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Lectures croisées : philosophie, sciences et mythologie

La mutilation mammaire des Amazones : un mythe de la médecine grecque ?

The breast mutilation of the Amazones : a myth of Greek medicine ?
Jacques Boulogne
p. 59-65

Résumés

Ni les peintres, ni les sculpteurs antiques ne représentent les Amazones privées du sein droit. Or le mythe, dans sa version la plus répandue, fait état, dès l’antiquité, d’une mutilation volontaire destinée à faciliter le maniement des armes de jet. D’où vient donc le motif de la mutilation mammaire chez les Amazones ? Son apparition dans la tradition littéraire tient, semble-t-il, à la conjugaison, au cours de la seconde moitié du Ve siècle avant notre ère, de l’étymologie fondée sur une conception philosophique qui donne aux mots le pouvoir de livrer la nature de leurs référents et de la physiologie hippocratique, qui veut qu’une atrophie artificielle pratiquée localement avant la croissance d’un enfant peut provoquer, par dérivation de la nutrition, une hypertrophie des parties corporelles voisines.

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Texte intégral

1À l’entrée « Amazones », le Petit Larousse 2003 donne à lire : « Peuplade de femmes guerrières établies sur les bords de la mer Noire. Elles tuaient leurs enfants mâles et brûlaient le sein droit de leurs filles pour que celles-ci tirent mieux à l’arc. » Reprise abrégée du Grand Larousse de 1960, cette définition montre que dans l’imaginaire occidental contemporain le mythe des Amazones implique la caractéristique d’une mutilation mammaire.

  • 1 Voir Devambez, 1981, p. 586-653 ; Mavleev, 1981, p. 654-662.
  • 2 Voir Iliade, 6, 186 ; Pindare, Nemeennes, 3, 38-39 ; Eschyle, Les Suppliantes, 287-288 ; Herodote, (...)

2Or nulle part dans l’iconographie antique conservée nous ne trouvons la moindre trace d’une telle particularité physique1. Et, concernant les représentations scripturaires qui nous sont parvenues, il faut attendre le début de la seconde moitié du siècle de Périclès pour y voir mentionné pour la première fois ce qui au fil de la tradition est ensuite devenu un des traits principaux de ces femmes mythiques. D’Homère à Hérodote, elles sont plutôt décrites comme des guerrières viriles, hostiles à la gent masculine et tueuses d’hommes2.

3D’où une double interrogation : pourquoi les Grecs ont-ils inventé que les Amazones se mutilent la poitrine, et pourquoi l’ont-ils fait relativement tard ? La réponse tient peut-être à la conjonction de trois rationalismes, celui des enquêtes sur des civilisations étrangères menées par les premiers ethnographes, celui d’une réflexion théorique sur le langage conduite par les philosophes, notamment les sophistes, et celui des spéculations physiologiques de la médecine de Cos. Telle est l’hypothèse de travail que je propose d’examiner en essayant de démêler les entrelacs de trois types de savoirs, ethnologique, étymologique et médical, qui se confortent réciproquement en un système cohérent, où mythe et science finissent par fusionner pour constituer dans l’esprit des Anciens une vérité indubitable.

4À cette fin, je passerai successivement en revue ce qu’apportent à la construction du poncif des Amazones mutilées l’imaginaire ethnographique, l’imaginaire des étymologies et l’imaginaire de la pensée hippocratique. La question de savoir si ces femmes ont réellement existé ou non n’entre pas dans mon sujet.

  • 3 Édité par Jouanna, 1996.
  • 4 Sur la figure de l’inversion outil de la compréhension, voir Hartog, 1980, p. 227.

5La base de cette construction à trois étages dépend d’un postulat ethnocentrique et du schème cognitif de l’inversion utilisé pour rendre intelligible l’altérité. Face à l’inconnu, l’esprit humain s’efforce de satisfaire sa curiosité ou de surmonter sa peur au moyen d’une réduction au connu qui érige en normes universelles ses pratiques idiosyncrasiques. Les Grecs n’échappent pas à la règle : ils considèrent tout spontanément leur pays comme le centre du monde, c’est-à-dire comme le lieu naturel de tous les équilibres, et par suite comme le siège par excellence de la perfection, en particulier climatique et anthropologique. On le voit bien avec le traité hippocratique3 Airs, Eaux, Lieux, berceau de la théorie des climats, qui détaille les conditionnements physiques et mentaux par les divers biotopes en fonction des saisons, et qui fait de la Grèce d’Asie, la région natale de l’auteur, l’espace de vie idéal. Dès lors, plus on s’éloigne de ce centre-là, plus les conditions d’existence se dégradent en raison de déséquilibres qui s’intensifient progressivement pour atteindre des extrêmes vers les périphéries les plus éloignées. Et, quand les écarts par rapport à ce qui est tenu pour normal dépassent les limites de l’expérience habituelle, les différences sont appréhendées comme des déformations résultant d’inversions4, ou, pour le dire autrement, sont identifiées, et par là même comprises, en termes de réversibilité, ce qui permet de rendre familier l’étrange tout en lui laissant sa part d’altérité. Du coup, la réalité décrite relève à la fois de l’en-soi et du pour-soi ; elle n’est ni totalement objective, ni totalement fantaisiste ; on a affaire à un mixte où fiction et réel se mêlent étroitement. Bref, il s’agit d’une représentation avec toute la complexité des savoirs qu’elle implique.

  • 5 Dans son essai Les Grecs ont-ils cru a leurs mythes ?, p. 33 et alibi.

6Avec le thème des Amazones, qui flotte entre mythe et histoire, nous rencontrons les mêmes procédures intellectuelles. Afin de rendre compte des mœurs insolites des Sauromates, une peuplade scythe vivant à l’Est du fleuve Tanaïs, le Don actuel, Hérodote (4, 110-117) rapproche cette société de celle des Amazones du fleuve Thermodon, en Cappadoce, deux sociétés de guerrières. À vrai dire, l’historien-ethnographe n’évoque les Amazones qu’en creux, à partir des femmes sauromates, dont il fait les descendantes de ces dernières. Ici, le raisonnement fonctionne en boucle : ayant besoin d’une grille de lecture pour interpréter un comportement féminin opposé à celui des femmes grecques, Hérodote recourt au mythe des Amazones. Nous donnons au concept de mythe le sens de discours traditionnel invérifiable et donc non-réfutable, qui, selon le “programme de vérité” activé, pour reprendre la formule de Paul Veyne5 est soit à rejeter comme fabuleux, soit à prendre en considération comme donnant de l’intelligibilité au monde visible. En l’occurrence, le mythique éclaire l’historique, et inversement l’historique apporte un fondement au mythique. En effet, Hérodote rapporte une sorte de roman d’aventures qui imagine le scénario suivant.

7Un contingent d’Amazones prisonnières, après leur défaite dans la bataille du Thermodon, réussissent, au cours de la traversée du Pont-Euxin, à massacrer les Grecs qui les emmènent en captivité. Ignorant tout de la navigation, elles échouent en Scythie où elles volent des chevaux et vivent de chasse et de pillage, suscitant l’hostilité des indigènes, qui les prennent pour des hommes jusqu’au jour où ils s’aperçoivent de leur méprise. Ils décident alors d’apprivoiser ces étrangères étonnantes pour avoir avec elles des enfants. Comme le désir est partagé, les unions stables se multiplient. Mais les Amazones refusent de se joindre aux autres épouses scythes, car elles entendent garder leurs coutumes.

  • 6 Traduction de Legrand, 1960.

« Nous ne saurions demeurer avec les femmes de chez vous, leur fait dire Hérodote (4, 114), car nos habitudes ne sont pas les mêmes que les leurs. Nous, nous tirons de l’arc, nous lançons le javelot, nous montons à cheval ; nous n’avons pas appris de travaux féminins ; les femmes de chez vous ne font rien de ce que nous avons dit, elles s’occupent à des travaux féminins, restant dans les chariots, sans aller à la chasse, ni nulle part ailleurs. Nous ne pourrions donc nous accorder avec elles »6.

8C’est ainsi qu’elles franchissent le Tanaïs en compagnie de leurs époux pour donner naissance, dans une contrée plus à l’Est, à l’ethnie des Sauromates, où les femmes, écrit Hérodote (4, 116),

  • 7 Toujours dans la traduction de Legrand.

« vont à la chasse à cheval, et avec leurs maris et sans eux ; elles vont à la guerre ; elles portent le même accoutrement que les hommes »7.

  • 8 Bibliothèque historique, 3, 53, 3.
  • 9 Géographie, 11, 5, 1.
  • 10 Ibidem.

9Aucune allusion à une quelconque mutilation mammaire. Ce motif n’est pas encore jugé nécessaire à la cohérence de l’histoire. De fait, contrairement à l’opinion de Diodore de Sicile8, une poitrine saillante n’est pas un handicap pour lancer des javelines ou décocher des flèches. Le prouvent clairement les concours modernes d’athlétisme. Nous sommes donc en présence d’une invention apparemment saugrenue, mais qui répond à une exigence logique : ces filles d’Arès, nées pour combattre des hommes à la guerre, rétives à toute domination masculine et complètement masculinisées dans leur genre de vie, ressemblent à des êtres dénaturés au point de vouloir faire disparaître leur identité sexuelle ; du coup, leur conserver une poitrine conforme à la nature les rattache contradictoirement à la féminité qu’elles rejettent, telle du moins qu’elle est conçue par les Grecs. Strabon pousse jusqu’au bout les conséquences de la dénaturation en soulignant que les Amazones se confectionnent avec des peaux de bêtes sauvages des équipements de cuir pour faire la guerre, ce qui les transforme en animaux féroces et les éloigne encore plus de la douceur propre à l’image conventionnelle de la femme9. Toutefois, cette logique de l’imaginaire masculin horrifié par l’idée de gynécocratie – l’extermination des Amazones libyennes par Héraclès est présentée, chez Diodore de Sicile10, comme une mission civilisatrice destinée à libérer les peuples gouvernés par des femmes – ne se trouve pas, semble-t-il, stimulée avant les analyses du langage entreprises par les philosophes, en particulier Protagoras, Prodicos de Céos, Cratyle et Antisthène.

  • 11 Voir Hartog, 1980, p. 236, note 3.
  • 12 Chantraine, 1983, p. 69.
  • 13 Voir Iliade, 3, 189 et 6, 186.
  • 14 Cf. le témoignage d’Hérodote, selon qui les femmes des Sauromates n’ont pas le droit se marier avan (...)

10Selon Hérodote (4, 110), le mot grec '҆AμααζόνεЅ correspond au mot scythe Oἰόρπατα, dont il est par conséquent la traduction et qui signifie “tueuses d’hommes” (άνδροκτόνιοι). Si Oἰόρπατα est bien une transcription phonétique du scythe, il n’en va pas de même pour '҆AμααζόνεЅ, dont l’origine n’a rien de grec et qui paraît provenir d’une translittération d’un ethnique hittite ou iranien. Quoi qu’il en soit, le terme, regardé comme l’exact équivalent d’ Oἰόρπατα, revêt nécessairement le même sens11, ce qui rejoint une étymologie contemporaine d’après laquelle le mot est tiré du nom d’une tribu iranienne de guerriers appelés ha mazan12, et surtout la qualification homérique13 d’άντιάνάνειραι, dont l’ambivalence sémantique –hostilité aux hommes, égalité en virilité avec les hommes– connote l’idée de capacité à tuer des hommes14. Or l’absorption du substantif dans la langue grecque a substitué à cette signification celle de “privées de seins ”. Oubliant la provenance exogène du vocable, les spécialistes antiques de l’étymologie y ont vu un mot composé de μαζός (sein) et du préfixe privatif ά- (sans).

  • 15 Selon des étymologies modernes, le nom pourrait signifier “femmes qui vivent entre elles” (ἄμα + la (...)

11Quand le changement étymologique s’est-il effectué ? Diodore de Sicile (ibidem) est le premier, du moins pour les textes sauvés de l’oubli, à nous rapporter cette explication15. Mais celle-ci ne date pas du premier siècle de notre ère et il est probable qu’elle remonte au moins à l’époque du traité Airs, Eaux, Lieux, où pour la première fois dans la tradition sauvegardée il est affirmé que des femmes se mutilent la poitrine. Le thème de la mutilation, qui ne provient pas de l’iconographie puisqu’il en est entièrement absent, précède-t-il le texte hippocratique ou en découle-t-il ?

  • 16 Voir, entre autres, Eschyle, Agamemnon, 1080-1082 ; Les Sept contre Thèbes, 658 ; Sophocle, Ajax, 4 (...)

12La pratique de l’étymologie par les poètes16 atteste de l’ancienneté des explications par les rapprochements onomastiques. De surcroît, les discussions philosophiques sur la justesse des mots et la capacité du langage à énoncer la nature des choses prennent un essor important à partir d’Héraclite et connaissent un moment fort avec les sophistes, mais aussi avec des penseurs tels Cratyle, disciple d’Héraclite, ou Antisthène, disciple de Socrate et fondateur du cynisme. En témoigne le dialogue de Platon précisément intitulé Cratyle, qui dénonce, non pas les absurdités des étymologies que de nos jours nous qualifions improprement de “populaires”, mais les abus où tombent certains de leurs adeptes pour défendre la thèse que l’étude des mots est un moyen sûr de connaître leur référent : l’étymologie peut se révéler utile dès lors qu’elle fait sens, à condition toutefois qu’elle ne dispense pas la connaissance de s’adresser aux choses elles-mêmes et qu’elle reçoive la confirmation d’autres arguments. Il est, par conséquent, peu vraisemblable dans ce genre de contexte qu’après s’être approprié le mot la langue n’ait pas suggéré aux auteurs de discours le rapprochement avec le substantif μαζός.

  • 17 Commentaire du traite d’Hippocrate Aphorismes, 18/1, 147-148 Kuhn.
  • 18 Hippocrate, Aphorismes, 7, 43.

13Mais il est un autre argument, décisif à lui seul, qui démontre l’antériorité de l’étymologie sur le texte d’Hippocrate. Celui-ci : dans le chapitre d’Airs, Eaux Lieux qui nous intéresse (17, 1), ne mentionne pas les Amazones ; il parle des femmes sauromates ; cependant il est manifeste que pour lui ce sont là des synonymes, comme le comprend Galien qui, afin de commenter17 l’aphorisme Il ne naît pas de femme ambidextre18, cite notre passage d’Airs, Eaux, Lieux en substituant au nom des Sauromates celui des Amazones. Donc, Hippocrate mobilise le mythe de la mutilation mammaire induit par l’étymologie en vigueur de son temps et dont il s’empare pour penser une réalité ethnique déroutante.

14Et ce faisant, Hippocrate confère au mythe un fondement scientifique qui change la fiction en vérité. Voici ce qu’il nous dit à la fin du chapitre consacré aux femmes des Sauromates :

  • 19 Traduction de Jouanna, 1996.

« Elles n’ont pas de sein droit : alors qu’elles sont encore de tout jeunes enfants, leurs mères, faisant fortement chauffer un appareil de bronze fabriqué spécialement à cet effet, l’appliquent sur le sein droit et le brûlent de manière que sa croissance soit arrêtée et que toute la force et toute la quantité (de nourriture) se reportent vers l’épaule droite et le bras droit »19.

  • 20 Bibliothèque historique, 3, 55, 3 ; cf. 2, 45, 3.
  • 21 Géographie, 11, 5, 1.
  • 22 Bibliothèque, 2, 5, 9.

15Deux remarques s’imposent. D’abord, la raison de cette brûlure n’a rien à voir avec celle qu’avancent Diodore20 et Strabon21, ou encore le mythographe Pseudo-Apollodore22 : il ne s’agit pas de supprimer une gêne possible pour le maniement des armes de jet, mais d’augmenter la vigueur du bras droit, en atrophiant artificiellement le sein droit et provoquant ainsi une dérivation des éléments nutritifs du corps vers la partie voisine. La physiologie vient au secours de l’imaginaire ethnographique qu’elle rend crédible par l’explication scientifique qu’elle apporte.

  • 23 Airs, Eaux, Lieux, chapitre 22.
  • 24 Voir Hérodote, 4, 67.
  • 25 1, 105 et 4, 67.
  • 26 Pour une analyse plus complète du développement, voir Boulogne, 1992, p. 255-266.

16En second lieu, notons que c’est la croyance mythique qui permet au médecin d’interpréter le sens peut-être de marques corporelles qui devaient être des tatouages ou des scarifications à valeur symbolique ou esthétique. Il commet la même erreur d’interprétation, toujours à propos des Scythes, avec les personnages qu’il appelle Anariées23, des shamans au pouvoir social très puissant24, mais qu’il assimile à des impuissants sexuels parce qu’ils portent des tuniques longues comme celles des femmes et exhibent autour du cou des cicatrices. Ici encore le savoir médical s’interpose pour rendre compréhensible un statut hybride d’homme- femme ; mais cette fois il n’y a plus la médiation d’un mythe, et l’étymologie, au lieu de préexister, prolonge l’identification. Persuadé que pour des raisons climatiques les Scythes souffrent d’un excès d’humidité qui les frappe d’impuissance, Hippocrate imagine que certains d’entre eux, les riches, croyant bien faire malgré leur méconnaissance de l’anatomie, ont voulu assécher leur humidité par son contraire, en s’appliquant sur le cou des fers rougis au feu, ce qui n’a pas manqué d’aggraver le mal. En effet, ces cautérisations ont fermé irrémédiablement les conduits par lesquels, d’après le médecin de Cos, le sperme descend du cerveau vers l’appareil génital. Et c’est parce qu’ils ont renoncé à toute guérison qu’ils se résolvent à porter des vêtements féminins, afin de signaler la perte définitive de leur virilité. D’où le nom d’Anariées, que leur attribue l’auteur du traité, déformation de celui d’Énarées employé par Hérodote25, qui probablement translittère la prononciation d’un mot scythe, une déformation très significative et grosse de l’étymologie induite par le système interprétatif mobilisé26, puisque le terme suggère d’y voir la paronomase d’un composé du mot ἄνδρεЅ (hommes de sexe masculin) précédé du suffixe privatif άν- (sans), et par suite de lui attribuer l’acception de ‘privés de virilité’.

17Bref, dans le cas des Anariées comme dans celui des femmes sauromates, la démarche cognitive se trouve faussée par des représentations reposant sur un savoir médical transposé inadéquatement, mais efficacement au regard de l’attente d’une explication satisfaisante aux yeux de la science du moment, puisqu’elle fournit des réponses cohérentes, en accord avec le savoir médical le plus avancé, aux interrogations suscitées par des réalités humaines étonnantes.

  • 27 Voir Géographie, 11, 5, 3.

18Pour conclure, disons qu’il apparaît que le motif de la mutilation mammaire des Amazones, s’il n’est pas à proprement parler une invention de la médecine grecque, doit néanmoins sa prospérité à la médecine, qui le légitime scientifiquement, parce que le mythe permet au médecin d’expliquer une particularité ethnique très exotique. La triple intrication de l’étymologie, de l’enquête ethnographique et de la physiologie hippocratique métamorphosent le fabuleux et l’erroné en une évidence d’autant plus difficile à briser que les trois composantes de cette construction intellectuelle se corroborent mutuellement en cercle fermé. C’est là, peut-être, la réponse à l’étonnement de Strabon27 devant la permanence des récits fantastiques dont les Amazones sont l’objet encore de son temps. Il n’est pas surprenant non plus dans ces conditions que Galien, habituellement plutôt méfiant à l’égard des mythes, se réfère aux Amazones comme à une réalité historique indiscutable et qu’il utilise le thème de la mutilation mammaire comme preuve a fortiori de la véracité de l’aphorisme hippocratique sur l’impossibilité pour une femme d’être ambidextre, puisque même les Amazones, si viriles pourtant, n’y parviennent pas à cause de l’hypertrophie de leur bras droit.

19Il ressort également de cette étude de cas que le savoir scientifique le plus rigoureux n’échappe pas à l’imaginaire, soit qu’il s’en nourrisse en l’accommodant à ses exigences, soit qu’il le génère.

20Reste la question de l’absence du motif de la mutilation mammaire des Amazones dans les représentations iconographiques ; la caution de l’étymologie par la médecine rationaliste de Cos n’a pas suffi à l’imposer aux peintres et aux sculpteurs. Est-ce parce que ces derniers dépendent de traditions familiales et corporatives à part ? Est-ce pour des raisons d’ordre esthétique ? Mais nous nous heurtons, ici, à un autre problème, et ce n’est plus notre sujet.

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Bibliographie

Bertrand, A., 2002, Amazones modernes, dans P. Brunel (éd.), Dictionnaire des mythes féminins, Monaco, p. 101-102.

Boulogne, J., 1992, Mythe et construction du réel chez Hérodote, RPh, 66/2, p. 255-266.

Chantraine, P., 1983, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, s.v. ҆Αμάζων, Paris, p. 69.

Devambez, P., 1981, Amazones, dans L. Kahil (éd.), Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, Genève, p. 586-653.

Graves, R., Les mythes grecs, Paris (version originale Greek Myths, Londres, 1958), t. 1, p. 377-378.

Hartog, E., 1980, Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris.

Jouanna, E., 1996, Hippocrate. Airs, Eaux, Lieux, CUF, t. 2/2e partie, Paris.

Legrand, Ph.-E., 1960, Hérodote. Histoires, CUF, 4, Paris.

Mavleev, E., 1981, Amazones étrusques, dans L. Kahil (éd.), Lexicon Iconographicum Mythologiae Classicae, Genève, p. 654-662.

Veyne, P., 1983, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ?, Paris.

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Notes

1 Voir Devambez, 1981, p. 586-653 ; Mavleev, 1981, p. 654-662.

2 Voir Iliade, 6, 186 ; Pindare, Nemeennes, 3, 38-39 ; Eschyle, Les Suppliantes, 287-288 ; Herodote, 4, 110-117.

3 Édité par Jouanna, 1996.

4 Sur la figure de l’inversion outil de la compréhension, voir Hartog, 1980, p. 227.

5 Dans son essai Les Grecs ont-ils cru a leurs mythes ?, p. 33 et alibi.

6 Traduction de Legrand, 1960.

7 Toujours dans la traduction de Legrand.

8 Bibliothèque historique, 3, 53, 3.

9 Géographie, 11, 5, 1.

10 Ibidem.

11 Voir Hartog, 1980, p. 236, note 3.

12 Chantraine, 1983, p. 69.

13 Voir Iliade, 3, 189 et 6, 186.

14 Cf. le témoignage d’Hérodote, selon qui les femmes des Sauromates n’ont pas le droit se marier avant d’avoir tué un ennemi a la guerre.

15 Selon des étymologies modernes, le nom pourrait signifier “femmes qui vivent entre elles” (ἄμα + la racine du verbe ζά⍵ ; mais que devient l’aspiration du préfixe ?), ou encore “femmes de la lune” en tant que prêtresses de la déesse lune. Pour ces deux étymologies, voir respectivement Bertrand, 1958, p. 101-102, et Graves, 2002, t. 1, p. 377-378.

16 Voir, entre autres, Eschyle, Agamemnon, 1080-1082 ; Les Sept contre Thèbes, 658 ; Sophocle, Ajax, 430 ; Euripide, Les Bacchantes, 1-2 ; etc.

17 Commentaire du traite d’Hippocrate Aphorismes, 18/1, 147-148 Kuhn.

18 Hippocrate, Aphorismes, 7, 43.

19 Traduction de Jouanna, 1996.

20 Bibliothèque historique, 3, 55, 3 ; cf. 2, 45, 3.

21 Géographie, 11, 5, 1.

22 Bibliothèque, 2, 5, 9.

23 Airs, Eaux, Lieux, chapitre 22.

24 Voir Hérodote, 4, 67.

25 1, 105 et 4, 67.

26 Pour une analyse plus complète du développement, voir Boulogne, 1992, p. 255-266.

27 Voir Géographie, 11, 5, 3.

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Pour citer cet article

Référence papier

Jacques Boulogne, « La mutilation mammaire des Amazones : un mythe de la médecine grecque ? »Pallas, 78 | 2008, 59-65.

Référence électronique

Jacques Boulogne, « La mutilation mammaire des Amazones : un mythe de la médecine grecque ? »Pallas [En ligne], 78 | 2008, mis en ligne le 13 janvier 2009, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/14209 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.14209

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Auteur

Jacques Boulogne

Université Charles-de-Gaulle, Lille 3
Halma-Ipel

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CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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