Navigation – Plan du site

AccueilNuméros83Le public et son miroirLe traité Adversus Judaeos de Ter...

Le public et son miroir

Le traité Adversus Judaeos de Tertullien. Essai sur ses auteurs et ses destinataires

Tertullian’s treatise Adversus Judaeos. An essay on its authors and addressees
Julien Cazenave
p. 313-330

Résumés

Il est de ces dossiers pour lesquels il est bien difficile de trancher. Les arguments des deux camps étant si pertinents, les démonstrations si fines et les échanges de point de vue si vifs que l’on ne sait plus à qui donner sa voix. On finit même souvent par se demander s’il n’est pas possible d’en dire tout et son contraire. Les débats d’historiens, de philologues et de patristiciens qui entourent le traité Adversus Judaeos de Tertullien en sont de parfaits exemples. Tant au niveau de son fond que de sa forme, le traité contre les Juifs suscite encore aujourd’hui bon nombre d’interrogations. Par exemple, quel crédit donner au propos de l’apologiste ? L’œuvre est-elle le véritable compte rendu d’un dialogue entre un chrétien et un païen sympathisant du judaïsme ou une mise en scène grossière au service de la rhétorique de Tertullien ? En d’autres termes, le traité est-il destiné aux Juifs, aux chrétiens voire même aux païens ? La dimension rhétorique inhérente aux œuvres d’un auteur aussi vindicatif que Tertullien amène à questionner le texte afin de dégager son ou ses destinataires et par voie de conséquence son ou ses buts. Le traité Adversus Judaeos de l’auteur africain reflète-il une disputatio visant à convaincre directement le peuple juif de ses erreurs ou est-il un discours à usage interne cherchant à renforcer la foi des chrétiens et à les détourner du judaïsme ? Enfin sur un plan plus formel, l’intégralité du traité est-elle à mettre à l’actif du seul Tertullien ou les cinq derniers chapitres ont-ils été ajoutés à son insu ? Si les chapitres 9 à 14 ne sont pas signés de la plume du Carthaginois, faussent-ils l’interprétation et le sens général du traité ?

Haut de page

Note de la rédaction

Cet article est la mise par écrit d’une intervention donnée lors de la journée d’études « Jeunes chercheurs » menée par l’équipe P.L.H.–E.R.A.S.M.E, le vendredi 14 décembre 2007 à l’université de Toulouse II–le Mirail : « Le public et son miroir. Présence du destinataire dans l’œuvre chez les Anciens ». Comme son titre l’indique, il n’a d’autre prétention que de vouloir rediscuter, au travers d’un essai – à prendre dans son sens littéral strict –, les grandes questions gravitant autour de l’œuvre de Tertullien : son ou ses destinataires, sa date de rédaction, son unicité, son ou ses auteurs, etc. Dès lors, il n’a pas vocation à être définitif mais seulement porteur d’une proposition de lecture cherchant à rouvrir les réflexions autour du traité Adversus Judaeos de Tertullien.

Texte intégral

  • 2 Tertullien était-il prêtre ? Il faut avouer que la question ne se pose plus guère de nos jours, tan (...)
  • 3 Pour une présentation de la communauté chrétienne de Carthage voir Schöllgen, 1984.
  • 4 Fredouille, 1972 et Sider, 1971.

1Présenter brièvement Tertullien relève presque de la gageure tant le premier auteur chrétien de langue latine dispose d’une trajectoire hors norme et d’une personnalité complexe. L’apologiste carthaginois né païen, devient chrétien aux alentours de 190 puis dévie peu à peu, sans pour autant y adhérer pleinement, vers le montanisme, un mouvement eschatologique qui prône la continence et le martyr. De sa première production en février 197, le traité Ad nationes, au traité De pudicitia en 217, Tertullien, n’a de cesse de combattre les autorités romaines qu’il tient pour responsables des persécutions, de harceler ceux qu’il considère comme n’étant pas suffisamment chrétiens ou encore, plus généralement, de clarifier la discipline et le dogme chrétien. Si la majorité continue de voir en lui un prêtre, rien ne permet de l’affirmer avec certitude2. Plus sûrement, il n’est, tout au plus, qu’une personnalité importante parmi une communauté chrétienne ultra minoritaire dans la Carthage du début du iiie siècle3. Enfin, pour conclure sur cette présentation, il faut bien avoir en tête que Tertullien est un homme de combat, un auteur dont l’unique dessein est de convaincre. Il est persuadé d’être porteur d’une vérité absolue, celle de Dieu, et il la défend coûte que coûte en maniant avec talent la rhétorique classique4. En opérant cette jonction entre l’univers païen et l’univers chrétien, il redéfinit un nouveau régime de la parole : les traités de Tertullien gardent en leur sein les stigmates du passage d’une position de rhéteur classique à celle de véritable prédicateur.

1. Présentation du traité de Tertullien ou de la difficulté à appréhender la littérature Adversus Judaeos

  • 5 Voir en particulier : MacLennan, 1990 ; Rokeah, 1982 ; Ruether, 1979 ; Schreckenberg, 1982, et plus (...)
  • 6 Stroumsa, 1995, p. 3.
  • 7 Cette thèse qui place la disputatio au centre des relations Juifs/chrétiens est défendue par un gro (...)
  • 8 Ceux qui perçoivent le christianisme et le judaïsme comme deux entités s’affirmant chacune dans les (...)
  • 9 Pour une présentation plus exhaustive de la question voir Paget, 1997. À noter que durant la derniè (...)

2Le traité Adversus Judaeos, rédigé par Tertullien manifestement en 197, appartient à une littérature éponyme dans laquelle on retrouve pour ne citer qu’eux : l’Épître à Barnabé, le Dialogue avec Tryphon de Justin ou encore les traités Adversus Judaeos de Cyprien et Augustin. Si l’œuvre de Tertullien est peu étudiée pour elle-même, elle possède une place de choix dans les nombreux travaux sur la littérature Adversus Judaeos5. Dans ceux-ci, deux courants historiographiques s’opposent depuis plus d’un siècle6. Le contentieux porte sur la finalité des traités. La tradition chrétienne Adversus Judaeos et plus généralement l’antijudaïsme chrétien, reflètent-t-ils une opposition réelle entre Juifs et chrétiens, et de fait ce genre littéraire doit-il se comprendre comme une réponse de l’Église naissante à la menace posée par les Juifs voire même une tentative pour les convertir7 ? Ou, au contraire, cette littérature n’est-elle qu’une tendance propre à la religion chrétienne et qui ne se rattache à aucune réalité extérieure8 ? En d’autres termes, la littérature Adversus Judaeos s’adresse-t-elle directement aux Juifs ou n’est-elle qu’une littérature chrétienne à usage interne servant à renforcer les liens de la communauté face à un adversaire imaginaire9 ?

  • 10 Tertullien, Adversus Judaeos, 1, 1 : « Il arriva dernièrement qu’une dispute s’éleva entre un Chrét (...)
  • 11 Rizzi, 1993.
  • 12 Pour reprendre la formule de Fredouille, 1994, p. 479.
  • 13 Tertullien, Apologeticum, 1, 1 : « Magistrats de l’Empire romain (Romani imperii antistites), qui p (...)

3Pour bien comprendre à quel point il est difficile de cerner le destinataire de ce type d’ouvrage voici le prooemium du traité Adversus Judaeos de Tertullien : Proxime accidit : disputatio habita est Christiano et proselyto Iudaeo. Alternis vicibus contentioso fune uterque diem in vesperam traxerunt. Obstrepentibus quibusdam ex partibus singulorum nubilo quodam veritas obumbrabatur. Placuit ergo, ut quod per concentum disputationis minus plene potuit dilucidari, curiosius inspectis lectionibus stilo quaestiones retractatas terminare10. M. Rizzi s’est intéressé aux prooemia des apologies des premiers Pères parce qu’ils lui paraissent particulièrement significatifs des rapports entretenus par un auteur et son lecteur potentiel : l’altro11. Selon lui, le prélude sert à établir un « pont communicationnel » entre les deux12. Celui du traité Contre les Juifs de Tertullien est, en ce sens, particulièrement déroutant et paraît déroger à la règle. Il est en effet, beaucoup moins précis que celui du traité Apologeticum par exemple13. Il n’est point ici question d’un destinataire clairement défini, apostrophé ou invectivé dès les premières lignes comme c’est le cas pour les Magistrats de l’empire romain (Romani imperii antistites) dans le traité Apologeticum. Le traité Adversus Judaeos se place d’emblée dans un autre registre qui semble plus proche de l’exercice de style que du traité conventionnel.

4A l’image d’un prooemium qui est en apparence peu utile, les grandes lignes de l’argumentaire de Tertullien ne renseignent guère sur le public visé. Pour résumer, les quatorze chapitres du traité renferment bon nombres de considérations théologiques prônant une théorie de la substitution qui ferait des chrétiens les nouveaux Juifs auprès de Dieu. Dans l’absolu, ces considérations pourraient s’adresser indifféremment aux Juifs et aux chrétiens. Dans les cinq premiers chapitres, Tertullien revient en particulier sur la circoncision, l’observance du sabbat ou les sacrifices dans le temple qui appartiendraient désormais, selon lui, au passé. Les chapitres 6 à 8, quant à eux, cherchent à légitimer Jésus en prouvant qu’il est bien le messie que ne reconnaissent pas les Juifs. Laissons pour l’instant de côté les cinq derniers chapitres car, pour certains historiens, les chapitres 9 à 14 seraient le résultat d’un ajout indépendant de la volonté de Tertullien.

5Alors pour quel public l’apologiste carthaginois a-t-il rédigé son traité ? Pour les Juifs ? Pour les chrétiens ? Peut-être même les polythéistes romains que l’on exclue trop souvent de ce type d’étude ? D’ailleurs, faut-il forcément n’en choisir qu’un seul parmi les trois ? Un auteur tel que Tertullien ne peut-il pas tromper l’historien trop habitué à classer les traités selon le clivage ésotérique/exotérique ?

2. Un traité pour convaincre les Juifs de leurs erreurs ?

2.1. De la rhétorique à l’apostrophe de son destinataire

6Paradoxalement, il semblerait que le traité de Tertullien, pourtant baptisé Adversus Judaeos, ne s’adresse pas aux Juifs de Carthage.

  • 14 Efroymson, 1975, p. 63.
  • 15 C’est notamment particulièrement frappant au sein même du traité Adversus Judaeos. En 4, 7, sur l’o (...)
  • 16 Pour les magistrats romains voir, par exemple, Tertullien, Apologeticum, 1,1 ; 7,1 ; 9, 14. Pour le (...)
  • 17 Efroymson, 1975, p. 77, n. 45.
  • 18 Dunn, 2000, p. 51.
  • 19 Voir Figure 1.
  • 20 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 1. Il faut écarter Adversus Judaeos, 7, 9, passage que D.P. Efroym (...)
  • 21 Pour être encore plus précis, signalons que les huit premiers chapitre du traité comptabilisent 486 (...)

7Tertullien n’a en effet jamais cherché à convaincre un auditoire Juif. L’analyse de son antijudaïsme par D.P. Efroymson a révélé une particularité significative : quelle que soit le traité, les Juifs ne sont jamais apostrophés par l’emploi d’un verbe à la deuxième personne14. Ainsi, ils ne sont pas « vous » mais « eux »15. Le fait est d’autant plus troublant que les magistrats romains, les chrétiens dissidents, les marcionites et même Marcion, pourtant mort au moins trente ans plus tôt, sont directement apostrophés16. Cependant, là où D.P. Efroymson ne comptabilise dans le traité Adversus Judaeos, qu’un seul passage mentionnant un verbe à la deuxième personne17, G.D. Dunn, dans sa thèse, en trouve plus d’une cinquantaine18. En recomptant méticuleusement d’après l’édition de H. Tränkle à la fois, les verbes à la deuxième personne du singulier, les verbes à la deuxième personne du pluriel mais aussi les impératifs, on obtient précisément 4919. Les divergences de perceptions entre ces historiens ont deux origines. Tout d’abord, ils ne cherchent pas aux mêmes endroits. D.P. Efroymson écarte les 5 derniers chapitres du traité car ils ne seraient pas, selon lui, à mettre à l’actif de Tertullien ; G.D. Dunn en tient bien évidemment compte. Or, sur les 49 « vous », seuls 9 se situent dans les huit premiers chapitres contre 40 pour les cinq derniers. Ensuite, il semblerait que G.D. Dunn et D.P. Efroymson ne s’entendent pas non plus sur ce qui a été écrit par Tertullien. En effet, dans les huit premiers chapitres, seul un passage où le « vous » est présent n’est pas tiré d’une citation biblique20 ; dans les chapitres 9 à 14, 27 « vous » servent à apostropher directement les Juifs, 13 appartiennent à des citations bibliques21.

  • 22 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 5 : « Voilà pourquoi le prophète leur adresse immédiatement ces re (...)

8L’étude du texte suivant est particulièrement salvatrice pour écarter définitivement le problème des citations bibliques : Cur ita ? Quoniam subsequens sermo prophetae exprobrat eis dicens : Filios genui et exaltavi, ipsi autem reprobaverunt me, et : Si extenderitis manus, avertam faciem meam a vobis ; et si multiplicaveritis preces, non exaudiant vos ; manus enim vestrae sanguine plenae sunt, et : Vae gens peccatrix, populus plenus delictis, filii scelesti, dereliquistis dominum et ad indignationem provocastis sanctum Israelis22

  • 23 Respectivement Isaïe 1, 2 et Isaïe 1, 4.
  • 24 Ce passage n’est pas un cas isolé mais bel et bien évocateur pour l’ensemble des citations biblique (...)

9Dans ce passage, on remarque deux choses. Tout d’abord, la première phrase qui introduit les trois citations de Isaïe, avec eis, rappelle si besoin est que les Juifs sont perçus comme un groupe absent de la discussion : ce sont « eux », là-bas. Ensuite, les mots d’Isaïe n’ont pas été transposés pour les apostropher directement. Isaïe 1, 15, malgré extenderitis, multiplicaveritis et vestrae, n’est pas appliqué aux Juifs contemporains, ou du moins uniquement sur un plan exégétique ; le fait que le verset soit entouré à chaque extrémité par d’autres renvois à Isaïe23, où le « vous » est absent, le démontre de manière certaine24.

2.2. Essai sur l’unicité du traité à l’aune d’une étude sur ses destinataires

10Qu’en est-il des chapitres 9 à 14 que D.P. Efroymson ne considère pas dans son étude alors que G.D. Dunn va y puiser 27 apostrophes ?

  • 25 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 1 : « Commençons donc à prouver que la naissance de Jésus-Christ f (...)
  • 26 Depuis Neander, 1825, qui reprenait lui-même Semler, 1776, d’autres ont suivi : Akerman, 1918 ; Alt (...)
  • 27 Cet historien, à chacune de ses productions, cherche à le démontrer, voir Dunn, 1998 ; 1999a ; 1999 (...)
  • 28 Aziza, 1977, p. 103-108 ; Barnes, 1971 ; Braun, 1962, p. 568 ; Conzellmann, 1981, p. 302-309 : Säfl (...)

11Après que le chapitre huit a montré que le prophète Daniel avait bien annoncé la venue de Jésus, le chapitre neuf s’ouvre étrangement sur Incipiamus igitur probare nativitatem Christi a prophetis esse nuntiatam […]25. Dès lors s’ensuit des développements chaotiques et des reprises de passages que l’on trouve soit dans les chapitres 1 à 8, soit dans un autre traité de Tertullien : le troisième livre contre Marcion. Dans le but d’expliquer les innombrables redites et le style déplorable qui en ferait l’ouvrage le moins abouti de l’apologiste, certains historiens dont D.P. Efroymson, défendent l’idée que seuls les 8 premiers chapitres du traité Adversus Judaeos sont de Tertullien, le reste ne serait que le résultat d’un ajout postérieur26. À l’opposé, d’autres dont Dunn27, ne remettent pas en cause l’unicité du traité. Les thèses pour défendre cette opinion sont nombreuses, la plus commune étant de faire de l’Adversus Judaeos un brouillon inachevé à la parution plus qu’incertaine28.

  • 29 L’idée est particulièrement bien développée dans Quispel, 1943.
  • 30 Tertullien, Adversus Marcionem, I, 1, 1 : « Tout ce que nous avons pu faire antérieurement contre M (...)
  • 31 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 1, 1 : « En suivant pas à pas notre ouvrage précédent – perdu (...)

12Envisagé sous l’angle du destinataire, des éléments nouveaux apparaissent et font pencher la balance du côté des partisans de la non-unicité du traité. Les chapitres 9 à 14 ne seraient pas le fruit du travail de Tertullien mais d’un autre, une tierce personne qui se serait servi d’un premier jet du traité Adversus Marcionem pour compléter les huit premiers chapitres29. On pourrait aller plus loin en identifiant l’interpolateur comme étant l’apostat dont Tertullien vante les mérites au début du livre I du traité contre Marcion : Si quid retro gestum est nobis aduersus Marcionem, iam hinc uiderit. Nouam rem adgredimur ex uetere. Primum opusculum quasi properatum pleniore postea compositione rescideram. Hanc quoque nondum exemplariis suffectam fraude tunc fratris, dehinc apostatae amisi, qui forte descripserat quaedam mendosissime et exhibuit30. On notera qu’au début du Livre III, Tertullien fait une nouvelle fois allusion à cette première édition perdue prouvant par là même que ce tome est lui aussi concerné par le vol31.

  • 32 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 21 ; Adversus Marcionem, III, 16, 4 : « Assurément, dis-tu. Nous d (...)
  • 33 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 16, 5 : « […] Sans doute a-t-il appelé ce guide ange à cause d (...)
  • 34 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 23 : « […] Sans doute a-t-il appelé ce guide ange à cause de la gr (...)
  • 35 Tertullien, Adversus Judaeos, 10, 14 : « Maintenant, si la dureté de votre cœur rejette et raille t (...)
  • 36 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 19, 6 : Nunc et si omnes istas interpretationes respuerit et i (...)

13En s’arrêtant sur trois couples de passages que l’on trouve dans le traité contre les Juifs et puis dans le livre III du traité contre Marcion, l’idée se fait plus sûre. Le premier couple est assurément le plus évocateur car les deux phrases sont en tout point identiques : Certe, inquis. Hanc prius dicimus figuram futuri fuisse, peut-on lire en Adversus Judaeos, 9, 1 et Adversus Marcionem, III, 16, 432. Cependant, dans la première phrase, inquis se rapporterait aux Juifs, dans la seconde à Marcion. Le deuxième couple est peut-être encore plus significatif. Dans son Contre Marcion, Tertullien écrit : […] Angelum quidem eum dixit ob magnitudinem uirtutum quas erat editurus, et ob officium prophetae, nuntiantis scilicet diuinam uoluntatem […]33. On retrouve le même passage, à une différence notable près, dans le chapitre 9 du traité Adversus Judaeos : […] Angelum quidem dixit eum ob magnitudinem virtutum quas erat editurus – quas virtutes fecisset Iesus Naue, et ipsi legistis – et ob officium prophetae nuntiantis scilicet divinam voluntatem, […]34. Il est tout à fait envisageable de voir dans la partie soulignée un ajout grossier fait au texte original du traité Adversus Marcionem. La constatation est également valable pour le troisième et dernier couple de passages, un seul mot peut suffire à faire varier le destinataire : Marcion devient Juif. Dans le chapitre 10 du traité Adversus Judaeos, son auteur écrit Nunc si omnes istas interpretationes respuerit et inriserit duritia cordis vestri35, alors que le traité Adversus Marcionem voit haeretica remplacer cordis vestris36.

14Il était d’autant plus facile d’appliquer aux Juifs des textes apostrophant originellement les marcionites que les arguments pour défendre la messianité du Christ s’appliquaient indépendamment à chacun des deux groupes. En effet, ils avancent tous deux l’idée que le Christ est un imposteur. Les considérations de destinataires n’ont donc pas lieu d’être sur un tel sujet, l’argumentaire est universel. C’est du moins comme cela que l’on peut cerner l’acte de l’interpolateur. Trop heureux de voir dans le livre III du traité Adversus Marcionem, des arguments favorables à un discours antijuif, il n’a pas su résister à l’envie de les ajouter quasiment en l’état, ne se permettant, tout au plus, que quelques mineures interventions sur le texte de Tertullien. En fixant notre attention plus précisément sur les variations propres aux apostrophes des destinataires a-t-on peut-être proposé une lecture plausible du traité. Originellement, il ne comportait que huit chapitres dépourvus d’apostrophe auxquels sont venus s’ajouter cinq chapitres imparfaits tirés d’une version pirate du traité Adversus Marcionem. Les apostrophes bien présentes dans les chapitres 9-14 et leur absence dans la première partie du traité contre les Juifs, trahissent le travail d’un interpolateur qui aurait laissé en l’état ou modifié légèrement un matériel qui, initialement, était adressé à Marcion et à ses suivants.

2.3. L’étude statistique face à la critique

  • 37 Voir Figure 1.
  • 38 Il faut noter que, même en envisageant les quatorze chapitres du traité comme le fruit du seul trav (...)
  • 39 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 1 : « « Abraham, dites-vous, a été circoncis ». D’accord ; mais il (...)
  • 40 Tränkle, 1964, p. 6.
  • 41 Voir l’apparat critique du Corpus Christianorum (Kroymann, 1954, p. 1344).

15En partant du nombre d’apostrophes que comporte le traité Adversus Judaeos, on comprend mieux comment l’histoire unique du texte a pu duper la critique37. En effet, sur les 28 « vous » (1+27) du traité, 27 sont tirés des chapitres 9 à 14, l’argument assoit d’ailleurs définitivement la thèse de deux auteurs distincts. Tertullien n’a jamais cherché à apostropher son destinataire38. Après avoir exclu la dernière partie du traité il ne reste donc qu’un seul passage : Sed Abraham, inquis, circumcisus est. » Sed ante deo placuit quam circumcideretur nec tamen sabbatizavit. Acceperat enim circumcisionem, sed quae esset in signum temporis illius non in salutis praerogativam. Denique sequentes patriarchae incircumcisi fuerunt ut Melchisedech, qui ipsi Abrahae iam circumciso revertenti de proelio panem et vinum obtulit incircumcisus. « Sed et filius, inquis/inquit, Moysi tum ab angelo praefocatus fuisset, si non Seffora mater eius calculo praeputium infantis circumcidisset. Unde [inquit] occisionis maximum periculum est, si praeputium carnis quis non circumciderit39. Dans l’édition de H. Tränkle cohabitent 3 verbes, 1 inquis et 2 inquit40. Dans d’autres éditions on retrouve seulement 2 inquis41. On remarque tout d’abord que les seules apostrophes du public de l’ensemble du traité sont regroupées dans un seul et même passage comme si Tertullien avait voulu enchaîner cette petite tournure rhétorique pour donner vie à sa démonstration. La tournure est assez anodine dans la rhétorique classique pour ne pas voir dans ces inquis la preuve d’une apostrophe réelle, d’un dialogue ou d’un échange avec les Juifs de Carthage. Certains éditeurs comme H. Tränkle ont même pris la latitude de remplacer le second inquis par inquit et de supprimer le troisième inquit présent sur certains manuscrits.

  • 42 Voir Figure 2.

16En recherchant plus globalement, à savoir sur l’ensemble du corpus tertullianéen, les diverses apostrophes faites aux destinataires de chaque traité de Tertullien, on note que le traité Adversus Judaeos se place parmi les traités dont le taux d’implication du lecteur est le plus faible42. C’est fort logiquement les traités dans lesquels les polythéistes ou les autorités romaines sont clairement apostrophés qui obtiennent les pourcentages les plus élevés : le Livre I, Ad Nationes, 3.73 %, le traité Apologeticum, 2.04 %, la lettre Ad Scapulam, 2.28 %. Certains traités ésotériques, obtiennent également des pourcentages élevés comme le traité Ad martyras qui, comme l’indique son titre, s’adresse directement aux Martyrs. Le traité Adversus Judaeos amputé des chapitres 9 à 14 obtient avec 0.27 % de « you » et de ses dérivés, le score le plus bas, très proche d’ailleurs des 0.31 % d’un traité de discipline chrétienne : le traité De Baptismo. Avec un taux aussi faible, l’ouvrage s’insère parfaitement dans un groupe de traités dédiés à des questions strictement théologiques : la gnose du traité Adversus Valentinianos ou la définition de l’âme du traité De anima par exemple. En suivant cette logique, il convient donc de voir dans le traité Adversus Judaeos, un traité s’adressant à un auditoire d’initiés, à un public chrétien et à aucun moment ne cherchant à convaincre directement les Juifs.

3. Écrire un contre les Juifs c’est écrire un pour les chrétiens

17Faute de cet auditoire juif, le traité devient par défaut un discours à usage interne, une œuvre servant à raffermir les liens de la communauté chrétienne autour de la dénonciation des égarements du peuple Juif. Ce n’est pas tant le fond du traité mais la forme de celui-ci et plus précisément son prooemium qui se révèlent importants sur le sujet.

  • 43 Cf. supra, n. 10.
  • 44 Schreckenberg, 1982, p. 217.
  • 45 Tertullien, De corona, 1, 1 : « L’évènement vient de se produire (Proxime factum est.). Dans le cam (...)
  • 46 Le Bohec, 1992.

18Le prooemium renferme finalement une mise en scène astucieuse où tout n’est que fiction43. Il faut en premier lieu admettre que la mise en contexte de la discussion semble trop parfaite pour ne pas éveiller quelques soupçons. Le dialogue comme facteur ayant motivé la rédaction du traité peut tout à fait être un artifice littéraire au service de la rhétorique. La simple lecture du prooemium n’éveille-t-elle pas l’envie de connaître les tenants et les aboutissants de cette discussion, discussion qui d’ailleurs n’aura pas lieu ? En effet, H. Schreckenberg note à juste titre, que même si Tertullien parle dans le prélude d’une disputatio, le reste du traité relève exclusivement du monologue44. Ensuite, les termes proxime accidit et obstrepentibus ne sont pas sans rappeler le Proxime factum est du De corona45. Dans ce traité, Tertullien revient sur l’incident qui voit un soldat renoncer à sa couronne lors d’une distribution d’argent et annoncer qu’il est chrétien. Il est ensuite jugé, condamné et sans doute exécuté. Une étude solide de Y. Le Bohec a montré que les événements relatés par le traité s’étaient déroulés non pas à Carthage ni d’ailleurs en Afrique romaine comme le Proxime factum est pouvait le suggérer indirectement, mais bel et bien à Rome46. Les écrits de Tertullien semblent donc mériter la plus grande des prudences lorsqu’ils font état d’une mise en contexte trop évidente.

  • 47 Barnes, 1985, p. 106.
  • 48 Il faut rappeler que ces traités étaient déclamés et non lus silencieusement.

19À la suite de T.D. Barnes, il est également intéressant de noter que Tertullien n’est que témoin de la scène et laisse à un autre le soin de défendre sa propre religion47. Au vu du tempérament vindicatif de l’auteur, cette prise de distance est plus que surprenante et ne s’explique que par la théorie de la mise en scène. Par son absence et l’utilisation d’un avatar qualifié de simple Christiano, Tertullien cherche peut-être à impliquer son auditoire chrétien à qui il montre que la diffusion de la vérité chrétienne est à la portée de tous. Confronté au courage d’un coreligionnaire sans visage brandissant sa foi pour confondre un prosélyte, le chrétien peut se projeter dans la disputatio, s’imaginer débattre et défendre sa religion. Le lecteur excité par cette entrée en matière scénarisée, est ainsi mis dans les conditions idéales pour recevoir l’enseignement que dispense le reste du traité48.

  • 49 Dunn, 2003.

20Le traité Adversus Judaeos est parfois si hermétique, notamment le chapitre huit qui voit Tertullien recalculer la prophétie de Daniel (Dn 24-27), qu’il ne semble pas pouvoir être envisager autrement que pour un auditoire au fait des exégèses bibliques49. Pourtant, toujours en partant du prooemium, il ne paraît pas déraisonnable de s’intéresser à la variable polythéiste.

4. Et les polythéistes romains ?

  • 50 Certains y voient la raison première pour envisager un destinataire païen pour le traité Adversus J (...)

21En choisissant la figure d’un prosélyte pour sa mise en scène, Tertullien se place en effet en rupture avec une certaine tradition littéraire amorcée par Justin au milieu du iie siècle, qui cherchait à imposer une opposition binaire entre Juifs et chrétiens ; le Carthaginois est le premier à ajouter, dans l’équation, un élément païen50.

  • 51 Will, Orrieux, 1992, p. 22-26.
  • 52 Aziza, 1977, p. 108.
  • 53 Tertullien, Adversus Judaeos, 1, 2 : « L’occasion de défendre au nom des nations la grâce divine qu (...)
  • 54 D’où l’opposition systématique chez Tertullien entre nova et vetera le peuple Juif est empli de vet (...)
  • 55 Cf. supra, n. 53.

22Un prosélyte n’est pas, à proprement parler, un juif à part entière, mais une sorte de « demi-Juif ». Mi-Juif, mi-polythéiste s’il est possible de schématiser encore davantage. Ce dernier point est primordial car la « part païenne » qui constitue forcément l’identité religieuse de ce type de converti est trop souvent passée sous silence. Comme le souligne l’ouvrage d’É. Will et C. Orrieux, l’usage moderne a fait glisser le sens de prosélyte, « celui qui est venu », au sens du prosélytisme, « action de faire venir », « action de faire chercher »51. Il y a précisément dans ce glissement sémantique l’explication la plus plausible au désintérêt des historiens pour la part païenne du prosélyte du traité Adversus Judaeos. Pour la plupart d’entre eux, rien ne le différencie d’un Juif, pour les autres il est même une sorte de « super Juif » véritable incarnation de la « manifestation éclatante de l’influence juive et de la permanence de son recrutement prosélytique »52. Le non-sens est d’autant plus important que Tertullien est le premier à revendiquer la nature composite de ce type de converti, en arguant que tout l’intérêt du prosélyte réside précisément dans sa condition d’ancien païen : Nam occasio quidem defendendi etiam gentibus sibi divinam gratiam hinc habuit praerogativam, quod sibi vindicare dei legem instituerit homo ex gentibus nec prosapia Israelitum Iudaeus53. Par conséquent, les premiers mots du traité renseignent non pas sur l’hypothétique inclination juive à démarcher les païens mais exclusivement sur l’expérience religieuse de cet individu. Pour résumer encore davantage, le début du traité éclaire davantage l’attitude des polythéistes romains à l’égard du judaïsme que l’inverse et il convient, dès lors, de s’intéresser au prosélyte plutôt qu’au prosélytisme. La sympathie de certains païens romains pour le judaïsme est à l’origine du traité. Par la rédaction de celui-ci, Tertullien entend-il combattre, non pas directement les Juifs de Carthage comme nous l’avons vu, mais les manifestations de leur présence. Les Juifs sont pour Tertullien un peuple perdu qui n’a pas su reconnaître le Christ54. Dès lors rien ne l’incite à s’intéresser à ces derniers ; les prosélytes et les sympathisants du judaïsme sont des proies plus faciles pour son apologie du christianisme. En effet, pour l’auteur carthaginois, ce sont des polythéistes qui ont admis la présence de Dieu et qui ont donc fait la moitié du chemin qui pourrait les mener au Christ. C’est à eux en partie qu’il s’adresse dans son traité55.

  • 56 Il subsiste 105 allusions à la circoncision dans l’ensemble du corpus de l’apologiste et 40 % des t (...)
  • 57 Tertullien, Ad nationes, I, 14, 1-2 : « Mais il court sur notre Dieu une rumeur nouvelle. Il y a pe (...)
  • 58 Efroymson, 1980-1981, p. 25: «Most of his [Tertullien] writings is an exercise in rhetoric, in argu (...)

23Hormis ces sympathisants de la religion juive et ces prosélytes, le texte de Tertullien peut également s’adresser plus généralement à l’ensemble de la Gentilité. Le prosélyte, bien que muet et passif, par sa seule présence défend sa nouvelle condition. Il est l’incarnation même d’une rupture qui s’opère entre sa condition actuelle et celle de son passé : l’opposition entre un monde juif présent et un monde païen achevé. L’idée que les Juifs puissent recruter dans les rangs païens devait suffire à raviver l’antagonisme entre les deux groupes religieux. Cette idée est appuyée par les fondements de l’antijudaïsme de Tertullien. Ce dernier, de par sa naissance dans un milieu strictement polythéiste, connaît parfaitement les types de reproches formulés par les païens à l’encontre des Juifs. Ils sont, selon toute vraisemblance, perçus comme un corps étranger dans une société conservatrice ; il existe de fait un ressentiment païen qui cible plus précisément les particularités propres au Judaïsme. Ainsi, par exemple, Tertullien ne manque-t-il pas de rappeler l’opinion païenne concernant la circoncision en citant le terme à de nombreuses reprises dans ses ouvrages explicitement destiné aux païens et plus particulièrement dans le traité contre les Juifs. Le fait le plus révélateur n’est d’ailleurs pas tant le nombre d’occurrences que l’utilisation d’un argument qu’il sait pertinent pour convaincre les païens56. Ainsi, Tertullien pouvait, grâce à sa prose, accentuer le ressentiment du païen à l’égard du Juif. En joignant ses griefs à celui du païen, il nourrissait les conceptions païennes par l’antijudaïsme chrétien. Même si l’extrait n’est pas tiré du traité Adversus Judaeos on pourra jeter un œil au texte suivant : Noua iam de deo nostro fama suggessit, et adeo nuper quidam perditissimus in ista ciuit<ate>, etiam suae religionis desertor, solo detrimento cutis Iudaeus, uti<que> magis post bestiarum morsus, ut ad quas se locando quot<idie> toto iam corpore decutit<ur> et <cir>cumcidit<ur>, pictura<m> in nos pro<posuit> sub ista proscriptione : « Onocoetes ». Is erat auribus cant<herinis>, in toga, cum libro, altero pede ungulato. Et credidit uulg<us . . . . > Iudaeo. Quod enim aliud genus seminariu<m> e<st> infamiae nostrae? <Inde> in tota ciuitate Onocoetes praedicatur57. Dans ce dernier, l’apologiste tente de ramener l’instigateur de la moquerie antichrétienne au seul rang de circoncis. Avec Et credidit vulgus Judaeo, il interroge même son public païen : qui, à part la masse, peut croire un Juif58 ?

  • 59 Voir respectivement : Aziza, 1977, p. II ; Barnes, 1971, p. 53 ; Braun, 1962, p. 721 et Tränkle, 19 (...)
  • 60 Tertullien fait allusion à la bataille de Lyon en Ad nationes, I, 17, 4.
  • 61 Cf. supra, n. 57.
  • 62 Tertullien, Apologeticum, 16, 12-13 : Sed nova iam dei nostri in ista proxime civitate editio publi (...)
  • 63 Sur ces passages, voir Nolland, 1979.

24Un dernier argument, fondé sur l’activité littéraire de Tertullien, renforce peut-être encore davantage la thèse d’un public païen pour le traité Adversus Judaeos. Il est commun de placer sa date de rédaction en 197. En combinant les opinions de C. Aziza, T.D. Barnes, R. Braun et H. Tränkle, il paraît également défendable de placer le traité avant l’Apologeticum, que l’on date assez sûrement de l’été ou de l’automne 19759. Peut-on être encore plus précis ? Le traité Ad nationes paru peu après le 19 février 197 est la première production de Tertullien60. À cause de son caractère moins abouti, de ses thématiques semblables et de ses destinataires assez proches, elle est considérée par les critiques comme étant le brouillon du traité Apologeticum. Or sur ce dossier, les changements de rhétorique d’un traité à l’autre ont, semble-t-il, été largement sous-estimés. Deux passages sont concernés. Tout d’abord, le texte dit de l’onocoetes. On le trouve pour la première fois chez Tertullien dans le chapitre 14 du premier livre Ad Nationes61. Il est repris dans le chapitre 16 du traité Apologeticum62. Il en va de même du chapitre 13 du traité Ad nationes que l’on retrouve également dans le chapitre 16 du traité Apologeticum63. S’il ne faut retenir qu’une chose c’est que leur comparaison permet de voir que si les passages tirés de l’Ad nationes mentionnent des éléments propres à la culture juive, leurs reprises respectives dans l’Apologeticum n’en fait plus état ou du moins, plus en des termes péjoratifs. Les différences d’argumentation des deux traités pourraient s’expliquer par la place à donner à l’ouvrage contre les Juifs. On pourrait voir dans ces variations un argument significatif pour insérer ce dernier entre les deux traités destinés aux polythéistes romains : l’Ad nationes et l’Apologeticum. Les païens ayant pris connaissance du traité Adversus Judaeos, Tertullien n’aurait plus aucune raison de titiller le paganisme sur ses hypothétiques accointances avec le judaïsme. Or, si tel est le souci de l’apologiste c’est bien que les païens sont à ranger parmi les destinataires de son Adversus Judaeos.

25Si d’une manière générale le traité renforce avant tout l’image rigoureuse de la foi chrétienne que prône Tertullien. Si la thématique générale de l’ouvrage est tout aussi claire et se limite presque exclusivement à souligner le caractère temporaire de la loi juive. Il n’en reste pas moins vrai que la mise en place de son argumentaire amène Tertullien à tromper son lecteur en laissant planer le doute sur les causes qui ont motivé la rédaction de son traité. Ainsi, malgré un prooemium faisant état d’un prosélyte, il faut admettre que le juif de Tertullien n’existe plus par la suite, il ne s’agit même pas d’un faire-valoir, il est tout simplement absent. Il n’avance aucun argument, n’est jamais apostrophé et surtout n’est finalement pas un vrai Juif. Tertullien joue en fait sur le stéréotype qui veut que ce type d’ouvrage soit toujours lié à un offenseur extérieur, cible privilégiée de la réponse ; le chrétien ne faisant finalement que se défendre. Il faut donc bien mesurer le caractère intrinsèquement fonctionnel et systémique du discours de Tertullien. La souplesse de l’attitude critique de ce dernier est telle qu’il avait déjà perçu qu’un texte pouvait être assigné à des rubriques très diverses et à des destinataires tout aussi variés.

Fig. 1. Le traité Adversus Judaeos et son destinataire. Étude statistique

 

Nombre de
« vous »

... écrits par Tertullien

... tirés de citations bibliques

Nombre total de mots dans la partie

Ratio « vous » total / Nombre de mots

Adversus Judaeos 1‑8

9

1

8

4 860

019

Adversus Judaeos 9‑14

40

27

13

6 339

063

  • 64 Ce recensement a été rendu possible par le travail de Roger Pearse qui gère depuis quelques années (...)

Fig. 2. Apostropher son destinataire ? Étude du corpus tertullianéen64

Nom du traité

Type de traité

Année de Publication

Nombre de « you »

Nombre total de mots dans le traité

Ratio « you »
/ Nombre de mots

Ad Martyras

Ésotérique

197

56

2 413

232

Ad Nationes – Livre I

Exotérique

Février 197

557

14 932

373

Ad Nationes – Livre II

Exotérique

Février 197

201

13 547

148

Ad Scapulam

Exotérique

212

57

2 498

228

Ad Uxorem – Livre I

Ésotérique

198-206

38

3 606

105

Ad Uxorem – Livre II

Ésotérique

198-206

37

3 903

095

Adversus Hermogenem

Ésotérique

198-206

136

20 018

068

Adversus Judaeos

???

197

101

17 901

056

- Chapitres 1‑8

???

197

20

7 507

027

- Chapitres 9‑14

???

197

81

10 394

078

Adversus Marcionem – Livre I

Ésotérique

198 puis
207-208

153

19 030

080

Adversus Marcionem – Livre II

Ésotérique

198 puis
207-208

185

18 846

098

Adversus Marcionem – Livre III

Ésotérique

198 puis
207-208

157

18 494

085

Adversus Marcionem – Livre IV

Ésotérique

198 puis
207-208

388

60 848

064

Adversus Marcionem – Livre V

Ésotérique

208-212

151

35 380

043

Adversus Praxean

Ésotérique

213

141

25 851

055

Adversus Valentinianos

Esotérique

207-208

49

12 525

039

Apologeticum

Exotérique

197

718

35 200

204

De anima

Ésotérique

208-212

204

46 490

044

De baptismo

Ésotérique

198-206

23

7 476

031

De carne Christi

Ésotérique

207-208

114

17 667

065

De corona militis

Ésotérique

207-208

102

8 567

119

De cultu feminarum – Livre I

Ésotérique

198-206

21

3 224

065

De cultu feminarum – Livre II

Ésotérique

198-206

136

5 945

229

De exhortatione castitatis

Ésotérique

208-212

107

6 939

154

De fuga in persecutione

Ésotérique

213

171

9 104

188

De idololatria

Ésotérique

207

161

11 249

143

De ieiunio adversus psychicos

Ésotérique

217

91

10 235

089

De monogamia

Ésotérique

214

135

12 039

112

De Oratione

Ésotérique

198-206

61

7 445

082

De paenitentia

Ésotérique

198-206

109

7 206

151

De pallio

???

???

88

6 099

144

De patientia

Ésotérique

198-206

43

7 921

054

De praescriptione haereticorum

Ésotérique

198-206

103

16 059

064

De pudicitia

Ésotérique

217

178

23 811

075

De resurrectione carnis

Ésotérique

208-212

249

42 216

059

De spectaculis

Ésotérique

198

81

10 872

075

De testimonio animae

Ésotérique

198-206

22

3 795

058

De virginibus velandis

Ésotérique

208-212

53

9 661

055

Scorpiace

Ésotérique

211-212

90

13 494

067

Haut de page

Bibliographie

 

Akerman, A., 1918, Über die Echtheit der letzteren Hälfte von Tertullians Adversus Iudaeos, Lund.

Altaner, B., 1960, Patrology, New York.

Aziza, C., 1977, Tertullien et le judaïsme, Paris.

Barnes, T. D., 1971, Tertullian, a Historical and Literary Study, Oxford (2ème éd. 1985).

Becker, C., 1954, Tertullians Apologeticum. Werden und Leistung, München.

Borleffs, J.W.Ph., 1954, Ad nationes dans A. Kroymann (dir.), Corpus Christianorum. Series Latina, vol. I, Turnhout, p. 9-75.

Braun, R., 1962, Deus Christianorum. Recherches sur le vocabulaire doctrinal de Tertullien, Paris (2ème éd. 1977).

Braun, R., 1972, Un nouveau Tertullien : problèmes de biographie et de chronologie, REL, 50, p. 67-84.

Braun, R., 1977, c. r. de D.P. Efroymson, 1975, dans REAug, 23, p. 338-339.

Conzelmann, H., 1981, Heiden, Juden, Christen, Auseinandersetzungen in der Literatur der hellenistisch-römischen Zeit, Tübingen.

De Labriolle, P., 1913, Tertullien, était-il prêtre ?, BALAC, 3, p. 161-177.

Dunn, G. D., 1998, Tertullian and Rebekah: A Re-reading of an Anti-Jewish Argument in Early Christian Literature, VigChr, 52, p. 119-145.

Dunn, G. D., 1999a, Pro Temporum Condicione: Jews and Christians as God’s People in Tertullian’s Adversus Iudaeos, dans P. Allen, W. Mayer et L. Cross (éd.), Prayer and Spirituality in the Early Church, vol. 2, Brisbane, p. 315-341.

Dunn, G. D., 1999b, Two Goats, Two Advents and Tertullian’s adversus Iudaeos, Augustinianum, 39, p. 245-264.

Dunn, G. D., 2000, A Rhetorical Analysis of Tertullian’s adversus Iudaeos [PhD dissertation], Australian Catholic.

Dunn, G. D., 2002, Tertullian and Daniel 9:24-27: A Patristic Interpretation of Prophetic Time-Frame, ZAC, 6, p. 330-344.

Dunn, G. D., 2003, Probabimus uenisse eum iam – The Fulfilment of Daniel’s Prophetic Time-Frame in Tertullian’s adversus Iudaeos, ZAC, 7, p. 141-155.

Dunn, G. D., 2004, Tertullian, London.

Efroymson, D. P., 1975, Tertullian’s anti-Judaism and its Role in his Theology, Unpublished Ph.D. dissertation, Philadelphie.

Efroymson, D. P., 1980-1981, Tertullian’s anti-Jewish Rhetoric: Guilt by Association, USQR, 36, p. 25-37.

Evans, E., 1972, Tertullian: Adversus Marcionem, Oxford.

Fontaine, J., 1966, Q. S. F. Tertullianus, De corona, Paris.

Foot Moore, G., 1921, Christian Writers on Judaism, HTR, 14, p. 197-254.

Fredouille, J.-C., 1972, Tertullien et la conversion de la culture antique, Paris.

Fredouille, J.-C., 1994, c. r. de M. Rizzi, 1993, dans REAug, 40, p. 479-480.

Frend, W. H. C., 1978, Jews and Christians in Third Century Carthage, dans A. Benoît (dir.), Paganisme, Judaïsme, Christianisme. Influences et affrontements dans le monde antique, mélanges offerts à Marcel Simon, Paris, p. 185-194.

Gaston, L., 1986, Retrospect, dans S.G. Wilson (dir.), Anti-Judaism in Early Christianity, vol. 2. Separation and Polemic, Waterloo, p. 163-174.

Genoude, A.E., 1844, Œuvres de Tertullien, 3 vol. , Paris (2ème éd. 1852).

Harnack, A., 1902, Mission et expansion du christianisme aux trois premiers siècles, Paris (trad. 2004).

Horbury, W., 1972, Tertullian on the Jews in the Light of De spectaculis, XXX. 5-6, JTS, 23, p. 455-459.

Juster, J., 1914, Les Juifs dans l’Empire romain. Leur condition juridique, économique et sociale, New York (2ème éd. 1965).

Koch, H., 1907, War Tertullian Priester ?, Hist Jb, 28, p. 95-103.

Kroymann, A., 1954, Corpus Christianorum. Series Latina, Turnhout.

Le Bohec, Y., 1992, Tertullien, De corona, I : Carthage ou Lambèse ?, ReAug, 38, p. 6-18.

Lieu, J., 1996, Image and Reality: the Jews in the World of the Christians in the Second Century, Edinburgh.

Maclennan, R.S., 1990, Early Christian Texts on Jews and Judaism, Atlanta.

Neander, A., 1825, Antignostikus Geist des Tertullianus und Einleitung in dessen Schriften, Berlin.

Nolland, J., 1979, Do Romans Observe Jewish Customs? (Tertullian, Ad Nat.I.13; Apol. 16), VigChr, 32, p. 1-11.

Paget, J.C., 1997, Anti-Judaism and Early Christian Identity, ZAC, 1, p. 195-225.

Quasten, J., 1953, Patrology, 2, The ante-Nicene Literature after Irenaeus, Utrecht, Antwerp.

Quispel, G., 1943, De bronnen van Tertullianus’Adversus Marcionem, Leiden.

Quispel, G., 1982, African Christianity before Minucius Felix and Tertullian, dans Actus. Studies in honour of H.L.W. Nelson, Utrecht, p. 257-335.

Rizzi, M., 1993, Ideologia e retorica negli exordia apologetici : il problema dell’ altro (II-III secolo), Milano.

Roberts, A. et Donaldson, J. (dir.), 1963, The Ante-Nicene Fathers: translations of the writings of the Fathers down to A.D. 325., Tome 3, Latin Christianity. Its founder, Tertullian, Grand Rapids.

Rokeah, D., 1982, Jews, pagans, and Christians in conflict, Leiden.

Ruether, R.R., 1979, The Aduersus Judaeos Tradition in the Church Fathers: the Exegesis of Christian anti-Judaism, dans P.E. Szarmach (dir.), Aspects of Jewish culture in the Middle Ages. Papers of the eighth annual conference of the Center for Medieval and Early Renaissance Studies, State University of New York at Binghampton, 3-5 May 1974, Albany, p. 27-50.

Säflund, G., 1955, De Pallio und die stilistische Entwicklung Tertullians, Lund.

Semler, J.S., 1776, Q. Septimii Florentis Tertulliani Opera, 6 vol. , Halae Magdeburgicae.

Schöllgen, G., 1984, Ecclesia sordida ? Zur Frage der sozialen Schichtung frühchristlicher Gemeiden am Beispiel Karthagos zur Zeit Tertullians, Münster.

Schreckenberg, H., 1982, Die christlichen Adversus-Judaeos-Texte und ihr literarisches und historisches Umfeld (1.-11. Jh.), Frankfurt (2ème éd. 1999).

Sider, R.D., 1971, Ancient Rhetoric and the Art of Tertullian, London, Glasgow, New York.

Simon, M., 1948, Verus Israel : études sur les relations entre Juifs et chrétiens sous l’Empire romain (135-425), Paris (3ème éd. 1983).

Stroumsa, G., 1995, From anti-Judaism to Antisemitism in Early Christianity?, dans O. Limor et G. Stroumsa (dir.), Contra Iudaeos: Ancient and Medieval Polemics between Christians and Jews, Tübingen, p. 1-26.

Taylor, M.S., 1995, Anti-Judaism and Early Christian Identity. A Critique of the Scholarly Consensus, Leiden.

Tränkle, H., 1964, Tertullianus. Adversus Iudaeos. Mit einer Einleitung und Kritischem Kommentar, Wiesbaden.

Wilken, R.L., 1967, Judaism in Roman and Christian Society, JournRel, 47, p. 313-330.

Will, E. et Orrieux, C., 1992, « Prosélytisme juif » ? Histoire d’une erreur, Paris.

Williams, A.L., 1935, Adversus Judaeos: bird’s eye view of Christian apologiae until the Renaissance, Cambridge.

Haut de page

Notes

2 Tertullien était-il prêtre ? Il faut avouer que la question ne se pose plus guère de nos jours, tant la réponse affirmative semble avoir conquis les faveurs de la majorité des historiens. Le débat a surtout pris forme dans les années 1970, avec la parution de la biographie de Barnes, 1971, p. 11 et 117, pour qui les renseignements délivrés par Jérôme (De viris illustribus, 53) ont été trop rapidement assimilés à des vérités historiques. Dans sa notice sur Tertullien, Jérôme mentionne la prêtrise de l’apologiste. Malgré une défense vigoureuse de la crédibilité de la notice par Braun, 1972, pp. 73-74, en 1985, dans le Postscript de la seconde édition de son ouvrage, Barnes, 1971, p. 323, reste campé sur ses positions. Pour Braun, un texte de l’Africain suffit à révéler son statut dans l’Église de Carthage : Nonne et laici sacerdotes sumus ? (Tertullien, De Exhortatione Castitatis, 7, 3). Si Braun se range à la traduction de De Labriolle, 1913 : « même laïcs, ne sommes-nous pas des prêtres ? », Barnes, 1971, p. 11 n. 4 à la suite de Koch, 1904 le traduit par « nous aussi, les laïcs, ne sommes-nous pas des prêtres ? », tout en ajoutant qu’il ne s’agit toutefois pas de l’argument le plus significatif sur le dossier. En effet, pour Barnes, p. 11, le plus étrange se situe dans l’absence, chez Tertullien, d’un renvoi à une telle charge qui, pourtant, aurait pu sans nul doute lui permettre de faire passer certaines de ses idées pour de véritables lois de l’Église. Argument a silentio, certes, mais argument troublant. L’historien américain ajoute ensuite une autre proposition tout aussi ingénieuse: « Jerome himself will have wished to believe that a writer whom he so much admired was a priest, especially a priest who (like himself) had been treated badly by the Roman clergy ». La retenue de Barnes, p. 3-12, à l’égard du témoignage de Jérôme paraît tout à fait recevable. Les doutes entourant la prêtrise de Tertullien couplés à l’erreur probable de Jérôme sur la profession du père de Tertullien, et à l’allusion infondée sur la latinité de Victor et d’Apollonius, alors que ces deux auteurs chrétiens rédigent leurs ouvrages en grec, rendent la notice 53 du De viris illustribus particulièrement fragile. De fait, même si l’opinio communis fait de Tertullien un prêtre de Carthage, il semble plus prudent de se démarquer de cette proposition et de voir en l’apologiste un simple laïc.

3 Pour une présentation de la communauté chrétienne de Carthage voir Schöllgen, 1984.

4 Fredouille, 1972 et Sider, 1971.

5 Voir en particulier : MacLennan, 1990 ; Rokeah, 1982 ; Ruether, 1979 ; Schreckenberg, 1982, et plus récemment Taylor, 1995.

6 Stroumsa, 1995, p. 3.

7 Cette thèse qui place la disputatio au centre des relations Juifs/chrétiens est défendue par un groupe constitué de : Aziza, 1977 ; Braun, 1977 ; Foot-Moore, 1921 ; Frend, 1978 ; Horbury, 1972 ; Juster, 1914 ; Quispel, 1982 ; Simon, 1948 ; Wilken, 1967 et Williams, 1935.

8 Ceux qui perçoivent le christianisme et le judaïsme comme deux entités s’affirmant chacune dans les seules limites de leur communauté, notamment par une littérature polémique à usage interne, incarnent une école anglo-saxonne digne héritière des travaux de Harnack, 1902. Outre ce dernier, on peut mentionner, tout d’abord, ses compatriotes Schreckenberg, 1982 et Tränkle, 1964, puis Barnes, 1971 ; Efroymson, 1975 ; Gaston, 1986 ; MacLennan, 1990 ; Rokeah, 1982 ; Ruether, 1979 et finalement Taylor, 1995.

9 Pour une présentation plus exhaustive de la question voir Paget, 1997. À noter que durant la dernière décennie, un troisième courant a émergé avec Dunn, 2004 ; Lieu, 1996 et Stroumsa, 1995. Pour ces derniers, le discours présent dans la littérature Adversus Judaeos est à la fois destiné aux chrétiens et aux Juifs. Cette proposition, bien loin d’apporter une solution probante, en se refusant de trancher, ne fait finalement qu’éluder le problème.

10 Tertullien, Adversus Judaeos, 1, 1 : « Il arriva dernièrement qu’une dispute s’éleva entre un Chrétien et un prosélyte juif. La discussion se prolongea de part et d’autre jusqu’au soir, sans qu’ils eussent rien avancé. D’ailleurs le bruit de quelques auditeurs causait un tel trouble que la vérité demeura comme enveloppée d’un nuage. J’ai donc jugé à propos d’examiner avec plus de soin ce qui n’avait pu être éclairé par la discussion, et d’achever par un traité le développement de ces matières. » (Toutes les traductions présentes dans cet article sont tirées de l’œuvre de Genoude, 1844, auxquelles des corrections personnelles ont été apportées. Les textes latins des traités Ad nationes, Adversus Judaeos, Apologeticum, Adversus Marcionem et De corona sont respectivement extraits des éditions de Borleffs, 1954 ; Tränkle, 1964, Becker, 1954 ; Evans, 1971 et Fontaine, 1966).

11 Rizzi, 1993.

12 Pour reprendre la formule de Fredouille, 1994, p. 479.

13 Tertullien, Apologeticum, 1, 1 : « Magistrats de l’Empire romain (Romani imperii antistites), qui présidez, pour rendre la justice, dans un lieu découvert et éminent, presque au sommet même de la cité, s’il ne vous est pas permis d’examiner devant tout le monde et de peser sous les yeux de tous la cause des chrétiens pour la tirer au clair ; si, dans cette espèce seule, votre autorité craint ou rougit d’informer en public, avec une attentive justice ; si enfin, comme il est arrivé naguère, la haine pour notre secte, trop occupée d’accueillir les délations domestiques, ferme la bouche à la défense : qu’il soit du moins permis à la vérité de parvenir à vos oreilles, silencieusement, par la voie secrète d’un plaidoyer muet ».

14 Efroymson, 1975, p. 63.

15 C’est notamment particulièrement frappant au sein même du traité Adversus Judaeos. En 4, 7, sur l’observance du sabbat, Tertullien écrit : « Mais, vont nous dire les Juifs (dicturi sunt Judaei), il faut observer le sabbat depuis, que le précepte en a été donné par Moïse. ». Il en est de même en 7, 2 : « Nous le savons, en effet, les Juifs ne nient pas que Jésus-Christ doive descendre parmi nous, puisqu’ils mettent toute leur espérance dans son avènement. » (venturum enim Christum, et Judaeos non refutare scimus). Ces textes et plus généralement cette idée est reprise et défendue par MacLennan, 1990, p. 138.

16 Pour les magistrats romains voir, par exemple, Tertullien, Apologeticum, 1,1 ; 7,1 ; 9, 14. Pour les chrétiens dissidents se référer à Tertullien, De monogamia, 1,1 ; 2,3 ou De pudicitia, 6 ; 7 ; 9. Pour les marcionites, Tertullien, Adversus Marcionem, I, 4,3 ; II, 2,2 ; III, 3, 1 ; IV, 7, 5 ; V, 7, 8. Enfin pour Marcion lui-même, Tertullien, Adversus Marcionem, I, 7,7. Ces quelques exemples ne sont donnés qu’à titre indicatif car, comme le rappelle Efroymson, 1975, p. 77, n. 47, la liste est presque sans fin.

17 Efroymson, 1975, p. 77, n. 45.

18 Dunn, 2000, p. 51.

19 Voir Figure 1.

20 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 1. Il faut écarter Adversus Judaeos, 7, 9, passage que D.P. Efroymson n’aborde étrangement à aucun moment dans sa démonstration, car il semble logique d’y voir une altération opérée par Tertullien sur l’Épître à Saint-Jean : « Il n’en est pas de même de Jésus-Christ : son nom et sa puissance ont pénétré dans tous les lieux du monde. Partout on croit à lui ; il est honoré par toutes les nations que nous venons de nommer ; partout il règne, partout il est adoré ; partout on lui paie un tribut égal ; point de roi qui trouve auprès de lui plus de faveur ; point de Barbare qui soit accueilli avec moins de joie ; point de privilège de rang ou de naissance qui détermine les mérites. Le même pour tous, il commande également à tous, seul roi, seul juge, seul Seigneur et seul Dieu de l’univers. Comment hésiteras-tu de croire quand ce que nous affirmons tout cela s’accomplit sous nos yeux ? (Nec dubites credere quod adseveramus, cum videas fieri) ». Avec cette dernière phrase, il est, semble-t-il, clairement fait allusion à l’apostrophe d’un Juif. Néanmoins, elle pourrait s’expliquer par une continuité avec la phrase précédente, celle-ci renvoyant à Jean 20, 28, on aurait dans la phrase litigieuse une citation détournée de Jean 20, 29 dont voici la version de la Vulgate : dicit ei Iesus quia vidisti me credidisti beati qui non viderunt et crediderunt. Les différences sont peu significatives avec la dernière phrase de Adversus Judaeos, 7, 9 : videas fait écho à vidisti et viderunt, credere à credidisti et crediderunt. De plus, adseveramus pourrait renvoyer non pas directement aux chrétiens d’une époque contemporaine, mais au Nouveau Testament : le « nous » ne serait pas Tertullien mais plus sûrement Jean. Il s’agit dans tous les cas de la seule modification que Tertullien apporte à une citation biblique pour obtenir un semblant d’apostrophe.

21 Pour être encore plus précis, signalons que les huit premiers chapitre du traité comptabilisent 4860 mots alors que les cinq derniers, 6339 mots. On voit ainsi que la comparaison entre le nombre de « vous » des deux parties du traité est particulièrement significative. Comme pour l’ensemble de cette étude, le calcul du nombre de mots a été réalisé à partir de l’édition Tränkle.

22 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 5 : « Voilà pourquoi le prophète leur adresse immédiatement ces reproches : “J’ai engendré des fils ; je les ai nourris ; mais ils m’ont méprisé.” Et ailleurs : “Lorsque vous tendrez les mains vers moi, je détournerai les yeux ; vous redoublerez de prières et je n’écouterai point, car vos mains sont pleines de sang.” Et encore : “Malheur à la nation perverse, au peuple chargé de crimes, à la race d’iniquité, à ces enfants corrupteurs ! Ils ont abandonné l’Éternel, ils ont blasphémé le saint d’Israël” ».

23 Respectivement Isaïe 1, 2 et Isaïe 1, 4.

24 Ce passage n’est pas un cas isolé mais bel et bien évocateur pour l’ensemble des citations bibliques où le « vous » est présent dans les huit premiers chapitres du traité.

25 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 1 : « Commençons donc à prouver que la naissance de Jésus-Christ fut annoncée par les prophètes ».

26 Depuis Neander, 1825, qui reprenait lui-même Semler, 1776, d’autres ont suivi : Akerman, 1918 ; Altaner, 1960 ; Evans, 1972 ; Quasten, 1953 et surtout Quispel, 1943.

27 Cet historien, à chacune de ses productions, cherche à le démontrer, voir Dunn, 1998 ; 1999a ; 1999b ; 2000 ; 2002 ; 2003.

28 Aziza, 1977, p. 103-108 ; Barnes, 1971 ; Braun, 1962, p. 568 ; Conzellmann, 1981, p. 302-309 : Säflund, 1955 ; Tränkle, 1964.

29 L’idée est particulièrement bien développée dans Quispel, 1943.

30 Tertullien, Adversus Marcionem, I, 1, 1 : « Tout ce que nous avons pu faire antérieurement contre Marcion, désormais ne compte plus. Sur la base de notre ancienne entreprise, nous en commençons une nouvelle. Ma première édition de l’ouvrage, je l’avais annulée comme trop hâtive en la recomposant par la suite sous une forme plus simple. Cette rédaction aussi, avant d’avoir pu en faire établir des exemplaires, je l’ai perdue par le procédé frauduleux d’un homme qui était alors de nos frères, et qui est, depuis, devenu apostat : il avait pris copie de certains passages en accumulant les fautes et il les a produits ».

31 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 1, 1 : « En suivant pas à pas notre ouvrage précédent – perdu et que nous continuons à refondre –, voici que notre plan nous amène à traiter du Christ : la chose pourtant est superflue une fois achevée la défense de l’unicité divine […] ».

32 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 21 ; Adversus Marcionem, III, 16, 4 : « Assurément, dis-tu. Nous disons pour commencer qu’il y avait là préfiguration de l’avenir ».

33 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 16, 5 : « […] Sans doute a-t-il appelé ce guide ange à cause de la grandeur des miracles qu’il devait réaliser, et de son office de prophète, c’est-à-dire d’annonceur de la volonté divine […] ».

34 Tertullien, Adversus Judaeos, 9, 23 : « […] Sans doute a-t-il appelé ce guide ange à cause de la grandeur des miracles qu’il devait réaliser – vous lisez de vos propres yeux les merveilles opérées par Jésus, fils de Navé –, et de son office de prophète, c’est-à-dire d’annonceur de la volonté divine […] ».

35 Tertullien, Adversus Judaeos, 10, 14 : « Maintenant, si la dureté de votre cœur rejette et raille toutes ces interprétations, […] ».

36 Tertullien, Adversus Marcionem, III, 19, 6 : Nunc et si omnes istas interpretationes respuerit et inriserit haeretica duritia, […]. (« Maintenant, si dans son endurcissement l’hérétique repousse et raille toutes ces interprétations […] »).

37 Voir Figure 1.

38 Il faut noter que, même en envisageant les quatorze chapitres du traité comme le fruit du seul travail de Tertullien, aucun plan, structure ou organisation de l’ouvrage ne paraissent justifier l’apparition soudaine d’apostrophes d’un destinataire Juif dans les cinq derniers chapitres.

39 Tertullien, Adversus Judaeos, 3, 1 : « « Abraham, dites-vous, a été circoncis ». D’accord ; mais il fut agréable à Dieu avant d’être circoncis ; toutefois il ne célébra point le sabbat. Il avait reçu en effet la circoncision, mais la circoncision qui était le signe de ce temps, et non une prérogative de salut. Enfin, les patriarches qui le suivirent ne furent pas circoncis, témoin ce Melchisédech qui, tout incirconcis qu’il est, « offre le pain et le vin à Abraham qui, déjà circoncis, revient du combat ». Mais le fils de Moïse, ajoutez-vous/ajoute-t-il, aurait été mis à mort par l’ange, si Séphora, sa mère, n’eût pris une pierre très-aiguë pour le circoncire. De là péril de mort, par conséquent, pour quiconque néglige la circoncision ».

40 Tränkle, 1964, p. 6.

41 Voir l’apparat critique du Corpus Christianorum (Kroymann, 1954, p. 1344).

42 Voir Figure 2.

43 Cf. supra, n. 10.

44 Schreckenberg, 1982, p. 217.

45 Tertullien, De corona, 1, 1 : « L’évènement vient de se produire (Proxime factum est.). Dans le camp, on versait le montant d’un don des très éminents empereurs. Couronnés de laurier, les soldats se présentaient. Là-dessus l’un d’entre eux s’avance ; il est plutôt un soldat de Dieu, plus solide que tous ses frères qui avaient eu la présomption de croire qu’ils pourraient servir deux maîtres. Lui seul, la tête libre, le couronnement inutile à la main, manifestait désormais par cette attitude son christianisme avec éclat ».

46 Le Bohec, 1992.

47 Barnes, 1985, p. 106.

48 Il faut rappeler que ces traités étaient déclamés et non lus silencieusement.

49 Dunn, 2003.

50 Certains y voient la raison première pour envisager un destinataire païen pour le traité Adversus Judaeos, voir Barnes, 1971, p. 92 ou Efroymson, 1975, p. 71, n. 15.

51 Will, Orrieux, 1992, p. 22-26.

52 Aziza, 1977, p. 108.

53 Tertullien, Adversus Judaeos, 1, 2 : « L’occasion de défendre au nom des nations la grâce divine qui leur appartient, a eu du moins cet avantage qu’un homme, sorti des nations et qui n’est pas Juif, ni de la race d’Israël par le sang, a commencé de revendiquer la loi de Dieu ».

54 D’où l’opposition systématique chez Tertullien entre nova et vetera le peuple Juif est empli de vetustas alors que le christianisme incarne le renouveau : « if Tertulian has a theology of Israel or Judaism, it can be called a theologia vetustatis », Efroymson, 1975, p. 44. La trouvaille de l’antagonisme entre nova et vetera dans l’ensemble des écrits de Tertullien est à mettre à l’actif de Fredouille, 1972, p. 235-300.

55 Cf. supra, n. 53.

56 Il subsiste 105 allusions à la circoncision dans l’ensemble du corpus de l’apologiste et 40 % des termes sont regroupés dans le seul traité Contre les Juifs. Voir Tertullien, Adversus Judaeos, 2, 10 ; 2, 11 ; 2, 12 ; 2, 13 ; 2, 14 ; 3, 1 ; 3, 2 ; 3, 3 ; 3, 4 ; 3, 6 ; 3, 7 ; 3, 8 ; 3, 11 ; 3, 13 ; 4, 1 ; 4, 5 ; 6, 1 ; 6, 2.

57 Tertullien, Ad nationes, I, 14, 1-2 : « Mais il court sur notre Dieu une rumeur nouvelle. Il y a peu de jours que, dans cette cité, un des hommes les plus pervers, déserteur de sa religion, et qui n’a de juif que la peau qu’il a perdue, après avoir subi la dent des bêtes féroces contre lesquelles il a loué son bras et tout son corps, a promené contre nous une image avec cette inscription : ONOCHOETÈS (race d’âne). Le monstre était vêtu de la toge, portant un livre à la main, armé de longues oreilles d’âne, avec un des deux pieds fourchu. La multitude de croire aussitôt sur la parole du juif. N’est-ce pas de cette engeance que partent toutes les infamies dirigées contre nous ? Dans toute la ville il n’est plus bruit que d’ONOCHOETÈS ».

58 Efroymson, 1980-1981, p. 25: «Most of his [Tertullien] writings is an exercise in rhetoric, in argument, in polemic, and a good deal of the polemic finds at least some room for anti-Jewish reference. Briefly, it usually involves the argument or the suggestion that the adversary or the opposing position is in some way « Jewish » and therefore wrong.». Le théologien ajoute, à propos de ce passage précisément, p. 31: «It was only the vulgus, the masses, the crowd the common people, who believed it. But the reference to the Jew is equally strategic: Who but the vulgus would be stupid enough to believe a lying Jew, stupid enough to align himself with the Jew by believing him?»

59 Voir respectivement : Aziza, 1977, p. II ; Barnes, 1971, p. 53 ; Braun, 1962, p. 721 et Tränkle, 1964, p. lxxvii.

60 Tertullien fait allusion à la bataille de Lyon en Ad nationes, I, 17, 4.

61 Cf. supra, n. 57.

62 Tertullien, Apologeticum, 16, 12-13 : Sed nova iam dei nostri in ista proxime civitate editio publicata est, ex quo quidam frustrandis bestiis mercenarius noxius picturam proposuit cum eiusmodi inscriptione : « DEVS CHRISTIANORVM ONOKOITH ». Is erat auribus asininis, altero pede ungulatus, librum gestans et togatus. Risimus et nomen et formam. (« Mais récemment on a publié dans cette ville une représentation nouvelle de notre Dieu : un scélérat, qui se loue pour exciter les bêtes fauves, a exposé en public un tableau avec cette inscription : « Le dieu des chrétiens, race d’âne ». Ce dieu avait des oreilles d’âne, un pied de corne, portait un livre à la main et était vêtu de la toge. Nous avons ri, et du nom et de la figure »).

63 Sur ces passages, voir Nolland, 1979.

64 Ce recensement a été rendu possible par le travail de Roger Pearse qui gère depuis quelques années un site internet autour de l’apologiste carthaginois : Tertullian Project (http://www.tertullian.org/). À cette adresse http://www.tertullian.org/anf, il a mis à disposition de tous, l’ensemble des quatre volumes de The Ante-Nicene Christian Library relatifs à l’œuvre de Tertullien. D’après ces traductions anglaises, il a été possible d’obtenir facilement un pourcentage de « you » pour chaque traité. En effet, tous les « you » ont été comptabilisés et mis en rapport avec le nombre de mot de chacun des traités. En s’appuyant sur des versions électroniques, il a été facile d’automatiser les recherches. La langue anglaise permet, par la proximité qui existe entre ses pronoms possessifs et personnels, de ne chercher que les You, et d’obtenir indifféremment « you », « yourself » ou « your ». Si l’entreprise, en étant appliquée directement aux textes latins, aurait sans aucun doute gagnée en précision, elle aurait également demandée un temps et une énergie colossale. Il est, de fait, évident que la méthode mise en place souffre de certaines lacunes et dès lors, les résultats ne sont donc donnés qu’à titre purement indicatif.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Julien Cazenave, « Le traité Adversus Judaeos de Tertullien. Essai sur ses auteurs et ses destinataires »Pallas, 83 | 2010, 313-330.

Référence électronique

Julien Cazenave, « Le traité Adversus Judaeos de Tertullien. Essai sur ses auteurs et ses destinataires »Pallas [En ligne], 83 | 2010, mis en ligne le 01 octobre 2010, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/11418 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.11418

Haut de page

Auteur

Julien Cazenave

Doctorant à l’université de Toulouse II – Le Mirail, Equipe ERASME-PLH
cazenave.ju[at]gmail.com

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search