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Comptes-rendus

Harri Veivo, Dans l’ombre de l’avenir – la poésie d’avant-garde en Finlande, 1916-1944

Caen, Presses universitaires de Caen, 2022
Martin Carayol
Référence(s) :

Harri Veivo, Dans l’ombre de l’avenir – la poésie d’avant-garde en Finlande, 1916-1944. Caen, Presses universitaires de Caen, 2022, 199 p.

Texte intégral

1Dire que les livres en français sur la littérature finlandaise ne courent pas les rues serait un triste euphémisme. Dans les années 1980 parurent certes une poignée d’ouvrages présentant la littérature finlandaise de manière synthétique (Aimo Sakari, 1981, Manuel de littérature finlandaise, PUF ; Kai Laitinen, 1989, Littérature de Finlande : en bref, Otava), mais leurs faibles dimensions les contraignaient à survoler les auteurs ; il fallut ensuite attendre 2007 pour voir paraître un ouvrage d’importance, Le Naturalisme finlandais, de Riikka Rossi (Société de littérature finlandaise), qui se concentrait notamment sur les œuvres de Minna Canth et de Juhani Aho. Mais depuis, rien, et même les occasionnels numéros hors-série consacrés à la Finlande par diverses revues littéraires se sont taris. C’est donc peu dire que le livre de Harri Veivo sur la poésie finlandaise d’avant-garde est le bienvenu, dans un monde littéraire francophone qui fait très peu de place à la Finlande, même si depuis une quinzaine d’années le nombre de traductions du finnois a par ailleurs bondi — mais uniquement en faveur d’œuvres récentes, et non au bénéfice des classiques finlandais, qui restent largement méconnus chez nous.

2D’emblée, le livre de Veivo se présente comme un ouvrage pratique et axé sur les poèmes plutôt que sur la théorie : pour les principaux auteurs évoqués (Edith Södergran, Elmer Diktonius et Katri Vala), Veivo a sélectionné trois poèmes qu’il cite in extenso avant d’en fournir une brève analyse. Il ne néglige pas pour autant les présentations biographiques des auteurs (Södergran et Vala en particulier) ni les évocations générales de la vie littéraire des années 1910 à 1940, s’attachant en particulier aux revues, qui jouent un rôle essentiel dans l’activité des avant-gardes littéraires. Cette démarche multiforme est assumée dans l’avant-propos, où Veivo explique qu’il a choisi de « multiplier les approches », et force est de constater que cette absence de systématisme dans la forme est tout à fait bénéfique à la lecture : la variété des considérations auxquelles se livre Veivo dans son ouvrage soutient le constant intérêt du lecteur.

3Dans l’introduction, Veivo pose le cadre notionnel de son entreprise et le contexte historique dans lequel s’inscrit l’avant-garde finlandaise des années 1916-1944. Il s’interroge en particulier sur les raisons de l’émergence de l’avant-garde au regard de l’histoire du monde moderne, insistant notamment sur le fait que l’avant-garde dérive d’une « recherche d’autonomie du champ littéraire » (p. 14) et d’une nécessité de refonder la légitimité de la littérature dans un contexte social et politique bouleversé. Il ne passe pas sous silence les limites de l’avant-garde, parfois brocardée pour son incapacité à tenir ses promesses et à présenter les nouveaux chefs-d’œuvre que ses textes théoriques et polémiques semblaient annoncer ; cela est particulièrement vrai en Finlande, où les propres artisans du modernisme ont quelquefois jeté un regard assez critique (cf. Paavolainen cité p. 27-28) sur la pusillanimité des jeunes auteurs finlandais. Ce point signale un thème récurrent dans le livre de Veivo, celui de l’opposition entre de jeunes auteurs avides de nouveauté et d’expérimentation et une élite intellectuelle conservatrice qui voit d’un mauvais œil ces novateurs souvent taxés de « dadaïsme », terme connoté négativement dans les médias finlandais des années 1920-1930. S’attachant à la contextualisation de son propos, Veivo situe l’avant-garde finlandaise par rapport aux mouvements littéraires européens contemporains et rappelle opportunément que le mouvement poétique d’avant-garde svécophone apparu avec Edith Södergran en 1916 a été précédé, dans le domaine du roman, par le mouvement des Dagdrivarna (et non « Dagrivarna » comme il l’orthographie malencontreusement p. 24), ou « flâneurs », écrivains svécophones qui se piquaient de cosmopolitisme et voulaient introduire la description d’une forme de modernité urbaine dans une littérature finlandaise encore très rurale à l’époque.

4Le premier chapitre évoque la vie et l’œuvre d’Edith Södergran. Veivo y présente trois poèmes, « J’ai vu un arbre… » tiré du premier recueil de Södergran (Poèmes, 1916), l’inusable « Vierge moderne » (même recueil) et « Le désir de l’éclair » (L’Ombre de l’avenir, 1920). Après chacun de ces poèmes, comme il le fera pour les auteurs suivants, il propose une analyse toujours stimulante quoique frôlant parfois, nous semble-t-il, la surinterprétation (dans le cas de « J’ai vu un arbre » notamment), écueil fréquent dans le cas de poèmes dont le contenu sémantique conserve un caractère volontairement flou et indécidable. La suite du chapitre est plus biographique : Veivo s’y intéresse aux résistances auxquelles Södergran fut en butte, à la fois du fait de la nouveauté que constituait son art poétique et du fait de sa grande prétention dans le débat public, de sa certitude nietzschéenne de respirer plus haut que l’humanité commune. Il amorce également un tableau de la vie intellectuelle dans l’isthme de Carélie, qui représenta dans toute cette période des années 1910 à 1930 un creuset polyglotte pour la poésie d’avant-garde en Finlande ; tableau qui aboutira à la belle « coda » par laquelle, 120 pages plus loin, Veivo conclura son ouvrage.

5Le chapitre 2 présente l’œuvre d’Elmer Diktonius, ami et admirateur de Södergran. Veivo reproduit là encore trois poèmes, le célèbre « Jaguar », « Clair moche beau sombre » et « Le sifflement de la fusée », qu’il analyse succinctement avant d’évoquer la réception contemporaine de Diktonius, dont la poésie constituait « un défi esthétique et cognitif » (p. 61) pour les critiques traditionnels, comme l’illustrent bien les trois poèmes choisis.

6Le chapitre 3 adopte une perspective plus large pour examiner le rôle des revues d’avant-garde des années 1920, à savoir successivement Ultra, caractérisée par son internationalisme, Tulenkantajat, revue cosmopolite et anti-nationaliste, intéressée par le paysage culturel estonien et par l’idée de ne plus systématiquement passer par la sphère culturelle suédoise pour importer les courants européens en Finlande, puis Quosego, bien plus svécophile (et purement svécophone, mais publiant en suédois des auteurs finnophones), moins tape-à-l’œil qu’Ultra et Tulenkantajat, mais tout aussi moderniste, publiant notamment des écrits théoriques de Rabbe Enckell et les poèmes expérimentaux de Gunnar Björling, dont il sera question plus loin.

7Le chapitre 4 s’attache à la figure de Katri Vala, autrice qui semble inspirer à Veivo une véritable empathie, qui nous vaut de beaux développements sur la vie de Katri Vala et sur l’importance chez elle du vers libre. Veivo reproduit les poèmes « La terre fleurissante » — dont il propose ensuite une analyse peut-être un peu trop moralisante, abstraite, et pas assez étayée par des considérations formelles —, « Nocturne », prétexte à une comparaison avec Eino Leino, et « Le fouet du fils de l’homme », poème passionnant (même si, comme le note Veivo p. 101, « la force idéologique est gagnée au détriment de la valeur esthétique ») qui illustre l’évolution de Katri Vala vers une poésie socialiste et engagée.

8Le chapitre 5 s’intitule « Expérimentations poétiques dans les années 1920. Le moderniste Aaro Hellaakoski ». Il évoque d’abord Olavi Paavolainen, auteur avec Mika Waltari du recueil à quatre mains Valtatiet (1928). Parmi les textes poétiques de Paavolainen, Veivo choisit de reproduire « À un pull-over troué » dans la version parue dans le quatrième album Tulenkantajat (1927), et l’on ne peut que lui en savoir gré tant ce poème est attachant et original, en plus d’être représentatif du goût de cette génération pour une certaine modernité clinquante. Des poèmes d’Yrjö Jylhä, de Mika Waltari et d’Aaro Hellaakoski tout aussi originaux, mais moins riches lui succèdent pour illustrer les expérimentations visuelles et typographiques auxquelles se livrèrent (occasionnellement, il faut bien le dire) ces poètes.

9Dans le chapitre suivant, « Dadapolyphonies. Gunnar Björling le non-limité », Harri Veivo présente les poètes finlandais que l’on peut juger (au moins dans certaines tentatives, finalement assez marginales) les plus proches de l’esprit dadaïste, Viljo Kajava, Henry Parland et Gunnar Björling. Il revient par ailleurs sur l’amusante supercherie du recueil moderniste publié en 1925 sous pseudonyme par Bertil Gripenberg, poète traditionaliste marqué à droite, et qui donna lieu à des passes d’armes par journaux interposés entre la vieille garde et les disciples de Södergran traités de « dadaïste ». Ce chapitre nous a paru le plus frustrant, car, même si Veivo semble investir, à la suite de Björling, le dadaïsme et son radicalisme d’avant-garde d’une dimension philosophique quasi messianique (la rupture totale en matière d’expression poétique apparaissant comme une manière de régénérer le monde et la vie), il faut bien reconnaître que les textes proposés ont parfois un caractère de simples pochades (surtout « La nuit du saxophone » de Kajava) et que la moisson dadaïste en Finlande paraît globalement un peu maigre.

10Le chapitre 7 tire son titre, « La descente du Chimborazo », de trois poèmes qui évoquent le célèbre volcan équatorien en lui conférant une valeur symbolique variable : pour Södergran, dans un poème de 1919, le Chimborazo est « la force qui provient de la conquête de soi » (p. 144) ; pour Diktonius, deux ans plus tard, le Chimborazo sert à célébrer « la joie de vivre et de se transformer » ; tandis que chez Paavolainen, en 1928, le volcan apparaît dans un poème qui chante le cosmopolitisme et « la foi avant-gardiste qui légitime les actes dans le présent par les résultats obtenus dans l’avenir » (p. 147). Mais ces visions grandioses laissent place dans les années 1930 à une atmosphère beaucoup moins lumineuse, marquée par la montée des totalitarismes et par la fin des espoirs suscités par la modernité européenne. En Finlande, on assiste à une sorte de retour de bâton : le public se détourne du vers libre et plébiscite des formes plus traditionnelles, et une tendance réactionnaire apparaît même chez certains auteurs.

11Sur le plan formel, l’expression est soignée et le style de Harri Veivo est indéniablement agréable à lire. Pour stimulant qu’il soit, l’exercice qui consiste à traquer les erreurs ne peut guère aboutir, en l’occurrence, qu’au pointage de quelques coquilles ou d’imprécisions relativement secondaires : bornons-nous à évoquer quelques erreurs d’articles (« la fameuse “mort du Dieu” », p. 16, au lieu de « mort de Dieu » ; « l’industrie de bois », p. 27, au lieu de « l’industrie du bois ») et une poignée de phrases difficilement compréhensibles (p. 119 « Ce sacrilège du langage poétique constitue également un geste qui déprave l’argument de sa force de conviction […] »).

  • 1 Voir notamment Cornelius Hasselblatt, 2006, Geschichte der estnischen Literatur : von den Anfängen (...)

12Par ailleurs, nous aurions aimé avoir plus de détails sur le « futurisme estonien », auquel Veivo fait référence p. 72, car cette expression donne l’impression qu’a existé un véritable mouvement futuriste estonien, ce qui nous paraît sujet à caution. Quels auteurs incarneraient pour Veivo ce « futurisme estonien » ? Ralf Rond ? Erni Hiir ? Johannes Barbarus (le seul nommément cité par Veivo) ? Mais chez chacun de ces trois auteurs indéniablement modernistes, surtout liés à l’expressionnisme, les traits de futurisme paraissent tout à fait marginaux et circonscrits à une poignée de textes, ce qui, nous semble-t-il, limite les possibilités d’envisager un véritable « futurisme estonien » un tant soit peu structuré et conceptualisé1.

13Ces quelques remarques ou interrogations sont évidemment de peu de poids par rapport à la grande qualité générale du livre de Harri Veivo, et au fait que sa parution fera date tant il se révèle à la fois utile et intéressant. Son intérêt dérive notamment du fait que l’amour de l’auteur pour la poésie transparaît bien dans son livre. Il démontre que cette période de la poésie finlandaise illustre à merveille « la foi en l’existence durable de valeurs humaines au-delà des frontières entre pays et langues » (p. 162) et met en avant plusieurs textes qui mériteraient indéniablement de rejoindre le canon de la poésie européenne.

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Notes

1 Voir notamment Cornelius Hasselblatt, 2006, Geschichte der estnischen Literatur : von den Anfängen bis zur Gegenwart, Berlin, De Gruyter, p. 399-402, 443, 446-447. Sur le groupe Moment en particulier, qui est ce qui se rapproche le plus d’un mouvement futuriste organisé en Estonie, Hasselblatt note : « Die Gruppe Moment wurde gelegentlich mit dem Futurismus in Verbindung gebracht, doch kann man bei ihr nur sehr vage futuristische Züge ausfindig machen […] » (p. 400 ; nous soulignons).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Martin Carayol, « Harri Veivo, Dans l’ombre de l’avenir – la poésie d’avant-garde en Finlande, 1916-1944 »Nordiques [En ligne], 45 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nordiques/9279 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11nqf

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Auteur

Martin Carayol

chercheur et traducteur (finnois, estonien, hongrois, allemand)

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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