur les sources du Nil30 ne nous apprennent pas autre chose. Autour du mensonge et de l’illusion de la fama, on trouve parfois l’évocation par Lucain d’une sorte de bonheur de l’ignorance31 ou la valorisation de l’approche rationnelle32. Ailleurs Lucain semble au contraire valoriser les légendes en signalant que c’est l’inuidia qui rapproche le poète de la vérité33.

  • 34 Voir Fantham, 1993, p. 98
  • 35 On trouvait déjà chez Nicandre ces étiologies mythologiques qui agrémentaient la description des re (...)
  • 36 De Nadaï, 2000, p. 70.

12En raison de ces discordances curieuses34 il est sans doute bon de ne pas accorder trop de crédit à ces prises de positions intempestives de Lucain. Mais il est aussi possible de voir dans cette attitude une prise de distance avec l’aition qu’il rapporte35 tout comme une prise de position formelle36. Il n’est d’ailleurs pas dit que cette réserve de Lucain soit valable pour la suite du texte.

13Mais qu’en est-il alors du « Catalogue des serpents » ? Concentre-t-il véritablement des données scientifiques ? Fait-il tout de même une place à la légende ? Pour le savoir il faut étudier la nature des informations transmises par Lucain et les principes qui président à leur énumération.

1. Organisation générale : structure et principes

14Quatre parties se dégagent grâce à la présence de connecteurs ou au contraire l’asyndète. Une première de huit vers consacrée à l’aspis. Une deuxième partie de sept vers qui présente une première série de quatre serpents. Une troisième partie de douze vers qui est la deuxième liste constituée de onze espèces. Enfin une quatrième partie de sept vers consacrée aux dracones, marquée par le changement dans l’énonciation (Vos... serpitis… rumpitis).

  • 37 Nic., Th., 157-208 // 338-457.
  • 38 Sur la construction des Thériaques, voir Jacques, 2002, p. LXXI-LXXVIII.
  • 39 Luc., IX, 737-760.
  • 40 Luc., IX, 609-610 : stabant in margine siccae | aspides, in mediis sitiebant dipsades undis.

15L’attention accordée à la dispositio est remarquable. Lucain suit ici globalement le modèle nicandréen qui crée aux extrémités de la liste un parallèle entre deux serpents emblématiques, le cobra (aspis) et le drakôn37. Lucain renonce aux deux combats parallèles (cobra/ichneumon et drakôn/aigle), mais substitue à l’aigle les éléphants et les taureaux. Il a cependant, tout comme Nicandre, réfléchi à l’agencement des différentes espèces de serpents en créant une véritable architecture dans sa liste38. On peut en effet distinguer une construction anulaire qui fait discrètement culminer au centre un serpent important, la dipsade, dont les pouvoirs sont ici à peine évoqués car Lucain réserve cet exposé pour la partie des morsures spectaculaires qui vient ensuite39. Cet animal occupe une place de choix car, outre le fait que les dipsades (dipsades) permettent un jeu paronomastique intéressant avec les cobras (aspides)40, ce serpent illustre un paradoxe cruel : il fait subir une soif intense dans un espace où malheureusement il n’y a pas d’eau ! La nature ingrate n’a pas veillé ici à ce que le remède soit à proximité du mal.

16Si l’on simplifie la liste de Lucain le schéma suivant peut être dégagé

1. Aspis (fém.) (700-707 soit 8 [7] v.)

2. Haemorrhoïs (fém.) (708-709 soit 2 v.)

3. Chersydre (masc.) (710-711)

4. Chelydres (masc.) (711)

5. Cenchris (masc.) (712-714)

6. Hammodytes (masc.) (715-716)

7. Cerastes (716)

8. Scytale (fém.) (717-718)

9. Dipsade (fém.) (718)

10. Amphisbène (fém.)

11. Natrix (masc., voir Comm. Bern. ad loc.) (719)

12. Jaculi (720)

13. Parias (721)

14. Prester (722)

15. Seps (723)

16. Basiliscus [Sibilus] (724-726 soit 3 v.)

17. Dracones (727-733 soit 7 v.)

  • 41 Aumont, 1968a, p. 110.

17Si le draco répond à l’aspis avec une place en fin de liste et une séquence d’une longueur sensiblement égale, le basilic répond quant à lui à l’hæmorrhoïs en occupant la pénultième sur trois vers. Entre ces extrémités tous les autres ophidiens sont généralement évoqués sur un ou deux vers. Lorsque la première moitié de la liste est dépassée les espèces sont systématiquement nommées sur un vers ce qui donne alors à la description un rythme plus rapide41.

  • 42 Sur la ποικιλία du serpent, voir Sancassano, 1997, p. 187-196.

18Le classement des espèces résulte d’un principe très simple : le genre des zoonymes et le nombre. Lucain qui recherche la variété (poikilia) pour elle-même, sinon dans une perspective mimétique pour le côté chatoyant traditionnellement associé à ces animaux42 qui est propre à fasciner ses lecteurs, Lucain donc fait alterner singulier et pluriel dans la présentation des espèces alors que Nicandre, de son côté, enchaînait des fiches présentant un animal unique. Lucain affectionne d’ailleurs un procédé consistant à placer sur le même vers un zoonyme au singulier et un autre au pluriel : c’est le cas aux vers 771 (chersydros… | chelydri) et 716 (hammodytes… | cerastae) avec un enjambement, et au v. 720 (natrixiaculi). Il joue aussi sur le genre des zoonymes en créant des séries d’espèces féminines ou masculines en alternance.

191. Aspis (fem.)
2. Haemorrhois (fem.)
3. Chersydre (masc.)
4. Chelydres (masc.)
5. Cenchris (masc.)
6. Hammodytes (masc.)
7. Cerastes (masc., voir schol. vet. Montepess., VI, 679 Genthe)
8. Scytale (fem.)
9. Dipsade (fem.)
10. Amphisbene (fem.)
11. Natrix (masc., voir Comm. Bern. ad loc.)
12. Jaculi (masc.)
13. Parias (masc.)
14. Prester (masc.)
15. Seps (masc.)
16. Basiliscus (masc.)
17. Dracones (masc.)

  • 43 Si Lucain se voit aussi contraint de ne conserver que quelques caractéristiques importantes, parfoi (...)

20Le principe de la notice herpétologique telle que Nicandre la concevait vole en éclat car Lucain a séparé physiologie du reptile et symptômes de la morsure pour créer deux catalogues disjoints. Le fait qu’il reprenne le schéma d’ensemble qui était celui de Nicandre nous oriente vers une autre remarque paradoxale : ce passage, qu’une approche superficielle tendrait à considérer comme une amplification, est en réalité un résumé où notre poète a dû réduire à l’extrême une matière beaucoup plus étendue, celle qui apparaît dans les poèmes didactiques du type Thériaques. Ce que Nicandre avait fait en plus de trois cent vers, Lucain pour sa part le réalise ici en trente-trois vers43. Un tel parti pris impose donc des choix « draconiens » car Lucain, tout en n’abandonnant pas l’idée d’une liste exhaustive, est amené à sélectionner l’élément distinctif de chaque espèce. Par conséquent l’étude des caractéristiques retenues par Lucain est riche d’enseignements.

  • 44 Luc., IX, 702.
  • 45 Voir, dans ce même volume, la contribution de J. Trinquier.
  • 46 Voir Arstt., HA VIII, 29 (607a).
  • 47 L’influence de cette théorie est également visible dans le passage consacré au cobra lorsque le poè (...)
  • 48 Voir Nic., Th. 372-383 ; Ps.-Diosc., Th. 10 pour l’amphisbène et, pour le paréas, El., NA VIII, 12  (...)
  • 49 Le chersydre de Lucain n’est là que pour le jeu poétique autour de la Syrte au statut ambigu, mais (...)
  • 50 Cet animal semble chez Nicandre ne se trouver que dans les îles de Thrace (Th. 458 sqq.), mais les (...)
  • 51 Luc., IX, 717-718. L’exemple est doublement curieux : non seulement les serpents ne muent pas en hi (...)
  • 52 Lucain, comme Nicandre d’ailleurs en son temps, est assez peu soucieux des réalités géographiques e (...)
  • 53 Luc., IX, 822. Cf. Plin., NH VIII, 85 (iaculum ex arborum ramis uibrari) ; Sol., Coll. 27, 30 ; El. (...)
  • 54 Luc., VI, 677 a cité ce serpent sans le nommer iaculus et il en a fait un animal emblématique de l’ (...)
  • 55 Luc., IX, 434 ; 438 ; 523-525.

21Intéressons-nous maintenant à quelques curiosités de la construction d’ensemble. La place initiale de l’aspis s’explique par la référence nicandréenne puisque cet animal est le premier décrit par le poète de Colophon, mais elle s’explique aussi par la force d’évocation exotique de cet ophidien et par une apparente hiérarchie initiée par Lucain. En réalité si une goutte de sang plus grosse de tabes a créé le cobra (crassi gutta ueneni)44 tenu ici pour le plus venimeux des serpents, les autres serpents ne sont pas classés selon un ordre de dangerosité qui résulterait de la taille des gouttes, mais selon des règles très variées que nous allons aborder ensuite. Deuxième exemple curieux : les dracones sont relégués à la dernière place dans la liste parce qu’ils illustrent un paradoxe et autorisent une fin surprenante : en effet le draco est inoffensif en Europe, mais l’Afrique le rendrait mortel (letiferos ardens facit Africa)45. Ici Lucain oublie, ou plutôt feint d’oublier, que le système étiologique induit par une telle explication contredit la théorie de l’ophiogénèse qu’il vient juste de présenter. En effet si les serpents sont nocifs c’est, d’après le poète, parce qu’ils sont nés du sang de Méduse et non parce qu’ils subissent l’influence d’une terre particulière. Autrement dit Lucain est ici influencé par une théorie climatique commune qui connaît un essor important à l’époque hellénistique, en particulier à partir de Théophraste46, une théorie selon laquelle la terre et le climat exercent une influence sur la physiologie des animaux47 ; une théorie selon laquelle une même espèce peut être nocive ici et inoffensive là-bas. Selon cette théorie, l’animal peut vivre ou développer des caractéristiques données dans un écosystème précis, ce qui explique qu’on ne trouve pas indifféremment toutes les espèces dans toutes les régions du globe. Le mythe mis en scène par Lucain va à l’encontre de cette théorie pourtant très juste. Non seulement il amène Lucain à localiser en Libye toutes les espèces nocives de l’Afrique, mais il en oublie des serpents dangereux comme la uipera et en revanche il intègre dans sa liste des serpents 1/dont le caractère nocif n’est pas clairement établi par la tradition antérieure comme l’amphisbène ou le pareas48, 2/des serpents dont la localisation en Libye est incertaine comme le chersydre49 ou le cenchris50, 3/des caractéristiques incompatibles avec les réalités locales comme dans le cas du scytale pour lequel la mention des frimas (sparsis… pruinis)51 cadre peu avec le milieu désertique traversé52 ou encore le iaculus puisque ce « serpent-flèche » a besoin d’un arbre pour s’élancer53 ce qui cadre mal avec le paysage désertique des Syrtes54 d’autant que Lucain a signalé régulièrement l’absence de végétation55. On trouve une contradiction du même genre avec le natrix, un serpent d’eau, ce qui est d’autant plus curieux que Lucain a sans doute éliminé de sa liste l’hydrus précisément pour cette même raison !

22Pour ce qui est de la vipère, on objectera que Lucain a pu considérer qu’il s’agissait d’un reptile spécifiquement européen, mais on s’explique mal, dans ce cas, comment le sang de Méduse n’aurait créé que les serpents venimeux libyens – à moins de supposer d’autres légendes ici ou là sur l’ophiogénèse –, et l’on comprend mal aussi d’où viendraient les serpents non venimeux qui partagent tant de caractéristiques physiologiques avec leurs frères si dangereux.

  • 56 Luc., IX, 374-377 signale que Caton profite du climat tempéré de la période hivernale avant de mont (...)
  • 57 Luc., IV, 610-611. Cf. DS, IV, 17-18, 5.
  • 58 Luc., IX, 720.
  • 59 Luc., IX, 612 sqq.

23D’autres contradictions émaillent l’énumération de Lucain56. Dans le chant IV l’allusion à la venue d’Héraclès en Libye qu’il contribue à purger des monstres qui l’occupent57 est incompatible avec le catalogue des venimeux du chant IX. Le pouvoir attribué au natrix (uiolator aquae)58, censé empoisonner les eaux, est contraire à la théorie de l’envenimement glorieusement exposée par Caton quelques vers auparavant59. Le choix de l’aition de Méduse et le goût du paradoxe entraînent des contradictions internes : l’exemple du basilic ante uenena nocens le prouve également : en adhérant à la croyance populaire du sibilus et en prêtant au sifflement de l’ophidien un pouvoir merveilleux, Lucain affaibli la puissance venimeuse de l’animal. Il en va de même avec les dracones, rendus mortels quoique sans venin, ou avec le pareas. On voit mal comment ces animaux peuvent être issus du sang de Méduse puisqu’ils n’ont pas hérité de son patrimoine venimeux : néanmoins ces paradoxes animaux sont intégrés dans un tableau du monde poétiquement cohérent. Dans ces conditions l’excursus de Méduse apparaît surtout comme un aition poétique destiné à souligner l’originalité de l’Afrique en matière d’ophidiens, sans aucune prétention scientifique, une nouvelle fabula mendax, une « tartine » qui montre le talent du poète en tenant lieu de manifeste esthétique : heureux ceux qui s’abandonnent au plaisir du mensonge poétique en toute connaissance de cause aurait pu dire Lucain. Le discours scientifique n’est ici qu’une matière à modeler, un support original pour l’inuentio.

2. Caractérisation des espèces

24L’examen des caractéristiques attribuées aux différents serpents (tableau 1) permet de voir que Lucain a recours aux critères suivants : 1/morphologique ou éthologique, 2/iologique, 3/légendaire et enfin 4/étymologique. Ces différents critères ne sont pas toujours faciles à distinguer car il y a régulièrement un jeu de va-et-vient entre une caractéristique de l’animal et son nom.

  • 60 Cette épithète du céraste est devenue une espèce à part entière, voir Salemme, 1972, p. 137.

251/Il est parfois difficile de faire la part entre le détail morphologique et l’étymologie lorsque celle-ci repose précisément sur une des caractéristiques de l’animal. Dans ce cas, on peut dire, pour trancher, que Lucain n’a pas fait l’effort de chercher très loin et qu’il était fondamentalement influencé par l’étymologie. Ainsi si l’hammodyte est concolor exustis atque indiscretus harenis, c’est d’abord à cause de son nom60. Les détails morphologique et éthologique choisis par Lucain sont précisément ceux qui expliquent le nom du serpent.

  • 61 Bodson, 1986, p. 69 ; Bodson, 2005, p. 461-462.
  • 62 Bodson, 1986, p. 70.
  • 63 Chez Nicandre ce serpent de petite taille (Th. 294) ne mesure qu’un pied (Th. 286).

26L’explication étymologique est souvent implicite comme dans le cas de l’aspis pour lequel la mention morphologique tumida ceruice est aussi une allusion à l’origine du mot aspis (« bouclier »)61 qui renvoie à la coiffe du cobra. On peut faire la même remarque à propos du cenchris même si l’exemple est moins transparent : la précision sur sa livrée (uariatam notis aluum) est une allusion implicite à l’étymologie du nom, le cenchris étant nommé par référence à ses taches qui rappellent les grains de mil62. Dans ces conditions les caractéristiques morphologiques qui seraient sans lien avec l’étymologie sont rares et intéressantes : par exemple en qualifiant l’haemorrhoïs d’ingens Lucain contredit la tradition médicale63 et en qualifiant ses orbes de squamiferi il tombe dans une sorte de banalité que rattrape in extremis l’originalité de l’adjectif composé.

  • 64 Bourgery, 1974, p. 163 ; Soubiran, 1998, p. 125.
  • 65 Comm. Bern., IX, 721 (quoniam erectus semper in caudam est) ; Adnot. Luc., 721 (nam ceteri uentre c (...)

27L’exemple du pareas est original car la notation de Lucain à son sujet est déconcertante : contentus iter cauda sulcare. La traduction habituelle « qui se borne à/ se contente de sillonner sa route avec sa queue »64 se comprend en référence à l’innocuité de l’animal, mais les lecteurs anciens, sans doute déroutés par la présence d’un animal inoffensif, étaient persuadés que Lucain faisait ici nécessairement allusion à la reptation de l’animal, comme il avait pu le faire à propos du cenchris, et ils proposaient d’expliquer le vers par un déplacement vertical de la bête65.

  • 66 Luc., IX, 716.
  • 67 Il est aussi possible que les serpents prester, seps et basilic aient été réunis à la fin car Lucai (...)
  • 68 Luc., IX, 711 et 722.

28En outre, dans son traitement de l’information, Lucain ne réagit pas en zoologue. Ce sont rarement des liens thématiques qui unissent les espèces citées. Il cite néanmoins à proximité l’hammodyte et les cérastes66 car ce sont des espèces déserticoles et psammophiles. Le trait distinctif évoqué pour l’hammodytes (concolor exustis atque indiscretus harenis | hammodytes) vaut aussi pour le céraste. Mais Lucain n’a guère exploité le filon thématique67. Il n’a, par exemple, pas rapproché les serpents dont la reptation présentait des spécificités notables comme le cenchris et le céraste. Il n’a pas non plus rapproché les serpents provoquant une fumée comme le chelydre (uia fumante) et le prester (ora fumantia)68, à moins qu’il ne faille considérer comme signification le fait qu’ils se répondent peut-être dans la construction anulaire.

  • 69 1. Aulus (dipsade) ; 2. Sabellus (seps) ; 3. Nasidius (prester) ; 4. Tullus (hæmorrhoïs) ; 5. Lævus (...)
  • 70 Cazzaniga, 1957 ; Salemme, 1972, p. 138-139.

292/On rencontre le même problème à propos de la dimension iologique. Les allusions aux caractéristiques venimeuses des serpents se trouvent en plus grand nombre que les caractéristiques morphologiques, mais elles dépendent aussi parfois de l’étymologie. Il en est ainsi pour l’hæmorrhoïs puisque Lucain signale avant tout les symptômes hémorragiques qui lui ont valu son nom (non stare suum miseris passura cruorem). La dispade est torrida parce que le symptôme de sa morsure est la soif. Le seps est tabificus parce qu’un serpent portant un tel nom ne peut qu’être associé à la putréfaction. D’ailleurs, si Lucain met l’accent sur ces données c’est aussi parce qu’elles vont revenir ensuite. En effet Lucain devait préparer le « catalogue » des envenimements qui allait suivre et qui faisait intervenir des reptiles déjà cités. Sur les dix- sept serpents nommés dans le premier catalogue, Lucain n’en fait intervenir que sept dans le second69 et pour la plupart il a déjà souligné le danger de leur venin. Il n’a conservé de la liste initiale que les serpents provoquant des symptômes spectaculaires et caractéristiques afin de redoubler l’effet morbide et répugnant du premier catalogue. Il a même créé des serpents correspondant aux caractéristiques iologiques dont il avait besoin comme le prester ou le seps. Rappelons pour mémoire que, comme l’a montré I. Cazzaniga, les « fiches » de Lucain ne correspondent pas à une réalité zoologique ou iologique, mais qu’il a créé pour les besoins de la situation des portraits en combinant des détails empruntés à différentes espèces dans la tradition des thériaques70. La fonction narrative du premier catalogue se révèle donc être une fonction secondaire puisqu’un grand nombre de reptiles qui n’interviendront pas ensuite sont pourtant nommés dans la première liste. Pour ces animaux ce sont donc les fonctions poétique et ornementale qui sont à l’œuvre.

  • 71 Isid., Orig. XII, 4, 24 = Macer, Ther., fr. 57 Hollis ; voir Salemme, 1972, p. 126-127 ; Néraudau, (...)
  • 72 Voir Néraudau, 1983.
  • 73 Ov., Tr. IV, 10, 43-44.
  • 74 Adnot. Luc., 712 : de contrario cerastes semper est flexus, cenchris semper est rectus ; Isid., Ori (...)

303/Ponctuellement Lucain choisit une caractéristique légendaire avouée ou implicite, mais cela pose souvent un problème d’appréciation et d’interprétation. Par exemple lorsque Lucain dit du chelydre qu’il se déplace uia fumante, transmet-il une caractéristique zoologique ou une légende ? On sait qu’il reprend ici une information inédite qui se trouvait pourtant déjà chez Æmilius Macer71 et il n’a pas nécessairement conscience de véhiculer une vue fantaisiste. Il est même probable qu’il croit peut-être faire ainsi preuve d’une certaine précision scientifique puisqu’il puise chez un auteur réputé de l’époque augustéenne72, loué par Ovide73 dont l’influence sur l’excursus de Méduse a été démontrée74.

  • 75 Adnot. Luc., 712 : de contrario cerastes semper est flexus, cenchris semper est rectus ; Isid., Ori (...)
  • 76 Isid., Orig., XII, 4, 24 a recopié ces mots à la suite de sa citation de Lucain sur le chélydre. Or (...)
  • 77 André, 1986, p. 153.
  • 78 Isid., Orig. XII, 4, 24 : semper autem directus ambulat : nam si torserit se, dum currit, statim cr (...)

31Lorsqu’il dit du cenchris qu’il se déplace tout droit (recto lapsurus), il semble transmettre un détail scientifique sur la reptation de l’animal puisé chez Nicandre. Pourtant on peut supposer ici un motif légendaire ou du moins une déformation de Nicandre ayant produit une légende : si les scholies se contentent de dire que ce serpent se déplace tout droit contrairement au céraste75, Isidore de Séville ajoute, dans un passage recopié et mal placé76 qui manifestement a échappé à la sagacité de J. André77, que s’il se met à onduler il en meurt78. Voilà un motif qui finalement se révèle de nature paradoxographique car là où Nicandre disait seulement qu’il fallait ralentir l’animal en le forçant à se déplacer de ci, de là, Isidore dans un raccourci saisissant parle d’un danger de mort.

  • 79 Le céraste tire son nom de ses cornes, voir Bodson, 1986, p. 69.
  • 80 Luc., IX, 716.
  • 81 Nic., Th. 309-319
  • 82 Nic., Th. 318-319. Sur ce point, voir la vision un peu différente de Salemme, 1972, p. 127-128.

32Le cas du céraste est également significatif car Lucain abandonne exceptionnellement l’explication étymologique79 pour une précision morphologique (spinaque uagi torquente cerastae)80 : cet animal a en effet un déplacement caractéristique en diagonale. En réalité, à travers les mots spina torquente, Lucain renvoie à un arrière-plan mythologique plus qu’à une caractéristique morphologique car, à proprement parler, d’un point de vue physiologique, le céraste n’est pas spina torquente. Il fait en effet allusion à un aition poétique développé par Nicandre à propos de l’hæmorrhoïs81 : si ce serpent n’a pas un déplacement rectiligne c’est parce que jadis Hélène, irritée de la mort de Canôbos en Egypte, l’a foulé aux pieds et lui a brisé la colonne vertébrale. Or ce que disait Nicandre à propos de l’hæmorrhoïs valait aussi pour le céraste82. Lucain préfère garder ce trait pittoresque pour caractériser le céraste et développer les fonctions hémorragiques du venin de l’hæmorrhoïs. Ce faisant il ne voit pas qu’il commet un anachronisme puisque le céraste né de la goutte de sang ne pouvait avoir ab ouo l’épine dorsale tordue puisque cette caractéristique n’existait pas avant l’intervention d’Hélène. Autrement dit le céraste du catalogue, contrairement au céraste de l’époque de Caton, aurait dû avoir un déplacement non tortueux. Le but de cet argument sophistiqué n’est pas de mettre Lucain en cause en lui reprochant une étourderie, mais de montrer que lorsqu’il travaillait il était plus attentif à la dimension encyclopédique de son exposé qu’à la logique du cadre dans lequel il intégrait cette matière et à la situation d’énonciation qu’il avait choisie, qu’il était finalement plus sensible à la poésie de la liste qu’au motif poétique de la création mythique des serpents.

  • 83 Et cela au point que l’on pourrait presque suspecter à trois reprises l’utilisation de lexiques et (...)

334/En revanche, il est patent que Lucain privilégie presque partout l’explication étymologique83 et d’ailleurs les rédacteurs des scholies se contentent souvent d’expliquer le nom de l’animal car cela revient aussi à expliquer ce qu’a voulu faire Lucain. La place accordée à cette dimension étymologique peut apparaître comme réellement démesurée et comme une simplicité naïve proche de la tautologie car très souvent la caractérisation de l’animal ne fait jamais que traduire le zoonyme d’origine grecque et redoubler le sens de son nom de façon plus ou moins fine. C’est le cas pour l’amphisbène puisque la précision in geminum uergens caput ne fait que traduire le nom de la bête ou encore le basilic, dont la fonction royale est rappelée, certes un peu plus finement, par l’emploi du verbe regno (in uacua regnat… harena). Il est vrai que, pour Lucain, ces caractéristiques peuvent aussi passer pour des caractéristiques fondamentales de l’animal, mais derrière cela on sent la présence d’une théorie selon laquelle l’étymologie est porteuse de vérité sur l’animal… Nous sommes donc bien face à un vernis scientifique car le nom a manifestement pour Lucain plus d’existence que l’animal désigné.

  • 84 DL, VII, 55-57 ; Orig., Contra Cels. I, 18 ; Ps.-Aug., Dial. 6.

34On est donc frappé, dans ce catalogue, par la place dévolue au nom propre dont l’importance est redoublée par les ressources de l’étymologie : cela nous ramène à la fonction essentiellement poétique de ce passage : entre une connaissance scientifique bornée et une légende menteuse, il reste une troisième voie pour dire le monde : la vérité du nom. Il ne serait pas étonnant que le passage soit sous-tendu par une théorie selon laquelle le nom est porteur de vérité, peut-être en relation avec une théorie esthétique, poétique et philosophique. Ce que l’on croit savoir de la conception du nom chez les Stoïciens84 n’est pas en contradiction avec ce que l’on voit ici : une résurgence cratylienne.

  • 85 Lucain rappelle plusieurs fois ce lieu commun, voir I, 499 ; 686 ; V, 484-485 ; IX, 303 sqq.
  • 86 Adnot. Luc., 710 : hic ergo habitat hic serpens, unde hoc nomen accepit.

35Enfin les choix de Lucain dépendent également de considérations poétiques. Ainsi le rapprochement entre chersydre et chelydre s’explique surtout par la paronomase étymologisante. Si, à propos du chersydre, Lucain a choisi de privilégier apparemment le critère géographique celui-ci se double aussitôt d’une explication étymologique. En effet localiser ce serpent dans la Syrte (Syrtidos) permet de retrouver des sonorités voisines de celles des noms de serpent (Syrtidoschersydroschelydri) et la caractéristique topographique de la Syrte (ambiguae)85 convient idéalement à l’explication étymologique de ce zoonyme puisque l’animal est censé vivre à la fois sur terre et dans l’eau. Les scholies entérinent d’ailleurs cette localisation géographique et y voient même l’origine du zoonyme86 alors que c’est une véritable invention de Lucain. L’attitude des scholiastes confirme ce que nous avons déjà souligné précédemment : le passage de Lucain a été perçu comme scientifiquement valable par les lecteurs antiques.

  • 87 Sur une confusion avec le scytale, voir Salemme, 1972, p. 135.
  • 88 Isid., Orig. XII, 4, 30.

36Dans le cas du cenchris, le serpent bénéficie de deux caractéristiques : la première concerne sa reptation (recto lapsurus), la seconde sa physionomie (notis uariatam tinguitur aluum). Un troisième vers vient développer le côté chatoyant de la pigmentation de l’animal87 par une comparaison originale : quam paruis pictus maculis Thebanus ophites. Mais le comparant permet un jeu de miroir un peu cabot puisque l’ophite de Thèbes ou plutôt la serpentine thébaine est elle-même ainsi nommée en référence aux couleurs des serpents. Le serpent est donc comparé à une pierre qui elle-même était comparée au serpent ! Le procédé est si audacieux que dans l’Antiquité des lecteurs peu avertis ont pu comprendre que l’ophites Thebanus était une nouvelle espèce d’ophidien énumérée par Lucain. L’erreur se trouve chez Isidore de Séville88, mais les scholiastes ne s’y sont pas trompés. On pourrait presque suspecter Lucain d’avoir introduit le cenchris pour le seul plaisir de caser cette comparaison.

  • 89 Il est donc inexact de dire, comme le fait de Nadaï, 2000, p. 81-82, que Lucain aurait privilégié d (...)
  • 90 Les points communs entres les recueils de scholies à la Pharsale et l’exposé d’Isidore font penser (...)
  • 91 Isid., Orig. XII, 4, 20 ; 24.

37Lucainnesurprendguère. Lescaractéristiquesqu’ilmetenavantsontcellesquitransparaissent dans l’étymologie89 et lorsque ce n’est pas le cas les épithètes sont banales ou attendues. La matière scientifique est subordonnée à ces deux impératifs : la poésie et, derrière l’étymologie, une théorie du langage qui est aussi une vision du monde. Malgré le caractère peu scientifique de ces informations et de la méthode, le « Catalogue des serpents » de Lucain a bénéficié d’une postérité inouïe. Il ressort d’un examen comparé des listes d’ophidiens présents dans la tradition que figurent chez Lucain des espèces rarement nommées comme l’hammodytes, le natrix, le pareas et le prester. Si l’on examine les textes latins postérieurs à Lucain relatifs aux ophidiens (Pline, Solin, Isidore de Séville) on constatera que lorsque ces espèces sont ensuite nommées elles le sont toujours en référence à Lucain qui est donc en quelque sorte devenu, pour ces quatre ophidiens, une source primaire. En outre, sur les dix-sept espèces mentionnées par le poète, près de dix passent à la postérité sous la forme décrite par Lucain. Il suffit de regarder la liste donnée par Isidore de Séville. À coté de Pline et de Solin, l’évêque de Séville a fait un usage démesuré de Lucain90, non seulement lorsqu’il s’agit des espèces rares citées par le poète, mais aussi pour celles qui étaient beaucoup plus connues comme l’amphisbène ou le chelydre91.

3. Que faire de ces serpents ?

  • 92 Viarre, 1982 ; Moretti, 1999, p. 244-257

38On ne peut évoquer la dimension poétique de ce passage sans parler brièvement des connotations symboliques de ces serpents et du réseau signifiant plus large auquel ils participent. Jusqu’ici la critique a mis l’accent sur l’épreuve qu’ils représentaient sur le chemin de la Vertu92. Une lecture supplémentaire peut être envisagée.

39Le « Catalogue » de Lucain, avec ses fonctions essentiellement encyclopédique et ordonnatoires, cherche avant tout à montrer l’ordre immuable du monde. En se plaçant aux origines des ophidiens, en parlant depuis leur création et en se projetant vers un futur inchangé (lapsuruspositura), Lucain trouve une position originale de uates de la nature, mais il inscrit aussi ces animaux dans une sphère originelle et héroïque qui semble alors entrer en collusion avec le monde du bellum ciuile : ces serpents vont avoir un rôle à jouer dans l’univers épique que Lucain met en place, en tant qu’acteurs et en tant qu’allégories. Les soldats de Caton affrontent, après les secondes que représentent quelques siècles, les gouttes de sang de Méduse.

  • 93 Debru, 1988, p. 19-31(part. p. 24-25). Voir aussi Moreau, 2006, p. 324.
  • 94 Antig., Mir. 19..

40Le mot clé dans ce passage c’est tabes en contre-rejet au v. 700, tabes dont A. Debru a montré qu’il associait chez Lucain le sens traditionnel de tabes (« liquéfaction, fonte, écoulement ») et la signification de tabum (« liquide issu de la corruption cadavérique »)93. Le sang impur et corrompu du monstre donne naissance aux serpents dans un processus approchant celui de la célèbre bougonie, processus morbide au cours duquel la vie jaillit de la putréfaction. Mais, outre la naissance des abeilles, on expliquait aussi par la putréfaction la naissance spontanée d’autres animaux comme les guêpes, les scorpions94 et même les serpents.

  • 95 Arch., fr. 5 Giannini ( = Antig., Mir. 89, 2) ; Ant., Mir. 89, 1 ; Ov., Met. XV, 389-390 ; Plin., N (...)
  • 96 Luc., IV, 549 sqq.
  • 97 Luc., IV, 554.

41Plusieurs textes signalent qu’un serpent peut naître de la mœlle de l’épine dorsale du cadavre d’un homme95. Le processus rappelle aussi le motif des soldats nés des dents de dragon dont on peut rappeler qu’ils sont pour Lucain une des images de la discorde96 de ces bella plus quam ciuilia. Les terrigenae de Colchide s’entretuent et semblent chercher à fertiliser le sol avec le sang de leurs frères (cognato tantos implerunt sanguine sulcos)97.

  • 98 Luc., IX, 850-851 : pro Caesare pugnant | dipsades et peragunt ciuilia bella cerastae.
  • 99 Voir ce qui s’écoule de la victime du chant I, v. 614 sqq. ou encore le sang qui coule des pis des (...)
  • 100 Debru, 1988, p. 26 : notamment Sall., Cat. XXXVI, 5 : tanta uis morbi ac ueluti tabes plerosque ciu (...)
  • 101 Luc., VII, 579 parle du sénat comme cruor imperii et uiscera rerum. Cf. VII, 722 (per uiscera Patri (...)
  • 102 102 Dans le chant II Sylla est celui qui procède à une ablation salutaire : putria membra recidit ( (...)
  • 103 Luc., III, 609 sqq. ; cf. IV, 209-210 ; VI, 175-176
  • 104 Eldred, 2000, p. 71.
  • 105 Luc., III, 577.
  • 106 Luc., IX, 759-760.
  • 107 Luc., VIII, 690.
  • 108 Luc., VIII, 777-778.

42Les serpents sont donc les intermédiaires par lesquels ce tabes originel passe alors dans le sang des soldats conduisant à l’amputation ou bien à une nouvelle liquéfaction (tabificus), celle de leur propre corps qui arrose le sol d’un nouveau tabes. Les serpents, qui sont ici les alliés inattendus de César – ce que dit textuellement Lucain98 –, provoquent des symptômes qui illustrent les maux du peuple romain dont le corps malade est déchiré, torturé, déformé, ouvert. Il faudrait renvoyer ici à l’omniprésence du sang dans la Pharsale. Le sang vicié et l’humeur corrompue sont évidemment des images de la guerre civile99– A. Debru cite d’ailleurs des emplois métaphoriques intéressants de tabes chez Salluste100 – et l’épanchement du sang des forces vives de Rome est le remède à cette maladie. Le peuple101 s’autodétruit et se voit contraint de porter la main sur lui-même s’amputant du membre atteint102 ou en s’étouffant dans son propre sang. À ce propos on mettra en parallèle les amputations qui ont lieu lors de la bataille navale de Marseille103 et le sort de Murrus menacé par le venin du basilic104 ou encore ces soldats noyés en buvant leur propre sang (hauseruntque suo permixtum sanguine pontum)105 et le sort subi par Aulus, victime de la dipsade (os implere cruore)106. De toute façon l’ensemble du poème est traversé par ces troncs, ces têtes et ces mains détachées, par le pourrissement et la liquéfaction des corps. Si la tête de Pompée est nettoyée du tabes qui s’y trouve par la momification107, son tronc se liquéfie dans le feu du bûcher108.

  • 109 Just., HP XIII, 6, 17 : sic Macedonia, in duas partes discurrentibus ducibus, in sua uiscera armatu (...)
  • 110 Flor., III, 22 : mox atrocius et cruentius, per ipsius uiscera senatus grassante uictoria. Cf. Luc. (...)
  • 111 Cf. Luc., IV, 816-824.
  • 112 Liv., XXI, 22, 8-9 ; Val. Max., I, 7, 1 ; DC, XIII, 56 ( = Zon., 8, 22). Sur cet épisode, voir Briq (...)
  • 113 Plin., NH VIII, 78. Cf. Sol., Coll. 27, 51 ; chez Isid., Orig. XII, 4, 6 il embrase les oiseaux à d (...)
  • 114 Luc., VI, 521-522. Elle imite le sifflement des serpents en VI, 690.
  • 115 Cf. déjà Hor., Sat. II, 8, 94-95.
  • 116 Luc., I, 330-331.
  • 117 Luc., IV, 332-336.
  • 118 Babr., 134.
  • 119 Es., Fab. 66 Chambry ; Phaedr., I, 2.
  • 120 Cf. Suet., Cal. 11, 2.

43On ne prendra pas trop de risques en disant que l’image de la mutilation et du suicide renvoie à la guerre civile conformément à un système symbolique déjà utilisé par l’historiographie à propos des dissensions en Macédoine après la mort d’Alexandre le Grand109 ou de la première guerre civile à Rome110. Mais Lucain approfondit peut-être ce réseau symbolique en sélectionnant les connotations de ses serpents. L’auiditas du prester peut faire écho à la décadence morale de Rome et des grands qui a conduit au bellum ciuile111. Le chelydre et sa traînée de fumée ne sont pas sans rappeler le serpent monstrueux du rêve d’Hannibal112 dont on peut rappeler qu’il représentait alors la dévastation de l’Italie (uastitatem Italiae). Certes les historiens d’Hannibal parlaient d’un serpent énorme, mais ce que l’on peut lire de la progression du chelydre chez Macer et du basilic chez Pline (exurit herbas)113 rappelle cela : un cortège de mort et de désolation… La sorcière Erichto a d’ailleurs hérité de ces traits du basilic114 puisqu’elle brûle les graines en terre et corrompt l’air de son haleine115. La dipsade fait penser à la soif de carnage et de sang dont parle Lucain au chant I à propos de Pompée (sic et Sullanum solito tibi lambere ferrum, | durat, Magne, sitis)116 et à un autre passage où la soif accable les Pompéiens pourtant en face d’un fleuve : la bataille d’Ilerda117. Le serpent à deux têtes, l’amphisbène, est l’image de la gestion désordonnée du corps politique. Elle apparaît à ce titre en filigrane dans une fable où la queue du serpent refuse d’obéir à la tête118. Le natrix, comme l’hydre de la fable119, est l’image du pouvoir despotique et sanguinaire120.

  • 121 Luc., IX, 850-851.
  • 122 Luc., IV, 724-729.
  • 123 DC, XLI, 14, 1.

44Dans le même ordre d’idée signalons la proximité entre César et le nom du céraste dont il est presque l’anagramme dans certaines flexions (Caesare / cerastae)121, entre César et l’idée de coupure (caesa). Dans le chant IV les Césariens sont implicitement comparés à des cobras de Pharos trompés par la ruse de Juba l’ichneumon122 et un prodige survenu lors du débarquement à Dyrrachium semble indiquer que les serpents sont les ennemis du camp pompéien : Dion Cassius123 indique que lorsque Pompée descend du navire, des serpents le suivent et effacent ses traces : ἐκβάvτος τε ἐκτῆς νεὼς αὐτοῦ ὄϕεις τὸν στίβον ἐπισπόμενοι συνέχεον.

  • 124 Isid., Orig. XII, 4, 10. Voir André, 1986, p. 140, n. 229. Cf. El., NA, I, 24 ; XV, 16.
  • 125 Plin., NH VII, 34 ; Obseq., 57.
  • 126 Es., Fab. 287 Chambry.
  • 127 Es., Fab. 82 Chambry ; Phaedr., IV, 19 ; Babr., 143.
  • 128 Luc., IX, 841-846.
  • 129 Luc., IX, 845-846 : « et, ces gueules rendues pour un temps inoffensives par l’engourdissement du p (...)

45À cela s’ajoute le fait que les serpents sont probablement en général les symboles de la guerre intestine. Ainsi la vipère dévorée de l’intérieur par ses vipéreaux : catuli non expectantes maturam naturae solutionem conrosis eius lateribus ui erumpunt cum matris interitu124. Cette dimension apparaît aussi dans certains prodiges associés à des guerres intestines comme la guerre sociale ou la guerre civile qui suivit125 ou dans des fables qui gardent le souvenir du mal couvé qui se retourne contre son protecteur (fable de la poule qui couve des œufs de serpents126 ou du voyageur qui réchauffe une vipère glacée127). Or si ce point est absent du « Catalogue des serpents », il apparaît un peu plus loin à la fin du « Catalogue des soldats mordus » : Lucain indique en effet que les serpents du désert viennent chercher la chaleur près des soldats avant de les mordre128 : Innocuosque diu rictus torpente ueneno | Inter membra fouent129.

  • 130 Cf. Luc., VIII, 603-604.

46Ainsi la couleur scientifique de ce catalogue est le résultat d’un savoir minimum reposant essentiellement sur les ressources de l’étymologie plus que sur une connaissance approfondie et véritablement zoologique… En tant que liste de curiosités et d’éléments pittoresques caractéristiques ce catalogue se rattache plus à la paradoxographie qu’à une ophiologie qui d’ailleurs existe à peine en dehors de la tradition des thériaques. C’est avant tout un excursus qui brille des feux chatoyants d’une beauté dangereuse et funeste et qui offre aux lecteurs l’image spéculaire du conflit qui ne manque pas d’apparaître comme la catastrophe absolue puisque la guerre implique maintenant le règne animal et gagne les limites du monde130.

  • 131 Luc., IX, 402-403.
  • 132 Luc., IX, 898.

47Mais ces serpents qui pourraient sembler mettre en péril l’idée de monde stoïcien à laquelle on imagine Lucain attaché ne constituent pas un paradoxe fondamental. D’abord si la Divinité a rempli les déserts les moins fréquentés avec ces fléaux cela ne porte guère à conséquence. Comme le disent les soldats un peu plus loin : in loca serpentum nos uenimus. Et comme le dit Lucain : et fecimus aspida mercem. C’est justement un des effets néfastes de la guerre civile que de conduire les hommes dans cette zone funeste comme c’est une perversion de l’ordre du monde que d’importer des cobras. Enfin ces animaux font aussi partie du programme héroïque de Caton131 (Serpens, sitis, ardor harenae, | Dulcia uirtuti) ce qui trouve une confirmation dans le fait que les Psylles, comme d’autres peuples du bout du monde, sont également présentés comme des hommes exceptionnels ayant atteint une forme d’ataraxie (pax illis cum morte data est)132. Il n’est pas d’autre solution pour l’homme, mortel dans un monde destiné à périr, que de tendre vers l’idéal de sagesse héroïque qu’incarne Caton d’Utique.

Espèces

Nature des caractéristiques retenues

1

Aspis

somniferam : iologique
tumida ceruice : morphologique / iologique / étymologique
crassi gutta ueneni… in nulla plus est serpente coactum : iologique
ipsa caloris egens : physiologique
Niloque tenus metitur harenas… Libycae mortes : géographique

2

Haemorrhois

non stare suum miseris passura cruorem : iologique / étymologique
ingens : morphologique
squamiferos … orbes : morphologique

3

Chersydre

ambiguae coleret qui Syrtidos arua : géographique / étymologique

4

Chelydres

uia fumante : légendaire / iologique à l’origine ?

5

Cenchris

semper recto lapsurus limite : locomotion
pluribus ille notis uariatam tinguitur aluum : morphologique / étymologique

6

Hammodytes

concolor exustis atque indiscretus harenis : morphologique / éthologique / étymologique

7

Cerastes

spinaque uagi torquente cerastae : morphologique (locomotion) / légendaire

8

Scytale

sparsis etiamnunc sola pruinis exuuias positura suas : éthologique / légendaire ?

9

Dipsas

torrida : iologique / étymologique

10

Amphisbaena

grauis : iologique
in geminum uergens caput : morphologique / étymologique / légendaire

11

Natrix

uiolator aquae : iologique / légendaire

12

Jaculi

uolucres : éthologie (locomotion) / étymologique

13

Parias

contentus iter cauda sulcare : iologique (pris ensuite pour un trait morphologique)

14

Prester

auidus : éthologique
oraque distendens… fumantia : iologique / légendaire

15

Seps

tabificus : iologique
ossa dissoluens : iologique / étymologique / légendaire

16

Basiliscus

sibilaque effundens cunctas terrentia pestes : éthologique /légendaire
ante uenena nocens : iologique / légendaire
late sibi summouet omne uulgus : éthologique
in uacua regnat… harena : étymologique

17

Dracones

innoxia numina : iologique
aurato nitidi fulgore : morphologique
letiferos ardens facit Africa : iologique ducitis altum aera […] elephans : éthologique / légendaire
nec uobis opus est ad noxia fata ueneno : iologique

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Il existe, sur le même sujet, un article récent que nous n’avons pu utiliser pour cette communication : L. Landolfi, “Stratigrafie multiple e suggestioni dotte : l’esempio di Luc. Phars. 9, 700-733”, Doctus Lucanus. Aspetti dell’erudizione nella Pharsalia di Lucano, a. c. di L. Landolfi e P. Monella, Bologne, 2007, p. 111-149.

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Notes

1 Cazzaniga, 1956, p. 7-9 ; Cazzaniga, 1957, p. 27-41.

2 Wick, 2004. Voir aussi Raschle, 2001.

3 Voir la colonne VI de ce poème éditée et commentée par Immarco Bonavolontà, 1992, p. 241- 248.

4 Par exemple Cozzolino, 1975, p. 81-86.

5 Dans le chant II de la Pharsale (v. 147 sqq.), les mises à mort devant Sylla imitent les exécutions menées par Cléopâtre dans le carmen de bello Actiaco (col. VI).

6 Nous empruntons cette expression à une communication d’A. Estève, 2006.

7 Les expériences de Cléopâtre donnent lieu à une brève énumération de serpents, voir Immarco Bonavolontà, 1992, p. 242-246 ; Barbara (à paraître).

8 Comm. Bern. IX, 701.

9 Aumont, 1968a, p. 104.

10 Voir Aumont, 1968a, p. 111 : « Nous pensons que Lucain a conçu cet épisode comme une scène décorative qu’il a traitée pour elle-même ».

11 Trad. Bourgery (on pourra se reporter avec profit à la traduction de J. Soubiran, 1998, p. 124- 125).

12 Luc., IX, 587-734.

13 Et cela malgré Plut., Cat. min. 56. Caton a pu emmener des Psylles sans que ses troupes aient fait face à une telle hécatombe.

14 Kebric, 1976, p. 380-382.

15 Cf. Luc., IX, 509-510 pour une autre reprise.

16 Voir Perceau, 2002, p. 262-265.

17 Ap. Rh., IV, 1503 sqq

18 Rh., fr. 3 Powell ( = schol. in Nic., Th. 312).

19 Ov., Met. IV, 617-620.

20 A. Rh., 1513-1517 ; fr. 4 Powell ( = schol. in Nic., Th. 11). Après Lucain le motif est repris par Sil. It., Pun. III, 314-316.

21 Sur l’abondance des serpents en Libye, voir par exemple DS, III, 50, 2 ; Plin., V, 26 (harenis perque serpentes iter est) ; Sol., Coll. 27, 28 ; Luc., Dips. 3.

22 Pour une autre pluie sanglante, à Pharsale, voir Luc., VII, 839 (aut cruor aut alto defluxit ab aethere tabes).

23 Ce ne sont pas les seuls monstres nés de la terre libyenne, voir déjà Luc., IV, 594.

24 Voir par exemple Cazzaniga, 1956.

25 Luc., IX, 621-623.

26 « Notre soin, notre labeur ne sauraient nous apprendre autre chose que la fable répandue dans l’univers et qui a donné aux siècles l’illusion de la véritable cause. » Trad. Bourgery.

27 Voir par exemple Luc., VIII, 872 ; X, 282 ; en revanche une position apparemment contraire figure chez Luc., IV, 590-592 à propos des Antaei regna.

28 Luc., I, 417-419. Le parallèle est aussi signalé par de Nadaï, 2000, p. 69-70. 29.

29 Luc., IX, 572-579.

30 Luc., X, 282-283.

31 Luc., I, 458-460 à propos de la conception de la mort chez les Celtes (felices errore suo…) ; VIII, 869-872 à propos de l’oubli du tombeau de Pompée (ueniet felicior aetas…).

32 Luc., IX, 474-480 à propos des ancilles.

33 Luc., IX, 359-360.

34 Voir Fantham, 1993, p. 98

35 On trouvait déjà chez Nicandre ces étiologies mythologiques qui agrémentaient la description des reptiles.

36 De Nadaï, 2000, p. 70.

37 Nic., Th., 157-208 // 338-457.

38 Sur la construction des Thériaques, voir Jacques, 2002, p. LXXI-LXXVIII.

39 Luc., IX, 737-760.

40 Luc., IX, 609-610 : stabant in margine siccae | aspides, in mediis sitiebant dipsades undis.

41 Aumont, 1968a, p. 110.

42 Sur la ποικιλία du serpent, voir Sancassano, 1997, p. 187-196.

43 Si Lucain se voit aussi contraint de ne conserver que quelques caractéristiques importantes, parfois une seule d’entre elles, c’est surtout parce qu’il n’est pas ici dans la logique didactique d’une œuvre comme les Thériaques qui prétendent avant tout apprendre au lecteur à se garder des serpents. Le poète n’entend qu’énumérer les serpents nés du sang de Méduse, des bêtes qui hantent les sables où s’aventurent ses héros. Il cherche essentiellement à susciter l’effroi et une curiosité pour des données exotiques à l’apparence scientifique et érudite.

44 Luc., IX, 702.

45 Voir, dans ce même volume, la contribution de J. Trinquier.

46 Voir Arstt., HA VIII, 29 (607a).

47 L’influence de cette théorie est également visible dans le passage consacré au cobra lorsque le poète explique (IX, 704-705) que l’animal privé de chaleur habite de préférence dans les pays chauds (ipsa caloris egens gelidum non transit in orbem | sponte sua).

48 Voir Nic., Th. 372-383 ; Ps.-Diosc., Th. 10 pour l’amphisbène et, pour le paréas, El., NA VIII, 12 ; Philoum., 32, 1 ; Aet., Tetr. XIII, 32. Sur l’innocuité du paréas, voir Bodson, 1981.

49 Le chersydre de Lucain n’est là que pour le jeu poétique autour de la Syrte au statut ambigu, mais il a peu à voir avec le serpent de Nicandre, Th. 359 sqq. et de Virgile, Géorg. III, 425-439. Pareillement le chelydre est libyen sous l’influence d’Ov., Met. VII, 272.

50 Cet animal semble chez Nicandre ne se trouver que dans les îles de Thrace (Th. 458 sqq.), mais les autres sources qui signalent cet animal sont très contradictoires.

51 Luc., IX, 717-718. L’exemple est doublement curieux : non seulement les serpents ne muent pas en hiver, mais ils restent en général cachés pendant cette période, cf. le paradoxon de VI, 489 (inque pruinoso coluber distenditur aruo). Le détail est également rappelé par Sol., Coll. 27, 30 ; Isid., Orig. XII, 4, 19.

52 Lucain, comme Nicandre d’ailleurs en son temps, est assez peu soucieux des réalités géographiques et climatologiques.

53 Luc., IX, 822. Cf. Plin., NH VIII, 85 (iaculum ex arborum ramis uibrari) ; Sol., Coll. 27, 30 ; El., NA VI, 18 ; VIII, 13 ; Isid., Orig. XII, 4, 29.

54 Luc., VI, 677 a cité ce serpent sans le nommer iaculus et il en a fait un animal emblématique de l’Arabie (Arabum uolucer serpens) ; cf. Comm. Bern. ad loc

55 Luc., IX, 434 ; 438 ; 523-525.

56 Luc., IX, 374-377 signale que Caton profite du climat tempéré de la période hivernale avant de montrer les soldats torturés par la soif (IX, 498 sqq.). Voir Aumont, 1968b, p. 318.

57 Luc., IV, 610-611. Cf. DS, IV, 17-18, 5.

58 Luc., IX, 720.

59 Luc., IX, 612 sqq.

60 Cette épithète du céraste est devenue une espèce à part entière, voir Salemme, 1972, p. 137.

61 Bodson, 1986, p. 69 ; Bodson, 2005, p. 461-462.

62 Bodson, 1986, p. 70.

63 Chez Nicandre ce serpent de petite taille (Th. 294) ne mesure qu’un pied (Th. 286).

64 Bourgery, 1974, p. 163 ; Soubiran, 1998, p. 125.

65 Comm. Bern., IX, 721 (quoniam erectus semper in caudam est) ; Adnot. Luc., 721 (nam ceteri uentre consuerunt) ; Isid., Orig. XII, 4, 27 (parias serpens quae semper in cauda ambulat et sulcum facere uidetur).

66 Luc., IX, 716.

67 Il est aussi possible que les serpents prester, seps et basilic aient été réunis à la fin car Lucain savait que leurs morsures passaient pour entraîner des symptômes voisins (gonflement et putréfaction), mais Lucain cherche plutôt à individualiser une espèce par rapport à une autre et non à créer des liens ce qui serait une première forme d’approche zoologique.

68 Luc., IX, 711 et 722.

69 1. Aulus (dipsade) ; 2. Sabellus (seps) ; 3. Nasidius (prester) ; 4. Tullus (hæmorrhoïs) ; 5. Lævus (aspis) ; 6. Paulus (jaculus) ; 7. Murrus (basilic).

70 Cazzaniga, 1957 ; Salemme, 1972, p. 138-139.

71 Isid., Orig. XII, 4, 24 = Macer, Ther., fr. 57 Hollis ; voir Salemme, 1972, p. 126-127 ; Néraudau, 1983, p. 1721. Sur un autre emprunt possible, voir Brena, 1992

72 Voir Néraudau, 1983.

73 Ov., Tr. IV, 10, 43-44.

74 Adnot. Luc., 712 : de contrario cerastes semper est flexus, cenchris semper est rectus ; Isid., Orig. XII, 4, 26 : cenchris serpens inflexuosa, quae semper rectum iter efficit.

75 Adnot. Luc., 712 : de contrario cerastes semper est flexus, cenchris semper est rectus ; Isid., Orig. XII, 4, 26 : cenchris serpens inflexuosa, quae semper rectum iter efficit.

76 Isid., Orig., XII, 4, 24 a recopié ces mots à la suite de sa citation de Lucain sur le chélydre. Or, dans le poème, c’est le cenchris qui suit le chélydre. Cette phrase se rapporte donc à ce serpent dont pourtant Isidore parle plus loin en XII, 4, 26.

77 André, 1986, p. 153.

78 Isid., Orig. XII, 4, 24 : semper autem directus ambulat : nam si torserit se, dum currit, statim crepat.

79 Le céraste tire son nom de ses cornes, voir Bodson, 1986, p. 69.

80 Luc., IX, 716.

81 Nic., Th. 309-319

82 Nic., Th. 318-319. Sur ce point, voir la vision un peu différente de Salemme, 1972, p. 127-128.

83 Et cela au point que l’on pourrait presque suspecter à trois reprises l’utilisation de lexiques et de dictionnaires. D’abord dans la séquence chersydre/chelydre/cenchris [k] (v. 710-711), puis dans l’enchaînement pareas/prester [p] (v. 721-722) ; enfin dans l’enchaînement seps/sibilus ( = basiliscus) [s] (v. 723 sqq.). Mais il peut s’agir aussi tout simplement d’une recherche d’allitérations.

84 DL, VII, 55-57 ; Orig., Contra Cels. I, 18 ; Ps.-Aug., Dial. 6.

85 Lucain rappelle plusieurs fois ce lieu commun, voir I, 499 ; 686 ; V, 484-485 ; IX, 303 sqq.

86 Adnot. Luc., 710 : hic ergo habitat hic serpens, unde hoc nomen accepit.

87 Sur une confusion avec le scytale, voir Salemme, 1972, p. 135.

88 Isid., Orig. XII, 4, 30.

89 Il est donc inexact de dire, comme le fait de Nadaï, 2000, p. 81-82, que Lucain aurait privilégié dans son énumération l’apparence et les mœurs des serpents, reléguant tout ce qui concerne les effets des morsures dans le deuxième catalogue. C’est en effet manifestement l’inverse : Lucain privilégie la dimension iologique en liaison ou non avec l’étymologie, mais la caractéristique première reste le nom.

90 Les points communs entres les recueils de scholies à la Pharsale et l’exposé d’Isidore font penser que ce dernier a eu aussi recours à un commentaire super Lucanum ou à un lexique faisant la part belle aux explications fournies par les scholies à Lucain. Dans tous ces textes l’étymologie occupe une place prépondérante.

91 Isid., Orig. XII, 4, 20 ; 24.

92 Viarre, 1982 ; Moretti, 1999, p. 244-257

93 Debru, 1988, p. 19-31(part. p. 24-25). Voir aussi Moreau, 2006, p. 324.

94 Antig., Mir. 19..

95 Arch., fr. 5 Giannini ( = Antig., Mir. 89, 2) ; Ant., Mir. 89, 1 ; Ov., Met. XV, 389-390 ; Plin., NH X, 188 ; Serv., Aen. V, 95 ; El., NA I, 51 ; Isid., Orig. XII, 4, 48. Voir surtout Plut., Cleom. XXXIX, 5 (824 a) : « comme les bœufs putréfiés engendrent des abeilles, les chevaux des guêpes, et que des scarabées vivants sortent du corps des ânes morts, de même les cadavres humains, quand s’écoulent et se coagulent les humeurs de la mœlle, produisent des serpents. » Trad. R. Flacelière – E. Chambry, CUF, 1976. Voir Voutiras, 2000.

96 Luc., IV, 549 sqq.

97 Luc., IV, 554.

98 Luc., IX, 850-851 : pro Caesare pugnant | dipsades et peragunt ciuilia bella cerastae.

99 Voir ce qui s’écoule de la victime du chant I, v. 614 sqq. ou encore le sang qui coule des pis des vaches à Ilerda (IV, 315).

100 Debru, 1988, p. 26 : notamment Sall., Cat. XXXVI, 5 : tanta uis morbi ac ueluti tabes plerosque ciuium animos inuaserat ; Jug., XXXII, 4 : tanta uis auaritiae animos eorum ueluti tabes inuaserat.

101 Luc., VII, 579 parle du sénat comme cruor imperii et uiscera rerum. Cf. VII, 722 (per uiscera Patriae).

102 102 Dans le chant II Sylla est celui qui procède à une ablation salutaire : putria membra recidit (141).

103 Luc., III, 609 sqq. ; cf. IV, 209-210 ; VI, 175-176

104 Eldred, 2000, p. 71.

105 Luc., III, 577.

106 Luc., IX, 759-760.

107 Luc., VIII, 690.

108 Luc., VIII, 777-778.

109 Just., HP XIII, 6, 17 : sic Macedonia, in duas partes discurrentibus ducibus, in sua uiscera armatur, ferrumque ab hostili bello in ciuilem sanguinem uertit, exemplo furentium manus ac membra sua ipsa caesura.

110 Flor., III, 22 : mox atrocius et cruentius, per ipsius uiscera senatus grassante uictoria. Cf. Luc., VII, 491 ; 579 ; 722.

111 Cf. Luc., IV, 816-824.

112 Liv., XXI, 22, 8-9 ; Val. Max., I, 7, 1 ; DC, XIII, 56 ( = Zon., 8, 22). Sur cet épisode, voir Briquel, 2003.

113 Plin., NH VIII, 78. Cf. Sol., Coll. 27, 51 ; chez Isid., Orig. XII, 4, 6 il embrase les oiseaux à distance.

114 Luc., VI, 521-522. Elle imite le sifflement des serpents en VI, 690.

115 Cf. déjà Hor., Sat. II, 8, 94-95.

116 Luc., I, 330-331.

117 Luc., IV, 332-336.

118 Babr., 134.

119 Es., Fab. 66 Chambry ; Phaedr., I, 2.

120 Cf. Suet., Cal. 11, 2.

121 Luc., IX, 850-851.

122 Luc., IV, 724-729.

123 DC, XLI, 14, 1.

124 Isid., Orig. XII, 4, 10. Voir André, 1986, p. 140, n. 229. Cf. El., NA, I, 24 ; XV, 16.

125 Plin., NH VII, 34 ; Obseq., 57.

126 Es., Fab. 287 Chambry.

127 Es., Fab. 82 Chambry ; Phaedr., IV, 19 ; Babr., 143.

128 Luc., IX, 841-846.

129 Luc., IX, 845-846 : « et, ces gueules rendues pour un temps inoffensives par l’engourdissement du poison, ils les réchauffent contre eux-mêmes. »

130 Cf. Luc., VIII, 603-604.

131 Luc., IX, 402-403.

132 Luc., IX, 898.

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Pour citer cet article

Référence papier

Sébastien Barbara, « Science, mythe et poésie dans le « Catalogue des serpents » de Lucain (Phars. IX, 700-733) »Pallas, 78 | 2008, 257-277.

Référence électronique

Sébastien Barbara, « Science, mythe et poésie dans le « Catalogue des serpents » de Lucain (Phars. IX, 700-733) »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 08 mars 2021, consulté le 28 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/15666 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.15666

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Auteur

Sébastien Barbara

Université Charles-de-Gaulle –Lille III Halma-Ipel – UMR 8164 du CNRS

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