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Notes de lectures

Tacite, La Germanie. L’origine et le pays des Germains, traduit, présenté et annoté par Patrick Voisin

Paris, éd. Arléa, Collection « Retour aux grands textes » - Domaine latin, 2009, 117 p.
Paul François
p. 445-447
Référence(s) :

Tacite, La Germanie. L’origine et le pays des Germains, traduit, présenté et annoté par Patrick Voisin, Paris, éd. Arléa, Collection « Retour aux grands textes » - Domaine latin, 2009, 117 p.

Texte intégral

1Patrick Voisin vient de publier, dans la collection « Retour aux grands textes » des éditions Arléa, un petit volume consacré à La Germanie de Tacite.

  • 1 Voir M.‑F. Marein, P. Voisin, J. Gallego (éd.), Figures de l’étranger autour de la Méditerranée ant (...)

2L’ouvrage commence par une brève présentation d’une dizaine de pages, sous le titre « Un petit livre d’or ». Ainsi qualifiait-on, à la Renaissance, l’opuscule de Tacite : libellus aureus. P. Voisin y situe bien l’enjeu de La Germanie : parler des Romains du temps à travers les Germains, et en parler par contraste. On retrouve ici le thème de l’Autre, cher à P. Voisin1 : à côté de deux interprétations possibles (apologie des Germains et rejet des Barbares), l’auteur fait le choix juste en voyant dans La Germanie la leçon d’un « va-et-vient nécessaire de l’esprit entre Soi et l’Autre, (…) dans le souci de pratiquer une pensée dialogique » (p. 13). Il se montre par ailleurs attentif aux enjeux culturels, à l’influence de l’œuvre dans la pensée et la civilisation européennes.

3À peine pourrait-on nuancer certaines affirmations. Ainsi lorsque P. Voisin compare Arminius à Vercingétorix, à l’avantage du dernier (p. 9) : le rôle du vainqueur de Gergovie n’a-t-il pas été amplifié par César ? Aussi bien les divisions internes ont-elles existé chez les Gaulois comme chez les Germains.

4Le gros de l’ouvrage est constitué par une traduction française manifestement destinée, selon l’esprit de la collection, à un public qui n’est pas spécialiste de littérature ou d’histoire romaines (cela apparaissait déjà dans la présentation, qui prenait soin d’expliquer des termes comme « pénates »). À ce titre, disons tout de suite qu’elle réalise son objectif. Élégance et fluidité de la langue s’y mettent au service de la clarté, aboutissant à un texte français souvent plus limpide, pour un lecteur non averti, que celui de Jacques Perret (Les Belles Lettres, CUF, 1949). Démarquée de celui-ci, la traduction est le plus souvent de belle venue, avec des trouvailles intéressantes (e. g. en 21, 1 nec implacabiles durant, rendu par « finissent par trouver un apaisement »).

5Un lecteur quelque peu familier de l’Antiquité éprouvera néanmoins quelques regrets. Même pour un ouvrage de vulgarisation, il eût été tout d’abord nécessaire d’indiquer, ne fût-ce que dans une brève note, quel texte latin a été suivi : rien n’est dit de l’édition choisie comme base pour la traduction. Contentons-nous de remarquer qu’en deux passages au moins (21, 2 ; 46, 1), des conjectures de J. Perret ont été adoptées.

6Le texte original n’étant pas fourni, les écarts que s’autorise la traduction peuvent facilement passer inaperçus. Certes, et c’est l’essentiel, le fond est correctement rendu ; on peut néanmoins discuter quelques passages. Une inexactitude en 10, 2 (non « une, puis deux, puis trois », mais plutôt « une, puis une deuxième, puis une troisième » : le père n’a pas simultanément en mains les trois « bûchettes »). En 13, 3, eius est génitif subjectif plutôt qu’objectif. En 13, 5, expetuntur est quelque peu déformé en « goûtent le privilège de ». En 27, 3, erreur sur le sens d’ut. En 46, 3, on ne peut dire que les Fennes « aiguisent avec des os » leurs flèches : ils les garnissent d’une pointe en os (cf. CUF : « leurs flèches qu’ils appointent […] avec des os »). En revanche, P. Voisin me semble avoir raison contre J. Perret en 46, 6 : uultus est à rapporter à hominum plutôt qu’à ferarum.

7Ma principale réserve tient à ce que, si cette traduction suffit à qui ne cherche à connaître que le contenu de La Germanie, elle ne rend pas compte du style de Tacite. L’historien latin, on le sait, écrit dans une langue nerveuse, dense, souvent elliptique, qui recourt aux phrases nominales voire à la brachylogie. Bien sûr, il fallait adapter au public visé la traduction de J. Perret, qui s’efforçait d’être fidèle à ce style si particulier au prix de quelques obscurités. Mais il y avait, je crois, une place à trouver entre cette concision extrême et ce qui est souvent ici explicitation plus que traduction. Quelques exemples illustreront mes réserves.

8Sans nécessité, le plus souvent, P. Voisin ajoute des mots, multipliant notamment des liaisons logiques (car, donc, toutefois, mais, d’une part… d’autre part, dès lors) généralement omises par Tacite. Les phrases nominales sont systématiquement pourvues d’un verbe. Fréquemment sont adoptées des tournures délayées inutiles à une bonne compréhension du texte : les trois mots nulla adfectione animi (5, 5 — CUF : « non par goût ») sont traduits par « non parce que le goût serait pour quelque chose dans cette préférence » ; non in quaestum tamen (24, 2), assez justement rendu par J. Perret en « mais sans idée de profit », est développé à l’excès avec « sans qu’il y ait pour autant la moindre idée de gain » ; sinus (29, 4 — CUF : « pointe avancée ») est atténué en « une sorte de pointe avancée ») ; ubi manu agitur (36, 1 — CUF : « quand on en vient aux mains ») devient « quand sonne l’heure d’en venir aux mains » ; imitatione (38, 2 — CUF : « par esprit d’imitation ») est développé en « par simple esprit d’imitation ». Des mots uniques se trouvent dédoublés : publice (15, 3) en « de la communauté, à titre officiel », protulit (29, 3) en « a porté et imposé », usus (45, 3) en « ils utilisent… ils se servent de » ; voir aussi 18, 2 (offert : « qui apporte… qui l’offre ») ou 19, 2 (publicatae : « prostitué publiquement »). Caractéristique du souci explicatif est la traduction du simple ripae (17, 3) par « la rive séparant leur pays du nôtre », alors même qu’une note précise justement la nature de cette rive ; de même admodum pauci s’étend en « un très petit nombre qui pratiquent la polygamie », quand la suite de la phrase est suffisamment claire pour qu’on puisse se passer d’un tel ajout ; en 35, 1 « vers le sud » constitue certes un éclaircissement, mais n’a pas d’équivalent dans le texte latin et aurait dû être réservé pour une brève note. Voir aussi la fin de 30, 1 : prosequitur est traduit par « accompagne sur toute l’étendue de leur territoire », deponit par « les abandonne en arrivant à la plaine ». Nombreux sont les passages où la sécheresse tacitéenne est ainsi enveloppée d’une graisse superflue.

9Autre détournement stylistique, les recherches de uariatio de Tacite sont souvent affadies par l’emploi de la répétition. Ainsi en 28, 3, où l’expression pari inopia ac libertate eadem devient « la même misère et la même liberté », perdant également son chiasme (certes J. Perret ne faisait pas mieux, avec « également pauvres, également libres », mais on pourrait facilement proposer quelque chose comme « pareille misère et liberté identique »). En sens inverse, des effets de répétition ou des polyptotes peuvent se retrouver brisés : la reprise expressive turpe… turpe (14, 1) est éliminée, comme plus loin celles d’idem (18, 4), d’artem… ars (24, 2), ou de praeponere… praepositos (30, 2).

10N’est pas respecté, ainsi, l’esprit du style tacitéen. De même, dès le début, une inversion, injustifiée mais en apparence anodine, de l’ordre des mots efface un effet de style : mutuo metu aut montibus separatur (1, 1) est traduit « les montagnes et une peur réciproque […] jouent le rôle de frontière » : la surprise créée à cette place par metu, quand on attend une indication d’ordre topographique, s’en trouve grandement atténuée.

11Redisons-le, tout cela n’enlève rien à l’exactitude du contenu, mais fausse l’image que l’on peut se faire de l’écriture tacitéenne.

12De brèves notes de bas de page, à la fois claires et synthétiques, viennent apporter, toujours à propos, les nécessaires informations d’ordre géographique, ethnographique, historique, religieux. On y aimerait parfois des références bibliographiques, sans doute interdites par la définition de la collection.

13L’ouvrage s’enrichit de trois annexes. Une carte (entre la présentation et la traduction) situe les différents peuples de Germanie ; on pourra relever quelques décalages par rapport aux données fournies dans les notes (e. g. n. 1, p. 90 ; n. 3 et 5, p. 91 ; n. 1, p. 92). En fin de volume, une chronologie sélective couvre l’histoire de Rome depuis sa fondation jusqu’à la chute de l’Empire d’Occident : elle « recense plus particulièrement les événements relatifs à La Germanie de Tacite ». À sa suite figure un arbre généalogique simplifié mais suffisant des Julio-Claudiens.

14Tel qu’il se présente, ce livre devrait répondre aux attentes d’un public non antiquisant. Discutable d’un point de vue stylistique, la traduction rend La Germanie accessible à ces lecteurs. Une appréciation pertinente, la mise à disposition des informations nécessaires, permettent une approche aisée d’un texte important de la littérature latine.

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Notes

1 Voir M.‑F. Marein, P. Voisin, J. Gallego (éd.), Figures de l’étranger autour de la Méditerranée antique (Actes du colloque international « À la rencontre de l’Autre »), Paris, L’Harmattan (coll. Kubaba), 2010.

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Pour citer cet article

Référence papier

Paul François, « Tacite, La Germanie. L’origine et le pays des Germains, traduit, présenté et annoté par Patrick Voisin »Pallas, 83 | 2010, 445-447.

Référence électronique

Paul François, « Tacite, La Germanie. L’origine et le pays des Germains, traduit, présenté et annoté par Patrick Voisin »Pallas [En ligne], 83 | 2010, mis en ligne le 01 octobre 2010, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/11921 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.11921

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Auteur

Paul François

Université de Toulouse II-Le Mirail

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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