Navigation – Plan du site

AccueilNuméros78Lectures croisées : philosophie, ...Les héros et les penseurs grecs d...

Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

Les héros et les penseurs grecs des deux premiers siècles après J.-C.

Mythologie et éducation
The Greek heroes and thinkers of the first two centuries A.D. : mythology and education
Anne Gangloff
p. 153-168

Résumés

Cette étude examine pourquoi et comment des « penseurs » grecs du Haut Empire, assez proches dans le temps (de la seconde moitié du Ier siècle au IIe siècle après J.-C.), réécrivent des modèles héroïques. Épictète, Dion de Pruse et Maxime de Tyr peuvent être comparés parce qu’ils sont pédagogues et parce qu’il existe entre eux des affinités intellectuelles qui justifient leur rapprochement : Épictète et Dion, qui étaient contemporains, auraient été des élèves du stoïcien romain Musonius Rufus ; Maxime semble avoir été influencé par la pensée de Dion. Les quatre héros les plus utilisés par eux sont Ulysse, Agamemnon, Achille et Héraclès. Nous analysons d’une part la réception de ces personnages mythiques par des intellectuels du Haut Empire et d’autre part la pédagogie de ces derniers.

Haut de page

Texte intégral

  • 1 Marrou, 1948, p. 246-247 ; Gangloff, 2002, p. 26-38.

1Platon regrettait que les mythes poétiques, et en particulier ceux d’Homère, aient constitué à son époque la première éducation ou anatrophè que l’enfant recevait de sa mère ou bien de sa nourrice. À la fin du livre II et au début du livre III de la République, il a énuméré les conséquences néfastes qui résultaient de cet apprentissage : images des dieux indignes, valeurs morales inadéquates dans le cadre de la cité, notamment la peur de la mort. Or, on sait bien que, sous le Haut Empire, l’Iliade et l’Odyssée sont les grands textes de base étudiés par les jeunes Grecs à l’école du grammairien et du rhéteur et que les mythes occupent une place importante dans les progymnasmata ou exercices scolaires1. Le système scolaire qui s’est mis en place à l’époque hellénistique considère que les grands mythes poétiques sont toujours essentiels dans la formation de l’individu, parce qu’ils sont les fondements traditionnels de la paideia. On peut alors se demander comment, à leur tour, les penseurs grecs du Haut Empire ont usé des grandes figures mythiques, dans leurs discours ou dans leurs cours.

  • 2 Trapp, 1997, p. 1945-1946, note 1 ; Campos Daroca, López Cruces, 2005, p. 326.
  • 3 L’influence de Dion sur Maxime de Tyr est débattue : voir Napolitano, 1974-1975 ; contra Puiggali, (...)

2Notre objectif n’est pas d’étudier la querelle homérique, mais d’examiner l’exploitation des principaux modèles héroïques par trois penseurs assez proches dans le temps, Épictète, Dion de Pruse et Maxime de Tyr, que rapprochent leur vocation pédagogique ainsi que des influences philosophiques communes. Épictète et le sophiste Dion de Pruse étaient contemporains (seconde moitié du Ier siècle après J.-C. - début du IIe siècle) et avaient été les élèves du stoïcien romain Musonius Rufus. Le médio-platonicien Maxime de Tyr a prononcé ses Dissertations à Rome sous Commode (entre mai 180 et décembre 192)2 ; il a selon nous été influencé par l’œuvre de Dion, qui s’est lui-même inspiré de la réflexion platonicienne sur les mythes3.

3Il s’agit d’abord d’examiner le recours de ces penseurs aux quatre modèles qu’ils utilisent le plus, ceux d’Ulysse, d’Agamemnon, d’Achille et d’Héraclès, en dégageant les valeurs que ces héros incarnent. Nous voulons ensuite examiner les sources dont sont tirés ces exemples, identifier le type d’exégèse appliquée et tenter de définir les pratiques pédagogiques de Dion, d’Épictète et de Maxime.

1. Héros et modèles

  • 4 Toutes les références aux héros ne remplissant pas cette fonction de modèle ont été écartées.
  • 5 Marrou, 1948, p. 44.
  • 6 La chronologie des discours, les contextes d’énonciation et les destinataires (quand ils sont connu (...)
  • 7 Campos Daroca, López Cruces, 2005, p. 338-339.
  • 8 Souilhé, 1943, p. XXX-XXXIII ; Brun, 1977, p. 19-30 ; Fuentes Gonzáles, 2000, p. 115-117.

4Par modèle, il faut entendre un exemple utilisé ou bien pour inciter l’auditeur à reproduire un comportement, ou bien pour l’en détourner4. Le modèle peut être négatif ou positif. Son usage souligne la dimension parénétique de l’éloquence ainsi que sa fonction pédagogique. Les modèles jouent en effet un rôle essentiel dans la pédagogie gréco-romaine antique, déjà dans les poèmes d’Homère5. Dans les discours de Dion, le modèle le plus utilisé est celui d’Agamemnon (30 références), suivi par celui d’Achille (28 références), d’Ulysse (22 références) et d’Héraclès (16 références). Épictète utilise plus fréquemment la figure d’Achille (11 références), puis celles d’Agamemnon et d’Héraclès (8 références), et enfin d’Ulysse (6 références). Chez Maxime, l’exemple d’Ulysse vient en tête (25 références), suivi par celui d’Achille (20 références), puis par ceux d’Agamemnon et d’Héraclès (12 références). Ces résultats suggèrent deux remarques préalables. D’une part, ce sont les quatre mêmes modèles qui ressortent le plus souvent chez les trois penseurs, avec des variations dans la fréquence d’apparition. D’autre part, compte tenu des tailles respectives des corpus, l’usage des modèles héroïques ne paraît pas plus important chez les orateurs Dion et Maxime que chez le professeur Épictète, en dépit des différences de public et de contexte de la prise de parole. Les deux premiers s’adressent à des auditoires hétérogènes. Dion destine ses discours à des foules aussi bien qu’à des pepaideumenoi, en Italie et en Orient, aux corps civiques des cités grecques ainsi qu’à l’empereur Trajan et à sa cour6. Les destinataires principaux des conférences de Maxime à Rome semblent d’abord avoir été des jeunes gens qui commencent à s’intéresser à la philosophie ; mais son auditoire a sans doute été plus large et plus varié7. Le public d’Épictète paraît avoir été un peu plus homogène, même s’il n’était pas non plus dépourvu de diversité. Après son exil en 94 et son installation à Nicopolis en Épire, le philosophe a donné des cours qui s’adressaient aux aristocrates grecs locaux, c’est-à-dire à des pepaideumenoi, qu’il souhaitait sans doute former pour qu’ils remplissent au mieux les devoirs inhérents à leur situation sociale, mais aussi à beaucoup d’étrangers attirés par sa renommée8. Certains étaient des curieux de passage, d’autres des disciples qui s’installaient pour un temps à Nicomédie, avant de partir à Rome parcourir la carrière des honneurs (comme Arrien) ou de devenir à leur tour philosophes. Les étudiants d’Épictète appartenaient donc généralement à une élite culturelle dont on aurait pu penser qu’elle avait moins besoin du charme lié aux mythes que des foules, par exemple. Ce critère, qui fonctionne dans l’étude des contextes particuliers, n’entre pas en compte dans une évaluation globale. Dion, Maxime et Épictète ont recours à une communication standardisée, dont on peut supposer qu’elle correspond au type d’éloquence généralement exploité par la Seconde Sophistique aux iie et iiie siècles. Le cadre de cette communication est certainement constitué par l’enseignement scolaire, mais elle utilise des références connues du plus grand nombre et diffusées par d’autres canaux, comme les spectacles théâtraux et les images plastiques.

  • 9 Selon Diogène Laërce, VI, 16, 18, Antisthène aurait composé trois ouvrages sur Héraclès : Héraclès (...)
  • 10 Dion, Or. I, 49-84 ; II, 78 ; XXXI, 16 ; LXIX, 1 ; Maxime, Diss. XIV, 1 et 2 ; XV, 7 ; XXXIV, 8 ; X (...)
  • 11 Dion souligne le travail qu’Héraclès a accompli sur lui-même pour purifier et apaiser son propre es (...)
  • 12 Dion, Or. I, 49-84 (Zeus souhaite tester son fils) ; Or. LX, Nessos ou Déjanire : quand Héraclès se (...)
  • 13 Maxime, Diss. XV, 6 (Héraclès modèle de sagesse pratique, sofov~) ; le héros est associé à Socrate (...)
  • 14 Elle n’apparaît qu’au sens métaphorique dans la traditionnelle opposition entre le philosophe-roi e (...)
  • 15 Gangloff, 2006, p. 256-260, 311, 321-326.
  • 16 Ibid.
  • 17 Kaiser-Raiss, 1980, p. 45-56 ; Hekster, 2002, p. 11-13, 117-129.

5Pour Dion, Épictète et Maxime, le héros qui constitue le véritable modèle de sagesse est sans aucun doute Héraclès. En cela, tous les trois sont tributaires de la tradition cynico- stoïcienne qui en a fait le modèle de la vertu laborieuse9. C’est un héros cosmopolite qui parcourt le monde pour le purifier des hommes et des bêtes sauvages. Chez Dion et Maxime, il incarne l’ἀρετή, la vertu10. Dion souligne également son courage, ἀνδεία, sa grandeur d’âme, μεγαλοϕροσύνη (Or. IV, 31), sa tempérance, σωϕροσύη (Or. I, 49-84 ; V ; LXXV, 8), et son dévouement pour les hommes (Or. XLVII, 3-4), qui sont des qualités royales ; il fait aussi porter l’accent sur son indépendance, ἐλευθερία (Or. LXVI, 23 ; LXXVII-LXXVIII, 45). La sagesse d’Héraclès est indissociable des épreuves traversées ; il est donc le héros de l’ascèse11. Or, ces épreuves ont été envoyées par Zeus à son fils. Ce point est implicite chez Dion, mais il est souligné par Maxime et plus encore par Épictète12. Pour Dion et Maxime, Héraclès représente le meilleur modèle de sagesse pratique. Maxime l’associe d’ailleurs quatre fois à Socrate13. Pour Épictète, il incarne en revanche le sage absolu, c’est-à-dire le philosophe cynique qui supporte les épreuves en pensant que c’est Zeus qui l’entraîne (γυπναξόμενος, Entr. III, 22, 57) et qui, grâce à l’ascèse, est capable d’accomplir des exploits physiques (Entr. IV, 5, 14, où Héraclès est associé à Diogène). Dion est plutôt dubitatif à l’égard de ce modèle de sage inaccessible, dans la mesure où le personnage d’Héraclès n’apparaît pas infaillible dans le discours LX, Nessos ou Déjanire. Sa femme Déjanire, elle-même influencée par un centaure sophiste, lui fait découvrir les plaisirs, ce qui entraîne l’« embourgeoisement » du héros qui s’amollit et se perd. D’autre part, chez Dion et chez Maxime, Héraclès est pourvu d’une dimension politique qui n’existe pas dans les mythes poétiques traditionnels et qui n’apparaît pas non plus chez Épictète14. L’Héraclès de Dion est l’ennemi des tyrans et le modèle du bon roi15. Cette lecture doit être replacée dans le cadre de la réflexion de Dion sur la royauté, et elle s’explique par l’attachement de Trajan pour Hercule16. Chez Maxime, Héraclès exerce une action judiciaire et législative, il conseille les tyrans. L’orateur précise qu’il emploie parfois la force pour corriger l’injustice (Diss. XIX, 1, βιάσασθαι πρὸς τὰ κρείττω), sans condamner cette forme de violence justifiée par ses fins. Là encore, et bien que Maxime n’ait pas entrepris de réflexion politique élaborée dans ses Dissertations, cette lecture du mythe semble renvoyer à l’association si poussée et singulière de Commode à Hercule17.

  • 18 Sur l’Ulysse de Dion, voir Kindstrand, 1973, p. 137-138. Sur celui de Maxime, voir Buffière, 1956, (...)
  • 19 Castiglioni, 1948 ; Buffière, 1956, p. 372-377 ; Pépin, 1958, p. 107-109.
  • 20 Entr. III, 24, 18-21 ; Od., V, 82. Pour Épictète, c’est l’attitude, « servile et insensée », d’un é (...)
  • 21 Épictète, Entr. III, 26, 33-34 ; Maxime, Diss. IV, 8, et XXXVIII, 7.
  • 22 Dion, Or. XXXIII, 15 ; LV, 19 ; LII ; LXXI, 3-5. Maxime, Diss. XV, 6 et 9 ; XVI, 6 ; XXII, 5 ; XXXV (...)
  • 23 Dion, Or. XI, 120-121 ; LIX. Épictète, Entr. II, 24, 26.
  • 24 Voir Entr. III, 23, en particulier 17-19, où Épictète fait référence à Dion.
  • 25 Les deux exemples les plus évidents sont dans Diss. VII, 5 ; XXI, 8

6Ulysse représente le deuxième modèle le plus positif, inférieur à Héraclès cependant18. Comme celui-ci, il est lié au cosmopolitisme, aux épreuves et à l’endurance morale et physique, selon la tradition cynico-stoïcienne19. Il figure l’homme aux prises avec les coups du sort, mais qui parfois, chez Épictète et Dion, ne les supporte pas, comme l’indique le chant V de l’Iliade dans lequel le héros se laisse aller à la nostalgie pour Ithaque ; ce passage, dans lequel l’attitude d’Ulysse est sévèrement condamnée par Épictète, n’est pas évoqué par Maxime20. Pour le philosophe stoïcien et pour Maxime, ce sont les dieux qui ont également accordé à Ulysse de supporter les épreuves21. D’autre part, les trois penseurs utilisent la figure cynique du noble mendiant ou du mendiant-roi en haillons. C’est alors, pour Épictète, que le personnage d’Ulysse est connoté de la façon la plus positive : il incarne la force, ἀλκή, grâce à ses opinions (δόγμασι) au sujet de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas, et il se contente de ce qu’il possède (Entr. III, 26, 33-34). Pour Dion et Maxime de Tyr, qui respectent en cela les poèmes homériques et qui sont peut-être aussi influencés par l’analyse d’Antisthène, Ulysse incarne la ruse et la sagesse pratique22. Mais, alors que pour Dion, cette ruse est ambivalente et liée à la sophistique, pour Maxime de Tyr elle est globalement positive. Pour Dion et Épictète, Ulysse représente plutôt celui qui chemine sur la voie de la sagesse. Ils s’accordent pour considérer avec suspicion le modèle d’éloquence que représente aussi traditionnellement Ulysse23. Épictète méprise la virtuosité épidictique24. La position de Dion à l’égard du modèle oratoire odysséen est plus nuancée, mais celui-ci est plus ou moins lié à la sophistique, qui est condamnée dans une perspective platonicienne. Pour Maxime en revanche, Ulysse est surtout un modèle de vertu, ἀρετή (Diss. XIX, 3 ; XXVI, 5 et 9 ; XXXIV, 7 et 8 ; XXXVIII, 7). Il est également admirable dans des domaines comme celui de l’amitié ou du commandement (Diss. XIV, 4 et 5 ; XXVI, 5). Mais il serait exagéré d’affirmer que c’est un idéal. En effet, Ulysse représente un modèle de sagesse active, celui de l’observateur cynico-stoïcien parcourant le monde ; il est parfois associé à Diogène (Diss. XV, 9) et à Socrate (Diss. XXVI, 5). Ce modèle est cependant inférieur au modèle contemplatif, qui correspond mieux au platonisme (Diss. XVI, 6). Sa sagesse peut également être jugée inférieure à une autre position, comme c’est le cas quand il loue le banquet des Phéaciens (Diss. XXII, 1-2 ; XL, 1). En outre, à plusieurs reprises, Ulysse représente l’image du sage davantage que le sage lui-même25.

  • 26 Maxime, Diss. IV, 7, 8 ; XXV, 7 ; XL, 2 ; pour Maxime, cette ajrethv et la mnhvmh qui en résulte so (...)
  • 27 Pour Dion, voir Gangloff, 2006, p. 108-114, 297-299, 318-320. Voir en particulier Épictète, Entr. I (...)
  • 28 Ce rôle d’étalon est évident dans Entr. I, 28, 31-33 ; II, 24, 24-26.

7Achille constitue chez Dion et chez Épictète le modèle le plus négatif, alors que le jugement de Maxime est beaucoup plus nuancé. Le centre de leurs analyses est composé par deux éléments : la colère – sujet de l’Iliade – et la valeur militaire du héros. À cette dernière sont attachés certains traits positifs : la beauté chez Maxime (Diss. XXV, 7 ; XL, 2), une ἀρετή guerrière, au sens d’excellence, chez celui-ci et chez Dion26. Pour le sophiste, la fin d’Achille illustre aussi la mort prématurée de ceux qui sont aimés des dieux (Or. XXIX, 20), et son amitié guerrière avec Patrocle est louée (Or. LXXIV, 28), alors que Maxime la considère en revanche comme fausse, relevant en fait du plaisir de la vengeance (Diss. XXXII, 6). Il s’agit donc du personnage sur lequel les analyses sont les plus discordantes. Pour Dion, il est fondamentalement le type d’un idéal épique dépassé, caractérisé par la vanité, l’ὕβρις ou la démesure, un individualisme anarchique. C’est un insensé incapable de se maîtriser, attaché à des choses extérieures qui ne dépendent pas de lui. Cette lecture, qui a des résonances cyniques, est globalement stoïcienne. Elle peut être rapprochée de celle d’Épictète. Pour tous les deux, en effet, Achille représente celui qui doit être éduqué27. Dion s’intéresse surtout aux conséquences sociales et politiques du comportement d’Achille. Épictète le présente de façon plus générale comme le symbole de la faiblesse humaine, susceptible de servir d’étalon pour mesurer les défauts des hommes28 : le héros n’a pas d’opinions droites, ne sait pas appliquer les prénotions (προλήψεις) sur des cas particuliers, ce qui relève d'un défaut d'éducation, il suit les apparences et ne se contente pas de ce qui dépend de lui. Il incarne en outre deux passions néfastes de l'âme selon la psychologie stoïcienne, le chagrin et la colère qui relève du désir. Chez Maxime, cette colère qui caractérise le personnage n'est pas toute négative : elle entraîne des actes inconvenants, comme la poursuite du dieu Apollon, mais Achille est aussi capable de se maîtriser grâce à la sagesse, ϕρόνησις, incarnée par Athéna (Diss. IV, 8 ; VIII, 5). Cette colère est une passion de jeunesse, que le pédagogue considère avec une certaine indulgence.

  • 29 Sur Achille et la colère, voir Buffière, 1956, p. 334-335, dont l’analyse s’appuie en particulier s (...)

8Il s’agit peut-être d’une lecture scolaire, car on peut la rapprocher de celle de Plutarque dans Comment écouter les poètes, 19 C et 31 A-C29.

  • 30 Gangloff, 2006, p. 314-317..

9Le personnage d’Agamemnon est très lié à celui d’Achille chez Épictète. Lui non plus ne sait pas appliquer les prénotions sur des cas particuliers (Entr. I, 22, 5-8), il suit les apparences (Entr. I, 28, 31), ignore ce qui est important (Entr. II, 24, 21-23), la nature du bien et du mal, ce qui est en notre pouvoir et ce qui est extérieur à nous (Entr. III, 22, 33). Il commande des choses qui ne dépendent pas de lui et néglige l’hegemonikon, la faculté maîtresse de l’âme (Entr. III, 22, 30-44). Il représente donc le traditionnel paradoxe lié à la royauté, comme figure du roi qui ne sait pas se gouverner lui-même, par opposition au philosophe-roi. Épictète mentionne également sa beauté (Entr. II, 24, 24 ; IV, 2, 10) et ses richesses (Entr. III, 22, 31) — qui sont des biens extérieurs. Agamemnon n’est pas pour autant une figure de tyran, comme le sont Néron et Sardanapale. Maxime a une opinion plus nuancée de ce héros, même si elle est aussi plutôt négative. Dans l’épisode de la querelle avec Achille, le modèle d’Agamemnon est très négatif : il illustre la méchanceté, μοχθηρία (Diss. XIII, 8-9) la démesure, ὕβρις, et l’abus de pouvoir, ἐξουσία (Diss. XXVI, 5). L’orateur souligne sinon des traits généraux : la valeur militaire (Diss. XXIII, 1), la beauté du héros (Diss. XL, 2). Il met en avant une qualité d’Agamemnon qui surprend davantage si l’on considère l’image plutôt négative du roi dans l’Iliade : sa sagesse quand il conseille son frère Ménélas (Diss. XIV, 5). Mais, même quand Agamemnon est présenté de manière plutôt positive, c’est toujours relatif : il est moins beau qu’Achille et moins sage que Nestor (Diss. XL, 2 et 3). C’est un roi plutôt médiocre, qui délibère, mais inutilement (Diss. VII, 6), qui se laisse aller à l’excès de pouvoir ; la royauté apparaît aussi une fois comme l’un des noms du plaisir (Diss. XXXII, 6). L’analyse de Dion est beaucoup plus riche et liée à sa réflexion sur le modèle du bon roi. Dans ce cadre, Agamemnon peut représenter un modèle positif, qui incarne en particulier deux vertus royales majeures pour Antisthène et Platon, le courage, ἀνδρεία, et la justice, δικαιοσύνη ; il illustre aussi la dignité, σεμνός. Sa soumission aux conseils des plus sages, et notamment de Nestor, est également louée. En revanche, selon une lecture peut-être plus fidèle à l’Iliade, Agamemnon est aussi un modèle négatif, caractérisé par l’arrogance et par l’orgueil, par la démesure, ὕβρις, que provoque le sentiment de puissance qui est lié à la fonction royale, et par la licence. Dion se rapproche d’Épictète en présentant le roi comme un insensé, incapable de se maîtriser, enclin à s’apitoyer sur soi et à se mettre en colère, manquant de stabilité. Dans le Chryséis, Agamemnon incarne même la figure du tyran et du pervers qui désire l’inaccessible30.

  • 31 Pour Kindstrand, 1973, p. 181, les personnages homériques sont des exemples chez Dion, mais des ima (...)

10Au total, l’exploitation du héros est assez différente selon chaque penseur : chez Dion, le personnage mythique possède une cohérence globale – même quand son image est ambivalente, elle n’est pas contradictoire – et une certaine densité psychologique ; Maxime de Tyr livre une vision plus éclatée, presque pointilliste de ces héros, alors qu’Épictète restreint sa présentation de la référence mythique à un type ou à un aspect topique31. L’interprétation d’Héraclès est la moins variable ; elle est profondément inscrite dans la tradition cynico- stoïcienne. Dion et Maxime lui ajoutent une dimension politique qui n’existait pas dans les mythes poétiques, mais qui a été développée à partir du IVe siècle avant J.-C. Même si les héros qui sont homériques à l’origine possèdent des grands traits communs, ils sont soumis à des lectures plus divergentes, ce qui relève d’un problème d’interprétation textuelle.

2. Héros, savoirs et pédagogie

  • 32 Pour Maxime : Buffière, 1956, p. 41-43 ; Pépin, 1958, p. 189-190 ; Kindstrand, 1973, p. 187- 189 ; (...)
  • 33 Les connaissances géographiques d’Homère sont soulignées dans la dissertation VIII, 2, que Kindstra (...)
  • 34 Kindstrand, 1973, p. 139-141 (Dion), et 187-189 (Maxime) ; Gangloff, 2006, p. 153-171.

11Si l’on examine la source des références mythiques chez les trois penseurs, on constate que les recours aux figures d’Achille, d’Agamemnon et d’Ulysse s’appuient presque toujours sur les poèmes homériques. L’usage de ces personnages repose donc sur l’interprétation du texte d’Homère. Les positions de Dion et de Maxime par rapport à la « querelle homérique » ont déjà été étudiées32. Contentons-nous de rappeler que pour Maxime, comme pour Héraclite et Strabon, Homère est un maître de sagesse et un pédagogue. Son savoir philosophique, mais aussi géographique, est transmis par le biais de l’expression mythique33 ; celle-ci séduit parce qu’elle se situe à mi-chemin entre l’obscurité de l’énigme et la clarté nue de l’enseignement scientifique. Maxime, comme Dion, cherche à réconcilier Homère et Platon34. Un principe de son exégèse n’a cependant pas été assez souligné : le penseur opère une distinction entre la méthode pédagogique qu’Homère développe dans l’Iliade et celle, plus simple, qui est à l’œuvre dans l’Odyssée. Dans le premier poème, les vertus ont été individuellement distribuées à chaque héros, et Ulysse incarne alors l’ἀγχίνοια, la « vivacité d’esprit ». Dans le second, les qualités positives ont été rassemblées dans ce même héros qui représente le modèle de la vertu, ἀρετή :

  • 35 Diss. XXVI, 6. L’édition est celle de Trapp, 1994.

Καὶ γὰρ ἐνταῦθα ὄψει ἀρετὴν καὶ κακίαν ἀντιτεταγμένας ἀλλήλαις· ἀκόλαστον μὲν τὸν Ἀλέξανδρον, σώϕρονα δὲ τὸν Ἕκτορα· δειλὸν τὸν Ἀλέξανδρον, ἀνδρεῖον τὸν Ἕκτορα... Θέασαι δὲ καὶ τὰς ἄλλας ἀρετὰς νενεμημένας κατ ̓ ἄνδρα, τὴν μὲν ἀνδρείαν κατὰ τὸν Αἴαντα, τὴν δὲ ἀγχίνοιαν κατὰ τὸν Ὀδυσσέα, τὸ δὲ θάρσος κατὰ τὸν Διομήδην, τὴν δὲ εὐβουλίαν κατὰ τὸν <Νέστορα. Τὸν δ ̓> Ὀδυσσέα αὐτὸν οὕτως ἄρα εἰκόνα ἡμῖν ὑποτίθεται χρηστοῦ βίου καὶ ἀρετῆς ἀκριβοῦσ, ὥστε καὶ ἀπέδωκεν αὐτῷ ἥμισυ μέρος τῶν αὑτοῦ ἔργων35.

« En effet, on y verra la vertu et le vice opposés l’un à l’autre : Alexandre est licencieux, Hector tempérant ; Alexandre est lâche, Hector courageux… Et l’on observera que les autres vertus aussi ont été distribuées dans un homme : le courage chez Ajax, l’intelligence chez Ulysse, la hardiesse chez Diomède, la faculté de donner de bons conseils chez Nestor. Mais Ulysse, lui, Homère nous apprend qu’il est l’image d’une vie honorable et de l’exacte vertu, si bien, donc, qu’il lui a consacré la moitié de ses ouvrages ».

  • 36 Dion a plutôt une haute image d’Homère, mais le poète est aussi critiquable à ses yeux : Kindstrand (...)

12Dion et Épictète ont une position plus nuancée à l’égard de la sagesse d’Homère : celui-ci apparaît comme un pédagogue qui tantôt dispense un enseignement utile et bon, tantôt se trompe36.

  • 37 C’est le cas notamment dans le Discours troyen ; voir Gangloff, 2006, p. 311-314.
  • 38 Gangloff, 2006, p. 313.
  • 39 Id., p. 198-199, 311. L’insistance de Dion sur les rapports entre Ulysse et les prétendants s’expli (...)
  • 40 Le modèle d’Ulysse est construit à partir de deux références à l’Iliade (Entr. I, 12, 3 : Il., X, 2 (...)
  • 41 Pour la biographie d’Épictète, voir Fuentes Gonzáles, 2000, p. 111-118.
  • 42 Pour l’Iliade, Épictète et Maxime font référence à des chants célèbres et fréquemment cités (l’épis (...)

13Examinons à présent quels épisodes ont surtout retenu l’attention des trois penseurs quand ils se référaient aux héros homériques. Ulysse apparaît, sans surprise, plutôt comme le héros de l’Odyssée. La distinction est nette dans les discours de Dion, chez qui la figure d’Ulysse employée comme modèle positif ou négatif est presque toujours tirée de l’Odyssée ; les références au héros qui sont issues de l’Iliade sont par ailleurs beaucoup plus critiques que celles qui proviennent de l’Odyssée37. Habituellement, ce poème était davantage utilisé par les philosophes, l’Iliade par l’école. La dimension moins scolaire explique que le recours à l’Odyssée était plus libre. Seuls deux épisodes sont communs à Dion, Épictète et Maxime : la nostalgie pour Ithaque et le séjour chez les Phéaciens, bien que les références tirées de ce dernier épisode ne soient pas exactement les mêmes. Pour construire le modèle d’Ulysse, Dion utilise davantage d’épisodes que les deux autres penseurs. Tous sont très célèbres : le sophiste met l’accent sur la relation d’Ulysse avec les prétendants et fait référence aux passages fameux de la nostalgie pour Ithaque, de l’oracle de Tirésias, des Sirènes, de l’espionnage à Troie et du concours organisé par les Phéaciens38. Les nombreuses allusions montrent l’attachement particulier qu’il éprouve pour la figure d’Ulysse39. Chez Épictète, la prédominance de l’Odyssée est un peu moins forte40. On peut se demander si le philosophe, auquel son maître Épaphrodite avait permis d’assister aux leçons de Musonius Rufus, avait auparavant eu accès à l’école, ou s’il reproduit globalement un choix de références qui était aussi celui de Musonius, parce qu’il correspondait à la culture scolaire41. Épictète exploite le début de l’Odyssée (chant I, les voyages d’Ulysse), la nostalgie pour Ithaque (chant V), le naufrage d’Ulysse et l’aide que celui-ci reçoit de Nausicaa (chant VI). Ces passages, selon nous, devaient être les plus topiques. En effet, Maxime les utilise également, ainsi que d’autres passages très connus tirés du chant V (le séjour chez Calypso et l’immortalité promise) et du chant IX (le jugement d’Ulysse sur le banquet des Phéaciens, le loto, la présentation par Ulysse d’Ithaque, pays au sol pauvre et aux hommes vaillants, Polyphème). L’originalité de Maxime semble résider dans son insistance sur le ruban de Leucothée (chant V) et dans son exploitation néoplatonicienne de cet épisode. Les références à l’Iliade sont trois fois moins nombreuses chez lui que celles qui sont tirées de l’Odyssée42.

  • 43 Épictète : Entr. I, 28, 31-33 ; III, 23, 35, fait peut-être référence, avec la mort d’Achille, au c (...)
  • 44 Marrou, 1948, p. 247.
  • 45 Entr. I, 11, 31 ; I, 28, 24 ; II, 24, 24-26 ; IV, 10, 31-36.
  • 46 Les lamentations d’Achille sont condamnées dans Rép. III, 388 a, son manque de révérence à l’égard (...)

14Achille et Agamemnon, en revanche, sont les héros de l’Iliade, conçue chez Épictète et Maxime, dans la perspective platonicienne, comme la tragédie-mère dont sont issues les tragédies classiques43. Pour construire le modèle d’Achille, Épictète et Maxime utilisent essentiellement le début et la fin de l’Iliade, le chant I et les chants XIX à XXIV, relatifs à la colère d’Achille ainsi qu’à son dénouement, le deuil de Patrocle et la vengeance. Cette sélection correspond à l’usage scolaire, qui privilégie notamment les chants I, XIX, XXII et XXIV44. Dion a surtout recours au fameux chant IX (l’ambassade, Achille joue à la cithare un chant de guerre : Or. II, 19 ; II, 30-31 ; LV, 19 ; LVI, 13-15) et au chant XVIII (la voix d’Achille mettant en fuite les Troyens : Or. II, 57-58 ; XXXVI, 13), évitant la querelle d’Achille avec Agamemnon ou ses exploits quand il manie les armes, ce qui témoigne de la mise à distance que ce penseur établit par rapport à l’idéal épique. Épictète insiste sur les pleurs d’Achille après la perte de Briséis et de Patrocle (chants I, XIX et XXIII-XXIV)45 ; Maxime évoque sa poursuite inconvenante du dieu Apollon (Il. XXI, 599-XXII, 20 ; Diss. XVIII, 5). Or, ce sont deux traits d’Achille qui étaient condamnés par Platon dans la République46. La critique platonicienne représente donc l’arrière-plan théorique de l’exploitation pédagogique que ces penseurs font du héros homérique. Ils s’en démarquent naturellement, dans la mesure où l’analyse d’Épictète utilise les concepts stoïciens et où elle est fidèle à la doctrine du Portique, tandis que Maxime justifie le passage en affirmant qu’il s’agit d’une fiction destinée au plaisir de l’oreille, dont l’auditeur n’est pas dupe. La critique platonicienne repose en effet sur le postulat que les auditeurs d’Homère manquent de raison, alors que les penseurs des deux premiers siècles de l’Empire (Épictète, Dion, Maxime, mais aussi Plutarque dans Comment écouter les poètes) partent du principe que la réception des poèmes homériques est critique, par le biais de l’école ou de leur propre discours.

  • 47 Entr. I, 22, 5-8 ; I, 25, 10-11 ; II, 24, 21-23.
  • 48 Dion s’intéresse à l’attitude du héros au banquet (Or. II, 46), à la présentation du roi des rois q (...)

15Pour le modèle d’Agamemnon, Épictète exploite surtout le chant I de l’Iliade, précisément l’épisode du conflit avec Achille47. Dion et Maxime puisent plus volontiers leurs références dans le chant II, avec des intérêts différents48. Ces deux chants étaient les plus connus grâce à l’école, mais la différence dans la sélection des modèles montre que les connaissances scolaires sont dépassées par les objectifs propres aux penseurs.

  • 49 Voir Xénophon, Mémorables, II, 1, 21-34.
  • 50 Or. XXXII, 94 (modèle négatif) ; LXXVII-LXXVIII, 44 (modèle positif ). La fiction mythique construi (...)
  • 51 Gangloff, 2006, p. 338 et 340.

16Concernant Héraclès, les sources de Maxime sont le cycle des travaux et l’apologue de Prodicos au sujet du choix fait par le héros entre le vice et la vertu49. Maxime opère naturellement une sélection et n’évoque jamais, par exemple, la haine d’Héra à l’encontre du héros, pas plus qu’Épictète et Dion. Deux épisodes l’intéressent en particulier : le choix effectué par Héraclès à la croisée des chemins (Diss. XIV, 1 et 2 ; XXV, 7) et sa mort, qui le rend comparable à Socrate (Diss. XXV, 7, avec la comparaison au philosophe ; XXXII, 7). L’absence de citation prouve que le médio-platonicien ne s’appuie pas sur un texte à interpréter pour dégager des leçons de sagesse. Les principales sources de Dion sont les mêmes. On peut ajouter en outre des références à l’Héraclès des Comiques et des Tragiques, qui est susceptible de constituer un modèle négatif, opposé au héros des travaux, ainsi qu’une narration peut-être issue de l’imagination du sophiste50. Son intérêt porte surtout sur la mort d’Héraclès ainsi que sur sa filiation divine, qui est notamment exploitée dans une perspective politique51. Épictète n’exploite que le cycle des travaux ; la présence d’une allusion, unique dans nos relevés, suggère la proximité du penseur et de ses disciples avec ce héros (Entr. IV, 5, 14).

17Il existe donc une assez remarquable homogénéité des sources dont les trois penseurs tirent leurs principaux modèles. Dion de Pruse est à peine plus original que les autres, dans la mesure où les sources qu’il emploie sont un peu plus variées. Cette homogénéité découle de la conjonction de plusieurs traditions : la tradition scolaire (même si Épictète n’a pas fréquenté l’école – ce qui est rien moins que sûr –, il est imprégné de sa culture), la tradition du genre de la diatribe, auquel se rattachent les Discours de Dion, les Entretiens d’Épictète et les Dissertations de Maxime, et les traditions philosophiques platonicienne et cynico-stoïcienne. Cependant, cette homogénéité générale des sources n’implique pas une homogénéité des méthodes pédagogiques, ce qui prouve l’importance de la réflexion et du travail pédagogiques accomplis par ces trois penseurs.

  • 52 Anderson, 2000 ; Gangloff, 2006, p. 221-226.
  • 53 Voir par exemple Diss. VII, 6 ; IX, 7 ; XL, 2.
  • 54 Demoen, 1997, p. 146-147
  • 55 Kindstrand, 1973, p. 134-135 (Dion) et 182 (Maxime) ; Gangloff, 2006, p. 169, 219-220.

18Dion est celui qui utilise le plus de narrations. Sa pédagogie, influencée dans ce sens par Platon aussi bien que par les traités de rhétorique, est celle qui s’appuie le plus sur le charme des histoires mythiques. Celles-ci sont cependant régies par le principe de l’économie, soumises à l’objectif du discours et souvent moralisées à la manière d’une fable ou d’une parabole52. Maxime, en revanche, énumère les références aux héros ; celles-ci fonctionnent le plus souvent en association les unes avec les autres53. Ce procédé a d’une part une origine rhétorique : les rhétoriciens qui ont réfléchi sur l’usage des exempla en recommandent l’énumération, dotée d’une grande force persuasive54. L’association joue d’autre part un rôle central dans la composition de l’Iliade selon Maxime, Diss. XXVI, 5-6 : Homère a distribué différentes vertus à chaque personnage et l’ensemble constitue un tableau complet, reposant sur le principe du contraste. L’énumération de modèles héroïques tirés de l’Iliade relève donc chez lui d’une méthode pédagogique. Le procédé du contraste entre les figures héroïques était en outre répandu. Il est également exploité par Épictète et très largement par Dion55. Plutarque le préconise aussi dans Comment écouter les poètes, 28 E-30 C, aussi s’agissait-il certainement d’une lecture scolaire.

  • 56 Gangloff, 2006, p. 226-227.
  • 57 Entr. II, 16, 44-45 ; III, 22, 57 ; III, 24, 13-17
  • 58 Le double objectif du texte homérique, à la fois poétique et philosophique, est souligné dans Diss. (...)
  • 59 Kindstrand, 1973, p. 178-180
  • 60 Voir Gangloff, 2006, p. 181-182.
  • 61 Diss. IV, 7 : le bouclier en or d’Achille est l’image du langage poétique, le bouclier en cuir est (...)
  • 62 Par exemple, Or. IV, 37 (éd. Cohoon, 1932, Loeb) : Καὶ παρὰ τοῖς σοϕισταῖς οὖν πολλοὺς εὑρήσεις γηρ (...)

19Le recours à l’allégorie est un autre élément qui différencie les trois penseurs, ce qui est naturel dans la mesure où ce recours est historiquement lié à la « querelle homérique » : il a été en effet très utilisé par les défenseurs d’Homère. Comme la notion d’allégorie dans l’Antiquité pose un problème de définition, il faut distinguer le mode d’expression d’une part, que nous employons au sens général de métaphore filée, et le mode d’interprétation de l’autre56. Les trois penseurs n’emploient que l’allégorie morale à propos des héros, ce qui paraît logique et témoigne de leur intérêt, courant à cette époque, pour la branche éthique de la philosophie. Dion et Épictète ont davantage recours à l’allégorie au sujet d’Héraclès. Épictète ne l’utilise qu’au sens de mode interprétatif, à propos de la filiation d’Héraclès, qualifié de fils de Zeus parce qu’il obéit à la volonté divine57. Deux narrations mythiques réécrites par Dion, le mythe d’Héraclès à la croisée des chemins du discours I et le mythe libyen du discours V, sont des discours allégoriques. Le sophiste développe également une lecture allégorique morale du mythe de Nessos et de Déjanire dans le discours LX. À propos des héros homériques, il n’utilise qu’une interprétation allégorique relative au mythe des Sirènes : celles-ci représentent le plaisir auquel l’homme de bien échappe. Cette lecture, peut-être d’origine cynique, était extrêmement répandue. Pour Maxime, en revanche, le texte homérique est un discours allégorique, comme le montrent plusieurs exemples qui concernent principalement Ulysse, mais aussi Achille et Agamemnon58 : Athéna représente la ϕρόνησις qui veille sur Ulysse et sur Achille (Diss. IV, 8) ; les héros de l’Iliade incarnent une vertu, et Achille et Agamemnon sont les « images des passions, de la jeunesse et de l’excès de pouvoir » (εἰκόνες παθῶν νεότητος καὶ ἐξουσιας , Diss. XXVI, 5) ; le moly de Circé, le ruban de Leucothée symbolisent la vertu d’Ulysse (Diss. XXVI, 9). Ces exemples étaient généralement répandus59. Dans une perspective proche, Maxime fait un usage des références homériques que l’on pourrait qualifier d’« allégorique », au sens où la référence tirée du texte est utilisée pour illustrer un comparé très éloigné, sans rapport avec le texte et abstrait60 : ainsi dans Diss. XXI, 8, le sage qui voit la beauté et se remémore le Beau éprouve, selon Maxime, la même joie qu’Ulysse s’élançant vers la fumée de son foyer61. Cet usage allégorique des héros homériques existe également chez Dion62. Il manifeste le souci de conférer à des notions abstraites une dimension concrète et bien connue. Maxime, en revanche, n’applique qu’une fois au personnage d’Héraclès une interprétation allégorique, courante, de type évhémériste : c’est à cause de ses travaux que le héros fut divinisé par les hommes (Diss. XXXIV, 8).

  • 63 On peut prendre l’exemple de l’interprétation néoplatonicienne du ruban de Leucothée, Diss. XI, 10.
  • 64 Gangloff, 2006, p. 242-250.

20C’est en prenant davantage de recul que l’on peut mesurer l’ampleur des différences méthodologiques. Maxime fait plus souvent référence à un héros très positif, Ulysse, alors que Dion et Épictète emploient plus volontiers des figures qui servent de contre-modèles comme Agamemnon et Achille. Selon nous, la volonté qu’a Maxime d’exploiter un modèle positif s’inscrit dans le cadre de la réflexion platonicienne sur les mythes. Le médio-platonicien, qui cherche à réconcilier Homère et Platon, emploie de préférence un modèle homérique servant de support à des valeurs qui sont moralement bonnes et en adéquation avec le platonisme63. L’éloquence de Dion, en revanche, est moralisatrice et très influencée par le courant cynique, dans la mesure où les modèles mythiques négatifs sont utilisés pour fustiger, railler, renvoyer aux auditeurs une image souvent grossie de leurs défauts64.

  • 65 Fuentes Gonzáles, 2000, p. 129.

21Pour Épictète, enfin, Achille et Agamemnon sont à la fois des objets d’analyse et des instruments didactiques. Comme objets d’analyse, ils incarnent des défauts de l’humanité que le philosophe doit s’efforcer de corriger. Un passage des Entretiens, III, 2, 1-5, distingue trois topoi ou domaines de la philosophie, qui est envisagée comme une ascèse progressive menant à la condition de l’homme καλὸς καὶ ἀγαθός. Le premier concerne les désirs et les rejets, c’est-à-dire plus largement le domaine des passions. Le second est relatif aux tendances positives ou négatives, aux propensions et aux répulsions, ce qui est le champ des devoirs. Le troisième se rapporte à la prévention des erreurs et des jugements téméraires, c’est-à-dire aux assentiments65. On constate ainsi que les défauts d’Achille et d’Agamemnon couvrent bien les trois champs distingués.

22Or, ces héros ont un rôle important dans l’ascèse que propose Épictète, qui s’apparente par plusieurs aspects à un jeu théâtral. La pédagogie du philosophe est en effet vivante et interactive, très « moderne », parce que le dialogue et le jeu de rôle y ont une grande place. Les personnages homériques sont convoqués, des questions leur sont posées tandis que leurs réponses et leurs réactions sont examinées :

Ταύτην τὴν μάχην εὑρήσετε καὶ Ἀγαμέμνονος καὶ Ἀχιλλέως. Κάλει γὰρ αὐτοὺς εἰς τὸ μέσον. Τί λέγεις σύ, ὦ Ἀγάμεμνον ; οὐ δεῖ γένεσθαι τὰ δέοντα καὶ τὰ καλῶς ἔχοντα ; δεῖ μὲν οὖν. Σύ δὲ τί λέγεις, ὦ Ἀχιλλεῦ ; οὐκ ἀρέσκει σοι γίνεσθαι τὰ καλῶς ἔχοντα ; ἐμοὶ μὲν οὖν πάντων μάλιστα ἀρέσκει. Ἐϕαρμόσατε οὖν τὰς προλήψεις. Ἐντεῦθεν ἡ ἀρχὴ μάχης.

  • 66 Entr. I, 22, 5-6, trad. J. Souilhé, CUF. Voir aussi Entr. II, 24, 21-23.

« Vous trouverez semblable contradiction entre Agamemnon et Achille. Convoque-les devant notre tribunal : -que dis-tu, toi, Agamemnon ? Ne faut-il pas accomplir son devoir et faire ce qui est bien ? – Si, certes, il le faut. – Et toi, que dis-tu, Achille ? N’es-tu point d’avis qu’il faille faire ce qui est bien ? – Mais si, certes, je suis absolument de cet avis. Appliquez donc ces prénotions. C’est là que la contradiction commence »66.

  • 67 L’importance du recours au dialogue fictif dans l’exploitation de ces personnages a été soulignée p (...)

23À la méthode du dialogue socratique qui accule l’interlocuteur dans ses contradictions, Épictète surimpose la méthode théâtrale : le théâtre doit permettre aux élèves de prendre conscience des défauts des personnages – qui sont ceux de la plupart des hommes – en les exposant. Cette pédagogie théâtrale fonctionne surtout avec les personnages d’Achille et d’Agamemnon, qui sont à la mesure des faiblesses humaines et à la portée d’apprentis philosophes67. Ceux-ci sont davantage placés dans le rôle de spectateurs que dans celui d’acteurs, mais, dans la mesure où le maître donne des leçons à Achille et à Agamemnon dans ces dialogues fictifs, ses propres disciples sont aussi conduits à entrer dans les rôles des personnages mythiques, ce qui participe certainement de l’ascèse. Dans Entretiens, I, 25, 10-13, Épictète propose à ses auditeurs de rejouer l’épisode relatif au conflit entre Agamemnon et Achille :

Πάλιν συνεθέμεθα παῖξαι τὰ περὶ Ἀγαμέμνονα καὶ Ἀχιλλέα. Καταταγεὶς Ἀγαμέμνων λέγει μοι· πορεύου πρὸς τὸν Ἀχιλλέα καὶ ἀπόσπασον τὴν Βρισηίδα. Πορεύομαι. Ἔρχου. Ἔρχομαι. Ὡς γὰρ ἐπὶ τῶν ὑποθετικῶν λόγων ἀναστρεϕόμεθα, οὕτως δεῖ καὶ ἐπὶ τοῦ βίου. Ἔστω νύξ. Ἔστω. Τί οὖν ; ἡμέρα ἐστίν ; οὔ· ἔλαβον γὰρ ὑπόθεσιν τοῦ νύκτα εἶναι. Ἔστω σε ὑπολαμβάνειν ὅτι νύξ ἐστιν. Ἔστω. Ἀλλὰ καὶ ὑπόλαβε ὅτι νύξ ἐστιν. Οὐκ ἀκολουθεῖ τῇ ὑποθέσει. Οὕτως καὶ ἐνταῦθα. Ἔστω σε εἶναι δυστυχῆ. Ἔστω. Ἆρ ̓ οὔν ἀτυχὴς εἶ ; ναί. Τί οὔν ; κακοδαιμονεῖς ; Ναί. Ἀλλὰ καὶ ὑπόλαβε ὅτι ἐν κακοῖς εἶ. Οὐκ ἀκολουθεῖ τῇ ὑποθέσει · καὶ ἄλλος με κωλύει.

« De même, nous avons convenu de jouer les aventures d’Agamemnon et d’Achille. Celui à qui le rôle d’Agamemnon a été assigné me dit : – Va chez Achille et arrache-lui Briséis. – J’y vais. – Reviens. – Je reviens. En fait, nous devons procéder dans la vie comme nous procédons avec les arguments hypothétiques. – Supposons qu’il fait nuit. – Soit ! – Mais quoi ! Il fait jour ? – Non. J’ai accepté l’hypothèse qu’il faisait nuit. Faisons l’hypothèse que tu crois qu’il fait nuit. – Soit ! – Mais tu crois qu’il fait réellement nuit. Cela ne résulte pas de l’hypothèse. De même dans la vie : – Suppose que tu es malheureux. – Soit ! – Tu es donc malheureux ? – Oui. – Eh quoi ! tu es dans l’infortune ? – Oui. – Mais crois aussi que tu es réellement dans le malheur. – Cela ne résulte pas de l’hypothèse. Et il y a un autre qui m’interdit de croire cela » (trad. J. Souilhé, CUF).

  • 68 Voir les analyses de Goldschmidt, 1953, p. 178-186, sur la métaphore de l’acteur chez les Stoïciens

24Dans ce passage, la scène qui se rapporte au conflit entre Agamemnon et Achille est très rapidement interrompue. Les exemples mythiques sont en effet utilisés pour montrer qu’il faut conserver de la distance à l’égard du jeu théâtral : il faut jouer le rôle, mais en sachant que l’on peut toujours l’arrêter en faisant référence aux préceptes du divin (l’« autre » qui interdit de croire ce qui contrevient à ses principes). L’autorité de Zeus prévaut toujours sur celle d’Agamemnon68.

  • 69 Rappelons que le thème du destin est particulièrement important dans le mythe d’Achille, dans l’Ili (...)
  • 70 Épictète, fr. 11 = Stobée, IV, 33, 28 : ‘Ἢ οὐχ ὁρᾷς, ὅτι οὐκ εὐϕωνότερον οὐδὲ ἥδιον ὁ Πω§λος τὸν τύ (...)

25Le philosophe n’est pas seulement acteur devant ou avec ses élèves, il compose un long dialogue entre Agamemnon et lui-même dans Entretiens, III, 22, 30-44. Il est alors à la fois scénariste et metteur en scène, ce qui le rapproche par ailleurs de Zeus, que le sage doit imiter. Cette pédagogie originale ne se veut donc pas seulement efficace. Elle exploite un parallélisme entre le jeu théâtral – et en particulier le jeu du théâtre tragique, genre auquel l’Iliade est apparentée69 – et le jeu existentiel (Entr. I, 28, 31-33). Ce rapprochement repose sur la conception stoïcienne selon laquelle la vie est un théâtre, dans lequel le philosophe doit interpréter le rôle qui lui a été assigné par la divinité. Dans cette perspective, c’est Ulysse, tour à tour mendiant et roi, qui représente le modèle de l’acteur acceptant de jouer son rôle, que celui-ci soit misérable ou prestigieux70.

26Les trois penseurs ont ainsi en commun un recours privilégié aux mêmes références mythiques, communes au plus grand nombre au sein de l’Empire. Ces références sont scolaires, mais elles ne sont pas seulement répandues par le biais de l’école. Elles servent de support aux discours pédagogiques, en tant que bases de communication, modèles et instruments d’analyse. Elles permettent de construire à destination des pepaideumenoi auxquels s’adressent notamment Épictète et Maxime de Tyr une continuité logique entre les différentes étapes de l’enseignement scolaire, comme le montre le Comment écouter les poètes de Plutarque, et de composer un univers culturel très structuré. Il est frappant de constater à quel point les sources dont sont issus ces modèles sont peu variables : Héraclès est en général le héros cynico-stoïcien du cycle des travaux ; Achille, Ulysse et Agamemnon, les héros homériques, sont toujours rattachés à l’Iliade et à l’Odyssée. On ne peut cependant pas dire qu’Homère soit le maître d’école de Rome ; il est plus juste d’affirmer qu’à cette époque, les poèmes attribués au poète constituent le manuel d’apprentissage des élèves, puis des étudiants hellénophones. Le rapport au texte référent, devenu objet d’exégèse, s’est considérablement modifié et les variations de lectures que nous avons pu constater ne sont pas négligeables. La critique platonicienne fonctionne visiblement toujours comme arrière-plan théorique de la réflexion pédagogique au sujet des mythes poétiques. Mais les variations de pédagogie sont remarquables. Elles témoignent d’une préoccupation constante pour ce sujet, ainsi que d’un effort de cohérence qui vise à faire correspondre les méthodes et les connaissances. La réflexion pédagogique que nous avons pu mettre en évidence chez Dion, Épictète et Maxime, comprend à la fois le projet oratoire et philosophique du professeur, la qualité des destinataires (comme cela apparaît dans le cas particulier des différents discours, que nous avons laissé de côté dans le cadre de cette étude) et des éléments de psychologie cognitive qui sont parfois exprimés ou que l’analyse détaillée des méthodes pédagogiques laisse apparaître. Ce souci pédagogique est très anciennement ancré dans la tradition philosophique grecque, comme l’on peut en juger à partir de l’exemple du Socrate platonicien. Il apparaît également très « moderne », et l’on peut esquisser des rapprochements, limités, certes, mais étonnants, entre la pédagogie théâtrale d’Épictète et certaines méthodes, fondées sur le jeu de rôle et la mise en situation, qui sont appliquées aujourd’hui dans les IUFM.

Haut de page

Bibliographie

Anderson, G., 2002, Some Uses of Storytelling in Dio, dans S. Swain (éd.), Dio Chrysostom. Politics, Letters, and Philosophy, Oxford, p. 143-160.

Arnim Von, H., 1898, Leben und Werke des Dio von Prusa, Berlin.

Brun, P. A., 1977, From Epictetus to Arrian, Athenaeum, 55, p. 19-48.

Buffière, F., 1956, Les mythes d’Homère et la pensée grecque, Paris (2e éd. 1973).

Campos Daroca, J., López Cruces, J. l., 2005, Maxime de Tyr, dans R. Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, IV, Paris, p. 324-348.

Castiglioni, L., 1948, Decisa forficibus, Acme, 1, p. 31-43.

Desideri, P., 1978, Dione di Prusa. Un intellettuale greco nell’impero romano, Messine, Florence.

Desideri, P., 1994, Dion Cocceianus de Pruse dit Chrysostome, dans R. Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, II, Paris, p. 841-856.

Demoen, K., 1997, A Paradigm for the Analysis of Paradigms : The Rhetorical Exemplum in Ancient and Imperial Greek Theory, Rhetorica, 15, 2, p. 125-158.

Drules, P. A., 1998, Dion de Pruse lecteur d’Homère, Gaia, 3, p. 59-79.

Fuentes Gonzáles, P. P., 2000, Épictète, dans R. Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, III, Paris, p. 106-151.

Gangloff, A., 2002, Mythes, fables et rhétorique à l’époque impériale, Rhetorica, 20, p. 25- 56.

Gangloff, A., 2006, Dion Chrysostome et les mythes. Hellénisme, communication et philosophie politique, Grenoble.

Goldschmidt, V., 1953, Le système stoïcien et l’idée de temps, Paris (2e éd. 1969).

Hekster O., 2002, Commodus. An Emperor at the Crossroads, Amsterdam.

Höistad, G. R., 1948, Cynic Hero and Cynic King, Uppsala.

Jones, C. P., 1978, The Roman World of Dio Chrysostom, Cambridge (Mass.), Londres.

Kaiser-Raiss, M. R., 1980, Die stadtrömische Münzprägung während der Alleinherrschaft des Commodus. Untersuchung zur Selbstdarstellung eines römischen Kaisers, Francfort.

Kindstrand, J. F., 1973, Homer in der Zweiten Sophistik. Studien zu der Homerlektüre und dem Homerbild bei Dion von Prusa, Maximos von Tyros und Ailios Aristeides, Uppsala.

Koniaris, G. L., 1983, On Maximus of Tyre : Zetemata (II), CA, 2, p. 212-250.

Marrou, H.-I., 1948, Histoire de l’éducation dans l’Antiquité, Paris (7e éd. 1965).

Napolitano, F., 1974-1975, Gli studi omerici du Massimo Tirio, AFLN, 17, p. 81-103.

Pépin, J., 1958, Mythe et allégorie : les origines grecques et les contestations judéo-chrétiennes, Paris (2e éd. 1976).

Souilhé, J., éd. et trad., 1943, Épictète. Entretiens, livre I, Paris, CUF.

Puiggali, J., 1982, Dion Chrysostome et Maxime de Tyr, AFLD, 12, p. 9-24.

Trapp, M. B., éd., 1994, Maximus Tyrius. Dissertationes, Stuttgart, Leipzig.

Trapp, M. B., 1997, Philosophicals Sermons : The « Dialexeis » of Maximus of Tyre, ANRW, II, 34, 3, p. 1945-1976.

Wehner, B., 2000, Die Funktion der Dialogstruktur in Epiktets Diatriben, Stuttgart.

Haut de page

Notes

1 Marrou, 1948, p. 246-247 ; Gangloff, 2002, p. 26-38.

2 Trapp, 1997, p. 1945-1946, note 1 ; Campos Daroca, López Cruces, 2005, p. 326.

3 L’influence de Dion sur Maxime de Tyr est débattue : voir Napolitano, 1974-1975 ; contra Puiggali, 1982. Pour la réflexion de Dion sur les mythes, voir Gangloff, 2006, p. 144-171.

4 Toutes les références aux héros ne remplissant pas cette fonction de modèle ont été écartées.

5 Marrou, 1948, p. 44.

6 La chronologie des discours, les contextes d’énonciation et les destinataires (quand ils sont connus) ont été étudiés par von Arnim, 1898 ; Desideri, 1978 ; Jones, 1978 ; pour les éléments essentiels de la biographie de Dion, voir Desideri, 1994, p. 841-846. Pour le recours varié aux exemples mythiques en fonction des différents auditoires, voir Gangloff, 2006, p. 43-56.

7 Campos Daroca, López Cruces, 2005, p. 338-339.

8 Souilhé, 1943, p. XXX-XXXIII ; Brun, 1977, p. 19-30 ; Fuentes Gonzáles, 2000, p. 115-117.

9 Selon Diogène Laërce, VI, 16, 18, Antisthène aurait composé trois ouvrages sur Héraclès : Héraclès majeur ou Sur la force ; Héraclès ou Midas ; Héraclès ou Sur la sagesse ou Sur la force. Pour les Stoïciens, voir Sénèque, De la constance du sage, II, 2 : « [Ulysse et Héraclès] furent proclamés sages par nos Stoïciens pour leur invincible énergie, pour leur mépris de la volupté, pour leur victoire sur toutes les terreurs de ce monde », trad. R. Walz, CUF. Voir Höistad, 1948, p. 22-73.

10 Dion, Or. I, 49-84 ; II, 78 ; XXXI, 16 ; LXIX, 1 ; Maxime, Diss. XIV, 1 et 2 ; XV, 7 ; XXXIV, 8 ; XXXVIII, 7 ; XL, 6.

11 Dion souligne le travail qu’Héraclès a accompli sur lui-même pour purifier et apaiser son propre esprit, Or. V, 23 (outre le mythe libyen exposé dans le discours V, voir aussi le mythe d’Héraclès à la croisée des chemins, Or. I, 49-84) ; Maxime, Diss. IX, 7 ; Épictète, Entr. III, 22, 57 ; III, 26, 31-32 ; IV, 5, 14 ; IV, 10, 10.

12 Dion, Or. I, 49-84 (Zeus souhaite tester son fils) ; Or. LX, Nessos ou Déjanire : quand Héraclès se laisse aller à la mollesse et au luxe, il est perdu ; Maxime, Diss. XXXVIII, 7 ; Épictète, Entr. III, 22, 57.

13 Maxime, Diss. XV, 6 (Héraclès modèle de sagesse pratique, sofov~) ; le héros est associé à Socrate dans Diss. XIX, 1 ; XXV, 7 ; XXXVIII, 7 ; XL, 6.

14 Elle n’apparaît qu’au sens métaphorique dans la traditionnelle opposition entre le philosophe-roi et le roi non philosophe, Entr. III, 26, 31-32.

15 Gangloff, 2006, p. 256-260, 311, 321-326.

16 Ibid.

17 Kaiser-Raiss, 1980, p. 45-56 ; Hekster, 2002, p. 11-13, 117-129.

18 Sur l’Ulysse de Dion, voir Kindstrand, 1973, p. 137-138. Sur celui de Maxime, voir Buffière, 1956, p. 386-388, selon qui cet Ulysse représente « le sage platonicien » (selon nous cependant, Buffière « idéalise » l’image d’Ulysse chez Maxime) ; Kindstrand, 1973, p. 183-185, propose une interprétation plus nuancée et relève les traits cynico-stoïciens du héros.

19 Castiglioni, 1948 ; Buffière, 1956, p. 372-377 ; Pépin, 1958, p. 107-109.

20 Entr. III, 24, 18-21 ; Od., V, 82. Pour Épictète, c’est l’attitude, « servile et insensée », d’un étranger tentant de combattre Zeus avec ses propres jugements (par opposition à l’attitude d’Héraclès).

21 Épictète, Entr. III, 26, 33-34 ; Maxime, Diss. IV, 8, et XXXVIII, 7.

22 Dion, Or. XXXIII, 15 ; LV, 19 ; LII ; LXXI, 3-5. Maxime, Diss. XV, 6 et 9 ; XVI, 6 ; XXII, 5 ; XXXVIII, 7.

23 Dion, Or. XI, 120-121 ; LIX. Épictète, Entr. II, 24, 26.

24 Voir Entr. III, 23, en particulier 17-19, où Épictète fait référence à Dion.

25 Les deux exemples les plus évidents sont dans Diss. VII, 5 ; XXI, 8

26 Maxime, Diss. IV, 7, 8 ; XXV, 7 ; XL, 2 ; pour Maxime, cette ajrethv et la mnhvmh qui en résulte sont également liées aux épreuves, Diss. XXXIV, 8. Dion, Or. II, 31, 57-58 ; par ailleurs, la valeur guerrière d’Achille est parfois remise en question dans deux discours critiquant l’idéal épique, Or. XI, 77, 91, 93, 95, 96, 100, 104, 107, et Or. LVIII, 5-6.

27 Pour Dion, voir Gangloff, 2006, p. 108-114, 297-299, 318-320. Voir en particulier Épictète, Entr. I, 22, 5-8.

28 Ce rôle d’étalon est évident dans Entr. I, 28, 31-33 ; II, 24, 24-26.

29 Sur Achille et la colère, voir Buffière, 1956, p. 334-335, dont l’analyse s’appuie en particulier sur le Comment écouter les poètes.

30 Gangloff, 2006, p. 314-317..

31 Pour Kindstrand, 1973, p. 181, les personnages homériques sont des exemples chez Dion, mais des images chez Maxime, ce qui signifie qu’ils ont une dimension plus abstraite chez ce dernier.

32 Pour Maxime : Buffière, 1956, p. 41-43 ; Pépin, 1958, p. 189-190 ; Kindstrand, 1973, p. 187- 189 ; Napolitano, 1974-1975 ; Campos Daroca, López Cruces, 2005, p. 345-346. Pour Dion : Kindstrand, 1973, p. 139-141 ; Drules, 1998 ; Gangloff, 2006, p. 153-171.

33 Les connaissances géographiques d’Homère sont soulignées dans la dissertation VIII, 2, que Kindstrand, 1973, p. 181, rapproche dans une certaine mesure de Strabon, V, 4, 5. Sur la position théorique de Maxime, voir en particulier les Dissertations IV, « Quels sont ceux qui ont eu les idées les plus saines concernant les dieux, des poètes ou des philosophes », et XXVI, « Homère admet-il un système de principes fixes et déterminés ? ».

34 Kindstrand, 1973, p. 139-141 (Dion), et 187-189 (Maxime) ; Gangloff, 2006, p. 153-171.

35 Diss. XXVI, 6. L’édition est celle de Trapp, 1994.

36 Dion a plutôt une haute image d’Homère, mais le poète est aussi critiquable à ses yeux : Kindstrand, 1973, p. 113-162 ; Gangloff, 2006, p. 74-87. Pour Épictète, nous n’avons pas fait d’analyse exhaustive : l’enseignement d’Homère est souligné dans Entr. IV, 10, 31-36 ; en revanche, le philosophe affirme que le poète se trompe dans Entr. III, 24, 18-21.

37 C’est le cas notamment dans le Discours troyen ; voir Gangloff, 2006, p. 311-314.

38 Gangloff, 2006, p. 313.

39 Id., p. 198-199, 311. L’insistance de Dion sur les rapports entre Ulysse et les prétendants s’explique parce que ceux-ci symbolisent ses propres relations avec ses auditeurs dans les discours aux villes.

40 Le modèle d’Ulysse est construit à partir de deux références à l’Iliade (Entr. I, 12, 3 : Il., X, 279-280 ; Entr. II, 24, 26 : Il., IX) et quatre à l’Odyssée (Entr. III, 24, 13 : Od., I, 3, et XVII, 37 ; Entr. III, 24, 18-21 : Od., V, 82 ; Entr. III, 26, 33-34 : Od., VI, 130 ; Fg. 11 = Stobée, IV, 33, 28).

41 Pour la biographie d’Épictète, voir Fuentes Gonzáles, 2000, p. 111-118.

42 Pour l’Iliade, Épictète et Maxime font référence à des chants célèbres et fréquemment cités (l’épisode où Ulysse arrête la débandade achéenne au chant II, celui de l’ambassade au chant IX et celui de la Dolonie au chant X).

43 Épictète : Entr. I, 28, 31-33 ; III, 23, 35, fait peut-être référence, avec la mort d’Achille, au cycle troyen ou bien aux tragédies. Maxime : Diss. XIII, 8-9 ; I, 10 fait référence aux représentations tragiques. Dans le Discours troyen, 153-154, Dion associe également les Tragiques à Homère, dont les poèmes sont conçus comme la matrice des tragédies. Voir Platon, République, X, 607 a : Homère est le « premier des Tragiques ».

44 Marrou, 1948, p. 247.

45 Entr. I, 11, 31 ; I, 28, 24 ; II, 24, 24-26 ; IV, 10, 31-36.

46 Les lamentations d’Achille sont condamnées dans Rép. III, 388 a, son manque de révérence à l’égard d’Apollon dans Rép. III, 391 a.

47 Entr. I, 22, 5-8 ; I, 25, 10-11 ; II, 24, 21-23.

48 Dion s’intéresse à l’attitude du héros au banquet (Or. II, 46), à la présentation du roi des rois qui précède le catalogue des navires (Or. II, 65-66), au fait qu’Agamemnon prie (Or. II, 64), obéit à Nestor, consulte les Anciens (Or. II, 20-21), est visité par le Songe trompeur (Or. I, 13). Maxime fait référence aux relations entre Agamemnon et Zeus (le dieu promet au roi qu’il rentrera chez lui après avoir défait Troie, Diss. V, 2 ; l’aspect du roi est comparé au dieu, Diss. XL, 2). Dion exploite également les chants IV (excuses d’Agamemnon à Ulysse) et VIII (vêtements d’Agamemnon, le roi fanfaronne), Épictète les chants X (richesses du roi, Entr. III, 22, 30) et XVIII (comparaison avec un berger, Entr. III, 22, 31), Maxime le chant X (veille d’Agamemnon, Diss. X, 6 ; le roi exhorte Ménélas, Diss. XIV, 5).

49 Voir Xénophon, Mémorables, II, 1, 21-34.

50 Or. XXXII, 94 (modèle négatif) ; LXXVII-LXXVIII, 44 (modèle positif ). La fiction mythique construite par Dion, qui met Héraclès aux prises avec le monstre mythique et folklorique de la Lamia, est développée dans le discours V, intitulé Mythe libyen.

51 Gangloff, 2006, p. 338 et 340.

52 Anderson, 2000 ; Gangloff, 2006, p. 221-226.

53 Voir par exemple Diss. VII, 6 ; IX, 7 ; XL, 2.

54 Demoen, 1997, p. 146-147

55 Kindstrand, 1973, p. 134-135 (Dion) et 182 (Maxime) ; Gangloff, 2006, p. 169, 219-220.

56 Gangloff, 2006, p. 226-227.

57 Entr. II, 16, 44-45 ; III, 22, 57 ; III, 24, 13-17

58 Le double objectif du texte homérique, à la fois poétique et philosophique, est souligné dans Diss. IV, 8, et XXVI, 5.

59 Kindstrand, 1973, p. 178-180

60 Voir Gangloff, 2006, p. 181-182.

61 Diss. IV, 7 : le bouclier en or d’Achille est l’image du langage poétique, le bouclier en cuir est l’image du langage nu du philosophe ; VII, 5 : le genou vigoureux d’Ulysse déguisé en vieillard, qui sort des haillons, figure l’âme noble qui habite un corps malade ; IX, 1 ; X, 6 : la veille d’Agamemnon qui prend des dispositions représente l’activité du logos ; XI, 6 ; XI, 10, à propos du ruban de Leucothée : pour une autre analyse de ce passage, cf. Kindstrand, 1973, p. 180, qui qualifie cette interprétation de néoplatonicienne, après Buffière, 1956, p. 387-388.

62 Par exemple, Or. IV, 37 (éd. Cohoon, 1932, Loeb) : Καὶ παρὰ τοῖς σοϕισταῖς οὖν πολλοὺς εὑρήσεις γηράσκοντας ἀμαθεῖς, πλανωμένους ἐν τοῖς λόγοις πολὺ κάκιον ἢ τὸν Ὀδυσσέα ϕησὶν Ὅμηρος ἐν τῇ θαλάττῃ, καὶ πρότερον εἰς ᾅδου ἄν τις ἀϕίκοιτο, ὥσπερ ἐκεῖνος, ἢ γένοιτο ἀνὴρ ἀγαθὸς λέγων τε καὶ ἀκούων, « et auprès des sophistes, tu en trouveras ainsi beaucoup qui vieillissent dans l’ignorance, errant dans les discours de manière pire encore qu’Ulysse, aux dires d’Homère, a erré en mer, et l’on arrivera comme celui-ci dans le domaine d’Hadès avant de devenir un homme bon, en parlant et en écoutant ».

63 On peut prendre l’exemple de l’interprétation néoplatonicienne du ruban de Leucothée, Diss. XI, 10.

64 Gangloff, 2006, p. 242-250.

65 Fuentes Gonzáles, 2000, p. 129.

66 Entr. I, 22, 5-6, trad. J. Souilhé, CUF. Voir aussi Entr. II, 24, 21-23.

67 L’importance du recours au dialogue fictif dans l’exploitation de ces personnages a été soulignée par Wehner, 2000, p. 157-175.

68 Voir les analyses de Goldschmidt, 1953, p. 178-186, sur la métaphore de l’acteur chez les Stoïciens.

69 Rappelons que le thème du destin est particulièrement important dans le mythe d’Achille, dans l’Iliade et dans les tragédies classiques.

70 Épictète, fr. 11 = Stobée, IV, 33, 28 : ‘Ἢ οὐχ ὁρᾷς, ὅτι οὐκ εὐϕωνότερον οὐδὲ ἥδιον ὁ Πω§λος τὸν τύραννον Οιδίποδα ὑπεκρινετο ἢ τον ; ἐπὶ Κολωνῷ αλήτην καὶ πτωχόv ; εἶτα χεῖρων Πώλου ὁ γενναῖος ἀνὴρ ϕανεῖται, ὡς μὴ πᾶν τὸ περιτεθὲν ἐκ τοῦ δαιμονίου πρόσωπον ὑποκρίνασθαι καλῶς ; οὐδὲ τὸν Ὀδυσσεά μιμήσεται, ὃς καὶ εν ̓ τοῖς ῥἁκεσιν οὐδεν ; μεῖον διέπρεπεν ἢ ἐν τῇ ουλῃ χλαίνῃ τῇ πορϕυρᾳ ;
« Ne vois-tu pas que Pôlos n’interprétait pas Œdipe le tyran avec une voix plus belle ni de manière plus plaisante qu’il ne jouait le mendiant errant à Colone ? Alors, un homme noble se montrera plus mauvais que Pôlos, en ne donnant pas une belle interprétation de tout personnage qui lui a été attribué de la part du divin ? Et n’imitera-t-il pas Ulysse qui, même en haillons, n’était nullement plus remarquable que dans son épais manteau de pourpre ? ». L’édition est celle d’Oldfather, 1928 (Loeb). Le modèle d’Ulysse est associé ici à Pôlos, fameux acteur du IVe siècle avant J.-C. On retrouve aussi parfois chez Maxime cette comparaison de la vie avec une pièce de théâtre. Sur la présence de ce motif cynico-stoïcien, voir Koniaris, 1983. Le recours au dialogue et l’insistance sur la dimension théâtrale des héros homériques ne sont pas absents non plus des Dissertations. Mais le médio-platonicien ne met pas en œuvre une pédagogie aussi originale et cohérente.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Anne Gangloff, « Les héros et les penseurs grecs des deux premiers siècles après J.-C. »Pallas, 78 | 2008, 153-168.

Référence électronique

Anne Gangloff, « Les héros et les penseurs grecs des deux premiers siècles après J.-C. »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/14850 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.14850

Haut de page

Auteur

Anne Gangloff

Université de Lausanne

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search