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Revue des livres
Comptes rendus

Élodie Bertrand et Vida Panitch (dir.), The Routledge Handbook of Commodification

Julien Gradoz
p. 105-117
Référence(s) :

Élodie Bertrand et Vida Panitch (dir.), The Routledge Handbook of Commodification, Londres : Routledge, 2024, 458 pages, 978-103203737-0

Texte intégral

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Crédits : Routledge

1Cet ouvrage, coordonné par Élodie Bertrand (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) et Vida Panitch (Carleton University), est une synthèse de la littérature consacrée à la « marchandisation » et aux « marchandises contestées ». Une définition préliminaire de la marchandisation, sur laquelle nous reviendrons ensuite, est le fait d’appréhender comme une marchandise une chose qui ne l’était pas auparavant (37). Les marchandises contestées désignent alors les choses dont la marchandisation suscite une réprobation. L’ouvrage propose de discuter les justifications d’une telle réprobation. Il rassemble vingt-neuf contributions et s’organise en cinq parties. Margaret Jane Radin, à qui l’on doit d’avoir popularisé l’expression « marchandise contestée » (Radin, 1996), signe la préface.

2La première partie propose une vue d’ensemble de la littérature consacrée à la marchandisation et aux marchandises contestées. Dans le premier chapitre, Marie Daou et Alain Marciano récapitulent les arguments avancés par les défenseurs du marché pour justifier la marchandisation. Les quatre chapitres suivants reviennent sur les arguments défavorables à la marchandisation, ces arguments étant « divers, contradictoires et controversés » (1). L’enjeu de cette première partie est de justifier l’existence d’un champ de recherche interdisciplinaire à part entière, les commodification studies (iii). Les quatre parties suivantes réunissent des études de cas autour d’une thématique commune. La deuxième partie s’intéresse à la marchandisation de choses qui ont historiquement fait l’objet d’une contestation (assurance-vie, prêt à intérêt, terre…). La troisième s’intéresse à la marchandisation de biens politiques ou de prérogatives traditionnelles de l’État (vote, éducation, prisons…). La quatrième s’intéresse à la marchandisation du corps et de l’intimité (organes, sang, adoption…). Enfin, la cinquième s’intéresse à la marchandisation de l’environnement et du monde animal (carbone, graines, forêts…).

3Plusieurs définitions de la marchandisation se côtoient dans l’ouvrage. Par exemple, dans l’introduction, la marchandisation est à la fois définie comme le fait de « rendre accessible une chose contre de l’argent » (1) et comme « le fait de soumettre une chose à l’évaluation marchande et à l’échange » (ibid.). La première définition fait correspondre la marchandisation à une forme de « monétisation », tandis que la deuxième fait correspondre la marchandisation à un mode particulier d’évaluation des choses, « l’évaluation marchande ». En s’appuyant sur le travail d’Elizabeth Anderson (1993), John O’Neill propose de caractériser l’évaluation marchande de la façon suivante :

Les marchés se caractérisent par l’impersonnalité, la liberté de poursuivre son intérêt personnel, des biens exclusifs et non-rivaux, des comportements à l’égard des biens basés sur le désir, et l’exercice de l’exit plutôt que du voice comme expression du mécontentement à l’égard d’un bien. Les modes d’évaluation du marché diffèrent d’autres modes d’évaluation, tels que ceux caractérisés par des attitudes de respect pour la valeur intrinsèque, par l’attachement personnel et par des valeurs partagées (337).

4Enfin, dans la préface, Radin définit la marchandisation comme : « l’évaluation d’un produit principalement en termes économiques tout en minimisant ou en excluant d’autres méthodes d’évaluation, telles qu’en termes de besoins humains, de justice ou d’équité » (xv). Ici, la marchandisation est conçue comme un réductionnisme, c’est-à-dire la mobilisation d’un mode particulier d’évaluation des choses à l’exclusion de tous les autres. Radin propose alors de définir la marchandisation contestée comme « la marchandisation d’un bien qui devrait être correctement évalué de manière non marchande » (ibid.). La présence du mot « correctement » souligne la portée normative des travaux consacrés à la marchandisation. Ces trois définitions, proches mais pas équivalentes, sont mobilisées tour à tour dans l’ouvrage, sans jamais qu’une définition ne s’impose. Bertrand et Panitch revendiquent cette pluralité, qu’elles assimilent à une « richesse » (3). Toutefois, cela rend difficile la confrontation des arguments favorables et défavorables à la marchandisation, dans la mesure où ceux-ci ne se réfèrent pas nécessairement à la même chose. De plus, ces arguments sont issus de disciplines différentes, sont parfois contradictoires, et ne sont généralement valides que pour une marchandise particulière (73). Dans ce cadre, Bertrand et Panitch rappellent que les commodification studies ne visent pas à critiquer l’économie de marché dans son ensemble, mais l’existence de marchés spécifiques (2).

5Dans le premier chapitre, Daou et Marciano reviennent sur les arguments favorables à la marchandisation, entendue ici comme le fait d’appréhender comme une marchandise une chose qui ne l’était pas auparavant. La marchandisation est alors assimilée à une extension des marchés (33), à la différence d’autres contributions de l’ouvrage où la marchandisation ne désigne « pas tant l’extension des marchés que l’approfondissement de la logique du marché » (8). Le premier argument présenté par Daou et Marciano repose sur une certaine conception de la liberté, consistant en la possibilité d’utiliser sa propriété sans entraves. Dans cette conception, « les droits de propriété confèrent aux individus le droit de faire ce qu’ils veulent de ce qu’ils possèdent, y compris de l’échanger sur un marché. Par conséquent, interdire, limiter ou entraver d’une manière ou d’une autre les transactions sur le marché empêche les individus d’utiliser leurs droits de propriété et réduit en conséquence leur liberté » (26). Dans une logique similaire, les marchés auraient la vertu de respecter le consentement des individus, en leur laissant la liberté de participer ou non aux transactions (25). Le deuxième argument est celui de la capacité du marché à rendre compatibles les vices privés avec les vertus publiques, selon le fameux adage de Bernard Mandeville. Certains travaux estiment même que le marché participerait à élever moralement les individus (29), par exemple en les obligeant à tempérer leurs passions (idée notamment suggérée par Adam Smith) ou à être courtois afin de pérenniser leurs relations commerciales (hypothèse du « doux commerce »). Enfin, le dernier argument est celui de l’efficacité. Dans son versant statique, cet argument repose sur la validité des deux théorèmes fondamentaux de l’économie du bien-être sous des conditions très particulières. Dans son versant dynamique, cet argument repose sur l’idée selon laquelle le marché « permet aux individus d’apprendre et de s’adapter à ce que font les autres en coordonnant leurs actions avec d’autres individus ; c’est-à-dire en leur permettant de découvrir ce que prévoient de faire les autres. Le marché n’est pas seulement un lieu anonyme qui réunit acheteurs et fournisseurs, et où les biens et services sont échangés, mais un processus au cours duquel l’information est créée, diffusée et ajustée » (32). Les arguments présentés dans ce chapitre ont une portée très générale, dans le sens où ils sont censés s’appliquer à n’importe quel marché. Ils sont alors complétés dans l’ouvrage par des arguments favorables à la marchandisation et restreints à des marchandises particulières. On mentionnera notamment les études de cas consacrées au plasma (Peter M. Jaworski) et au vote (Jason Brennan et Christopher Freiman).

6Concernant les arguments défavorables à la marchandisation, Bertrand et Panitch rappellent tout d’abord que les choses dont la simple possession suscite la réprobation ne constituent pas des « marchandises contestées », dans la mesure où ce n’est pas le statut de « marchandise » qui suscite la réprobation (2). Par exemple, posséder un esclave suscite la réprobation quel que soit le mode d’allocation par lequel il a été obtenu (un cadeau comme une acquisition marchande). De même, elles rappellent que certaines choses ne peuvent tout simplement pas devenir des marchandises, du fait que la marchandisation altère profondément leur nature. Par exemple, « l’amour et l’amitié peuvent être offerts mais pas vendus, car dans l’acte même de vendre, ils deviennent quelque chose d’entièrement différent. Si vous payez quelqu’un pour être votre ami, cette personne devient plutôt un employé. En ce sens, on ne peut pas vendre l’amitié » (ibid.). Elles soulignent alors que les commodification studies se concentrent plutôt sur la marchandisation de choses qui « peuvent être aliénées et vendues, et où leur vente n’altérerait pas fondamentalement leur nature. Les organes constituent l’exemple par excellence : ils peuvent être offerts et ils peuvent être vendus sans devenir quelque chose d’entièrement différent, mais leur vente ne peut se faire sans de sérieuses préoccupations » (3).

7Les trois arguments examinés dans l’ouvrage pour critiquer la marchandisation de certaines choses sont « l’argument de la corruption », « l’argument des externalités négatives » et « l’argument de l’égalité ». L’argument de la corruption repose sur l’idée selon laquelle la marchandisation entrainerait une perte, « qu’il s’agisse de la signification de la chose elle-même, de normes sociales importantes ou encore la valeur de l’épanouissement de l’être humain » (8). Une illustration du premier cas correspond à l’amour et l’amitié évoqués précédemment. Une illustration du deuxième cas correspond aux amendes mises en place dans certaines crèches israéliennes pour sanctionner le retard des parents, où la norme de la culpabilité a été remplacée par une norme de coût-bénéfice relative à la possibilité d’acheter du temps de retard (Gneezy et Rustichini, 2000). Enfin, une illustration du troisième cas correspond aux services de santé : l’accès à ces services conditionne la possibilité de l’épanouissement des individus. Dans ce cadre, la marchandisation de la santé pourrait remplacer la norme de l’épanouissement des individus par la norme du marché, ce qui aurait notamment contribué, selon Radin (xvi), au développement de la crise des opioïdes aux États-Unis. L’argument de la corruption repose donc sur l’idée d’une « évaluation inappropriée – traiter quelque chose ou quelqu’un comme une simple marchandise, un instrument de profit et d’usage, plutôt que de manière non instrumentale, en tant que sujet d’amour, de dignité ou de respect » (283). On retrouve ici un argument d’inspiration kantienne.

8Plusieurs critiques de l’argument de la corruption sont proposées dans l’ouvrage. Tout d’abord, comme évoqué précédemment, Panitch souligne que si la marchandisation altère profondément la nature d’une chose (comme c’est le cas de l’amour ou de l’amitié), alors cette chose n’est pas une « marchandise contestée » (75). Ensuite, elle met en évidence le fait que l’idée selon laquelle la marchandisation serait mauvaise, dans le sens où elle remplace certaines normes (comme l’altruisme) par la norme du marché, pose deux problèmes. D’une part, ce remplacement n’est pas avéré. Dans ce cadre, Kimberly Krawiec (283) mobilise l’exemple des animaux de compagnie proposé par Brennan et Jaworski (2015) pour montrer que si les animaux de compagnie sont parfois échangés sur un marché, ils ne sont pas pour autant considérés comme de simples valeurs d’usage et acquis dans une pure poursuite d’intérêt personnel. De même, « le travail du sexe, après des millénaires, n’a toujours pas réussi à détruire ce que les gens trouvent précieux dans les relations sexuelles avec un partenaire intime » (78). Dans son chapitre consacré au plasma, Jaworski va plus loin en considérant que même si ce remplacement est avéré, il est bénéfique dans certains cas. Par exemple, il constate que l’ensemble des pays ayant refusé la marchandisation du plasma ont un déficit de ce bien et doivent donc importer du plasma des pays qui ont autorisé sa marchandisation, ce qui met en danger la vie des patients devant recevoir un traitement à base de plasma. Ce refus de la marchandisation est notamment justifié par le fait que cela « corromprait » la norme de l’altruisme. Or, selon Jaworski, sauver des vies devrait être considéré comme moralement supérieur à la préservation de la norme de l’altruisme. De plus, là où il existe des alternatives afin d’exprimer son altruisme, il n’existe pas toujours d’alternatives en termes de thérapies plasmatiques pour les patients (265). D’autre part, cette affirmation repose sur le présupposé selon lequel les normes remplacées étaient bonnes, et la norme du marché est mauvaise. Pourtant, les normes remplacées peuvent tout à fait être conservatrices ou discriminatoires. « Le fait que les gens privilégient leur intérêt personnel est parfois un signe de progrès moral, comme cela a certainement été le cas lorsque les femmes ont commencé à avoir accès à la contraception, ce qui leur a permis de faire des choix concernant leur vie sexuelle et reproductive de manière indépendante » (77). Enfin, l’argument de la corruption se heurte au fait qu’il existe des divergences fondamentales dans une société sur ce qui est considéré comme une « vie bonne », impliquant des divergences sur ce qui est considéré comme participant à l’épanouissement des individus. Dès lors, mobiliser l’argument de la corruption pour autoriser ou non certains marchés implique de privilégier certaines conceptions de la « vie bonne » au détriment d’autres.

9Dans son chapitre, Bertrand se concentre sur « l’argument des externalités négatives ». Cet argument repose sur l’idée « selon laquelle les échanges marchands peuvent produire des externalités négatives sur les tierces parties qui ne sont pas prises en compte par les participants aux échanges, conduisant à des résultats inefficients » (8). Elle rappelle que les externalités négatives peuvent à la fois servir à justifier une restriction des marchés (supprimer le marché à la source des externalités) ou à justifier leur extension (en créant des marchés visant à « internaliser les externalités »), en passant par diverses formes de régulation (comme une taxe pigouvienne ou des quotas). La solution consistant à internaliser les externalités sera choisie uniquement si les coûts de transaction associés à la création d’un nouveau marché sont inférieurs aux bénéfices escomptés de l’internalisation de l’externalité. Elle souligne que les économistes ont traditionnellement eu tendance à se concentrer sur les externalités technologiques (bruit, pollution…), en mettant de côté les externalités morales (52), par exemple le fait pour une tierce partie d’être choquée par l’existence d’une transaction, ou bien les externalités pécuniaires (60), par exemple le fait qu’en autorisant le marché des organes, les organes sont susceptibles de devenir la garantie des prêts bancaires, augmentant par cette occasion le taux d’emprunt des personnes refusant de mettre leurs organes en garantie (ibid.). Cette exclusion implique un jugement de valeur sur ce qui est pris en compte dans le bien-être des agents économiques et qui pourrait fonder une intervention publique face aux externalités. Dans ce cadre, « si un homme était assez audacieux pour se plaindre que le simple fait que d’autres s’enrichissent le rend triste, il est peu probable que des mesures pratiques soient envisagées visant à appauvrir les autres dans l’espoir de lui redonner le moral » (Mishan, 1965, 8). Toutefois, Bertrand souligne que la mise à l’écart des externalités morales est en contradiction avec la neutralité revendiquée des économistes vis-à-vis des préférences des agents économiques (56). Les externalités morales et pécuniaires correspondent aux externalités généralement mobilisées par les commodification studies pour s’opposer à la marchandisation de certaines choses. L’idée est alors d’affirmer que ces externalités sont diffuses, impliquant des coûts de transaction élevés, justifiant alors de restreindre le marché des choses à l’origine des externalités négatives plutôt que de créer de nouveaux marchés (58). Les externalités technologiques sont également parfois mobilisées, comme lorsqu’on affirme qu’autoriser la vente d’alcool créerait des nuisances dans les quartiers où se trouvent les bars (59). Toutefois, Bertrand rappelle que les externalités technologiques sont souvent liées aux caractéristiques du produit plutôt qu’à son mode d’allocation. Dans ce cadre, l’interdiction du marché de l’alcool créerait vraisemblablement un marché illégal de l’alcool, dont il n’est pas sûr qu’il génère moins d’externalités négatives que son équivalent légal, en plus de vulnérabiliser les participants à ce marché. De même, une autoproduction d’alcool serait susceptible de générer les mêmes externalités négatives. Ce n’est donc pas la marchandisation de l’alcool qui pose un problème, mais le produit lui-même. Concernant les externalités pécuniaires, elle souligne qu’elles sont si diffuses que tous les marchés sont potentiellement concernés, impliquant que leur prise en compte nécessiterait d’établir des critères clairs permettant de choisir celles qui importent réellement dans les discussions relatives à la marchandisation. Concernant les externalités morales, comme pour les externalités technologiques, elles sont souvent liées aux caractéristiques du produit plutôt qu’à son mode d’allocation. De plus, comme pour les externalités pécuniaires, tous les marchés sont potentiellement concernés. Enfin, mobiliser les externalités morales comme justification à l’interdiction de certains marchés fait courir le risque d’un légalisme moral. Plus généralement, la mobilisation de l’argument des externalités négatives par les commodification studies néglige le fait que les externalités sont considérées comme étant problématiques dans un sens économique très précis, à savoir une source possible d’écart par rapport à l’optimum de Pareto dans une situation d’équilibre général concurrentiel. Dès lors, déplorer la marchandisation sur la base de la présence d’externalités négatives se place en réalité dans un cadre normatif extrêmement précis, qui est rarement discuté par les commodification studies (62).

10Enfin, le troisième argument fréquemment mobilisé pour critiquer la marchandisation de certaines choses, l’argument de l’égalité, repose sur l’idée selon laquelle les individus devraient être égaux vis-à-vis de l’accès à certaines choses, et que la marchandisation, du fait qu’elle implique de discriminer les individus sur la base de leur disposition à payer, de leur capacité à négocier ou de leurs ressources, serait inadéquate pour l’allocation de certaines choses (9). Cette idée est par exemple mobilisée dans l’étude de cas consacrée à l’eau : « Dans le cas où la marchandisation de l’eau conduit à exclure totalement de l’accès à l’eau ceux qui ne disposent pas de ressources financières suffisantes, elle est moralement condamnable » (382). Cet argument est régulièrement mobilisé pour mettre en garde contre l’existence de transactions marchandes désespérées, c’est-à-dire de transactions dans lesquelles les individus s’engagent par nécessité absolue, sans réel consentement. Dans ce cadre, James Stacey Taylor (255) souligne que ce qui importe réellement, lorsqu’on s’intéresse à la marchandisation, ce n’est pas la participation des personnes aux transactions, qui « révélerait » ainsi leur préférence pour l’existence d’un marché, mais plutôt leur désir ou non de voir ce marché advenir. En effet, il souligne que certaines personnes pourraient avoir la relation de préférences suivante : (pas de marché, pas de transactions) est préféré à (existence d’un marché, participation aux transactions) est préféré à (existence d’un marché, pas de participation aux transactions). Dans cette situation, même si les individus participent aux transactions dans le cas où le marché existe, ils ne souhaiteraient pas pour autant que ce marché existât. Pour le comprendre, nous pouvons reprendre l’exemple des organes utilisés comme garantie aux prêts bancaires. Imaginons qu’une personne ne souhaite pas qu’il existe un marché des organes. Si ce marché existe malgré tout, du fait des externalités pécuniaires présentées précédemment, le taux d’emprunt des personnes refusant de mettre leurs organes en garantie est susceptible d’augmenter. Dès lors, en cas d’existence de ce marché, une personne est susceptible de préférer participer à ce marché que de ne pas y participer. Pour autant, en premier lieu, elle aurait préféré que ce marché n’existât pas. Concernant les transactions marchandes désespérées, Panitch rappelle qu’il ne s’agit pas tant d’un problème de marchandisation que d’un problème de redistribution. Par ailleurs, elle souligne que les inégalités générées par certains marchés ne nous semblent pas choquantes, tandis que d’autres oui, et qu’il est donc nécessaire d’établir des critères de démarcation clairs entre les inégalités tolérables et intolérables, ce qui n’est pas le cas à l’heure actuelle. Enfin, elle montre que les différentes variantes de l’argument de l’égalité sont en réalité des reformulations de l’argument de la corruption, sous une forme déguisée (82). Dans son étude de cas sur l’eau, Adrian Walsh souligne par ailleurs que la logique du marché n’est pas nécessairement incompatible avec une quantité minimale d’eau garantie pour tous les individus. Simplement, une fois cette quantité d’eau consommée, le marché prendrait alors le relai pour allouer l’eau restante (380).

11Après cette première partie, qui présente une vue d’ensemble de la littérature consacrée à la marchandisation et aux marchandises contestées, l’ouvrage propose 24 études de cas (vote, plasma, organes, forêts, souffrance animale, assurance-vie, …). Nous n’allons pas présenter ces 24 études de cas, mais nous concentrer sur l’étude de cas consacrée aux jeux d’argent en France depuis le XIXème siècle, écrite par Marie Trespeuch, du fait qu’elle nous semble particulièrement représentative des études de cas proposées par les commodification studies. Dans son étude de cas, Trespeuch souligne tout d’abord que les fondements du sentiment de répugnance à l’égard des jeux d’argent ont évolué depuis le XIXème siècle, passant de la crainte d’un trouble à l’ordre public et du développement de la criminalité à des considérations (médicales) relatives à l’addiction. Par ailleurs, elle rappelle que la réprobation à l’encontre des jeux d’argent au Moyen-Age reposait sur deux fondements :

Tout d’abord, invoquer le hasard était inapproprié, surtout à des fins de divertissement, car c’est une manière de rivaliser avec le jugement de Dieu. De plus, gagner de l’argent par le hasard était également discutable, car les hiérarchies sociales basées sur l’hérédité du rang, puis, avec la troisième République française, sur le mérite issu du travail, pourraient ainsi être potentiellement sapées (147).

12En dépit de ce sentiment de répugnance, certains jeux d’argent ont été autorisés en France à partir de la fin du XIXème siècle. C’est notamment le cas des paris sur les courses hippiques (au travers du PMU), des casinos et de la loterie nationale. Trespeuch met alors en évidence le fait que dans chaque cas, l’autorisation de ces activités a été justifiée par la mobilisation de valeurs visant à contrebalancer le sentiment de répugnance à l’égard des jeux d’argent. D’une part, les paris sur les courses hippiques ont été présentés comme un moyen de développer l’industrie hippique (148). D’autre part, les casinos ont été présentés comme un moyen de développer le tourisme. Enfin, la loterie nationale a été restaurée en 1933 afin de venir en aide aux blessés et victimes de la Première Guerre mondiale. « L’opération de légitimation morale permet donc de blanchir une activité contestée en faisant appel à ses fins vertueuses : les fournisseurs de jeux peuvent exister tant qu’ils prouvent que l’argent qu’ils collectent sert de bonnes causes » (ibid.). C’est une logique fréquemment observée sur les marchés répugnants (Dekker et Gradoz, 2023). Si ces activités ont été autorisées, elles ont toutefois fait l’objet d’une réglementation stricte, par exemple au travers de la création d’un monopole d’État (Française des jeux) ou de la mise en place de règles relatives à l’emplacement des casinos. Cependant, la démocratisation d’internet a permis aux joueurs d’accéder aux jeux d’argent en ligne, qui sont venus remettre en question cette réglementation. En particulier, la Commission Européenne, malgré la demande de la France de maintenir sa réglementation afin de contrôler les jeux d’argent, a contraint la France à ouvrir le marché des jeux d’argent à la concurrence (ce qui a notamment conduit à l’ouverture du capital de la Française des jeux). Trespeuch montre à cette occasion que la logique de la réglementation (interdiction aux mineurs, éloignement des casinos des centres-villes, écart temporel entre les tirages d’une loterie, frais pour entrer dans les casinos…) a progressivement été remplacée par une logique d’incitation et d’autocontrôle des joueurs (possibilité pour le joueur de limiter le montant dépensé hebdomadairement, affichage du temps de jeu, possibilité de s’autoexclure, mise en place de lignes d’écoute…), s’accompagnant également d’une perception du jeu par le prisme de l’addiction.

13En guise de conclusion, on mentionnera quatre limites de l’ouvrage. Tout d’abord, si l’ouvrage revient sur de nombreuses marchandises contestées, et notamment sur des marchandises qui ont historiquement fait l’objet d’une contestation (deuxième partie de l’ouvrage), on pourra regretter qu’il ne donne pas une place plus importante à des marchandises dont l’existence ou la contestation sont très récentes, comme certaines marchandises dont l’existence ou la contestation ont été rendues possibles par la démocratisation d’internet (exception faite de l’étude de cas sur les jeux d’argent mentionnée précédemment). Par exemple, on pourra penser au cas des sites ou applications de rencontre (Minina et al., 2022), au cas des revenus publicitaires générés par la publication de contenus controversés (Gradoz et Raux, 2021) ou encore au cas des camgirl/camboy (Brasseur et Finez, 2019).

14En second lieu, un aspect intéressant de l’ouvrage est qu’il réunit à la fois des auteurs que l’on pourrait présenter, en caricaturant quelque peu, comme « pro-marchés » et « anti-marchés ». Cette démarche permet à l’ouvrage d’offrir une grande diversité de points de vue sur la « marchandisation » et les « marchandises contestées ». Toutefois, dans la mesure où chaque marchandise n’est abordée que dans un unique chapitre, il n’y a pas vraiment de confrontation de points de vue entre les « pro-marchés » et les « anti-marchés » autour d’une même marchandise. Par exemple, Brennan et Freiman proposent une étude de cas sur le vote, qui apparaît comme un plaidoyer en faveur de la marchandisation du droit de vote. Si leur chapitre est stimulant, il aurait été intéressant que d’autres chercheurs, en défaveur de la marchandisation du droit de vote, proposent une étude de cas sur ce thème, ou une réponse à leur texte. On pourrait rétorquer qu’il suffit de prendre les arguments avancés par une étude de cas défavorable à la marchandisation, et de les appliquer au droit de vote, afin de contrebalancer le plaidoyer pro-marchandisation de Brennan et de Freiman. Mais comme le rappelle Panitch, il faut se méfier des généralisations abusives des arguments favorables ou défavorables à la marchandisation, puisque ceux-ci n’ont généralement de validité que pour une marchandise particulière (73).

15Troisièmement, si l’ouvrage réunit des contributions issues de nombreuses disciplines, comme l’économie, la sociologie, la philosophie, les sciences politiques ou les sciences juridiques, il mobilise peu les sciences de gestion. Or, les sciences de gestion se sont beaucoup intéressées à la question des marchandises contestées et à la stigmatisation des participants aux transactions qui résulte de cette contestation (Hudson, 2008 ; Devers et al., 2009 ; Hudson et Okhuysen, 2009 ; Vergne, 2012 ; Hampel et Tracey, 2017). En particulier, elles ont donné une place importante aux stratégies mises en place par les acteurs afin de contourner cette stigmatisation ou visant à « déstigmatiser » certaines activités (Dekker et Gradoz, 2023). De plus, certains domaines des sciences de gestion se caractérisent par une profusion d’études de cas, qui soulève la problématique de la généralisation des résultats et de l’unité théorique, problématique également rencontrée par les commodification studies (1). Cette problématique a fait l’objet de nombreux travaux en sciences de gestion (e.g., Patton et Appelbaum, 2003 ; Tsang, 2014), qui pourraient éclairer certains questionnements liés à la constitution des commodification studies comme un champ de recherche à part entière.

16Enfin, la dimension économique de la contestation à l’égard de la marchandisation est peu explorée dans l’ouvrage. En effet, si la contestation à l’égard de la marchandisation est susceptible de reposer sur les arguments évoqués précédemment (la corruption, l’inégalité ou les externalités négatives), elle est également susceptible de reposer sur la défense d’intérêts économiques. Ce phénomène est souvent désigné en référence aux Bootleggers-and-Baptists (Yandle, 1983). En effet, au moment où les États-Unis réfléchissaient à autoriser le commerce d’alcool le dimanche, on a observé l’émergence d’une coalition visant à maintenir cette interdiction, constituée de groupes religieux s’opposant à la vente d’alcool sur la base de considérations morales (les Baptists) et de groupes tirant un profit économique de la vente illégale d’alcool (les Bootleggers). C’est un phénomène que l’on a également observé concernant la légalisation de la marijuana récréative en Californie (Nesbit, 2018).

17Pour conclure, cet ouvrage propose une riche synthèse de la littérature consacrée à la « marchandisation » et aux « marchandises contestées ». Les études de cas proposées permettent de donner un bon aperçu de la richesse contemporaine des travaux consacrés à ces problématiques.

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Bibliographie

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Pour citer cet article

Référence papier

Julien Gradoz, « Élodie Bertrand et Vida Panitch (dir.), The Routledge Handbook of Commodification »Œconomia, 14-1 | 2024, 105-117.

Référence électronique

Julien Gradoz, « Élodie Bertrand et Vida Panitch (dir.), The Routledge Handbook of Commodification »Œconomia [En ligne], 14-1 | 2024, mis en ligne le 01 mars 2024, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/oeconomia/17139 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/oeconomia.17139

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Auteur

Julien Gradoz

Clersé, Université de Lille. julien.gradoz@univ-lille.fr

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