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Dossier : Lieux de rencontre - Circulation des savoirs autour de la mer Baltique du Moyen Âge au début du XXe siècle
Du lieu de production au lieu social

Le grand domaine agricole, un centre diffus mais symbolique du pouvoir en Prusse-Orientale (1815-1914)

Florian Ferrebeuf

Résumés

Le grand domaine agricole constitue, en Prusse-Orientale, une cellule sociale fondamentale dans laquelle toutes les composantes de la société sont représentées. Le grand domaine agricole est avant tout un lieu de production agricole, où le seigneur propriétaire emploie des paysans de statuts différents pour travailler ses terres. La modernisation des domaines s’accélère au cours du siècle, pour accroître les rendements et permettre l’enrichissement de son propriétaire. Les paysans vivent parfois directement dans un domaine agricole au statut législatif particulier (Gutsbezirk), puisque le propriétaire a encore un pouvoir contraignant sur ses subalternes. La paysannerie essaie pourtant de surmonter la domination seigneuriale à travers des processus de singularisation. Ainsi, le grand domaine agricole est aussi un lieu de rencontre au niveau politique. Dans une province où près de 60 % de la population vit de l’agriculture dans les années 1890, le grand propriétaire possède effectivement une influence politique certaine.

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Texte intégral

Introduction

1S’intéresser au grand domaine agricole de l’Est prussien comme un lieu de rencontre peut paraître surprenant au premier abord. Il peut sembler être un lieu clos, centré sur lui-même et peu propice aux échanges. Au-delà de sa dimension agricole et économique, il renvoie cependant à différents niveaux d’interprétation que nous allons présenter ici. Le grand nombre de domaines agricoles en Prusse-Orientale invite effectivement à l’imaginer en idéal type. Ils deviennent un seul centre, mais réparti dans tous les espaces ruraux de la province. Or, ces domaines sont des lieux de rencontre au sens où diverses catégories d’acteurs s’y retrouvent, ou y échangent. Dans un grand nombre de cas, ces rencontres se matérialisent sous la forme d’une domination. La diffusion dans l’espace de ces domaines affirme la présence du même type de domination de la part des grands propriétaires terriens.

  • 1 P. Ellerholz et H. Lodemann (dir.), Handbuch des Grundbesitzes im Deutschen Reiche, I. Preußen, III (...)
  • 2 Johannes Hansen, Die Landwirtschaft in Ostpreußen. Entwicklung und Stand der Landwirtschaft der Pro (...)
  • 3 Max Weber, La domination [Soziologie der Herrschaft, chapitres inédits en français de Wirtschaft un (...)
  • 4 Selon Weber, la domination charismatique s’exerce pour « tous les besoins qui dépassent les exigenc (...)

2Aujourd’hui disparue en tant que province allemande, la Prusse-Orientale était une région rurale, où le grand domaine agricole constituait une des principales cellules de l’organisation sociale. Le répertoire des domaines de la Prusse-Orientale de 1879 mentionne 2 324 domaines, dont la taille est comprise entre une vingtaine et plusieurs milliers d’hectares1, ce qui suggère déjà des modes de vie différents pour leurs propriétaires. Dans la province, la superficie d’un grand domaine dépasse les 150 hectares, ce qui réduit le nombre de domaines concernés2. Au-delà de cette simple question chiffrée, posséder un grand domaine agricole en Prusse-Orientale signifie exercer un pouvoir de domination, en particulier, mais pas uniquement, sur les paysans, qu’ils résident à l’intérieur du domaine ou dans les villages voisins. Max Weber définit la domination comme « le fait qu’une volonté affirmée (un “ordre”) du ou des “dominants” cherche à influencer l’action d’autrui (du ou des “dominés”) et l’influence effectivement »3. Ce rapport de domination s’exerce selon lui à plusieurs niveaux : bureaucratique, patrimonial, féodal et charismatique4. Tous sont perceptibles à des degrés divers dans les domaines agricoles ostroprussiens.

3Nous allons donc tenter de voir dans quelle mesure l’exercice d’une domination au sens où l’entend Max Weber induit la création de relations sociales complexes à l’intérieur des domaines agricoles, mais aussi à l’extérieur, dans les liens tissés avec les villes ostroprussiennes, avec le reste de l’Allemagne et avec l’étranger. Sur cette question, l’évolution de la période comprise entre 1815 et 1914 pourra être observée autour de trois points de rupture : l’abolition du servage en Prusse en 1810, l’avènement de Guillaume Ier et de Bismarck et le développement d’une relative « modernité » des années 1880 à 1914.

Carte  : La Prusse-Orientale en 1910.

Carte  : La Prusse-Orientale en 1910.

© F. Ferrebeuf, 2016.

Le grand domaine agricole en Prusse-Orientale dans la première moitié du XIXe siècle

Un lieu de vie représentatif des relations sociales ostroprussiennes nées de l’abolition du servage

  • 5 Christopher Clark, Histoire de la Prusse, 1600-1947, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2014, p. 396-398  (...)

4Les relations sociales au sein des domaines agricoles ostroprussiens ont été modelées par les réformes de 1807-1810, lorsque la Prusse, au bord de l’effondrement, doit se transformer pour survivre aux défaites contre Napoléon. L’abolition du servage en Prusse est promulguée le 9 octobre 1807, et doit être effective à partir de novembre 1810. Différents édits de régulation, dont celui du 14 septembre 1811, sont ensuite promulgués, afin de répondre aux difficultés : en effet, les paysans doivent acheter leur terre à leur seigneur, tout en lui en cédant une partie et doivent racheter les corvées et les services en nature. En outre, les terrains communaux sont très souvent annexés sans préavis par les seigneurs5. De plus, une part importante de la population de la province de Prusse, qui comprend les deux futures provinces de Prusse-Orientale et de Prusse-Occidentale, vit dans des Gutsbezirke. Dans ces domaines juridiquement « indépendants », ils sont soumis directement aux seigneurs (21,8 % en 1867). Ceux-ci conservent une telle importance sociale que la dénomination de seigneur se maintient jusqu’en 1918, voire jusqu’en 1945.

  • 6 La société agraire de l’est prussien est divisée en plusieurs catégories sociales. L’Eigenkätner es (...)
  • 7 Les noms des localités et des arrondissements sont donnés dans leur nom originel en allemand. Le no (...)
  • 8 Andreas Kossert, Masuren. Ostpreußens vergessener Süden, Munich, Pantheon, 2008, p. 124.

5Les changements sont globalement au désavantage des petits paysans (Eigenkätner6), qui s’endettent lourdement, et qui doivent rester sous la domination économique de leur ancien seigneur, devenu leur employeur. Ils doivent chercher des travaux complémentaires pour survivre, ou se transforment en simples ouvriers agricoles. Ainsi, à Steinort (Sztynort, arr. d’Angerburg7) (carte 1), le comte Lehndorff emploie 86 paysans et 75 ouvriers agricoles en 1795 et 10 paysans, 12 preneurs de bail paysans et 178 salariés agricoles en 18308. Or, si les seigneurs possèdent toujours un certain nombre de droits sur les paysans habitant dans les domaines seigneuriaux (Instleute), ils n’ont plus d’obligation d’assistance à leur égard, et le règlement sur les domestiques et valets de ferme (Gesindeordnung) de 1810 est extrêmement sévère. Les châtiments corporels et les amendes sont fréquents.

  • 9 Florian Ferrebeuf, « Entre résistances et acculturation. Étude comparée des minorités ethniques en (...)

6Enfin, la Prusse-Orientale étant une province multiethnique, de nombreux paysans issus de minorités ethniques sont sous la coupe de seigneurs allemands, héritage de la conquête de la région par les chevaliers teutoniques entre le XIIIe et le XVe siècle, puis du repeuplement de la province après la grande peste de 1709-1710 qui a fait disparaître près d’un tiers de la population ostroprussienne, principalement des Lituaniens et des Polonais de Mazurie. Il y a donc une rencontre au niveau ethnique et culturelle, voire religieux. En Lituanie prussienne, les Lituaniens, qui sont luthériens, se rassemblent en nombre de plus en plus conséquent dans des communautés de piété (Gemeinschaftsbewegung). Ils professent un piétisme ascétique et sévère qui met à mal leurs traditions. Ces communautés sont surveillées avec crainte par les autorités religieuses9.

Un centre de production agricole qui porte l’économie ostroprussienne

  • 10 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte : lokale Herrschaft und Partizipation im Ostelbien des 19 (...)
  • 11 Der Regierungs-Bezirk Königsberg nach den statistischen Aufnahmen Ende 1861 und Anfang 1862, in Geh (...)
  • 12 Michel Hubert, L’Allemagne en mutation. Histoire de la population allemande depuis 1815, Paris, Pre (...)

7Les réformes de 1807-1811 transforment la signification même du domaine, qui, de lieu purement aristocratique, devient un bien comme un autre à vocation productive10. Dans les années qui suivent, de nombreuses terres sont affermées ou vendues à la riche bourgeoisie des villes, voire à de gros paysans. Dans un siècle encore largement imprégné de valeurs aristocratiques, la terre constitue le plus sûr moyen d’asseoir sa respectabilité et son prestige, et la bourgeoisie est perçue comme une rivale par la noblesse jusqu’aux années 1880. Par ailleurs, les inégalités face à la possession de la terre sont très fortes. En 1859, près de la moitié des terres (48,64 %) dans le district de Königsberg (Kaliningrad) appartiennent à 3 188 (6 %) propriétaires. Le reste des terres (51,36 %) est la propriété de 49 918 personnes (soit 94 % de l’ensemble)11. En 1885, 18,4 %, soit une petite minorité des biens fonciers de Prusse-Orientale, sont la propriété de nobles. Ces derniers possèdent néanmoins les plus grands domaines, et ils en ont souvent plusieurs : ils détiennent ainsi 47,8 % des terres contre 43,6 % détenues par la bourgeoisie. En raison du fort accroissement naturel pendant toute la période12, la main-d’œuvre disponible est nombreuse et bon marché, ce qui permet des gains importants pour les grands propriétaires.

8L’agriculture constitue incontestablement le principal atout économique de la Prusse-Orientale. Dès la première moitié du XIXe siècle, certains propriétaires terriens prennent conscience de la nécessité d’améliorer leurs terres. Le domaine agricole devient dès lors l’enjeu de la mutation économique dans la province. La promotion des théories libérales et du modèle anglais est assurée par les associations agricoles fondées par quelques pionniers. Ceux qui investissent dans leur domaine le font au prix d’un endettement souvent très lourd : achat de machines agricoles, mise en place de nouvelles techniques d’assolement, croisement du bétail pour accroître les rendements. Ils s’orientent donc vers une agriculture commerciale d’exportation. Cette politique porte rapidement ses fruits, et incite un nombre croissant de grands propriétaires à suivre la voie des pionniers. Pour compléter leurs revenus, ces derniers possèdent souvent de petites unités de production, parfois saisonnières (distilleries, tuileries-briqueteries, laiteries…).

9Afin d’exporter leurs productions, ces propriétaires nouent également des liens étroits avec les milieux bancaires et commerçants, souvent juifs, de Königsberg, véritable plaque tournante du commerce des grains dans l’Est de la Baltique, en particulier entre la Russie et l’Angleterre. C’est aussi à Königsberg que se trouve la bourse aux produits agricoles. Loin d’être isolés, les grands propriétaires ont ainsi accès aux marchés internationaux des matières premières agricoles en pleine expansion.

Un lieu politique en gestation

10La domination socioéconomique du domaine agricole donne aux élites terriennes un poids politique considérable dans les campagnes. Si le véritable centre de décision se trouve à Königsberg, la capitale provinciale, leur influence est réelle, alors que la vie politique est encore en gestation. Les valeurs et le patriotisme régional des grands propriétaires ostroprussiens sont assez largement partagés par la population rurale. Les détenteurs de domaines représentent une part importante des députés au Parlement provincial (Provinziallandtag) de Prusse, où près des deux tiers des sièges leur sont réservés, et ont accès à de nombreux postes administratifs, comme celui de Landrat (administrateur d’un arrondissement). Jusqu’aux réformes des années 1850, les Landräte sont d’ailleurs choisis par leurs pairs propriétaires terriens. Cette légitimité leur permet d’agir selon leur bon vouloir. Ainsi, Heinrich von Gottberg (1785-1859), Landrat de l’arrondissement de Friedland (Pravdinsk), déplace le siège de l’administration de l’arrondissement à Domnau (Domnovo), situé à quelques kilomètres de son domaine, dès sa nomination en 1845. Sa famille conserve le poste de manière héréditaire jusqu’en 1930, hormis un intermède entre 1908 et 1914. Le domaine agricole et la société agraire sont au centre de la réflexion politique des élites locales, en particulier des conservateurs, qui sont les plus nombreux.

  • 13 Christian Pletzing, Vom Völkerfrühling zum nationalen Konflikt. Deutscher und polnischer Nationalis (...)

11Ils trouvent cependant face à eux des propriétaires terriens libéraux. Bien qu’essentiellement issus de la bourgeoisie terrienne apparue avec la libéralisation des terres des années 1810, leurs principaux dirigeants sont des nobles. Parmi eux se situent les frères Ernst et August von Saucken, propriétaires terriens dans l’arrondissement de Darkehmen (Oziorsk), en Lituanie prussienne13. Ils sont liés aux cercles libéraux königsbergeois et forment l’aile droite du libéralisme ostroprussien. Ils nouent des relations dans toute l’Allemagne et sont fortement influencés par le modèle britannique pour lutter contre la domination bureaucratique, selon la conception de Max Weber. Avant 1848, certains ont accès à des fonctions administratives relativement importantes.

12La révolution de 1848 permet de régler définitivement la question des remboursements des droits seigneuriaux. Une fois ces accords obtenus, les paysans soutiennent massivement les conservateurs, hormis en Sambie, autour de Königsberg et en Lituanie prussienne. La constitution de novembre 1848, qui institue le vote à trois classes, est néanmoins largement en leur défaveur, et l’abstention devient ensuite la norme pour tous les scrutins prussiens. La féroce contre-offensive conservatrice dure jusqu’à la fin des années 1850 et restreint les libéraux à l’action économique.

Grand domaine et libéralisme en Prusse-Orientale (1860-1880)

La modernisation des infrastructures de production et des transports au service d’une agriculture capitaliste

13Comme dans le reste de la Prusse et en Europe centrale, le processus de modernisation en Prusse-Orientale débute réellement dans les années 1860. Le réseau ferré s’étoffe progressivement. Königsberg est reliée à Berlin en 1853, puis à l’Empire russe en 1860. Les lignes secondaires se multiplient ensuite. Très rapidement conscients de l’intérêt des liaisons ferroviaires pour l’exportation de leurs productions, les grands propriétaires n’hésitent pas à user de leur influence pour obtenir l’implantation d’une gare dans leur domaine. C’est ce que fait par exemple Alfred von Gramatzki à Schrombehnen (Moskovskoïe, arr. de Preußisch Eylau).

14Pour soutenir l’investissement des seigneurs, les autorités prussiennes mettent en œuvre une politique volontariste. Les Landräte doivent faire drainer les sols et améliorer les voies de circulation afin d’accroître les liaisons avec l’Ouest du pays et les régions voisines. L’État aide aussi les associations agricoles et favorise les prêts hypothécaires grâce à la Generallandschaft, une sorte de banque de crédit provinciale. Cependant, en 1870, le taux d’endettement dépasse les 50 % de la valeur foncière en Prusse-Orientale et les faillites sont nombreuses. De plus, des milliers d’Ostroprussiens quittent la province pour Berlin, l’Ouest industriel allemand et les États-Unis.

  • 14 Albert Zweck, Ostpreußen Land und Volk, tome 1 : Litauen, ein Landes- und Volkskunde, Stuttgart, Ho (...)
  • 15 Lothar Gall, Bismarck. Le révolutionnaire blanc, Paris, Fayard, 1984, p. 624 ; Patrick Wagner, Baue (...)

15La concurrence internationale conduit aussi à la sélection des cultures et à l’abandon des productions les moins rentables. Certaines familles aristocratiques se consacrent davantage à l’élevage équin. Les chevaux sont vendus à la foire aux chevaux de Königsberg, très réputée jusqu’à la fin du XIXe siècle, en particulier les chevaux de la race Trakehner. La Petite-Lituanie fournit à elle seule près des deux tiers des chevaux utilisés par la cavalerie prussienne vers 190014. Avec le krach de la bourse de Vienne en 1873 et le début de la « grande dépression », les grands propriétaires prussiens se prononcent, avec les industriels de l’acier, en faveur du protectionnisme, alors qu’ils avaient profité jusque-là des traités de libre-échange. Bismarck, lui-même propriétaire terrien, fait promulguer à partir de 1879 plusieurs lois protectionnistes qui introduisent des droits de douane élevés15.

Un lieu de tensions sociales

  • 16 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 172.
  • 17 Lettre de Helene Dietzel, cité in Wehlauer Heimatsbrief, n° 15, juin 1976, p. 3-4.

16Dans les campagnes, le seigneur reste un acteur incontournable, puisqu’il nomme le pasteur, l’instituteur du village et fréquemment le maire (Schulz). Son autorité est encore plus forte dans les Gutsbezirke (14 714 en 1867 dans l’Est prussien), où il détient de multiples avantages : absence de taxe sur les pauvres et de taxes communales, contrôle du pouvoir municipal et du droit de police, souvent du droit de chasse. L’État crée certes de nouvelles juridictions de police à partir des années 1850, et la police seigneuriale disparaît lentement. La domination féodale et charismatique (Max Weber) du seigneur-employeur, qui use de son pouvoir coercitif et de paternalisme, reste forte. Progressivement, néanmoins, avec la fin de l’obligation d’assistance aux pauvres, les mentalités changent. Ainsi, le comte Otto von Keyserlingk (1802-1874), propriétaire du domaine de Rautenburg (commune disparue, arr. de Niederung), rachète de nombreuses terres pour arrondir son patrimoine et y installe des paysans salariés. Lorsque ceux-ci sont trop vieux pour travailler ou invalides, il les congédie, ce qui le dispense de leur prêter assistance16. En 1869, le retour du comte Gustav von Schlieben dans son domaine de Sanditten (Lounino, arr. de Wehlau) après ses noces offre un autre exemple de ce type de domination. Il est accueilli à la gare de Wehlau (Znamensk) par une foule de curieux, de nombreux habitants des environs se massent au bord de la route entre Wehlau et Sanditten, les ouvriers qui travaillent pour le comte font une haie d’honneur, la voiture passe sous deux arcs de triomphe durant le trajet et une réception est organisée à Sanditten où se retrouvent les notables du lieu17.

  • 18 Ibid., p. 93-102 et Werner Thimm, « Der Aufstand von Bredinken am 6. Mai 1863 », Zeitschrift für di (...)
  • 19 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 362-375, et la presse de l’été 1874.

17Confrontés à des conditions de vie très difficiles, désorientés par des changements qui leur sont majoritairement défavorables, les paysans émigrent en masse. Ils réagissent aussi parfois par des actions brutales, durement punies par les autorités prussiennes. Deux événements de violence collective rencontrent ainsi un écho important dans toute l’Allemagne. Le premier se produit à Bredinken (Bredynki, arr. de Rößel) le 6 mai 1863 et entraîne la mort de onze personnes, auxquelles s’ajoutent vingt blessés). Les paysans y avaient protesté contre l’assèchement d’un étang utilisé pour faire boire le bétail18. Le second éclate en Sambie (Samland) à l’été 1874, et a pour cause le refus du nouveau pouvoir de police des Amtsvorstehern, souvent des seigneurs ou leurs hommes, dans une région où, auparavant, ils ne détenaient aucun pouvoir de ce type. La législation est perçue à raison comme une manœuvre destinée à renforcer le pouvoir des grands propriétaires. Plusieurs prisons sont attaquées et détruites entre juillet et août 1874 par des bandes qui rassemblent jusqu’à plusieurs centaines de paysans. Deux cents émeutiers sont finalement, arrêtés, puis traduits en justice à partir d’octobre19. Ces deux exemples sont exceptionnels, mais témoignent de la violence que peuvent prendre les relations sociales en Prusse-Orientale.

L’instant libéral de la propriété terrienne ostroprussienne

  • 20 Henry Axel Bueck, « Mein Lebenslauf » dans Werner Bührer (dir.), Beiträge zur Unternehmensgeschicht (...)
  • 21 Christian Pletzing, Vom Völkerfrühling, op. cit., p. 389-390 (note 228).

18La politisation de la société à partir du début des années 1860 touche les domaines agricoles de la région, notamment ceux dirigés par des seigneurs issus de la bourgeoisie libérale. À ce moment, en effet, la vie politique prussienne est troublée par le conflit constitutionnel. Celui-ci trouve son origine dans une réforme militaire qui veut accroître le pouvoir de l’armée dans la société et augmenter la durée du service militaire et le nombre de soldats sous les drapeaux. La population paysanne s’y oppose. Surtout, Guillaume Ier ayant assoupli la censure, les libéraux se déchaînent contre elle, et, avec les démocrates, forment le Parti progressiste allemand (Deutsche Fortschrittspartei, DFP) en 1861. Beaucoup de ses dirigeants proviennent de Prusse-Orientale, notamment Leopold von Hoverbeck (1822-1875), propriétaire du domaine de Nickelsdorf (Nikielkowo, arr. d’Allenstein). Certains sont particulièrement radicaux et quittent rapidement le DFP, qu’ils jugent trop timoré, comme John Reitenbach qui, seul, entame une grève de l’impôt, en novembre 1863. En représailles, chaque mois, les autorités venaient saisir sa chevalière, qu’il faisait racheter par son cocher lors de l’adjudication publique qui suivait20. Reitenbach rédige avec John Peter Frentzel (1816-1886), député de la circonscription de Gumbinnen 3 (Gumbinnen-Insterburg) de 1862 à 1867, le journal Bürger- und Bauernfreund que de nombreux seigneurs distribuent à leurs paysans21.

  • 22 Thomas Kühne, Dreiklassenwahlrecht und Wahlkultur in Preußen 1867-1914. Landtagswahlen zwischen kor (...)
  • 23 Ibid., p. 56-57.

19L’organisation du DFP est centrée autour des potentats locaux, qui profitent de leur ascendant pour contraindre les paysans à voter pour leur parti. Ce dernier domine outrageusement la province entre 1861 et 186522. Les propriétaires plus modérés sont également intimidés par l’organisation d’une véritable « terreur électorale ». Les meneurs du DFP utilisent en effet de leurs mandats et de leur position dans les associations agricoles ou de crédit pour menacer les réfractaires de ne plus soutenir leurs efforts de modernisation. Ainsi, Frentzel, président de la section de l’élevage équin d’une des principales associations agricoles de la province de 1855 à sa mort en 1886, aurait volontairement remis la plupart des prix aux concours annuels à des partisans du DFP. Néanmoins, l’autorité des progressistes est artificielle23 et si le suffrage par classe leur permet de monopoliser les sièges au Landtag de Prusse sans bénéficier d’un véritable soutien populaire, les conservateurs prennent d’emblée l’ascendant aux élections au suffrage universel organisées à partir de la fondation du Reichstag en 1867. Cela ne les empêche pas d’utiliser les mêmes méthodes coercitives que leurs rivaux libéraux.

Le tournant conservateur de la grande propriété terrienne (1880-1914)

L’insertion du politique au sein même du domaine

20À partir des années 1880, les grands propriétaires terriens prennent résolument un tournant conservateur, sensibilité à laquelle ils vont adhérer pour beaucoup jusqu’en 1945. Ils bénéficient du soutien de toutes les structures de l’État, au niveau local et national et remportent l’essentiel des sièges au Reichstag. Les associations agricoles, d’obédience libérale pour la plupart, sont bientôt supplantées par le Bund der Landwirte (BdL), créé en 1892. Ce dernier est la pure expression des idéaux des propriétaires, qui développent une vision centrée sur leur catégorie agrarienne. Ils s’estiment d’ailleurs les représentants de l’ensemble du secteur agricole. Ils visent non seulement à conforter les avantages économiques, mais aussi leur statut social grâce à l’aide de l’État. Pour ce faire, ils font un véritable lobbying auprès de l’administration du Reich, dont ils se veulent l’un des socles. La virulence du BdL engendre néanmoins des remous dans la grande famille conservatrice, et l’administration prussienne se résout à créer les chambres d’agriculture en 1894 pour encadrer les revendications des agrariens.

  • 24 Cité dans Hagen Schulze, Otto Braun oder Preußens demokratische Sendung. Eine Biographie, Francfort (...)
  • 25 Jean-Luc Mayaud et Pierre Cornu, « L’agrarisme, question d’histoire urbaine ? Approche comparée de (...)

21Depuis Königsberg, où un député du SPD est élu à partir de 1890, la social-démocratie tente ensuite de pénétrer dans les domaines agricoles avec un programme clair : abrogation de la Gesindeordnung, diminution du temps de travail et simplification des droits à la justice. Des militants urbains, souvent eux-mêmes originaires des campagnes, sont envoyés dans les arrondissements ruraux le dimanche et les jours fériés. Un journal à destination des paysans est créé en 1899. Avec 3 000 abonnements en 1902, on estime qu’il est lu par 12 000 à 15 000 personnes24. Le mouvement social-démocrate devient le deuxième parti provincial en 1903, loin derrière le Parti conservateur (DKP), mais sa dynamique est brisée lors des élections de 1907 et ne reprendra pas avant 1918. Les paysans rallient les conservateurs, qui leur offrent davantage de garanties pour améliorer leur sort25. Une poignée de propriétaires terriens rejoint cependant le SPD et certains d’entre eux intéressent leurs paysans aux bénéfices.

Figure 1 : À l’Est de l’Elbe.

Figure 1 : À l’Est de l’Elbe.

Légende de la caricature : Dans l’Est prussien : « Il y a eu une voix libérale. L’instituteur n’aura plus de pommes de terre à partir d’aujourd’hui ».

Source : Caricature de E. Thöny, Simplicissimus, n° 40, 1912, p. 715.

  • 26 Rapport du Landrat de Labiau Max Rötger, 2 juillet 1898, GStAPK, XX. HA, Rep. 18, Labiau, Nr. 10, f (...)
  • 27 Hagen Schulze, Otto Braun, op. cit., p. 83-85.
  • 28 Otto Braun, « Der 25. Januar in Ostpreußen », Die Neue Zeit, n° 20, 1907, p. 674-675 ; id., « Die S (...)

22À ses débuts, l’agitation social-démocrate sème une véritable panique chez les conservateurs et dans l’administration, et conduit souvent à des réactions violentes, voire hystériques, d’autant plus qu’en certains lieux, les paysans habitant sur les domaines (Instleute) sont les plus attirés par le SPD. Ainsi, lors des élections de 1898, 23 Instleute du domaine de Meyken (Maïskoïe, arr. de Labiau) votent pour le candidat social-démocrate, Hugo Haase, devant leur maître, Franz Reich, le président de la chambre d’agriculture de Prusse-Orientale, qui dirige le bureau de vote26. Les militants sont parfois accueillis par des groupes de paysans abreuvés d’eau-de-vie et armés de fléaux, dirigés par le seigneur et le pasteur du lieu. Certains sont même poursuivis par des chiens ou visés par des coups de feu lorsqu’ils pénètrent sur le territoire des domaines. Les tracts et journaux sont confisqués, et les paysans étroitement surveillés, ou, dans certains cas, licenciés. Les agitateurs sociaux-démocrates sont souvent arrêtés et jugés27. Enfin, lors des élections, les fraudes foisonnent : les bulletins de vote sont empilés dans l’ordre d’arrivée des votants, les seigneurs font distribuer de l’eau-de-vie ou de la nourriture, font du chantage à l’embauche, voire utilisent la violence physique, et certains bulletins de vote sont purement et simplement substitués28. Les représailles post-électorales peuvent être très concrètes et immédiates sur l’ensemble de la communauté ou sur un individu (figure 1).

  • 29 Florian Ferrebeuf, « Entre résistances et acculturation », Art. cit., p. 175-182.
  • 30 Florian Ferrebeuf, Le district de Königsberg en Prusse-Orientale, Strasbourg, Presses universitaire (...)

23Les campagnes ostroprussiennes voient aussi se développer, à partir des années 1870, des mouvements nationalistes polonais et lituaniens. Ils restent cependant plus timides qu’en Prusse-Occidentale voisine, ou qu’en Pologne et en Lituanie russes29. Sur fond de rivalités nationales, les mouvements nationalistes allemands ou pangermanistes essaient de limiter au maximum l’implantation de paysans, polonais surtout. Ils tentent au contraire de favoriser la colonisation des terres par des Allemands. Ces initiatives ont peu de succès en Prusse-Orientale, mais témoignent de la violence de certaines des rencontres dans les domaines agricoles30.

Le grand domaine, un lieu porteur d’une relative prospérité provinciale

  • 31 Emil Johannes Guttzeit (dir.), Der Kreis Heiligenbeil. Ein ostpreußisches Heimatbuch, Leer, Rautenb (...)
  • 32 D’après Rudolf Martin, Das Jahrbuch der Millionäre Deutschlands in 20 Bänden, tome 17 : Jahrbuch de (...)

24Parallèlement, la modernisation des grandes propriétés se poursuit avec la même intensité, mais aussi la menace constante de la faillite. Les grands domaines profitent des subventions provenant des droits de douane plébiscités par le DKP du comte Kanitz (figure 2). Pour accroître encore la rentabilité de leurs productions, beaucoup de seigneurs engagent des spécialistes extrarégionaux, appelés génériquement « Suisses », pays d’origine d’une partie d’entre eux. Beaucoup viennent en réalité d’autres régions allemandes. Des partenariats se mettent en place avec les industries de l’agroalimentaire, dont certaines (laiteries, crèmeries) appartiennent à de grands propriétaires. Le cas de la crèmerie coopérative de Zinten (Kornevo) (Genossenschafts-Meierei Zinten), dans l’arrondissement de Heiligenbeil (Mamonovo), formée par sept domaines en 1876, est emblématique de cette évolution. À sa période la plus florissante, elle produit quatre millions [LR1] de litres de lait par an, et livre ses denrées à Berlin, Hambourg et même Londres31. Après 1900, les grands domaines font partie des premiers lieux de la province à être raccordés aux réseaux d’électricité, ce qui leur permet d’utiliser des machines sophistiquées et de gagner en productivité. Les grosses machines (batteuses, hache-paille, pompes à eau, plus rarement locomobiles) se multiplient. Grâce à leurs investissements, la plupart des propriétaires s’enrichissent : les manoirs ostentatoires en sont une preuve manifeste. Certains deviennent même millionnaires32. On voit donc se dessiner ici un schéma productif proche du modèle de la productivité marginale développé par Johann Heinrich von Thünen dans Der isolierte Staat in Beziehung auf Landwirthschaft und Nationalökonomie (1828). Dans le cas présent, les grandes villes de la province sont le marché des campagnes ostroprussiennes. Les grands domaines qui s’y trouvent orientent leurs récoltes en fonction des besoins des habitants des villes. Surtout, l’amélioration progressive des transports permet d’agrandir le marché jusqu’au reste de l’Allemagne, puis jusqu’à l’étranger. Les domaines agricoles sont donc loin de former des isolats sans lien avec l’extérieur.

  • 33 Archiwum Państwowego w Olsztynie (APO), 610/228, Kataster-Amt Rastenburg, Gebäudebuch des Guts-Bezi (...)

25La description rapide du domaine de Woplauken (Wopławki, arr. de Rastenburg, 1 400 ha) permet de mieux saisir le rayonnement économique de la grande propriété ostroprussienne. Outre le manoir du hobereau et Landrat, le Freiherr Hilmar Schmidt von Schmiedeseck (1863-1912), il comprend en effet trois étables, une porcherie, deux granges, un poulailler, deux écuries, qui sont des éléments typiques d’une exploitation agricole. On y trouve aussi des éléments plus modernes, à vocation industrielle, comme une charronnerie, une forge, un moulin à forger, une halle à machines, une briqueterie et un moulin à vent. S’y ajoutent une glacière, une serre à fleurs, une grange à voitures, des maisons pour les ouvriers agricoles avec d’autres porcheries, une école, une chapelle et plusieurs métairies33. Une trentaine de salariés y était employée.

Figure 2 : Un rempart solide.

Figure 2 : Un rempart solide.

À gauche, le comte Hans von Kanitz. Sur l’échelle, le chancelier Bernhard von Bülow.
Comte Kanitz : « Le Junker est le principal pilier du trône et de l’autel ; ce pilier principal risque de faire faillite. Il ne doit pas faire faillite pour le bien du renversement, mais il doit être aidé. Or, on ne peut pas l’aider autrement que par le biais du droit de douane de huit marks, – ergo, le droit de douane de huit marks comme rempart le plus solide contre le renversement ! ».

Source : Der Wahre Jacob, n° 388, 4 juin 1901, p. 4.

Des difficultés persistantes malgré un consensus chez les élites

26Après des décennies de tensions, les intérêts de la bourgeoisie terrienne et de la noblesse convergent. En une ou deux générations, les représentants de familles notoirement libérales finissent par se rallier au conservatisme et à l’antisémitisme dominants dans le milieu des propriétaires terriens.

  • 34 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 388.

27Le développement de la mécanisation entraîne la diminution du nombre de salariés, et donc l’accroissement du chômage et la paupérisation des campagnes. L’émigration se poursuit jusqu’au début des années 1910 ; cette vague de dépeuplement est connue sous le nom d’« Ostflucht », la fuite de l’Est. Au total, 409 000 personnes auraient ainsi quitté la Prusse-Orientale entre 1880 et 190034. Ce dépeuplement massif inquiète les propriétaires terriens, mais beaucoup refusent d’augmenter les salaires, malgré quelques initiatives à la fin des années 1890.

Figure 3 : Le jour de paie des journaliers agricoles (d’après une aquarelle d’Otto Emil Lau).

Figure 3 : Le jour de paie des journaliers agricoles (d’après une aquarelle d’Otto Emil Lau).

Source : Der Wahre Jacob, n° 310, 5 juin 1898, p. 2 739.

  • 35 Karl Marchionini, « Die Lage der Landarbeiter », Die Neue Zeit, 1911, n° 30, p. 111-112.
  • 36 Königsberger Hartungsche Zeitung, 25 juin 1874, n° 146, édition du soir, p. 2 ; « Über die Bedeutun (...)
  • 37 Max Weber, Die Verhältnisse der Landarbeiter in Deutschland, tome 3 : Die Verhältnisse der Landarbe (...)

28Dans un article paru dans Die Neue Zeit en 1911, le social-démocrate Karl Marchionini (1875-1926) donne l’exemple d’un contrat conclu par un ouvrier agricole dans l’un des domaines de la province. L’ouvrier en question reçoit « de la Saint-Martin au 1er avril trente pfennigs par jour, du 1er avril au 1er juin quarante pfennigs, du 1er juin au 1er septembre cinquante pfennigs et du 1er septembre à la Saint-Martin trente pfennigs ». L’auteur rappelle que durant l’été, la journée de travail dure 18 heures, du lever au coucher du soleil, ce qui signifie que le salaire horaire n’atteint même pas les 3 pfennigs par heure35… Les conditions de travail restent donc très difficiles et, en plus de la faiblesse des salaires, que laisse entendre l’illustration présentée à la figure 3, les violences patronales sont fréquentes. Les journaliers boudent d’ailleurs les domaines où les abus sont les plus criants. Pour les remplacer, les propriétaires font appel aux autorités prussiennes pour qu’elles leur envoient des prisonniers, voire des soldats36. À partir de 1894, le gouvernement prussien favorise les migrations saisonnières d’ouvriers agricoles polonais37. Une fois leur travail accompli, ils sont raccompagnés en toute hâte vers la frontière, de peur qu’ils ne s’installent dans la province. Cette rencontre entre différentes populations est donc des plus limitées, puisque tout est fait pour différencier, voire stigmatiser les travailleurs étrangers. De manière plus générale, la crise du recrutement en Prusse-Orientale ne trouve que des réponses provisoires. Dans sa volonté de protéger la grande propriété, le gouvernement prussien refuse en effet de légiférer et de contraindre les grands propriétaires à améliorer les salaires et les conditions de travail.

Conclusion

29Les domaines agricoles en Prusse-Orientale présentent donc plusieurs dimensions. Symbolique d’abord, car ils sont le lieu du maintien de la domination aristocratique, voire charismatique, des seigneurs sur la société rurale, quand bien même les propriétaires sont pour beaucoup d’origine bourgeoise. Économique ensuite, puisque les détenteurs des domaines réussissent à s’enrichir et à diriger une bonne partie de l’économie ostroprussienne grâce à leur domination patrimoniale. Les améliorations entamées par des propriétaires pionniers ont su insuffler une véritable volonté commune qui profite finalement à tous, à condition d’éviter la faillite. Dimension politique enfin, avec un contrôle persistant de la société rurale, qui, souvent par la contrainte, suit la ligne tracée par les propriétaires, conservatrice surtout, mais aussi, dans certains cas, libérale, voire socialiste. D’une manière générale, les autorités prussiennes confortent la domination, dont Max Weber a imaginé les différentes catégories, des grands propriétaires terriens.

30Pour autant, les domaines agricoles ostroprussiens ne sont pas des isolats et sont bien aussi des lieux de circulation que de rencontre. Les seigneurs emploient des paysans locaux mais aussi des spécialistes venus d’autres régions, font appel à des banques et à des marchands originaires des villes, exportent leurs productions vers l’Ouest allemand et l’étranger. Ils attirent également à eux les principales innovations techniques. Tout ce processus ressemble, à une échelle plus importante, au modèle de Thünen. Les propriétaires siègent aussi dans les assemblées politiques à tous les niveaux pour sauvegarder leurs intérêts. Ils savent évoluer politiquement, comme le montrent leurs changements d’allégeance partisane. Mais ils ne sont pas non plus à l’abri d’influences imprévues, telles que l’offensive social-démocrate à partir des années 1890. Cette analyse des domaines agricoles en Prusse-Orientale en tant que lieux de rencontre permet d’aborder la complexité de la société ostroprussienne à l’échelle infra., et de vérifier la validité des grandes tendances de l’évolution de la province au cours du XIXe siècle. Le domaine agricole s’affirme donc bien comme un lieu de rencontre et d’échange indépassable dans toute la Prusse-Orientale. Il conserve son influence jusqu’à la disparition de la province, puisque l’État allemand continue de s’appuyer sur lui y compris après 1918.

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Notes

1 P. Ellerholz et H. Lodemann (dir.), Handbuch des Grundbesitzes im Deutschen Reiche, I. Preußen, III. Lieferung Die Provinz Ostpreußen, Berlin, Selbstverlag des Landwirthschaftlich-statistischen Bureau, 1879, 304 p.

2 Johannes Hansen, Die Landwirtschaft in Ostpreußen. Entwicklung und Stand der Landwirtschaft der Provinz vor dem Ausbruch des Krieges, Berlin, Parey, 1916 ; Wilhelm Matull, Ostdeutschlands Arbeiterbewegung : Abriß ihrer Geschichte, Leistung und Opfer, Wurtzbourg, Holzner, 1973, p. 310 et Adolf von Batocki et Gerhard Schack, Bevölkerung und Wirtschaft in Ostpreußen : Untersuchungen über die Zusammenhänge zwischen Bevölkerungsentwicklung und Erwerbsgelegenheit, Iéna, Fischer, 1929, p. 71-72.

3 Max Weber, La domination [Soziologie der Herrschaft, chapitres inédits en français de Wirtschaft und Gesellschaft complétés avec des écrits inachevés de Max Weber], Paris, La Découverte, 2015, p. 49.

4 Selon Weber, la domination charismatique s’exerce pour « tous les besoins qui dépassent les exigences du quotidien économique […]. Cela signifie que les meneurs “naturels” dans les situations de détresse psychique, physique, économique, éthique, religieuse, politique n’étaient ni des personnes engagées pour répondre à une charge précise ni les détenteurs d’une “fonction professionnelle” […] mais les porteurs de dons spécifiques du corps et de l’esprit pensés comme surnaturels. […] C’est en vertu de ce don (le “charisme”) et en vertu de la mission divine inhérente à celui-ci […] qu’ils exercent leur art et leur domination ». Ibid., p. 270-271.

5 Christopher Clark, Histoire de la Prusse, 1600-1947, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2014, p. 396-398 ; Michel Hau, Histoire économique de l’Allemagne aux XIXe et XXe siècles, Paris, Economica, 1994, p. 31 ; Michel Kerautret, Histoire de la Prusse, Paris, Le Seuil., coll. « Points », 2005, p. 296.

6 La société agraire de l’est prussien est divisée en plusieurs catégories sociales. L’Eigenkätner est un petit propriétaire qui possède une Kate, c’est-à-dire une maison et, le plus souvent, un petit lopin de terre pour subvenir à ses besoins.

7 Les noms des localités et des arrondissements sont donnés dans leur nom originel en allemand. Le nom entre parenthèses est le nom actuel, en Pologne, dans l’enclave russe de Kaliningrad ou en Lituanie.

8 Andreas Kossert, Masuren. Ostpreußens vergessener Süden, Munich, Pantheon, 2008, p. 124.

9 Florian Ferrebeuf, « Entre résistances et acculturation. Étude comparée des minorités ethniques en Prusse-Orientale (1815-1920) », Revue d’Allemagne et des pays de langue allemande, tome 49/1, 2017, p. 164-186.

10 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte : lokale Herrschaft und Partizipation im Ostelbien des 19. Jahrhunderts, Göttingen, Wallstein Verlag, 2005, p. 41-44 et 408-409 ; Johannes Conrad, « Agrarstatistische Untersuchungen. Die Latifundien im preußischen Osten », Jahrbuch für Nationalökonomie und Statistik, N.F. 16, 1887, p. 121-170, cité dans ibid., p. 43 et Hans-Ulrich Wehler, Deutsche Gesellschaftsgeschichte, tome 3 : Von der “Deutschen Doppel-revolution” bis zum Beginn der Ersten Weltkrieges, Munich, C. H. Beck, 1995, p. 41.

11 Der Regierungs-Bezirk Königsberg nach den statistischen Aufnahmen Ende 1861 und Anfang 1862, in Geheimer Staatsarchiv Preussischer Kulturbesitz (GStAPK, Berlin), XX. HA, Rep. 18, Titel XXVI, Heilsberg Nr. 8, f°225.

12 Michel Hubert, L’Allemagne en mutation. Histoire de la population allemande depuis 1815, Paris, Presses de Sciences Po, 1995, 520 p.

13 Christian Pletzing, Vom Völkerfrühling zum nationalen Konflikt. Deutscher und polnischer Nationalismus in Ost- und Westpreußen 1830-1871, Wiesbaden, Harrassowitz Verlag, Deutsches Historisches Institut Warschau : Quellen und Studien, n° 13, 2003, p. 61 ; Jürgen Manthey, Königsberg. Geschichte einer Weltbürgerrepublik, Munich, Hanser, 2005, p. 520-521.

14 Albert Zweck, Ostpreußen Land und Volk, tome 1 : Litauen, ein Landes- und Volkskunde, Stuttgart, Hobbing & Büchle, 1898, p. 208.

15 Lothar Gall, Bismarck. Le révolutionnaire blanc, Paris, Fayard, 1984, p. 624 ; Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 404.

16 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 172.

17 Lettre de Helene Dietzel, cité in Wehlauer Heimatsbrief, n° 15, juin 1976, p. 3-4.

18 Ibid., p. 93-102 et Werner Thimm, « Der Aufstand von Bredinken am 6. Mai 1863 », Zeitschrift für die Geschichte und Altertumskunde Ermlands, 1983, n° 42, p. 66-109.

19 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 362-375, et la presse de l’été 1874.

20 Henry Axel Bueck, « Mein Lebenslauf » dans Werner Bührer (dir.), Beiträge zur Unternehmensgeschichte, n° 95/1, Stuttgart, Franz Steiner Verlag, 1997, p. 100. La presse internationale s’en fait l’écho.

21 Christian Pletzing, Vom Völkerfrühling, op. cit., p. 389-390 (note 228).

22 Thomas Kühne, Dreiklassenwahlrecht und Wahlkultur in Preußen 1867-1914. Landtagswahlen zwischen korporativer Tradition und politischem Massenmarkt, Düsseldorf, Droste Verlag, 1994, p. 50-55.

23 Ibid., p. 56-57.

24 Cité dans Hagen Schulze, Otto Braun oder Preußens demokratische Sendung. Eine Biographie, Francfort/Main, Propyläen Verlag, 1977, p. 89-90.

25 Jean-Luc Mayaud et Pierre Cornu, « L’agrarisme, question d’histoire urbaine ? Approche comparée de la construction des campagnes dans la France et l’Allemagne de l’ère industrielle » dans Jean-Claude Caron et Frédéric Chauvaud, Les campagnes dans les sociétés européennes. France, Allemagne, Espagne, Italie, 1830-1920, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 48.

26 Rapport du Landrat de Labiau Max Rötger, 2 juillet 1898, GStAPK, XX. HA, Rep. 18, Labiau, Nr. 10, folii 268-274.

27 Hagen Schulze, Otto Braun, op. cit., p. 83-85.

28 Otto Braun, « Der 25. Januar in Ostpreußen », Die Neue Zeit, n° 20, 1907, p. 674-675 ; id., « Die Sozialdemokratie in Ostpreußen », Sozialistische Monatsheft, 1898, n° 7, p. 304.

29 Florian Ferrebeuf, « Entre résistances et acculturation », Art. cit., p. 175-182.

30 Florian Ferrebeuf, Le district de Königsberg en Prusse-Orientale, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, « Sciences de l’histoire », 2023, p. 398-403.

31 Emil Johannes Guttzeit (dir.), Der Kreis Heiligenbeil. Ein ostpreußisches Heimatbuch, Leer, Rautenberg, 1975 (2e édition), p. 420.

32 D’après Rudolf Martin, Das Jahrbuch der Millionäre Deutschlands in 20 Bänden, tome 17 : Jahrbuch des Vermögens und Einkommens der Millionäre in den Provinzen Ost- und Westpreußen, 1912, cité dans Hermann Pölking , Ostpreußen. Biographie einer Provinz, Berlin, be.bra Verlag, 2011, p. 283-284.

33 Archiwum Państwowego w Olsztynie (APO), 610/228, Kataster-Amt Rastenburg, Gebäudebuch des Guts-Bezirks Woplauken, 1910.

34 Patrick Wagner, Bauern, Junker und Beamte…, op. cit., p. 388.

35 Karl Marchionini, « Die Lage der Landarbeiter », Die Neue Zeit, 1911, n° 30, p. 111-112.

36 Königsberger Hartungsche Zeitung, 25 juin 1874, n° 146, édition du soir, p. 2 ; « Über die Bedeutung der russisch-polnischen Arbeitereinwanderung für die ostpreußischen Landarbeiter », Der Ostpreußische Landbote, 1er janvier 1899, n° 1, p. 5 ou encore « Contre-coup de la loi d’expropriation polonaise », Le Temps, 4 mars 1908, n° 17 054, p. 2.

37 Max Weber, Die Verhältnisse der Landarbeiter in Deutschland, tome 3 : Die Verhältnisse der Landarbeiter im ostelbischen Deutschland, Leipzig, Duncker & Humblot, 1892, p. 153-154 ou GStAPK, XX. HA, Rep. 18, Sensburg, Nr. 4, Beschäftigung ausländischer Arbeiter (1911-1912), folii 1, 55, 78, 183 et 200.

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Table des illustrations

Titre Carte  : La Prusse-Orientale en 1910.
Crédits © F. Ferrebeuf, 2016.
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Fichier image/jpeg, 146k
Titre Figure 1 : À l’Est de l’Elbe.
Légende Légende de la caricature : Dans l’Est prussien : « Il y a eu une voix libérale. L’instituteur n’aura plus de pommes de terre à partir d’aujourd’hui ».
Crédits Source : Caricature de E. Thöny, Simplicissimus, n° 40, 1912, p. 715.
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Titre Figure 2 : Un rempart solide.
Légende À gauche, le comte Hans von Kanitz. Sur l’échelle, le chancelier Bernhard von Bülow.Comte Kanitz : « Le Junker est le principal pilier du trône et de l’autel ; ce pilier principal risque de faire faillite. Il ne doit pas faire faillite pour le bien du renversement, mais il doit être aidé. Or, on ne peut pas l’aider autrement que par le biais du droit de douane de huit marks, – ergo, le droit de douane de huit marks comme rempart le plus solide contre le renversement ! ».
URL http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nordiques/docannexe/image/8929/img-3.png
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Titre Figure 3 : Le jour de paie des journaliers agricoles (d’après une aquarelle d’Otto Emil Lau).
Crédits Source : Der Wahre Jacob, n° 310, 5 juin 1898, p. 2 739.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Florian Ferrebeuf, « Le grand domaine agricole, un centre diffus mais symbolique du pouvoir en Prusse-Orientale (1815-1914) »Nordiques [En ligne], 45 | 2023, mis en ligne le 01 novembre 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nordiques/8929 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/11nq9

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Auteur

Florian Ferrebeuf

Florian Ferrebeuf est docteur en histoire contemporaine et Alumnus du laboratoire LinCS, Université de Strasbourg.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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