Navigation – Plan du site

AccueilNuméros83Le public et son miroirLe destinataire et son fantôme. L...

Le public et son miroir

Le destinataire et son fantôme. L’étude de la réception et ses problèmes

Jean-Claude Carrière
p. 271-275

Texte intégral

1Quel est l’objet des six études de réception de textes antiques qui, portant sur des époques et des contextes très divers, vont se succéder au cours de la présente rencontre ? A priori le titre de la rencontre, Le public et son miroir, semble nous écarter de l’esthétique de la réception telle qu’elle a été constituée par Hans Robert Jauss et l’École de Constance dans les années soixante-dix du siècle dernier et qui est au cœur des préoccupations de l’équipe PLH-ERASME. Ce titre suggère qu’il s’agit ici d’étudier les œuvres comme reflet du public destinataire, à partir du postulat selon lequel une œuvre reflète une société donnée (comme le disait la socio-critique de type « Lukács »), ou même est l’expression d’une conscience collective (comme le disait Lucien Goldmann) – des idées qui ont amené Michel Foucault ou Roland Barthes à parler de « la mort de l’auteur ».

  • 1 Ce modèle linguistique est aussi un modèle communicationnel et, dans ce cas, l’importance du destin (...)

2Ce genre d’enquête n’est certes pas en dehors de ce projet, dans la mesure où l’étude de la réception des textes ne fait que s’inscrire dans la ligne de la sociologie de la littérature ou de la génétique textuelle. Mais le sous-titre de cette rencontre, Présence du destinataire dans l’œuvre, nous ramène à l’étude de la réception au sens linguistique du mot, puisque la notion de « destinataire » renvoie au modèle linguistique à trois termes : locuteur (ou énonciateur ou émetteur)/ discours codé/récepteur (ou destinataire ou allocutaire)1. C’est-à-dire : Qui parle ?/ Quels sont les codes ?/ À qui parle-t-il ? Ou encore, au sens large : l’auteur, l’œuvre, le public.

3Ainsi donc le double titre de cette rencontre nous amène d’une part à ne pas négliger le contexte extra-linguistique d’une œuvre, contexte sociologique, historique et géographique (le milieu, l’époque, l’espace). Mais il nous amène d’autre part à donner une importance majeure à la partie longtemps oubliée dans l’analyse du discours : le destinataire et sa « lecture » de l’œuvre.

1. Les conditions de la réception et de son décryptage

4Pourquoi l’approche des discours à partir de leur destinataire est-elle nouvelle ? Sans aucun doute parce qu’elle fait du rapport entre le locuteur et le destinataire un processus dynamique. Au fond, pendant longtemps, les linguistes ont pensé, après Saussure, qu’il existait un rapport stable entre un ensemble donné de signifiants (les mots) et l’ensemble des signifiés correspondants (les concepts). Puis, ils se sont avisés, après Bakhtine, que le sens d’un énoncé ne dépendait pas uniquement de la volonté de l’énonciateur et de l’encodage de son discours. Le récepteur participe à la construction du sens. Il comprend ou « décode » le discours à sa façon, dans une sorte de dialogue avec l’auteur.

5Quels sont les facteurs ou paramètres de compréhension (ou d’intellection) du lecteur (et de l’auditeur) ? On peut dire qu’ils sont de deux ordres.

6a) Le destinataire « décode » le discours en fonction de ses connaissances linguistiques et culturelles (laissons de côté, dans un premier temps, les facteurs extra-linguistiques, que constituent sa position sociale et sa situation historique et géographique). C’est là qu’intervient la fameuse notion d’horizon d’attente élaborée par Jauss (et venue de Husserl). Le lecteur (ou l’auditeur) comprend à partir d’un langage et d’une culture qu’il partage avec son groupe humain : un grand ensemble d’idées communément admises (τἀ ; ὁμολογούμενα, dirait Isocrate), constituant un ensemble de références communes, stéréotypes intellectuels et valeurs morales. De son côté, l’auteur, pour atteindre son lecteur, doit connaître l’ensemble des conventions admises – quitte à les dévier ou à s’en écarter s’il veut attirer l’attention, provoquer la controverse, travailler à établir un nouveau code. Finalement le principal rôle, dans l’intellection d’un discours, est joué par le non dit ou le présupposé, l’apport du lecteur de ce point de vue ne coïncidant jamais exactement avec l’implicite, les sous-entendus ou les connotations du texte qu’il lit.

7Ainsi donc l’œuvre n’est pas le reflet simple et direct du public visé. Du côté de l’auteur, le succès ne dépend pas seulement du fait que son œuvre répond dans la continuité et avec fidélité aux attentes d’un public en position de consommateur passif. Le succès dépend aussi de cet écart que je viens d’évoquer, et parfois d’une rupture par rapport à ce qui est, à tous les sens du terme, commun. Du côté du destinataire, la lecture est, à des degrés divers, critique ou oppositionnelle : une partie au moins de la communauté des lecteurs ou des auditeurs est capable d’identifier les idées ou l’idéologie véhiculées, explicitement ou implicitement, par un discours, puis de les accepter ou de les rejeter. De sorte que l’auteur, lorsqu’il sait que le fond de son discours est peu acceptable pour la majorité de son public, est plus ou moins obligé de recourir à des stratégies de contournement et à un double langage. C’est le cas pour Aristophane par exemple, cet auteur de théâtre plutôt conservateur, qui, dans le cadre d’un rituel démocratique, est obligé de s’adresser à un public majoritairement populaire.

8b) Le destinataire comprend aussi un texte en fonction des questions qu’il lui pose et des réponses qu’il en attend pour construire dans le présent sa vision du monde et son action. Ces questions changent à mesure que le temps avance. L’œuvre ne survit que par les questions nouvelles que de nouveaux lecteurs lui posent en des termes nouveaux et par les nouvelles interprétations qu’ils en font. Même l’histoire des interprétations successives d’une œuvre n’échappe pas à cette tension entre le passé et le présent.

9C’est pourquoi, du côté du chercheur, l’accent mis sur le destinataire marque un puissant retour de la diachronie. Pour Jauss, il s’agissait bien de retrouver la dimension historique des textes, que le structuralisme, avec son approche synchronique, avait fait quelque peu oublier. Si les significations ne sont pas pré-construites par l’énonciateur et passivement reçues par le destinataire, si le décodage de la signification de l’œuvre par le destinataire dépend de sa culture et de son questionnement, il est clair que la signification change ou évolue selon les époques et les publics.

10Le signe le plus clair de cette évolution du sens, c’est la nécessité de retraduire les œuvres « étrangères » tous les vingt ou trente ans. Les traductions, certes, vieillissent parce qu’elles ne sont plus conformes aux usages linguistiques et culturels, mais elles vieillissent plus encore parce qu’elles ne correspondent plus aux attentes de la communauté destinataire. Nous allons en voir un exemple avec la façon dont Aviénus « traduit » ou adapte des œuvres plus anciennes, les Phénomènes d’Aratos ou la Périégèse de Denys.

11Le retour à une étude historique de la réception d’un texte (ou des interprétations successives d’un même texte) va de pair avec une forme nouvelle de lecture sociologique, s’agissant de la recherche du public destinataire. Car si la réception compréhensive d’un discours suppose une communauté d’interprétation à l’intérieur d’un groupe de destinataires, ce groupe, plus ou moins large, peut très bien ne coïncider que partiellement avec l’ensemble socio- culturel dont il est une composante. C’est ainsi que les Palinodies de Stésichore d’Himère, en cherchant à innocenter Hélène de ses responsabilités dans la guerre de Troie (contre Homère ou « Hésiode ») semblent s’adresser spécialement à des colonies grecques d’occident, Locres et Crotone, ou peut-être à Sparte. La focalisation sur un public précis n’est pas que géographique, elle est encore plus souvent sociale.

  • 2 G. W. Bowersock, Le mentir vrai dans l’Antiquité. La littérature païenne et les évangiles, Paris 20 (...)

12Quand le nom d’un destinataire ou d’un dédicataire apparaît, l’indice est précieux. Ainsi les noms des dédicataires semblent indiquer que les adaptations par Aviénus d’œuvres plus anciennes, sont destinées à une partie de l’aristocratie romaine cultivée qui, sensible à une évolution qu’elle perçoit comme une décadence, résiste au christianisme. Mais un nom ne suffit pas. Le fait que la Vie d’Apollonios de Tyane de Philostrate ait été écrite à la demande de Julia Domna, femme de Septime Sévère, ne veut pas dire que le public de l’œuvre ne s’étend pas bien au-delà du cercle de l’impératrice, auquel l’auteur appartenait. Dans ce cas, le nom de l’impératrice n’éclaire pas non plus la signification politique ou religieuse de l’œuvre. Pourquoi semble-t-elle critique pour la domination et les magistrats romains, ou même pour une sorte de « tyrannie impériale », de Néron à Domitien ? Pourquoi tant de thèmes et de structures, dans la vie du θεĩος ἀνήρ païen, viennent-ils des Évangiles, cette « fiction romanesque chrétienne », comme le montre G. W. Bowersock2 ? Enfin, il est clair que le nom du destinataire peut être le résultat d’une manipulation calculée. L’analyse du Discours aux Juifs de Tertullien montre qu’un destinataire affiché peut en cacher un autre…

2. Identifier le récepteur et cadrer son « horizon d’attente », ou la poursuite des fantômes

13Si l’auteur, même en son temps, n’est jamais sûr d’atteindre le public qu’il vise, pour le chercheur, longtemps après, c’est même l’identification du public visé qui est souvent problématique.

2.1.

14L’auteur-énonciateur, pour faire accepter son discours (y compris sur le plan commercial) est obligé d’anticiper, de calculer les réactions du public visé, d’analyser ses préoccupations, afin d’y répondre par avance. Un auteur ou un artiste peut même s’adresser à un destinataire futur, en estimant, comme Stendhal, qu’il ne sera pleinement compris qu’après une ou plusieurs générations. Le caractère divinatoire de la visée grandit. Ou encore l’œuvre se met à ressembler à une bouteille qu’on jette à la mer dans l’espoir qu’elle atteindra de lointains rivages. Mais en fait, ces images restent valables pour les œuvres adressées à des contemporains, puisque leur succès et l’usage qu’on en fera demeurent toujours incertains.

15D’où vient cette incertitude ? Entre les divers paramètres, retenons en un : l’image du lecteur construite par l’énonciateur lui-même. L’auteur, en effet, s’adresse à un récepteur idéal – auquel les spécialistes de la réception donnent divers noms : lecteur modèle, lecteur potentiel, lecteur implicite – en quelque sorte comme s’il lui écrivait une lettre ouverte. Consciemment ou non, il a constamment devant lui l’image de ce lecteur (ou spectateur) tantôt « réel », comme les dédicataires d’Aviénus, tantôt fictif ou anonyme comme le « Tu » de Sénèque. Il peut le mettre en scène pour feindre de débattre avec lui de la suite de l’action ou du sens de l’épisode, comme dans Don Quichotte ou Jacques le Fataliste. En général donc, l’auteur est parfaitement conscient du fait que le lecteur coopère activement avec lui, pour donner un sens à son œuvre. Il n’ignore pas qu’un discours – et notamment un discours écrit, comme le dit Platon dans le Phèdre  – n’a pas le pouvoir de visualiser ou de commenter ce qu’il donne à voir ou à comprendre ; il n’ignore pas non plus que c’est l’usager qui active ou actualise les potentialités d’une production intellectuelle et lui donne son sens final.

  • 3 L’acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, 1985 (1946). Iser parle ici du texte de fiction, (...)

16Qu’est-ce donc que ce lecteur idéal, irréel par définition ? On peut, à la suite de Wolfang Iser, le collègue de Jauss, le définir comme « l’ensemble des orientations préalables qu’un texte… propose à ses lecteurs possibles »3. Il s’agit d’une préstructuration ou d’un conditionnement préalable du texte, destiné à en préparer la réception par le public choisi. L’auteur doit en quelque sorte programmer, implicitement ou explicitement, l’interprétation du texte par le lecteur, ou même les diverses interprétations des lecteurs virtuels.

  • 4 Vie de Timoléon, 1, 1-5 ; De profect. in virt. 85 AB.
  • 5 Il n’est pas sûr que nos historiens procèdent très différemment !

17Le public destinataire des Vies ou des Moralia de Plutarque, par exemple, n’est pas mystérieux. Les noms des dédicataires montrent que la totalité de son œuvre est adressée aux notables grecs riches et influents, possédant souvent la citoyenneté romaine et occupant de hautes charges grecques et romaines. Mais Plutarque pilote en permanence, aussi fermement que discrètement, la réception de ses textes. Quand il tend à ses lecteurs les vies des grands hommes comme des « miroirs », ce n’est pas pour qu’ils y voient leur image réelle de dominants, mais pour que ces miroirs leur renvoient une image idéalisée et moralisée d’eux-mêmes et de leur position dominante, non pas ce qu’ils sont, mais ce qu’ils devraient être4. Tout son programme de recomposition de l’histoire découle de cette visée5.

2.2.

18Pour le chercheur qui essaie d’analyser la réception d’un texte en son temps, la difficulté est encore plus grande. À supposer qu’il puisse identifier le « lector in fabula », la figure fantomatique du destinataire, ce qui n’est pas toujours simple, il a plus de mal encore à reconstituer le système de références et de valeurs qui constitue l’« horizon d’attente » de ce destinataire, dans le cadre d’un contexte socio-historique souvent évanescent. Le savoir à mobiliser est énorme et varié.

19Le scientisme a longtemps eu la certitude que l’éloignement dans le temps et les progrès techniques allaient permettre aux chercheurs « modernes » d’analyser objectivement les œuvres lointaines et d’en comprendre mieux que ceux qui les ont produites et reçues, dans un lointain passé, la signification et la portée. Mais ce point de vue s’est révélé largement illusoire, notamment parce que les témoignages, documents, monuments et indices de toute sorte sur lesquels se fondent le décryptage, à mesure qu’ils s’éloignent dans le temps, à la fois diminuent en nombre et deviennent plus difficile à interpréter. Jauss, pour analyser la réception de Madame Bovary ou des Fleurs du Mal, en 1857, disposait des actes des procès faits aux auteurs, des articles de presse, de lettres de contemporains. Mais Nathaël Recoursé, lorsqu’il s’est attaqué à la réception d’inscriptions royales néo-assyriennes, ne disposait sûrement pas de beaucoup d’éléments pour interpréter à part chacune d’entre elles ! Il a dû travailler sur le caractère mémoratif et les enjeux idéologiques du genre tout entier. Dans ce cas de figure, même le destinataire de ces inscriptions, conservées dans des édifices non publics (et en des temps d’« alphabétisation » réduite), reste obscur, en dépit de telle ou telle formule d’adresse à un prince futur. Les inscriptions royales des cités mayas (qu’on peut enfin lire) posent le même type de problèmes. Encore est-il vrai que, dans le cas de la Mésopotamie ancienne, nous disposons de dépôts d’archives ou de bibliothèques qui nous permettent d’analyser les idéologies royales, la mythologisation du souvenir historique, la conception cyclique de la vie etc.

20Le dernier problème posé par la réception, quasi insoluble, est celui de la lecture individuelle. L’auteur ou le chercheur ne peuvent reconstruire que des catégories de lecteurs ou des conditions générales de lecture. Pour l’un comme pour l’autre, les réactions personnelles des individus sont imprédictibles ou impossibles à reconstituer.

21Rappelons donc, pour conclure, quelques vérités, aujourd’hui admises, qui relativisent nos savoirs et nous incitent à la plus grande modestie : les textes du passé n’ont pas été écrits pour nous, mais pour des gens qui en décodaient d’une façon immédiate la « véritable signification » ; nous en reconstruisons ou en construisons le sens avec nos propres catégories et systèmes de pensée ; d’une façon certaine, cette construction est fictive, la plénitude du sens que les textes avaient pour leur contemporains étant à tout jamais inaccessible. Il est vrai cependant que ces textes restent vivants et ont pour nous un sens : l’espèce humaine étant unique et inchangée, ainsi que les conditions générales de sa survie sur sa planète, les problèmes fondamentaux auxquels les « penseurs » se sont attaqués dans le passé, sont toujours là. De sorte que, tout en prenant utilement conscience de la distance et des écarts, chaque génération, dans chaque culture, a le plus grand intérêt à retraduire leurs œuvres, à leur poser ses propres questions et à adapter leurs réponses à son propre temps.

Haut de page

Notes

1 Ce modèle linguistique est aussi un modèle communicationnel et, dans ce cas, l’importance du destinataire éclate : il suffit de se tourner vers les messages publicitaires (image et texte) pour constater que la détermination du public visé est le premier problème que doit résoudre le publicitaire.

2 G. W. Bowersock, Le mentir vrai dans l’Antiquité. La littérature païenne et les évangiles, Paris 2007 (1994).

3 L’acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, 1985 (1946). Iser parle ici du texte de fiction, où l’auteur doit avant tout couper le lecteur du réel pour l’introduire dans un monde différent, artificiellement construit. Mais sa conception semble pouvoir être généralisée.

4 Vie de Timoléon, 1, 1-5 ; De profect. in virt. 85 AB.

5 Il n’est pas sûr que nos historiens procèdent très différemment !

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Jean-Claude Carrière, « Le destinataire et son fantôme. L’étude de la réception et ses problèmes »Pallas, 83 | 2010, 271-275.

Référence électronique

Jean-Claude Carrière, « Le destinataire et son fantôme. L’étude de la réception et ses problèmes »Pallas [En ligne], 83 | 2010, mis en ligne le 01 octobre 2010, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/pallas/11168 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/pallas.11168

Haut de page

Auteur

Jean-Claude Carrière

Professeur émérite de langue et littérature grecque Université de Toulouse II – Le Mirail. PLH-CRATA

Articles du même auteur

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search