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Sur l’analyse microéconomique de la hiérarchie des besoins dans l’économie d’Ancien Régime

On the Microeconomic Analysis of the Hierarchy of Needs in the Ancien Régime Economy
Bertrand Crettez
p. 711-728

Résumés

L’existence d’un ordre de priorité dans la satisfaction des besoins est un sujet de controverse pour l’analyse économique de l’histoire de la croissance. L’ouvrage de Jean-Yves Grenier, L’économie d’Ancien Régime (Grenier, 1996) contient une approche formelle originale de cet ordre de priorité. Nous étudions cette approche du point de vue de l’analyse microéconomique. Nous montrons qu’elle possède une cohérence minimale (les fonctions de demande peuvent satisfaire une contrainte budgétaire). Toutefois, l’approche de Grenier ne rend pas totalement compte d’un ordre de priorité au sens strict, car deux biens y sont toujours simultanément demandés. Nous proposons une formulation alternative qui évite cette critique.

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Texte intégral

  • 1 Ils ne sont pas les seuls. On retrouve l’hypothèse de diversification dans les contributions plus a (...)

1L’existence d’un ordre dans la satisfaction des besoins fait l’objet de discussions dans l’analyse économique récente de l’histoire de la croissance. Par exemple, Voigtländer et Voth (2013) supposent que les individus ne consomment que des biens alimentaires tant qu’un certain volume de consommation de ces biens n’est pas atteint. L’idée d’un ordre de priorité est cependant remise en cause par Dutta et al. (2018). Pour ces derniers, la consommation est toujours diversifiée1. Ces auteurs s’appuient notamment sur le travail de Banerjee et Duflo (2011) qui montre que dans les pays en développement les pauvres consacrent un montant significatif de leurs ressources au financement de cérémonies familiales.

  • 2 Un chercheur post-keynésien comme Lavoie (2005) a repris les idées de Roy dans son étude de la cons (...)
  • 3 Il est intéressant de noter que les travaux de Roy se développent à peu près au même moment où des (...)
  • 4 Le premier modèle avec des préférences lexicographiques apparaît dans GeorgescuRoegen (1954, 518-51 (...)
  • 5 À titre d’exemple, on peut citer l’article de Kemp-Benedict (2013). Évidemment, on peut toujours co (...)

Cet ordre dans la satisfaction des besoins a été étudié depuis fort longtemps. Drakopoulos et Karayiannis (2004) dressent un panorama de la littérature économique jusqu’aux marginalistes. Ils montrent que nombreux sont les auteurs qui ont postulé une hiérarchie des besoins. On la retrouve chez Smith, par exemple, ou Cantillon. Chacun de ces auteurs indique que la diversification de la production des biens ne débute vraiment qu’une fois les besoins essentiels satisfaits. Au XXème siècle, l’analyse théorique de la consommation et l’étude de modèles de consommation sont devenus un champ de recherches à part entière, dans le sillage de la théorie parétienne du choix. Ces modélisations tentent de faire la part entre la hiérarchie des consommations, qui donne une place importante à la variable de revenu, et les phénomènes de substitutions entre les catégories de biens, inhérents à la théorie du choix. René Roy, notamment, consacrera plusieurs études à la hiérarchie des besoins et des biens (1933 ; 1943)2. Ce dernier postule l’existence de groupes ordonnés de biens, chaque groupe étant associé à un besoin particulier. Tous les biens appartenant à un groupe concourent à la satisfaction du besoin associé à ce dernier. En outre, un individu ne consomme les biens du groupe Image 100002010000003E00000019D9FF61F1100F4D9C.png que si le besoin correspondant au groupe Image 100002010000000F00000019735DB35230AD5DD4.png est satisfait3. Cette approche a été poursuivie ensuite, notamment par l’emploi de préférences lexicographiques4. D’autres contributions s’appuient sur l’effort de classification objective des besoins proposé par Maslow (1943)5.

2Les idées de Roy sont explicitement utilisées dans des travaux d’économistes portant sur l’histoire économique. Simonin (2009) s’appuie ainsi sur Roy (1933 ; 1943) pour étudier les chertés alimentaires, et Compaire et Simonin (2015) se réfèrent quant à eux à Roy (1933). Chez eux, toutefois, il n’y a pas de saturation de la consommation du bien de subsistance (le blé) : à partir d’un certain niveau de ressources, les individus consomment à la fois un autre bien et davantage du bien de subsistance.

  • 6 L’étude des déterminants de la demande sous l’Ancien Régime est également abordée dans Grenier (198 (...)

3Il nous semble que le débat entre économistes sur l’histoire de la croissance et sur la hiérarchie des biens peut bénéficier du point de vue d’historiens. À cet égard, l’ouvrage de Jean-Yves Grenier, L’économie d’Ancien Régime (Grenier, 1996), est intéressant pour deux raisons. Tout d’abord, il comporte un chapitre (chapitre XI, « Les modèles sociaux de la demande »), où l’auteur étudie les demandes de différents types de biens, ainsi que le rôle de celles-ci dans la genèse des fluctuations économiques6. Grenier indique ainsi qu’il y a une « coupure économique entre les biens de subsistance et l’ensemble des autres biens » (ibid., 299). L’auteur précise ensuite que « la hiérarchisation des besoins s’organise autour de trois principes : la subsistance, le luxe, l’ostentation » (ibid., 300). Le blé fait partie des biens de subsistance, tandis que la viande est un bien de luxe et les vêtements appartiennent à la catégorie des biens ostentatoires.

  • 7 Il convient de préciser que chez Grenier, comme dans la théorie de la croissance, la notion de beso (...)

4Dans son étude des déterminants de la demande, Grenier recourt à des notions d’analyse microéconomique de la consommation (fonction de demande, élasticité-revenu de la demande, bien Giffen). Ce qui retient particulièrement l’attention est que l’auteur emploie de manière originale des fonctions de demande pour modéliser la hiérarchie des besoins7. Ceci nous conduira à nous demander dans quelle mesure l’approche de Grenier est compatible avec l’analyse microéconomique standard des choix de consommation.

  • 8 Les partisans de la hiérarchie des besoins ont conçu cette approche comme une alternative à la théo (...)
  • 9 Précisons que les arguments de cette fonction d’utilité seront en réalité des agrégats correspondan (...)

5Cependant, l’approche de Grenier ne nous semble pas prendre en compte de manière totalement satisfaisante la hiérarchie des besoins. Ceci provient du fait que dans cette approche il y a une demande simultanée pour les biens de luxe et les biens ostentatoires. En fait, nous n’affirmons pas qu’il soit inconcevable que l’on puisse demander simultanément des biens de luxe et ostentatoires. Mais il nous semble qu’il devrait être possible d’expliquer que l’on demande d’abord des biens de luxe, puis, si les ressources le permettent, des biens ostentatoires. Dans cet article, nous proposons une formulation alternative du problème qui est compatible avec l’analyse économique standard, et qui permet d’obtenir des fonctions de demande reflétant sans doute mieux la hiérarchisation des besoins8. À cette fin, nous introduisons une fonction d’utilité en reprenant des idées développées par Solari (1971), Carlevaro (1975, chapitre 5) et Ng (1987). Cette fonction permet à la fois de distinguer formellement les biens de luxe des biens d’ostentation, et de mettre en évidence des situations dans lesquelles certains biens ne sont pas consommés9.

6Le plan du reste de cet article est le suivant. Dans la première section, nous rappelons les principaux faits concernant la hiérarchie des besoins tels que Grenier les expose dans son ouvrage, ainsi que ce qu’il appelle les lois de l’échange propres à l’Ancien Régime, c’est-à-dire des fonctions de demande décrivant l’ordre de priorité dans la satisfaction des besoins. Nous présentons également un ensemble de critiques des lois de l’échange, ce qui nous conduit à proposer une approche alternative de la prise en compte de la hiérarchie des besoins dans la section 2. Une brève conclusion termine l’article. Les résultats formels sont démontrés dans l’annexe.

1 La hiérarchie des besoins et les lois de l’échange dans l’économie d’Ancien Régime

7Dans cette section, nous commençons par rappeler les principaux arguments avancés par Grenier pour établir l’existence d’une hiérarchie des besoins dans l’Ancien Régime. Puis, nous exposerons ce qu’il appelle les lois de l’échange de l’Ancien Régime, c’est-à-dire une modélisation des demandes des différents types de biens.

1.1 La hiérarchie des besoins dans l’économie d’Ancien Régime

8Le chapitre XI de L’économie d’Ancien Régime contient une discussion très riche des différentes possibilités de consommation dans les deux derniers siècles précédant la Révolution. La lecture du chapitre fournit des arguments à la fois à ceux qui pensent qu’il n’y a pas de possibilité de consommer autre chose que des biens de subsistance lorsque la consommation de ces derniers est faible, et à ceux qui pensent que cette possibilité de substitution est toujours présente.

9Le point de départ de Grenier est le suivant : « Les économistes anciens ont bien senti l’existence d’un ordre dans les besoins. Leurs analyses font toujours référence à la distinction entre besoins réels et besoins d’opinion et à la subdivision de ces derniers » (1996, 298).

  • 10 Certes, les produits alimentaires peuvent relever des trois catégories. De même, un vêtement grossi (...)

10Grenier précise que : « La hiérarchisation des besoins s’organise autour de trois principes : la subsistance, le luxe, l’ostentation » (ibid., 300). Le blé est un bien de subsistance, la viande un bien de luxe, et les vêtements sont des biens ostentatoires10.

11Grenier précise également que l’on peut se passer du luxe. À propos de la viande, il écrit que : « C’est une consommation qui n’est pas indispensable, à la différence du blé » (ibid., 300). La viande est en effet une consommation résiduelle (ibid., 305). « C’est une consommation dont la demande intervient après la satisfaction des besoins prioritaires en amont » (ibid., 306)

12Il n’est pas aussi clair que la consommation des biens ostentatoires soit elle aussi résiduelle. Il y a deux raisons à cela. D’une part, les biens ostentatoires ne sont pas nécessairement coûteux. Grenier écrit ainsi que :

Le vêtement (et la matière dont il est fait) est un bien de distinction privilégié pour une économie pauvre : il peut être peu coûteux, ce qui rend l’ostentation accessible à beaucoup et aisément renouvelable (Grenier, 1996, 301)

13De plus, les achats de biens ostentatoires peuvent se faire à crédit :

Le recours au crédit est caractéristique de la consommation d’un bien ostentatoire. D’une part, dans le contexte d’une économie mal monétarisée, l’instabilité de court terme des revenus (pour la plupart des catégories sociales) incite à l’usage du crédit, même dans l’hypothèse d’un revenu en moyenne suffisant. Sa pratique est donc fréquente et indispensable dans les périodes difficiles car le crédit appelle le crédit. D’autre part, la dépense pour un bien ostentatoire est souvent occasionnelle (Grenier, 1996, 319)

14Toutefois, à l’occasion, « le revenu consacré [aux vêtements] est normalement résiduel » (ibid., 318). Plus précisément :

La consommation ostentatoire forme un reliquat, mais, par son caractère même, elle peut être amenée à dépasser cette enveloppe et l’ordre des échanges se renverse alors momentanément, la consommation de luxe devenant résiduelle [par rapport à la consommation de biens ostentatoires]. (Grenier, 1996, 318)

15Autrement dit, biens ostentatoires et biens de luxes sont deux catégories de biens dont la demande est résiduelle et les biens de luxes sont normalement consommés en priorité par rapport aux bien ostentatoires.

1.2 Les Lois de l’échange propres à l’économie d’Ancien Régime

  • 11 En cela, il donne raison à l’approche de Voitländer et Voth (2013).

16Grenier propose une description formelle originale de la hiérarchie des besoins. Cependant, s’il admet que la consommation de biens de subsistance est prioritaire, il suppose qu’une fois les besoins de première nécessité satisfaits, les biens de luxe et ostentatoires seront simultanément demandés11. En effet, Grenier écrit :

  • 12 Nous avons modifié légèrement les notations par rapport à l’ouvrage de Grenier. Au lieu de CB nous (...)

L’étude de ces trois types de marché conduit à dégager les lois de l’échange propres à la France d’Ancien Régime. En suivant l’ordre des marchés donné par le circuit :
— sur le marché des biens de subsistance, le volume échangé dépend du prix initial et du revenu total en début de période : Image 100002010000009E000000195738A161410AB78E.png 12.
— sur le marché des biens de luxe, il est une fraction à peu près stable du revenu résiduel qui s’ajuste en fonction du prix d’offre : Image 10000201000000C400000019EF809183D12C437C.png et Image 100002010000003F000000193A9E05BC7416E983.png Image 100002010000006600000019DD6DCA63A2BAD09C.png .
— sur le marché des biens ostentatoires, il dépend du revenu résiduel et du prix d'offre : Image 10000201000000E5000000197F89FA8350D799A4.png Image 10000201000000CD000000194387E20D1BC6D090.png  et Image 10000201000000B00000001910A4AE59DC67B9A2.png . (Grenier, 1996, 303)

17Ces lois de l’échange appellent les commentaires suivants.

  1. Une même fonction Image 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png est utilisée dans la formulation de la demande des trois types de biens (l’utilisation d’une unique fonction Image 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png relève peut-être d’une volonté de simplification de l’exposé).

  2. Le coefficient Image 100002010000000D0000001957B7FD43F5E86E67.png , qui exprime la part du revenu net (des dépenses de biens de subsistance) consacrée aux biens de luxe ne semble pas dépendre des prix Image 10000201000000160000001911A7703885703DDD.png et Image 100002010000001A000000199BF9E3E71313E25E.png , ni du revenu Image 100002010000001300000019D5AF778C6D810ECC.png . Il en résulte que la demande de chaque bien ne dépend que de son prix et du revenu net.

  3. Compte tenu des définitions, on devrait avoir : Image 10000201000000CE00000019098CC30A33945D8B.png ainsi que Image 100002010000009000000019AFC2708F901B439F.png Image 10000201000000780000001925E000C42C954FD0.png , et non Image 10000201000000B000000019D3FE56C6B2E31359.png et Image 100002010000003B000000192FD3F58C506B9B3A.png Image 10000201000000A40000001993B2FF39FB8217E7.png .

Les propriétés de la fonction Image 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png ne sont pas précisées. Mais cette fonction devrait être :

  1. Homogène de degré zéro. Si l’on multiplie tous les prix et les revenus par un même coefficient strictement positif, le volume de la demande devrait être inchangé.

  2. Croissante par rapport à son premier argument (le revenu affecté à la consommation du bien concerné), décroissante par rapport à son second argument (le prix du bien concerné).

  3. Prendre la valeur 0 si le revenu Image 10000201000000140000001928F1A2EE77F15B8E.png est nul.

La fonction Image 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png doit également satisfaire une autre propriété. Considérant qu’il n’y a que trois catégories de biens et qu’il n’y a pas d’épargne dans le modèle (Image 10000201000000140000001928F1A2EE77F15B8E.png est net de l’épargne), alors on doit nécessairement avoir :

Image 100002010000028B0000001ED196C4628FF052F7.png

18ou encore, en reprenant les spécifications proposées par Grenier :

Image 100002010000028B0000006FF81F2ABAAE216521.png

Cette équation doit être en principe vérifiée pour tout Image 10000201000000140000001928F1A2EE77F15B8E.png positif ou nul, et pour tout triplet Image 1000020100000073000000194DD62F6759A54AEB.png de nombres strictement positifs.

19Nous allons maintenant étudier la possibilité que la contrainte budgétaire soit satisfaite. Pour ce faire, remarquons que l’on doit nécessairement avoir

Image 100002010000028B00000027887822283B290C09.png

20et

Image 100002010000028B00000026004B5B4BC77013AF.png

21Pour s’en convaincre, observons que l’on doit toujours satisfaire les conditions

Image 100002010000028B0000002D29248AE7B171ECFF.png

22et

Image 100002010000028B000000279F895A93D9E9BD61.png

23Ces inégalités signifient qu’il est impossible de dépenser davantage en bien de luxe (ou ostentatoire) que la somme qui est allouée à cette dépense. Mais si l’on dépense moins que cette somme, tout le revenu n’est pas dépensé et la contrainte budgétaire (2) n’est pas vérifiée. Autrement dit, si un agent ne consacre pas tout son revenu à l’achat du bien de subsistance, la part restante du revenu doit être intégralement dépensée en bien de luxe et/ou ostentatoire.

Il resterait à savoir s’il existe une fonction Image 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png pouvant satisfaire la contrainte budgétaire (2), question que nous n’aborderons pas. Nous n’étudierons donc pas la cohérence interne du cadre de Grenier. Nous nous allons plutôt nous concentrer sur des critiques externes de ce modèle.

1.3 Une critique externe des lois de l’échange

24Si l’on revient à la formulation initiale du problème, on peut observer que l’introduction de parts fixes de revenus fait double emploi avec celle des fonctions de demandes. En effet, étant données des fonctions de demandes, on peut toujours définir des coefficients budgétaires.

Si l’on utilise une seule fois la fonctionImage 100002010000000F0000001917E425E25B7B53D0.png , i.e., en posant

Image 100002010000028B00000029401390376F33B946.png

25alors, on a

Image 100002010000028B000000450E837D260CECC385.png

  • 13 Cette approche est similaire au système linéaire de dépenses introduit par Klein et Rubin (1947-194 (...)

26de sorte que13

Image 100002010000028B0000004489E538760A48CBFB.png

27Avec ces définitions, l’élasticité-prix directe des biens de luxe et d’ostentation est unitaire. Par ailleurs, l’élasticité de la demande par rapport au revenu est aussi la même pour les deux biens et vaut :

Image 100002010000028B000000486A4B179C84EC1A91.png

Elle est supérieure à 1 si Image 10000201000000F900000019C7F53FDD002C391A.png . Or cette dernière expression est elle-même égale à l’élasticité de la demande du bien de première nécessité par rapport au revenu. Cette élasticité est comprise entre 0 et 1 en raison de la nature de ce bien. On voit également que l’élasticité de la demande de chacun de ces deux biens par rapport à Image 1000020100000019000000199390D24574FF6CA2.png est identique. Mais dans ce cas, si les biens de luxe et d’ostentation ont les mêmes élasticités, en quoi sont-ils vraiment différents ?

Enfin, par construction, les « lois de l’échange » ne prennent pas en compte la hiérarchie des besoins puisque dès lors que le revenu net des dépenses de subsistance est strictement positif, il sert à acheter à la fois des biens de luxe et des biens d’ostentation (au moins tant que le coefficient Image 100002010000000E0000001978FCEB661070CA00.png est strictement positif). Et d’ailleurs, ne devrait-on pas avoir Image 100002010000007700000019865AA19C943D0761.png tant que le revenu réel Image 100002010000003A00000019B5791295E12670E8.png est faible, ce qui traduirait le fait que le blé est un bien de subsistance ? Autrement dit, les ressources disponibles ne devraientelles pas être prioritairement et intégralement affectées à la satisfaction des besoins de première nécessité lorsque le revenu réel est faible ?

2 Une approche alternative

  • 14 Les développements qui suivent doivent beaucoup aux remarques des deux rapporteurs.

28L’un des inconvénients de l’approche proposée par Grenier est qu’elle ne permet pas vraiment de prendre en compte la hiérarchie des besoins. Rappelons que, hors circonstances exceptionnelles, ce que l’on devrait pouvoir vérifier est que pour un montant faible du revenu seuls les biens de subsistance sont consommés ; pour une valeur intermédiaire du revenu, les biens de luxe commencent d’être demandés ; et pour des valeurs supérieures du revenu, la demande se porte aussi sur des biens d’ostentation. Dans la section précédente, nous avons vu que la formulation des fonctions de demande de biens issue des lois de l’échange n’exclut pas que les trois biens soient consommés, quel que soit le niveau de revenu ; à tout le moins, il semble que les biens de luxe et d’ostentation soient simultanément demandés. Pour obtenir un ordre de priorité dans les consommations, il faut donc suivre une autre approche. Nous allons pour ce faire examiner trois pistes. La première s’inscrit dans la lignée de Roy, la seconde relève de la démarche proposée notamment par Solari, et la troisième, que nous privilégierons, s’appuie sur une idée de Ng14.

2.1 L’approche par la hiérarchie des besoins selon Roy

  • 15 À partir de maintenant, nous utilisons des lettres minuscules pour désigner les différents biens et (...)
  • 16 Voir aussi, par exemple, l’appendice de l’article de Darkopoulos et Karayiannis (2004), Beckman et (...)

La modélisation de la hiérarchie des besoins se fait de la façon suivante15. On postule un ordre de priorité des besoins et des niveaux de consommation pour le bien de subsistance, le bien de luxe et le bien d’ostentation16. Formellement, on admettra que tout le revenu est consacré au bien de subsistance tant que le niveau Image 100002010000001500000019E8585F8D672201D2.png n’est pas atteint. De plus, lorsque le revenu permet juste d’acquérir le bien de subsistance, alors seul le montant Image 100002010000001500000019E8585F8D672201D2.png est consommé. Formellement, on a :

Image 100002010000028B00000052F4ED707D02FE2E71.png

Puis, lorsque le niveau de subsistance Image 100002010000001500000019E8585F8D672201D2.png est atteint, le revenu supplémentaire est affecté prioritairement à la consommation d’un bien de luxe Image 10000201000000110000001950959276EC494FEA.png , au moins tant qu’un niveau seuil Image 100002010000001300000019A8C569D3BDA69FFA.png n’est pas atteint :

Image 100002010000028B0000006A4FA75DC19135E15C.png

Une fois la consommation seuil Image 100002010000001300000019A8C569D3BDA69FFA.png atteinte, la part du revenu non utilisée pour l’achat de bien de subsistance et de luxe est intégralement affectée à l’achat du bien d’ostentation :

Image 100002010000028B0000004CD08B09E1FA8B0D9C.png

  • 17 Ceci, d’autant plus dans le cas où en fait ce qui est demandé est une classe de biens, et non un bi (...)

L’approche ci-dessus est une version pour trois biens du modèle général proposé par Marschak (1943). Elle a l’inconvénient de reposer sur des valeurs maximales exogènes de consommations. Si le seuil portant sur la consommation de biens de subsistance est acceptable dans la mesure où l’on peut lui donner un fondement biologique, celui concernant le bien de luxe Image 100002010000001300000019A8C569D3BDA69FFA.png est plus discutable. On ne voit pas bien, en effet, pourquoi il y aurait une satiation du besoin de bien de luxe17. Cette hypothèse de saturation n’est semble-t-il jamais faite dans la littérature sur l’histoire de la croissance. Par ailleurs, rien ne permet de distinguer le bien de luxe du bien d’ostentation (sinon l’ordre de priorité, mais dont l’origine n’est pas très claire, comme on l’a vu). Ceci nous conduit à examiner une autre piste.

2.2 Le modèle microéconomique standard avec seuils de consommation

29Dans cette nouvelle optique, qui comprend les contributions de Houthakker (1954), Solari (1971) ou encore Carlevaro (1975, 141), on suppose que la fonction d’utilité d’un agent a la forme

Image 100002010000028B0000002A0F942A2D31297327.png

Image 100002010000004E00000019A97EDE5F91A94BB0.png est une fonction croissante de ses arguments, Image 1000020100000045000000195619535B25C1AE3C.png , et Image 1000020100000043000000195CC174DB8288DAEC.png , Image 100002010000004F000000194A39438964B930D0.png . Ces deux dernières bornes permettent que la solution du problème de maximisation de l’utilité sous contrainte puisse être telle que les consommations de bien de luxe et d’ostentation soient nulles. L’ordre de priorité des consommations de bien de luxe et d’ostentation dépend alors du niveau du revenu et des prix Image 10000201000000190000001928A0258916A20806.png et Image 1000020100000015000000193FB8FAC3907FB265.png .

La fonction ci-dessus n’est définie que pour des valeurs de Image 10000201000000140000001950C5E64351918FEE.png supérieures à Image 100002010000001500000019E8585F8D672201D2.png . Lorsque le revenu du consommateur est tel que Image 100002010000005C00000019F0EA09489E24DB25.png , on pose que tout le revenu est intégralement consommé sous forme de bien de subsistance.

  • 18 La théorie de la croissance utilise une approche apparentée à celle de cette sous-section. Baumgärt (...)

Cette nouvelle approche de la détermination de l’ordre de priorité est intéressante et permet l’utilisation d’une fonction d’utilité, ce qui est commode pour étudier l’origine de la croissance économique (une partie du revenu devant cependant être consacré à l’épargne)18. Toutefois, la distinction entre bien de luxe et bien d’ostentation n’est pas fondée d’un point de vue formel (mathématiquement, rien de distingue les effets sur l’utilité de Image 10000201000000110000001950959276EC494FEA.png et Image 100002010000001500000019499E21A6FE831574.png ). Nous allons maintenant nous traiter ce problème dans une troisième et dernière optique.

2.3 Ordre de priorité et effet d’ostentation selon Ng (1987)

  • 19 Nous remercions un rapporteur de nous avoir suggéré de considérer les travaux de Ng.

Nous allons maintenant proposer une synthèse de l’approche développée dans la section précédente et des idées proposées dans Ng (1987 ; 1993) pour modéliser la demande de bien d’ostentation19. La demande de bien d’ostentation peut être modélisée d’au moins deux façons. La première consiste à dire que les individus tirent du plaisir de l’affichage de la valeur réelle d’une certaine dépense (comme des diamants). C’est la voie suivie par Ng. La seconde façon consiste à faire de la quantité consommée – et non la dépense – un signal de son opulence (Bagwell et Bernheim, 1996 ; Corneo et Jeanne, 1997 ; Ireland, 1994). Un des avantages de la voie suivie par Ng est qu’elle ne nécessite pas la prise en compte de plusieurs individus. Nous proposons la fonction d’utilité suivante qui est définie pour tous les triplets Image 100002010000006100000019A71D64A665C0E28D.png de nombres réels non-négatifs, tels que Image 100002010000004A00000019B5FBD93B12401986.png :

Image 100002010000028B00000041122D759A5B64FF33.png

  • 20 Comme nous l’avons déjà indiqué, la fonction (13) et la contrainte budgétaire ont pour arguments de (...)

Image 1000020100000041000000194DC0B470F86877F0.png et Image 100002010000004500000019651BF530614917A4.png . Les deux premières composantes de la fonction d’utilité reprennent une forme similaire à celle évoquée dans la sous-section précédente et nous ne reviendrons pas sur leur interprétation. Ce qui est différent est le troisième terme. Dans ce terme, nous reprenons l’idée de Ng (1987) selon qui l’ostentation est modélisée par le fait que c’est la dépense réelle consacrée au bien Image 100002010000004D0000001999F4D5B8D8EAE2C5.png ) et non sa seule consommation physique Image 10000201000000280000001907D0B67BE01CFF3D.png qui est source d’utilité. Cette formulation a pour conséquence que le prix du bien d’ostentation, Image 100002010000001A00000019D3927EBEEC8BB968.png , n’affecte pas la valeur de la dépense pour ce bien (il influence seulement la quantité demandée du bien d’ostentation)20.

On pourrait bien entendu normaliser la dépense du bien d’ostentation d’une autre manière, mais il n’est pas déraisonnable de supposer que le bien de subsistance serve de numéraire. Lorsque le revenu Image 1000020100000013000000198EBC58EB8D486166.png est inférieur à Image 100002010000002C00000019D05DD51DA509E9F4.png , nous supposerons qu’il est intégralement dépensé à l’achat de ce bien. On notera enfin que l’introduction du terme Image 100002010000001500000019C05F8D3DD9F22888.png permet de créer une autre asymétrie avec le terme Image 100002010000001100000019DB09CAEBF67D4114.png et sera à l’origine d’un ordre de priorité dans la consommation des différents biens. Avec la contrainte budgétaire du consommateur Image 10000201000000F30000001937B45EE10D87FB7D.png , on obtient le résultat suivant.

30Proposition. Lorsque les préférences d’un consommateur sont représentées par la fonction d’utilité (13), les fonctions de demande sont données par les expressions suivantes :

Image 100002010000028B0000012DA3C752C348286B34.png

Image 100002010000028B0000011585FDA160D5CE6E3D.png

Image 100002010000028B000000F5FF64350AB13F25EA.png

Un examen de la proposition précédente confirme l’existence d’un ordre de priorité. Le consommateur acquiert d’abord le bien de subsistance lorsque son revenu est faible. Il commence à consommer du bien de luxe lorsque son revenu franchit un certain seuil. Sa consommation de bien d’ostentation ne se manifeste que lorsque son revenu franchit un autre seuil encore plus élevé. Ces seuils dépendent du prix relatif Image 100002010000003A000000195E124DF01D0E54E4.png mais pas du prix du bien d’ostentation Image 100002010000001800000019AC69297EFB1B01F5.png . Comme on l’a déjà précisé plus haut, cette propriété découle de la formulation de l’effet d’ostentation proposée par Ng. Dans cette formulation, la dépense totale de bien d’ostentation ne dépend pas du prix de ce dernier. On observe que la demande d’ostentation diminue avec Image 1000020100000018000000190B6C28220E7D674F.png . Ceci provient de la manière dont on a normalisé le terme Image 100002010000002F00000019BC5540AE5C82E322.png dans la fonction d’utilité. Lorsque Image 1000020100000018000000190B6C28220E7D674F.png augmente la valeur réelle de la dépense affectée à l’ostentation décroît, et donc l’effet d’ostentation diminue. Évidemment, le choix du numéraire (le bien de subsistance) est particulier, mais il n’est pas absurde si l’on veut étudier l’histoire de la croissance économique.

Conclusion

31Dans cet article nous avons étudié d’un point de vue microéconomique l’idée selon laquelle les choix de consommation obéissent à un ordre de priorité. Nous sommes partis de la thèse développée dans l’ouvrage de Jean-Yves Grenier sur l’économie de l’Ancien Régime, selon qui les individus consomment d’abord des biens de subsistance, puis, s’ils en ont les moyens, des biens de luxe. Lorsque ces moyens sont suffisamment importants, les individus consomment en outre des biens d’ostentation. Nous avons montré que la formalisation de ce comportement proposée par Grenier doit satisfaire un certain nombre de conditions (dont l’origine se trouve dans la contrainte budgétaire). Nous avons aussi vu que la formulation de Grenier ne permet pas de rendre compte de manière totalement satisfaisante de l’ordre de priorité dans la satisfaction des besoins. Ceci nous a conduits à proposer une formulation alternative. Cette formulation nous permet d’expliquer pourquoi la consommation d’un individu se diversifie au fur et à mesure que son revenu s’élève.

32Il est clair que l’approche proposée est améliorable, ne serait-ce que par la prise en compte des interactions sociales et la distribution des revenus, lesquelles permettraient de mieux rendre compte encore de la consommation ostentatoire.

Je remercie les deux rapporteurs pour leurs appréciations très détaillées et constructives sur trois versions de cet article ainsi que pour les très nombreuses références bibliographiques qu’ils m’ont signalées. Je remercie également le rédacteur en chef, Jean-Sébastien Lenfant, et le secrétaire de rédaction assistant, Julien Gradoz, de leurs remarques et suggestions sur la version finale et les épreuves. Je remercie enfin Nail Hayek pour ses commentaires sur une version préliminaire de cet article.

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Bibliographie

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Annexe

Annexe : Démonstration de la proposition.

On suppose que Image 100002010000006300000019372D88C0672BA55A.png . On considère le problème de maximisation de la fonction

Image 100002010000028B000000308EA4FD13D484E6B2.png

sous la contrainte

Image 100002010000028B0000002AACAE84CAA8643044.png

dans l’ensemble des triplets de nombres non-négatifs Image 1000020100000063000000193C8F67A5E3098A1D.png tels que Image 100002010000004A00000019CB82E01D4419A233.png .

Nous allons utiliser le changement de variables suivant :

Image 100002010000028B0000007A96B3DF14DD828315.png

Définissons Image 10000201000000D500000019B762C2AE7126FDB9.png . Le problème précédent est équivalent à celui consistant à maximiser la fonction :

Image 100002010000028B00000039166BE7402B2EC2C3.png

sous la contrainte

Image 100002010000028B0000002EA8C96BB554EF59BF.png

Comme la fonction à maximiser est continue et l’ensemble des contraintes est compact, il existe une solution d’après le théorème de Weierstrass. Par ailleurs, la condition de Slater est vérifiée, et donc toutes les solutions optimales du problème maximisent le lagrangien Image 10000201000000DD0000001973234CD665258FB1.png défini comme suit21 :

Image 100002010000028B0000007EB33119E6A1F4F26D.png

ainsi que les relations d’exclusion :

Image 100002010000028B0000007ECDAD8DB8072F62D8.png

Comme les utilités marginales de Image 100002010000001700000019BC4BBBDC8AB79673.png et Image 1000020100000015000000198F2F42715D9EDE9F.png sont non bornées en 0 toute solution optimale sera telle que Image 100002010000001700000019BC4BBBDC8AB79673.png et Image 1000020100000015000000198F2F42715D9EDE9F.png sont strictement positifs (et donc Image 100002010000008D000000194D477EE8615B9BCE.png . Par ailleurs, Image 100002010000001900000019B4578297E9A84D84.png est nécessairement strictement positif, mais peut-être égal à Image 1000020100000014000000196300A311DC38F11C.png . Une solution optimale vérifie donc les conditions suivantes :

Image 100002010000028B000000746A2A2BA4D006CDC7.png

Nous allons envisager deux cas, selon que Image 100002010000001500000019B7BF399E8EC4BA91.png est contraint ou non.

1) Image 1000020100000053000000195317F7539BBAC267.png

Les conditions précédentes s’écrivent :

Image 100002010000028B0000006DDCD3377B8D8EA828.png

La résolution des deux premières équations (avec la contrainte budgétaire) donne la seconde expression de Image 1000020100000015000000193A5C2E462F505B30.png et Image 100002010000001100000019A0BFC7951CE2CEB9.png ainsi que leur condition d’existence.

2) Image 1000020100000053000000198EA7BB9FFB6C1811.png

On utilise alors les conditions :

Image 100002010000028B0000006BF6F9366980D453F5.png

et la contrainte budgétaire pour obtenir les expressions cherchées.

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Notes

1 Ils ne sont pas les seuls. On retrouve l’hypothèse de diversification dans les contributions plus anciennes de Davies (1994), ou Taylor et Brander (1998).

2 Un chercheur post-keynésien comme Lavoie (2005) a repris les idées de Roy dans son étude de la consommation.

3 Il est intéressant de noter que les travaux de Roy se développent à peu près au même moment où des notions de complémentarité entre les biens commencent à apparaître (Lenfant, 2006).

4 Le premier modèle avec des préférences lexicographiques apparaît dans GeorgescuRoegen (1954, 518-519). Voir aussi Encarnacíon (1964) pour un bilan des premières approches utilisant ces préférences. Certaines variantes sophistiquées des préférences lexicographiques sont présentées dans l’annexe de l’article de Drakopoulos et Karayiannis.

5 À titre d’exemple, on peut citer l’article de Kemp-Benedict (2013). Évidemment, on peut toujours considérer que les besoins ressentis par les individus sont en réalité le résultat de conditionnements sociaux (Trigg, 2004).

6 L’étude des déterminants de la demande sous l’Ancien Régime est également abordée dans Grenier (1987).

7 Il convient de préciser que chez Grenier, comme dans la théorie de la croissance, la notion de besoin et les fonctions de demande se rapportent à des groupes de biens.

8 Les partisans de la hiérarchie des besoins ont conçu cette approche comme une alternative à la théorie néo-classique de la consommation. Le présent article montre toutefois que cette théorie est suffisamment souple pour incorporer l’idée de hiérarchie des besoins.

9 Précisons que les arguments de cette fonction d’utilité seront en réalité des agrégats correspondants à différents groupes de biens. Nous n’expliciterons pas en général la manière dont les agrégats sont construits, pas plus que l’indice des prix qui leur est associé et qui apparaît dans la contrainte budgétaire du consommateur. Nous considérerons toutefois une procédure particulière d’agrégation dans la note 21.

10 Certes, les produits alimentaires peuvent relever des trois catégories. De même, un vêtement grossier nécessaire pour se protéger du froid ou des intempéries est également un bien de subsistance, tandis qu’un vêtement contenant des éléments de confort et d’apparat relèvera du bien d’ostentation.

11 En cela, il donne raison à l’approche de Voitländer et Voth (2013).

12 Nous avons modifié légèrement les notations par rapport à l’ouvrage de Grenier. Au lieu de CB nous écrivons Cb ; au lieu de PB nous écrivons Pb etc.

13 Cette approche est similaire au système linéaire de dépenses introduit par Klein et Rubin (1947-1948).

14 Les développements qui suivent doivent beaucoup aux remarques des deux rapporteurs.

15 À partir de maintenant, nous utilisons des lettres minuscules pour désigner les différents biens et les prix, et ce afin de souligner que l’approche suivie diffère de celle exposée dans les sections précédentes.

16 Voir aussi, par exemple, l’appendice de l’article de Darkopoulos et Karayiannis (2004), Beckman et Smith (2016).

17 Ceci, d’autant plus dans le cas où en fait ce qui est demandé est une classe de biens, et non un bien en particulier.

18 La théorie de la croissance utilise une approche apparentée à celle de cette sous-section. Baumgärtner et al. (2013) se restreignent au cas où il y a deux biens seulement (ils s’inspirent d’une idée de Heal, 2009, 279). Soit Image 100002010000001800000019C0103EE29F30D6CE.png le volume du bien de subsistance s et cx la consommation d’un autre bien (non nécessaire à la subsistance). La fonction d’utilité proposée par Baumgärtner et al. s’écrit comme suit :
Image 100002010000012C0000003ADBDD3890A2EA0318.png
La formulation de Baumgärtner et al. satisfait l’intuition décrite ci-dessus : l’individu n’est pas prêt à substituer du bien Image 10000201000000180000001925DE4F714027F644.png au bien Image 100002010000001800000019C0103EE29F30D6CE.png tant que le niveau de subsistance de ce dernier bien n’est pas atteint. Spécifiquement, les auteurs posent que : Image 100002010000007900000019E1FF81B242D3D796.png Image 100002010000008A00000019263B74F3BCB060A9.png avec Image 10000201000000A700000019B739005FFE7FA3F5.png . Voigtländer et Voth (2013) privilégient une fonction d’utilité Cobb-Douglas. Voir aussi Compaire et Simonin (2015, 790).

19 Nous remercions un rapporteur de nous avoir suggéré de considérer les travaux de Ng.

20 Comme nous l’avons déjà indiqué, la fonction (13) et la contrainte budgétaire ont pour arguments des agrégats de biens. Cette fonction peut être obtenue à partir de la fonction d’utilité suivante
Image 10000201000001EA00000046568B9BD1F20C709A.png
avec Image 100002010000007200000019BAC48DDB7EF6F921.png et Image 10000201000000720000001941C7381CF0C131B8.png . On obtient la fonction (13) en définissant Image 100002010000006000000019BDED88BB6D9F941D.png , Image 1000020100000068000000197F704F9146310531.png , Image 100002010000008E000000197D406334F5B9CC74.png . Les termes Image 100002010000001E000000198722020272CE8960.png représentent les différents biens de subsistance, les termes Image 100002010000001F00000019B1360B1A2EDADA30.png les différents biens de luxe, et les termes Image 10000201000000240000001916191760AE946794.png les différents biens d’ostentation. La contrainte budgétaire est construite avec les agrégats de prix :
Image 10000201000001EA0000002F33F79F3C6BDAD504.png

21 En vertu du théorème de Kuhn-Tucker-Uzawa (Takayama, 1985, 72).

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Pour citer cet article

Référence papier

Bertrand Crettez, « Sur l’analyse microéconomique de la hiérarchie des besoins dans l’économie d’Ancien Régime »Œconomia, 10-4 | 2020, 711-728.

Référence électronique

Bertrand Crettez, « Sur l’analyse microéconomique de la hiérarchie des besoins dans l’économie d’Ancien Régime »Œconomia [En ligne], 10-4 | 2020, mis en ligne le 01 décembre 2020, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/oeconomia/9951 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/oeconomia.9951

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Auteur

Bertrand Crettez

Université Panthéon-Assas, Paris II, CRED. bertrand.crettez@u-paris2.fr

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