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Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

Centaure congédié, Démiurge agréé ou comment la réflexion médicale met à l’épreuve la validité des mythes

Dismissed Centaur, accepted Demiurge, or how medical reflection tested the validity of myths
Pascal Balin
p. 87-94

Résumés

Au IIe siècle de notre ère, Galien de Pergame construit une oeuvre médicale rationnelle qui exclut les pratiques magiques ou les explications tirées de récits mythologiques considérés comme autant de fausses croyances. Il se livre en particulier à une analyse critique du personnage fabuleux du Centaure dont l’existence lui paraît incompatible avec la connaissance qu’il a du vivant. Et pourtant, cette pensée éprise de rationalité génère à son tour du mythe. Galien prend appui sur son savoir médical pour construire la figure du démiurge.

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Mots-clés :

Galien, démiurge, centaure, mythe, raison
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Texte intégral

  • 1 Éd. I. Heeg, 1915, CMG, V, 9, 2, p. 206.

1Au IIe siècle de notre ère, Galien de Pergame, en digne héritier d’Hippocrate, construit une œuvre médicale rationnelle qui exclut les pratiques magiques ou les explications tirées de récits mythologiques. Si les principaux dieux olympiens sont mentionnés, souvent à l’occasion de citations de poètes ou de philosophes, ils ne président pas pour autant au fonctionnement du corps. Dans le Commentaire au Pronostic1, Galien déclare :

« Certains pensent que c’est aussi à cause d’une colère des dieux que les maladies surviennent chez les hommes et ils donnent pour témoignage de cette opinion ce que les écrivains nomment bien à tort des histoires. »

  • 2 Balin, 2006.

2On ne peut affirmer de façon plus catégorique que les explications mythologiques fondées sur la colère des dieux sont fausses et sans convenance pour rechercher l’origine d’une maladie. Et pourtant les fondements même de la pensée de Galien ressortissent à une pensée religieuse : qu’il s’agisse par exemple de sa représentation téléologique d’une nature créatrice de toutes choses, ou de sa conception d’un monde ordonné qui autorise à passer d’un niveau du réel à un autre à la faveur d’un raisonnement par analogie2. La rationalité de Galien postule l’existence d’un principe divin garantissant l’unité du vivant.

3En étudiant, dans un premier temps, la critique du mythe des centaures, soumis à l’examen du raisonnement médical, puis le cheminement intellectuel par lequel Galien en vient à penser le démiurge, je m’efforcerai de mettre en lumière l’articulation du mythe et de la ratio dans l’élaboration de sa pensée.

1. Le mythe au crible de la raison

1. 1. L’improbable centaure

  • 3 Galien, De Vsu Partium III, 1 (Kühn III, 168-175), cf. Veyne, 1983, 65 sq. ; Pigeaud, 1995, p. 178 (...)

4Dans le Protreptique, Galien agrémente son discours, comme aiment à le faire les hommes cultivés de son temps, de quelques anecdotes mythologiques, mais dans ses œuvres médicales, philosophiques et logiques, il n’accorde aucune attention à ce genre de propos que contredit la connaissance rationnelle qu’il a de la nature. Aussi est-il surprenant de lire, au début du troisième livre du De Vsu Partium3, une très longue critique du mythe des centaures. Galien dresse un réquisitoire méthodique en ayant recours à la démarche qu’il a coutume de suivre lorsqu’il réfute certaines théories médicales qui lui semblent erronées. Il commence par rappeler les thèses contestées en citant les termes employés voire les textes écrits par ses adversaires. Pour présenter le centaure, Galien choisit de citer un extrait de la Deuxième Pythique. Pindare doit probablement lui sembler, de tous les poètes de la Grèce, le plus autorisé à parler de mythologie. Voici le passage cité :

  • 4 Traduction A. Puech, 1977, p. 44.

« Au pied du Pélion, il s’unit aux cavales de Magnésie, et de lui naquit une troupe prodigieuse, semblable à ses deux parents, par ses membres inférieurs à sa mère, par le haut du corps à son père4. »

  • 5 Les philosophes antiques se sont beaucoup intéressés à la question de l’hybridité. Aristote, en par (...)

5Le problème qui se pose à Galien est le suivant : est-il possible que la nature conçoive des corps où coexisteraient, sans se mélanger, les caractères propres à deux espèces différentes5 Le médecin préfère substituer à l’appellation mythologique le mot composé « homme-cheval », ἱππάνθρωπος, qui rend manifeste la double nature de la créature. La terminologie dont il fait usage met en évidence l’écart – la distance critique – qui le sépare du merveilleux consacré par la tradition poétique et ouvre la possibilité de soumettre le mythe à un examen critique, en mettant en question sa validité ou le crédit qu’il convient de lui accorder.

  • 6 Dans le De Rerum Natura (V, 878 sqq.), Lucrèce ne croit pas non plus en l’existence de la race des (...)

6L’argumentation de Galien consiste à recourir à des critères rationnels pour invalider la fiction. Sur la base de simples observations anatomiques, le médecin conclut à l’impossibilité de tout accouplement de l’homme et de la jument. Sur le plan physiologique aussi, il déclare, sans pour autant le démontrer, que le sperme, même introduit dans la matrice, ne peut pas déclencher un processus de gestation. Le recours à un raisonnement par l’absurde fournit un troisième mode de démonstration ; feignant d’accepter l’hypothèse d’un développement in utero, le médecin recense plusieurs problèmes qui rendent impossible la survie d’un tel être : quel régime alimentaire aura celui dont les parents sont respectivement herbivore et omnivore ? comment concilier ces deux régimes alimentaires différents6 ? Il en appelle in fine au simple bon sens : puisque les centaures conservent les traits physiques des deux espèces dont ils sont le produit, est-il concevable que de tels êtres parviennent à vivre avec deux cœurs dans la même poitrine ?

  • 7 De Vsu Partium VIII, 6 ( Kühn III, 636 sqq.).
  • 8 Cf. Siegel, 1970, p. 99, 132 ; Boudon, 2002, p. 66.

7En outre, Galien a le souci d’expliquer comment certains hommes ont pu croire à une telle fable. Il fournit à cet effet des explications susceptibles de prendre place dans une théorie cognitive. En effet, le poète, maître de son art, est capable de frapper l’imagination de ceux qui l’écoutent ; il parvient aussi bien à choquer (ἐπλῆξαι) qu’à charmer (θέλαι) ou à séduire ceux qui lui prêtent attention (κηλῆσαι τοὺς ἀκροαταάς). De telles remarques sur l’effet que produisent des paroles sur la sensibilité trouvent place dans la théorie de la sensation exposée au livre VIII du De Vsu Partium7 selon laquelle les informations perçues par les sens s’impriment dans les nerfs mous reliés au cerveau8. Les récits fabuleux s’imposeraient à la conscience car, de même qu’un sceau laisse dans la cire une empreinte d’autant plus nette que l’action exercée sur celui-ci a été forte, les paroles s’impriment d’autant plus profondément dans la partie antérieure du cerveau qu’elles possèdent un pouvoir efficace accru par l’activation des ressources poétiques du langage. Et pourtant, si la science médicale permet, tout à la fois, de récuser les mythes merveilleux et d’expliquer la fascination durable qu’exercent sur les esprits les récits poétiques, il serait faux de s’imaginer pour autant que le monde de Galien est désenchanté ; dans le même texte, le médecin oppose au corps improbable du centaure celui de l’homme merveilleusement adapté à son environnement et à son mode de vie. En outre, grâce à la bipédie qui libère les membres antérieurs de toute fonction locomotrice, l’homme a appris à utiliser ses mains devenues habiles qui lui ont permis de cultiver les τέχναι.

8En fait, Galien oppose implicitement l’art fallacieux des poètes au savoir-faire extraordinaire du démiurge créateur du corps humain. Ἦ θαυματὰ πολλά « le monde est plein de merveilles », s’exclamait Pindare dans la Première Olympique. Pour Galien aussi, la nature est pleine de merveilles sans qu’il soit besoin d’inventer des fables invraisemblables.

1. 2. Critique de l’interprétation allégorique du mythe

  • 9 De Placitis Hippocratis et Platonis III, 8, 2- 20, 2 (Kühn V, 353 = éd. Ph. De Lacy, CMG, V 4, 1, 2 (...)

9Galien dénie également au mythe tout contenu philosophique ; dans le De Placitis Hippocratis et Platonis9, il rejette l’interprétation allégorique du mythe de la naissance d’Athéna ; celle-ci permettrait, selon Chrysippe, de localiser l’âme hégémonique. En effet, le philosophe stoïcien soutient que le récit hésiodique selon lequel Zeus avala Métis, déesse du savoir, enceinte alors d’Athéna, et enfanta la déesse aux yeux pers au sommet de la tête, signifierait que les connaissances acquises sont d’abord déposées dans le ventre, puis, une fois transformées en sciences, expulsées hors de la tête par la parole. Il déduit alors de ce mythe que l’âme hégémonique, placée dans le cœur, agit sous le contrôle du cerveau. Galien, tout en considérant que ce genre d’interprétation allégorique est une fantaisie qui ne mérite pas même qu’on y prête attention, a néanmoins le souci de critiquer les insuffisances de la méthode d’explication de Chrysippe. Il annonce également qu’il consacrera ultérieurement, dans le livre VII, une étude au pneuma psychique car il considère que seule une démonstration médicale conduite avec méthode est susceptible de permettre de localiser l’âme hégémonique dans le corps. Ainsi, pour Galien, le mythe ne porte en lui aucune vérité, fût-elle cachée.

2. Penser le démiurge

  • 10 De Foetuum Formatione 6 (Kühn IV, 688 = éd. D. Nickel, CMG, V 3, 3 p. 90-92). Cf. Jouanna, 2002, p. (...)
  • 11 Cf. Jouanna, 2002, p. 258-259.

10Il serait absurde d’attribuer la construction d’un navire au hasard sous prétexte que l’on ne connaît pas l’artisan qui l’a réalisé ; par analogie, Galien, en observant la nature et la constitution des êtres, est amené, dans le traité De Foetuum Formatione10, à postuler l’existence d’un créateur doué d’une intelligence et d’un savoir-faire extraordinaires. Ce démiurge, que Galien qualifie de θεός, est à la fois une évidence pour qui sait observer la perfection du vivant et une nécessité intellectuelle. Ce postulat résulte d’un syllogisme construit sur une double négation : il n’est pas possible que le démiurge n’existe pas. Cette intime conviction ne peut toutefois revendiquer l’autorité d’une certitude absolue ; dans ce même traité, de nombreuses difficultés obligent le médecin à reconnaître qu’il ne peut remonter jusqu’à la cause de la formation. Il n’en demeure pas moins que, dans son œuvre, Galien accorde beaucoup d’importance au démiurge ; celui-ci ne tire pas son origine de croyances populaires mais provient du Timée de Platon. Sur les 109 traités de Galien que répertorie le Thesaurus Linguae Graecae, 19 d’entre eux, au premier rang desquels le De Vsu Partium, ne recensent pas moins de 104 occurrences du nom δημιουργός. En plus des substantifs δημιουργός et δημιουργία, le médecin emploie abondamment le verbe dérivé δημιουργῶ pour rendre compte de son activité créatrice. Comme pour Aristote, l’activité du démiurge se confond avec celle de la nature11 (ϕύσις) ; Galien emploie à 17 reprises l’expression ϕύσις ἐδημιούργησε qui trouve son origine dans les écrits biologiques d’Aristote. C’est donc le Galien fondateur d’une théologie rationnelle de la nature qui nous intéressera à présent.

2. 1. Le dieu artisan

  • 12 Cf. De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 907 1-4) : ἐπεὶ γὰρ μὲν ὀρθὰς ἀνεστηκέναι τὰς ἐπὶ τῶν βλεϕάρρω (...)
  • 13 Dans son œuvre, Galien reprend à trois reprises ces mêmes exemples cf. De Vsu Partium XI, 14 (Kühn (...)
  • 14 De Naturalibus Facultatibus II, 3 (Kühn II, 82, 3 sq.).

11Le démiurge dont parle Galien ne partage pas la vie oisive des Olympiens, il travaille même la matière sans relâche. Comme chez Platon, il s’agit d’un dieu artisan, appelé parfois même Τεχνίης, parce qu’il maîtrise de nombreuses τέχναι. Par exemple, dans le De Vsu Partium, l’art du démiurge est comparé à celui de l’agriculteur12. En effet, le démiurge parvient à faire pousser droits les cils et les sourcils en contrôlant leur croissance sur des zones bien dessinées, comme l’agriculteur obtient du blé et de l’orge bien droits, dans les parcelles qu’il travaille, en veillant à ce que les terres soient correctement drainées. En revanche, les poils des aisselles, qui ne retiennent pas l’attention du dieu parce qu’ils sont sans utilité manifeste, poussent de façon désordonnée et anarchique, comme les mauvaises herbes qui envahissent, jusqu’à les recouvrir, les terrains humides, laissés en friche13. Dans un autre passage célèbre14, Galien établit un parallèle entre le travail de Phidias et de Praxitèle et l’action créatrice de la nature-démiurge lors de la formation des fœtus. Non seulement la nature-démiurge crée la forme extérieure, comme peuvent le faire Phidias ou Praxitèle, mais elle parvient en plus à pénétrer la matière, à travailler les chairs de l’intérieur et à sculpter des formes sous la peau. Tandis que les artistes grecs se contentent tout au plus d’agencer des matériaux, à défaut de pouvoir exercer une action sur la matière elle-même, le démiurge, pour réaliser son ouvrage, est capable de transformer les éléments premiers de la vie (sang et sperme) en un grand nombre de tissus qui entrent dans la composition des organismes. Enfin, tandis que les sculpteurs se contentent d’enlever de la matière pour faire apparaître les formes, l’action du démiurge, en exerçant de l’intérieur de la matière une action lente et continue (κατὰ βραχύ), est responsable du développement (προσαύξειν) des organes et du corps tout entier. On n’en finirait pas d’énumérer toutes les τέχναι que maîtrise à la perfection le dieu (tissage, architecture, poterie, géométrie…). Le démiurge selon Galien révèle ici l’une des caractéristiques des dieux grecs ; il est à la fois proche et lointain ; proche, parce qu’à la faveur d’une analogie de fonction, une correspondance peut s’établir entre son action et les τέχναι des hommes, mais il est aussi lointain, parce que son savoir-faire surpasse celui des meilleurs artistes, dans chacun des arts que les hommes ont cultivés. Ce démiurge diffère toutefois des dieux du Panthéon en ce qu’il n’a pas d’histoire propre ; rien d’anecdotique à son sujet : il semble n’avoir d’autre aspiration que de créer le monde pour le mieux. Il n’est autre qu’un principe d’engendrement perpétuel.

2. 2. Les qualités du démiurge

12À de multiples reprises, l’étude de la nature conduit Galien à affirmer que le démiurge est σοϕός, δυνατός, δίκαιος et jouit d’une grande πρόνοια. Chacun de ces prédicats, traditionnellement attribué aux dieux grecs, reçoit chez Galien une acception médicale.

  • 15 De Foetuum Formatione 6 (Kühn IV, 695, 3 = D. Nickel, p. 98) 16 Cf. Brisson, 1996, p. 77.

13En observant la parfaite symétrie qui se dessine dans le corps entre la partie droite et la partie gauche, et l’aptitude de la nature à donner naissance à une multitude de veines, d’artères, de nerfs destinés à se joindre à d’autres parties sans jamais se tromper, Galien déclare avec enthousiasme, dans le De Foetuum Formatione15 :

« Je ne pourrais jamais croire que cela fût possible sans un démiurge très sage (σοϕωτάτου) et très puissant (δυνατωτάτου). »

  • 16 Cf. Brisson, 1996, p. 77.

14Dans cet exemple, où l’on aura remarqué que le postulat de l’existence du démiurge ressort d’une double négation, l’adjectif σοϕὸς a un sens très pratique : il signifie que le démiurge maîtrise parfaitement son art et jouit d’une grande habileté technique. Cette acception ancienne du terme σοϕὸς s’applique tout particulièrement à un artisan et plus encore au dieu détenteur des secrets de cet art16. Le démiurge réalise jusqu’à l’achèvement ce qu’il s’était donné pour tâche d’effectuer ; c’est en cela que consiste sa puissance, δυνατός.

  • 17 De Vsu Partium VII, 7 (Kuhn III, 535, 11-15).

15La πρόνοια, en permettant d’anticiper, de prévoir les aléas qui pourraient survenir, offre au démiurge la possibilité d’apporter des corrections à ce qu’il a créé afin de donner aux corps la forme la mieux adaptée à surmonter les éventuels dysfonctionnements. On peut lire dans le De Vsu Partium17 :

« Dans les catarrhes et les coryzas, la voix devient rauque par abondance d’humidité excessive. Instruit par avance de tous ces faits, le démiurge a donné une sécheresse adéquate à la tunique sous-jacente des cartilages en évitant l’un et l’autre excès. »

  • 18 Cf. Pigeaud, 1995, p. 129 sqq.

16Tout au long du De Vsu Partium, Galien reprend à Hippocrate l’idée d’une nature juste18 (δικαίαν). Cette justice consiste en un rapport de convenance, par exemple, entre la taille d’un organe et sa fonction. Il écrit :

  • 19 De Vsu Partium II, 16 (Kuhn III, 158, 11-18).

« Comment n’est-il pas juste (δικαίαν) aussi que les muscles du bras soient plus longs que ceux de l’avant-bras ? Les premiers meuvent l’avant-bras, et les seconds le carpe et les doigts, de sorte que plus les parties qui seront mues sont grandes, plus les muscles qui les meuvent le sont aussi. Il est nécessaire qu’il y ait un rapport de proportion (ἀνάλογον) entre les muscles et la grosseur des os qu’ils doivent mettre en mouvement19. »

17Cette justice de la nature est aussi un principe de mesure et d’équilibre entre les besoins et les mérites :

  • 20 De Vsu Partium XI, 2 (Kuhn III, 846, 15-847, 7).

« On admirera l’habileté de la Nature, comme le fait Hippocrate qui, plein d’admiration, la qualifiait toujours de juste (δικαίαν), parce qu’elle choisit, non pas ce qui vient à l’imagination, mais ce qui est conforme à sa puissance (δύναμιν), à son utilité (χρείαν) ; or, c’est là, je pense, l’œuvre d’une justice divine (θείας ἔργον δικαιοσύνης), de découvrir ce qui est nécessaire, de le distribuer à chaque animal selon son mérite (κατὰ τὴν ἀξίαν), et de ne rien créer de plus ou de moins que ce qui est convenable20. »

  • 21 Cf. le livre IV du De Vsu Partium (Kühn III, 266 sq.).

18Selon Galien, la nature-démiurge agit sur la matière par le biais d’une multitude de δυνάμεις, des puissances, qui sont autant de manifestations de sa puissance, à l’instar, peut- être, des numena des dieux romains. Lors de la digestion21, par exemple, quatre puissances interviennent : la puissance attractive (ἐλτικὴ δύναμις) qui attire les aliments dont elle a besoin, la puissance rétentrice (καθετικὴ δύναμις) qui retient les aliments absorbés, la puissance expulsive (ἀποκριτικὴ δύναμις), chargée d’évacuer les déchets, et la puissance transformatrice (ἀλλοιωτικὴ δύναμις).

19Tandis qu’Érasistrate, le grand anatomiste alexandrin du troisième siècle avant J.-C., nie l’existence de la force attractive, car il considère que les seuls mouvements péristaltiques des muscles entourant l’œsophage suffisent à expliquer le passage des aliments de la bouche à l’estomac, Galien, tout en reconnaissant le rôle actif de tels muscles, donne, dans le De Naturalibus Facultatibus et dans le De Vsu Partium, trois preuves indubitables, selon lui, de l’existence de cette force attractive :

  • Si le passage des aliments de la bouche à l’estomac n’était que mécanique, alors il serait incompréhensible que l’on avalât les aliments, sans parfois même prendre la peine de les mâcher, lorsqu’on est affamé, ou, à l’inverse, qu’on éprouvât tant de difficulté à absorber une potion peu appétissante. Selon Galien, seule une force attractive peut expliquer un tel phénomène ; il la compare à une main qui, du fond de l’estomac, irait saisir les aliments qui lui sont nécessaires lorsqu’ils se présentent à la bouche.

  • Chez certains poissons tels les serrans, sorte de perches de mer, l’estomac, sous l’effet de la force attractive, remonte jusqu’au niveau de la bouche pour se saisir des proies qui se présentent à proximité, comme pourrait le faire une main habile. Pour les hommes, rajoute Galien, la chose n’est pas possible parce que l’estomac, plus gros que la bouche, ne peut pas remonter.

  • Certaines personnes, sous l’effet d’un appétit violent, disent que l’estomac leur monte dans la gorge : « ἐξέρπειν τὴν κοιλίαν ».

  • 22 De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 906, 3-9) : τῶ μὲν γὰρ ἀρκεῖ τὸ βουληθῆναι τὸν δεὸν κοσμῆσ τὴν ὔλη (...)

20Une autre faculté, la puissance transformatrice, άλλοιωτικὴ δύναμις, permet au démiurge de transformer les aliments, lors de la digestion, en sang puis en chair, ou, lors de la formation des fœtus, de créer la totalité des organes et des différents tissus qui composent le corps à partir de sang et de sperme d’où découlent, après un long processus d’élaboration, les organes rouges et les organes blancs. Cette puissance transformatrice a pour limite la matière elle- même car elle ne peut pas changer une substance première en une autre. C’est la différence qui existe, selon Galien, entre le démiurge et le Dieu de Moïse22 :

« Pour Moïse, il a suffi que Dieu ait eu le désir de mettre en ordre la matière pour qu’aussitôt la matière ait été mise en ordre ; car il pense que tout est possible à Dieu, voulût-il même, avec de la cendre, créer un cheval ou un bœuf. Pour nous, en revanche, nous savons qu’il n’en est pas ainsi, car nous disons plutôt qu’il est certaines choses impossibles à la nature que Dieu ne tente absolument pas, mais que, parmi les choses possibles, il choisit ce qu’il y a de mieux. »

21Le démiurge concentre en lui-même les pouvoirs conférés aux différents dieux de l’Olympe : l’harmonie et la beauté sont prises à Apollon, la sagesse à Athéna, le savoir-faire à Héphaïstos, la maîtrise de la raison et des arts à Hermès, etc. Tandis que s’estompent les figures plurielles de la mythologie, s’affirme la nécessité de concentrer leur pouvoir en un principe unique à la source de toutes choses ; la pensée de Galien fondée sur l’observation du vivant s’éloigne des mythes consacrés par la tradition pour tendre vers une forme de monisme syncrétique.

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Bibliographie

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Moraux, P., 1981, Galien comme philosophe de la nature, dans V. Nutton (éd.),Galen : Problems and Prospects, A Collection of Papers submitted at the 1979 Cambridge Conference, The Welcom Institute for the History of Medicine, Londres, p. 87-106.

Pigeaud, J., 1995, L’Art et le Vivant, Paris, Gallimard.

Puech, A. 1977, Pindare, Pythiques, 7e tirage, Paris, Les Belles Lettres.

Siegel, R. E., 1970, Galen on Sense Perception, New York.

Veyne, P., 1983, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris, Seuil.

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Notes

1 Éd. I. Heeg, 1915, CMG, V, 9, 2, p. 206.

2 Balin, 2006.

3 Galien, De Vsu Partium III, 1 (Kühn III, 168-175), cf. Veyne, 1983, 65 sq. ; Pigeaud, 1995, p. 178 sq.

4 Traduction A. Puech, 1977, p. 44.

5 Les philosophes antiques se sont beaucoup intéressés à la question de l’hybridité. Aristote, en particulier, admet, dans l’Histoire des animaux (VIII, 28), que des animaux de races différentes peuvent se reproduire entre eux tels que le chien et le loup, le renard et le chien, le tigre et le chien. Mais, lorsque les animaux appartiennent à des races trop différentes les unes des autres et que la durée de gestation n’est pas la même, il rejette alors toute possibilité d’hybridité (cf. Génération des Animaux IV, 3).

6 Dans le De Rerum Natura (V, 878 sqq.), Lucrèce ne croit pas non plus en l’existence de la race des centaures car il considère que le temps de formation et la durée de vie d’un cheval sont trop différents de ceux d’un humain. Quelques vers plus haut (v. 849-854), Lucrèce a recours aux mêmes arguments que Galien pour évoquer les monstres et les espèces non viables :
Multa uidemus enim rebus concurrere debere,
Vt propagando possint procudere saecla ;
Pabula primum ut sint, genitalia deinde per artus
Semina qua possint membris manare remissis ;
Feminaque ut maribus coniungi possit, habere
Mutua qui mutent inter se gaudia uterque.

7 De Vsu Partium VIII, 6 ( Kühn III, 636 sqq.).

8 Cf. Siegel, 1970, p. 99, 132 ; Boudon, 2002, p. 66.

9 De Placitis Hippocratis et Platonis III, 8, 2- 20, 2 (Kühn V, 353 = éd. Ph. De Lacy, CMG, V 4, 1, 2, p. 229-233).

10 De Foetuum Formatione 6 (Kühn IV, 688 = éd. D. Nickel, CMG, V 3, 3 p. 90-92). Cf. Jouanna, 2002, p. 258-259.

11 Cf. Jouanna, 2002, p. 258-259.

12 Cf. De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 907 1-4) : ἐπεὶ γὰρ μὲν ὀρθὰς ἀνεστηκέναι τὰς ἐπὶ τῶν βλεϕάρρων τρίχας ἐχρῆν, ἅμα δ ̓ ̓ἴσας ἀεὶ ϕυάττεθαι μέγεθός τε καὶ ἀριθμόν, εἰς χονδρῶδες αὐτὰς κατέπηξε σῶμα (lg. 1-4), et De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 908, 8-12) : τό τε γὰρ ὁμαλὲς αὐτῶν τῆς καὶ τὸ τῆς ἔξωθεν πειγραϕῆς κατὰ γραμμὰς τεταγμένας γιγνόμενον ἱκανὸν ἐνδείξασθαι τὸ κατὰ τέχνην τινὰ καὶ πρόνοιαν τοῦ γεωργοῦ δεδασύνθαι τὸ χωρίον.

13 Dans son œuvre, Galien reprend à trois reprises ces mêmes exemples cf. De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 908 sq.), De Temperamentis II, 5 (Kühn I, 619, 8 sqq.), De Compositione Medicamentorum secundum Locos 1, 4 (Kühn XII, 379, 8 sq.).

14 De Naturalibus Facultatibus II, 3 (Kühn II, 82, 3 sq.).

15 De Foetuum Formatione 6 (Kühn IV, 695, 3 = D. Nickel, p. 98) 16 Cf. Brisson, 1996, p. 77.

16 Cf. Brisson, 1996, p. 77.

17 De Vsu Partium VII, 7 (Kuhn III, 535, 11-15).

18 Cf. Pigeaud, 1995, p. 129 sqq.

19 De Vsu Partium II, 16 (Kuhn III, 158, 11-18).

20 De Vsu Partium XI, 2 (Kuhn III, 846, 15-847, 7).

21 Cf. le livre IV du De Vsu Partium (Kühn III, 266 sq.).

22 De Vsu Partium XI, 14 (Kühn III, 906, 3-9) : τῶ μὲν γὰρ ἀρκεῖ τὸ βουληθῆναι τὸν δεὸν κοσμῆσ τὴν ὔλην, ἡ δ ̔΄ ̓εὐθὺς κεκόσμηται· πάντα γὰρ εἶναι νομίξει τᾦ θεῷ δυατά, κἄν εἰ τὴν τέϕραν ἵππον ἢ βοῦν ἐθέλοῖν. ἡμεῖς δ ̓οὐχ οὕτω γιγνώσκομεν, ἀλλ ̓ εἶναι γάρ τινα λέγομεν ἀδύνατα ϕύσει καὶ τούτοις μηδ ̓ ἐπιχειρεῖν ὅλως τὸν θεόν, ἀλλ ̓ἐκ τῶν δυνατῶν γενέσθαι τὸ βέλτιστον αἱρεῖσθαι.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pascal Balin, « Centaure congédié, Démiurge agréé ou comment la réflexion médicale met à l’épreuve la validité des mythes »Pallas, 78 | 2008, 87-94.

Référence électronique

Pascal Balin, « Centaure congédié, Démiurge agréé ou comment la réflexion médicale met à l’épreuve la validité des mythes »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/14336 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.14336

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Auteur

Pascal Balin

HALMA, UMR 8142 CNRS

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Droits d’auteur

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