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Notes de lectures

Helen King et Véronique Dasen, La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine

Éditions BHMS, Lausanne 2008, xii et 130 p.
Valérie Gitton-Ripoll
p. 440-443
Référence(s) :

Helen King et Véronique Dasen, La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine, Éditions BHMS, Lausanne 2008, xii et 130 p.

Texte intégral

1Ce livre introduit fort utilement à l’histoire de la pensée médicale antique ; il est l’œuvre de deux historiennes de la médecine ancienne, Helen King, de l’université de Reading, spécialiste de la discipline côté féminin, auteur d’ouvrages sur la gynécologie et sur les sages- femmes, et Véronique Dasen, historienne et archéologue de l’université de Fribourg, qui a déjà publié des ouvrages sur l’enfance dans l’Antiquité.

2La première partie, intitulée « La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine » est la très bonne traduction française, par V. Dasen, d’une précédente édition anglaise du livre d’Helen King, Greek and Roman Medicine, Londres, 2001, auquel a été ajouté un nouveau chapitre sur « les femmes et la médecine ». La seconde partie, originale, s’intitule « Médecine et iconographie : le discours des images » ; il s’agit d’une analyse de divers documents iconographiques ayant trait à la médecine et illustrant la première partie. L’ouvrage se termine sur un choix de quelques textes d’auteurs médicaux grecs et latins (donnés en traduction) : Hippocrate, notamment le Serment, Celse, Arétée de Cappadoce, Galien, Gargilius Martialis.

3La première partie, illustrée de citations des auteurs données en traduction française, comporte plusieurs chapitres ayant pour objet de faire découvrir l’histoire de la médecine, des médecins et de la pensée médicale dans une perspective plus ou moins chronologique. Le premier chapitre envisage ainsi les rapports entre médecine et religion : l’habitude d’ouvrir les cadavres des animaux sacrifiés aux dieux pour en extraire les viscères a autorisé les premières connaissances anatomiques. Toutefois, avant Hippocrate, les épidémies étaient attribuées aux dieux (voir le rôle d’Apollon dans la peste qui décime les Grecs devant Troie). La grande figure divine de la médecine est Asclépios, fils d’Apollon, dont le culte a été introduit à Epidaure, où l’on venait lui demander la guérison ; le dieu se manifestait pendant l’incubation ; H. King propose dans ce chapitre des explications rationalisantes de thèmes mythiques, comme le fait que le serpent soit le symbole de l’art médical parce que sa mue est une régénérescence ; le motif d’Asclépios corrompu par l’or, qui ressuscite les morts grâce au sang de la Méduse, provoquant l’ire de Zeus qui le foudroie, est interprété comme le reflet de l’âpreté aux gains de certains médecins. On peut toutefois rester dubitatif devant cette interprétation, qui doit être une reconstruction de l’époque classique : la figure mythologique d’Asclépios, ainsi que celle du serpent, mériteraient une étude approfondie. Le deuxième chapitre présente le Corpus hippocratique : mythe et réalité de l’existence d’Hippocrate, rédaction des traités, exercice de la médecine d’après le Corpus. Le troisième chapitre est consacré à la fameuse « peste » d’Athènes relatée par Thucydide, qui dévasta la cité en 430‑426 av. J.‑C. Il ne s’agit bien sûr pas de la peste dans le sens où nous l’entendons maintenant, cette maladie étant inconnue dans l’Antiquité. Le terme loimos (lat. pestis) désignait une maladie épidémique dont l’origine était attribuée à l’air malsain (théorie miasmatique). Le sujet a été souvent traité, et H. King a su trouver une présentation adaptée aux étudiants, en mettant l’accent sur les objectifs littéraires de l’historien athénien. Il s’agit moins pour l’auteur de se demander quelle était la maladie qui se cachait derrière cette peste, recherche souvent menée, et ingrate à cause de la difficulté du diagnostic rétrospectif sur lequel ne s’accordent pas tous les spécialistes (H.K. évoque la fièvre typhoïde), que de souligner l’absence de croyance en la contagion dans toute la médecine antique, malgré l’évidence de la transmission d’homme à homme en cette circonstance, pourtant soulignée plusieurs fois par Thucydide (sur ce point, voir l’approfondissement de M.D. Grmek « Les vicissitudes des notions d’infection, de contagion et de germe dans la médecine antique », Textes médicaux latins, Mémoires V du centre Jean Palerne, Saint-Étienne 1984, p. 53‑66, qui distingue les cas différents des médecins, réticents à l’idée de contagion, des historiens et des agronomes, plus pragmatiques). Le chapitre 4, consacré à la médecine alexandrine, examine la contribution d’Hérophile et d’Erasistrate (début du troisième siècle av. J.‑C.) aux progrès des connaissances anatomiques, notamment grâce à la dissection et à la vivisection de condamnés à mort. Le chapitre 5 est consacré à la médecine grecque à Rome, qui fut introduite à la fin du troisième siècle et suscita un vif débat, les Romains, à l’image de Caton, opposant la médecine traditionnelle romaine, pratiquée par le paterfamilias et reposant sur des ingrédients simples disponibles dans la ferme (le fameux chou de Caton) au mercantilisme et à la cruauté chirurgicale de médecins grecs, dont le statut parfois servile heurtait la hiérarchie sociale romaine. L’auteur souligne avec raison que cette opposition a pu être factice, dans la mesure où l’influence de traités grecs a pu être décelée chez le même Caton qui affirmait pourtant publiquement refuser de lire cette langue. Une autre différence entre la médecine grecque et romaine résiderait dans le plus grand nombre d’incantations et de remèdes magiques présents dans les textes latins ; toutefois, la magie n’a jamais été absente ni du corpus hippocratique, ni même de certains textes de Galien (voir N. Palmieri (éd), Rationnel et irrationnel dans la médecine ancienne et médiévale, Saint-Étienne, 2003). Le chapitre 6 est entièrement consacré au célèbre médecin de Pergame, Galien, qui fit l’essentiel de sa carrière à Rome, après avoir étudié dans les plus grands centres médicaux de la méditerranée antique. H. King, tout en retraçant rapidement sa biographie, s’attache à montrer la synthèse qui s’opère dans son système philosophique par la relecture qu’il fait de l’œuvre d’Hippocrate et de sa conception des maladies. Le chapitre 7 explique comment « soigner la maladie » dans l’Antiquité. Trois voies étaient à disposition du médecin : le régime (la diète, diaitia, le « mode de vie »), les médicaments, et la chirurgie (qui n’est pas traitée ici). Une réflexion sur l’efficacité des médicaments met en avant l’effet placebo. Le chapitre 8 « les femmes et la médecine antique » est nouveau par rapport au livre anglais de H. King, et s’inscrit dans la perspective des gender studies : qu’y avait-il de spécifiquement féminin dans la médecine antique ? Cette question est déclinée en diverses interrogations : que savait-on de l’anatomie féminine, quels étaient les médecins des femmes – d’autres femmes ou des hommes, existait-il un savoir spécifiquement féminin qui se serait transmis de mère en fille ? Selon H.K., il faut abandonner la recherche d’une tradition médicale spécifiquement féminine, dont nous n’avons pas de preuve. La nature des femmes était-elle considérée comme identique à celle de l’homme ? Les auteurs anciens étaient partagés, mais tous croyaient à la migration de l’utérus dans le corps à la recherche d’humidité (la nature de la femme étant chaude et humide), qui provoquait des troubles somatique et psychiques, idée qui perdurera jusqu’au dix-neuvième siècle. La médecine était-elle pratiquée par des femmes ? Il est certain qu’il existait des sages- femmes, et les traités ainsi que l’épigraphie en mentionnent certaines. Le chapitre 9 envisage la « postérité de la médecine antique », de l’époque ravennate, où ont été traduites beaucoup d’œuvres grecques, jusqu’au monde moderne, où apparaît l’expérimentation et l’utilisation d’appareils qui permettent de voir l’intérieur du corps ; mais jusqu’à elle, Galien et Hippocrate sont restés les références incontournables de l’enseignement et de la pratique médicale, même si leur autorité était peu à peu grignotée (par Vésale, Paracelse, Fracastor, Harvey…). Le changement de perspective dans les soins est lui aussi mis en lumière : alors que Galien traitait chaque patient différemment, même en cas de maladie semblable, prenant en compte son état, sa nature, le moment de l’année et les lieux, la médecine moderne prône « une pastille par maladie », quel que soit le patient. La conclusion de cette première partie compare la médecine antique et la médecine moderne, à la fois dans le ressenti du patient, l’exercice de la profession, les méthodes utilisées, les soins dispensés. Du point de vue de la perception du malade, l’écart n’est pas si grand…

4Les thématiques développées par Véronique Dasen dans la deuxième partie répondent à celles de la première partie, en les illustrant de nombreux documents iconographiques. On y admire des peintures de vases attiques, des terres cuites représentant des détails anatomiques, des scènes sculptées dans le marbre. Les reproductions sont de qualité et sont abondamment commentées. Chaque chapitre est pourvu d’une mini bibliographie (trois ou quatre références), qui l’ouvre sur des ouvrages plus spécialisés. V. Dasen commente ainsi les divers types de scènes médicales que l’on peut observer dans les documents : les représentations anatomiques, reliées aux pratiques sacrificielles animales (ch. 1 et 2), les représentations des corps blessés dans les vases attiques, toujours très propres, et l’auteur attribue ceci à un dégoût esthétique pour la vision des structures internes du corps (ch. 3), l’introduction du culte d’Asclépios en Grèce et le rapport entre médecine et religion, à travers la pratique de l’incubation, représentée sur deux marbres, et les ex-votos anatomiques offerts à Asclépios en remerciement ou en prière (ch. 4, 5 et 6) ; puis elle propose deux interprétations d’un vase insolite par son sujet (un cratère en cloche attique du musée de Copenhague) : un homme nu, affligé, figure peut-être une scène de la peste d’Athènes, un bouc émissaire (pharmakon »), ou un malade de la peste (ch. 7) ; une officine de médecin d’un petit vase attique est reproduite au ch. 8 ; et les derniers chapitres abordent des thématiques familières à l’auteur, la représentation de l’utérus sur des intailles en pierre (ch 9), une figurine d’argile représentant un homme atteint d’hémimélie, un défaut de développement des membres (« homme-tronc », ch. 10), les jumeaux siamois que sont par exemple les Molionides (ch. 11). Les commentaires des représentations iconographiques sont particulièrement bien faits et très utiles aux étudiants qui veulent comprendre les images, les conventions du dessin, qu’il ne faut pas prendre comme un modèle réaliste : sur une même image peuvent se joindre deux moments différents ; une taille supérieure à la moyenne peut figurer un dieu (Asclépios) ou la gravité de la maladie (jambe p. 96).

5Un choix de textes, un tableau chronologique des auteurs et des découvertes, une bibliographie sélective qui contient les références essentielles en la matière, c’est-à-dire les éditions et traductions disponibles de référence pour chaque auteur et les synthèses faites par les plus grands spécialistes, closent l’ouvrage.

6Ce livre, tel qu’il est conçu, nous semble une excellente introduction à la lecture de textes médicaux et de documents iconographiques d’un accès difficile pour qui n’est pas familier de la médecine dans l’Antiquité, ainsi que de ses doctrines (toutefois, n’est évoquée ici que la perspective humorale qui est celle d’Hippocrate et de Galien, mais pas les doctrines en vogue dans la Rome impériale, comme le méthodisme ou l’empirisme). Une de ses forces est de faire de fréquents parallèles avec la médecine moderne, pour faciliter l’introduction dans la mentalité antique. Peuvent le consulter avec profit non seulement les étudiants qui veulent se spécialiser, mais aussi tous ceux qui ont à faire une recherche ponctuelle sur le sujet : l’ouvrage n’est pas trop gros et se lit aisément. La table des matières détaillée permet de trouver facilement le sujet recherché. Ce livre trouve sa juste place dans toutes les bibliothèques spécialisées mais également dans celles des premiers cycles.

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Pour citer cet article

Référence papier

Valérie Gitton-Ripoll, « Helen King et Véronique Dasen, La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine »Pallas, 83 | 2010, 440-443.

Référence électronique

Valérie Gitton-Ripoll, « Helen King et Véronique Dasen, La médecine dans l’Antiquité grecque et romaine »Pallas [En ligne], 83 | 2010, mis en ligne le 01 octobre 2010, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/11893 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.11893

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Auteur

Valérie Gitton-Ripoll

Université de Toulouse II-Le Mirail

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