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Recensions

Christoph Baumer, Mirko Novák et Susanne Rutishauser (éd.) 2022 – Cultures in Contact. Central Asia as a Focus of Trade, Cultural Exchange and Knowledge Transmission

Henri-Paul Francfort
p. 195-198
Référence(s) :

Christoph Baumer, Mirko Novák et Susanne Rutishauser (éd.)2022.

Cultures in Contact. Central Asia as a Focus of Trade, Cultural Exchange and Knowledge Transmission

. Wiesbaden: Harrassowitz Verlag (Schriften zur vorderasiatischen Archäologie 19). 616 p., 297 ills, 25 tableaux et graphiques, 65 cartes, index des toponymes.

Texte intégral

1Ce recueil, consécutif la tenue d’un colloque à Berne en 2020, suit un précédent ouvrage publiant un colloque de 2016 (Baumer et Novak 2019), dont nous avons déjà rendu compte dans Paléorient (Francfort 2021). Ici, après les cultures urbaines d’Asie centrale, les éditeurs proposent de rassembler les communications autour du thème du commerce, des échanges culturels et de la transmission des connaissances. Ce sujet n’est pas sans évoquer les très nombreuses publications consacrées à la « Route de la Soie ». Une nouvelle fois, les chapitres sont rangés par pays, d’ouest en est, du Turkménistan au Xinjiang, et portent sur des époques allant de l’Âge du Bronze ancien à Tamerlan à la fin du xive siècle. Nous avons commenté ce choix éditorial dans le compte-rendu du premier ouvrage, ses avantages (clarté géopolitique actuelle) et ses inconvénients (incohérence chronologique et culturelle). Néanmoins, l’on remarque une nouvelle fois que, si la thématique proposée est suivie de manière assez lâche par les auteurs, la plupart des chapitres sur les âges du Bronze et du Fer, au nombre de huit concernent les pays les plus occidentaux, à une exception près, tandis que la plus grande partie des textes relatifs à l’Antiquité (12 chapitres) et au Moyen Âge (13 chapitres), portent sur les zones orientales. Selon les directeurs du volume, la plupart des textes s’appuient sur des fouilles récentes (ce qui n’est pas toujours le cas, loin s’en faut, et cela semble bien normal) et l’ensemble montre que l’Asie centrale fut une zone de contacts culturels où se produisirent des hybridations avec les cultures voisines. Pour les lecteurs de Paléorient, nous avons choisi de ne commenter ici que les chapitres portant sur le Bronze et le Fer, sauf exceptions partielles, réservant les périodes antique et médiévale pour un autre compte-rendu donné à Topoi.

2Notons dès maintenant qu’un effort de cartographie a été effectué (p. viii-x), mais l’on s’étonne de voir que la « carte des sites archéologique importants » (p. x) se termine au Kirghizstan et au Xinjiang (coupés) et que par exemple, le site d’Aï Khanoum manque alors qu’il est mentionné dans le texte. L’introduction (p. 1-6) explique en anglais et en russe la perspective adoptée et définit ce que sont, pour les directeurs du volume, une « culture » et une « contact culture ». Cette introduction est utile, étayée par des références théoriques de bons auteurs, mais aucun exemple n’y est pris dans le livre lui-même et les lecteurs seront sans doute désappointés de lire que « Due to its special geopolitical location, the geographical and climatic conditions, as well as the cultural-historical developments, Central Asia has been considered in more recent research to be a typical example of such a contact culture, which in the course of history was influenced to varying degrees by the neighbouring cultures of West Asia, India or China and thus produced many facets of cultural hybridization ». Cette phrase, qui pose une causalité culturelle sur le déterminisme géographique et environnemental, est en effet parfaitement tautologique : elle semble pouvoir être appliquée à toute culture et partout, si bien que l’on peut même songer à son propos au « programme panglossien » de Gould et Lewontin (Gould et Lewontin 1979). En outre, considérer l’Asie centrale comme une culture est une expression malheureuse en contradiction avec la conception d’une région-réceptacle influencée par ses voisins (Moyen-Orient, Inde, Chine), si bien que la position inverse peut tout aussi bien être soutenue, comme vient de le faire Chr. Beckwith (Beckwith 2023). La réflexion reste ouverte.

3Le premier chapitre, est rédigé par M. Mäder, (« Bronze Age Sceptres and Staffs from Elam and Margiana, and their Possible Names in Cuneiform and Linear Elamite », p. 15-33) qui revient sur la question des « sceptres » de la civilisation de l’Oxus dans lesquels il voit des instrument d’exercice physique analogues à ceux des Zourkhaneh actuelles. Cette hypothèse n’est pas nouvelle, elle est plausible, mais les commentaires de l’auteur s’appuient sur un corpus incomplet (il en manque d’Asie centrale) et quelque peu artificiel regroupant des objets parfois mal datés, hétéroclites ou incertains (un déchiffrement conjectural de l’élamite linéaire, le bâtonnet et l’anneau, des disques ansés, des colonnettes à rainures). Cela est insuffisant pour conclure que la Margiane serait le pays de Simaški. Les relations avec le monde élamite sont un élément important de ce problème et d’autres, et elles mériteraient une étude bien plus complète, systématique et détaillée.

4L. Forni (« Sharing Spiritual Life and Belief in the Murghab Region [Southern Turkmenistan] », p. 35-49) étudie les sceaux trouvés entre 1990 et 2018 par des prospections, sondages et fouilles dans le delta du Murghab, afin de tenter de préciser les relations entre les agriculteurs sédentaires et les « semi-nomades » (expression courante mais jamais définie) à l’aide de l’iconographie. L’on se demande à l’issue de la lecture dans quelle mesure Togolok-1 (site à architectures importantes) et les sites périphériques représentent des modes de vie différents de populations séparées et distinctes ou des modalités de la même civilisation de l’Oxus, et en particulier si les notions de « mobile sites », « mobile pastoralists » ou « semi-mobile camp », prises comme attestant d’un groupe économiquement et culturellement distinct et homogène, sont bien pertinentes (voir plus bas les « desert cities »).

5G.L. Bonora revient sur les pierres ansées de la civilisation de l’Oxus (« Lock-shaped Stone Handbags [Pierres ansées] from Central Asia. Typology, Distribution, and New Findings », p. 51-87). Après bien d’autres études, il en offre un panorama quasi exhaustif et des descriptions précises avec une bibliographie à jour. Son approche typo-morphologique et chronologique est rigoureuse, bien argumentée et prudente. Sans se lancer dans des hypothèses fonctionnelles controuvées, il apporte des précisions indispensables sur leur répartition, leur importance fonctionnelle sociale et sur les relations de la civilisation de l’Oxus avec le monde des steppes.

6Onze auteurs traitent « The Rise and Decline of the Deserts Cities. The Last Stages of the BMAC at Togolok-1 (Southern Turkmenistan) » (p. 89-115), une synthèse multidisciplinaire sur le site de Togolok-1 et la fin de la civilisation de l’Oxus, reposant notamment sur des fouilles de 2018. Les conditions environnementales et les données archéologiques (y compris l’irrigation artificielle) sont prises en compte, ainsi que l’économie et les relations avec le pastoralisme, très importantes dans la phase finale avec l’apparition de matériel steppique de type andronovien. Mais l’on doit redire ici qu’une culture steppique n’est pas automatiquement à comprendre comme une culture purement pastorale nomade à l’instar de celles des Scythes ou Saka de l’Antiquité. La question du nomadisme n’est toutefois pas clairement appréhendée ni posée ni résolue. Cependant, de telles recherches détaillées sur les sites du Murghab, poursuivies au long cours, sont d’une grande importance pour l’histoire de la civilisation de l’Oxus et de ses évolutions.

7A. Kurbanov présente des fouilles importantes conduites à Akdepe, site clé depuis le Ve millénaire (« Between Two Cultures. The Archaeological Record of Akdepe », p. 117-131), apportant d’importantes données sur la culture de « Namazga » et les relations entre les ensembles culturels aux poteries peintes et ceux aux poteries grises, plus à l’ouest, le long du Kopet Dagh (voir déjà Kohl et al. 1982).

8J. Lhuillier (« Intercultural Interactions of the Sine Sepulchro Cultural Community [Handmade Painted Ware Cultures] of the Early Iron Age with the Neighbouring Cultures of Asia and the Near East », p. 136-152) examine les relations des cultures à « hand-made painted ceramics », ou « Yaz-I », renommées « Sine Sepulchro cultural complex » (ou « cultural community ») avec les diverses cultures voisines dans le temps et dans l’espace comme : la civilisation de l’Oxus et la culture du Vakhsh, l’« Andronovo cultural community », la culture du Ferghana ou « Chust », celles du Xinjiang et celle du Dehistan archaïque. Des considérations sur les fonctionnements possibles de telles relations suivent, à partir d’éléments sélectionnés.

9S. Kroll, M. Teufer, N.M. Vinogradova, Y. Kutimov, G. Lombardo, D. Bosch et M. Mashkour, avec « Isotopic Studies and Archaeological Evidence in Bronze Age Tajikistan » (p. 153-166), offrent une contribution très importante grâce à des analyses isotopiques pratiquées sur un squelette féminin du cimetière de Gelot dans le sud-est du Tadjikistan (fouille 6, tombe 2). Ils concluent que cette femme pourrait être venue du Gorgan (Iran). Si nous ajoutons à cela que Gelot n’est pas très éloigné de Farkhor (site funéraire plus ancien) et qu’une statuette similaire à celle de la sépulture de Gelot a été découverte tout près, en Afghanistan, à Aï Khanoum, dans un contexte hellénistique (Francfort 2015), nous retrouvons l’attractivité extraordinaire de cette région du Tadjikistan du Sud-Est et de l’Afghanistan du Nord-Est (Francfort 2022). De telles investigations sont certainement à poursuivre et à développer, suivant la perspective ouverte par d’autres analyses récentes (Hauptmann et al. 2018).

10Enfin, A. A. Kovalev (« The Chermuchek [Qie’muerqieke] Cultural Phenomenon. As a Result of Western European Migration to Dzungaria and the Mongolian Altai [on Archaeological Data] », p. 531-554) expose une nouvelle fois sa théorie sur la culture altaïque protohistorique de Chermuchek comme résultant d’une migration provenant d’Europe. Il s’appuie pour ce faire sur les ressemblances entre des structures funéraires mégalithiques et des stèles anthropomorphiques que l’on rencontre au Néolithique final dans le Jura et jusqu’en Irlande. Ces analogies s’étendent à des éléments ornementaux (créatures « à antennes » par exemple) et à la poterie. Cependant, des analyses paléogénétiques publiées en 2022, citées par l’auteur lui-même, rattachent la population de la culture de Chermuchek à celles des steppes de Yamnaya et d’Afanasevo, mais aussi à la civilisation de l’Oxus (BMAC) et non aux Européens (Kumar et al. 2022). L’on doit encore ajouter ici que la question de la génétique des populations anciennes du Xinjiang est complexe et, qu’entre le bassin du Tarim et la Djoungarie, les différences génétiques sont marquées, le bassin du Tarim étant plutôt un isolat génétique, (mais non culturel) (voir : Dupuy 2021 ; Zang et al. 2021). À cela se mêlent les problèmes de la reconstitution des migrations de Yamnaya et d’Afanasevo, des Indo-Européens, des Indo-Aryens et ceux, très complexes, des Tokhariens. La question posée par A. A. Kovalev restera donc encore longtemps irrésolue et son hypothèse invérifiable.

11En somme, les chapitres portant sur la protohistoire sont dans l’ensemble de bonne tenue et utiles, mais il eût été utile de pouvoir lire un texte de synthèse traçant au moins les grandes lignes des problématiques et des évolutions constatées dans les différents domaines des cultures concernées. Néanmoins, la maison Harrassowitz doit être remerciée pour avoir publié ce pesant volume.

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Bibliographie

Baumer C. et Novák M. (éd.) 2019 – Urban Cultures of Central Asia from the Bronze Age to the Karakhanids. Learnings and conclusions from new archaeological investigations and discoveries. Proceedings of the First International Congress on Central Asian Archaeology held at the University of Bern, 4-6 February 2016. Wiesbaden : Harrassowitz Verlag (Schriften zur vorderasiatischen Archäologie 12).

Beckwith C.I. 2023 – The Scythian Empire. Central Eurasia and the Birth of the Classical Age from Persia to China. Princeton : Princeton University Press.

Doumani Dupuy P.N. 2021 – The unexpected ancestry of Inner Asian mummies. Nature 599 : 204-206, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1038/d41586-021-02872-1

Francfort H.-P. 2015 – Une idole protohistorique d’Aï Khanoum hellénistique (Bactriane, Afghanistan). Dans : Schiltz V. (éd.), De Samarcande à Istanbul : étapes orientales. Hommages à Pierre Chuvin II : 41-51. Paris : CNRS Éditions, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/books.editionscnrs.25203

Francfort H.-P. 2021 – Christoph Baumer et Mirko Novák (éd.) – Urban Cultures of Central Asia from the Bronze Age to the Karakhanids. Learnings and conclusions from new archaeological investigations and discoveries. Proceedings of the First International Congress on Central Asian Archaeology held at the University of Bern, 4-6 February 2016. Paléorient 47,1 : 193-196, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paleorient.984

Francfort H.-P. 2022 – Aux marches orientales de la Bactriane antique. Nouvelles perspectives. Comptes-rendus des séances de l’Académie des inscriptions et belles-lettres 2020,1 : 97-146.

Gould S. J. et Lewontin R. C. 1979 – The spandrels of San Marco and the Panglossian paradigm: a critique of the adaptationist programme. Proceedings of the Royal Society of London. Series B, Biological Sciences 205,1161 : 581-598, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1098/rspb.1979.0086

Hauptmann A., Klein S., Paoletti P., Zettler R. L. et Jansen M. 2018 – Types of Gold, Types of Silver: The Composition of Precious Metal Artifacts Found in the Royal Tombs of Ur, Mesopotamia. Zeitschrift für Assyriologie und vorderasiatische Archäologie 108,1 : 100-131, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1515/za-2018-0007

Kohl P. L., Biscione R. et Ingraham M. L. 1982 – Implications of recent evidence for the Prehistory of Northeastern Iran and Southwestern Turkmenistan. Iranica Antiqua XVII : 1-20.

Kumar V., Wang W., Zhang J., Wang Y., Ruan Q., Yu J., Wu X., Hu X., Wu X., Guo W., Wang B., Niyazi A., Lv E., Tang Z., Cao P., Liu F., Dai Q., Yang R., Feng X., Ping W., Zhang L., Zhang M., Hou W., Liu Y., Bennett E. A. et Fu Q. 2022 – Bronze and Iron Age population movements underlie Xinjiang population history. Science 376,6588 : 62-69, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1126/science.abk1534

Zhang F., Ning C., Scott A., Fu Q., Bjørn R., Li W., Wei D.,Wang W., Fan L., Abuduresule I., Xingjun H., Ruan Q., Niyazi A., Dong G., Cao P., Liu F., Dai Q., Feng X., Yang R., Tang Z., Ma P., Li C., Gao S., Xu Y., Wu S., Wen S., Zhu H., Zhou H., Robbeets M., Kumar V., Krause J., Warinner C., Jeong C. et Cui Y. 2021 – The genomic origins of the Bronze Age Tarim Basin mummies. Nature 599 : 256-261, [en ligne] https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.1038/s41586-021-04052-7

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Pour citer cet article

Référence papier

Henri-Paul Francfort, « Christoph Baumer, Mirko Novák et Susanne Rutishauser (éd.) 2022 – Cultures in Contact. Central Asia as a Focus of Trade, Cultural Exchange and Knowledge Transmission »Paléorient, 49-2 | -1, 195-198.

Référence électronique

Henri-Paul Francfort, « Christoph Baumer, Mirko Novák et Susanne Rutishauser (éd.) 2022 – Cultures in Contact. Central Asia as a Focus of Trade, Cultural Exchange and Knowledge Transmission »Paléorient [En ligne], 49-2 | 2024, mis en ligne le 25 mars 2024, consulté le 26 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/paleorient/3743 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/paleorient.3743

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