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Quelle place pour l’archéologie, en particulier métropolitaine, au xxie siècle ?

Olivier Buchsenschutz
p. 50-51

Résumés

Le développpement extraordinaire de l'archéologie de sauvetage sur le territoire métropolitain s'est accompagné d'une révolution des méthodes et des mentalités. La réaction des organismes de recherche universitaire tarde à venir.

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Index de mots-clés :

avenir de l'archéologie, recherche

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future of archaeology, research
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Texte intégral

1Ce n’est pas dans l’esprit des Nouvelles de l’archéologie de se pencher sur son propre passé, son but est de réfléchir sur l’avenir de la discipline. Après l’éclosion et le déploiement des équipes et de l’enseignement de l’archéologie à l’Université dans la foulée des réflexions de 1968, les progrès et les succès des opérations de terrain en France ont fait un peu oublier la timidité des organismes de recherche. Élu au Cnrs, le jeune chercheur découvre que son institution laisse à d’autres organismes le soin de financer ses travaux de terrain et ses frais d’analyse, au nom d’une tradition si ancienne que personne n’en connaît ni l’origine, ni la raison. Il consacre encore aujourd’hui une part de son temps à chercher des ressources, quitte à abandonner son programme pour aller là où il y a de l’argent, comme d’autres fouillent là où il y a une menace de destruction d’un site.

2Les programmes se sont en revanche élargis grâce au développement des collaborations avec les physiciens, les environnementalistes et autres spécialistes qui, après une période d’observation et quelques tentatives naïves de prise de contrôle, ont compris qu’on ne s’improvisait pas « archéomètre » et que la pluridisciplinarité consistait à apprendre à écouter l’autre et à construire une problématique commune. La formation croisée d’archéologues-environnementalistes issus des filières littéraires aussi bien que « scientifiques » dans les années 1990 a permis le recrutement de chercheurs ouverts à la pluridisciplinarité. Malheureusement, le découpage ultérieur des laboratoires du Cnrs a pratiquement fermé cette porte aux jeunes chercheurs. On ne rêve plus aujourd’hui d’un institut d’archéologie unique, parce que, même pour le plus modeste des projets, la composition de l’équipe varie en fonction de la problématique à traiter. C’est elle qui fait le succès de l’opération et elle s’appuie sur toutes les disciplines qui peuvent l’enrichir.

3Une relecture des textes publiés par Les nouvelles de l’archéologie dans les années 1980 montre à la fois combien la création d’une section strictement archéologique au Cnrs a suscité l’espoir d’une amélioration de la situation et les dangers évidents d’une telle initiative : monopole dominé par des individus plus soucieux de leur carrière que de résultats scientifiques, coupures selon les périodes avec les environnementalistes, les philologues, les autres spécialistes des aires culturelles dans lesquelles l’archéologie a un rôle à jouer, mais pas le seul. Les auteurs insistent sur l’indépendance et la maturité de cette science mais ils ne parviennent pas à en donner une définition claire. On retrouve aujourd’hui, dans les livres concernant l’Afrique, cette même difficulté à reconstruire l’histoire d’un continent à partir des textes, des traditions orales et des données archéologiques une fois les a priori idéologiques enfin écartés (Fauvelle 2013, 2018).

Les progrès des méthodes

4Des méthodes de datation absolue de toutes sortes, comme la finesse des stratigraphies et des typologies, permettent d’identifier des innovations locales et éphémères et de confronter les cultures anthropiques à l’évolution courte ou longue de l’environnement. Désormais, la connaissance de l’évolution lente des sociétés et du milieu tente d’expliquer les événements historiques, qui ont perdu en partie leur rôle de point de repère.

5L’histoire des techniques et de la production en général abandonne les modèles simplistes des révolutions, néolithique ou industrielle, parce qu’il est maintenant possible de suivre leur lente et irrégulière progression, dans le détail et dans le temps long. On ne parle plus d’un progrès général de l’humanité mais de successions de stratégies locales, efficaces tant que les conditions naturelles ou politiques ne les rendent pas, à leur tour, obsolètes.

6La mise à disposition des couvertures photographiques ou cartographiques de l’ensemble de la planète a conduit les archéologues à sortir de leurs sondages et à investir l’espace géographique. Il n’y a plus de solution de continuité entre le mètre carré fouillé à Pincevent et la carte de répartition des os gravés magdaléniens en Europe. On a longtemps refusé de faire des cartes archéologiques qui n’auraient reflété que la répartition des chercheurs, des zones d’aménagement concerté (Zac) ou des autoroutes. On sait désormais effacer ces biais et mettre en évidence la répartition « historique » d’un artefact ou d’une culture. Au niveau des prospections et des fouilles, le géo-positionnement par satellite (Gps) ou le recours aux théodolites électroniques assurent la rapidité, la précision et la cohérence des relevés à toutes les échelles.

7Les masses de données produites sont exploitables grâce aux « big data » et à des procédures statistiques éprouvées et banalisées. Les thèses abondent de modélisations empruntées aux Sig (systèmes d’information géographique), et les typologies proposées par des chercheurs sont testées grâce à des analyses statistiques systématiques.

L’organisation du champ de la recherche

  • 1 Rejetée par le glacier de Val Senales, dans les Alpes italiennes, près de la frontière autrichienne (...)

8Les recherches archéologiques actuelles, au-delà d’un incontestable succès médiatique, font face à un certain nombre de difficultés. Le public s’intéresse avant tout, et on le comprend, aux méthodes sophistiquées employées, par exemple pour examiner Ötsi1, ou aux objets et monuments les plus spectaculaires, les plus vieux, les plus grands. L’enseignement de l’histoire au lycée ne porte que sur les périodes les plus récentes et sur une documentation essentiellement textuelle. Les résultats des recherches archéologiques sont bons pour animer les soirées pluvieuses devant la télévision avec quelques truelles ou pelleteuses en action sur n’importe quel site.

9Une autre difficulté concerne la place prise par les fouilles préventives par rapport aux recherches programmées. Celles-là ont incontestablement révolutionné nos connaissances et nos méthodes, et leur extraordinaire activité caractérisera pour nos successeurs le tournant des années 1980-2000. Effectuées dans l’urgence sur des gisements qui ne correspondent qu’accidentellement à un objectif précis de recherche et faisant trop rarement l’objet d’une publication scientifique, après remise du document final de synthèse, elles l’emportent largement, par leur nombre, sur les fouilles programmées qui ont du mal à trouver des financements, hors du cadre pédagogique universitaire. Aucun système de péréquation n’a été mis en place pour équilibrer le système et appuyer les unes sur les autres, même si la communauté française d’archéologues est assez restreinte pour que des passages individuels d’une catégorie d’activité à l’autre soient fréquents. Les gisements archéologiques sont nombreux, mais aucun d’entre eux n’est exactement semblable à un autre, et la démarche de protection ou de fouille est toujours privilégiée. Le diagnostic archéologique, qui décide d’une intervention, est une phase essentielle de la recherche actuelle. Les prospections non destructrices, et notamment les approches géophysiques, ont été jusqu’à une date récente laissées de côté par les services de l’État, faute d’une procédure administrative adaptée et d’une confiance suffisante entre lesas cteurs de la recherche et les aménageurs.

La définition des objectifs

10Un peu comme la médecine, l’archéologie doit assumer à la fois la conservation des sujets et le traitement des urgences, tout en cherchant à répondre à des questions fondamentales. Il est banal de déclarer que comprendre les activités humaines à partir de traces objectives constitue une part importante de notre mémoire. La confrontation des textes anciens avec les données archéologiques éclaire leur interprétation. Combinée avec d’autres sources, l’archéologie reconstitue des stratégies adaptées à un contexte naturel, à une période historique, à une organisation sociale et politique qui ont assuré le succès ou la disparition d’un groupe humain. Elle est aujourd’hui nécessairement un travail d’équipe où chacun apporte son intelligence, ses forces physiques et son érudition. Elle oppose aux modèles idéologiques généralistes, européocentristes ou réactionnaires, des centaines d’études de cas réparties dans l’espace et dans le temps. Même s’ils apprécient comme tout un chacun la qualité esthétique de certaines découvertes, c’est avant tout le kaléidoscope des civilisations humaines que les archéologues cherchent à reconstituer. Ce kaléidoscope, qui est notre mémoire collective, est le seul barrage qui puisse être opposé avec succès aux fantasmes identitaires.

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Bibliographie

Fauvelle-Aymard, Fr.-X. 2013. Le rhinocéros d’or: histoires du Moyen Âge africain. Paris, Alma, 317 p.

Fauvelle-Aymard, Fr.-X. (dir.). 2018. L’Afrique ancienne de l’Acacus au Zimbabwe: 20 000 ans avant notre ère-xviie siècle. Paris, Belin (coll. « Mondes anciens »), 680 p.

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Notes

1 Rejetée par le glacier de Val Senales, dans les Alpes italiennes, près de la frontière autrichienne, la momie de « l’homme des glaces » a été découverte le 19 septembre 1991 par un couple de randonneurs allemands à 3 210 mètres d’altitude. Ötsi serait mort d’une hémorragie après avoir été touché de dos par une flèche à l’épaule gauche, entre 3 350 et 3 100 avant notre ère.

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Pour citer cet article

Référence papier

Olivier Buchsenschutz, « Quelle place pour l’archéologie, en particulier métropolitaine, au xxie siècle ? »Les nouvelles de l'archéologie, 157-158 | 2019, 50-51.

Référence électronique

Olivier Buchsenschutz, « Quelle place pour l’archéologie, en particulier métropolitaine, au xxie siècle ? »Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 157-158 | 2019, mis en ligne le , consulté le 12 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/nda/7406 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/nda.7406

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Auteur

Olivier Buchsenschutz

Directeur de recherche émérite, Umr 8546 Aoroc « Archéologie et Philologie d’Orient et d’Occident », Cnrs/Psl (Paris Sciences & Lettres) Université

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-4.0

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