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Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

Le mythe de la connaissance ou la construction de la pensée scientifique dans les Questions Naturelles de Sénèque

The myth of knowledge or the building up of scientific thought in Seneca’ s Natural Questions
Françoise Toulze-Morisset
p. 111-131

Résumés

Le mythe scientifique sous-jacent à toutes les branches de la science antique est évidemment le mythe cosmologique. On entend ici par mythe une construction intellectuelle rationnelle visant à donner les clés de la Nature et de l’Homme, à penser l’univers comme un macrocosme et l’homme comme un microcosme. Sénèque, pourtant, dans les Questions naturelles, contrairement à Cicéron, à Lucrèce, à Pline, ou à Vitruve, par exemple, ne consacre aucun chapitre de son oeuvre à un exposé complet sur la structure de l’univers. On s’attachera à montrer comment ce mythe, s’il fournit bien les clés d’une explication naturaliste de l’univers, avec la théorie des quatre éléments par exemple, ne détourne jamais le savant de rechercher les causes physiques – et non théologiques ou divinatoires – des phénomènes naturels. Le livre VII, sur les comètes, en particulier, par la méthode qu’il met en oeuvre, par l’enchaînement des interrogations, paraît orienté vers une forme de doute méthodique et d’interrogation sur les vérités cosmologiques elles-mêmes.

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Texte intégral

  • 1 Épicure et Lucrèce ont refusé cette construction cosmologique spéculative qui prétend englober l’in (...)

1La science antique de l’univers se fonde sur un postulat de nature théologique, qui constitue un véritable mythe cosmologique, forgé à l’aube de la philosophie grecque et ionienne et préservé par toutes les philosophies non matérialistes1 pendant plus de vingt siècles.

  • 2 J.-P. Vernant, 1981, a montré que les présocratiques milésiens, en particulier Anaxagore, ont sonné (...)

2Par mythe cosmologique2, on désigne un discours construit et totalisant sur l’univers, une construction théologique et spéculative qui, en mettant en jeu des êtres divins, les astres, vise à unifier l’explication des phénomènes observables. On ne parle pas ici des mythes cosmogoniques sur l’origine et la fondation du monde, créés par les poètes, pour révéler les vérités scientifiques dont ils étaient les dépositaires.

3Tout le monde visible est ainsi interprété à l’aide d’un premier postulat double : d’une part, la Nature est régie par l’ordre et l’harmonie d’une loi dictée par un Dieu souverain, identifié à la Raison et d’autre part, les astres sont divins. Le second postulat pose que les formes et trajectoires associées à des êtres divins ne peuvent être que la sphère, le cercle et les mouvements circulaires et uniformes. L’univers est donc divin, sphérique, clos et fini. Les phénomènes célestes sont expliqués à travers ce postulat : c’est dire que l’entreprise de la science consistait à « sauver les phénomènes » (les apparences d’irrégularité, d’arrêt ou de rétrogradation des planètes etc.), au nom du postulat de la perfection des mouvements divins. Il s’agit bien d’un mythe « scientifique », au sens où il fournit la règle à appliquer pour l’explication du cosmos.

4À ce postulat théologique, il faut adjoindre le postulat « physique » sur la nature et le lieu des quatre éléments : la terre, l’eau, l’air et le feu, énumérés ici du plus lourd au plus léger. Leur place dans l’univers est déterminée par leur densité, les plus lourds, la terre avec l’eau, au centre ; les plus légers, l’air, puis le feu, à la périphérie. Au-delà de la frontière constituée par la lune, c’est l’éther supralunaire, dont Aristote, on le sait, fait un cinquième élément. Mais les Stoïciens atténueront cette coupure radicale entre le sublunaire et le supralunaire, en affirmant la porosité de la frontière lunaire, dans leur théorie des effluves.

5Ces postulats fondent la construction rationnelle et géométrique d’un monde macrocosmique, conçu sur le modèle idéal de l’homme et de la cité, qui constituent des microcosmes. Ce va-et-vient sans fin entre le microcosme et le macrocosme constitue la pétition de principe qui faussera pendant des siècles la recherche de la vérité dans la Nature. Car le monde ne sera plus appréhendé qu’à travers ce modèle heuristique : le mythe cosmologique fournit un réservoir d’instruments de la connaissance dont les caractéristiques sont à chercher dans une Physique, science de la Nature qui « confond » les déductions de l’observation et celles de postulats indémontrables, le visible et l’invisible, l’homme et la Nature, la raison divine et la raison humaine.

6Enfin mythe cosmologique et vérité scientifique restent résolument antinomiques puisque les postulats de ce mythe intègrent les notions non scientifiques de valeur, de bonheur, de perfection, d’harmonie, de finalisme et de providence. Cette confusion entre le monde des valeurs et le monde des faits ruine d’avance toute tentative d’aboutir à une explication vraie du monde.

7Tel est, brossé à grands traits, le fondement épistémologique de l’entreprise savante de Sénèque dans les Questions naturelles.

8Pourtant, le livre VII sur les comètes, le plus « cosmologique » de tous, puisqu’il quitte les questions purement météorologiques pour l’étude d’une planète, nous a paru, par la méthode qu’il met en œuvre, par l’enchaînement des interrogations, orienté vers une forme de doute et d’interrogation sur les vérités cosmologiques elles-mêmes. C’est ce que nous nous proposons de montrer ici.

1. Le mythe scientifique dans les Questions Naturelles

9Les postulats du mythe cosmologique évoqué ci-dessus constituent la trame de la démarche rationaliste de Sénèque. Relevons d’abord la présence de quatre postulats essentiels (divinité du cosmos, séparation des mondes supralunaire et sublunaire, ordre et harmonie du monde supralunaire, limites du monde/limites de la connaissance) auxquels on adjoindra l’étude du « mythe » des quatre éléments et de celui du macrocosme/microcosme.

1. 1 Quatre postulats épars

1. 1. 1. Divinité du cosmos

  • 3 L’édition et les traductions citées sont celles d’Oltramare, 1961. La numérotation des livres sera (...)

10La Préface du livre I3 en offre le plus bel exemple. Elle constitue un hymne à la beauté de la Nature, à la découverte de Dieu et de sa vraie nature (totus est ratio, I, Pr 14), à l’élévation de l’âme vers son lieu naturel (in interiorem naturae sinum venit, I, Pr 7).

11L’ouverture du livre VII décrit la beauté harmonieuse et régulière du ciel et des astres, de leurs routes et du rôle du soleil (VII, I, 1-2).

1. 1. 2. La séparation des mondes supralunaire et sublunaire et la nature de l’éther

12Nous choisirons deux exemples de la présence explicite de ce postulat. Au livre I, I, 12,

(les torches) « prennent naissance dans la région d’où viennent les vents, c’est-à-dire dans l’air qui occupe l’espace intermédiaire entre la lune et la terre »

id est in aere, qui medius inter lunam terrasque est.

13Plus loin, en I, II, 4,

« Rien de pareil ne peut se faire à proximité du soleil et des étoiles ( = que des torches les entourent dans l’éther), parce que ces astres baignent dans un éther léger. »

In vicinia autem stellarum et solis nihil tale fieri potest, quia illic tenuis aether est.

1. 1. 3. L’ordre et l’harmonie du monde supralunaire

14Au livre II, XIII, 3-4, pour dire l’impossibilité d’envisager que la foudre puisse tomber de l’empyrée, Sénèque écrit :

  • 4 Quae (potentia) non est in aethere ; nihil enim illic iniuria cogitur, nihil rumpitur, nihil praete (...)

« Cette force n’agit pas dans l’éther. Là, il n’y a jamais contrainte brutale ni rupture, ni apparition de quelque phénomène inusité. C’est le domaine de l’ordre. Pur de toute souillure, le feu auquel, dans la garde du monde, est échue la région la plus haute, circule autour des bords de cette création parfaitement belle. [f…] Il n’y a pas de place dans l’éther pour un élément de désordre4. »

15Le brusque, l’imprévisible ne peuvent concerner que les événements sublunaires. Ce qui se passe dans l’éther ne supporte aucun manquement à l’ordre et à l’harmonie. Ce sont bien les limites spatiales de sa recherche que trace ici Sénèque.

  • 5 non potest enim ulla incerti esse comprehensio.

16Plus loin, en II, XLVIII, 1, l’idée est reprise : « l’incertain ne peut être objet de science5. » Le monde supralunaire est accessible à la connaissance « vraie », celle qui n’est pas l’objet de recherche mais peut être saisie d’une seule intuition, d’un seul regard (comprehensio) ; il est le lieu des certa, des choses indémontrables, invisibles et seulement pensables. Le titre de l’œuvre de Sénèque prend ici tout son sens : il entreprend bien un questionnement sur la Nature, mais en prenant soin de ne questionner que le questionnable, si j’ose dire, c’est-à- dire le monde sublunaire. Et l’outil de ce questionnement, c’est le cosmos et les « valeurs » géométriques, mathématiques et morales (le tout est indissociable) qu’il porte.

17Citons encore, au livre VII sur les comètes, le chapitre X, 2 :

  • 6 in medios siderum ordines pervenire, inter disposita ac tranquilla versari. Cf. chap. VIII, 2-3.

« Il est impossible qu’un cyclone puisse prendre place dans le monde supralunaire6»
L’ordre et la régularité des événements du monde supralunaire constituent pour ainsi dire la seule preuve invoquée pour prouver que les comètes sont des planètes.

1. 1. 4. L’assimilation des limites du monde aux limites de la connaissance

  • 7 Cf. Cicéron (Premiers Académiques XLVIII 147, Bréhier, 1962, p. 256). Il fait parler Catulus : « Mo (...)

18On pourrait parler à ce propos, d’une épistémologie cosmique qui délimite l’horizon de la Vérité7.

  • 8 Diogène Laërce, Vies VII, 140 (Balaudé, 1979, p. 873).

19La notion même de cosmos détermine les contenus de la connaissance : elle donne au Vrai ses limites. Au-delà de la sphère des fixes, il y a l’inconnaissable, « un vide infini, qui est incorporel8 » et qu’il serait en tout cas sacrilège de chercher à connaître.

20Dans les Questions Naturelles, ce postulat est explicite en II, III, 1 :

  • 9 Omnia quae in notitiam nostram cadunt aut cadere possunt mundus complectitur. Sénèque rend explicit (...)

« Le Monde embrasse tout ce qui est ou peut être objet de notre connaissance9. »

21Rarement un savant ancien a décrit le statut de la connaissance antique avec une telle distance critique.

22Explicite aussi est le chap. XLVIII du livre II, sur le classement des foudres selon leur échéance : Sénèque refuse d’entreprendre ce classement puisqu’il refuse l’interprétation prophétique des foudres. La raison qu’il en donne n’est pas un raisonnement d’ordre physique mais épistémologique : me lancer dans cette discipline d’Attale (le classement des foudres par l’examen du ubi, quando, cui, in qua re, quale, quantum), ce serait me lancer dans une tâche… immense ! Le mot employé par Sénèque (in immensa procedam : « je me lancerais dans une tâche sans mesure »), désigne une entreprise sacrilège, qui outrepasserait les limites nécessaires du savoir. Car il n’y a pas de science de l’illimité, de l’infini, non plus que de l’incertain.

  • 10 III, XVI, 4 : Sunt et sub terra minus nota nobis iura naturae, sed non minus certa ; cf. aussi la P (...)

23Rappelons aussi l’hymne à la connaissance de la Préface du livre I : Sénèque y définit le cognoscere comme rebus terminos ponere. La première question porte sur l’étendue du pouvoir de Dieu (quantum deus possit). Et lorsque Sénèque affirme que la connaissance de la Nature, c’est la connaissance des lois de la Nature, il les appelle des jura10 : il y a, dans cette conception « juridique » des lois naturelles, la notion de limite et de séparation inhérente au droit.

  • 11 B, 4, 1000 b 5 : « Par la terre en effet nous percevons la terre ; / Par l’eau, l’eau ; et par l’Et (...)

24Enfin, ajoutons que la cosmologie antique en général – et non pas seulement stoïcienne – englobe, dans un cercle, les objets et les outils de la connaissance avec le sujet connaissant. On connaît l’interprétation que donne Aristote des vers d’Empédocle qu’il cite dans sa Métaphysique11 : « La connaissance est connaissance du semblable par le semblable. »

25C’est dire que le principe de la connaissance repose sur l’identité du sujet avec l’objet qu’il s’applique à connaître : c’est parce que l’humain est composé des éléments simples qui composent le monde qu’il observe, parce qu’il y a identité du sujet et de l’objet, que la connaissance est possible.

1. 2. Les postulats des quatre éléments et du macrocosme/microcosme

26Sénèque n’est pas un simple doxographe : son projet est de choisir une thèse explicative pour chaque phénomène et de dire pourquoi il la choisit, avant tout, pour prouver que les causes des phénomènes sublunaires sont à trouver dans le monde sublunaire et non dans les caelestia, dans le supralunaire. Il veut trouver les causes naturelles et chaque fois que cela est possible, des causes générales, valables partout et toujours. L’idée de la Raison du Monde, cause divine et première de tous les phénomènes, affirme seulement que l’univers est ordonné et harmonieux et que tout ce qui s’y produit obéit à des règles et des lois. Mais cette affirmation ne dédouane pas le savant, ou celui qui cherche le bonheur par la connaissance, de scruter et d’expliquer les phénomènes. Pour ce projet véritablement scientifique – même si la fonction éthique de la connaissance ne doit pas être oubliée –, certains des postulats du mythe cosmologique sont plus nécessaires que d’autres et présentent une valeur heuristique plus évidente : il s’agit de la théorie des quatre éléments et du postulat de l’analogie microcosme/ macrocosme ou monde visible/monde invisible.

27L’étude de ces deux « mythes » nous conduira à montrer en quoi leur utilisation explicite et raisonnée donne à l’œuvre de Sénèque une indéniable valeur réflexive, qui n’est pas sans rappeler la démarche des poètes qui entrelacent l’écriture poétique et la réflexion sur le genre poétique qu’ils mettent en œuvre.

1. 2. 1. Le mythe des quatre éléments et l’étiologie naturaliste

  • 12 Chaque livre conjugue le double statut des éléments, lieu et matière de l’univers : le livre I trai (...)

28La Physique des éléments est évidemment le fil conducteur de la météorologie des Questions Naturelles12, puisque l’étude des phénomènes du monde sublunaire met en jeu ces quatre éléments.

29Dans cette construction théorique d’une interprétation de la nature, à chaque élément, on l’a vu, est attribué un lieu naturel, et l’ensemble de ces lieux est disposé en « sphères » concentriques, selon une hiérarchie verticale du plus lourd au plus léger. Les astres baignent dans l’éther, cinquième élément dont ils sont faits. Lorsque les éléments ne sont pas dans leur lieu naturel, ils tendent à le rejoindre. C’est ainsi que l’on peut expliquer les phénomènes que les Anciens appellent « météorologiques » : la pluie est de l’eau dans la sphère du ciel qui cherche à redescendre vers son lieu naturel ; les météorites sont de la terre qui cherche à redescendre vers son lieu naturel, etc.

30Comment reconstituer, à partir des Questions Naturelles, cette théorie des éléments ? Car Sénèque n’en fait pas un exposé systématique. Deux livres lui font plus de place que les autres, les livres II (sur les foudres et tonnerres) et III (sur les eaux terrestres).

1. 2. 1. 1. Le livre III et les eaux terrestres

31La thèse est ici claire et explicite. L’essentiel des causes retenues par Sénèque dans l’étude des fleuves, des sources, de l’eau de la mer est tiré de la théorie des éléments : l’eau est une materia, un élément éternel et inépuisable. Au chap. XII, 1-3, après avoir énuméré toutes les thèses sur l’origine de l’eau, Sénèque rassure son destinataire en lui annonçant la sienne, une thèse qui ne laissera plus de place à aucun doute :

« Du moment qu’il y a quatre éléments dans la nature, tu n’as plus à demander d’où vient l’eau ; c’est un quart de la nature. [...] L’air, qui est lui aussi un quart du monde, met en mouvement les vents et les brises ; l’eau fait de même avec les ruisseaux et les fleuves. »

  • 13 Cf. chap. XIII et XIV, 2 : l’évocation curieuse – et sans aucune autre source antique connue – de l (...)

32L’ensemble du livre est scandé par ces références à l’eau comme materia éternelle et inépuisable de l’univers13 et il s’achève (chapitre XXVII à XXX) par l’évocation sublime du déluge universel qui marquera la fin provisoire du monde, avant sa renaissance.

  • 14 L’évocation de la fin du monde est l’occasion pour Sénèque de réécrire un mythe à la façon des poèt (...)

33Et c’est bien la disparition de l’équilibre entre les éléments (XXX, 5 temptatur divelliturque concordia) et de toute loi dans l’univers (XXVIII, 7 : illo tempore solutus legibus sine modo fertur) qui déclencheront ces fins programmées pour le monde14.

1. 2. 1. 2. La théorie des éléments dans le livre II

34Parlant des foudres et des tonnerres, Sénèque est clair sur ce double statut des éléments : d’une part, ils sont les composants fondamentaux de la matière et, en ce sens, le principe causal essentiel de la météorologie et d’autre part, ils sont les principes classificatoires de la nature permettant de rendre compte de la structure du monde et de la structure de l’œuvre. Le préambule du livre énumère les trois divisions nécessaires à une enquête globale sur l’univers (omnis de universo quaestio, I, 1) les caelestia, les sublimia, et les terrena. Ces trois parties représentent les trois lieux du monde, pris dans sa totalité :

  • les caelestia désignent le monde supralunaire des feux éternels qui ferment l’univers (quibus mundus includitur (1,1) ; sa limite est déterminée par la « course » de la planète lune. C’est le monde de l’éther, l’air non atmosphérique, léger et pur, lieu des feux célestes, étoiles fixes et planètes mobiles, de l’ordre et de l’harmonie, et aussi du prévisible.

  • à un niveau inférieur, à l’intérieur de la sphère du monde (inter caelum terramque uersantia, I, 2), se trouvent les sublimia (sublimis désigne ici la zone qui se trouve sous la frontière que constitue la course de la Lune) : c’est l’air atmosphérique, sublunaire, lieu des phénomènes aléatoires.

  • enfin, au centre du monde, la terre, qu’habite l’homme, que parcourent les eaux (fleuves, lacs, sources), lieu du monde végétal et animal : ce sont les terrena, qui concernent « tout ce qui touche au sol » (de omnibus quae solo continentur II, 1, 2).

  • 15 Selon Gross, 1989, p. 76, la source de cette division est sans doute Aétius, et non Posidonius, com (...)

35À ces divisions correspondent trois sciences bien distinctes : l’astronomie ou uranographie, la météorologie et la géographie15.

36Leur correspondent aussi les éléments, les materiae, qui, combinés les uns aux autres, sont causes de tous les phénomènes et de la vie dans l’univers. La materia des caelestia est le feu. Celle de la zone intermédiaire est l’air (quaecumque aer facit patiturque, II, 1, 2). La materia des « choses de la terre » est faite des deux derniers éléments, l’eau et la terre. Et Sénèque conclut :

dixi de partibus in quas omnis rerum naturae dividitur [II, 1]

« Les parties du cosmos, on le voit, sont bien les parties du savoir ».

37Ces éléments premiers ont une existence plus heuristique que « naturelle ». En effet, le feu qui forme les astres baigne dans un air très léger, l’éther et le monde supralunaire est un air léger et igné, donc double du point de vue de sa matière. L’air atmosphérique, d’autre part, est traversé par des feux qui ne sont pas éternels mais passagers, destructibles et destructeurs.

  • 16 cf. aussi II, X, 1-4 et II, XIV, 2.

38Il est aussi le lieu des nuages, de la pluie, des grêles, faites d’eau car l’air peut se transformer en eau. Enfin, la surface de la terre contient l’eau et la terre mais aussi de l’air (monde souterrain) et du feu. En stoïcien convaincu (sur ce point, en tout cas), Sénèque est conscient de la circulation des éléments et de leur communicabilité16. Il distingue donc soigneusement la nature physique des éléments et leur statut cosmique, conceptuel, et épistémologique tel qu’il apparaît dans les divisions des sciences de la nature.

39D’ailleurs, à l’intérieur même de la météorologie, c’est-à-dire de cette science des événements de la zone intermédiaire entre la terre et le ciel, Sénèque classe les phénomènes en fonction, non plus de leur lieu (terre ou ciel), mais en fonction de l’élément qu’ils mettent en jeu. Il explique ainsi en II, 1, 3 pourquoi il a parlé des tremblements de terre non pas avec les terrena, comme on pourrait s’y attendre, mais avec les tonnerres et les foudres, c’est- à-dire avec les sublimia. Pourquoi ? Parce que c’est l’air, spiritus (défini comme de l’air en mouvement) qui est la cause du tremblement de terre. Or il faut étudier l’air non pas dans la région où il a pénétré et où il provoque les tremblements de terre (sous terre) mais « dans la région que la nature lui a assignée » (in ea sede in qua illum natura disposuit, II, I, 3). C’est ainsi que le livre sur les tremblements de terre se trouve entre les livres sur les nuages et les vents et les deux livres sur les feux météoriques et les comètes, et non pas avec les deux seuls livres traitant des terrena, les livres sur les eaux et sur le Nil.

40La justification de la place des tremblements de terre rend compte de l’organisation de la partie déjà écrite de l’œuvre, et prépare le lecteur-interlocuteur de Sénèque à une seconde affirmation plus étonnante, mais très éclairante sur le projet sénéquien, sa partie non encore écrite ; de la même façon, dit-il plus loin (II, 1, 4),

« Je vais dire quelque chose qui te paraîtra plus surprenant : c’est avec les choses du ciel qu’il faudra parler de la terre ».

  • 17 Chap. V : Terra et pars est mundi et materia.

41Car le concept de terra recouvre, lui aussi, deux réalités : d’une part la terre-élément, materia, avec ses caractères propres (est-elle plate ou accidentée, quel est son lien avec l’eau, est-elle inerte ou « vivante » ?), d’autre part la terre comme partie de l’univers (quelle est sa place dans le monde par rapport au ciel et aux astres etc. ?). Les premières questions relèvent de la géographie, les deuxièmes de l’uranographie, de l’étude des caelestia. Cette dualité de la terre, comme de tous les éléments, se retrouve exprimée dans la suite de l’exposé épistémologique de ce début du livre II17.

42De même, l’air est une partie de l’univers (il jouxte la terre d’un côté et l’éther de l’autre côté (VI, 1, et X, 1) mais il est un corps qui possède l’unité, c’est-à-dire qu’il est un matériau élémentaire, une materia comparable à l’eau, à la terre et au feu.

43Et Sénèque conclut ainsi cet exposé sur les éléments et les lieux de l’univers :

« Ce préambule était nécessaire, puisque je vais parler du tonnerre, de la foudre et des éclairs. Car l’air est leur lieu. Il fallait donc exposer sa nature pour qu’on comprît plus aisément ses propriétés actives et passives » (XI, 3).

  • 18 Cf. livre I, I, 12-13.

44Évidente donc, la volonté de Sénèque de centrer sa recherche sur la météorologie, les phénomènes observables, clairement distingués des phénomènes supralunaires, en ce qu’ils mettent en jeu des causes physiques, naturelles, analysables avec le seul recours aux quatre éléments18, de séparer très clairement les domaines de la métaphysique et ceux de la physique, en construisant, par le refus de causes astrales ou divinatoires, une étiologie naturaliste.

  • 19 Rappelons que le livre II est en réalité le livre VI, dans l’ordre de composition : Sénèque a donc (...)

45Et un second sens est à déchiffrer dans les prémisses de cette préface : Sénèque y fait l’annonce d’un exposé cosmologique, dans un ouvrage qui lui sera consacré19. Or, l’analyse que nous ferons plus loin nous laisse penser que Sénèque ne projette pas d’ouvrage cosmologique.

1. 2. 2. La théorie du macrocosme et la démonstration par l’analogie

46La doctrine des éléments, systématisée par Empédocle, avant d’être reprise par Aristote, donnera lieu à une école de médecine fondée sur les propriétés de ces quatre éléments : le chaud du feu, le froid de l’air, l’humide de l’eau et le sec de la terre. La théorie des humeurs chez Hippocrate en sera le développement. Son corollaire, c’est l’identité des composants du corps humain avec ceux de l’univers : les phénomènes observables dans le corps humain sont de même nature que les phénomènes du monde sublunaire. Dans l’univers comme dans le corps humain, la rupture d’équilibre entre les éléments, ou leur sortie de leur lieu naturel, est l’origine des bouleversements météorologiques et des maladies.

  • 20 Armisen-Marchetti, 2001.

47L’idée d’un univers conçu comme l’expansion du corps humain et le corps humain comme la réduction de l’univers cosmique fonde le mode explicatif que l’on voit mis en œuvre par les savants : l’analogie. Nous ne reviendrons pas sur la question traitée par M. Armisen- Marchetti et renvoyons à son article qui a largement éclairé notre propos20.

48Les démonstrations par l’analogie témoignent de l’une des caractéristiques les plus riches des sciences antiques de la Nature. Richesse créée par cette circulation incessante et sans cesse réversible du monde à l’homme et de l’homme au monde, que le stoïcisme a intégrée à la connaissance et à la science, avec la théorie de la sympathie et de l’antipathie universelles, par exemple.

49Pourtant, on le verra, Sénèque refusera le déchiffrement systématique de l’univers du visible comme figure de l’invisible. Le champ d’application de la théorie du microcosme et du macrocosme est restreint à la science des éléments et de leurs propriétés observables. C’est dire que Sénèque se garde de la magie et de l’astrologie pour préserver la recherche de causes naturelles et physiques. Son but est de construire une Physique et une Éthique solidement articulées sur l’affirmation d’une Raison supérieure de nature divine.

  • 21 Citons les passages suivants, dans un relevé non exhaustif : Livre I : II, 2 ; III, 2 ; III, 7 ; II (...)

50La méthode inductive à l’œuvre dans la démonstration analogique (« si les choses se passent ainsi, dans le corps humain, alors elles se passent ainsi dans le monde sublunaire »), n’est pas réservée au seul champ de la comparaison verticale homme/univers. C’est toute une palette d’analogies horizontales, tirées de la communication des éléments entre eux et de leur « porosité » que Sénèque tire du monde observé les explications des causes invisibles21.

51Le livre III offre la comparaison de la terre au corps humain : on ne s’étonnera pas qu’un livre concernant les terrena, les phénomènes terrestres, permette les démonstrations par l’analogie les plus convaincantes, puisque la proximité de l’élément terreux avec l’élément corporel est constamment présente chez les philosophes naturalistes.

  • 22 Sénèque semble épuiser, dans ce chapitre XV, les procédés linguistiques de la comparaison. Nous y r (...)

52Le chapitre XV de ce livre III est presque tout entier consacré à la comparaison de la circulation des eaux sur et sous la terre avec le corps humain. Comme le corps humain, la terre a des veines et des artères par lesquelles circulent l’eau et l’air22. La similitude décrite ici est une loi de la nature (secundum legem naturae uoluntatemque §3), car la providence a construit un monde à l’image de l’homme afin qu’ils s’éclairent mutuellement. L’autre caractéristique de cette comparaison est son caractère dynamique : non seulement les éléments sont semblables dans la terre et dans le corps, mais les processus de transformation, d’altération et de corruption le sont aussi. Au § 7, la rosée est comparée à la sueur : sudorem aquileges vocant quia guttae quaedam uel pressura loci eliduntur uel aestu euocantur.

  • 23 XXIX, 2-3 : siue animal est mundus siue corpus natura gubernabile, ut arbores, ut sata, ab initio e (...)

53Enfin, cette analogie réversible de la Nature et du vivant se retrouve dans la description du déluge qui sert d’épilogue épique au livre III : le Monde, dès sa naissance, contient en lui tous les germes de ce que seront sa vie et sa « mort »23.

54Mais l’analogie constitue un procédé pédagogique qui n’est pas toujours fondé sur la réversibilité macrocosme/microcosme : la technique humaine peut aussi aider à comprendre les phénomènes souterrains : au chapitre XXIV, 2-3 de ce livre III, c’est l’invention des chauffe-bains ou hypocaustes (sortes de serpentins en spirale de cuivre) qui doit permettre de comprendre la formation des sources chaudes !

  • 24 Hallyn, 1987.

55Ainsi, je parlerai volontiers ici d’une sorte d’épistémologie de la métaphore : l’assimilation de la connaissance scientifique à la découverte de cette circulation cosmique des éléments fait de la science sénéquienne, comme de la science antique souvent, une poétique de la connaissance, calquée sur « la structure poétique et verticale du monde », pour reprendre le titre de l’ouvrage de Fernand Hallyn24. L’explication scientifique relève d’une sorte de grille qui relie les faits à des codes qui les transcendent. C’est bien sur une métaphysique cosmique que se construit l’explication de la Nature.

2. La mise en « question » des fondements cosmologiques de la science et le livre VII

  • 25 On ne mettra pas dans la catégorie des exposés d’astronomie le chapitre XVIII de la Consolation à M (...)

56Si le cosmos est bien la trame mythique de la science sénéquienne, pourquoi Sénèque ne fait-il pas d’exposé cosmologique complet ? Et pourquoi n’en trouve-t-on nulle part dans son œuvre25 ?

2. 1. Une thèse rare : les comètes sont des astres

  • 26 Soubiran, 1979, p. 167-183. Dans son étude sur l’astronomie à Rome, J. Soubiran confirme la rareté (...)

57Les Questions Naturelles sont un ouvrage de météorologie. Pourtant le livre VII suffit, aux yeux de Jean Soubiran26, à donner rang à Sénèque parmi les astronomes romains : « le mérite de Sénèque (N.Q., VII), écrit-il, est de nous donner une précieuse doxographie, de conclure contre Aristote en faveur de ce qui deviendra la vérité scientifique et d’écrire à cette occasion sur le progrès indéfini de la science, des pages ferventes et prophétiques (25, 3-6 et 30, 3-6) qui mériteraient d’être mieux connues et qui, évoquées ici en guise de conclusion, feront beaucoup pardonner aux Romains… » (loc. cit. p. 177). De plus, non seulement Sénèque, de tous les thèmes de l’astronomie traités par les Romains, n’a parlé que des comètes, mais il est le seul à en avoir parlé : Jean Soubiran ne signale aucun autre astronome romain ayant évoqué cette question.

  • 27 Gross, 1989, p. 276 sq., affirme que les textes de Sénèque et d’Aristote sont les seuls exposés sur (...)

58D’ailleurs, la tradition grecque ne nous a fait parvenir, de façon directe (indépendamment des relevés doxographiques) que deux exposés sur les comètes : celui d’Aristote dans les chapitres 6 et 7 du livre I des Météorologiques et celui d’Épicure, dans la Lettre à Pythoclès, 3127.

  • 28 Gross, 1989, p. 276 sq.
  • 29 Pline, HN II, 92 ; et aussi Gundel , Kometen, RE, XI 1143-1193.

59Sénèque a, d’ailleurs, parfaitement conscience qu’il aborde, avec les comètes, un sujet souvent ignoré des savants, même grecs et égyptiens : il signale, au chapitre III, que ni Démocrite, ni Eudoxe, qui tire son savoir des Égyptiens, ni Conon, n’ont parlé des comètes. Toute l’Antiquité, en effet, a relié les comètes aux présages des grands malheurs et Rome en a même fait le signe annonciateur de la mort des empereurs28, voyant en elles des feux soudains et imprévisibles apparaissant dans l’atmosphère sublunaire et non des phénomènes susceptibles d’entrer dans un exposé scientifique relevant de l’uranographie29. Pour la tradition aristotélicienne et stoïcienne, les comètes relèvent de la mantique, non de la science.

60L’interprétation du livre VII pose donc la question suivante : comment expliquer la place d’un livre sur les comètes dans un ouvrage qui n’est ni un traité sur la divination et se refuse à l’être, ni un traité d’astronomie ? Et d’autre part, pourquoi Sénèque consacre-t-il à un phénomène qui ne relève pas de la météorologie, un livre entier d’un ouvrage entièrement consacré, lui, à la météorologie ?

  • 30 Oltramare, 1961, loc. cit., transpose au style indirect le posuisti du texte latin. Nous remplaçons (...)
  • 31 Les scientifiques romains n’ont pas évité cet exposé, facile et chargé de valeurs scientifiques et (...)
  • 32 P. Oltramare, 1961, p. X, renvoie, sur cette information, à l’ouvrage de Schanz, 1959, II, 2, §468. (...)

61On se souvient des divisions de la science de la Nature énoncée au début du livre II (chap. I). Or, même si Sénèque donne à la classification des éléments une fonction classificatrice pour son projet (en II, 1, 3 : « pourquoi j’ai mis30 les questions relatives aux tremblements de terre dans la partie de l’ouvrage où je parlerai des tonnerres et les éclairs », pourquoi « il faudra parler de la terre avec les choses du ciel »), la réalité de l’œuvre ne remplit rien de ce programme ; Sénèque ne traitera pas, dans les Questions Naturelles, de l’uranographie, de ces caelestia, qu’il place au-dessus des sublimia. Du moins, ne le fait-il pas de façon systématique et complète, dans un livre qui préfacerait son traité de météorologie31. Des témoignages nous disent pourtant qu’il a écrit un De Forma mundi32, probablement dans son jeune âge. La question ne lui est donc pas étrangère. Pourquoi ne reprend-il pas cette œuvre dans les Questions Naturelles ? Il avait bien écrit aussi dans son jeune âge un De motu terrarum, qu’il reprend dans les Questions Naturelles.

62Alors quelle est la raison de cette absence d’un traité d’uranographie dans les Questions Naturelles ?

63Bien sûr on peut commencer par dire que Sénèque n’a pas eu le temps, avant sa mort « volontaire » de réaliser l’ensemble de son projet. C’est par exemple, l’hypothèse de N. Gross (op. cit., p. 78) qui affirme qu’il comptait adjoindre une partie cosmologique aux Questions Naturelles. Il pense même, avec d’autres, que la préface du livre I (en réalité IV) sur les météores (op. cit., p. 14) est inadaptée à un ouvrage de météorologie mais était la préface prévue pour la partie à écrire sur les caelestia. Cela est possible, mais il nous semble que la critique interne nous permettra peut-être d’apporter une autre réponse.

64Cette question de la nature des comètes est à distinguer clairement de leur fonction. En effet, Sénèque accepte, avec Aristote, leur rôle « météorologique », analogue à celui des autres astres (planètes ou fixes, toujours reliés à des phénomènes visibles dans le ciel des hommes) : elles peuvent être des signes annonciateurs de phénomènes (chapitre XXVIII, 1-2). Mais, contre tous les autres savants, il refuse de leur prêter une fonction prémonitoire et dangereuse. Refus moins explicite que lisible dans le silence sur l’interprétation divinatoire des comètes.

65Sur la question de leur nature, Sénèque s’oppose à toutes les autorités, Aristote, le Portique et Posidonius, en soutenant que les comètes appartiennent aux caelestia, sont des planètes, c’est-à-dire des astres permanents et éternels, qui ne sont visibles que rarement, car leur orbite les laisse souvent cachés à la vue humaine. C’est parce qu’elles apparaissent rarement et ont été insuffisamment observées et étudiées que la clé de leur trajectoire n’a pas encore été entrevue ; leur « rareté » n’est donc qu’une apparence, une illusion et l’on ne saurait leur donner le statut « anarchique » de signes envoyés par les dieux pour annoncer une mauvaise saison ou un malheur national.

  • 33 La postérité a eu peu de confiance dans les qualités scientifiques de Sénèque pour avoir ignoré sa (...)
  • 34 On s’est beaucoup interrogé sur l’époque à laquelle écrivait cet Apollonios de Myndos ; Oltramare, (...)
  • 35 Sénèque les évoque en XVIII, 1 sans les nommer : quod adversus priores, etiam adversus hunc dicitur(...)

66Sénèque reprend ici une thèse rare dans l’Antiquité33, celle d’un probable contemporain de Sénèque34, Apollonios de Myndos, qui reprend lui-même une hypothèse pythagoricienne, qu’Aristote attribue aussi à Hippocrate de Chios et son disciple Aischylos35. Ajoutons aussi que la Lettre à Pythoclès d’Épicure (chapitre 31) formule toutes les hypothèse possibles sur la nature des comètes et, au nom de la méthode des causes multiples et du refus d’une cause univoque, évoque parmi les possibles la théorie des comètes assimilées à des planètes.

67Le livre VII s’ouvre sur une réflexion générale sur l’incohérence de l’homme, incapable de s’intéresser à la beauté du spectacle des astres et du firmament autrement que lors de l’apparition d’un phénomène insolite, une comète par exemple. Cette ignorance générale amène l’homme à poser de fausses questions : est-ce un prodige (c’est-à-dire un message envoyé par les dieux) ou un astre (c’est-à-dire un être éternel et divin) ?

68Laissant les hommes à leurs peurs (est-ce un prodige ?), Sénèque s’intéresse à la deuxième partie de la question, en la glosant implicitement ainsi : à supposer qu’il s’agisse d’un astre, il faut alors s’interroger sur sa nature (I, 6 de stellarum siderumque natura). La question est celle d’un savant soucieux de poser toutes les questions sur les phénomènes, de détourner l’homme des peurs dues à l’ignorance et de faire taire toute interprétation divinatoire des comètes.

2. 2. Nature des comètes, nature des astres, une pétition de principe

  • 36 Dumont, et al., 1988, Thalès, A XVII, d’après Aétius, Opinions, II, XIII, 1, p. 19. Mais comme ces (...)

69Sur la question de la nature des astres, Sénèque émet deux hypothèses existantes : celle des anciens stoïciens et de Posidonius qui affirment que les astres sont des corps divins et animés, composés d’éther, c’est-à-dire de lumière et de feu (flamma contracta, flammei orbes) et celle des Milésiens, Thalès et surtout Anaxagore36, qui fait des astres des corps ignés mais faits d’un mélange de terre et de feu (solida quaedam terrenaque corpora) qui tirent leur apparence lumineuse des régions ignées qu’ils traversent (per igneos tractus). Sénèque pose en principe que l’examen des comètes pourrait permettre de répondre à cette question, puisqu’elles ont avec les astres certains caractères en commun (II, 1). La courte liste de ces caractères communs (ortus et occasus, ipsam quoque, quamvis spargatur et longius exeat, faciem ; aeque enim ignei splendidique sunt) nous laisse encore quelques doutes sur la thèse de Sénèque à cause de son caractère assez hétéroclite : « les levers et les couchers » signalent des astres à part entière ; les deux mots appartiennent au registre du supralunaire. Mais s’agissant de leur forme, ce que Sénèque appelle similitude, signale plutôt une différence : ces comètes ont une forme éclatée (spargatur) et se terminent par une longue queue ! Rien, dans cette apparence, de la forme sphérique des astres (lumina rotunda), si souvent postulée. Quant à la dernière ressemblance (elles sont de feu et lumineuses), cela peut être dit des feux météoriques de l’atmosphère sublunaire aussi bien que des astres ! Un seul indice donc de vraie similitude avec les astres (les levers et les couchers), puisque les deux autres seraient plutôt… des différences ! Encore les termes ortus et occasus sont-ils déjà des interprétations, et non des descriptions des apparitions anarchiques des comètes.

70Ainsi il faut bien noter qu’avant même l’énoncé de son raisonnement sur la nature des astres, Sénèque postule que les comètes sont des astres. L’étude des comètes permettra donc bien de répondre à la question de la nature des astres et à départager les deux camps en présence. Or, la démonstration de Sénèque offre une logique curieuse :

71Premier raisonnement : si les astres sont terreux (thèse des Milésiens et pythagoriciens), les comètes sont terreuses.

72C’est donc par ce syllogisme tronqué que Sénèque informe le lecteur de sa théorie implicite :

  • les astres sont terreux

  • or les comètes sont des astres (2e terme, implicite)

  • donc les comètes sont terreuses.

73Notons tout de suite que ce syllogisme opère un renversement des termes de la recherche : Sénèque veut utiliser la connaissance des comètes pour aboutir à la théorie vraie sur les astres ; il devrait donc dire quelque chose comme :

  • les comètes sont terreuses

  • or les comètes sont des astres

  • donc les astres sont terreux.

74Deuxième raisonnement : ce n’est qu’avec lui que la question sera posée dans le bon sens, si l’on ose dire. Si la seconde hypothèse (celle des stoïciens), avait une place symétrique dans le syllogisme utilisé par Sénèque, on aurait une proposition de ce type :

  • les astres sont des feux purs et sans mélange

  • or les comètes sont des astres

  • donc les comètes sont des feux purs et sans mélange.

75Souvenons-nous que Sénèque ne cherche pas ici (malgré ses affirmations du chapitre II !) la nature des comètes : il la postule, puisqu’il en a fait, dans le premier syllogisme, le deuxième terme. Il veut même la faire servir à la vérité sur la nature des astres.

76Or Sénèque, abordant la deuxième hypothèse (celle qu’il avait énoncée en premier lieu au § 6), rétablit en quelque sorte la position initiale du problème : c’est l’examen de la nature des comètes qui dira la nature des astres :

  • les comètes sont un feu pur et sans mélange (deuxième thèse présentée certes comme une hypothèse ; « si les comètes… »)

  • or elles ne sont pas dissoutes par la rotation du ciel

  • donc les astres aussi peuvent être un feu pur et ne pas être dissous par la rotation du ciel.

77Rupture entre les deux raisonnements, anacoluthe. La médiane introduit un argument tiré de l’observation : l’allusion aux six mois d’apparition d’un astre désigne visiblement la comète apparue sous le règne de Néron et visible pendant six mois, en 60, comme il le dit au chapitre XXI, 4 de ce même livre. Ainsi, de même que les comètes peuvent se maintenir longtemps dans l’éther et résister au tourbillon de la rotation de l’univers, de même les astres ne sont pas dissous par la rotation du ciel puisqu’ils réapparaissent toujours après avoir « disparu ».

78Les deux conditionnelles du § 2 (si omnia terrena sidera sunt… ; si vera nihil aliud sunt) n’offrent de symétrie qu’apparente. Il est impossible de continuer à donner sidera pour sujet de sunt ; la logique impose de glisser vers un autre sujet qui ne peut être que les comètes. Là est le renversement du raisonnement. On aboutit ainsi à une pétition de principe qui confond l’objet de la recherche avec l’outil de la recherche.

79Alors, puisque la question de la nature des astres semble traitée d’une façon quelque peu tautologique (les astres sont de feu, car les comètes sont… de feu !), il faut comprendre la raison de ce détour par la nature des astres qui n’apporte rien à l’interrogation sur les comètes.

2. 3. Les corollaires des thèses sur la nature des astres

80La réponse à la question pourra être enrichie de l’analyse les raisons qui font que Sénèque traite de ces caelestia, dans un ouvrage consacré aux sublimia, puisqu’à bien y regarder, il aurait pu se contenter de ne pas parler des comètes…

81On peut suggérer trois causes à ce choix :

    • 37 Cf. plus haut, note 34 : c’est pour répondre aux peurs irrationnelles que Sénèque explique les caus (...)

    On affirme en général qu’il a décidé de prendre part au débat d’actualité suscité par l’apparition de la comète sous le règne de Néron, en 60. L’astrologue chaldéen dont il adopte la théorie (Apollonios de Myndos) était sans doute son contemporain ; il a pu lire son ouvrage directement. La question du chapitre I, 5, prodigium an sidus, est une question d’actualité. C’est en tout cas sur l’évocation des réactions populaires face à l’apparition d’une comète que s’ouvre le livre VII37.

  1. En prenant part à un débat d’actualité, Sénèque adopte une thèse « moderne », qui semble renvoyer les autorités (Aristote et les Stoïciens) à leurs erreurs. Il prend rang parmi les savants qui se sont aventurés sur la question des comètes. Encore ignorait-il qu’il défendait là une thèse que, quinze siècles plus tard, l’astronomie moderne confirmera : les comètes appartiennent bien au système planétaire.

    • 38 Il le fera au livre II (en fait le livre VI, écrit après le livre sur les comètes) à propos des fou (...)

    Troisième raison plus profonde et qu’il faudrait, semble-t-il, déduire de l’étude des § 6 sq. : préoccupé de dire la nature physique et la cause naturelle des comètes, il ne veut pas seulement battre en brèche l’astrologie divinatoire38, il veut aussi soulever une grande interrogation sur la cosmologie traditionnelle. Les § 6 et 7 n’ont aucune autre fonction, à mon avis.

82Sénèque ne veut-il pas mettre en présence les deux grandes théories sur la nature des astres pour replacer l’hypothèse des Milésiens dans le champ des explications possibles ? Certes, Sénèque appelle régulièrement les astres et les planètes des « feux purs » ou des « astres ignés » et il serait hasardeux de dire qu’il ne les considère pas ainsi ; pourtant lorsqu’il veut contrer telle opinion, il n’hésite pas à parler du « feu dense et compact d’une comète » (sidus ipsum est spissi ignis ac solidi (VII, XXVI, 1). En vérité, la recherche qui intéresse Sénèque dans ce livre VII, c’est, comme ailleurs, de poser sur la Nature toutes les questions, y compris celles qui n’ont pas encore reçu de réponse.

83Car la mise en regard des deux hypothèses permet de confronter deux autres thèses. Réitérer le débat sur la nature des astres obligera, dit Sénèque, à interroger la structure même de l’univers.

[II,3] Illo quoque pertinebit haec excussisse ut sciamus utrum mundus terra stante circumeat an mundo stante terra uertatur.

« La réponse que nous ferons à ces questions intéressera aussi un autre problème : est-ce le monde qui tourne autour de la terre ou le monde est-il fixe et la terre roule-t-elle dans l’espace ? »

  • 39 Oltramare, 1961, p. 343, note 1, p. 303 : « Sénèque aurait bien dû dire, au moins, ce qui l’avait a (...)

84Avant d’analyser la suite du passage et de mesurer les enjeux de cette interrogation, élucidons le rapport entre la question de la nature des astres et la question de la structure géocentrique de l’univers. À première vue, on ne voit pas le rapport, comme le dit P. Oltramare39.

  • 40 Dumont,1988, p. 617 (dans Diogène Laërcce, Vies 12).

85Or, la source de ce lien entre les deux questions existe : c’est Anaxagore qui l’établit. Il dit que « tous les objets célestes sans exception sont formés de pierre : c’est la force du tourbillon circulaire qui les maintient et sa cessation entraînerait sa chute40 » N’est-ce pas la thèse d’Anaxagore que nous trouvons écrite au chapitre II, 7

Conglobatamque nec stabili inditam corpori profecto iam mundus turbine dissipasset.

« Si, simplement massée, (la flamme) n’avait pas été attachée à un corps stable, le monde l’aurait assurément dissipée par la rapidité de son mouvement » ?

86La nature des astres, donc des comètes, implique un lien avec la structure du cosmos. Si les astres sont terreux, c’est qu’ils ont un poids et la seule explication au fait qu’ils ne tombent pas au centre de l’univers, c’est, disent les tenants de cette thèse, qu’ils sont maintenus par la rapidité de la rotation. S’ils étaient des feux purs, ils seraient détruits par cette même rotation. Sénèque est assurément sensible à cette objection faite aux feux purs. Si c’est l’hypothèse des stoïciens qu’il faut retenir ( = ce sont des feux purs), alors comment expliquer qu’ils se maintiennent dans un monde supralunaire tourbillonnant ? Ne dit-il pas plus loin, au chapitre XXII, 1

« Il est impossible qu’un feu reste fixe dans un milieu instable (l’atmosphère) et s’y maintienne aussi invariablement que doit le faire un corps disposé par la nature de manière à ne jamais perdre son assiette » ?

87Sénèque postule que la Nature (Dieu, la Raison créatrice de l’Univers) a adapté la nature physique des astres au lieu où ils séjournent, mais il ne dit rien de la nature des éléments qui composent les astres. Il montre en effet que la question se pose et qu’on peut supposer que la Nature a permis que les astres se maintiennent sans qu’ait été encore élucidé comment le phénomène s’explique scientifiquement. Sans adhérer à l’idée que les astres seraient des corps solides, Sénèque reconnaît donc qu’il n’a pas d’argument physique ou expérimental pour donner la preuve du contraire.

  • 41 Philolaos de Crotone (Diogène Laërce, VIII, 85) fut le premier, au ve s. av. J.-C., à affirmer que (...)

88Le fait qu’ils se maintiennent ne militerait-il pas pour la thèse d’un ciel immobile et d’une terre en rotation ? Une telle hypothèse ôterait à la Terre sa place centrale dans l’univers et à l’élément terreux sa localisation unique au centre de l’univers : il y a de la terre aussi dans l’éther supralunaire. Les hypothèses d’un système héliocentrique qui remplaçait la terre par le soleil au centre de l’univers ont été faites41. Sénèque semble plus séduit par ce type d’interrogation que par une croyance infaillible dans une construction intellectuelle qui, certes, fournit l’essentiel des causes dans la Nature mais qui en laisse pourtant certaines de côté ! C’est la raison peut-être pour laquelle il ne fait pas d’exposé cosmologique et que la seule interrogation cosmologique qu’il formule est profondément sacrilège, puisqu’elle montre le fondement possible, physique, de théories qui ébrèchent le cosmos divin et hiérarchisé des quatre éléments.

  • 42 Illo quoque pertinebit haec excussisse ut sciamus utrum mundus terra stante circumeat an mundo stan (...)
  • 43 Credis autem in hoc maximo et pulcherrimo corpore [...] quinque solas esse quibus exercere liceat [ (...)

89Sénèque oblige son lecteur à constater que l’état actuel de la science ne permet pas de répondre à tout. Il y a là, nous semble-t-il, la clé de la fin de ce chapitre II, qui développe largement l’hypothèse qui détrône le géocentrisme et en évoque les conséquences ou les corollaires : l’homme ne serait-il plus le centre du monde42 ? Dans son enthousiasme de savant, Sénèque en vient à imaginer un monde dont la science de son temps ne donne qu’une faible idée : et pourquoi n’y aurait-il que cinq planètes ? demande S plus loin aux chap. XXIV et XXV43 (de ce nombre sont exclus le Soleil et la Lune) :

« Qui impose aux planètes une seule voie ? » [...] Croyez-vous… que cinq étoiles seulement ont le droit de se mouvoir librement et que toutes les autres restent là, foule figée et immobile ? (XXIV, 1-3).

  • 44 Le visionnaire Sénèque « annonce » ici les découvertes de Newton.

« Il y a bien des choses dont nous reconnaissons l’existence sans savoir ce qu’elles sont. [...] Le temps viendra où une étude attentive et poursuivie pendant tant de siècles fera le jour sur ces phénomènes de la nature. [...] Le temps viendra où nos descendants s’étonneront que nous ayons ignoré des choses si manifestes. [...] L’homme viendra un jour44, qui expliquera dans quelles régions courent les comètes… » (XXV, 1-6).

90Déjà les questions que Sénèque mettait au cœur de l’uranographie, dans le prologue du livre II, n’énonçaient pas les postulats figés du stoïcisme mais un vrai questionnement intégrant des hypothèses « hérétiques » :

« La première partie étudie la nature des corps célestes, la grandeur et la forme des feux qui enferment notre monde. Elle se demande si le ciel est massif et formé d’une matière solide et compacte ou si la substance dont il est tissu est subtile et légère ; s’il donne ou s’il reçoit le mouvement ; si les astres sont au-dessous de lui ou s’ils sont fixés dans sa structure ». (II, I, 1).

91Or la forme de ces interrogations, qui font le tour des explications possibles de l’univers, sont étonnantes dans la bouche d’un stoïcien.

2. 4. Une cosmologie des possibles ?

92Sénèque ne considère-t-il pas lui aussi la cosmologie traditionnelle comme un mythe, un système explicatif cohérent mais incapable de rendre compte de tout le visible.

93Comment ne pas songer à la « méthode » des recherches sur la nature d’Épicure, telle qu’il la développe dans la Lettre à Pythoclès ? Cette méthode de questionnement concerne la science de l’adèlon, de l’invisible, pour laquelle il refuse l’explication par une cause unique et divine, qu’il qualifie de folie délirante : les coupables de cette folie sont ceux qui construisent des mythes théologiques sur l’univers et ramènent tout à une cause unique. Épicure définit la science de la nature comme la science des possibles : toute explication en accord avec la perception sensible est valable. Il faut accepter de faire coexister plusieurs explications aussi longtemps que rien ne vient les mettre en contradiction avec le visible. D’où ces lancinants « il se peut que », « il est possible ». Sénèque, non seulement connaît cette épistémologie des épicuriens, mais ne pense pas qu’elle doive être rejetée en bloc, comme il le pense de leur morale.

  • 45 Omnes istas esse posse causas Epicurus ait pluresque alias temptat : « Épicure déclare que toutes c (...)

94Lisons, par exemple, le chapitre XX, 5 du livre VI, sur les tremblements de terre. N’oublions pas, au préalable, le caractère très scientifique et rationaliste de ce livre qui refuse toute allusion à l’interprétation astrologique des tremblements de terre (Pline en parlera (NH. II, 191), qui évoque la trace de théories proches des vérités modernes. N’oublions pas enfin que Lucrèce, lui, ne s’est pas résigné à faire silence sur les superstitions liées aux tremblements de terre (VI, 535-607). On lira ainsi avec plus d’intérêt, pour notre propos, cette évocation de la thèse (ou plutôt) des hypothèses d’Épicure sur les tremblements de terre45. Avant de les énumérer (elles viennent de la Lettre à Pythoclès, § 23, éd. Bollack, Laks), Sénèque a soin d’expliquer la méthode d’Épicure : « Il tance ceux qui ont affirmé qu’il n’y en avait qu’une entre toutes, disant qu’il est difficile d’avancer quoique ce soit de certain au sujet de phénomènes qu’on ne peut saisir que par le raisonnement » (V, XX, 5). Et Sénèque reproduit, des § 5 à 7 la liste des hypothèses : potest… potest… fortasse (repris 5 fois !). Il est fort rare que Sénèque commente la méthode des savants qu’il cite. N’est-il pas plus sensible à celle d’Épicure qu’à d’autres ? N’a-t-il pas, sinon la conviction de son adversaire intellectuel, du moins l’intuition que le savant, s’il veut s’en tenir aux causes physiques, ne peut atteindre au vrai ? Il n’est pas étonnant que ce soit sur les sujets les plus exposés aux superstitions et les plus récemment vécus en son temps (le tremblement de terre de Campanie et la comète de Néron) que Sénèque nous livre ses réflexions les plus sceptiques sur la possibilité d’atteindre au vrai par la cosmologie.

95Erronée et même sacrilège dans ses postulats, la science physique des Épicuriens séduit le savant romain par sa méthode. Une méthode, ne l’oublions pas, construite contre le mythe cosmologique unificateur et réducteur des philosophies traditionnelles. Mais on sait que Sénèque n’est pas l’homme d’un système, il garde en permanence sa liberté d’analyse face aux explications stoïciennes des phénomènes. Et ce livre VII sur les comètes est justement le plus éloigné des thèses stoïciennes. En règle presque générale, Sénèque retient, parmi les causes que lui livre la tradition, celles qui lui paraissent pouvoir être confirmées par une analogie physique et naturaliste, à condition bien sûr qu’elles ne contredisent pas la cosmologie qui fonde toute sa vision de l’univers. Mais sur cette cosmologie, il nourrit de nombreuses interrogations. Il en accepte la portée métaphysique et éthique, mais le savant n’y trouve pas son miel !

96Sur la question de la divination, on voit Sénèque adopter une attitude très semblable : la façon dont il reporte inlassablement à plus tard, la discussion sur la question du destin (dans les Questions Naturelles comme dans les Lettres à Lucilius), la façon dont il refuse, dans son traité sur la divination, de faire un exposé cosmologique complet tel qu’on pourrait l’attendre, tout cela n’est-il pas à interpréter comme une forme de doute méthodique, de sentiment confus que le mythe cosmologique répond au besoin intellectuel profond qu’a tout homme de rechercher l’unité et la liaison des choses, mais que la science ne peut s’en satisfaire ? Ce qui le sépare du savant épicurien, c’est le refus de juxtaposer les causes multiples et possibles et de les laisser toutes ouvertes : Sénèque développe certes toutes les hypothèses, mais il choisit et justifie son choix.

Conclusion

97Ainsi, ira-t-on jusqu’à dire que les Questions Naturelles sont un De rerum natura… stoïcien ?

98Sur la visée morale de la connaissance, personne ne niera l’étroite parenté des démarches de Lucrèce et Sénèque : Epicure et Lucrèce affirment qu’il n’y a pas d’autre fin de la connaissance de la nature, que l’ataraxie et la paix heureuse. Sénèque ne voit, dans la recherche scientifique, qu’un entraînement de l’âme à la vertu et au bonheur. C’est très spécifiquement la science de la Nature, et non la science en général, qui a la capacité d’accompagner l’homme vers l’ascèse du bonheur, qu’il soit épicurien ou stoïcien. Sénèque n’est pas un encyclopédiste et c’est en cela peut-être qu’il se démarque des autres « scientifiques » romains. Il se méfie (relisons les Lettres à Lucilius) des sciences dites « arts libéraux » qui n’ont aucun intérêt pour la recherche du bonheur. Le projet de Sénèque le conduit à écrire et poser des questions sur la Nature, non pas à prétendre à la vérité, qui ne peut être que dévoilement lent et progressif à travers les siècles.

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Bibliographie

Seuls les ouvrages cités dans l’article sont rassemblés ici.

Armisen-Marchetti, M. 2001, L’imaginaire analogique et la construction du savoir dans les Questions Naturelles de Sénèque, dans M. Courrènt et J. Thomas (éd.), Actes du colloque « Imaginaire et modes de construction du savoir antique dans les textes scientifiques et techniques », 12-13 mai 2000, Perpignan (PU).

Balaudé, J.-F., 1979, Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, Paris, « La Pochothèque ».

Bollack, J. et Laks, A., 1977, Épicure à Pythoclès : sur la cosmologie et les phénomènes météorologiques, Lille, Publications de l’Université de Lille 3.

Bréhier, E., 1962, Les Stoïciens, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade ».

Dumont, J.-P., Delattre, d. et Poirier, J-L., 1988, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade ».

Hallyn, F., 1987, La structure poétique du monde : Copernic, Kepler, Paris, Seuil.

Gross, N., 1989, Senecas. Naturales Quaestiones. Komposition, Naturphilosophische Aussagen und ihre Quellen, Stuttgart.

Oltramare, P., 1961, Sénèque. Questions Naturelles, Tomes I et II, Paris « Les Belles Lettres ».

Reinhardt, K., 1976, Poseidonios, Hildesheim – New York, G. Olms.

Schanz, M., von, 1959. Geschichte der Römische Literatur, München, C. H. Beck.

Soubiran, J., 1979, L’astronomie à Rome, dans Actes du colloque de Toulouse « L’Astronomie dans l’Antiquité classique » (21-23 octobre 1977), Paris, « Les Belles Lettres ».

Vernant, J.-P., 1981, Les origines de la pensée grecque, Paris, PUF, « Quadrige ».

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Notes

1 Épicure et Lucrèce ont refusé cette construction cosmologique spéculative qui prétend englober l’inconnaissable dans le connu : Épicure se proposait de définir le territoire de la connaissance à l’intérieur d’une « zone de sécurité, délimitée par le champ de la perception immédiate » (Bollack, Laks, 1977, p. 33). Les auteurs rappellent aussi (p. 44) comment le combat d’Épicure contre le mythe n’est pas le combat contre la superstition ou la religion, mais contre la tyrannie des systèmes philosophiques qui refusent l’explication par l’accord avec le visible au nom d’une explication univoque.

2 J.-P. Vernant, 1981, a montré que les présocratiques milésiens, en particulier Anaxagore, ont sonné le glas du cosmos des poètes, de ce mythe cosmogonique qui construisait un monde dominé par un dieu souverain, sur le modèle des monarchies d’avant la cité grecque. Les Milésiens, eux, construisent un cosmos géométrisé, régi par les symétries et la figure parfaite de la circonférence, par l’isonomia, qui dit l’équilibre et l’harmonie non hiérarchique des parties, autour d’un centre. Mais cette construction reste un mythe, aussi rationnel que l’était le mythe de la monarchia.

3 L’édition et les traductions citées sont celles d’Oltramare, 1961. La numérotation des livres sera gardée, même si tous les éditeurs, y compris Oltramare, reconnaissent que cet ordre d’usage ne correspond aucunement à l’ordre de composition (p. XIV-XV) ; les livres IV b (incomplet), V, VI, VII, correspondent aux premiers livres composés, (respectivement I, II, III et IV), tandis que les livres numérotés par la tradition I, II, III et IVa (incomplet lui aussi), sont en réalité les livres V, VI, VII, et VIII.

4 Quae (potentia) non est in aethere ; nihil enim illic iniuria cogitur, nihil rumpitur, nihil praeter solitum euenit. Ordo rerum est, et expurgatus ignis in custodia mundi summa sortitus oras operis pulcherrimi circumit [...] in aethere nulli incerto corpori locus est ; certa et ordinata non pugnant.

5 non potest enim ulla incerti esse comprehensio.

6 in medios siderum ordines pervenire, inter disposita ac tranquilla versari. Cf. chap. VIII, 2-3.

7 Cf. Cicéron (Premiers Académiques XLVIII 147, Bréhier, 1962, p. 256). Il fait parler Catulus : « Moi, je me reporte à l’opinion de mon père qui, disait-il, était celle de Carnéade ; je pense que nulle réalité ne peut être perçue mais que le sage devra donner son assentiment à ce qu’il ne perçoit pas, c’est-à-dire faire des conjectures tout en comprenant bien qu’il fait des conjectures ». Ces conjectures sont les postulats de la divinité du monde et de sa structure fermée.

8 Diogène Laërce, Vies VII, 140 (Balaudé, 1979, p. 873).

9 Omnia quae in notitiam nostram cadunt aut cadere possunt mundus complectitur. Sénèque rend explicite l’un des corollaires moraux de ce postulat dans les Lettres à Lucilius (II, Lettre 16, 9), lorsqu’il oppose le caractère fini et circonscrit des désirs naturels à l’infinitude du faux : « Les désirs de la Nature ont leurs bornes ; ceux qu’enfante la fausse opinion n’ont pas de terme où s’arrêter. Car le domaine du faux est sans limites (Naturalia desideria finita sunt : […] nullus enim terminus falso est) ».

10 III, XVI, 4 : Sunt et sub terra minus nota nobis iura naturae, sed non minus certa ; cf. aussi la Préface du livre II : omnia ex decreto dei fieri (Pr 12).

11 B, 4, 1000 b 5 : « Par la terre en effet nous percevons la terre ; / Par l’eau, l’eau ; et par l’Ether, le divin Ether ; / Et par le feu encore, le feu dévorant tout ; / Et c’est par l’Affection que l’on voit l’Affection, / Et par la Haine destructrice, on voit la Haine »

12 Chaque livre conjugue le double statut des éléments, lieu et matière de l’univers : le livre I traite de l’élément ≪ feu ≫, dans le lieu ≪ air ≫, le livre II met en jeu l’air et le feu, dans le lieu ≪ air ≫, le livre III comme le livre IVa traite de l’élément ≪ eau ≫ sur le lieu ≪ terre ≫. Le livre IVb traite, dans le lieu ≪ air ≫, des éléments ≪ eau ≫ et ≪ air ≫, le livre V traite de l’air dans les lieux ≪ terre ≫ et mondes souterrains et le livre VI traite, sur le lieu ≪ terre ≫, de l’élément ≪ air ≫, mais évoque les hypothèses donnant pour causes les éléments ≪ eau ≫ et ≪ feu ≫ aussi. Le livre VII ne traite pas du sublunaire, mais d’un feu de l’éther.

13 Cf. chap. XIII et XIV, 2 : l’évocation curieuse – et sans aucune autre source antique connue – de la théorie égyptienne des 4 éléments dont chacun forme un couple, eau ≪ male et eau ≪ femelle ≫.

14 L’évocation de la fin du monde est l’occasion pour Sénèque de réécrire un mythe à la façon des poètes. Ella a aussi la vocation scientifique de donner une interprétation « naturaliste » du mythe cosmologique qui fait de la mesure, de l’équilibre, de la hiérarchie, de l’ordre et de la symétrie, les conditions d’existence de l’univers.

15 Selon Gross, 1989, p. 76, la source de cette division est sans doute Aétius, et non Posidonius, comme le dit Reinhardt, 1976, p. 54.

16 cf. aussi II, X, 1-4 et II, XIV, 2.

17 Chap. V : Terra et pars est mundi et materia.

18 Cf. livre I, I, 12-13.

19 Rappelons que le livre II est en réalité le livre VI, dans l’ordre de composition : Sénèque a donc déjà écrit le livre VII sur les comètes (qui est en réalité le livre IV).

20 Armisen-Marchetti, 2001.

21 Citons les passages suivants, dans un relevé non exhaustif : Livre I : II, 2 ; III, 2 ; III, 7 ; III, 9 ; III, 12 ; XII, 2 ; XIII, 1 ; Livre II : XXII, 1 ; XXIV, 1 ; Livre IV : X, 1 ; Livre V : II, 1 ; IV, 1 ; V, 2 ; XIII, 1 ; XIII, 4 ; Livre VI : X, 2 ; XVII, 2 ; XIX, 2 ; Livre VII : XI, 1 ; XX, 2.

22 Sénèque semble épuiser, dans ce chapitre XV, les procédés linguistiques de la comparaison. Nous y renvoyons sans pouvoir le citer en entier.

23 XXIX, 2-3 : siue animal est mundus siue corpus natura gubernabile, ut arbores, ut sata, ab initio eius usque ad exitum quicquid facere quicquid pati debeat, inclusum est. « Que le monde soit un être animé ou un corps régi par la nature, comme le sont les arbres et les moissons, il a, enfermé en lui, le germe de tout ce qu’il doit faire ou subir de sa naissance à sa mort.

24 Hallyn, 1987.

25 On ne mettra pas dans la catégorie des exposés d’astronomie le chapitre XVIII de la Consolation à Marcia, qui célèbre, certes, la beauté et l’ordonnancement de l’univers, mais loin de toute préoccupation proprement savante : les phénomènes sublunaires y tiennent d’ailleurs plus de place que la description du cosmos.

26 Soubiran, 1979, p. 167-183. Dans son étude sur l’astronomie à Rome, J. Soubiran confirme la rareté de cette thèse sur les comètes : Sénèque est cité parmi les savants ayant touché à l’astronomie à Rome. Mais le plus remarquable est que dans l’énumération thématique des problèmes soulevés par l’astronomie chez ces divers auteurs (de Lucrèce à Censorinus), J. Soubiran ne reparle qu’une fois de Sénèque et c’est justement à propos de sa thèse originale sur les comètes, au livre VII. Sur aucune autre thématique de la science astronomique, Sénèque n’est considéré comme un savant, ayant soit apporté sa propre thèse, soit donné un exposé de la thèse dominante.

27 Gross, 1989, p. 276 sq., affirme que les textes de Sénèque et d’Aristote sont les seuls exposés sur les comètes parvenus jusqu’à nous depuis l’Antiquité. Il ne mentionne pas, curieusement, la Lettre à Pythoclès d’Épicure, ni ici, ni dans la liste des sources antiques sur les comètes. Cf. aussi Dumont et al., 1988, p. 484-485 : Olympiodore, dans son commentaire sur les Météorologiques d’Aristote, développe la thèse des Pythagoriciens et d’Hippocrate.

28 Gross, 1989, p. 276 sq.

29 Pline, HN II, 92 ; et aussi Gundel , Kometen, RE, XI 1143-1193.

30 Oltramare, 1961, loc. cit., transpose au style indirect le posuisti du texte latin. Nous remplaçons ce présent par un temps plus approprié, puisque ce livre, numéroté II, est en fait le livre VI, écrit après le livre sur les tremblements de terre (numéroté VI, en réalité III). Voir plus haut note 3.

31 Les scientifiques romains n’ont pas évité cet exposé, facile et chargé de valeurs scientifiques et théologiques, quelle que soit l’œuvre qu’ils composent (scientifique, philosophique ou poétique) : la liste de ces exposés est longue et convoque Cicéron, Lucrèce, Varron, Vitruve, Ovide, Germanicus, Manilius, Pline, Apulée, Aviénus, Martianus Capella, Macrobe.

32 P. Oltramare, 1961, p. X, renvoie, sur cette information, à l’ouvrage de Schanz, 1959, II, 2, §468. La perte de l’ouvrage n’aide évidemment pas à répondre à nos questions : était-il fidèle à la tradition stoïcienne sur le cosmos ? Au contraire, posait-il déjà des questions « sacrilèges » ? Doit-on, dans ce cas, expliquer ainsi l’oubli dans lequel la postérité l’a enfoui.

33 La postérité a eu peu de confiance dans les qualités scientifiques de Sénèque pour avoir ignoré sa thèse au profit de celles d’Aristote, des Stoïciens et de Posidonius. Si Ptolémée n’avait été aveuglé par le poids de leur autorité scientifique, il n’aurait pas contribué à retarder de quinze siècles la découverte de la véritable nature des comètes, telle que Newton la découvrira, après les intuitions de Tycho Brahé et Galilée ; car la science moderne a confirmé la thèse de Sénèque et des pythagoriciens : les comètes sont des corps célestes appartenant au système planétaire.

34 On s’est beaucoup interrogé sur l’époque à laquelle écrivait cet Apollonios de Myndos ; Oltramare, suivi en cela par N. Gross, qui fait une longue étude des différentes hypothèses, affirme qu’Apollonios était un contemporain de Sénèque, astrologue « chaldéen », qui avait commenté l’apparition des comètes qui ont suivi celle dite « de César » en 44 av. J. C. Cette datation confirme l’idée qu’en écrivant le livre VII sur les comètes, Sénèque veut prendre part au débat suscité par l’actualité (apparition de plusieurs comètes au premier siècle de notre ère). Le livre VI sur les tremblements de terre a été, lui aussi, écrit après le terrible séisme de Campanie, qui détruisit en partie la ville d’Herculanum, le 5 février 63.

35 Sénèque les évoque en XVIII, 1 sans les nommer : quod adversus priores, etiam adversus hunc dicitur. Cf. Aristote qui les cite lui aussi (Met, I, 6, 343a-b). Voir Gross, 1989, p. 294-297.

36 Dumont, et al., 1988, Thalès, A XVII, d’après Aétius, Opinions, II, XIII, 1, p. 19. Mais comme ces notices ne trouvent pas de confirmation ailleurs, les éditeurs supposent qu’il y a peut-être là confusion avec Anaxagore (note 1 à la page 19, p. 1187). Aétius (Opinions, II, XXV, 1 et XIII, 10) cite aussi Anaximandre (A XXIII, p. 35) et Anaximène (A XIV, p. 45) comme tenants de la thèse des astres terreux. Diogène Laërce rapporte aussi l’opinion d’Anaxagore : « Or Anaxagore dit que tous les objets célestes sans exception sont formés de pierre ; c’est la force du tourbillon circulaire qui les maintient et sa cessation entraînerait leur chute » (ibid. p. 617).

37 Cf. plus haut, note 34 : c’est pour répondre aux peurs irrationnelles que Sénèque explique les causes naturelles des phénomènes.

38 Il le fera au livre II (en fait le livre VI, écrit après le livre sur les comètes) à propos des foudres. On reviendra sur ce point.

39 Oltramare, 1961, p. 343, note 1, p. 303 : « Sénèque aurait bien dû dire, au moins, ce qui l’avait amené à admettre une connexion entre la question des comètes et la question héliocentrique. »

40 Dumont,1988, p. 617 (dans Diogène Laërcce, Vies 12).

41 Philolaos de Crotone (Diogène Laërce, VIII, 85) fut le premier, au ve s. av. J.-C., à affirmer que « la terre se meut en cercle », l’assimilant à une planète. Cicéron (Premiers académiques, II, 39) dit que c’est Hicétas le Syracusain, qui fut le premier à le dire. Et Aristarque de Samos, au iiie siècle av. J.-C, reprendra la thèse en plaçant le Soleil au centre de l’univers.

42 Illo quoque pertinebit haec excussisse ut sciamus utrum mundus terra stante circumeat an mundo stante terra uertatur. Fuerunt enim qui dicerent nos esse quos rerum natura nescientes ferat, nec caeli motu fieri ortus et occasus, nos ipsos oriri et occidere : digna res contemplatione, ut sciamus in quo rerum statu simus, pigerrimam sortiti an uelocissimam sedem, circa nos deus omnia an nos agat. « En effet des savants ont affirmé que l’univers nous emporte sans que nous nous en doutions ; dès lors, les levers et les couchers ne sont pas les effets du mouvement du ciel, c’est la terre qui se lève et qui se couche. Voilà une question digne que nous l’examinions. Car il s’agit de savoir quelle est notre situation dans le monde : si nous avons en partage la demeure la plus paresseuse ou la plus rapide, si Dieu fait rouler l’univers autour de nous ou si c’est nous qu’il mène ».

43 Credis autem in hoc maximo et pulcherrimo corpore [...] quinque solas esse quibus exercere liceat [...]. Nous ne pouvons citer ici l’ensemble des deux chapitres qui méritent pourtant une lecture attentive.

44 Le visionnaire Sénèque « annonce » ici les découvertes de Newton.

45 Omnes istas esse posse causas Epicurus ait pluresque alias temptat : « Épicure déclare que toutes ces causes, et plusieurs autres encore, sont possibles. »

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Pour citer cet article

Référence papier

Françoise Toulze-Morisset, « Le mythe de la connaissance ou la construction de la pensée scientifique dans les Questions Naturelles de Sénèque »Pallas, 78 | 2008, 111-131.

Référence électronique

Françoise Toulze-Morisset, « Le mythe de la connaissance ou la construction de la pensée scientifique dans les Questions Naturelles de Sénèque »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 28 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/14448 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.14448

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Auteur

Françoise Toulze-Morisset

Halma-Ipel – UMR 8164, Université de Lille 3

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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