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L’enfant, le Smartphone et le préhistorien

De l’archéologie de l’objet à l’objet de l’archéologie
Pierre Gouletquer
p. 68-71

Résumés

Une génération s’est écoulée depuis la publication de l’article « Classes de préhistoire » (Gouletquer 1993). Durant toutes ces années, les techniques du numérique ont explosé, offrant de surprenantes possibilités dans tous les domaines de la recherche archéologique, depuis l’enregistrement des données de base jusqu’à l’exposé des résultats et leur vulgarisation. Cependant, une naïveté certaine demeure dans la conception et la philosophie de la diffusion scientifique, édulcorant ce qui fait l’originalité et la grandeur de notre métier, l’enracinement dans le réel de notre curiosité la plus archaïque, le plaisir de la découverte dans la boue des matériaux avec lesquels nous construisons des univers en constante mutation. C’est cette réalité primaire qu’il nous faut transmettre en même temps que la relativité de nos certitudes, car de tels ancrages dans le réel et la créativité qu’ils suscitent seront de plus en plus nécessaires aux générations futures baignées de réponses stéréotypées et d’idées toutes faites.

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Texte intégral

« Dès 1973, avec quelques enseignants, nous avons soulevé le problème […] en faisant remarquer qu’il s’agissait, non pas d’échanger un statut contre des connaissances, mais bien de participer à l’éducation populaire (Gouletquer et al. 1974, 1976). Le problème n’est pas d’offrir le résultat de nos recherches sous une forme élaborée, codifiée, et définitive, il consistait à trouver les moyens de diffuser notre démarche scientifique dans son ensemble, avec ce qu’elle comporte d’hésitation dans les choix, d’implication personnelle, de méthode dans l’observation et la déduction. Autrement dit il nous fallait apprendre à offrir la complexité de notre métier. […] Le premier projet d’action éducative auquel j’ai participé était révélateur à cet égard, puisque les enseignants qui en étaient à l’origine le plaçaient dans la suite logique d’une année consacrée à la lutte contre le racisme. Ils attendaient que je leur précise l’image d’un «homme préhistorique» conforme à leur imaginaire, sur laquelle asseoir une réflexion sur l’universalité de l’espèce humaine. […] L’intervention idéale comporte trois partenaires: la classe, l’enseignant, l’intervenant extérieur. Notre rôle ne consiste pas à nous adresser à l’un ou à l’autre, mais bien au couple classe-enseignant. C’est l’enseignant qui connait la structure de sa classe, le niveau intellectuel de chacun, le potentiel d’imagination ou la faculté de travailler en groupe. C’est sur lui que repose le projet pédagogique qui justifie notre présence, l’exploitation de notre discours, son recyclage dans une démarche plus étendue. Dans une situation de ce type, on peut et on doit aller très loin dans la complexité du discours, pourvu bien sûr qu’on utilise un vocabulaire accessible, et qu’on décompose les concepts en images simples. C’est l’enseignant qui assure et assurera la traduction et l’assimilation de ce qu’il jugera essentiel et ce n’est pas à nous de limiter notre propos à l’idée que nous nous faisons des capacités des enfants.»
P. Gouletquer, « Classes de préhistoire », Les nouvelles de l’archéologie, 1993.
Et donc oui, je confesse avoir chahuté toute ma vie, par dérision envers les hiérarchies lourdes ou sottes, et pour honorer la pensée vive et libre, mais j’ai obéi toute ma vie. Le moins possible à la grosse bête sociale, toujours aux choses elles-mêmes.
Michel Serres, Morales espiègles, 2019.

1Image banale : dans notre supermarché habituel, recroquevillée dans un angle de caddie, une enfant d’environ 3 ans, le regard fixe, les cheveux tombant en rideau autour du visage, joue à un jeu vidéo, ses doigts agiles glissant sur son Smartphone. Indifférent, attendant que sa femme revienne de sa cueillette au rayon poissonnerie, le papa joue lui aussi sur un Smartphone.

2Bien que les mises en garde se multiplient, cette fillette est plongée dans un univers totalement déconnecté du monde réel. Elle bâtira son passé sans espaces de références, sans souvenirs conscients ou inconscients qui lui soient propres ; son passé lui est en grande partie confisqué par le numérique et son futur est déjà bien compromis. Le symbole de la grille du caddie est très fort : derrière ses barreaux elle est physiquement et mentalement enfermée dans un système sans mémoire, hors sol, hors du temps, à l’abri de tout esprit critique, de toute curiosité réelle, de tout effort et, peut-être pour toujours, destinée à être manipulée à la manière d’un rat de laboratoire. Dramatiquement « sage », ne gênant personne, elle est seule, absente de notre monde, en sécurité, sans possibilité d’authentiques rencontres.

3Repensant à ce que j’étais au même âge, et jusqu’à l’adolescence, je revois la décharge publique située en face de notre maison, où toute la ville venait jeter ses encombrants et ses ordures. Entre deux bagarres de clans rivaux, la flore et la faune offraient la matière de nos premiers herbiers et de nos collections d’insectes et les papillons m’inspiraient une passion précoce pour le dessin. L’expérience directe des choses de la nature était un préambule à l’érudition qui allait suivre et à la formulation progressive de questions pour lesquelles celle-ci n’avait pas encore de réponse. La quête instinctive d’objets abandonnés par la ville et qui pouvaient acquérir un intérêt nouveau faisait partie de nos jeux. Les livres étaient rares, tout notre savoir intellectuel provenait des manuels scolaires. Notre curiosité n’était satisfaite que par l’observation sans contrainte, sans mémoire, sans véritable but, sans technique. Nous tenions dans nos mains sales l’éventail de notre avenir.

4Tout en commençant à rédiger ce présent article, les souvenirs un peu ternis d’animations multiples réalisées pour les enfants se sont progressivement réveillés. L’idée violente m’a pris d’arracher cette enfant à sa prison à roulettes afin de lui faire découvrir les réalités les plus triviales de notre métier ainsi que le véritable bonheur d’être archéologue.

5Encore aujourd’hui, tous les archéologues ont cette chance de pratiquer un métier dont les racines sont profondément installées dans la boue, la poussière, la fatigue, les intempéries, les positions mal commodes, un artisanat qui nécessite des prouesses d’attention et une curiosité toujours en éveil, qui comporte le risque de se tromper, car l’erreur fait intégralement partie de notre démarche. Nous avons la chance de savoir apprécier la sensualité d’une poterie, d’un silex taillé ou d’une surface polie et mille autres sensations qui débouchent sur tout un fatras vivant d’élucubrations savantes, d’imagination créatrice, d’incertitudes, de rivalités passionnées. Un métier indissociable de l’idée d’abandon, d’oubli et de renaissance. Nous sommes des croque-morts à l’envers, des fous du roi.

6La philosophie maintes fois exprimée de notre laboratoire était simple : l’objet archéologique est inerte et seule la science pourra le faire parler. Nous l’étudions comme on étudierait un objet naturel : par conséquent, nous sommes des scientifiques. Passons sur les excès que cela a provoqué et les dégâts commis au nom de la Science. Éventuellement, histoire d’humaniser un peu nos propos, dans les ouvrages à destination du grand public nous introduisions quelques clichés, sédentarité, nomadisme, cueillette, agriculture, élevage, progrès. P.-R. Giot ajoutait avec modestie : nous pratiquons une science d’élite. Fils d’un ouvrier menuisier et d’une maman qui bricolait pour améliorer l’ordinaire, élève et étudiant moyen parce que rêveur et doté d’une mémoire fantaisiste, je n’ai jamais eu l’impression d’être au-dessus de quiconque, ni au-dessous d’ailleurs ; à côté, sûrement.

7Incidemment, j’ai découvert très tôt que cette arrogance avait écarté de notre métier des intelligences que l’approche supposée scientifique effrayait ou rebutait et que l’archéologie que nous pratiquions n’était qu’une démarche parmi d’autres possibles. Me penchant sur ce que disaient philosophes, psychanalystes et créateurs de toutes sortes à propos du passé, il ne m’a pas fallu longtemps pour m’apercevoir qu’ils utilisaient les pires clichés de la préhistoire, sans avoir réellement osé pénétrer eux-mêmes les réalités prétendues scientifiques, faisant confiance aux discours savants.

8Bien que n’ayant pas d’autre ambition que de réaliser des expériences ponctuelles, j’ai passé ma vie entière à entrouvrir des portes par lesquelles des intelligences autres que les nôtres pourraient avoir accès à notre univers, et réciproquement. C’est ainsi que j’ai pu défendre l’idée que l’archéologie est un jeu et surtout un art auxquels n’importe qui peut participer s’il le désire.

9En fait, les enfants ont joué un grand rôle dans cette démarche, car ils sont le paradigme d’intelligences vierges d’idées toutes faites conçues par d’autres, n’ayant aucun complexe à poser des questions qui paraîtraient absurdes à des adultes raisonnables. Certaines de ces questions posées au contact direct du patrimoine archéologique le plus modeste ont bouleversé ma façon de concevoir mon métier, ont biaisé mon parcours, m’ont conduit à des idées étonnantes.

10Répondant à une demande de l’animatrice du centre aéré de Plourin-lez-Morlaix, en 1998, j’ai proposé le jeu suivant. Les enfants étaient divisés en deux groupes. Le premier récupérait toutes sortes d’objets promis à la décharge, s’en servait de support pour raconter une histoire, puis mettait en scène ces objets avant de les enfouir sous quelques décimètres de terre. La semaine suivante, l’équipe « d’archéologues » intervenait pour fouiller le site et en tirer les conclusions. Les enfants confrontaient ensuite l’histoire construite et l’histoire reconstruite. Une exposition réalisée avec les protagonistes rendait compte du résultat. Cette expérience a donné lieu à un reportage par une équipe de vidéastes du Cnrs, document dont nous avons perdu la trace.

11Tout en excitant l’imagination des uns et des autres, le but était d’offrir aux enfants l’occasion d’un travail manuel délicat : dégager une antique machine à écrire sans l’abîmer est aussi compliqué que de dégager un squelette. La nature dérisoire des objets à découvrir n’est pas innocente car elle attire l’attention sur les autres aspects de la démarche, sur ce qui se passe au moment de l’abandon des objets, sur le mécanisme de l’oubli et sur celui de la découverte, sur la gestuelle et le protocole qui domine la fouille, sur l’imagination en action qui accompagne celle-ci. L’objet retrouve ainsi une réalité brute, presque sans intérêt, ce qui pourrait servir de prélude à une philosophie différente de celle de la chasse au trésor. Cela allait de pair avec nos premières prospections sans prélèvements en Pays bigouden (Gouletquer et al. 1974) et avec nos séminaires de terrain, lorsque la consigne était de limiter les ramassages afin de dénaturer le moins possible les sites. Ou encore, lorsqu’après avoir démontré que les « mésolithiques côtiers bretons » avaient fréquenté toute la péninsule, j’ai insisté pour que l’on prospecte les zones réputées pauvres ou totalement dépourvues d’indices. Pouvoir dire, après une semaine passée à prospecter, « Nous avons bien travaillé, nous n’avons rien trouvé », est un exercice très salutaire.

12En 1987, un ami éducateur s’occupant de grands adolescents en échec scolaire avait lancé l’idée de faire de l’archéologie de poubelle avec ses élèves en investissant une des dernières décharges à la fois sauvage et publique de la région, à Cléder (Finistère). On y récupéra un grand nombre d’objets qui servirent à créer une « installation » qui fut présentée à la presse. Nous aurions voulu renouveler l’expérience en l’étendant à la flore et à la faune, mais l’Inspection s’y opposa sous prétexte d’insécurité.

13Aujourd’hui, beaucoup de musées proposent des animations au cours desquelles des médiateurs enterrent des moulages d’objets préhistoriques dans un bac à sable, le jeune public étant invité à jouer à l’archéologue. Ce n’est pas du tout ma philosophie de notre rapport à l’éducation car derrière ces manipulations stéréotypées se profilent la chasse au trésor et la vision trop simplifiée de notre métier, ainsi que l’idée que s’en fait le médiateur. Le maître d’œuvre doit en être l’archéologue et non quelqu’un d’extérieur à la profession : c’est une façon comme une autre de montrer ce qu’on sait faire, rien de plus.

14Morlaix, 1993. Le directeur de l’Institut médico-éducatif (Ime) de Trévidy me demanda de monter un projet d’action éducative sur le thème « traces et empreintes du passé pour mieux se situer dans le présent ». Pour cela, l’Ime se jumelait avec l’école publique de Kerfraval. Parmi d’autres interventions, je proposai la visite du grand cairn de Barnenez (Plouezoc’h, Finistère), mais auparavant je suggérai que les enfants, handicapés légers, visitent et étudient le cimetière Saint-Charles, tout proche de leur établissement. La typologie des tombes, les matériaux utilisés, les dates, les fleurs, les décorations, les patronymes, etc., offraient de quoi situer les enfants par rapport à leur propre présent, par rapport à leur généalogie et par rapport à la mort. La visite du cairn ne se fit qu’après cette soigneuse préparation. Bien entendu, et ce fut une belle leçon pour l’archéologue, le centre d’intérêt n’était plus le sujet matériel (cimetière actuel et nécropole ancienne), mais bien l’enfant, en tant qu’individu pensant, face au concept de « passé ».

15On m’a parfois reproché d’accueillir des enfants sur mes stages. Très tôt, en multipliant ce genre d’actions, nous nous sommes aperçus que si la part technique est accessible à l’enfant, il en va de même de la part intellectuelle, pour peu que l’on apprenne à lisser notre vocabulaire. Presque sans surprise, on constate alors que, très souvent, les réputés mauvais élèves sont les plus performants pour ces exercices délicats et qu’ils posent souvent les questions les plus passionnantes.

16Reconnaissons que nous, préhistoriens, disposons d’un rapport privilégié au vestige archéologique. Ce privilège nous est accordé par l’État et celui-ci nous adoube du même coup en tant qu’usagers et défenseurs de la loi de 1941 concernant les fouilles archéologiques. Quelle que soit notre formation initiale, cela suffit à faire de nous des scientifiques, ce que je contestais déjà dès mon entrée au Cnrs. L’archéologie moderne est ce qu’elle a toujours été, une occupation de collectionneurs jaloux des spécialités qui les définissent et dont l’obsession première a longtemps été de placer les choses sur une échelle chronologique de plus en plus précise, dans la bonne vitrine.

17Si l’on admet que nous pratiquons un art, il nous faut convenir que l’archéologie [préhistorique] a raté la révolution qui a bouleversé le monde artistique à partir de la fin du xixe siècle. Alors que se multipliaient les audaces des Salons des Refusés, notre domaine s’est entartré dans son statut de science d’État, pompière, réglementairement bourgeoise et comptable. En 1908, J. Déchelette fixait les grandes partitions temporelles et dressait l’inventaire de leurs caractéristiques (Déchelette 1908). On a peu inventé depuis.

18Pour ne prendre qu’un exemple au hasard dans le monde des arts, l’invention par des chimistes de la peinture en tubes souples a permis aux peintres de sortir de leurs ateliers et d’amorcer ainsi la révolution artistique que l’on sait. Cela n’a pas transformé les Impressionnistes en savants. De même, l’introduction des datations par le radiocarbone a révolutionné la chronologie des périodes que nous étudions, mais cela ne nous a pas rendus plus intelligents et nos talents n’ont pas changé de nature. Par contre, l’obsession des « datations absolues » a eu un effet pervers. Nos prédécesseurs n’hésitaient pas à proposer des interprétations de la répartition géographique des vestiges ; à partir des années 1950, la découverte de leur ancienneté nous a fait dire qu’une si grande distance temporelle empêchait la comparaison avec des comportements contemporains. Ce qui mérite d’être discuté.

19Je ne nie pas l’intérêt de l’archéologie « classique » ou « académique », laquelle a évolué vers l’archéologie dite de sauvetage puis vers l’archéologie rentabilisée de prévention. Cependant, dès le début des années 1970, j’ai milité pour qu’une petite place soit faite à une archéologie plus créative, mieux intégrée aux réalités de la vie ordinaire, qui déboucherait sur des innovations ; aujourd’hui j’ajoute « qui répondrait aux besoins de la société ». C’est en révélant aux futurs adultes les fissures de notre carapace que l’on contraindra celle-ci à se fendiller et à accepter de nouveaux concepts, et non en leur faisant admirer les résultats valorisants et inaccessibles de nos recherches.

20Au-delà de leur caractère anecdotique, ces expériences et tant d’autres illustrent un rapport différent entre la préhistoire et la société. Le supposé savant quitte son rôle de « connaisseur » s’adressant à des « apprenants » pour devenir un partenaire comme un autre et faire siennes les préoccupations de chacun. On se trouve ainsi dans une situation proche de celle du comparatisme ethnographique, lorsque nous devons demeurer humbles face aux connaissances de « l’autre ». Lors de sa soutenance de thèse, O. Weller (2000, voir aussi 2014) avait rappelé que j’avais été l’un des premiers préhistoriens à transgresser les règles de ma spécialité – un cadre géographique, thématique et chronologique rigoureux – pour aller confronter mon expérience archéologique des côtes atlantiques avec les pratiques des sauniers du Sahara et du Sahel (Gouletquer & Kleinmann 1976, 1984). Une ethnologue, membre du Comité national du Cnrs, alla jusqu’à me dire cette énormité : « Comment peut-on être à la fois Breton et africaniste ! ». P. Pétrequin a montré de façon bien plus spectaculaire que moi ce que l’on peut tirer de telles démarches, non pas pour acquérir des certitudes, mais pour enrichir notre imaginaire et libérer l’objet archéologique de son mutisme et du carcan dans lequel il est maintenu (Pétrequin & Pétrequin 1993). Comme je l’ai montré lors de ma réflexion sur l’évolution temporelle des modes, publiée dans cette revue (Gouletquer 2003a, 2003b), il n’est pas nécessaire de prendre des exemples exotiques pour trouver des modèles, puisque nous baignons dans un monde en constante mutation.

21Les sauniers du Manga (Niger) utilisent des fourneaux d’argile semblables à ceux qui constituèrent les briquetages d’Europe durant la protohistoire. En allant visiter ces salines, je pensais naïvement trouver des gestes qui animeraient les sites et objets archéologiques que je connaissais, tout en glanant quelques certitudes sur leur utilisation. Mais les choses se révélèrent bien plus complexes : si toutes les salines visitées utilisaient un même principe physico-chimique de transformation, elles exploitaient au moins trois catégories de produits différents. La technique de base et ce qui la représente sur le plan matériel se trouvent par conséquent à l’articulation d’un éventail de possibles, se prolongeant en amont par la nature des matières brutes utilisées et le système économique et social dans lequel s’inscrit l’activité, en aval par les réseaux de distribution et les usages multiples du produit fini. Une vie ne suffirait pas à saisir tous les tenants et aboutissants d’une seule de ces salines. Chacun des briquetages archéologiques connus doit se situer sur l’un des axes de cet éventail, axe dont nous ne connaissons avec précision ni la matière brute d’origine, ni les circuits de distribution ni les multiples utilisations possibles.

22Il est facile d’accepter l’idée que tous les briquetages ont servi à fabriquer du chlorure de sodium générique, mais à défaut d’analyses cette conclusion demeure spécieuse et ne peut être étendue à l’ensemble du matériel archéologique. C’est pourtant ce que nous faisons lorsque nous plaçons le sel au centre du système économique qui a permis l’explosion du mégalithisme en Europe (Weller 2000). Un tel postulat ne doit pas nous empêcher de garder en réserve des contre-hypothèses impliquant que les choses pourraient avoir été bien plus complexes qu’elles ne paraissent. Ce n’est pas tout à fait la même chose de dire à un public, enfant ou non, « voilà comment j’interprète un principe technique qui a été utilisé dans la préhistoire comme il l’est aujourd’hui en Afrique » et d’affirmer : « voilà comment l’homme préhistorique procédait ». Un enfant de 10-12 ans d’intelligence moyenne est capable de saisir la nuance.

23Je voudrais enfin saluer le travail réalisé par ceux que l’on appelle avec suffisance « archéologues amateurs » et qui sont en fait des « archéologues libres », puisqu’ils peuvent, s’ils le désirent, échapper à toutes contraintes autres que celles de leur curiosité. Lorsque j’ai cessé de fouiller pour me consacrer à la prospection et à la réflexion sur les territoires, j’ai établi des dialogues extraordinaires avec des personnages modestes et généreux, spontanément prêts à partager leur temps, leurs connaissances, leurs appentis et leurs garages, leurs collections, voir leur vie de famille. Le mot « liberté » s’inscrit en filigrane de ces lignes, c’est en grande partie à eux que je dois ma libération. Ils ont été présents à mes côtés dans beaucoup d’expériences éducatives que nous avons menées.

24Mon manuscrit devait s’arrêter ici, mais le hasard a voulu que je rencontre un ancien gendarme, une travailleuse sociale et la compagne d’un archéologue qui gagne sa vie en pratiquant l’archéologie de prévention. Tous trois m’ont tenu le même propos, dont les mots-clés sont « surmenage », « pression insupportable », « suicides ». J’ignore ce qu’il en est des autres professions, mais il est scandaleux que des chercheurs, qui devraient par nature être des champions de l’esprit critique et de la liberté de penser, se soient laissé enfermer dans une telle misère provoquée par la boulimie d’objets patrimoniaux, sous la pression des aménageurs. Parti de l’archéologie de prévention, par un effet domino, le phénomène se propage aux autres structures de l’archéologie.

25Les véritables progrès de l’archéologie [préhistorique] ne viendront plus, ni de l’accumulation pléthorique d’objets ou de rapports de fouilles, ni de l’invention de nouveaux outils sophistiqués, ni même de sites nouveaux. Ils seront le produit de l’ouverture sur le monde réel, de l’imagination créative et féconde, du retour à l’émerveillement de l’enfant devant un tesson de faïence trouvé dans une décharge, devant les questionnements que peuvent suggérer les objets les plus ordinaires. Quel qu’il soit, du plus humble au plus spectaculaire, l’objet abandonné, retrouvé, réintroduit dans le présent est l’équivalent du bloc de bois dans lequel le sculpteur entrevoit l’œuvre à venir.

26Nous ne devons laisser aucun pouvoir, aucune administration, aucune idéologie nous confisquer cette créativité car, avant d’être des techniciens, nous sommes et nous devons rester des rêveurs, des créateurs et des penseurs. Aussi je ne saurai terminer sans remercier tous ceux qui ont contribué à cette bouffée d’oxygène en me montrant les mille et une failles par lesquelles l’archéologie peut respirer et demeurer une passion.

27Lorsque je parle de tout cela à de jeunes collègues, ils me répondent qu’aujourd’hui on ne pourrait plus agir comme je l’ai fait. Ma propre démarche n’a pas été de tout repos, mais j’ai eu la chance de rencontrer des gens chaleureux qui m’ont encouragé. Alors que, inquiet à l’idée de transgresser les règles de notre milieu étriqué, je préparais néanmoins mon projet « Sel au Sahara et au Sahel », Y. Coppens m’a encouragé à foncer et T. Monod m’a rassuré avec gentillesse et humour : « N’ayez aucune crainte. Lorsque j’ai publié mon article sur les selles de chameaux, la Commission du Cnrs m’a fait mettre à la porte, sous le prétexte que j’étais en mission au Sahara pour tout autre chose. Ils sont revenus me chercher quelques années plus tard. » Quelques années plus tard, J. Rouch m’a poussé à approfondir mes relations avec l’éducation, ce que j’ai fait avec bonheur.

28La liberté a un prix, cela s’appelle prendre des risques. La recherche doit rester une aventure à l’issue incertaine. Et si le risque d’aujourd’hui consistait à se pencher sur les enfants au Smartphone pour leur faire découvrir ce qu’est vraiment notre métier ? Non pas dans l’illusion de créer des clones d’archéologues, mais, tout simplement, pour en faire des êtres pensants à l’imaginaire ancré dans le réel.
Alors, osons.

29Plovan, mai-août 2019.

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Bibliographie

Déchelette, J. D. 1908-1914. Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine. Paris, Alphonse Picard et fils, 2 tomes en 6 volumes (plusieurs rééditions).

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Gouletquer, P. 1993. « Classes de préhistoire », Les nouvelles de l’archéologie, 52 : 23-27.

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Gouletquer, P., Moris, J. & Stourm, J.-C. 1976. « Archéologues sans truelles », Penn ar Bed, 11-92 : 283-294.

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Pétrequin, P. & Pétrequin, A.-M., Coras, J., Dartevelle, H., Maître, A. & Rossy, M. (collab.). 1993. Écologie d’un outil : la hache de pierre en Irian Jaya (Indonésie). Paris. Cnrs Éditions (coll. « Archives des Cra (Centres de recherches archéologiques] ; 12), 439 p.

Serres, M. 2019. Morales espiègles. Paris, Éditions Le Pommier (coll. « Essais »), 96 p.

Weller, O. 2000. Les premières formes d’exploitation du sel durant le néolithique et le chalcolithique européens : de la reconnaissance des techniques à l’analyse des dimensions socio-économiques, thèse, sous la dir. de M. Lichardus-Itten, Paris 1 Panthéon Sorbonne.

–. 2014. « L’archéologie peut-elle raconter des contes de fée ? Peau d’âne sous la truelle », Les nouvelles de l’archéologie, 137 : 40-44.

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Pour citer cet article

Référence papier

Pierre Gouletquer, « L’enfant, le Smartphone et le préhistorien »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 68-71.

Référence électronique

Pierre Gouletquer, « L’enfant, le Smartphone et le préhistorien »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le , consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7681 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7681

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Auteur

Pierre Gouletquer

Chercheur associé au Centre de recherche bretonne et celtique (Crbc) – Faculté des Lettres Victor-Segalen (Brest) de l’Université de Bretagne occidentale

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