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Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

Eurêka, eurêka. Archimède et la naissance de la mythologie de la science

Eurêka, eurêka. Archimedes and the birth of the mythology of the sciences
Mireille Courrént
p. 169-183

Résumés

Autant l’oeuvre scientifique d’Archimède est dépourvue de tout recours à la mythologie, autant l’image de son génie, créée par la littérature antique, relève de la mythologie. Ce sont les Latins Vitruve et Tite-Live qui ont défini les moments célèbres de la vie du savant grec : l’épisode de la baignoire, la défense de Syracuse assiégée par les Romains et sa mort à l’issue du même siège. Mais l’admiration des Latins pour l’esprit pratique du savant grec a été violemment combattue par Plutarque qui, dans la Vie de Marcellus, a fait basculer la vie d’Archimède dans le mythe et qui a donné naissance non seulement à la légende d’Archimède (alimentée par des épisodes largement postérieurs, tel celui des miroirs ardents et de l’incendie des vaisseaux romains), mais plus généralement à la mythologie des sciences, qui compense notre incompréhension du langage scientifique par un émerveillement devant la figure du savant, Galilée, Newton, Einstein…

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Texte intégral

Je remercie J. Boulogne pour ses informations sur les textes de Plutarque et J. Soubiran pour ses nombreux éclairages sur les textes concernant le siège de Syracuse.

1Archimède est emblématique des relations que le savoir entretient, malgré lui, avec le mythe. Ce savant en effet s’est attaché à analyser certains phénomènes naturels sans aucun recours au mythe, ni comme procédé explicatif, ni même comme référence ou comme exemple, son langage fonctionne sur une logique uniquement mathématique ou géométrique et il nous a laissé une littérature assez abondante, mais sa célébrité auprès du grand public, depuis l’antiquité et jusqu’à nos jours, est due moins à ses textes (qui finalement ne sont accessibles qu’à des initiés) qu’à sa biographie, – alors qu’il ne fait lui-même jamais allusion à sa vie –, et tout particulièrement à trois épisodes (réels ou apocryphes ?) qui viennent éclairer la naissance d’une découverte ou illustrer le génie du savant : la baignoire (et la relation du volume et de la densité des corps), les miroirs ardents et l’incendie des vaisseaux romains lors du siège du Syracuse en 213, sa mort enfin, poignardé par un soldat irrité, au cours du même siège. On lui prête aussi trois phrases célèbres (« Eurêka ! Eurêka ! », « Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde » et « Ne dérange pas mes cercles ! »), qui illustrent l’idée, devenue ensuite traditionnelle, que le savant vit dans un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre et que la science constitue un langage à part : dans le monde entier, Eurêka, qui a pris la valeur d’une formule magique, est devenu le symbole de cette langue sacrée de la science.

  • 1 On retrouve ainsi le récit du siège de Syracuse chez Polybe (VIII, 4-7 ; VIII, 37 ; IX, 10) (Mais c (...)

2Quand ces anecdotes sont-elles apparues ? De la « vraie » vie d’Archimède, nous ne savons en effet que très peu de choses : ses écrits nous révèlent qu’il a correspondu avec les principaux scientifiques de son temps, et les historiens nous rappellent qu’il a participé, avec ses machines, à la défense de Syracuse assiégée par Marcellus, et qu’il est mort lors de la prise de la ville par les Romains1. Mais c’est ailleurs que le mythe trouve son point de départ.

  • 2 Cicéron, Tusculanes, V, XXIII, 64 : ex eadem urbe humilem homunculum a puluere et radio excitabo, q (...)
  • 3 Archimède possédait deux autres qualités qui le rendaient estimable aux yeux des Romains : il était (...)
  • 4 Id., V, XXIII, 64-66.
  • 5 Cf. Novara, 1996, p. 234.

3L’engouement de l’Antiquité pour Archimède vient des Romains et, singulièrement, de Cicéron, passeur infatigable de la pensée grecque dans le monde latin ; ainsi, dans les Tusculanes, après avoir évoqué Platon et Archytas, « savants dans toute la force du terme », il ajoute : « dans la même ville de Syracuse, je tirerai de la poussière où il maniait son compas, un humble mortel, lequel vécut longtemps après, Archimède2. » Il est fort probable en effet que ce soit Cicéron qui ait fait d’Archimède la figure emblématique du savant grec, dont le génie est d’autant plus grand que sa vie est modeste3. Plus encore, la relation que Cicéron entretient avec Archimède se veut symbolique de la sauvegarde de la tradition grecque par la civilisation romaine, qui l’empêche de tomber dans l’oubli : on connaît la page célèbre où l’Arpinate raconte comment il a découvert, quand il était questeur en Sicile, le tombeau d’Archimède alors même que les concitoyens du savant en niaient l’existence4, et celle où, mettant dans la bouche de Philus un souvenir personnel5, il révèle que son attachement pour Archimède vient d’avoir vu, alors qu’il était encore un tout jeune homme, chez M. Marcellus, le descendant du vainqueur de Syracuse, une sphère, prise comme seul butin par son aïeul lors du pillage de la ville :

  • 6 Cicéron, De Republica I, XIV : « L’aspect de cette sphère, dont j’avais pourtant souvent entendu pa (...)

Cuius ego sphaerae cum persaepe, propter Archimedi gloriam, nomen audissem, speciem ipsam non sum tanto opere admiratus ; erat enim illa uenustior et nobilior in uulgus, quam ab eodem Archimedo factam posuerat in templo Virtutis Marcellus idem. Sed posteaquam coepit rationem huius operis scientissime Gallus exponere, plus in illo Siculo ingenii quam uideretur natura humana ferre potuisse iudicabam fuisse6.

4Cicéron nous rappelle ainsi que les Romains sont devenus les légataires de la science grecque non par l’étude, mais par leurs victoires militaires, et que leur relation au savoir grec n’est donc ni évidente ni facile : les Romains, même les plus cultivés, sont attirés d’abord par l’apparence des choses (et à plus forte raison, le peuple romain qui admire, dans le temple de la Vertu, le planétaire d’Archimède uniquement pour son aspect esthétique, sans en comprendre la signification), et l’accès aux principes de la connaissance grecque (qui se manifestent dans des objets comme cette sphère) demande une éducation à la pensée grecque que leur culture latine ne leur donne pas spontanément. Il y a loin de la possession matérielle à la maîtrise intellectuelle.

5En outre, cette anecdote est symbolique de la démarche scientifique latine : les Latins ont tendance à aller du concret, une situation pratique, vers l’abstrait, une connaissance théorique, alors que les Grecs maîtrisent aussi la démarche inverse. Et c’est dans l’application de cette démarche « à la romaine » à un célèbre principe découvert par le savant grec que se trouvent les origines du mythe d’Archimède.

  • 7 Vitruve, De Architectura, IX, P, 9-12.
  • 8 Indignatus Hiero se contemptum esse, neque inueniens qua ratione id furtum deprehenderet, rogauit A (...)

6Le premier texte dans lequel Archimède apparaît comme un être hors du commun est en effet dû à Vitruve, grand lecteur de Cicéron, qui compose ce qui constitue le plus ancien témoignage de l’épisode, désormais célèbre, de la baignoire d’Archimède7. Hiéron de Syracuse a donné à un orfèvre une certaine quantité d’or pour qu’il exécute une couronne votive. L’objet terminé remis au roi pèse exactement le même poids que l’or qui avait été confié à l’artiste. Mais Hiéron apprend par dénonciation qu’une certaine quantité d’or a été remplacée par de l’argent. Furieux, mais incapable de démontrer la fraude, il fait appel aux capacités de réflexion d’Archimède8. C’est alors que le savant, tournant ce problème dans sa tête, se rend au bain et s’installe dans sa baignoire.

  • 9 Les plus développées sont la rencontre de Dinocrate et d’Alexandre (II, P, 1-4) et l’invention du c (...)
  • 10 Sur la fonction de cette narration qui s’enchâsse dans l’histoire des sciences, voir André, 1985, p (...)

7Vitruve a-t-il inventé l’anecdote ou l’a-t-il empruntée à une source plus ancienne ? La question finalement est tout à fait secondaire, car c’est lui qui lui a donné les qualités narratives et la force qui ont créé le mythe. Ce récit en effet n’est pas une page « à part » chez Vitruve : on n’y sent pas l’emprunt fait directement à une source littéraire. Il s’inscrit au contraire à la fois dans une série d’anecdotes réparties sur l’ensemble du traité où elles ont une fonction d’exempla (Elles permettent de mettre en actes, sinon dans la réalité, du moins dans un récit réaliste, les notions fondamentales de la pensée de Vitruve9), et dans une succession d’exemples de découvertes scientifiques présentées, dans la préface du livre IX, mais de façon beaucoup plus succincte, comme utiles dans notre quotidien10 : Platon et la duplication du carré, Pythagore et le théorème du carré de l’hypoténuse, Archytas et Eratosthène et la duplication du cube.

  • 11 Il a vraisemblablement lu son œuvre (cf. De Architectura I, 1, 7 ; I, 1, 17 ; VII, P, 14 ; VIII, 5, (...)
  • 12 Vitruve en effet est moins un bâtisseur qu’un mécanicien, la mécanique faisant partie de l’architec (...)

8Si Vitruve a choisi de développer l’exemple d’Archimède, et non les trois autres, c’est vraisemblablement non seulement parce qu’il le connaît mieux que les autres savants qu’il cite en exemple11, mais surtout parce qu’il le considère comme un modèle : comme Vitruve, Archimède est un mécanicien ; comme Vitruve, il a été ingénieur militaire12 ; comme celle de Vitruve enfin, son œuvre écrite est une réflexion théorique en relation avec ses activités techniques. La page qui lui est consacrée est alors un hommage à son intelligence et à sa méthode de travail. Au lieu de le présenter comme un être extraordinaire et de le mythifier, Vitruve cherche au contraire à exposer sa démarche heuristique de la façon la plus précise.

9Le texte est ainsi divisé en deux parties de dimensions égales, les conditions de la découverte et la vérification par l’expérience : le récit coïncide avec la logique de la démarche du penseur, et Vitruve consacre autant de place à la laborieuse démonstration pratique qu’à la narration alerte de la découverte, car l’une est aussi importante que l’autre, même si le mythe n’a, ensuite, conservé que la première partie. Or celle-ci a une fonction précise dans le cadre du traité vitruvien : elle participe à une série d’exempla qui illustrent le processus de l’inuentio, comme l’annonce la phrase d’introduction :

  • 13 De Arch. IX, P, 9 : « Quant à Archimède, il a certes fait bien d’admirables découvertes dans maints (...)

Archimedis, cum multa miranda inuenta et uaria fuerint, ex omnibus etiam infinita sollertia id quod exponam uidetur esse expressum13.

10L’inuentio possède pour Vitruve un rôle fondamental dans le processus de création, puisqu’il en fait, dès les premières pages de son traité, un des principes de l’architecture :

  • 14 De Arch. I, 2, 2 : « Ces figures [ = qui permettent la mise en place convenable des éléments d’un b (...)

Hae nascuntur ex cogitatione et inuentione. Cogitatio est cura studii plena et industriae uigilantiaeque effectus propositi cum uoluptate. Inuentio autem est quaestionum obscurarum explicatio ratioque nouae rei uigore mobili reperta14.

  • 15 Voir la note 9 pour leur application à la baignoire d’Archimède. Cicéron avait écrit (Tusculanes I, (...)

11Pour Vitruve, qui emprunte directement cette idée à Cicéron, toute démarche heuristique est ainsi fondée sur deux notions indissociables, cogitatio et inuentio15 : la découverte suppose un travail préalable de méditation à partir des données du réel, lequel ne se fait pas sans plaisir, – aussi Archimède jaillit-il de son bain tout joyeux.

  • 16 Frézouls, 1968, p. 442. Vitruve applique ce terme à la découverte d’un style ou d’une forme en arch (...)
  • 17 Comme celle de Callimaque, au livre IV, dont la structure narrative repose sur les mêmes étapes : d (...)

12L’invention est, en architecture comme dans les autres activités humaines, la découverte de nouveaux modèles naturels16. Elle est en général le fait d’un individu particulier qui, découvrant une réalité naturelle, la transforme en système ou en méthode. Cette anecdote est ainsi une illustration parfaite de la définition vitruvienne de l’inuentio : elle a même vraisemblablement été composée dans cette intention17, pour nous donner à voir ce qu’est une démarche scientifique, en mettant en scène ce rapport particulier entre la découverte du principe (à partir d’un événement de la vie quotidienne) et l’expérimentation par la pratique. Le but de Vitruve est finalement de montrer que la démarche intellectuelle est la même dans toutes les artes qui reposent sur une découverte de principes naturels. Il ne s’agit donc pour lui que de faire de la figure d’Archimède (parce qu’il se sent professionnellement proche de lui) le parangon de l’inuentor, déchiffrant dans la nature ce que les autres sont incapables d’y voir et le traduisant ensuite en principes mathématiques.

  • 18 Vie de Marcellus, 17, 10 (Traduction R. Flacelière et E. Chambry, Les Belles Lettres, CUF, 1966). N (...)

13Cette anecdote a connu ensuite, notamment à partir de la Renaissance, un immense succès, qui tient moins aux qualités littéraires de la page vitruvienne qu’à deux autres facteurs : la personnalité scientifique d’Archimède et le travail de mythisation postérieur opéré par Plutarque, qui a changé définitivement le regard que portent les lecteurs sur le texte vitruvien. En effet, non seulement Archimède est un immense savant mais, en outre, il est difficile à lire : il déchiffre les mystères de la nature et nous les donne à lire, mais de façon encore cryptée. Bien qu’ils ne convoquent jamais la mythologie, ses écrits conservent un aspect sacré à notre relation à la nature : ils ont quelque chose d’ésotérique. Les comprendre demande une initiation préalable au langage mathématique (Vitruve est d’ailleurs le seul des auteurs antiques à se lancer dans l’explication d’une de ses démonstrations ; si Plutarque affirme, au sujet des propositions d’Archimède : « Cherchez la démonstration, vous ne trouverez pas tout seul ; mais, dès que vous l’aurez apprise, vous penserez que vous auriez pu la trouver seul, tellement est unie et rapide la route par laquelle il vous conduit à la preuve18 », il se garde bien de nous expliquer à son tour le principe du levier quand il raconte l’anecdote du trois-mâts de Hiéron tiré sur la plage par la seule force physique d’Archimède).

14Le texte vitruvien fournit ainsi deux points d’ancrage à partir desquels le mythe a pu se développer. Tout d’abord, la formule qu’il prête à Archimède, « Eurêka », possède une valeur générique, mais n’a aucune fonction explicative : nous ne savons pas ce qu’il a trouvé. « J’ai trouvé », formule valable pour toutes les découvertes, nous tient à l’écart de la découverte. Le savant entretient avec les principes de la nature une relation à laquelle nous ne pouvons pas prétendre : en ce sens, il a quelque chose de divin, comme le disait Cicéron. Ensuite, le récit de Vitruve produit un élément annexe à partir duquel naîtra la légende : le décalage du savant par rapport à la réalité. L’image du savant perdu dans son univers, et donc pas tout à fait dans le monde des hommes, sera à la source des autres anecdotes concernant Archimède et au point de départ non seulement du mythe d’Archimède, mais même du mythe scientifique en général : la biographie de tout grand savant (et pas seulement celle de Newton ou d’Einstein) est bâtie sur des anecdotes qui reposent sur ce décalage, – obligatoire, car il est comme la preuve de son caractère exceptionnel –, avec le monde quotidien.

  • 19 Ainsi, dans Si la politique est affaire des vieillards, 5 : « Pour Archimède, quand il était rivé à (...)
  • 20 Marc., 14-19.
  • 21 Quelques années auparavant, Silius Italicus avait consacré une partie du livre XIV de ses Punica au (...)

15C’est donc Plutarque qui a donné sa dimension mythique au personnage d’Archimède. Il l’évoque à plusieurs reprises19, mais lui consacre surtout un très long développement dans la Vie de Marcellus20, sous couvert de raconter le siège de Syracuse mené, en 213, par le général romain. La composition du texte est étonnante : c’est un aller-retour constant entre la narration des événements (largement empruntée à Tite-Live, que Plutarque suit de très près) et des réflexions personnelles sur les qualités intellectuelles d’Archimède (devenu de facto le protagoniste de l’épisode)21, au moyen duquel Plutarque opère un renversement systématique des valeurs romaines, telles qu’elles avaient été exprimées par Cicéron et, surtout, Vitruve.

16Le passage est organisé de la façon suivante : 1. l’arrivée des Romains devant Syracuse – 2. premier excursus : l’historique des machines d’Archimède (l’épisode du trois-mâts de Hiéron et le principe du levier, la relation entre la mécanique et les mathématiques) – 3. le siège – 4. second excursus : le génie d’Archimède – 5. la prise de Syracuse – 6. la mort d’Archimède. Les trois « actes » du siège sont donc séparés par des commentaires sur la valeur scientifique de celui qui, seul avec ses machines, a permis à sa ville de résister aux assauts romains.

  • 22 Le récit livien est un développement du texte de Polybe interprété selon la conception romaine de l (...)

17Dès le départ, le texte de Plutarque se présente comme une réponse au texte de Vitruve et à celui de Tite-Live22 qui, reprenant la conception vitruvienne de la mécanique, écrivait :

  • 23 Tite-Live, XXIV, 34, 2 : Archimede is erat, unicus spectator caeli siderumque, mirabilior tamen inu (...)

« Une entreprise si brusque aurait eu du succès, sans un seul homme, qui se trouvait alors à Syracuse. C’était Archimède, sans rival pour observer le ciel et les astres, plus étonnant encore comme inventeur et constructeur de machines de trait et d’ouvrages de guerre, grâce auxquels toute l’activité, tous les efforts énormes de l’ennemi étaient déjoués par lui sans qu’il y touchât presque23. »

  • 24 Comme Vitruve, Tite-Live donne chronologiquement la première place à la théorie née de l’observatio (...)

18Le récit livien est une illustration, à travers la notion vitruvienne d’inuentio et son application dans le concret, de la conception romaine du savoir, d’autant plus admirable qu’il est plus tile24. C’est cette conception que refuse Plutarque. Après avoir décrit l’installation des Romains autour de la ville, il entame le récit de la bataille de la même façon que Tite-Live, mais en inversant les rapports de valeur entre mathématique et mécanique :

  • 25 Marc. 14,7-8.

« Mais tout cela ne comptait guère pour Archimède et ses machines. Ce grand homme ne considérait pas ses propres inventions comme des ouvrages sérieux ; la plupart n’avaient été pour lui que de simples récréations de géomètre. Il les avait faites avant la guerre, parce que le roi Hiéron s’y était intéressé et l’avait engagé à détourner un peu sa science des notions abstraites vers les objets matériels et à joindre, d’une façon ou d’une autre, le sensible à l’intelligible afin de rendre ce dernier, grâce aux applications pratiques, plus clair pour la foule25. »

  • 26 Dans la pensée de Plutarque, Archimède est « naturellement » associé aux mathématiciens Eudoxe et P (...)

19Plutarque rappelle d’abord la primauté des mathématiques sur la mécanique et l’aspect ludique, voire puéril, de cette dernière (γεωμετρίας παιζοῦσης) ; ensuite, il évoque les mêmes figures célèbres que Vitruve, mais dans l’ordre inverse et dans une intention opposée : Archytas (avec Eudoxe, cette fois), puis Platon26, dans la bouche duquel il met une condamnation vigoureuse de l’application de la géométrie au sensible. L’opposition violente de Plutarque à la tentative vitruvienne de rapprocher les mathématiques du quotidien culmine dans la dernière phrase :

  • 27 Marc. 14, 11 : « La mécanique déchue fut ainsi séparée de la géométrie et, longtemps méprisée par l (...)

Διεκρίθη γεωμετρίας ἐκπεσοῦσα μηχανική, καὶ περιοπωμένη πολὺν χρόνον ὑπὸ ϕ ιλοσοϕίας μία τῶν στρατιωτίδων τεχνῶν ἐγεγόνει27.

20Le mépris contenu dans les deux premiers verbes s’exprime aussi par la relégation de cette activité, condamnée à n’être plus qu’une technique d’ingénieur militaire, – rappelons que Vitruve, fier d’être mécanicien comme Archimède, était avant tout un ingénieur militaire.

  • 28 Cette anecdote n’est pas une invention de Plutarque, on la trouve auparavant dans les Punica de Sil (...)

21Enfin, comme dans le texte de Vitruve, l’énumération des noms des savants et l’allusion aux rapports entre le savoir et la pratique sont suivies d’une anecdote mettant en scène Archimède et Hiéron (hors contexte, donc, du siège de Syracuse, puisque Hiéron était mort à ce moment- là) et significative du génie du savant : la démonstration du principe du levier, réalisée sur la plage de Syracuse, au moyen d’un système de poulies et d’un trois-mâts lourdement chargé28. Mais la notion qu’elle illustre n’est plus l’inuentio, mais la τεχνῆς δύναμις, le pouvoir extraordinaire de la science, qui provoque l’émerveillement et la stupéfaction du roi.

  • 29 Il emprunte, nous l’avons vu, cette notion de facilité au récit livien, ce qui lui permet de prendr (...)

22L’intention de Plutarque est bien différente de celle de Vitruve : non seulement le déplacement d’un énorme bateau par un seul homme, tranquillement assis de surcroît29, nous est présenté comme quelque chose de stupéfiant (le texte de Plutarque ne fait nullement appel à la raison et ne propose pas d’explication du principe ainsi expérimenté : on est bien loin d’une illustration du processus intellectuel de l’inuentio), mais la force de l’image repose, d’une part, sur la disproportion entre l’homme et le bateau et, d’autre part, sur sa répétition lors du siège de Syracuse, – disproportion et répétition étant deux éléments fréquemment mis en œuvre dans les récits mythologiques.

23L’expérimentation du principe du levier sur la plage n’était en effet qu’un prélude à sa mise en pratique sur les remparts de la ville, lorsqu’Archimède et ses machines se trouvent aux prises avec les bateaux romains. Le récit de la bataille fonctionne alors sur l’image de la disproportion (redoublée par l’emploi de l’hyperbole) entre Archimède et, au lieu d’un seul bateau, la flotte romaine tout entière, mais repose cette fois sur une inversion des valeurs :

  • 30 Marc. 15, 2-3. Tite-Live (XXIV, 34, 8-10) avait écrit, plus sobrement : « Contre ces dispositifs na (...)

« L’infanterie fut arrêtée par des traits de toute espèce et par des pierres d’une grosseur énorme, qui tombaient avec un fracas et une vitesse incroyables. Personne absolument ne pouvait en soutenir le poids. [...] Quant aux navires, des poutres énormes, s’élevant soudainement au-dessus des murs et tombant d’en haut, les enfonçaient sous leur poids et les submergeaient, ou bien des mains de fer ou des sortes de becs de grues les tiraient en l’air par la proue, ou encore des câbles tirant dans des sens contraires les faisaient tourner et pivoter sur eux-mêmes [...]30. »

24Le pouvoir gigantesque d’Archimède lui confère une dimension surhumaine :

  • 31 Marc. 16, 3 et 17, 2-3.

« Les Romains ressemblaient à des gens qui se battent contre des dieux et qui reçoivent d’une main invisible des milliers de coups. » [...] Cependant Marcellus [...] dit : « Ne cesserons-nous pas de guerroyer contre ce géomètre Briarée, qui se sert de nos vaisseaux comme de gobelets pour puiser de l’eau de mer [...], qui enfin surpasse les géants aux cent bras de la fable (muqikouv~) en nous lançant tant de traits à la fois ? » Et en effet tous les autres Syracusains n’étaient que le corps de l’organisme créé par Archimède ; lui, il était l’âme qui mettait tout en mouvement et en jeu31. »

25La lutte d’Archimède contre les Romains est celle d’un géant contre une armée. À la faveur de la métaphore « géomètre Briarée », le mathématicien est devenu un personnage mythologique. La bataille a d’ailleurs quelque chose d’épique : outre qu’il fait allusion aux hécatonchires, le passage porte l’écho de l’attaque homérique du Cyclope contre le bateau d’Ulysse fuyant.

  • 32 Cicéron, Tusculanes I, 63.
  • 33 Marc. 15, 5 : « La machine que Marcellus faisait avancer sur le pont de bateaux s’appelait sambuque(...)

26Plutarque reprend l’opinion de Cicéron qui, évoquant le diuinum ingenium d’Archimède, affirmait qu’en fabriquant sa sphère il avait réalisé la même chose que le dieu qui, dans le Timée de Platon, avait construit le monde32. Mais, réécrivant l’Histoire, il refuse alors aux Romains le droit de se prévaloir de la science grecque : ils n’auront pas accès au monde, démesuré par rapport à leur quotidien, dans lequel vit le géomètre. Face à cette puissance surhumaine, l’effroi des Romains remplace la stupéfaction de Hiéron. La science parle ainsi aux hommes comme le faisait le mythe : l’un et l’autre sont conçus pour provoquer la crainte du divin et engendrer des sentiments violents. Plutarque ne propose aucune analyse de la scène par des arguments rationnels, ni ne donne aux Romains de moyen de réagir en employant les mêmes procédés qu’Archimède. Et pourtant les machines servent en général à assiéger une ville et non à la défendre, et les Romains ont apporté les leurs, dont la fameuse sambuque, qu’il refuse de nous décrire33.

  • 34 Marc. 17, 4 : « À la fin, voyant les Romains tellement effrayés que, dès qu’ils apercevaient le moi (...)
  • 35 Marc. 17, 6-7 : « Il consacrait son zèle aux seuls objets dont la beauté et l’excellence ne sont mê (...)

27Au moment même où il exprime la défaite de la raison romaine devant le pouvoir fantastique de la science34, Plutarque, suspendant son récit, introduit un deuxième paragraphe de commentaire sur le génie d’Archimède dans lequel il reprend sa polémique avec Vitruve : après avoir rappelé qu’Archimède, lui, n’avait pas jugé bon d’écrire sur la mécanique et que sa conception de la science était finalement exactement à l’opposé de celle de Vitruve35, il attribue le génie du savant moins à un travail acharné (cette cogitatio vitruvienne, qui devient ici un « excès de labeur » (ὑπερβολὴ πόνου), – où la connotation négative de l’expression employée montre combien Plutarque refuse cette explication) qu’à une inspiration divine. Il achève cet excursus par une phrase extraordinaire :

  • 36 Marc. 17, 11.

« On ne peut pas mettre en doute ce qu’on dit de lui, à savoir que, ensorcelé sans cesse par une sorte de sirène privée et domestique, il en oubliait de manger et négligeait le soin de sa personne ; souvent même, entraîné malgré lui au bain et au massage, il traçait des figures de géométrie sur les cendres du foyer et, sur son corps frotté d’huile, il tirait des lignes avec son doigt, car il était en proie à une extrême passion et vraiment possédé des Muses36. »

28Plutarque ne peut s’empêcher de revenir sur l’anecdote vitruvienne du bain d’Archimède, mais c’est pour la mettre en pièce : il en détruit le caractère unique, exceptionnel (βίᾳ δὲ πολλάκις ἑλκόμενος ἐπ ̓ ἄλειμμα καὶ λουτρόν) et il en efface toute image de la (nécessaire) baignoire (dont l’utilité pratique est remplacée par celle des cendres du foyer). Il nous rappelle ainsi qu’il ne s’agit là que d’une imagerie mythique : dans l’expression préliminaire οὐδ ̓ἀπιστῆσαι τοῖς περὶ αὐτοῦ λεγομένοις ἐστιν, οἱ λεγόμενοι renvoie à des références inventées pour l’occasion par Plutarque. Ce ne sont pas des auctores littéraires, mais des voix sans visage et sans nom, comme celles qui transmettent le contenu des mythes.

29L’évocation d’Archimède au bain se trouve d’ailleurs encadrée par deux allusions très nettes au mythe et à l’épopée : la sirène (qui renvoie une nouvelle fois, après le récit du siège, au texte de l’Odyssée) et les Muses. Archimède parle donc une langue qui vient des dieux : le chant des sirènes et celui des Muses sont l’expression d’un savoir qui échappe à l’homme et n’est transmis qu’à quelques élus. Il existe un lien organique entre le savoir scientifique et le sacré (mais Vitruve disait-il autre chose ?) ; le poète et le savant, tous deux uates, ont le même langage. Plutarque, fin mathématicien, a été aussi prêtre d’Apollon : il rassemble ici autour de la figure d’Archimède ces deux lectures des mystères de la nature, mais refuse de concevoir qu’elles puissent être ensuite divulguées à la foule. Archimède, par sa relation au divin et aux mystères de la nature, acquiert une dimension mythique.

  • 37 Alors que son auctor Tite-Live avait consacré un très long développement aux nombreuses négociation (...)
  • 38 Multiplier, à propos de la mort d’Archimède, les récits qui en font un être mythique échappant à la (...)

30Après l’évocation de la prise de Syracuse (où Archimède n’apparaît pas, puisqu’il n’a aucune responsabilité dans ces événements37), Plutarque s’arrête sur les circonstances de la mort du savant, mise en scène dans un récit de type mythique : trois versions nous en sont données (la seconde étant une variante de la première) et, puisque Plutarque n’exprime sa préférence pour aucune, c’est qu’elles sont toutes les trois aussi dignes d’intérêt (voire de confiance) l’une que l’autre38. Elles ont pour fonction de répéter trois fois la même chose : les Romains, par obscurantisme, ont tué la science grecque.

  • 39 Cicéron, Verres II, 4, 131 (Ille ( = Marcellus) requisisse etiam dicitur Archimedem illum, quem cum (...)
  • 40 Tite-Live, XXV, 31, 9 : Archimeden memoriae proditum est in tanto tumultu, quantum pauor captae urb (...)
  • 41 Valère-Maxime, VIII, 7, ext. 7 : at is, dum animo et oculis in terra defixis formas describit, mili (...)
  • 42 Après Valère-Maxime, l’épisode est ensuite évoqué par Pline, qui, comme Plutarque, semble ignorer l (...)

31Les éléments des deux premières versions ont été fournis à Plutarque par plusieurs sources. Parmi celles que nous avons conservées, Cicéron raconte, dans Verres, que la mort d’Archimède avait chagriné Marcellus et, dans le De finibus, qu’il ne s’était pas rendu compte que les Romains venaient de prendre Syracuse, tellement il était concentré sur des figures qu’il traçait dans la poussière39. Tite-Live, si disert sur le récit du siège et la prise de la ville, se contente ici de reprendre en une phrase ce qu’avait écrit Cicéron40. Plus tard, chez Valère- Maxime, nous trouvons le récit de la rencontre avec le soldat avide de rapine enrichi de la petite phrase qui deviendra elle aussi célèbre41 – phrase que Plutarque ne cite pas, soit qu’il n’ait pas lu Valère-Maxime42, soit parce qu’elle rappelait l’autre phrase célèbre, le « Eurêka ! Eurêka ! » vitruvien, et serait donc mal venue dans le texte où il cherche précisément à détruire l’image d’Archimède proposée par Vitruve.

32Plutarque apporte un élément personnel au récit : ses deux premières versions de la mort reposent sur l’opposition entre le temps nécessaire à la réflexion scientifique (propre au monde grec) et la vivacité due à l’irréflexion militaire (typique de la relation qu’entretiennent les Romains avec les autres peuples), entre le détachement du savant par rapport au concret (Archimède concentré sur ses formules n’entend pas les clameurs qui l’environnent) et l’incapacité des Romains à dépasser les phénomènes (le soldat ne voit en Archimède qu’un homme qui refuse de lui obéir sur-le-champ) et entre la brièveté de la vie humaine et l’éternité que mérite le savoir :

  • 43 Marc. 19, 10.

« Il ne voulut pas partir avant d’avoir résolu son problème et d’être parvenu à la démonstration. Le soldat irrité tira son épée et le tua. D’autres disent que le Romain armé d’une épée se présenta dans l’intention de le tuer sur-le-champ, qu’Archimède, en le voyant, le pria, le conjura d’attendre un instant, afin de ne pas laisser sa recherche inachevée et insuffisamment approfondie, et que le soldat, sans égard pour sa demande, le tua43. »

  • 44 Ce récit de la mort d’Archimède a pris valeur de référent mythique : comme Archimède interrompu par (...)

33Le soldat, en tuant Archimède44, a interrompu sa pensée inachevée – ce qui signifie que les Romains sont incapables de poursuivre l’histoire des sciences entamée par les Grecs. Plutarque reprend cette idée dans sa troisième version de la mort, qui se présente comme un regard grec sur l’assassinat d’Archimède :

  • 45 Id., 19, 11.

« Selon une troisième version, Archimède portait à Marcellus dans une boîte des instruments de cosmographie, cadrans solaires, sphères, équerres, permettant de représenter aux yeux la grandeur du soleil. Des soldats le rencontrèrent : ils crurent qu’il portait de l’or et le tuèrent45. »

34Archimède vaincu vient apporter l’univers tout entier au pied de son vainqueur. Il apporte même quelque chose de mieux que l’univers : l’explication des mécanismes de la nature. Il se propose de lui dévoiler ce qui, normalement, échappe à la connaissance humaine et qui, avec sa mort, nous restera définitivement inaccessible. De même que pour les soldats les instruments de cosmographie ne sont que des objets métalliques, de même nous ne saurons jamais ce qu’Archimède était en train de découvrir quand il a été tué : ce savoir-là nous échappera définitivement. Les soldats symbolisent l’incapacité des Romains à accéder au langage sacré d’Archimède : incapables d’aller au-delà des « phénomènes », il ne voient que de la matière dans ce qui est une représentation du monde. Cette scène est à l’image de ce que les Romains vont faire de la science grecque : une caisse à outils. Là se trouve finalement la critique la plus vive du texte vitruvien : les Latins ont une conception pratique de la science et, ne pouvant en adopter la démarche purement heuristique, ils en sont réduits à appliquer dans le concret les découvertes déjà faites par les Grecs.

35Cette version, comme les deux premières, a été élaborée à partir d’un élément symbolique du génie d’Archimède : il ne s’agit plus ici de figer pour l’éternité le mathématicien perdu dans ses méditations, mais de rappeler aussi le souvenir du physicien, capable de traduire en langue humaine, et s’il le faut sous la forme concrète d’un instrument, les lois de l’univers. À l’origine du récit de Plutarque se trouve vraisemblablement le passage du De Republica où Cicéron se souvenait d’avoir vu, chez un descendant de Marcellus, une sphère armillaire construite par Archimède et confessait ne pas en avoir saisi immédiatement le côté admirable, son esprit s’étant arrêté à la comparaison avec une autre sphère d’Archimède, plus jolie, exposée dans le temple de la Vertu : voilà donc ce qui remplissait la boîte pour laquelle les soldats ont tué Archimède ! Plutarque illustre ici, sur un mode cruel, la constatation faite déjà par Cicéron : les Romains, attirés par l’apparence des choses, sont insensibles à ce qui a vraiment de la valeur ; ils ont tué le génie d’Archimède pour lui prendre du métal.

36Plutarque, en s’appuyant sur la littérature latine antérieure, réécrit le siège de Syracuse pour montrer non seulement que l’intelligence grecque, capable d’aller du principe des choses vers des applications concrètes, de l’idée vers sa vérification dans le réel, est inaccessible aux Romains dont l’esprit fonctionne en sens inverse, du concret vers le principe, mais surtout que le savant ne peut être réduit à un être humain qui réfléchit plus que les autres : la science grecque n’est pas une simple lecture rationnelle des phénomènes. Ce savant d’un monde grec qui s’achève ressemble en effet beaucoup aux premiers physiciens, figures à demi- légendaires et « hommes divins » (tels Pythagore, Héraclite, dont la langue était énigmatique, ou Empédocle dont l’Etna, dit-on, avait recraché la sandale) qui témoignent que l’histoire de la raison s’est élaborée à l’intérieur même d’une pensée mythique.

  • 46 Les catoptriciens grecs, I. Les miroirs ardents (Trad. R. Rashed, Les Belles Lettres, CUF, 2000). C (...)
  • 47 Id., Traité de Didyme sur la construction du miroir par lequel Archimède a incendié les vaisseaux d (...)
  • 48 Diodore, Bibliothèque historique XXVI, 18, 1 (Harvard University Press, 1968), cité dans J. Tzetzes (...)

37De plus, en transformant un individu bien réel en personnage mythologique, Plutarque autorise ceux qui viendront après lui à entretenir sa légende. La vie et l’œuvre d’Archimède échappent alors à l’histoire et le siège de Syracuse devient le théâtre du mythe, à tel point que même les repères de l’histoire des sciences en ont été longtemps brouillés. Ainsi, au vie siècle, Anthémius de Tralles, pour donner une justification scientifique à son traité Sur la construction des miroirs ardents, écrit à propos d’Archimède que « tous s’accordent à dire qu’il a brûlé les vaisseaux de ceux qui lui faisaient la guerre par les rayons du soleil46 », puis Didyme développe très longuement un récit du siège de Syracuse où les miroirs ont remplacé les machines47 : pour les catoptriciens grecs, Archimède, nouveau Prométhée, représente alors une sorte de pensée fondatrice nécessaire ; enfin, au Xiie siècle, l’auteur byzantin Jean Tzètzès attribue à Diodore de Sicile, contemporain de Vitruve, une version du siège très syncrétique, proche de celles de Plutarque (on y retrouve même Archimède tirant, cette fois « de la main gauche », un lourd navire marchand sur la plage grâce à son système de poulies) et de Valère-Maxime (lors de sa rencontre avec le soldat romain, le savant y prononce une variante de la phrase célèbre : ἀπόστηθι, ὧ ἄνθρωπε, τοῦ διαγράμματός μου48), mais au cours de laquelle Archimède aurait aussi non seulement mis le feu aux vaisseaux romains grâce à ses miroirs ardents, mais également prononcé une seconde phrase au moment où le soldat l’empoignait : Τὶ μηχάνημά τις τῶν ἐμῶν δότω (« Qu’on me donne une de mes machines ! »). Le contenu même de cette phrase a quelque chose d’incongru lorsqu’on considère le caractère que le mythe a attribué à Archimède et la taille de ses machines ; il souligne l’aspect apocryphe du texte, vraisemblablement écrit, sinon par Tzètzès lui-même, du moins, tardivement, par un mécanicien, admiratif devant les inventions d’Archimède. Ainsi s’est formée la légende : nombreux sont ceux qui, de nos jours encore, croient que cet épisode est réel, et la littérature ne manque pas sur la forme et l’inclinaison que devaient avoir ces miroirs ainsi que sur l’immense difficulté pour atteindre à distance une cible mobile et humide en dirigeant vers elle les rayons du soleil.

38Avec le mythe d’Archimède est née la mythologie des sciences. On a longtemps opposé les images de la mythologie à la raison des sciences pour expliquer les causes cachées des phénomènes ou dire l’inconnaissable. Mais la science elle-même est un langage qui ne peut être compris par tous et l’intelligence du savant est insaisissable par le commun des mortels. Face au génie, dont la pensée est perçue comme magique, seul l’émerveillement fonctionne. La science génère alors une autre mythologie, dont le sujet ne réside plus dans les secrets de la nature mais dans la vie de ceux qui les percent. Le mythe se cristallise autour d’une figure, d’un individu, auquel on prête des caractéristiques singulières : un caractère en marge du monde, une expérience particulière (la baignoire d’Archimède ou la pomme de Newton) autour de laquelle s’élabore une pensée féconde… Et cette mythologie des sciences possède une langue propre : le texte scientifique lui-même, sacré et hermétique, qui n’entre pas dans notre système traditionnel de communication, et son résumé, la phrase célèbre, qui, de Galilée à Einstein, expose sans expliquer et ne dévoile jamais rien. Le mythe déplace ainsi le lieu de la connaissance : au lieu de s’intéresser au savoir lui-même, on s’attache à celui qui a fait la découverte. Terrible façon de reconnaître que, bien que la science décrypte peu à peu les secrets de la nature, nous restons toujours aussi ignorants.

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Notes

1 On retrouve ainsi le récit du siège de Syracuse chez Polybe (VIII, 4-7 ; VIII, 37 ; IX, 10) (Mais ce qui nous reste de son Histoire ne mentionne pas la mort d’Archimède), Cicéron (Verres II, 4, 131 ; De finibus V, 50), Tite-Live (XXIV, 34 et XXV, 23-31 et), Valère Maxime (VIII, 7, ext. 7), Pline l’Ancien (VII, 125) et Silius Italicus (Punica, XIV, 300- 302 ; 341-353 ; 676-678).

2 Cicéron, Tusculanes, V, XXIII, 64 : ex eadem urbe humilem homunculum a puluere et radio excitabo, qui multis annis post fuit, Archimedem (Traduction J. Humbert, Les Belles Lettres, CUF, 1960). On retrouve cette image du compas et de la poussière (associée ici à la découverte de la tombe) dans le passage du De fnibus où Cicéron évoque la mort d’Archimède, puis chez tous les auteurs postérieurs.

3 Archimède possédait deux autres qualités qui le rendaient estimable aux yeux des Romains : il était né et avait vécu sur le sol de l’Italie (il était donc presque latin) et sa science avait abouti à des réalisations concrètes, voire utiles.

4 Id., V, XXIII, 64-66.

5 Cf. Novara, 1996, p. 234.

6 Cicéron, De Republica I, XIV : « L’aspect de cette sphère, dont j’avais pourtant souvent entendu parler, à cause du grand nom d’Archimède, ne provoqua pas chez moi tellement d’admiration. En effet, plus agréable à voir et plus célèbre était celle que le même Marcellus avait fait déposer dans le temple de la Vertu, et qui avait aussi été faite par le même Archimède. Mais quand Gallus commença à expliquer très savamment la structure de cet ouvrage, je pensai qu’il y avait eu chez ce grand Sicilien plus de génie que la nature humaine ne pourrait en posséder. » Plus tard, dans les Tusculanes (I, 63), revenant sur le génie d’Archimède, Cicéron le qualifiera de diuinum ingenium.

7 Vitruve, De Architectura, IX, P, 9-12.

8 Indignatus Hiero se contemptum esse, neque inueniens qua ratione id furtum deprehenderet, rogauit Archimedem uti in se sumeret sibi de eo cogitationem. Cette phrase (dont la position centrale dans la structure narrative de l’anecdote n’est pas due au hasard) renferme trois termes fondamentaux que Vitruve tente d’illustrer ici (Éclairer la signification de termes abstraits en les mettant en relation dans la même phrase est un procédé d’écriture qui lui est habituel) : inuentio et cogitatio sont les deux démarches qui permettent d’accéder à la ratio, c’est-à-dire au principe d’explication des phénomènes.

9 Les plus développées sont la rencontre de Dinocrate et d’Alexandre (II, P, 1-4) et l’invention du chapiteau corinthien par Callimaque (IV, 1, 9-11). Ces anecdotes ne sont vraisemblablement pas des inventions de Vitruve, - ainsi celle de Dinocrate se retrouve chez Plutarque (Vie d’Alexandre 72 et La fortune ou la vertu d’Alexandre II, 2), lecteur de Vitruve, qui l’a empruntée soit au De Architectura, soit à une autre source (il le nomme Stasicratès) (sur la fortune de cette anecdote dans l’antiquité, voir Traiana 1988, p. 311 sq.) -, mais il leur a donné une orientation et une interprétation en adéquation parfaite avec la démonstration ou la théorie qu’elles illustrent.

10 Sur la fonction de cette narration qui s’enchâsse dans l’histoire des sciences, voir André, 1985, p. 381. L’origine du rapprochement vitruvien d’Archimède avec Platon, Pythagore et Archytas se trouve dans la page déjà citée des Tusculanes (V, 63-66) où Cicéron évoque une anecdote concernant Denys de Syracuse et deux amis pythagoriciens et la conclut en évoquant Platon, Archytas et Archimède.

11 Il a vraisemblablement lu son œuvre (cf. De Architectura I, 1, 7 ; I, 1, 17 ; VII, P, 14 ; VIII, 5, 3), mais au nombre des raisons qui ont poussé Vitruve à développer cet exemple, il faut peut-être ajouter l’influence qu’exerçait sur lui l’œuvre de Cicéron. Il est alors probable que Vitruve ait souhaité, à son tour, tirer de l’oubli cet aspect du génie du savant grec.

12 Vitruve en effet est moins un bâtisseur qu’un mécanicien, la mécanique faisant partie de l’architecture dans le monde gréco-romain ; et il a participé aux campagnes de César en Gaule, comme constructeur de machines de siège, ce qui le rapproche de la figure d’Archimède lors du siège de Syracuse.

13 De Arch. IX, P, 9 : « Quant à Archimède, il a certes fait bien d’admirables découvertes dans maints domaines, mais c’est encore celle que je vais exposer qui, parmi toutes les autres, témoigne, semble- t-il, d’une ingéniosité extrême » (Trad. J. Soubiran, CUF, 1969). Inuentio est un terme que Vitruve a emprunté à la rhétorique, mais qu’il s’attache à défi précisément et à illustrer tout au long du traité pour l’intégrer au lexique de l’architecture. La première partie de l’anecdote est encadrée par les occurrences de ce terme (inuenta à la première ligne, inuenisse dans la dernière phrase et inueniens au milieu du passage). Outre inuenta, la phrase d’introduction repose sur un autre notion qui ancre l’anecdote dans la complexité de la réflexion vitruvienne sur l’architecture : la sollertia, qui désigne ici l’ingéniosité d’Archimède, est aussi, selon Vitruve, la qualité fondamentale de l’architecte.

14 De Arch. I, 2, 2 : « Ces figures [ = qui permettent la mise en place convenable des éléments d’un bâtiment] sont le fruit de la méditation et de l’invention. La méditation est le travail d’un esprit laborieux, ingénieux et toujours en éveil pour réaliser un projet avec plaisir. L’invention est l’éclaircissement de questions obscures et la découverte d’un nouveau système grâce à une énergie intellectuelle active » (Traduction Ph. Fleury, Les Belles Lettres, CUF, Paris, 1990).

15 Voir la note 9 pour leur application à la baignoire d’Archimède. Cicéron avait écrit (Tusculanes I, 61) : illa uis quae tandem est, quae inuestigat occulta, quae inuentio atque cogitatio dicitur ? et illustré sa réponse à la question par l’exemple… d’Archimède et de sa sphère.

16 Frézouls, 1968, p. 442. Vitruve applique ce terme à la découverte d’un style ou d’une forme en architecture, comme à la méthode pour trouver de l’eau ou aux spéculations astronomiques des Chaldéens, toutes ces activités se faisant selon le même procédé : découverte d’une loi de la nature, déchiffrement de ses données et application au monde des hommes.

17 Comme celle de Callimaque, au livre IV, dont la structure narrative repose sur les mêmes étapes : des conditions extérieures totalement indépendantes, un travail de réflexion, le hasard comme élément déclencheur, puis la découverte.

18 Vie de Marcellus, 17, 10 (Traduction R. Flacelière et E. Chambry, Les Belles Lettres, CUF, 1966). Nous emprunterons à cette édition toutes nos traductions du passage.

19 Ainsi, dans Si la politique est affaire des vieillards, 5 : « Pour Archimède, quand il était rivé à son tableau, ses esclaves devaient l’en arracher de force pour le dévêtir et le frotter d’huile et lui, cependant, traçait des figures géométriques sur sa peau toute grasse » (Trad. M. Cuvigny, Les Belles Lettres, CUF, 1984), et à deux reprises dans Non posse suauiter (où il illustre le plaisir intellectuel lié aux découvertes mathématiques : 1093, la mesure du diamètre du soleil ; 1094, cité avec Eudoxe, Hipparque et Platon).

20 Marc., 14-19.

21 Quelques années auparavant, Silius Italicus avait consacré une partie du livre XIV de ses Punica au siège de Syracuse. Or il avait intercalé, entre son récit du siège, fidèle à celui de Tite-Live (XIV, 316- 340), et la peinture, d’inspiration plus personnelle, d’une bataille navale, quelques vers consacrés au génie d’Archimède (341-352), qui résument les principaux centres d’intérêt du savant et citent son traité l’arénaire (l’influence de Cicéron s’y fait notamment sentir dans la première phrase, qui évoque le génie et la vie modeste du savant) : « Il y avait un homme, gloire immortelle pour les colons de l’isthme, qui par son génie (ingenium) devançait sans peine les autres fils de la terre ; il était sans richesse, mais le ciel et la terre s’ouvraient à lui. Il savait comment Titan tout nouveau présage des pluies quand, à son lever, il s’attriste de voir ses rayons obscurcis ; il savait si la terre est fixée ou suspendue en équilibre instable […]. Qu’il ait compté les grains de sable que contient l’univers n’était pas vaine crédulité des hommes ; et l’on raconte même qu’il faisait avancer des navires ou gravir une pente à des chargements de pierres grâce à la seule main d’une femme » (Traduction M. Martin et G. Devallet, Les Belles Lettres, CUF, 1992). La disposition du poème de Silius et le contenu de ce portrait intellectuel d’Archimède ont pu aussi influencer la structure d’ensemble du texte de Plutarque et son récit de l’anecdote du trois-mâts de Hiéron.

22 Le récit livien est un développement du texte de Polybe interprété selon la conception romaine de la mécanique, telle que Vitruve avait pu l’exposer

23 Tite-Live, XXIV, 34, 2 : Archimede is erat, unicus spectator caeli siderumque, mirabilior tamen inuentor ac machinator bellicorum tormentum operumque

24 Comme Vitruve, Tite-Live donne chronologiquement la première place à la théorie née de l’observation, mais considère finalement comme plus admirable l’application de la théorie à des situations concrètes : Archimède mécanicien est plus utile à ses concitoyens qu’Archimède mathématicien.

25 Marc. 14,7-8.

26 Dans la pensée de Plutarque, Archimède est « naturellement » associé aux mathématiciens Eudoxe et Platon (cf. Non posse suauiter, 1094), – comme dans le De Republica (I, 13) de Cicéron. Ici, le rapprochement avec Archytas est une façon d’engager une controverse avec Cicéron (qui les avaient réunis dans la page des Tusculanes dont nous avons parlé) et Vitruve, en partant des mêmes exemples qu’eux pour en tirer des conclusions différentes.

27 Marc. 14, 11 : « La mécanique déchue fut ainsi séparée de la géométrie et, longtemps méprisée par la philosophie, elle devint une branche de l’art militaire. »

28 Cette anecdote n’est pas une invention de Plutarque, on la trouve auparavant dans les Punica de Silius Italicus (cf. note 22). C’est l’occasion pour Plutarque, en les reprenant, de réécrire les textes de ses auctores pour leur donner une autre orientation.

29 Il emprunte, nous l’avons vu, cette notion de facilité au récit livien, ce qui lui permet de prendre parti simultanément contre ses deux références latines.

30 Marc. 15, 2-3. Tite-Live (XXIV, 34, 8-10) avait écrit, plus sobrement : « Contre ces dispositifs navals, Archimède installa sur les remparts des engins de différentes tailles. Contre les navires éloignés, il faisait lancer des pierres très lourdes ; sur ceux qui étaient proches, il faisait jeter des projectiles plus légers et, du coup, plus nombreux. Enfin, pour que ses soldats puissent lancer leurs traits sur l’ennemi sans être blessés, il fit percer, du bas jusqu’au haut du mur, de nombreuses ouvertures d’une coudée environ, à travers lesquelles, en restant à l’abri, ils atteignaient l’ennemi les uns avec des flèches, les autres avec des scorpions de taille moyenne. » Puis il évoquait une grue qui lançait un grappin de fer, – grue qui se transforme en de multiples machines dans le récit de Plutarque. Plus mesuré encore était Polybe : « les pierres qu’elles lâchaient étaient suffisamment grosses pour forcer les assaillants à se retirer de la proue », et, à propos du grappin de fer : « On voyait alors parfois le navire retomber sur le flanc ou chavirer complètement. Le plus souvent, comme la proue retombait de fort haut, il faisait un plongeon qui le remplissait d’eau et mettait les hommes à bord en grand émoi » (Histoire, VIII, 6, 1. Traduction D. Roussel, Gallimard, 1970).

31 Marc. 16, 3 et 17, 2-3.

32 Cicéron, Tusculanes I, 63.

33 Marc. 15, 5 : « La machine que Marcellus faisait avancer sur le pont de bateaux s’appelait sambuque, à cause d’une certaine ressemblance de forme avec cet instrument de musique. » La comparaison avec l’instrument de musique confère deux qualités à la machine romaine : la fragilité (de l’instrument) et l’aspect ludique (du contexte, paisible, dans lequel on l’utilise en général). La machine perd ainsi toutes ses propriétés guerrières. Polybe donnait une description précise de la sambuque, alors que Tite-Live se contente d’évoquer des bateaux amarrés deux à deux et « portant des tours à étages et des machines pour abattre les murs ».

34 Marc. 17, 4 : « À la fin, voyant les Romains tellement effrayés que, dès qu’ils apercevaient le moindre morceau de câble ou de bois tendu par-dessus le rempart, ils criaient qu’Archimède mettait un engin en branle contre eux, puis tournaient le dos et prenaient la fuite, Marcellus s’abstint de tout combat et de tout assaut, s’en remettant au temps pour terminer le siège. »

35 Marc. 17, 6-7 : « Il consacrait son zèle aux seuls objets dont la beauté et l’excellence ne sont mêlées d’aucune nécessité matérielle, qui ne peuvent être comparés aux autres, et dans lesquels la démonstration rivalise avec le sujet, celui-ci fournissant la grandeur et la beauté, celle-là une exactitude et une puissance surnaturelles (δύναμιν ὑπερϕυῆ). »

36 Marc. 17, 11.

37 Alors que son auctor Tite-Live avait consacré un très long développement aux nombreuses négociations qui ont conduit à la chute de la ville, Plutarque abrège cet épisode pour garder une place centrale à la figure d’Archimède.

38 Multiplier, à propos de la mort d’Archimède, les récits qui en font un être mythique échappant à la réalité, est aussi une façon de refuser de suivre Cicéron, qui se vantait d’avoir découvert la tombe d’Archimède, perdue dans la broussaille, dans le cimetière de la porte d’Agrigente, et de donner raison aux concitoyens du savant, qui en niaient l’existence.

39 Cicéron, Verres II, 4, 131 (Ille ( = Marcellus) requisisse etiam dicitur Archimedem illum, quem cum audisset interfectum permoleste tulisse) et De finibus V, 50 (Quem enim ardorem studii censetis fuisse in Archimede, qui dum in puluere quaedam describit attentius, ne patriam captam esse senserit ?). Cette dernière phrase est à la fois l’origine de l’insistance de Vitruve sur le travail acharné d’Archimède et celle de l’anecdote du bain revue par Plutarque (où la baignoire est remplacée par la poussière du foyer). Plutarque en fait ceci : « Ce qui chagrina le plus Marcellus, ce fut la mort d’Archimède. Il se trouva qu’Archimède était seul chez lui et réfléchissait sur une figure de géométrie ; l’esprit et les yeux absorbés dans cette contemplation, il ne s’était pas aperçu de l’irruption des Romains et de la prise de la ville. » Et ces deux phrases ressemblent, encore une fois, beaucoup aux vers de Silius : Tu quoque ductoris lacrimae, memorande, tulisti,/defensor patriae, meditantem in puluere formas/nec turbatum animi tanta feriente ruina (Punica, XIV, 676-679).

40 Tite-Live, XXV, 31, 9 : Archimeden memoriae proditum est in tanto tumultu, quantum pauor captae urbis in discursu diripientium militum ciere poterat, intentum formis, quas in puluere descripserat, ab ignaro milite quis esset interfectum ; aegre id Marcellum tulisse, sepulturaeque curam habitam, et, propinquis etiam inquisitis, honori praesidioque nomen ac memoriam eius fuisse.

41 Valère-Maxime, VIII, 7, ext. 7 : at is, dum animo et oculis in terra defixis formas describit, militi, qui praedandi gratia domum inruperat strictoque super caput gladio quisnam esset interrogabat, propter nimiam cupiditatem inuestigandi quod requirebat nomen suum indicare non potuit, sed protecto manibus puluere « noli », inquit, « obsecro, istum disturbare », ac perinde quasi neglegens imperii uictoris obtruncatus sanguine suo artis suae liniamenta confudi.

42 Après Valère-Maxime, l’épisode est ensuite évoqué par Pline, qui, comme Plutarque, semble ignorer la petite phrase d’Archimède et avoir plutôt Cicéron/Tite-Live pour auctores (HN VII, 125) : Grande et Archimedi geometricae ac machinalis scientiae testimonium M. Marcelli contigit interdicto, cum Syracusae caperentur, ne uiolarentur unus, nisi fefelisset imperium militaris imprudentia.

43 Marc. 19, 10.

44 Ce récit de la mort d’Archimède a pris valeur de référent mythique : comme Archimède interrompu par un soldat, Einstein, dit-on, est mort sans avoir pu vérifier « l’équation dans laquelle tenait le secret du monde » (Barthes, 1957, p. 93), et Denis Vermaelen, musicologue à l’université de Tours, me signale que c’est sur son modèle que l’on rapporte la mort, en septembre 1945, du musicien autrichien Anton Webern, tué par un soldat américain (qui participait à une opération militaire dans la maison du musicien) alors que, sorti de nuit malgré le couvre-feu, il fumait un cigare dans l’obscurité.

45 Id., 19, 11.

46 Les catoptriciens grecs, I. Les miroirs ardents (Trad. R. Rashed, Les Belles Lettres, CUF, 2000). C’est par le « tous » indéfini qu’Anthémius s’intègre dans le mythe. Sur le traité de catoptrique d’Archimède et sa relation avec les catoptriciens, voir note 9, p. 317-318 de cette édition et Lejeune, 1956, p. 357-359.

47 Id., Traité de Didyme sur la construction du miroir par lequel Archimède a incendié les vaisseaux de l’ennemi, p. 336-340.

48 Diodore, Bibliothèque historique XXVI, 18, 1 (Harvard University Press, 1968), cité dans J. Tzetzes, Chiliades, II, lignes 136-149.

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Pour citer cet article

Référence papier

Mireille Courrént, « Eurêka, eurêka. Archimède et la naissance de la mythologie de la science »Pallas, 78 | 2008, 169-183.

Référence électronique

Mireille Courrént, « Eurêka, eurêka. Archimède et la naissance de la mythologie de la science »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/15241 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.15241

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Auteur

Mireille Courrént

Université de Perpignan

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