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Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

Nec adfirmare nec refellere

Les jeux du mythe et de l’histoire
Nec adfirmare nec refellere : the games of myth and history
Paul François
p. 95-110

Résumés

On admet, avec G. Dumézil, que les Romains ont historicisé les mythes indo-européens, selon un processus de démythisation. Ne pourrait-on inverser la perspective en faisant l’hypothèse d’une mythisation de l’histoire ? Non générale et systématique, mais du moins ponctuelle et liée à certains événements. Telle est la lecture que tente cette contribution, à partir de divers épisodes de l’oeuvre de Tite-Live mettant en scène Fabius Maximus (le Cunctator). Des événements de l’époque historique sont ainsi rapprochés de récits de l’époque mythique et légendaire qui apparaissent dès lors fonctionner comme des événements primordiaux et paradigmatiques ensuite réactualisés. Est notamment proposée une interprétation de la rivalité entre Fabius Maximus, dictateur, et Minucius Rufus, maître de la cavalerie, comme réactualisation du mythe de Romulus et Rémus : plusieurs caractéristiques communes fondamentales rapprochent les deux récits. Écrivain nostalgique du passé, Tite-Live apparaît, à travers cette lecture, comme l’historien antique peut-être le plus proche d’une pensée mythique.

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Texte intégral

1Les rapports entre l’histoire (au sens d’écriture de l’histoire) et les mythes constituent un sujet tellement vaste qu’on ne peut envisager de le présenter sous tous ses aspects et dans toute sa complexité en quelques minutes. Je m’en tiendrai donc par nécessité à une approche ponctuelle, à un point de vue volontairement précis et limité, essentiellement fondé sur l’historiographie romaine et particulièrement sur l’œuvre de Tite-Live.

  • 1 E.g. Dumézil, 1974, p. 90-91 : « un processus d’historicisation de mythes, de transposition de fabl (...)

2On connaît l’apport des études conduites par G. Dumézil sur l’attitude des Romains à l’égard du mythe : bien que leur culture soit fondée sur les mêmes mythes que celle des autres peuples indo-européens, les Romains ont historicisé ce fond commun, en un processus de démythisation qui transfère sur le plan factuel et historique ce qui chez les autres appartient au domaine de la mythologie1. Sans remettre en cause cet acquis essentiel, ne pourrait-on renverser la perspective, en ne considérant plus le phénomène d’historicisation du mythe, mais un éventuel processus de mythisation de l’histoire ? Une telle attitude, si elle est réelle, pourrait apparaître comme opposée à l’élaboration d’un savoir, comme non scientifique, voire anti-scientifique : il ne s’agirait plus, en effet, de rationaliser, de soumettre à la raison, mais de dérationaliser en retrouvant un soubassement mythique et donc des faits non avérés ni vérifiables.

  • 2 Vernant, 1979, p. 38-39.
  • 3 Voir comment de nombreux historiens anciens ont tenu à nettement distinguer leur objet des mythes e (...)

3Formuler, voire confirmer une telle hypothèse serait donner au mythe à Rome une présence bien plus prégnante qu’on ne le dit souvent, plus essentielle et efficiente. Relisons ce qu’écrivait J.-P. Vernant à propos de La religion romaine archaïque de G. Dumézil : « Cette absence de mythe n’a pas valeur de défaut, comme si la religion romaine demeurait au-dessous du seuil de l’élaboration mythique, mais (…) elle témoigne d’une démythification rapide, par effacement et oubli, chez un peuple dont l’esprit à la fois empirique et légaliste est surtout attentif à la stricte observance rituelle »2. Cet esprit pratique des Romains, trait qu’on leur reconnaît unanimement, empêche-t-il toute sensibilité mythique ? Le mouvement suivi par l’ingenium romain va-t-il d’un cours égal et direct, sans ralentissement ni méandres, selon la pente naturelle d’une « démythification » ? Ne peut-on admettre, chez ceux qui se disent enfants de Vénus, de Mars, de Romulus-Quirinus, une part d’irrationnel ? La remarque de J.-P. Vernant laisse ouverte cette possibilité en admettant que la religion romaine puisse ne pas se trouver « au-dessous du seuil de l’élaboration mythique ». Peut- on aller plus loin et avancer l’hypothèse d’un mouvement « mythisant » ou « mythificateur » dans l’esprit romain, et ce dans une activité littéraire qui peut sembler tenue de s’éloigner de la pensée mythique : l’écriture de l’histoire3 ? Ce qui disparaît dans la démythification ne renaît-il pas ailleurs, sous une autre forme, avec un schéma, des modalités différents ?

1. Nec adfirmare nec refellere

4Nous prendrons pour point de départ la préface livienne, importante quant à l’attitude revendiquée par l’historien à l’égard de son sujet, notamment sur le point qui nous intéresse.

Liu., Praef. 6. Quae ante conditam condendamue urbem poeticis magis decora fabulis quam incorruptis rerum gestarum monumentis traduntur, ea nec adfirmare nec refellere in animo est. 7. Datur haec uenia antiquitati ut miscendo humana diuinis primordia urbium augustiora faciat ; et si cui populo licere oportet consecrare origines suas et ad deos referre auctores, ea belli gloria est populo Romano ut, cum suum conditorisque sui parentem Martem potissimum ferat, tam et hoc gentes humanae patiantur aequo animo quam imperium patiuntur. 8. Sed haec et his similia utcumque animaduersa aut existimata erunt, haud in magno equidem ponam discrimine : ad illa mihi pro se quisque acriter intendat animum, quae uita, qui mores fuerint, per quos uiros quibusque artibus domi militiaeque et partum et auctum imperium sit.

« 6. Quant aux événements qui ont précédé immédiatement la fondation de Rome ou ont devancé la pensée même de sa fondation, à ces traditions embellies par des légendes poétiques plutôt que fondées sur des documents authentiques, je n’ai l’intention ni de les garantir ni de les démentir. 7. On accorde aux anciens la permission de mêler le merveilleux aux actions humaines pour rendre l’origine des villes plus vénérable ; et d’ailleurs, si jamais on doit reconnaître à une nation le droit de sanctifier son origine et de la rattacher à une intervention des dieux, la gloire militaire de Rome est assez grande pour que, quand elle attribue sa naissance et celle de son fondateur au dieu Mars de préférence à tout autre, le genre humain accepte cette prétention sans difficulté, tout comme il accepte son autorité. 8. Mais ces faits et ceux du même ordre, de quelque façon qu’on les envisage ou qu’on les juge, n’ont pas, à mes yeux, une grande importance. Ce qu’il faut, selon moi, étudier avec toute l’ardeur et l’attention dont on est capable, c’est la vie et les mœurs d’autrefois, ce sont les grands hommes et la politique, intérieure et extérieure, qui ont créé et agrandi l’empire. » (texte établi par Jean Bayet, traduit par G. Baillet, CUF, 1940)

5Cette préface et cet extrait en particulier ont été fréquemment commentés. Je ne retiendrai ici que ce qui rejoint l’angle de vue proposé. L’expression qui a donné son titre à ma communication se retrouve au livre 5 :

  • 4 Liu. 5, 21, 9

Sed in rebus tam antiquis si quae similia ueri sint pro ueris accipiantur, satis habeam : haec ad ostentationem scenae gaudentis miraculis aptiora quam ad fidem neque adfirmare neque refellere est operae pretium4.

« Mais, dans des faits si anciens, je serais satisfait si le vraisemblable était tenu pour vrai : quant à ces contes plus conformes à la mise en scène théâtrale, amie du merveilleux, qu’à la vérité historique, ils ne valent la peine d’être ni soutenus ni critiqués. » (texte établi par J. Bayet, traduit par G. Baillet, CUF, 1954)

  • 5 Fabula est le nom par lequel est généralement rendue en latin la notion de mythe. Outre ce passage, (...)
  • 6 Dans ce développement, je reprends partiellement, avec des compléments et nuances, l’analyse condui (...)
  • 7 Voir Liu., Praef. 10 : Hoc illud est praecipue in cognitione rerum salubre ac frugiferum, omnis te (...)
  • 8 Cf. Marincola, 1997, p. 124.
  • 9 Ce n’est que dans la préface au livre 6 que Tite-Live affirme qu’à partir de maintenant les faits q (...)
  • 10 Mazza, 1966, p. 94-96. Voir aussi Pianezzola, 1975, p. 267, qui distingue dans Liu., Praef. 6 un éc (...)
  • 11 Voir aussi Piérart, 1983, p. 115 : « Si donc les Romains ont fait passer leur mythologie dans leur (...)

6Est établie, dans ces passages, une distinction entre les événements légendaires et même mythiques5 et ceux dont la réalité est avérée. On sait que pour Tite-Live, comme pour la plupart des historiens, la compréhension des événements du présent est liée à l’interprétation du passé6 ; c’est par là que l’histoire peut remplir son rôle de magistra uitae, en tirant du passé des exemples, à suivre ou à éviter, pour le présent et l’avenir7. Se pose alors le problème de savoir quelle valeur accorder à la tradition mythique. Dans les passages cités ci-dessus s’opposent nettement les données admises par les poètes (poeticis magis decora fabulis ; scenae gaudentis miraculis) et les documents authentiques (incorruptis rerum gestarum monumentis ; fidem). Ici, monumenta se présente avec un double sens de document et d’avertissement : les documents qui témoignent de la véracité des événements passés sont aussi ceux qui peuvent servir d’appui aux exempla. Conscient de cette distinction entre fabulae et monumenta8, Tite- Live adopte cependant une attitude prudente, en retrait (ea nec adfirmare nec refellere in animo est), qui vise essentiellement le contenu de son premier livre, mais aussi la première pentade dans son ensemble, le retour de la formule au livre 5 définissant en quelque sorte les bornes de la période intéressée9. S’agit-il d’un refus de trancher dicté par un souci de facilité ? Il faut sans doute chercher l’explication plus avant. Comme le remarque M. Mazza10, « se Livio, con un procedimento di derivazione stoica, sospende il giudizio teoretico intorno alla “storicità” dei fatti raccontati nelle “poeticae fabulae”, è perchè un giudizio di tale tipo è per lui non necessario a questo riguardo ; il problema deve risolversi su un piano diverso : sul piano di quel pragmatismo moralistico (…). Il procedimento ha però un preciso significato ed un preciso scopo, che si chiarisce non con una critica – “razionalistica” direbbe lo studioso moderno – bensì considerando il valore pragmatico, strumentale, di un tradizione, nell’ambito stesso della comunità cui essa è appunto sorta : poichè essa tradizione, Livio asserisce, ha sempre in sè una verità, oggettivamente “simbolica” (e quindi soggettivamente “pragmatica”) ».11

7Intéressant pour l’approche et l’interprétation des livres dont la matière dépend en grande partie ou en totalité des récits mythiques, le jugement de M. Mazza ne peut-il être étendu, en inversant le raisonnement, aux livres suivants et donc aux périodes postérieures, « historiques » celles-là. Autrement dit, le « pragmatisme moraliste » qui conduit à ne pas rejeter les fabulae parce qu’elles peuvent avoir une valeur symbolique et « exemplaire », ne peut-il pas conduire à rapprocher un événement avéré d’un récit mythique pour accentuer sa valeur d’exempla et lui faire acquérir une profondeur et une résonance particulières, voire une sacralité ? « Du mythe vers le savoir et du savoir vers le mythe : l’esprit humain circule dans les deux sens » : j’espère illustrer ici le sujet posé en ces termes par les organisateurs du colloque.

2. Affleurements du mythe

  • 12 Mazza, 1966, p. 101.

8Alors que l’écriture de l’histoire avait trouvé en Thucydide « il rappresentante eccelso di una visione “razionale” della realtà – con la conseguente “demitizzazione” che essa comportava – nella storiografi romana [quell’atteggiamento spirituale] si trasferisce ed opera sul piano etico- pratico : la storia più che “ricerca delle cause”, diventa la “dimostrazione” (esemplare) di grandi gesta di grandi uomini »12. En résulte-t-il une « remythisation », les res gestae prenant valeur de mythe ? J’entends ici remythisation non dans le sens d’un retour vers un mythe préexistant, mais de nouveau processus mythifiant, à partir d’éléments nouveaux. Certains événements seraient ainsi susceptibles d’un traitement mythisant, d’une lecture mythisante.

  • 13 Sabbatucci, 1972.
  • 14 Cf. Sabbatucci, 1972, p. 546.

9Après avoir ainsi défini mon propos à partir des épisodes qui me semblaient pouvoir l’étayer, j’ai vu que D. Sabbatucci avait en quelque sorte montré la voie, dans un remarquable article aux vastes perspectives, en s’essayant à une lecture des mythes chez Tite-Live en dehors de la période des origines troyennes, de la fondation de Rome et de la monarchie13. Le savant italien s’est intéressé au demi-siècle qui précède l’incendie gaulois de 39014. J’examinerai, quant à moi, quelques épisodes de la période postérieure (de 390 aux premières années de la deuxième guerre punique), avec une perspective différente et, dans les limites ici imposées, de moindre ampleur. Je reviendrai sur deux récits que j’ai déjà abordés ailleurs d’un autre point de vue et m’attarderai plus longuement sur un troisième épisode qui me paraît particulièrement instructif.

  • 15 Linderski, 1993.
  • 16 Liu. 1, 6, 3 – 7, 3.
  • 17 Linderski, 1993, p. 55.
  • 18 Voir respectivement Liu. 28, 48, 11 ; 5, 52, 2 ; 3, 61, 2-5.

10Une vingtaine d’années après D. Sabbatucci, J. Linderski15 est allé dans une direction proche de celle que je me propose de suivre, en remarquant que Tite-Live ne donne qu’un bref récit de la fondation16, si on le compare à celui d’Ennius. Le Padouan semble en particulier avoir dédaigné la signification doctrinale de l’augurium de Romulus, ce qui peut paraître curieux dans une histoire ab urbe condita. Ce n’est que dans le corps de l’œuvre, note J. Linderski17, qu’il est fait allusion à l’importance du rite de fondation, dans trois discours : celui de Scipion aux mutins de Sucro (en 206), celui de Camille s’opposant au déplacement de la capitale à Véies (en 390) et celui de L. Valérius, le consul de 44918, trois personnages qui sont en somme des nouveaux fondateurs de Rome. Tite-Live les fait regarder ainsi en arrière, mais lui-même, dans son propre récit, n’a pas un tel regard rétrospectif. Ce fondement de la théologie romaine de l’histoire, ajoute J. Linderski, l’augurium de Romulus, appartient à ces événements ante conditam condendamue urbem dignes de figurer dans les fables poétiques, mais non dans une histoire sérieuse.

  • 19 François, 2005.
  • 20 Liu. 22, 18, 8-10.
  • 21 Peu importent pour mon présent propos les raisons exactes de ce retour : sur ce sujet, voir Françoi (...)
  • 22 François, 2006, p. 175-177 ; 181.
  • 23 Liu. 5, 46, 2-3.
  • 24 Sur le procédé démonstratif ainsi employé par Fabius (« exemplum en acte », « rhétorique de l’actio (...)

11J’ai, pour ma part, rejoint une conclusion similaire dans une précédente communication19, à propos de deux récits mettant en scène Fabius Maximus (le Cunctator). Le premier20 se situe en 217, après la défaite romaine de Trasimène. Q. Fabius Maximus est nommé dictateur, avec M. Minucius Rufus comme magister equitum. Sa tactique temporisatrice lui vaut de nombreuses critiques, particulièrement de la part de son maître de la cavalerie : celui-ci lui déplore, en la personne de Fabius, la dégénérescence d’un peuple romain devenu timoré ; il invoque, pour les opposer au comportement du dictateur, les exempla fameux de Papirius Cursor, de C. Lutatius et surtout de Camille. Alors que Fabius s’attache aux pas d’Hannibal, il est rappelé à Rome sacrorum causa, pour reprendre les mots de Tite-Live21. J’ai essayé de montrer que le souci religieux alors manifesté par Fabius serait une façon de répliquer implicitement aux attaques verbales de Minucius. Si, comme je le crois22, le devoir sacré qui rappelle le dictateur à Rome est la célébration d’un culte gentilice, son attitude pourrait être un rappel, mieux une réitération, une réactualisation mimétique, du geste héroïque d’un autre membre de la gens Fabia, C. Fabius Dorsuo. Celui-ci, lors du siège du Capitole par les Gaulois, en 390, aurait traversé seul les lignes ennemies pour aller célébrer un sacrifice gentilice sur le Quirinal, puis aurait rejoint la citadelle sous les regards stupéfaits des Gaulois23. Or, l’exemplum le plus développé dans les propos de Minucius se rapportait justement à l’invasion gauloise : en une antiphrase railleuse, le maître de la cavalerie appelait Fabius nouus Camillus, développant au détriment du Cunctator des parallèles entre le dictateur de 390 et celui de 217. À ces attaques, Fabius, quittant lui aussi l’armée dans une situation difficile pour des raisons religieuses, réplique, selon mon interprétation, en rappelant ce même contexte de 390, à travers l’acte héroïque de son gentilis C. Fabius Dorsuo24.

  • 25 ut occulti alicuius pacti ea merces uideri posset (Liu. 22, 23, 4 : « pour qu’on vît là le prix de (...)
  • 26 facto (…) in maximam laudem uerso (Liu. 22, 23, 5).
  • 27 Voir François, 2002 (particulièrement p. 208-213 ; p. 219, n. 46).
  • 28 Virg., Én. 2, 596-600.
  • 29 François, 2002, p. 208-209.
  • 30 Voir François, 2005, p. 357-359.
  • 31 J’ai cru pouvoir montrer que la publication d’Én. 2 a dû précéder de peu celle de Liu. 22 : Françoi (...)
  • 32 Voir François, 2005, p. 358.
  • 33 Cf. Virg., Én. 4, 622-629 : imprécations de Didon contre Énée et sa race ; appel à un vengeur à ven (...)

12Fabius Maximus est également au centre du deuxième épisode, situé la même année. Le dictateur est victime d’une ruse d’Hannibal qui, alors qu’il met la Campanie à feu et à sang, prend soin d’épargner son domaine : le Punique veut ainsi faire croire à une entente secrète entre eux25 et donc le déconsidérer aux yeux des autres Romains. Par ailleurs, les deux généraux ennemis doivent procéder à un échange de prisonniers ; comme les Romains récupèrent plus de soldats que les Puniques, ils doivent payer une rançon pour les hommes ainsi en surnombre. Mais le Sénat, arguant du fait qu’il n’a pas été consulté au préalable, refuse de verser la somme. Fabius fait alors vendre le domaine épargné par Hannibal et rachète à ses frais les prisonniers, geste qui tourne à sa plus grande gloire26. Nombreux sont les épisodes historiques ou légendaires, grecs ou romains, que l’on pourrait rapprocher de celui-ci27. Je retiendrai pour mon propos celui du chant 2 de l’Énéide28 : lors de l’incendie de Troie, la maison d’Énée est épargnée par les Grecs. Plusieurs récits antérieurs avaient présenté le héros troyen comme bien vu des Grecs, voire comme un traître : l’intervention divine évoquée par Virgile (c’est Vénus qui protège la demeure et la famille d’Énée), à quoi s’ajoute le fait que le poète a précisé que la maison se trouve cachée par les arbres et dans un quartier écarté29, permet d’éviter de tels soupçons. À mon sens30, Tite-Live recourt ici encore à un exemplum implicite : il suggère l’innocence de Fabius en laissant son lecteur faire le rapprochement avec l’épisode virgilien, assimiler les deux situations et conclure pour les deux héros à la même innocence31. L’historien était certainement conscient que le procédé par lequel Fabius a regagné la confiance des Romains (vente du domaine épargné par l’ennemi et utilisation de la somme pour racheter les prisonniers) n’avait en lui-même aucune valeur probante32. En revanche, le rapprochement implicite avec Énée pouvait apporter au dictateur une caution prestigieuse, à la fois antique et épique, liée aux origines mythiques de Rome mais aussi des guerres puniques33.

  • 34 François, 2005, p. 359-360.
  • 35 Cf. Liu., Praef. 5.
  • 36 Varron ap. Censorinus, De die natali 21, 1 (p. 62-63 Jahn) : Hic [Varro] enim tria discrimina tempo (...)
  • 37 François, 2006, p. 180.
  • 38 Voir supra la note 9. Liu. 6, 1, 1-3 : Quae ab condita urbe Roma ad captam eandem Romani sub regibu (...)

13On peut deviner diverses raisons qui, dans les deux épisodes examinés ci-dessus, ont pu pousser Tite-Live à rester dans l’implicite plutôt que de présenter ouvertement les rapprochements que j’y ai vus34 : raisons éthologique (ce comportement correspond au caractère de Fabius), narratologique (souci d’impartialité35). La raison qui m’intéresse cependant ici est d’ordre historiographique. Comme nous avons vu, Tite-Live, dans sa Praefatio, distingue mythe et histoire, retrouvant la périodisation présentée par Varron, qui défi trois ères36 : obscure, mythique et historique, la dernière commençant avec la première Olympiade, soit en 776, date proche de celle que Varron retient pour la fondation de Rome. Tite-Live pouvait difficilement faire intervenir un personnage mythique comme Énée dans des événements situés près de cinq siècles et demi après la fondation de la ville. Quant à Fabius Dorsuo, il est encore dans une zone chronologique indécise, entre mythe et histoire37 : le récit qui lui est consacré trouve place, au livre 5, peu après la reprise de l’expression neque adfi mare neque refellere. De plus, l’incendie gaulois de 390 est réputé avoir détruit les archives publiques et gentilices. Ce n’est qu’au début du livre suivant que l’historien aborde des faits mieux attestés38. Dans les deux cas, on peut ainsi lire l’épisode historique comme la réactualisation d’un mythe.

3. Le retour des fondateurs

  • 39 Sur la rivalité gémellaire, voir, de façon plus large, A. Johner, 1996, p. 9-19, qui, à partir de l (...)
  • 40 Voir e. g. Hor., Epo. 7, 17-20 :
    Sic est : acerba fata Romanos agunt
    scelusque fraternae necis,
    ut inm
    (...)
  • 41 L’ordre de présentation suivi est celui du mythe de Romulus et Rémus.

14Je voudrais m’attarder un peu plus longuement sur un dernier épisode pour en tenter, ici encore, une « lecture mythique ». Je reviens pour cela à l’affrontement entre Fabius Maximus et son maître de la cavalerie, affrontement qu’il me semble possible de rapprocher d’un schéma récurrent des récits mythiques, celui de la rivalité gémellaire39. On sait la prégnance, dans les mentalités romaines, du meurtre originel qui marque et souille le récit de fondation de l’Vrbs, comme une fatalité poursuivant les Romains, notamment dans le contexte des guerres civiles40. Plusieurs parallèles peuvent être tracés entre ce récit et les pages liviennes dont je parle41.

  • 42 Liu. 1, 6, 4 : cum gemini essent, nec aetatis uerecundia discrimen facere posset (« Entre ces deux (...)
  • 43 Liu. 22, 8, 6 quod numquam ante eam diem factum erat, dictatorem populus creauit Q. Fabium Maximum (...)
  • 44 Liu. 22, 25, 1 – 26, 7 ; 27, 3. Cf. T. A. Dorey, 1955 ; F. W. Walbank, 1970, p. 434 ; E. Badian, 19 (...)
  • 45 Liu. 22, 31, 8-11. Ce n’est pas ici le lieu de débattre du point de droit en cause : voir les étude (...)
  • 46 Polybe (3, 103, 4) dit qu’il y avait deux dictateurs. Voir P. François, 2006, p. 167, n. 17.

151. Certes, dans l’épisode de 217, on ne peut parler, entre Fabius et Minucius, de gémellité au sens propre ; cependant, la collégialité des magistratures romaines instaure entre leurs détenteurs un pouvoir égal, tout comme entre les jumeaux du mythe « aucun choix n’est possible »42. Mais justement, pourrait-on objecter, la paire formée d’un dictateur et de son maître de la cavalerie est la seule qui, à Rome, présente une inégalité institutionnelle entre les deux hommes : le second est soumis à l’imperium du premier. Précisément, dans le cas qui nous occupe, cette inégalité de droit est d’abord estompée, puis supprimée : ici, exceptionnellement, ce n’est pas le dictateur qui choisit son magister equitum, mais tous deux sont désignés par le peuple43. Puis, à la suite des violentes critiques dont Fabius est l’objet, on décide de rendre les pouvoirs de Minucius égaux aux siens, mesure, là encore, exceptionnelle, voire unique44. Il semble même que Tite-Live ait tenu à renforcer cette égalité entre les deux hommes : alors que, dans tout le récit antérieur, il a donné à Fabius le titre de dictateur, ce n’est qu’après la fin de l’épisode qu’il introduit une notice critique sur ce sujet et conclut par l’idée que, n’ayant pas été nommé par un consul, comme c’était la règle, Fabius devait en fait être prodictator45, ce qui le rapproche encore de Minucius, quand celui voit ses pouvoirs égalés aux siens, devenant en quelque sorte lui-même prodictator46.

  • 47 Liu. 1, 5, 3-7 (insidiatos, § 3)/22, 28, 5-14 (insidere, § 7 ; insidiatores, § 14).
  • 48 Liu. 22, 29, 1-6.

162. Une péripétie importante du mythe des jumeaux albains est l’embuscade dans laquelle tombe Rémus avant d’être sauvé grâce à l’intervention de Romulus. De la même façon, une fois l’armée dictatoriale partagée entre Fabius et Minucius, ce dernier, victime de sa ferocitas, est surpris par une embuscade tendue par Hannibal47, avant d’être sauvé grâce à l’intervention du dictateur48.

  • 49 Liu. 1, 6, 4 : auitum malum, regni cupido (« la passion héréditaire, la soif de régner » – trad. G. (...)
  • 50 Liu. 22, 27, 2-3 tum utique immodice immodesteque non Hannibale magis uicto ab se quam Q. Fabio glo (...)
  • 51 Liu. 22, 25, 3-11 et notamment § 4 : In ducendo bello sedulo tempus terere quo diutius in magistrat (...)
  • 52 Plut., Fab. 8, 4 ; 9, 2-3.
  • 53 Liu. 22, 34, 11 : ei qui mature uincere quam diu imperare malit. L’ensemble du discours occupe les (...)
  • 54 Voir Johner, 1996, p. 117 : « La représentation livienne tend (…) à voiler, voire à passer complète (...)
  • 55 Liu. 24, 8, 10-17. L’un des deux candidats choisis (M. Aemilius Régillus) est flamine de Quirinus e (...)
  • 56 Liu. 24, 7, 11 – 9, 3.
  • 57 Liu. 24, 9, 1 : Cum T. Otacilius ferociter eum continuare consulatum uelle uociferaretur atque obst (...)
  • 58 Liu. 24, 9, 1-3.

173. Tite-Live signale, chez les deux jumeaux, une soif de pouvoir49. Le même trait apparaît nettement chez Minucius, qui ne se soumet pas aux ordres et se réjouit de voir son imperium égalé à celui du dictateur50. Fabius lui-même n’est pas exempt de ce reproche. Chez Tite-Live, il est vrai, ce sont des partisans du maître de la cavalerie qui l’expriment, comme le tribun de la plèbe M. Métilius, selon qui Fabius, en refusant la bataille, cherche à prolonger la guerre afin de se maintenir au pouvoir51. Ces accusations se retrouvent chez Plutarque52 : elles sont toujours attribuées à Métilius, qui évoque la μοναρχία et la τυραννις de Fabius. Un autre tribun de la plèbe, Q. Baebius Herennius (parent de Varron, le futur vaincu de Cannes), tient ensuite des propos similaires, certes étendus à l’ensemble de la noblesse, mais visant en particulier le Cunctator, notamment lorsque l’orateur souhaite que le consulat soit confié « à un homme qui préférerait une victoire prompte à un long commandement »53. Tite-Live, on le voit, ne prend pas à son compte ces reproches : l’image positive du Cunctator en eût été ternie54. Mais le goût de Fabius pour le pouvoir se manifeste aussi plus tard, quand, lors de l’élection des consuls pour 214, il fait reprendre, sous un prétexte apparemment louable55, le vote de la centurie prérogative afin qu’elle revienne sur son choix56. T. Otacilius, ainsi évincé, accuse Fabius de vouloir se maintenir au consulat57. Ce dernier le menace alors des haches de ses licteurs, et c’est lui qui est élu, pour un quatrième consulat58.

  • 59 Liu. 1, 6, 4 (voir supra n. 42).
  • 60 Liu. 1, 7, 1. Chez Plutarque (Rom. 6, 3), Romulus apparaît supérieur à Rémus (« Romulus paraissait (...)
  • 61 Cf. Liu. 22, 12, 11 :… magistrum equitum, qui nihil aliud quam quod impar erat imperio morae ad rem (...)
  • 62 Sur les auspices d’entrée en charge des magistrats et leurs auspices de départ : A. Magdelain, 1968 (...)
  • 63 La neglegentia caerimoniarum auspiciorumque est le reproche essentiel qu’il formule à l’égard de Fl (...)
  • 64 Liu. 22, 30, 4 : sub imperium auspiciumque tuum redeo. Sur cette scène de réconciliation : P. Franç (...)

184. Romulus acquiert une priorité, non par l’âge, précise Tite-Live59, puisque les deux frères sont jumeaux, mais grâce à la prise d’auspices : alors que Rémus a aperçu six vautours, douze se présentent à Romulus60. Fabius, comme dictateur, a (au début du moins) autorité sur son maître de la cavalerie61, imperium associé à une prise d’auspices62. On peut relever justement l’attention portée par Fabius aux auspices63 et les paroles de Minucius qui, lors de la réconciliation entre les deux hommes, déclare revenir sous l’autorité et sous les auspices du dictateur64.

  • 65 C’est du moins la version que Tite-Live présente comme la uolgatior fama (1, 7, 2).
  • 66 Liu. 22, 18, 8-10 ; 24, 11 ; 25, 13.
  • 67 Quidam auctores sunt (Liu. 22, 24, 11).
  • 68 Liu. 22, 23, 3 ; 25, 9 ; 13 ; 27, 2-3 ; 28, 13 ; 34, 5. Voir G. Vallet, 1961.

195. L’élément déclencheur de l’élimination de Rémus, dans le mythe, est la transgression par celui-ci des limites tracées par son frère65. Fabius, lorsqu’il doit retourner à Rome, recommande au magister equitum la prudence ; ce dernier, transgressant les ordres, engage le combat contre Hannibal66. Ici encore, Tite-Live semble tout faire pour faciliter le parallèle. Alors qu’il a présenté la bataille ainsi livrée par Minucius comme une version transmise par quelques auteurs67 mais qu’il ne prend pas à son compte, dans le reste du récit, à six reprises au moins, il fait comme si cette version, qui fait état d’une transgression, était admise sans discussion68.

  • 69 Liu. 1, 7, 3 ; 16, 2 (après la disparition de Romulus) Romana pubes (…) uelut orbitatis metu icta ( (...)
  • 70 Liu. 5, 49, 7.
  • 71 Liu. 22, 29, 10 ; 30, 2-3. Cf. Auguste, RGDA 35. Sur ce thème, voir P. François, 2008.
  • 72 Liu. 5, 46, 10 ; cf. D. Sabbatucci, 1972, p. 561 et voir supra n. 43.
  • 73 Liu. 22, 14, 9-11.

206. Romulus est considéré par les Romains comme le fondateur de l’Vrbs et comme un père69. Ici, pour établir un parallèle avec Fabius, il faut recourir, fonctionnellement, à une figure intermédiaire : celle de Camille. Camille, vainqueur des Gaulois, est appelé par ses hommes Romulus ac parens conditorque alter Vrbis70. Fabius, après qu’il a sauvé Minucius et son armée, est salué comme parens71. Si cette utilisation que je fais de Camille semble forcée, rappelons que ce dernier avait été nommé dictateur, en 390, par les comices centuriates72, comme Fabius. N’oublions pas ensuite que, comme je l’ai signalé plus haut, Minucius lui-même avait rapproché dans ses propos ces deux dictateurs73. Faire de Camille, fonctionnellement, une figure intermédiaire entre Romulus et Fabius, pour permettre de voir dans ce dernier un autre fondateur, ne semble donc pas abusif. Souvenons-nous aussi du vers fameux d’Ennius, à propos de Fabius :

  • 74 « Un seul homme, en temporisant, a rétabli pour nous la république » : Ennius, Annales 370 Vahlen = (...)

unus homo nobis cunctando restituit rem74

  • 75 Ont aussi été honorés du titre de pater ou parens patriae Cicéron (en 63, après la répression de la (...)

21et rapprochons la formule augustéenne res publica restituta75. Cette refondation fabienne permet à une rivalité gémellaire étendue à la cité de se résoudre en concordia. Peut-on aller jusqu’à évoquer une paronomase conditor /cunctator ?

  • 76 Sil. Ital. 6, 609-612 (il est question de Jupiter) : « sa volonté divine inspire aux Énéades de dép (...)

22Aussi bien Silius Italicus n’a-t-il pas besoin d’une figure intermédiaire et rattache-t-il directement Fabius à Romulus76 :

dat numine magno
Aeneadis mentem, gremio deponere tuto
Romuleam sedem Fabioque salutis habenas
credere ductori.

  • 77 Romulus et Rémus : Liu. 1, 7, 1-2 ; Hercule et Cacus : Liu. 1, 7, 3-14 ; sacrifice de Romulus à Her (...)
  • 78 Voir Mazzarino, 1966, p. 61 ; François, 2006, p. 175-176.
  • 79 Sil. Ital., 6, 631-636 ; Plut., Fab. Max., 1, 2 ; Paulus-Festus, s. v. Foui, 77 L. ; cf. Münzer, RE (...)
  • 80 Ov., F. 2, 237 : Herculeae (…) semina gentis ; Pont. 3, 3, 99-100 (poème adressé à Paullus Fabius M (...)
  • 81 Voir Strabon, 6, 3, 1 (in fine) ; Plut., Fab. Max., 22, 8 ; D.V.I., 43, 6. Le fait n’est pas rappor (...)
  • 82 CIL I, 1503 : Hercolei / sacrom / M · Minuci · C · f. / dictator · uouit (voir le commentaire de Mo (...)

237. Un autre rapprochement est possible. On peut voir chez Tite-Live un parallèle entre l’affrontement qui oppose Hercule et Cacus et celui qui oppose Romulus et Rémus : les deux récits s’enchaînent et l’évocation du sacrifice de Romulus à Hercule conclut chacun des deux77. Seul Hercule est nommément désigné parmi les dieux auxquel sacrifie le fondateur et le double récit se termine sur une évocation de la uirtus qui vaut à Romulus comme à Hercule l’immortalité. Or, Fabius et Minucius revendiquaient l’un comme l’autre une ascendance mythique herculéenne78. La gens Fabia prétendait descendre d’Hercule : certaines étymologies rattachent le nom des Fabii à cette origine mythique79 et plusieurs auteurs la présentent comme une gens Herculea80. Le Cunctator, en 209, aurait rapporté de Tarente une statue colossale d’Héraklès qu’il aurait fait déposer au Capitole, près de sa propre statue équestre81. Quant à Minucius, ses liens avec Hercule semblent attestés par une inscription dans laquelle on a reconnu le magister equitum de 21782.

  • 83 Deremetz, 1995, p. 119.
  • 84 Voir le développement d’A. Johner sur « Ferocia et audacia : l’énergie mauvaise » (p. 54-58), où Mi (...)

24Éclairantes sont, sur ce point, les suggestions d’A. Deremetz83 : « Hercule, après avoir tué Cacus, inaugure le culte de l’Ara Maxima. Étranger qui, comme Énée lui-même, met à mort un indigène, Hercule fonde par ce meurtre un culte qui assure dans la durée la fusion de la grécité et de la romanité. (…). Hercule joue donc, sur le plan de la légende divine, un rôle équivalent à celui que joue le couple Énée-Romulus sur le plan de l’histoire ; et il n’est pas interdit de penser que Cacus, Turnus et, sans doute, Rémus représentent le monde préculturel, sauvage et primitif, que doivent éliminer les héros fondateurs et civilisateurs ». Or, autant Fabius est dans la continuité de ces héros en permettant le rétablissement de Rome, autant Minucius peut être rangé parmi les représentants du monde « sauvage et primitif »84.

  • 85 Liu. 22, 30, 4-5.
  • 86 Liu. 22, 49, 16. Polybe (3, 116, 11) ne mentionne pas Minucius parmi les morts de Cannes, confondan (...)

258. Bien sûr, dans un contexte historique et de concordia retrouvée, il était impossible que l’affrontement entre Fabius et Minucius fût conclu par le meurtre de l’un par l’autre. À l’élimination de Rémus correspond cependant celle de Minucius dans sa fonction gémellaire : il disparaît en tant que « co-dictateur » et redevient magister equitum85. Il meurt l’année suivante à Cannes86.

  • 87 Nous pourrions adopter ici ce que disait, dans un contexte un peu différent, Piérart, 1983, p. 60- (...)

26Les trois épisodes étudiés me paraissent donc fonctionner comme autant de représentations (au sens théâtral du terme et avec la valeur itérative du préfixe) d’un événement mythique, comme des réactualisations d’un mythe, ou d’un événement appartenant à une époque plus ou moins reculée87 mais sur laquelle les documents dont peut disposer l’historien ne sont pas suffisamment clairs ou sûrs. Quoi qu’il en soit, ces événements acquièrent de tels rapprochements une valeur mythique ; ils deviennent modèle primordial et exemplaire. Les acteurs de ces réactualisations intègrent temporairement ce temps fabuleux. Ces trois « voyages dans le mythe » de Fabius, aussi rapprochés dans le récit livien, conduisent indiscutablement à un grandissement mythico-épique du personnage.

  • 88 Gentili et Cerri, 1975, p. 20, n. 6.
  • 89 Gentili et Cerri, 1975, p. 61.

27« All’idea del ‘Ritorno storico’ si associano talora anche idee relative al processo evolutivo e soprattutto il concetto di ‘Ritorno’ non implica piena identità tra le vicende storiche, ma piuttosto esemplarità, nel senso di un ‘Ritorno’ a un modello mitico in comportamenti e atteggiamenti individuali o collettivi. »88 Une telle conception « istituisce un rapporto diretto e immediato tra mondo delle origini e tempo presente attraverso il valore paradigmatico del mito. Il personaggio mitico diviene così un modello di comportamento etico e civile… »89.

  • 90 Sabbatucci, 1972, p. 566 (propos appliqués à l’annalistique pontificale).

28Nous aurions ainsi comme des « messages » mythiques dans des récits d’événements historiques, une mythisation dans le sens où le discours historique, « come un mito, sembra fornire necessità, ordine, valore, sacralità, significazione, ecc. ad una realtà altrimenti contingente, accidentale, indifferenziata, profana, insignificante, ecc. »90.

  • 91 Brelich, 1939.
  • 92 Au IIe s. av. J.-C., « i romani, oltre che speculare razionalmente e anche senza speculare razional (...)

29A. Brelich a étudié en ce sens un épisode relatif au grand pontife Cécilius Métellus91. Dans cet article, il s’agit d’une matière dont les données sont religieuses : le grand pontife sauve d’un incendie les objets de culte gardés dans le temple de Vesta et se trouve frappé de cécité parce que ces objets ne devaient être vus que par les prêtresses ; l’épisode contient les éléments intrinsèquement mythiques que sont en eux-mêmes le feu, Vesta, la cécité, l’interdit, l’opposition entre feu sacré et feu destructeur. Si mon interprétation est juste, la mythisation me paraît plus frappante pour les épisodes dont j’ai parlé dans la mesure où certains sont, au moins en partie, de nature plus nettement profane. Je n’entends pas ici mythisation au sens où les événements paradigmatiques seraient considérés comme mythe, avec la valeur religieuse qui s’attache à ce mot et sa connotation d’irréalité, mais en ce qu’ils se trouvent utilisés à la manière d’un mythe, avec une fonctionnalité mythique. Si l’on ne peut parler de mythe au sens strict, du moins s’agit-il d’une démarche, d’un fonctionnement de pensée de type mythique, d’une lecture mythique ou mythisante de l’histoire92. Le mythe, ici, informe, que l’historien en ait conscience ou non, l’écriture de l’histoire.

30Peut-on pour autant parler de mouvement cyclique, mouvement qui apparaît comme caractéristique du mythe ? Non, dans la mesure où existe la conscience d’une évolution, d’une inclusion dans un temps linéaire. Il ne s’agit pas de répétition à l’identique, mais de réactualisation. Si l’on voulait utiliser une image géométrique, ce serait plutôt celle de la spirale, qui combine répétition et évolution, circularité et linéarité. Ou d’une sinusoïde, avec une dynamique qui permet des affleurements du mythe à la surface de l’histoire. Comme une couche ou une veine de roche enfouie parfois remonte et affleure.

31Il y aurait ainsi dans l’histoire des moments où elle caresse le mythe comme on caresse un rêve ; le rêve d’un temps où l’on pouvait maîtriser l’imprévisible de l’événement, l’inquiétant de l’événement. L’histoire est ce qui advient, ce qui survient, quand le mythe est ce qui revient, avec ce que ce retour peut avoir de rassurant, quand l’inquiétant de l’inconnu est ramené au connu. Sans doute n’est-ce pas un hasard si les épisodes dans lesquels j’ai cru trouver ces procédés appartiennent à des moments difficiles et décisifs de l’histoire de Rome.

  • 93 Liu., Praef. 5 ; 9 ; 12. Voir, de façon plus large, Gentili et Cerri, 1975, p. 62.

32Tite-Live est peut-être l’historien antique le plus proche de cet univers, du moins d’après les livres conservés, mais aussi, plus important, d’après la Praefatio. Un historien nostalgique du passé peut-il ne pas être tenté par le mythe, particulièrement quand l’époque contemporaine est désespérante, décevante, inquiétante93 ? La philosophie de l’histoire rejoint la philosophie de la vie.

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Bibliographie

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Notes

1 E.g. Dumézil, 1974, p. 90-91 : « un processus d’historicisation de mythes, de transposition de fables en événements, qui a été fort employé par les annalistes ou leurs prédécesseurs et qui même, employé à ce point, est caractéristique de Rome. (…) Les mythes ont été seulement ramenés du grand monde à ce monde-ci et les héros n’en sont plus les dieux, mais de grands hommes de Rome, qui ont pris leur type ». Voir, plus largement, p. 76-93. Pour une confrontation, sur ce point, entre Rome et l’Inde : Dumézil, 1943, p. 19-20.

2 Vernant, 1979, p. 38-39.

3 Voir comment de nombreux historiens anciens ont tenu à nettement distinguer leur objet des mythes et légendes. E. g. Thuc. 1, 21, 1 ; Pol. 4, 40, 1-3.

4 Liu. 5, 21, 9

5 Fabula est le nom par lequel est généralement rendue en latin la notion de mythe. Outre ce passage, voir e. g. Cic., Inu. 1, 19, 27 ; Rep. 2, 2, 4 ; Off. 3, 26, 99. Voir aussi infra n. 36.

6 Dans ce développement, je reprends partiellement, avec des compléments et nuances, l’analyse conduite par Mazza, 1966, p. 88-96.

7 Voir Liu., Praef. 10 : Hoc illud est praecipue in cognitione rerum salubre ac frugiferum, omnis te exempli documenta in inlustri posita monumento intueri ; inde tibi tuaeque rei publicae quod imitere capias, inde foedum inceptu foedum exitu quod uites. (« Ce que l’histoire offre surtout de salutaire et de fécond, ce sont les exemples instructifs de toute espèce qu’on découvre à la lumière de l’ouvrage : on y trouve pour son bien et celui de son pays des modèles à suivre ; on y trouve des actions honteuses tant par leurs causes que par leurs conséquences, et qu’il faut éviter. » – trad. G. Baillet, CUF, 1940). La formule historia (…) magistra uitae est bien sûr empruntée à Cicéron, De or. 2, 9, 36.

8 Cf. Marincola, 1997, p. 124.

9 Ce n’est que dans la préface au livre 6 que Tite-Live affirme qu’à partir de maintenant les faits qu’il présentera seront mieux attestés : voir 6, 1, 1-3 et particulièrement (§ 3) la formule clariora deinceps certioraque (…) exponentur. Cf. infra n. 38.

10 Mazza, 1966, p. 94-96. Voir aussi Pianezzola, 1975, p. 267, qui distingue dans Liu., Praef. 6 un écho de la préface de Thucydide (1, 1, 2), « modello proemiale nella storiografia latina » – j’ai plaisir à remercier ici Lucio Cristante qui m’a signalé cet article et m’en a procuré une copie.

11 Voir aussi Piérart, 1983, p. 115 : « Si donc les Romains ont fait passer leur mythologie dans leur histoire, ce n’est pas seulement par souci d’intelligibilité, pour répondre à un besoin de rationalisation. C’est aussi par une exigence de réalisme moral qu’on retrouvera plus tard dans l’utilisation qu’ils feront du cadeau que leur apporteront les Grecs en leur donnant l’historiographie ».

12 Mazza, 1966, p. 101.

13 Sabbatucci, 1972.

14 Cf. Sabbatucci, 1972, p. 546.

15 Linderski, 1993.

16 Liu. 1, 6, 3 – 7, 3.

17 Linderski, 1993, p. 55.

18 Voir respectivement Liu. 28, 48, 11 ; 5, 52, 2 ; 3, 61, 2-5.

19 François, 2005.

20 Liu. 22, 18, 8-10.

21 Peu importent pour mon présent propos les raisons exactes de ce retour : sur ce sujet, voir François, 2006.

22 François, 2006, p. 175-177 ; 181.

23 Liu. 5, 46, 2-3.

24 Sur le procédé démonstratif ainsi employé par Fabius (« exemplum en acte », « rhétorique de l’action », « démonstration mimétique ») : François, 2005, p. 354-357 ; 358-359.

25 ut occulti alicuius pacti ea merces uideri posset (Liu. 22, 23, 4 : « pour qu’on vît là le prix de quelque entente secrète »).

26 facto (…) in maximam laudem uerso (Liu. 22, 23, 5).

27 Voir François, 2002 (particulièrement p. 208-213 ; p. 219, n. 46).

28 Virg., Én. 2, 596-600.

29 François, 2002, p. 208-209.

30 Voir François, 2005, p. 357-359.

31 J’ai cru pouvoir montrer que la publication d’Én. 2 a dû précéder de peu celle de Liu. 22 : François, 2002, p. 216-218.

32 Voir François, 2005, p. 358.

33 Cf. Virg., Én. 4, 622-629 : imprécations de Didon contre Énée et sa race ; appel à un vengeur à venir, encore inconnu, « né de [ses] os » (aliquis nostris ex ossibus ultor), qui combattra la descendance d’Énée – allusion à Hannibal ; antécédent dans Ennius, Ann. 291 Vahlen = 288 Skutsch (ap. Serv., ad Aen. 1, 281 : bello Punico secundo, ut ait Ennius, placata Iuno coepit fauere Romanis – cf. ad Aen. 12, 841 : bello Punico secundo exoratam Iunonem) ; écho dans Sil. Ital. 1, 38-55 (Junon, protectrice de Carthage, se réjouit des futures victoires d’Hannibal). Voir Tupet, 1970.

34 François, 2005, p. 359-360.

35 Cf. Liu., Praef. 5.

36 Varron ap. Censorinus, De die natali 21, 1 (p. 62-63 Jahn) : Hic [Varro] enim tria discrimina temporum esse tradit : primum ab hominum principio ad cataclysmum priorem, quod propter ignorantiam uocatur a[dhlon, secundum a cataclysmo priore ad olympiadem primam, quod, quia multa in eo fabulosa referuntur, muqikovn nominatur, tertium a prima olympiade ad nos, quod dicitur iJstorikovn, quia res in eo gestae ueris historiis continentur (« Celui-ci [Varron] rapporte qu’on peut distinguer trois périodes. La première va des origines de l’humanité au premier déluge ; par ignorance, nous l’appelons a[dhlon (obscure). La deuxième va du premier déluge à la première olympiade ; parce que beaucoup d’événements fabuleux y sont rapportés, on l’appelle muqikovn (mythique). La troisième va de la première olympiade jusqu’à nous ; on l’appelle iJstorikovn (historique) parce que les faits qui s’y sont déroulés sont contenus dans des histoires vraies »). La division pourrait remonter à Ératosthène – cf. Marincola, 1997, p. 124. Sur ce texte, voir Piérart, 1983, p. 49-51.

37 François, 2006, p. 180.

38 Voir supra la note 9. Liu. 6, 1, 1-3 : Quae ab condita urbe Roma ad captam eandem Romani sub regibus primum, consulibus deinde ac dictatoribus decemuirisque ac tribunis consularibus gessere, foris bella, domi seditiones, quinque libris exposui, 2. res cum uetustate nimia obscuras uelut quae magno ex interuallo loci uix cernuntur, tum quod et rarae per eadem tempora litterae fuere, una custodia fi memoriae rerum gestarum, et quod, etiam si quae in commentariis pontificum aliisque publicis priuatisque erant monumentis, incensa urbe pleraeque interiere. 3. Clariora deinceps certioraque ab secunda origine uelut ab stirpibus laetius feraciusque renatae Vrbis gesta domi militiaeque exponentur. (« Depuis la fondation de la ville de Rome jusqu’à sa prise, l’histoire des Romains, sous les rois d’abord, sous les consuls ensuite et les dictateurs, les décemvirs et les tribuns consulaires, guerres extérieures, séditions intestines, m’a demandé cinq livres ; événements qu’obscurcit moins encore l’excessive antiquité, comparable à la distance qui efface presque les lointains, que la rareté pendant toute cette période des témoignages écrits, seuls gardiens fidèles des faits historiques, et la destruction dans l’incendie de la ville de la plupart de ceux qu’avaient pu contenir les registres des pontifes et autres documents publics et privés. Il y aura plus de clarté désormais et plus de certitude dans l’histoire intérieure et extérieure de la Ville qui, d’une seconde création comme de la souche l’arbre coupé, renaissait avec plus de luxuriance et pour mieux fructifier. » – texte établi et traduit par J. Bayet, CUF, 1966).

39 Sur la rivalité gémellaire, voir, de façon plus large, A. Johner, 1996, p. 9-19, qui, à partir de l’exemple originel de Romulus et Rémus, examine plusieurs paires de rivaux historiques ; elle n’envisage cependant pas selon ce schéma la rivalité entre Fabius et Minucius, même si elle l’étudie, bien sûr, ailleurs sous divers autres aspects. Voir aussi Dumézil, 1974, p. 263-266.

40 Voir e. g. Hor., Epo. 7, 17-20 :
Sic est : acerba fata Romanos agunt
scelusque fraternae necis,
ut inmerentis fluxit in terram Remi
sacer nepotibus cruor.
(« Il est donc vrai : d’amères destinées poursuivent sur les Romains le meurtre impie d’un frère, depuis le jour où le sang innocent de Rémus a coulé sur la terre pour la malédiction de ses neveux. » – trad. F. Villeneuve, CUF, 1944) ; Lucain 1, 94-95 :
nec longe fatorum exempla petantur :
fraterno primi maduerunt sanguine muri
.
(« N’allez pas (…) chercher bien loin des exemples de cette loi fatale : nos premières murailles ont été tachées du sang d’un frère. » – trad. A. Bourgery, CUF, 1927) ;
Orose 2, 4, 2-4 :… Romulus […] regnum aui, muros fratris, templum soceri sanguine dedicauit. […] Primus illi campus ad bellum forum Vrbis fuit, mixta simul externa ciuiliaque bella numquam defutura significans (« Romulus […] fit la dédicace du règne avec le sang de son grand-père, celle des murailles avec le sang de son frère, celle du temple avec le sang de son beau-père. […] Pour lui, le premier champ de bataille fut le forum de la cité, ce qui annonçait que les guerres civiles et étrangères, entremêlées, n’auraient jamais de répit » (trad. M.-P. Arnaud-Lindet, CUF, 1990 – Orose confond Numitor et Amulius). Cf. P. Jal, 1963, p. 407-410.

41 L’ordre de présentation suivi est celui du mythe de Romulus et Rémus.

42 Liu. 1, 6, 4 : cum gemini essent, nec aetatis uerecundia discrimen facere posset (« Entre ces deux jumeaux le choix n’était pas possible, même au bénéfice de l’âge. » – trad. G. Baillet, CUF, 1940). Sur l’inégalité qui se laisse cependant discerner entre les deux jumeaux : G. Dumézil, 1974, p. 265.

43 Liu. 22, 8, 6 quod numquam ante eam diem factum erat, dictatorem populus creauit Q. Fabium Maximum et magistrum equitum M. Minucium Rufum (« fait jusqu’alors sans précédent, c’est le peuple qui désigna un dictateur, Quintus Fabius Maximus, et un maître de la cavalerie, Marcus Minucius Rufus » ; cf. Pol. 3, 87, 9 : « En même temps que le dictateur, les Romains désignèrent comme maître de la cavalerie Marcus Minucius » – trad. É. Foulon, CUF, 2004). Sur le problème juridique ainsi posé, voir F. W. Walbank, 1970, p. 422 ; P. Pinna Parpaglia, 1969 ; M. Gusso, 1990.

44 Liu. 22, 25, 1 – 26, 7 ; 27, 3. Cf. T. A. Dorey, 1955 ; F. W. Walbank, 1970, p. 434 ; E. Badian, 1961, p. 497 ; F. Cassola, 1962, p. 265-267 ; P. Pinna Parpaglia, 1969. Tite-Live fait plusieurs fois allusion à cette mise à égalité des pouvoirs de Fabius et de Minucius : 22, 25, 10 ; 26, 7 ; 27, 3 ; 5 et 8. Sur ce caractère sans précédent de la mesure, voir aussi Pol. 3, 103, 4 ; Val. Max. 5, 2, 4 ; Plut., Fab. 9, 3.

45 Liu. 22, 31, 8-11. Ce n’est pas ici le lieu de débattre du point de droit en cause : voir les études mentionnées dans les deux notes précédentes.

46 Polybe (3, 103, 4) dit qu’il y avait deux dictateurs. Voir P. François, 2006, p. 167, n. 17.

47 Liu. 1, 5, 3-7 (insidiatos, § 3)/22, 28, 5-14 (insidere, § 7 ; insidiatores, § 14).

48 Liu. 22, 29, 1-6.

49 Liu. 1, 6, 4 : auitum malum, regni cupido (« la passion héréditaire, la soif de régner » – trad. G. Baillet, CUF, 1940).

50 Liu. 22, 27, 2-3 tum utique immodice immodesteque non Hannibale magis uicto ab se quam Q. Fabio gloriari : illum in rebus asperis unicum ducem ac parem quaesitum Hannibali, maiorem minori, dictatorem magistro equitum, quod nulla memoria habeat annalium, iussu populi aequatum in eadem ciuitate in qua magistri equitum uirgas ac secures dictatoris tremere atque horrere soliti sint (« il se glorifie, maintenant plus que jamais, sans mesure ni retenue, d’avoir vaincu, non moins qu’Hannibal, Quintus Fabius : cet homme que, dans une situation difficile, on est allé chercher comme un général unique et l’égal d’Hannibal, voici, fait sans précédent dans les annales, qu’il est par un ordre du peuple mis sur le même plan, lui le supérieur, que son inférieur, lui le dictateur, que le maître de la cavalerie, et cela dans cette ville où d’habitude les maîtres de la cavalerie tremblent et frémissent devant les verges et les haches du dictateur ») ; voir, plus largement, 22, 27, 1-7.

51 Liu. 22, 25, 3-11 et notamment § 4 : In ducendo bello sedulo tempus terere quo diutius in magistratu sit solusque et Romae et in exercitu imperium habeat (« Traînant la guerre en longueur, il met son zèle à perdre du temps pour se maintenir plus longtemps en charge et avoir, seul, le pouvoir à Rome et à l’armée »).

52 Plut., Fab. 8, 4 ; 9, 2-3.

53 Liu. 22, 34, 11 : ei qui mature uincere quam diu imperare malit. L’ensemble du discours occupe les paragraphes 3 à 11.

54 Voir Johner, 1996, p. 117 : « La représentation livienne tend (…) à voiler, voire à passer complètement sous silence les aspirations très personnelles des personnages positifs et fondateurs, mais le désir égoïste affleure parfois dans les textes derrière le discours verrouillé de l’ordre et de l’intérêt général ».

55 Liu. 24, 8, 10-17. L’un des deux candidats choisis (M. Aemilius Régillus) est flamine de Quirinus et ne doit pas être éloigné du lieu de culte, l’autre (T. Otacilius) n’a pas (selon Fabius) la compétence requise, dans une situation aussi difficile. T. Otacilius était neveu par alliance de Fabius (Liu. 24, 7, 11).

56 Liu. 24, 7, 11 – 9, 3.

57 Liu. 24, 9, 1 : Cum T. Otacilius ferociter eum continuare consulatum uelle uociferaretur atque obstreperet… (« Comme T. Otacilius, furieux, criait que cet homme voulait se maintenir au consulat et menait grand bruit… » – trad. P. Jal, CUF, 2005).

58 Liu. 24, 9, 1-3.

59 Liu. 1, 6, 4 (voir supra n. 42).

60 Liu. 1, 7, 1. Chez Plutarque (Rom. 6, 3), Romulus apparaît supérieur à Rémus (« Romulus paraissait supérieur à son frère en intelligence et en capacité politique ; (…) il faisait bien voir qu’il était naturellement plus fait pour commander que pour obéir » – trad. R. Flacelière, É. Chambry & M. Juneaux, CUF, 1957).

61 Cf. Liu. 22, 12, 11 :… magistrum equitum, qui nihil aliud quam quod impar erat imperio morae ad rem publicam praecipitandam habebat (« … le maître de la cavalerie, qui ne tardait à conduire l’État à sa perte que parce que ses pouvoirs étaient inférieurs »).

62 Sur les auspices d’entrée en charge des magistrats et leurs auspices de départ : A. Magdelain, 1968, p. 36-42.

63 La neglegentia caerimoniarum auspiciorumque est le reproche essentiel qu’il formule à l’égard de Flaminius après Trasimène (Liu. 22, 9, 7).

64 Liu. 22, 30, 4 : sub imperium auspiciumque tuum redeo. Sur cette scène de réconciliation : P. François, 2008.

65 C’est du moins la version que Tite-Live présente comme la uolgatior fama (1, 7, 2).

66 Liu. 22, 18, 8-10 ; 24, 11 ; 25, 13.

67 Quidam auctores sunt (Liu. 22, 24, 11).

68 Liu. 22, 23, 3 ; 25, 9 ; 13 ; 27, 2-3 ; 28, 13 ; 34, 5. Voir G. Vallet, 1961.

69 Liu. 1, 7, 3 ; 16, 2 (après la disparition de Romulus) Romana pubes (…) uelut orbitatis metu icta (« les jeunes Romains (…) frappés d’effroi comme s’ils avaient perdu leur père ») ; 3 ‘deum deo natum, regem parentemque urbis Romanae saluere’ uniuersi Romulum iubent ; pacem precibus exposcunt, ‘uti uolens propitius suam semper sospitet progeniem’ (« tous à la fois poussent des vivats en l’honneur de “Romulus, dieu et fils d’un dieu, roi et père de la ville de Rome”. Ils implorent son appui ; ils demandent que “sa faveur bienveillante étende toujours sa protection sur ses enfants” » – trad. G. Baillet, CUF, 1940).

70 Liu. 5, 49, 7.

71 Liu. 22, 29, 10 ; 30, 2-3. Cf. Auguste, RGDA 35. Sur ce thème, voir P. François, 2008.

72 Liu. 5, 46, 10 ; cf. D. Sabbatucci, 1972, p. 561 et voir supra n. 43.

73 Liu. 22, 14, 9-11.

74 « Un seul homme, en temporisant, a rétabli pour nous la république » : Ennius, Annales 370 Vahlen = 360 Warmington = 363 Skutsch. Les très nombreuses reprises de ce thème dans la littérature latine montrent sa popularité : ce vers a été repris non seulement par Tite-Live dans la notice nécrologique qu’il consacre à Fabius, mort en 203 (30, 26, 9, citation au style indirect avec inversion des deux derniers mots), mais aussi, textuellement ou plus ou moins adapté et modifié, par Cic., Att. 2, 19 ( = 46 CUF), 2 (appliqué ironiquement à Bibulus) ; CM 4, 10 ; Off. 1, 24, 84 ; Virg., Æn. 6, 846 ; Ov., F. 2, 242 ; Sén., Ben. 4, 27, 2 ; Pline 22, 5, 10 ; Suét., Tib. 21, 7 ; Sérénus Sammonicus 63, 2-3 ( = v. 1092) ; Hier., Ep. 77, 2 ; Ruf. 3, 29 ; Premier Mythographe du Vatican 3, 22, 4.

75 Ont aussi été honorés du titre de pater ou parens patriae Cicéron (en 63, après la répression de la conjuration de Catilina : Cic, Sest. 57, 121 ; Pis. 3, 6 ; Juv. 8, 243-244 ; cf. Plut., Cic. 22, 5 : « sauveur et fondateur de la patrie »), César (Liu., Per. 116, 2 ; Suétone, Caes. 76, 2 ; 85, 2 ; Dion Cassius 54, 4, 4 ; cf. Cic., Off. 3, 21, 83 ; Fam. 12, 3 [ = 812 CUF], 1 ; Phil. 2, 13, 31 ; 13, 11, 25), Auguste (RGDA 35 ; Hor., Odes 1, 2, 50 ; Suét., Aug. 58, 1-2).

76 Sil. Ital. 6, 609-612 (il est question de Jupiter) : « sa volonté divine inspire aux Énéades de déposer enfin entre des bras fidèles le domaine de Romulus et de confier les rênes du salut à Fabius que l’on prendra pour chef » (trad. P. Miniconi & G. Devallet, CUF, 1981). On remarquera comment la désignation des Romains par le terme Aeneadis contribue à rattacher Fabius aux origines de l’Vrbs.

77 Romulus et Rémus : Liu. 1, 7, 1-2 ; Hercule et Cacus : Liu. 1, 7, 3-14 ; sacrifice de Romulus à Hercule : Liu. 1, 7, 3 et 15. Cf. A. Johner, 1996, p. 38-39.

78 Voir Mazzarino, 1966, p. 61 ; François, 2006, p. 175-176.

79 Sil. Ital., 6, 631-636 ; Plut., Fab. Max., 1, 2 ; Paulus-Festus, s. v. Foui, 77 L. ; cf. Münzer, RE 6, 1739 sqq. ; Bayet, 1926, p. 318-319 ; Liou-Gille, 1980, p. 67-68.

80 Ov., F. 2, 237 : Herculeae (…) semina gentis ; Pont. 3, 3, 99-100 (poème adressé à Paullus Fabius Maximus, cos. +11) : nobile namque / pectus et Herculeae simplicitatis habes ; Sil. Ital. 6, 627-636 (Hercule séduit la fille d’Évandre ; celle-ci met au monde un Fabius, premier de sa lignée – cf. Bayet, 1926, p. 174) ; 7, 43-44 : penates / Herculei ; 48-50 (au moment du départ des 300 (sic) Fabii) : dirum egressis omen (…) maximaque Herculei mugiuit numinis ara ; Juv., 8, 14 : natus in Herculeo Fabius lare.

81 Voir Strabon, 6, 3, 1 (in fine) ; Plut., Fab. Max., 22, 8 ; D.V.I., 43, 6. Le fait n’est pas rapporté par Tite-Live qui dit au contraire (27, 16, 7-8) que Fabius ne toucha pas au butin fait à Tarente et qu’« au greffi qui lui demandait ce qu’il voulait faire des statues colossales (signis […] ingentis magnitudinis) […], il ordonna de laisser aux Tarentins leurs dieux irrités » (trad. P. Jal, CUF, 1998).

82 CIL I, 1503 : Hercolei / sacrom / M · Minuci · C · f. / dictator · uouit (voir le commentaire de Mommsen ad loc., p. 556-558) ; VI, 284. Cf. Dorey, 1955 ; Walbank, 1970, p. 434 ; Vallet, 1961, p. 183 ; Rebuffat, 1982, p. 165.

83 Deremetz, 1995, p. 119.

84 Voir le développement d’A. Johner sur « Ferocia et audacia : l’énergie mauvaise » (p. 54-58), où Minucius est présenté comme une « parodie des héros épiques » (p. 56). Sur Minucius comme représentant d’un comportement « pré-civique » : François, 2006, p. 180. Tite-Live fait plusieurs fois allusion à la ferocitas du magister equitum (22, 12, 12 ; 14, 15 ; 15, 5 ; 24, 3 ; 28, 9). Il va de soi que j’envisage ici les choses selon le point de vue présenté par Tite-Live : l’image qu’il donne de Fabius et de Minucius n’est pas nécessairement conforme à la vérité historique. Cf. Vallet, 1961 et Rebuffat, 1982, p. 163-165 qui concluent tous deux à une déformation de la réalité par le Padouan et « réhabilitent » Minucius.

85 Liu. 22, 30, 4-5.

86 Liu. 22, 49, 16. Polybe (3, 116, 11) ne mentionne pas Minucius parmi les morts de Cannes, confondant (ou faisant semblant de confondre) avec lui un autre Marcus : M. Atilius Régulus, le consul suffect de 217, qui en fait ne périt pas dans cette bataille mais exerça par la suite d’autres fonctions.

87 Nous pourrions adopter ici ce que disait, dans un contexte un peu différent, Piérart, 1983, p. 60- 61 : « Nous nous trouvons en présence d’un mode de représentation (…) qui consiste à interpréter un acte normal de la vie contemporaine comme la répétition d’un geste passé. Toutefois c’est un geste qui trouve sa place non plus dans un passé mythique et primordial, mais (…) à un moment qui, théoriquement, peut être daté avec précision dans l’échelle du temps ».

88 Gentili et Cerri, 1975, p. 20, n. 6.

89 Gentili et Cerri, 1975, p. 61.

90 Sabbatucci, 1972, p. 566 (propos appliqués à l’annalistique pontificale).

91 Brelich, 1939.

92 Au IIe s. av. J.-C., « i romani, oltre che speculare razionalmente e anche senza speculare razionalmente, vivevano ancora il mito » (Brelich, 1939, p. 39).

93 Liu., Praef. 5 ; 9 ; 12. Voir, de façon plus large, Gentili et Cerri, 1975, p. 62.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul François, « Nec adfirmare nec refellere »Pallas, 78 | 2008, 95-110.

Référence électronique

Paul François, « Nec adfirmare nec refellere »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 29 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/14390 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.14390

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Paul François

Université de Toulouse II-Le Mirail

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